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LE LIEU IDENTITAIRE DE LA JEUNESSE D'AUJOURD'HUI

176 pages
Les articles réunis dans cet ouvrage obligent à nuancer l'hypothèse selon laquelle les jeunes sont irrémédiablement tournés vers le futur pour envisager leur destin. Le lieu identitaire de la jeunesse d'aujourd'hui est bien moins polarisé qu'on ne le croit et, surtout, il n'a rien d'univoque. Les jeunes sont en situation de trait-d'union, de transit, de tension. Leur défi est de s'affranchir du passé sans faire fi de la reconnaissance qui est due aux anciens. Il est aussi d'explorer de nouveaux territoires identitaires dans le désir de renouveler la diversité de leurs enracinements initiaux et successifs.
Voir plus Voir moins

LE LIEU IDENTITAIRE
DE LA JEUNESSE D'AUJOURD'HUI
ÉTUDESDE CASsous la direction de
Jocelyn LÉTOURNEAU
LE LIEU IDENTITAIRE DE LA
JEUNESSE D'AUJOURD'HUI
ÉTUDES DE CAS
L'Harmattan Inc.L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK975005 Paris - FRANCEJocelyn LÉTOURNEAU est professeur titulaire au département
d'histoire de l'Université Laval et chèrcheur senior au Centre d'études
interdisciplinaires sur les langages, les arts et les traditions des
Francophones en Amérique du Nord (CÉLAT). Ses travaux portent sur
la construction des identitaires collectifs, sur les discours de l'histoire,
sur la sémantique de l'action, sur l'économie. politique du
postkeynésianisme, sur la formation de la conscience historique et
l'identité narrative chez les jeunes enfants. Au cours des dernières
années, il a été professeur associé à l'École des hautes études en
sciences sociales, fellow au Zentrum für interdisziplinare Forschung de
l'Université de Bielefeld et professeur invité à l'École doctorale
d'Europe de l'Est à Bucarest. Il est actuellement m~mbre de la School
.
of Social Science, Institute for Advanced Study, Princeton, New
Jersey.
Du même auteur:
Les Années sans guide. Le Canada à l'ère de l'économie migrante,
Montréal, Boréal, 1996.
L'Histoire en partage. Usages et mises en discours du passé, sous la
dir. de Bogumil Jewsiewicki et de J. Létourneau, Paris,
L'Harmattan, 1996.
«Les Discours de l'histoire et le passé enveloppé», édition spéciale de
la revue Discours sociaVSocial Discourse, 8, 1-2 (hiver-printemps
1996), sous la dir. de Caroline Désy et de J. Létourneau.
La Condition québécoise. Enjeux et horizons d'une société en devenir,
sous la dir. de Gilles Breton, de Jean-Marie Fecteau et de
J. Létourneau, Montréal, VLB éditeur, 1994.
La Question identitaire au Canada francophone: récits, parcours,
enjeux, hors-lieux, sous la dir. de J. Létourneau, avec la collab.
de Roger Bernard, Québec, Presses de l'Université Laval, 1994.
Constructions identitaires : questionnements théoriques et études de
cas, sous la dir. de Bogumil Jewsiewicki et de J. Létourneau,
Québec, CÉLAT, 1992.
Le Coffre à outils du chercheur débutant. Guide d'initiation au travail
intellectuel, Toronto, Oxford University Press, 1989.
@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5231-0Table des matières
propo s . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7A van t -
Liste des collaborateurs 9
Présentation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il
L'ici et l'ailleurs dans la construction identitaire.
Le look des jeunes urbains à Madagascar 27
Françoise Raison-Jourde
La sape des mikilistes : théâtre de l'artifice et
7représentation onirique 4
Charles-Didier Gondola
From the Experience of Difference to the Pedagogy
of Unicity : Non-Memory among the Younger
Generations of the Maghreb 73
Jocelyne Dakhlia
Memories, Historical Consciousness and the
New South Africa: Representations of
Change among Youths of the Cape Flats 89
Denis-Constant Martin
The Germans and their Past: Between Ambiguity,
Collective Amnesia and Responsibility 111
Felix Philipp Lutz
Linking Time Levels in Historical Consciousness.
Interpretations of the Past, Perceptions of the Present
and Expectations of the Future by East and West
139German Youth, 1992
Bodo von BoriesAvant-propos
Plusieurs personnes ont joué un rôle majeur dans la
réalisation de cet ouvrage.
Jorn Rüsen, d'abord, pour m'avoir offert un cadre
exceptionnel de travail et de réflexion pendant plus de six
mois au Zentrum für interdisziplinare Forschung de
l'Université de Bielefeld, en Allemagne, mérite toute ma
reconnaissance. Son enthousiasme envers le projet du livre, sa
grande disponibilité et ses encouragements répétés ont nourri
mon ambition de terminer la tâche entreprise. Le programme
de recherche qu'il a dirigé de main de maître au ZIF
(<<Historische Sinnbildung. Interdisziplinare Untersuchungen
zur Struktur, Logik und Funktion des GeschichtsbewuBtseins
im interkulturellen Vergleich») m'a permis de poursuivre mes
recherches en tirant profit des incroyables compétences
intellectuelles qui, pendant plus d'un an, se sont côtoyées au
Centre.
Mon collègue et ami Bogumil Jewsiewicki" avec qui
j'ai la chance et le plaisir de travailler au CELA T de
l'Université Laval, a aussi joué un rôle important dans le
parachèvement du projet. Non seulement parce qu'il a pris
part au séminaire dont découle l'ouvrage en faisant bénéficier
les participants de ses réflexions toujours stimulantes, mais
également parce que, ensemble, nous poursuivons un
programme de recperche qui porte précisément sur la
matière de ce livre. A cet égard, il est essentiel de mentionner
que nos travaux bénéficient, depuis plusieurs années déjà, de
généreuses subventions provenant du Conseil de recherches
en sciences humaines du Canada ainsi que du Fonds
consolidé pour l'aide et le soutien à la recherche du ministère
de l'Enseignement supérieur et de la Technologie du Québec.
Je tiens finalement à remercier les personnes qui, tant
à Bielefeld (René Schilling, Klaus GroBe-Kracht, Bernhard
Hanenkamp) qu'à Québec (Louise J3ernard, Gervais Carpin,
Martin Fournier, Glenn Gavin), ont apporté un soutien
technique aux préparatifs du séminaire et à la production
matérielle de l'ouvrage.
Jocelyn LétourneauListe des collaborateurs
Bodo von BORIES est professeur en didactique de l'histoire à
l'Université de Hambourg. Au cours des dernières années, il a publié,
en allemand, plusieurs livres portant sur la conscience historique et les
attitudes politiques des adolescents. Il dirige à l'heure actuelle, en
compagnie de Magne Angvik, un très important projet de recherche,
d'ordre comparatif, touchant à la question générale des jeunes et
l'histoire. Les premiers résultats de cette recherche viennent de paraître
sous Ie titre Youth and History. A Comparative European Survey on
Historical Consciousness and Political Attitudes Among Adolescent,
Hambourg, Korber-Siftung, 1997,2 volumes.
Jocelyne DAKHLIA est maître de conférences à l'École des hautes
études en sciences sociales (Paris) et chercheur au Centre de recherches
historiques de cette institution. Ses travaux portent notamment sur les
modèles amoureux dans la narration du politique en Islam. Outre son
ouvrage majeur intitulé L'Oubli dans la cité (Paris, La Découverte,
1990), elle publiera en 1998, chez Aubier, un manuscrit ayant pour
titre Lieux communs: scènes et motifs d'une culture politique.
Détenteur d'un doctorat en histoire de l'Uni versité de Paris-VII,
Charles-Didier GONDOLA enseigne l'histoire de l'Afrique noire
au Macalester College (Minnesota). Il est l'auteur de l'ouvrage intitulé
Villes miroirs: migrations et identités urbaines, Kinshasa et
Brazzaville (L'Harmattan, 1997), ainsi que d'une douzaine d'articles
portant sur les cultures populaires, notamment la musique, en Afrique
centrale.
Felix Philipp LUTZ est directeur de recherche au Centre d'études
sur les politiques publiques à l'Université de Munich. Il travaille
actuellement sur les relations culturelles entre l'Europe et les États-
Unis, de même que sur la question de la réunification de la Corée. Au
cours des dernière années, il s'est notamment intéressé au problème
général de la conscience historique chez les jeunes et à ce qu'il appelle
la société civile transatlantique.
Denis-Constant MARTIN est directeur de recherche à la
Fondation nationale des sciences politiques (Centre d'études et de
recherches internationales). Il s'intéresse à la question des rapports
entre culture et politique, notamment aux problèmes de construction et
d'expression des identités en politique ainsi qu'aux relations entre fêtes,
musiques populaires et représentations politiques. Parmi ses
nombreuses publications, mentionnons Aux sources du reggae.
Musique, société et politique en Jamaïque (Marseille, Parenthèse, 3e
éd. 1993) et, en collaboration avec Fred Constant, Les démocratiesantillaises en crise (Karthala, 1996). En 1994, il a dirigé l'ouvrage.
collectif intitulé Cartes d'identité. Comment dit-on «nous» en
politique? (Paris, Presses de la FNSP).
Actuellement professeur à l'Université de Paris VII, Françoise
RAISON-JOURDE a enseigné à la Faculté des lettres de Tananarive
de 1966 à 1973. Parmi ses publications récentes, notons en particulier
deux ouvrages qu'elle a commis chez Karthala : le premier, publié sous
sa direction en 1983 et intitulé Les Souverains de Madagascar, le
second, paru en 1991 et ayant pour titre Bible et pouvoir à
Madagascar. Invention d'une identité chrétienne et construction de
l'État, 1780-1880."PRESENTATION
Joc~lyn LÉTOURNEAU
CElA T, Université Laval
Ce livre a pour origine un séminaire que j'organisais en mai
de 1995 au moment où j'étais fellow au Centre d'études
interdisciplinaires de l'Université de Bielefeld.
Dans le cadre d'un ambitieux projet dirigé par Jorn
Rüsen et portant sur le processus de formation de la
conscience historique en contexte d'interculturalité, il
s'agissait de s'interroger sur la nature du sentiment
d'appartenance qui pouvait être celui des jeunes vivant dans
un monde où, apparemment, les grandes références étaient en
train de sombrer, les cultures locales étaient soumises au
diktat de la «coca-colanisation» de la planète et la mémoire
historique était en reflux. Nous voulions notamment en
savoir un peu plus sur la façon dont la génération montante,
celle qui était dans la vingtaine au milieu des années 1990,
réagissait au défi de la globalisation et de la contemporanéité,
et comment elle se situait en même temps par rapport à
l'héritage du passé ainsi que par rapport à la mémoire et à
l'histoire de son ou de ses groupe(s) réputées) d'apparte-
nance.
Ces questions n'étaient pas oiseuses et ne le sont
toujours pas. Il faudrait être aveugle et sourd pour ne pas
constater qu'en cette fin de millénaire la jeunesse du monde
entier s'identifie et se définit par rapport à un certain nombre
de paramètres laissant croire à l'apparition effective d'une
culture planétaire. Cette culture est certes médiatique: elle est
musiques, paroles, images, slogans, clips de toutes natures,
vêtements, langages, formes, expressions, mouvements,
remettez-en. Mais elle est aussi espace d'actions,
d'interrelations et de narrations, en quelque sorte théâtre
universel où l'on peut se mettre en scène individuellement et
participer au destin d'une communauté de communication,
sinon d'intentions, dont on dit qu'elle est sans frontière et sans
ancrage. C'est ainsi que pour ceux qui inscrivent leur devenir
dans le hors-lieu de ce nouvel espace culturel, voire politique
à certains égards, être signifierait rechercher et obtenir
reconnaissance, réciprocité et réconciliation dans cet off-
shore ou par rapport à ses icônes et ses signaux, ses défis et
ses enjeux. En clair, pour qui veut appartenir à l'ordre quiJocelyn Létoumeau
advient et projeter son parcours au cœur du monde qui se
fait, être supposerait de s'exiler, de s'évader, de s'expatrier, de
se défaire d'une historicité, d'une narrativité et d'une
temporalité passées. Recréer le monde ou mieux: son
monde, sans arrière-goût, telle serait l'épigraphe de notre
époque tourmentée.
Notre intuition était toutefois que cette vision sonnait
faux, qu'elle exacerbait l'idée d'un dé-paysement et d'une dé-
traditionalisation des acteurs - ces velléités étant à n'en pas
douter le lot de certains mais d'une infime minorité - et que
le plus grand nombre recherchait au contraire une
adaptation, une articulation, un équilibrage stratégique entre
ses ancrages identitaires, présents et passés, et la nouvelle
donne contemporainel. Cet ajustement était précisément le
nœud de l'affaire: il permettait aux intéressés de résoudre sur
un mode positif l'imbroglio existant prétendument entre leurs
appartenances plurielles et éclatées, mouvantes et
contextualisées, d'hier et d'aujourd'hui. Cerner les
dynamismes de cet ajustement devenait le défi de l'entreprise
intellectuelle. .
En pratique, il fallait cesser d'assumer qu'une
appartenance croisée était quelque chose de viable sur un
mode ambigu seulement ou que l'acteur ne pouvait soutenir
en même temps plusieurs identités sans «éclater»
ontologiquement et se transformer en une mosaïque de
fragments décontextualisés. L'objectif était au contraire
d'explorer les modalités par lesquelles les jeunes, en tant
qu'acteurs sociaux, jouaient sur plusieurs registres identitaires
à la fois et se constituaient un véritable répertoire
d'identifications dans lequel ils trouvaient précisément les
ressources pour faire face aux défis d'un monde qui leur
permettait de se situer dans plusieurs espaces-temps à la fois,
si tel était leur désir.
Au lieu donc de préconiser une interprétation
maximaliste du genre: «la mondialisation et la
contemporanéité dévorent la planète et soumettent ses
habitants à un ordre culturel homogène dont les jeunes sont
particulièrement victimes tant ils entendent ses sirènes», ou
encore: «face à l'ogre global il faut se protéger et se replier
1. Sur la question de savoir si notre époque coïncide avec
l'apparition d'une ère supposément post-traditionnelle, on
consultera avec profit l'ouvrage, fort critique et nuancé au
demeurant, intitulé Detraditionalization. Critical Reflections on
Authority and Identity, sous la dir. de Paul Heelas, Scott Lash et
Paul Morris, Oxford, Blackwell, 1996.
12Présentation
vers une tradition éprouvée qui peut seule nous sauver», notre
intention était plutôt de faire ressortir comment il y avait
recherche d'adaptation positive, par les jeunes notamment, de
leur être (conscience et narration de soi) à l'ensemble
changeant des flux, des codes et des messages auxquels ils
devaient faire face dans leur quotidien2. Autrement dit, plutôt
que de partir du paradigme - cher aux postmodernistes-
de l'abdication désenchantée, nous envisagions l'acteur, le
jeune plus particulièrement, suivant une vision beaucoup plus
positive et sereine, une vision reposant sur une foi
inébranlable en la liberté et l'intelligence de l'acteur qui finit
toujours par jouer ou déjouer les dispositifs contraignants des
systèmes colonisateurs, un peu comme la vie renaît toujours
de ses cendres. Dans notre esprit, la versatilité identitaire de
l'acteur traduisait son désir d'affronter victorieusement la
variabilité des situations d'interactions sociales dans lesquelles
il s'engageait ou se trouvait placé, situations d'interactions qui
l'amenaient à évoluer dans une série d'espaces-temps
(mondial, national, régional, local, etc.) dont les références
étaient tantôt complémentaires, tantôt contradictoires, en tout
cas entremêlées. Au lieu de se représenter dans la vie de tous
les jours selon un plan fixe et rigide, l'acteur était donc
amené, par le biais d'une démarche réflexive, à construire et
reconstruire continuellement sa personnalité pour faire face à
la complexité, aux contingences et à l'incertitude d'une vie
hypermoderne en quelque sorte «dépassée par les
événements3» .
Pour les jeunes - du moins était-ce l'hypothèse à
laquelle nous aimions croire - la question n'était pas de
choisir entre la contemporanéité et la mondialité, d'une part,
et la «tradi-nationalité» et le repli, d'autre part. Leur «lieu»
était dans la tensiDn inhérente à cette apparente alternative
qu'ils percevaient comme un défi aux faces complémentaires.
Pour eux, la question était en effet de déterminer comment
l'on pouvait tirer profit des évolutions mondialistes courantes
Manuel Castells, «Les flux, les réseaux, les identités: où sont2.
les sujets dans la société informationnelle ?», dans Penser le
sujet. Autour d'Alain Touraine, sous la dire de François Dubet et
4e Michel Wieviorka, Paris, Fayard, 1995, p. 335-359.
3. A ce sujet, voir Mapping the Futures. Local Cultures, Global
Change, sous la dire de Jon Bird, Barry Curtis, Tim Putnam,
George Robertson et Lisa Tickner, Londres, Routledge, 1993.
Voir aussi G. Hage, Post-Industrial Lives: Roles and
Relationships in the 21stCentury, Londres, Sage, 1992, et
Anthony Giddens, Modernity and Self-Identity. Self and Society
in the Late Modern Age, Cambridge, Polity Press, 1991.
13Jocelyn Létourneau
en s'y insérant avantageusement et en acceptant leurs
conditions et ce, sans renoncer à leur identification
traditionnelle, source de complétude immédiate avec autrui et
donc de liberté, ou tout en renforçant leur insertion locale,
source de reconnaissance et de valorisation, éventuellement
de pouvoir4. En clair, le défi pour les jeunes était d'inventer
les passerelles leur permettant de faire du mondial et du local,
du présent et du passé, leurs espaces-temps simultanés
d'action, d'intervention, de représentation et de mise en
narration d'eux-mêmes. Leur attitude traduisait moins un
désir de reddition (acceptation passive) ou de résistance
(refus inconditionnel) face aux pressions de la
mondialisation et de la contemporanéité qu'une volonté d'en
relever positivement le défi pour renforcer leur position dans
des systèmes locaux d'hégémonie, de différenciation ou de
distinction culturelle ou sociale. Parier sur leurs chances de
reproduction dans la mondialisation et dans la
contemporanéité, mais pour conforter leur place dans un
espace-temps relationnel local qui était le siège contradictoire
de leur réciprocité avec autrui et de leur interdépendance
contrainte avec l'autre, tel était leur défi.
Le nôtre, en tant qu'analyste, devenait celui
d'appréhender la condition identitaire des jeunes dans sa
polyvalence fondatrice et ses frontières changeantes plutôt
que dans son unicité supposée et sa territorialité imposée:
par exemple, parler de conscience d'appartenance£ et de
volonté d'êtres. plutôt que de chercher le lieu de leur identité
présumée. Ce qui semble ici une incongruité - le s souligné
à la fin de chacun des mots - n'est faute que pour ceux qui
refusent d'ajuster leur esprit à la réalité des pratiques. Ces s,
imprononçables en français comme s'il s'agissait de maintenir
le silence sur la complication qu'ils annoncent, traduisent en
effet le caractère irréfutable de ce qui a toujours effrayé les
micro- et les macro-pouvoirs: la capacité recherchée par tout
un chacun d'être infidèle à ses origines, de trafiquer et de
négocier ses appartenances, de les conjuguer, de conjurer
leur sort si nécessaire et de les transformer selon les
conjonctures concrètes, ses dérives personnelles et les attentes
de l'autre, de manière à se produire comme synthèse
situationnelle.
4. Sur ces questions fort délicates, on consultera avec profit Charles
Taylor, Multiculturalism and "The Politics of Recognition ",
Princeton, Princeton University Press, 1992, et Will Kymlicka,
Liberalism, Community and Culture, Oxford, Clarendon Press,
1991.
14Présentation
Ce n'est pas notre intention de proposer, dans cette
introduction, une quelconque interprétation générale, encore
moins un modèle ou une théorie, sur la façon dont les jeunes
vivent effectivement cette «infidélité» - que nous concevons
plutôt sur le mode de la polyfidélité -, comment ils
construisent leurs appartenances identitaires et ils
élèvent leur conscience d'être~.
Dans les textes qui suivent, le lecteur trouvera plutôt des
analyses et des descriptions relatives aux dynamismes et aux
modalités concrètes par lesquelles les jeunes intègrent le défi
de la contemporanéité et l'enjeu mondialiste aux conditions
concrètes de leur insertion dans des milieux locaux et
«traditionnels», milieux par rapport auxquels ils continuent
également, sinon plus, de se définir. Cette intégration se fait
sur deux plans interreliés :
a) un plan social où ils tentent d'articuler avantageusement,
pour le bénéfice de leur gouverne privée dans l'hyper-
modernité, des éléments de culture mondialiste avec des
éléments de culture locale;
b) un plan mémoriel où ils tentent de trouver un équilibre
entre, d'une part, un héritage à préserver et un legs dont ils
sont fiduciaires, et, d'autre part, un horizon qu'ils doivent
inventer pour tracer leur voie, quérir leur sens et renouveler
la problématique du groupe envers lequel ils assument ùne
part de responsabilité puisque c'est au sein de ce groupe
qu'ils ont trouvé, naguère, un lieu identitaire primitif.
Tout le défi pour les jeunes - mais ce challenge n'est-
il pas le propre de chaque génération? - consiste à trouver
le point de tension névralgique, instable plutôt que
stationnaire, incertain plutôt que déterminé, inconstant plutôt
que ferme, entre ces quatre vecteurs de la condition
identitaire contemporaine: passé-présent, ici-ailleurs. Cette
démarche est d'autant plus ardue et compliquée qu'elle se
réalise dans un contexte d'incertitude et de contingence qui
fait que la vie du jeune acteur se déroule toujours sous le
prisme d'un pari sur l'avenir où la production du sens ne peut
plus exclusivement obéir à la simplicité de certaines
métaphores dichotomiques acquises, par exemple celles
opposant la contemporanéité et la traditionalité, le passé et
l'avenir, .la nature et la culture, le nous et l'autre.
Des articles à venir se dégagent un certain nombre de
propositions qui pourraient servir d'hypothèses de départ
pour approfondir l'étude des déterminants de cette tension,
de ce contexte et de ce pari dans le cadre desquels s'effectue
la production réflexive du sens chez les jeunes d'aujourd'hui.
Pour le bénéfice du lecteur, nous nous permettons de
15Jocelyn Létourneau
résumer les points saillants des analyses des auteurs en
cherchant à les faire converger vers une problématique
d'ensemble.
Dans son texte, Françoise Raison-lourde entreprend
d'explorer le contenu des notions d'ici et d'ailleurs dans la
construction de l'identité malgache en focalisant son attention
sur l'époque actuelle. Elle s'attache en particulier à voir
comment ces deux références, antinomiques apparemment,
sont aménagées, négociées, conjuguées par les jeunes urbains
de Madagascar dans la constitution de leur look. Pour
l'auteur, il n'y a pas d'opposition irréductible entre l'idée de
proximité et celle d'éloignement, mais une dialectique de sens
qui est étroitement dépendante des logiques sociales dans
lesquelles s'inscrivent les acteurs en différents moments de
leurs pratiques sociales au sein d'un territoire donné. Du
reste, ces notions d'ici et d'ailleurs ne renvoient pas tant à des
lieux géographiques précis qu'à des modalités de définition
et d'établissement de frontières symboliques grâce auxquelles
sont dessinés les contours d'un nous territorialisé. Au fond, ce
sont les enjeux de l'ici, c'est la place du soi dans l'ici qui
déterminent les usages de l'ailleurs dans la réalisation des
stratégies de distinction des uns et des autres au sein d'un
territoire relationnel donné; les usages de l'ailleurs et ceux
du passé (ou de la tradition), devrions-nous ajouter, car il
existe une étroite imbrication de ces quatre vecteurs: l'ici et
l'ailleurs, le présent et le passé, dans la fabrication de
l'identité.
Par le biais d'une analyse tout en nuances appuyée paJ:
une prose délicieuse, Charles-Didier Gondola nous invite à
pénétrer l'univers théâtral des mikilistes, ces jeunes Africains
du Zaïre et du Congo surtout, qui se rendent dans les grandes
capitales, Paris et Bruxelles en particulier, et qui composent
leur monde et leur personnage dans une orgie de mots, de
pratiques culturelles originales et de références métissées,
notamment la sape. Le mikiliste est celui qui, nonobstant
l'endroit où il vit effectivement, fut-ce en Afrique, en transit
ou en Europe, évolue symboliquement dans un lieu onirique
qui a pour cadre «la grande ville d'ailleurs». Il s'agit toutefois,
sauf rare exception, d'un lieu réel ou imaginé où il demeure
marginalisé. Pour conserver son statut de mikiliste, il doit
déployer des trésors d'ingéniosité, faire preuve de
débrouillardise, franchir parfois les frontières du toléré, se
mettre continuellement en mots pour créer l'envie autour de
sa personne et s'illusionner en même temps. La sape constitue
le moyen par excellence pour parvenir à ses fins. La sape est
un mélange subtil d'affichage personnel et de brouillage d'un
16Présentation
système de valeurs, de statuts et de repères dans lequel le
mikiliste était ou est perdant. Comme le souligne Gondola,
«la sape est là pour voiler u~ échec social et le transformer en
victoire des apparences.» A nouveau, on voit comment la
référence à l'ailleurs est instrumentalisée, par l'usager, aux
fins de stratégies identitaires qui visent à le situer par rapport
à des milieux sociaux précis, celui qu'il a quitté (en ce cas le
mikiliste cherche à se distinguer des locaux) ou celui dans
lequel il a abouti (en ce cas il cherche à incarner, et non pas
seulement à imiter, le «gagnant réputé»). L'univers de la sape
apparaît dès lors comme un lieu identitaire intermédiaire,
dont l'ancrage géographique n'est que prétexte, et qui permet
à des acteurs déchus de racheter leur condition en
s'abandonnant au lustre d'un théâtre de l'artifice par lequel ils
promeuvent leur personne et donnent du sens à leur vie dans
un monde où les interférences culturelles et les transferts de
sens autorisent les compositions les plus bigarrées. Ainsi que
l'écrivait avec justesse Jonathan Friedman, la pratique de la
sape est un moyen d'accumuler, en sa propre personne, de
l'altéritéS.
Dans le texte suivant, Jocelyne Dakhlia nous propose
une réflexion fort stimulante sur le fondamentalisme
islamique, lequel est souvent défini comme étant une réaction
hostile, de la part des jeunes notamment qui nourrissent
amplement le mouvement, à l'égard de l'autre, de l'étranger,
de la modernité et de toutes ces sirènes qui définissent la
contemporanéité. Si cela est, encore faut-il comprendre
pourquoi. Or, pour Dakhlia, la violence qui sévit maintenant
au Maghreb - en Algérie surtout mais aussi, de manière plus
est le résultat pervers defeutrée, au Maroc et en Tunisie ---;
cette tentative, entreprise par l'Etat au sortir des guerres
coloniales, d'imposer une espèce de nationalisme totalitariste
fondé sur le déni des particularismes locaux, voire du
multiculturalisme, et arrimé à un projet exclusif de
construction nationalitaire largement fondé sur la dénégation
de l'autre et la réification glorieuse de l'islamisme. Coupée
d'un contact physique et symbolique avec l'autre, la jeunesse
venue au monde dans les années 1960 et 1970 s'est construit
un imaginaire de repli sur soi nourri de «non-mémoire».
L'étranger, confondu avec le dominateur ou l'aliénateur
d'autant plus qu'il avait été colonisateur, est rapidement
devenu étrange et condamnable, car responsable des
malheurs et des tourments des gens d'ici. C'est donc l'absence
5. «Globalization and Localization», dans J. Friedman, Cultural
Identity and Global Process, Londres, Sage, 1994, chap. 7.
17