LE JOURNAL D'UNE ADOPTION EN COLOMBIE 

De
Publié par

Trois cent quatre-vingt-douze enfants colombiens ont été adoptés par des français en 2001. Le 8 septembre 2001, l'avion qui emmena Guylaine et Jean à Cali les guida bien plus loi que la Colombie. Au bout du voyage, Jesús Antonio, douze an et demi, les attendait. Ce témoignage de l'accueil d'un enfant déjà grand est résolument optimiste. Au-delà des préjugés reste le bonheur évident d'une adoption qui s'est déroulée le plus simplement du monde. Un témoignage fort. Un guide simple pour une adoption réussie.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 128
Tags :
EAN13 : 9782296301450
Nombre de pages : 225
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Journal d'une adoption en Colombie
Aller simple Cali-Paris

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
Dernières parutions

ROLLAND Denis, Mémoire et imaginaire de la France en Amérique latine, 1999. BOSI Alfredo, Culture Brésilienne: une dialectique de la colonisation, 2000. ROUX Jean-Claude, Les Orients de la Bolivie, 2000. CHARIER Alain, Le mouvement noir au Venezuela,2000. ALMEIDA de Paulo Roberto, Le Mercosud, 2000. BENOIT Sébastien, Henri Anatole Coudreau (1855-1899),2000. ZAVALA José Manuel, Les Indiens Mapuche du Chili, dynamiques interethniques et stratégies de résistance, XVIIIe siècle, 2000. CROUZET François, BONNICHON Philippe et ROLLAND Denis (sous la direction de), Pour l'histoire du Brésil. Hommage à Katia de Queiros Mattoso, 2000. NAVARRETTE William, La chanson cubaine (1902-1959) textes et contexte, 2000. PERRONE-MOISÉS Leyla et RODRÎGUEZ MONEGAL Emir, Lautréamont. Une écriture transculturelle, 2001. D'ADESKY Jacques, Racismes et antiracismes au Brésil, 2001. LIENHARD Martin, Le discours de esclaves de l'Afrique à l'Amérique latine, 2001. HERZOG Tamar, Rendre la justice à Quito, 1650-1750,2001. HOSSARD Nicolas, Aimé Bonpland, 1773-1858, médecin, naturaliste, explorataur en Amérique du Sud, 2001. FERNANDES Carla, Augusto Roa Bastos Écriture et oralité, 2001. DUROUSSET Éric, À qui profitent les actions de développement? La parole confisquée des petits paysans (Nordeste, Brésil), 2001. GRUNBERG Bernard, Dictionnaire des Conquistadores de Mexico, 2001. ODGERS Olga, Identités frontalières, immigrés mexicains aux EtatsUnis, 2001. SALAZAR-SOLER Carmen, Anthropologie des mineurs des Andes, 2002. PERIS SAT Karine, Lima fête ses rois, 2002.

Guylaine ROUJOL-PEREZ

Journal d'une adoption en Colombie
Aller simple Cali-Paris

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie
Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3173-2

A Jesus Antonio, notre fils, et à sa mamita, sa bonne étoile

«

Il n'y a pas d'enfant mauvais,

mais des circonstances dans la vie... »
Père Edward Flanagan, (à l'origine du système éducatif La Cité des enfants)

AVANT-PROPOS

Mi Casa est une maison de protection et d'éducation des enfants en détresse, fondée en 1968, en partant de rien, par le père Luis Madina, assomptionniste espagnol aujourd'hui décédé. C'était un expert. Il avait déjà créé auparavant plusieurs cités d'enfants, notamment en Espagne, au Costa Rica et à Panama: toujours florissantes, elles sont à présent devenues de grands ensembles de formation professionnelle, où des milliers de jeunes apprennent à prendre en main leur propre futur, avec des principes chrétiens de liberté et de solidari té. Commencée avec une vingtaine d'enfants, dans un préau loué au centre de la ville, Mi Casa occupe aujourd'hui une belle propriété de six hectares, ancienne ferme donnée au père Madina. L'ensemble de bâtiments solides et fonctionnels abrite l'internat, l'école primaire, l'école professionnelle et des services sociaux ouverts aux gens des environs: dispensaire, cabinet dentaire, médecin, psychologue, espaces récréatifs, etc. L' œuvre est placée sous la responsabilité du diocèse de Cali, dont la collaboration se borne aux bénédictions, encouragements et soutien moral, choses positives, mais guère comestibles.. . L'internat, entièrement à la charge de l'œuvre, accueille des garçons de huit à dix-huit ans - cent cinquante environ -, en situation d'abandon total ou partiel. Sans famille normale, fruits de la décomposition sociale du pays et du sous-développement, originaires des immenses bidonvilles qui ceinturent la ville (Cali, deux millions cent mille habitants environ, toujours accrus par l'afflux de paysans chassés des campagnes par la misère et la violence de la guérilla), la plupart sont amenés ici par un familier (maman, tante, voisine), la police ou le juge des mineurs. Souvent, ils arrivent tout seuls, comme des chiens battus, sans autre 9

recommandation que leur détresse. Ils sont reçus, compris, aimés: peu de questions, peu d'exigences... Faim d'amour et ventre creux, faible santé, au physique et au moral. Une fois la glace rompue, se sentant acceptés, respectés et aimés, c'est l'éclosion de la joie, des rires et des jeux: des enfants qui deviennent eux-mêmes... Les externes - mille environ -, ce sont des élèves d'origine fort modeste, qui auraient bien peu de chances de promotion sans une école comme la nôtre, la seule de ce genre dans le sud de la ville. Ils paient un minerval que l'on fixe en accord avec les possibilités économiques de chacun. Parfois, rien du tout. Bon nombre y reçoivent le seul vrai repas chaud de la journée, presque tous un complément alimentaire et des soins de santé. Internes et externes suivent ici l'école primaire. Après, ils poursuivent le secondaire dans l'enseignement technique ou reçoivent une formation professionnelle en quatre ans dans le métier de leur choix, tout en améliorant leurs connaissances générales. D'autres reçoivent un entraînement intensif en six ou dix-huit mois dans l'une de nos spécialités: fer, plomberie, électricité, ordinateurs, mécanique générale, mécanique automobile, menuiserie, etc., leur permettant de trouver un emploi et de poursuivre d'autres études, s'ils le souhaitent. Cette préparation leur donnera une meilleure chance d'insertion sociale, en leur apportant aussi un bagage moral solide et la conscience de leur valeur, afin qu'ils sachent lutter pour leurs droits. Une équipe d'éducateurs qualifiés encadre ces enfants. L'université del Valle, toute proche, l'hôpital universitaire nous procurent l'assistance psychologique, médicale et éducative nécessaire. Le Centro Educativo Industrial Luis Madina de Mi Casa est à la base d'une organisation qui rassemble les principales écoles techniques du département afin d'élaborer des programmes communs, de faire valoir nos droits au niveau officiel et de travailler en liaison avec les industries locales dans 10

la préparation des techniciens de main-d' œuvre qualifiée, ayant une chance certaine d'embauche. C'est le Centre de Fomento de la Capacitaci6n técnica, fondé avec l'assistance de la mission technique allemande du gouvernement de l'exRFA. Quant au financement de l'œuvre, cela tient à la providence de Dieu, à travers des bienfaiteurs. Nous n'avons aucune allocation officielle. Les seules entrées fixes, les mensualités de l'école, suffisent à peine à couvrir les honoraires des éducateurs. Souvent, c'est un poids lourd à porter! Pour l'internat, et l'ensemble de la direction et de l'administration, nous sommes deux Frères des Augustins de l'Assomption et trois Sœurs de la Sagesse. Tout le reste du personnel éducatif ou d'encadrement est colombien, payé selon les lois du pays. Inutile de parler des tracasseries administratives et d'autres difficultés propres aux pays du tiers-monde... C'est ici qu'arriva un jour Jesus Antonio, traîné par la main par sa vieille grand-mère malade. Devant rentrer à l'hôpital, elle voulait lui assurer un foyer d'accueil plutôt que de le laisser se débrouiller seul dans la rue... Je le vois encore, tout petit et chétif, ravalant ses larmes et sa peur, mais vite apprivoisé par la gentillesse rassurante de sœur Laetitia. Aussitôt nommé « Manchitas » (<< Tacheté» ) le par ses camarades, à cause d'une affection cutanée, il donna sa mesure dès le premier soir au dortoir: espiègle, facétieux, remuant, en guerre contre toute discipline, mutin... Il allait joyeux à l'école le lendemain apprendre grâce à sa patiente institutrice, Dona Maria. Cinq ans à Mi Casa. Compréhension, appui, tendresse. Il a vite fait d'y gagner tous les cœurs. Plus de nouvelles de la famille, et, comme beaucoup d'autres avant lui, la possibilité d'une adoption se pose. Les démarches discrètes, la difficulté toute spéciale de placer un « grand », les vidéos si engageantes du bonheur évident d'autres garçons déjà partis, ces entretiens avec les assistantes sociales qui posent des quesIl

tions bêtes, tant d'angoisse rentrée... Puis un jour, Guylaine et Jean surviennent. Coup de foudre dès le premier contact. Trop beau pour être vrai! Et pourtant si, c'est vrai : Jesus aussi a des parents! La plupart de nos enfants ont pourtant un semblant de famille, souvent une mère seule accablée de misère. Nous réussissons presque toujours à refaire des liens, à sécuriser, à faire accepter les enfants qui ne seront plus à charge, mais qui

ont besoin de tendresse, d'avoir un « chez soi» digne et
aimable. Il faut user de bien des préventions par une politique soutenue d'éducation de la famille, d'entretiens, de partage... Ils nous arrivent souvent dans un état lamentable de malnutrition, avec des signes des conséquences des mauvais traitements subis. La violence actuelle se fait sentir partout, dans une ambiance de peur, d'insécurité, d'agressivité. Personne n'est à l'abri. Même notre institut a été assailli cinq fois dans l' année par des bandes armées, des éléments de valeur volés (ordinateurs, machines) et nous-mêmes menacés et agressés. Beaucoup de nos enfants sont déplacés par la violence. Ils ont dû quitter les campagnes, abandonnant tout, se réfugiant dans les bidonvilles de Cali et d'autres cités. Certains chez nous sont sous identité d'emprunt. C'est notre Au revoir les enfants local... Des chiffres du chômage maquillés à 20 % - c'est déjà beaucoup -, mais qui atteignent facilement le double. Aucun avenir pour tous ces jeunes, qui traînent leur oisiveté et leur frustration dans les ruisseaux des immenses bidonvilles. Le fléau de la drogue pénètre toutes les couches sociales, offrant le mirage d'un argent facilement gagné, d'une fuite de la réalité. Cela explique ces bandes de jeunes délinquants, toujours en guerre contre la société, et aussi entre eux. Rien que dans le département du Valle, dont Cali est la capitale, environ huit cent mille jeunes n'ont pas trouvé de place dans les écoles cette année. Cali, plus de deux millions d'habitants dont les deux tiers 12

au seuil de la pauvreté, qui manquent des conditions minimales qui leur apporteraient un peu de dignité: pas de logement, pas de travail, pas de santé... (1) En Colombie, plus de deux millions sept cent mille enfants sont exploités: travail au-dessus de leur condition physique, pour des enfants trop jeunes, mal payés, et la prostitution, la mendicité... Dans un pays aux multiples possibilités, riche, d'une beauté indescriptible, avec un peuple charmant... La guerre d'un côté, l'indifférence et la corruption d'un autre. De quoi avoir La Rage au cœur! Mi Casa se veut un espace de liberté, une option pour la vie. D'autres enfants s'y préparent dans la joie. Certains attendent aussi la chance d'une vraie famille, comme Jesus. Padre Victor Blanco, Cali, le 15 juin 2002
(http://www. micasacali. org)

(1) Le 24 juin 2002, le quotidien El Pais rendait compte d'une étude commandée par l' ICBF (Institut colombien du bien-être familial) au sujet des enfants travaillant dans la rue. 278 mineurs ont été comptabilisés à Cali, faisant l'aumône ou « travaillant» aux feux rouges, vendant des fruits ou nettoyant les pare-brise des voitures. 124 autres ont élu domicile dans les galeries du centre pour leur petit commerce. La fondation Bosconia, comptait elle, en décembre 2001, 1 207 enfants vivant dans la rue. Ces gamins rapportent rarement plus 10 000 pesos par jour à leurs parents, soit environ cinq euros. Leonardo, 15 ans, « travaille» au feu rouge du carrefour de la Carrera 52 avec la Avenida Tercera Norte. « J'arrive à JO heures le matin et je repars à J7 heures. Je ramène tout l'argent chez moi car je n'ai pas de vice. Je vis avec ma mère, qui a perdu son travail au restaurant depuis qu'elle est malade. Elle y était depuis un an. J'aimerais retourner finir ma primaire à la rentrée scolaire », confiera le gamin à la journaliste.

13

PREFACE

L'adoption d'un enfant. Une entreprise chargée de joies, d'inquiétudes, d'attentes. De fantasmes et de peurs aussi, remontant à la nuit des temps. Après tout, deux des personnalités les plus incontournables de notre civilisation judéo-chrétienne, Moïse et Jésus, ne sont-ils pas des enfants adoptés (adoption simple sans rupture des liens du sang pour le premier, adoption de l'enfant du conjoint pour le second, mais adoption d'amour dans les deux cas) ? Aujourd'hui, comment définir l'adoption? Est-ce donner un enfant à une famille ou ne serait-ce pas plutôt offrir un foyer à un enfant qui n'en a pas? Notre culture latine privilégie cette seconde solution, laissant la première à une obédience plutôt anglo-saxonne. En France, l'adoption se conçoit avant tout comme une rencontre, au bout d'une voie plus ou moins longue sur laquelle les parents cheminent vers l'enfant. Une rencontre que les mots sont incapables de dire. Je vous attendrai au bout d'une longue route, dit l'enfant, mais que cette longue route vaut la peine d'être parcourue, répondent les parents. Tout enfant a le droit à son histoire, tout enfant a droit à connaître ses racines. Qu'il est important pour nous, parents, de pouvoir lui conter cette histoire en le regardant droit dans les yeux, sans que ne transparaisse jamais aucune zone d'ombre dans le récit de nos démarches vers lui. Dans ce contexte, merci à la Colombie qui, par une volonté et un courage politiques, a mis en place tous les dispositifs nécessaires pour que les procédures d'adoption soient limpides, transparentes, sans ambiguïté, nous permettant ainsi d'offrir à nos enfants, sans détours ni faux-fuyants, toutes les informations disponibles sur leur vie avant nous. Certains fantasmes ont toutefois la vie dure et s'éternisent, faisant les choux gras d'une certaine presse. Ainsi, en 1981, une émission de télévision intitulée Adoption: lafilière colombienne, présentait l'adoption dans ce pays comme un trafic d'enfants. 15

Indignés par des images détournées de leur sens initial afin d'étayer la doctrine souhaitée par les auteurs de ce programme et décidés à protéger leurs enfants d'une vision fausse et injuste concernant leurs racines, des parents adoptifs se sont regroupés pour que ce documentaire infamant et faux ne puisse plus jamais être projeté. Ainsi est née l'APAEC (Association des parents adoptifs d'enfants colombiens), dont le but initial était de demander réparation à la justice et d'obtenir l'interdiction de ce film. Tant de parents se sont manifestés pour la rejoindre qu'une fois le procès gagné, l'association a dû se structurer pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, plus de vingt ans après, un espace d'amitié, d'échanges, d'aides, de discussions, de joies. Plus de huit cents familles adhérentes dans l'ensemble de la France, avec un réseau organisé autour de délégués régionaux, des relations étroites et reconnues avec tous les partenaires français et colombiens se consacrant à l'adoption, une présence dans de nombreuses manifestations, tant festives que formatrices, avec pour objectif majeur la défense de nos enfants et de l'adoption internationale, en Colombie principalement. Quel bonheur d'organiser une immense fête, pour les quinze ou les vingt ans de l'association, avec cinq cents à six cents personnes (dont plus d'une centaine d'enfants de tous âges), des représentants de la Colombie en France (ambassadeur, consul,..) ou de l'ICBF (Institut colombien du bien-être familial) venus de Bogotâ, et regroupés autour d'un dîner latino-américain, au son de la musique et des danses colombiennes. Quelle fierté aussi de pouvoir doter un quartier déshérité de la banlieue de Bogotâ d'une bibliothèque (meubles, livres, cahiers, matériel pédagogique) pour que des enfants ne pouvant être scolarisés faute de place dans leur école locale puissent néanmoins acquérir les connaissances de base. Quel sentiment de solidarité d'accompagner des candidats à l'adoption dans leurs démarches sur le chemin de l'enfant. Tout ceci - et bien d'autres choses encore! forme le quotidien de notre association. Aider les postulants dans leurs démarches par des informa16

tions pertinentes et actualisées, par des conseils, par des témoignages, par l'apport de notre expérience est l'un des principaux objectifs de l'APAEC, la réalisation d'une authentique chaîne de

solidarité. Le témoignage de Guylaine et Jean

-

et de Chucho

bien sûr! - que vous allez lire est, à cet égard, passionnant et s'inscrit totalement dans notre volonté d'abolir les tabous, les peurs de l'inconnu, les idées reçues en matière d'adoption. Oui, l'adoption est possible et ne constitue pas forcément le « parcours du combattant» décrit par certains. Oui, on peut aller en Colombie sans risquer la mort à chaque pas, mais au contraire y rencontrer un accueil tendre, joyeux et chaleureux (j'ai l'habitude de dire que le plus grand danger qui vous guette en Colombie c'est d'en tomber amoureux I). Oui, enfin, on peut adopter des enfants grands, qui ont une histoire souvent difficile mais comprennent tout à fait les enjeux de cette adoption et peuvent les verbaliser. Ce dernier point est, à mes yeux, l'aspect le plus intéressant de ce récit, car il tord le cou à l'idée reçue - et largement répandue - de la nécessité d'adopter un enfant le plus jeune possible afin qu'il n'ait pas un vécu trop lourd, trop malaisé à gérer ensuite. Pour l'enfant adopté, l'adoption n'est pas une tare, c'est son abandon qui pose problème. La question « Pourquoi ma mère n'a-t-elle pas voulu de moi? », déclinée sous diverses formes, est récurrente chez tous les enfants adoptés, quels que soient leur âge au moment de l'adoption, leur sexe, leur pays d'origine, leur couleur de peau. Pour eux, c'est comme s'ils étaient porteurs d'une tache indélébile, visible à tout moment aux yeux du monde entier. Une tache d'infamie, « ma mère m'a rejeté ». A nous parents, par notre patience, par notre compréhension, par notre amour, d'essayer de leur montrer que cette tache est invisible ou, du moins, qu'on peut vivre avec. Plus l'enfant est âgé et plus cette discussion peut s'instaurer tôt. Plus aussi il est à même de comprendre le bonheur qui lui tend la main. Cours-y vite, Jesus, cours-y vite et ne le laisse pas filer. Ce témoignage jour après jour ne peut nous laisser indiffé17

rents. Guylaine n'aura pas pouponné? Bah! Est-ce finalement si grave? Elle a connu des instants certainement aussi forts voire peut-être beaucoup plus intenses. Et pour Jean, avoir un fils avec lequel les relations s'établissent en termes de dialogue, de complicité, d'alter ego - d'affrontement aussi sans doute n'est-ce pas là un attrait profond pour un père ayant atteint la cinquantaine? Alors, comme l'a demandé un jour Jesus à sa mère: « Pourquoi les enfants grands n'auraient-ils pas, eux aussi, leur
chance? ». Faudrait peut-être qu'on lui réponde, vous ne croyez pas? Plongez dans ce journal de bord. Laissez-vous imprégner des odeurs, des arômes, des musiques qu'il contient (cumbias et vallenatos plus que salsas). Dégustez un aguardiente en pensant qu'il fait trente degrés autour de vous. Et méditez ces mots que

m'a dits un jour un directeur de l' ICBF : « i Ojala hayan padres de amor para todos los nifios ! » (Si tous les enfants pouvaient
avoir des parents qui les aiment !) Guylaine à ce désir. et Jean contribuent

Bernard Tomianka Président de l' APAEC (Association des parents adoptifs d'enfants colombiens) Il, quai Anatole-France, 75007 Paris (apaec.fr.st - apaec@fr.st)

18

INTRODUCTION

L'obtention
Jeudi 23 août 2001

des visas d'adoptants

Je suis partie tôt de la maison. Ce jeudi matin, rien ne pourrait altérer ma bonne humeur. Ni la fatigue accumulée semaine après semaine à jongler avec un emploi du temps éreintant, ni le résultat de mes dernières analyses sanguines confirmant une anémie récurrente, ni les caprices de ma thyroïde complétant un tableau clinique peu glorieux... La météo est à la hauteur de mon enthousiasme. Et c'est sous un soleil radieux que le métro me jette sur les Champs-Elysées. Tout à l'heure, j'aurai les visas. Ceux qui nous ouvriront les portes de la Colombie en tant qu'adoptants. Ceux dont je rêve depuis des années. Le consulat de Colombie se situe 12, rue de Berri, dans le 8e arrondissement de Paris. Dans la rue, rien n'indique sa présence. Alors que des plaques attestent de l'existence de cabinets médicaux ou d'avocats. Etrange. Pas non plus de drapeau jaune, bleu, rouge. Je suis un peu déçue. Je m'imaginais un petit bout de terre colombienne en plein cœur de la capitale... Je suis pourtant sûre de l'adresse, je la connais par cœur. Je vérifie quand même sur les documents de ma serviette. Tout au long de la procédure, j'ai été habituée à tout vérifier. Dans l'entrée, un homme attend, assis sur une chaise. Un gardien ? Il m'indique le troisième étage. Arrivée au deuxième, je croise dans l'ascenseur un homme désemparé qui me demande si je parle espagnol dans un français approximatif. J'acquiesce. Il me tend des documents. Il s'agit de pièces officielles délivrées par le consulat indiquant que les enfants mineurs nés de parents colombiens sur le sol français ne peuvent devenir colombiens qu'à la condition de séjourner dans ce pays. Je le lui explique et il me remercie d'un sourire humble. Je gravis le dernier étage qui me sépare des bureaux. Les locaux sont décidément anonymes. Mais il y a bien une 19

queue, derrière un comptoir. En tête, un couple. La femme, d'une cinquantaine d'années, est d'origine colombienne mais s'exprime dans un français parfait, l'homme est français. Deux jeunes Colombiennes attendent séparément à la queue leu leu. Je prends la dernière place. Mon tour arrive rapidement et Anita, la réceptionniste, me fait asseoir dans la salle d'attente réservée aux demandes de visa. Une femme d'une quarantaine d'années, européenne, feuillette une revue, accompagnée de celle qui semble être sa mère et une autre femme, aussi française, tourne la tête vers la porte lorsque j'entre. L'attente dure moins d'une demi-heure. Je repense à ces dernières semaines. L'espérance de plusieurs années enfin récompensée. Le soulagement en même temps que la joie. La délivrance est survenue le mardi 7 août. En consultant la messagerie de mon portable en sortant du journal où je travaille, je trouve un message d'Isabelle Pillaz de la MAI (Mission de l'adoption internationale) (1). Elle m'informe qu'elle cherche à nous joindre et nous laisse ses coordonnées en nous précisant qu'elle s'absente deux jours. Tout adoptant ayant envoyé un dossier transitant par la MAI sait ce qu'un appel d'un de ses fonctionnaires, plusieurs mois ou plusieurs années après, signifie: un gros problème dans la procédure ou beaucoup plus vraisemblablement l'arrivée du dossier de son enfant. Je sais qu'il s'agit de la seconde solution car notre avocate, sur place, m'a confirmé une accélération de notre procédure ces dernières semaInes. Jean et moi passons néanmoins les deux jours les plus longs de notre vie! Jeudi 9 août, je me rue sur le téléphone. Les bureaux de la
(1) La Mission de l'adoption internationale dépend du ministère des Affaires étrangères. Elle a été créée en 1988 par Michèle Barzach, alors ministre de la Santé. La loi Mattei de 1996 lui a conféré ses fonctions actuelles. Informant en outre les futurs parents, par le biais de fiches résumant la législation et les exigences de chaque pays pour l'adoption et mises à leur disposition, elle est également l'organisme central chargé de la transmission des dossiers, tel que l'a défini la convention de La Haye.

20

MAI ouvrent à 9 h 30. À 9 h 29, le téléphone sonne dans le vide. A 9 h 31, il est occupé... en continu jusqu'à 10 heures. Je finis par avoir mon interlocutrice. Elle semble gênée et me pose de nombreuses questions sur l'enfant que nous souhaiterions adopter. Je trépigne, mais je réponds avec le plus grand calme. Passé ces préliminaires peu agréables, elle m'informe de l'assignation d'un enfant de douze ans et demi. Son étonnement vient de l'âge avancé de Jesus alors que nous avons « droit» à un enfant plus jeune. Elle croyait à une erreur. Si elle avait bien lu notre lettre de motivation envoyée à l'Institut colombien du bien-être familial, elle saurait que, malgré un agrément pour un enfant entre quatre et cinq ans, nous avons déclaré être prêts à en accueillir un beaucoup plus âgé. « Réfléchissez bien. Ne donnez pas votre réponse trop rapidement », me conseille-t-elle. « Ah ! Je vois que vous allez lui changer son prénom. Il s'appelle Jesûs Antonio! », croit-elle nécessaire de justifier. De quoi je me mêle? Les intervenants en matière d'adoption font parfois preuve de bien peu de psychologie. « C'est un charmant petit métis. J'ai sa photo sous les yeux, il est très mignon », essaie-t-elle de se rattraper, vu ma réaction. Impossible de se faire faxer les documents ni même d'aller les récupérer. Isabelle Pillaz est seule dans son bureau, manque de temps et croule sous le travail. J'insiste. Elle ne cède pas. Je me rends à la conférence de rédaction du matin dans un état second, cherchant de nouveaux arguments pour la convaincre. A 15 h 30, elle me rappelle. Finalement, nous pouvons aller retirer le dossier au ministère des Affaires étrangères. Jean ne peut s'absenter de la radio. Et je suis censée rester au Parisien. Mais je ne tiens pas en place! Un motard du journal me conduit au 244, boulevard Saint-Germain et je rentrerai en taxi. Avant de partir, je cherche le rédacteur en chef de service. « Je vais être obligée de m'absenter une petite heure. Rien de grave mais c'est important. Si tu le veux bien, j'arriverai en cours de conférence.

Commencez sans moi. » Je dois avoir une drôle de mine car
Patrick Blain fait repousser la conférence de 16 h 30 à 17 heures, sans me demander la raison de mon absence. 21

Quatre jours après, nous signons l' « acceptation»

de l'attri-

bution de Jesus Antonio en mairie pour « légaliser» notre signature. Et le vendredi suivant, la MAI délivre l'autorisation de poursuite de la procédure et l'autorisation d'entrée sur le territoire de l'enfant. Nous décidons de partir le samedi 8 septembre. Avant ça, il nous faut les visas, nécessaires lorsqu'on se rend en Colombie pour adopter, alors qu'un touriste (si tant est qu'il y en eût !) pénètre sur le territoire avec un simple passeport. Une façon comme une autre pour l'Etat de prélever sa petite dîme... Le fonctionnaire qui vient me chercher dans la salle d'attente du consulat est typé asiatique. Un de ces mystères qui fait l'objet d'interprétations diverses (1). Il est fort sympathique d'entrée. Chaleureux, souriant. Il semble intéressé par la profession de Jean (2), mon mari. Les Colombiens aiment le sport dans leur majorité. Et en lisant le nom du journal qui m'emploie, il s'ex-

clame: « Ah vous travaillez à "Il vaut mieux l'avoir en journal" ! », citant un slogan publicitaire visiblement efficace! Il me confie que c'est là son journal préféré en France. Evoquant les Français qui attendent leurs visas d'adoption et qui viennent de Lyon pour les uns, de Bordeaux pour les autres, il s'étonne d'un tel déplacement alors que les documents peuvent être envoyés par courrier. Je lui explique que les parents adoptants arrivent là au terme de leurs démarches côté français et qu'ils ne peuvent se permettre de perdre plus de temps ou de voir
(1) Une théorie expliquant l'étonnante ressemblance entre les Mongols et certains Indiens d'Amérique du Sud, en particulier en Colombie, a été formulée par un scientifique suédois, Hrdlicka. Selon lui, des indigènes de Mongolie auraient rejoint l'Amérique du Sud en passant par le détroit de Behring, les dernières grandes glaciations ayant créé une sorte de pont terrestre entre les deux continents. Les Asiatiques auraient profité de cette opportunité pour chercher un habitat dans une zone au climat plus clément. Cette théorie s'appuie sur le fait que des traces humaines datant de 25 000 à 30 000 ans avant Jésus-Christ ont été retrouvées sur place, période qui correspond à celle de la dernière grande glaciation et également sur des similitudes physiques entre les deux populations: forme des yeux, stature moyenne voire petite, peu de pilosité, couleur brune. (2) Jean est journaliste sportif et a voyagé dans le monde entier.

22

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.