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Le Mali du quotidien

De
239 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 214
EAN13 : 9782296346116
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'LE MALI AU QUOTIDIEN
La force des faibles

(Ç)L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5705-3

Chantal VERGER

LE MALI AU QUOTIDIEN
La force des faibles

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur

- Pratiques de développement - L'action des chrétiens et des Eglises dans les pays du Sud, Paris, Karthala, 1995 Sous la Direction de la Commission française Justice et Paix,

- Les cent mots du développement
Découverte, 1990

et du Tiers-Monde,

Paris, La

Remerciements
Ce livre a été écrit au terme d'un séjour de quatre années au Mali. Il se base pour une part sur des rencontres et des faits vécus, ainsi que sur des travaux réalisés au cours de ce séjour. Mais plus que le fruit de ma seule expérience, il doit aussi beaucoup à différentes contributions. Je tiens donc à remercier particulièrement: - La Société des Missionnaires d'Afrique, en particulier J. Vanrerthergen, qui m'a autorisée à accéder aux archives du Régionalat situé à Bamako et à exploiter la documentation ethnologique élaborée et rassemblée par les Pères Blancs. - Les personnes qui m'ont éclairée de vive voix ou par leurs écrits, en particulier C. Bailleul, E. Balenghien, G. Cuello, J. Deprez, P. Fontanié, B. de Rasilly, ainsi que W. Peeters. - Les nombreux Maliens côtoyés au cours de ces années et qui ont, par leurs rencontres et discussions ouvertes et chaleureuses, au cours parfois d'études réalisées ensemble, donné corps à cet ouvrage. - L'équipe de recherche du GRAEEP (Groupe de recherche en anthropologie, épistémologie et économie de la pauvreté, Université de Paris XI), animée par S. Latouche, dont les travaux ont sous-tendu la réflexion menée sur l'appréhension de la pauvreté et qui a constitué un incitateur pour la réalisation de ce livre. - Daniel, mon mari, pour ses conseils et sa relecture attentive des textes. Au début de chaque chapitre, les sources signalent les principales références qui en alimentent le contenu. 7

Préface

Parce que différents, mais non indifférents.

Juchée sur la terrasse, elle contemple le paysage. A vrai dire, on ne voit guère au-delà de la rue, mais celle-ci, théâtre permanent, est à elle-seule un spectacle captivant. Tiens, cet âne qui refuse d'avancer et qu'un gamin rabroue. Et là-bas, ces enfants qui mènent une partie de foot endiablée avec un vieux ballon tout dégonflé. En face, la vieille s'apprête à fermer la gargotte où sont encore attablés quelques retardataires, achevant leur riz-sauce tiède, mais fort pimenté. Ils sortent de l'abri de céko et s'arrêtent un instant, éblouis, en pleine chaleur, avant de s'éloigner d'un pas tranquille. L'odeur douceâtre de friture et d'épices les poursuit un moment. Passent encore deux petite!,'filles, toutes droites sous la charge d'eau qui pèse sur leur tête. Une voiture traverse au bout de la rue, soulevant un nuage de poussière ocre. De l'autre côté, sous le flamboyant où le rouge se mêle au vert, deux femmes ont rassemblé sur une natte qui, cinq tas d'arachides grillées, qui, une dizaine d'oranges disposées en pyramides. Un peu plus Loin, un tablier propose aux passants cigarettes et bonbons.

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"Joli tableau" ou "drôle de spectacle", pensera-t-on. Essayons toutefois d'aller au-delà de l'exotisme des clichés, de la surface, parfois brillante ou souvent sordide, que les media se plaisent à nous présenter, pour tenter d'approcher un peu plus cet autre univers, si proche et si lointain. Une réalité qui semble "à mille lieues de chez nous", et qui précisément n'est qu'à mille lieues, quatre mille kilomètres, ou cinq heures de vol. Nous sommes du même village planétaire. A Bamako, Seydou et Souleymane regardent des émissions de télévision semblables aux nôtres; Dallas et Dynastie n'ont pas de secrets pour eux et, dimanche dernier, la finale de la coupe d'Europe de football les a captivés. Ils apprécient le coca-cola et la mayonnaise Amora, nous utilisons le coton produit chez eux... Plus fondamentalement, les aspirations de ces deux jeunes et de leurs familles sont proches des nôtres: un métier, des revenus stables, une vie de bonne entente... Pourtant, dans certains villages à l'écart, les enfants fuient à la vue d'un toubab. Mais surtout, plus que cela, qui n'est que le fruit de l'ignorance, les manières de travailler, les façons de penser, rappréhension du monde sont différentes. Avant d'aller plus loin, relevons d'abord que notre façon d'observer n'est pas neutre, objective. Le regard que l'on porte sur l'autre n'est pas séparable de celui qui est porté sur soi-même. On ne compare que par rapport à ce que l'on connaît, à ce que l'on est. Ce qui d'ailleurs peut nous amener à une réflexion sur notre identité propre. Ainsi, notre jeune observatrice est frappée que des petites filles de son âge fassent les corvées d'eau, alors qu'elle-même rentre tout juste de l'école. En l'occurence, notre première appréciation est bien souvent: "Ils sont pauvres". Des organismes internationaux se sont d'ailleurs chargés de mettre en chiffres cette pauvreté. Des profils statistiques ont même été établis. Que nous disent-ils des Maliens: par exemple que leurs dépenses d'alimentation représentent plus de la moitié de leurs revenus ou encore que, dans les zones rurales, moins d'un enfant sur cinq va à l'éco10

le... D'autres questions s'enchaînent logiquement: pourquoi sont-ils si pauvres?, comment les en sortir?, aux réponses variées au gré des idéologies et des circonstances... Vite happés par ces discours et ces raisonnements plus ou moins étayés de constats de terrain, nous oublions facilement une question préalable, essentielle pourtant: que signifient ces chiffres? Que nous disent-ils de la réalité? La pauvreté naît en partie du regard posé, le nôtre. Pour partie, le pauvre n'existe que par ce que d'autres décrètent qu'il l'est. Or, le terme de pauvreté n'a pas le même sens si l'on est Français ou Malien. Richesse et pauvreté sont d'abord une question de ressources matérielles pour les premiers, et avant tout un problème de préservation du lien social pour les seconds. Ainsi donc, derrière les agrégats économiques, derrière les statistiques, d'ailleurs souvent bien approximatives en ces zones sahéliennes, des hommes, des femmes et des enfants vivent. Le profil de la pauvreté peut bien les réduire à un chiffre: 137 000 Fcfa par personne et par année, - seuil de pauvreté, en deça duquel les besoins énergétiques alimentaires ne peuvent être couverts, mais qui cependant inclut les deux tiers des habitants du Mali! -, peu leur importe. Par quel miracle ont-ils, en dépit des statistiques qui s'obstinent à en montrer l'impossibilité, survécu aux programmes d'ajustement structurel, puis à la dévaluation? en viennent à s'interroger les experts. Et de chercher les solutions théoriques. Mais eux n'en ont cure, simplement, insensibles aux modes idéologiques, aux discours qui prétendent les englober, ils poursuivent leur cheminement. Non qu'ils soient inattentifs et insensibles aux évolutions extérieures. Car, loin de l'immobilisme souvent dépeint, des stratégies s'échafaudent, se construisent, et se réalisent avec plus ou moins de bonheur. Il ne s'agit pas ici d'un traité ésotérique. Regardons la vie quotidienne, empreinte de travail et d'austérité, mais aussi de chants et de rires, observons les pesanteurs sociales, mais aussi la vitalité des personnes, la diversité des itinéraires individuels, la multiplicité des profils, mosaïque de visages, la Il

pluralité des modes de vie qui composent tes sociétés sahéliennes. Du paysan dogon à l'éleveur peul, du pêcheur bozo aux entrepreneurs urbains, de l'artisan bambara au griot malinké, la vie se conjugue en termes de précarité sans doute mais aussi avec un surprenant mélange de ténacité et de sérénité face à l'adversité.
Le champ est bien sûr immense et l'on s'est ici pour l'essentiel limité à l'observation succinte de quatre ethnies sur la vingtaine que compte le Mali: Dogon du plateau et de la plaine délimités par la falaise de Bandiagara, Bwa de la région de San et Tominian, Malinké de la région de Kayes et Kita, Bambara avec en particulier le cas de Bamako, la capitale.

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Introduction

AJUSTER LES JUMELLES: PREMIER REGARD DE L'OBSERVATEUR

Vie quotidienne à Ségué en pays Dogon
"Le 'Kembé' fleurit cette année, mais ses fleurs ne porteront des fruits que l'année prochaine". "Le buffle n'attend pas qu'on aille forg~r

la flèche qui le transpercera".1
La roche affleure, la terre est légère sur la falaise. En bas, au contraire, l'ensablement guette le voyageur. Et pourtant, en dépit de ces sols difficiles à mettre en valeur, le Dogon, qu'il soit de la plaine ou du plateau, est avant tout un cultivateur. Amadou habite un village proche de Ségué, au bord de la falaise de Bandiagara. C'est là qu'il a grandi, qu'il s'est marié et que ses sept enfants ont vu le jour. II n'a pas ménagé sa peine, sa vie fut une succession de longues années de dur labeur, mais, comme il le dit: ici, seul celui qui travaille peut éviter l'indigence. Le mil, le sorgho et le fonio cultivés sur les terres allouées par le chef de la grande famille constituent

(1) Proverbes dogons appelant à la prévoyance et à l'organisation dans le travail.

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l'essentiel de la nourriture et permettent de faire face aux autres besoins essentiels. De plus, comme les Dogon du plateau, passés maîtres dans l'art du jardinage, Amadou cul~ive quelques oignons qui, avec les salades, tomates, aubergines ou choux, améliorent la sauce et rapportent quelque argent à la maison. Durant la saison sèche, il tisse des nattes et des paniers, et fabrique des tissus avec le coton égrené et filé par Maïmouna, sa femme. Celle-ci façonne par ailleurs des poteries, canaris qui serviront de marmites pour la cuisine. Parmi ses autres tâches figurent en bonne place les corvées d'eau et de bois - la vente de ce dernier complète occasionnellement les ressources familiales. Maïmouna veille aussi à l'entretien du jardin de case, où poussent les condiments. La cueillette des fruits du karité, dont elle extrait l'huile pour en faire du beurre, de ceux du néré, avec lequel elle prépare le soumbala apprécié pour la sauce, ou encore la recherche des raisins sauvages, occupent aussi, à la saison, une partie de ses journées. Tous les cinq jours, elle sera présente sur le marché du village pour y vendre, aux côtés des autres femmes, ses préparations: arachides grillées, feuilles de baobab séchées et pilées, poudre de gombo, soumbala, etc. Et bien sûr, lorsque vient son tour, elle prépare le dolo, la bière de mil locale, qui constitue d'ailleurs sa première source de revenus. Sa belle-Inère, la vieille Aïssata, se charge des enfants lors de ses fréquentes absences. Yacouba son mari passe quant à lui de longues heures à deviser avec les autres vieux du village. Comme eux, il sort de temps à autre en brousse pour chercher des écorces de baobab. De retour, il en extrait les fibres et, les joignant à celles du dah cultivé dans les environs, tresse de longues cordes qu'il va lui-même vendre au marché. L'argent ainsi gagné lui permet de payer le dolo quotidien. Ainsi donc, la famille se suffit en grande partie à ellemême et gagne un peu d'argent, ce qui lui permet d'acheter au forgeron du village les houes, hâches, couteaux et pioches utiles au travail, et au cordonnier les ceintures, sacs, sandales ou gaines de couteaux nécessaires... Mais la plus grande fierté d'Amadou, c'est d'avoir pu, en complétant ses revenus par les 16

bénéfices d'un petit commerce de détail, envoyer ses sept enfants à la seule école alentour, celle de la Mission catholique de Ségué. Un effort considérable puisque, afin de couvrir - en partie - les frais d'internat, il faut fournir pour chaque enfant deux sacs de mil ainsi que quatre mille francs cfa permettant l'achat des condiments de la sauce. La plupart des habitants du village ne font pas ce choix d'envoyer leurs enfants à l'école, coûteuse, lointaine et enlevant des bras nécessaires au travail quotidien. Ils préfèrent, lorsqu'ils mettent un peu d'argent de côté, acheter des tête de bétail pour; peu à peu, se constituer un troupeau. Les zébus sont alors confiés à la garde d'un berger Peulh, qui les emmènent au bourgou, dans les vastes pâturages qui bordent le Niger, vers Mopti. Telle est leur épargne. Pour qu'elle fructifie, il leur faut être vigilant: suivre chaque année le berger, lui demander des comptes, éventuellement s'aventurer soi-même dans les bourgoutières. Sinon, le risque est grand de voir d'année en année le capital s'amenuiser, au fur et à mesure de la disparition du cheptel. De toutes façons, cette épargne n'est que rarement monnayée et constitue une sorte de "richesse morte". A la Mission catholique, on se rappelle, au plus fort de la famine de 1974, avoir vu des hommes du village quémander de l'aide pour éviter la famine, mais refuser de sacrifier l'une des chèvres de leur troupeau pour acheter du mil. Si les Dogon répugnent à entamer leur cheptel, ils sont tout aussi réticents à céder du mil pour payer l'impôt. Alors, on vend des oignons, de l'arachide, ou encore on envoie un jeune chercher du travail à Mopti, avec pour mission de ramener un peu d'argent à la famille. Mais, regrette Amadou, les absences sont de plus en plus longues et peu de jeunes reviennent au village. Pour tous les Dogon, l'" aisance It ne peut venir que de l'acharnement au travail agricole. D'ailleurs, celui qui ne travaille pas ou trop peu sur ses champs tombe vite dans la misère. Les autres moyens de s'enrichir ne courent pas les rues:

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les gains du commerce sont restreints et l'artisanat ne génère que de faibles revenus, du fait de la solvabilité limitée des acheteurs; quant au bétail, il n'est, par tradition, que rarement l'objet d'une réelle exploitation. A l'échelle d'une génération, la scolarisation des enfants a été longtemps le gage, sinol) de la prospérité, du moins d'une certaine promotion sociale. Aujourd'hui, cette porte de sortie est remise en cause, l'accès à la fonction publique, autrefois automatique pour les jeunes diplômés, ayant été drastiquement restreint. Les mieux lôtis sont ceux qui arrivent à trouver un emploi en lien avec leur formation. Ainsi Thomas, diplômé de j'Institut Polytechnique Rural de Katibougou, travaille-t-il maintenant au centre agricole mis en place par une association à PeI, son village natal, au sud de la falaise. Certains de ses condisciples se sont lancés dans l'exploitation de vergers, à leur propre compte. Mais beaucoup d'autres restent en ville, happés par le monde urbain, avec au coeur le vague espoir de décrocher un job. Au village, l'acquisition d'un vélo, d'une charrette à âne, d'une radio, ou, de plus en plus, celle d'un vélomoteur, marquent l'aisance d'une. famille. Parfois également, l'homme achète un fusil, un âne ou un cheval, la femme un peu d'or, toutes choses qui seront gardées précieusement pour être transmises en héritage aux enfants.

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Partie I

DU MONDE ET DE SON USAGE

Chapitre 1
L'homme dans la nature: le rapport à l'environnemenf
"Semis de mil avant la floraison du baro n'est pas viable." "Les hles.\'ures des hommes sont plus grandes que celles des épines du fromager, si tu sais les supporter, cela vaut mieux que d'appliquer de l'huile d'arachide.,f!t

C'est donc cela le Sahel! Nous sommes en plein hivernage, près du village dogon de Banani, accroché à la falaise de Bandiagara. Un touriste essoutlé contemple, incrédule, la vaste plaine verte qui s'étale à ses pieds, se prolongeant jusqu'à la ligne d'horizon. Un paysage immobile, sous un ciel où se profilent des nuages sombres, prémices d'un nouvel

(2) Sources: "Zura en relation avec son environnernent physique et humain
San, 1992~ "Le Malinké et la nature", G. Cuello, dOCUInent polycopié,

fi,

1990.

(3) Proverbes malinkés basés sur l'observation de la nature: le premier est un conseil adressé au cultivateur, le deuxième enseigne la persévérance et lè courage. 21

orage. A ses côtés passent en file silencieuse des femmes portant droit sur leur tête de lourdes charges. Comme elles, notre touriste vient de parvenir en haut de la falaise par un sentier abrupt s'élevant dans une anfractuosité, véritable faille rocheuse. Un parcours pénible sous le soleil, ponctué par l'escalade d'échelles, faites de troncs d'arbres fourchus taillés d'encoches en guise de marches, qui permettent de franchir les murailles de rochers qui obstruent par endroit le chemin. En haut, il s'est arrêté pour essuyer la sueur qui goutte sur son visage - certes, côté chaleur, il a son compte! - et son regard interroge le paysage: on lui avait parlé sècheresse, désert, nudité, et le voici, quelque peu décontenancé, face à une immensité verdoyante. Il se rappelle d'ailleurs avoir vu la veille, au bord de marigots, une nature plus exubérante. Et le même étonnement l'aurait saisi, quelques mois plus tôt, en pleine saison sèche, face aux casiers rizicoles de l'Office du Niger, dans la zone de Niono, immenses étendues d'eau aux reflets bleutés alternant avec le vert soutenu des plants de riz. Il se souviendrait de ce vaste espace entre ciel et eau, parcouru de milliers d'oiseaux, minuscules mange-mns chassés au lancepierre par les enfants, mais aussi nobles hérons au profil hautain et myriades de bécasseaux ayant fui rhiver rigoureux de l'Europe pour s'installer sur les rives calmes du delta du Niger. Comment réajuster ces images riantes avec les clichés qui lui viennent à l'esprit? Si dans le cadre de l'Office du Niger, un vaste chantier de canalisation des bras du fleuve à des fins d'irrigation a permis cette transformation spectaculaire et durable du paysage, la verdure dont se pare le Sahel en ce mois d'août n'est due qu'à l'hivernage et ne tiendra guère que quelques semaines. Trois à quatre mois par an, alors que les pluies tombent en trombes diluviennes, le Sahel reverdit_et toute la physionomie du pays en est changée. La terre ocre de la latérite disparaît par endroit complètement sous une herbe vert tendre, le sable se recouvre de cram-cram, et les cultures, mil, sorgho, maïs, fonio, sortent de terre. Les pistes inondées ne sont pas rares et les embourbements guettent le plus avisé des chauffeurs. 22

Cette nature verdoyante ne peut faire oublier son caractère éphémère. La végétation est liée aux caprices de la pluie, avare ou généreuse au gré des années, mais de toutes façons toujours limitée dans le temps: il ne pleut pas d'octobre à mai. Aussi l'aridité, favorisée encore par l'harmattan, le vent desséchant du désert, a-t-elle vite fait son apparition. Le sol rouge, latéritique, ne tarde pas à resurgir, formant par endroit des plaques stériles, et bientôt seules quelques herbes jaunies rappelleront la luxuriance passée. La brousse devient alors telle qu'on l'imagine: vaste plaine où, sous un couvert clairsemé d'arbres parfois imposants: baobabs, acacias de toutes variétés, nérés, karités, caïlcedrats. . ., la végétation constituée de broussailles et d'épineux rabougris n'arrive pas à masquer le sol rouge. Un paysage que l'on se plaît à croire éternel, mais qui pourtant évolue sans cesse: la désertification progresse... Dans ces paysages austères la majeure partie de l'année, les personnes vivent au plus près de la nature. Elles semblent même se fondre en elle, tant tous les éléments utiles à la vie quotidienne sont issus du milieu environnant. Matériaux de construction, meubles, outils de travail, instruments de cuisine ou de musique, jusques aux vêtements eux-mêmes, faits de larges bandes de cotonnade tissées et cousues, n'empruntent guère qu'à la terre et aux végétaux. Chacun vit en lien étroit avec la nature: c'est la mère nourricière, dispensatrice des vivres., et qui a bien d'autres vertus, à l'image de ses herbes ou de ses racines protectrices. Culture, cueillette, élevage, pêche, les hommes sont dans leurs activités essentielles en contact permanent avec elle. Qu'ils la domestiquent ou non, ils tirent toutes leurs ressources de cette nature d'apparence si avare. Mais pour qui en connaît la richesse, la brousse recèle bien des trésors: racines comestibles comme le taro, tubercules tels que le manioc ou l'igname, feuilles recherchées par les femmes pour la sauce, en particulier celles du baobab, très appréciées. S'ajoutent bien sûr les fruits, celui du néré avec lequel on fait le soumbala, à l'odeur forte, celui du karité dont on extrait 1'huile, celui du tamarinier, dont on tire une boisson sucrée, le 23

pain de singe du baobab, et encore d'autres produits comme le miel avec lequel on produira l'hydromel. On fait aussi du vin de palme, de mil et de rônier. Dans leurs parcours en brousse, surveillant le bétail, les jeunes garçons excellent à dénicher les fruits douceâtres du jujubier, la pomme cannelle, la prune amère et le raisin acide, et encore bien d'autres, comme le kutudin ou le kaba. Les vieux apprécient le goût âcre de la noix de cola, cadeau d'usage à toutes occasions. D'autres plantes sont l'objet de cultures comme le gombo, le dah4, l'arachide, l'oignon, le haricot, le piment, le tabac ou le thé, de même que des arbres tels que le manguier et l'anacardier; sans oublier bien sûr les céréales, riz, fonio et maïs, mais surtout mil et sorgho, bases de l'alimentation. Lorsque l'hivernage est favorable, leurs hautes tiges se dressent en véritables barrières masquant les villages. Ressource précieuse enfin que les poissons d'eau douce, en grand nombre dans les fleuves: on en compte cent quatre vingt espèces. Bozo et Somono, à la saison, en sont les pêcheurs attitrés. Leurs femmes font sécher les poissons au soleil, - procédé ne constituant qu'un médiocre rempart contre la décomposition -, avant de les mettre en vente au marché, empilés sur des étals particulièrement odorants. Indispensable à tous les gestes de la vie, la nature sert également à préserver celle-ci. Toute la pharmacopée se base sur des éléments animaux (os, moëlle, etc) et surtout végétaux, qu'il s'agisse de feuilles, d'écorces ou de racines. La connaissance des vertus de chaque plante permet de constituer des

remèdes efficaces contre toutes sortes de maladies.5 Ce savoir
local inclut bien sûr également les plantes vénéneuses et d'autres hallucinogènes. .. Non pas simple dispensateur de biens, le monde végétal a lui-même une vie autonome, que le Malien, de quelque ethnie
(4) Nom bambara de l'oseille rouge, appelée également bissap. (5) Sur ce sujet, voir le livre de Denis Malgras: Arbres et arbustes guérisseurs des savanes tnaliennes, Karthala-ACCT, 1992. 24

qu'il soit, perçoit comme chargé de forces mystérieuses. Certains arbres, comme le caiIcedrat, le kapock, le sekho, ou le figuier, servent de protecteurs à l'hommme. En pays malinké, on donne le nom de ces arbres aux enfants conçus après leur avoir fait un voeu. Ainsi trouve-t-on des petits Sekholino, Bajala ou Fajala, nés après un voeu prononcé auprès d'un sekho ou d'un jala. D'autres arbres, tels le baobab et le lingo, abritent les ancêtres et certains bosquets sont le refuge des esprits. Dans de nombreuses ethnies, chaque village a son "bois sacré", lieu où se célèbre le culte des ancêtres. Monde symbolique, source de multiples présages annonçant réussite ou danger, la nature est une interrogation permanente. Les animaux sont perçus comme des messagers qui transmettent des signes qu'il faut savoir interprêter. Tout a un sens, que ce soit le chant d'un oiseau, la direction de son vol, la présence d'un animal à un endroit particulier, son cri ou au contraire l'absence de cri... Pour les Malinké, voir un serpent royal est une annonce heureuse, avoir un coq chantant sur la haie, tourné vers la maison, est au contraire un signe funeste, indiquant un malheur à venir. On se prémunira alors par des incantations, en portant des amulettes, ou parfois même en sacrifiant un coq dont la mort servira d'oracle. Certains codes permettent à chacun de décrypter les présages - par exemple, on sait qu'il faut éviter de partir en voyage si la crête du coq est noircie -, mais d'autres ne sont connus que des experts. "Si tu veux construire une maison, tu prends une poignée de terre que tu donnes à un devin, et il te dira si elle est bonne ou mauvaise, après avoir fait les signes de la divination sur elle "6. La sytnbiose est forte et les liens étroits entre agriculture, écologie et société. Pourtant, certains équilibres sont rompus. Ce qui n'échappe pas aux paysans. Partout, on se plaint de la disparition des arbres et l'on déplore que le gibier, autrefois prisé des chasseurs, se fasse de plus en plus rare. A

(6) "Le Malinké et la nature", G. Cuello, op. cit. 25