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LE MONUMENT SUR LA COLLINE

De
208 pages
Que se passe-t-il lorsque le calvinisme est transplanté dans la brousse sud-africaine, lorsqu'un révérend blanc prend en charge des ouailles noires au pays de l'Apartheid, et que les deux fils de ce pasteur bien hollandais reçoivent une éducation bien bantoue ? Les réponses à de telles questions se doivent d'être nuancées. Et telle est l'ambition de ce roman : brosser un tableau complet d'une situation complexe. Avec humour et tendresse, l'auteur esquisse ses personnages, explore les conflits liés à leur nouvelle identité chrétienne.
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Le monument sur la colline

Collection Encres noires dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

@ L'Harmattan,

1999 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris France

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques, Canada H2Y 1K9

Montréal (Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8277-5

Nicolas Ouwehand

Le monument

sur la colline

L'Harmattan

CollectionEncres Noires
dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

.

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1. Sous la Croix du Sud

Au commencement il y a la colline. Une sentinelle solitaire dans l'étendue aride du haut plateau. La colline est couverte d'arbres et de broussailles hétéroclites, île de verdure dans l'océan du désert, avec à son sommet ventru une église blanche et une vaste maison. C'est dans cette maison, sur cette colline, que paraît-il je suis né. Je n'en sais rien; je ne me souviens pas de l'événement. Et ce n'est que beaucoup plus tard, bien des années après ma naissance, que j'ai compris que la colline a un nom, qu'elle s'appelle South Ararat. La chose, telle que je viens de la décrire, existait bien avant le nom. Et au commencement il y a l'admiration. J'ai un grand frère pour qui j'éprouve une admiration sans bornes... au commencement. Lui aussi a toujours été là, comme la colline, et lui aussi a un nom: Caïn Esaü Ruben; ou quand il s'exerce à produire de fabuleuses signatures: C.E.R. Van Vliet; Bruno pour les intimes. Au commencement il y a les étoiles, qui chantent dans la nuit. Sous les tropiques la nuit tombe à six heures, et il n'y a pas besoin de se coucher bien tard pour voir les étoiles. Et puis dans notre coin de brousse où il n'y a pas de réverbères les nuits sont bien noires, et la voie lactée une traînée familière dans le ciel, et ces myriades d'étoiles chantent: une multitude de petites voix chantent à tue-tête. Mais mon frère Bruno, dont je respecte l'opinion, me dit que c'est impossible: les étoiles ne chantent pas.

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Ce qu'il ne conteste pas, par contre, c'est qu'après le coucher du soleil le toit de notre maison se mette à vivre. Il gémit, il craque, il pianote et tapote à petits coups saccadés. « Mais ça, tu vois, ça vient de la différencede température. Le toit de notre maison est en tôle ondulée; la tôle ondulée c'est du métal; le métal se dilate à la chaleur et se contracte en refroidissant. Donc - suivez mon raisonnement- quand le soleil s'est couché le toit refroidit, la tôle se contracte et tout se met à craquer... et par ailleursil s'agit tout simplementd'une vieille baraque qui tombe pratiquement en ruine... » J'écoute attentivement les doctes discours de mon frère, et je vois notre maison d'un autre oeil: c'est vrai que les murs ne sont plus tellement blancs, plutôt jaunâtres; que la chaux s'écaille un peu partout, et que les poutres et les balustrades de la véranda sont desséchées, fendillées, rendues grises par l'âge. Ici et là on retrouve juste quelques traces d'une peinture d'une couleur bordeaux qui a dû être du plus bel effet. Imaginez cela: une grande maison passée à la chaux, d'un blanc immaculé, avec une véranda bordeaux qui en fait le tour sur deux étages, et coiffant le tout un toit en tôle qui ne porte pas encore la moindre trace de rouille. Peut-être même que quand elle était neuve la tôle zinguée brillait au soleil: cela a dû être magnifique. Maintenant je me sens tiraillé entre l'attitude critique - sarcastique même - de mon frère, et un sentiment de loyauté envers le décor quotidien qui me vient de nature: je vénère notre vieille maison. Je n'en voudrais pas d'autre. Je peux à peine imaginer que l'on puisse vivre ailleurs. Après tout, où ailleurstrouve-t-on encore des boutons de porte en laiton doré, des intenupteurs électriques en céramique émaillée, un chauffeeau à charbon dans la salle de bains et un fourneau à bois à la cuisine? Questions rhétoriques, certes, mais traduisant bien la sorte de loyauté têtue que j'aime affecter face au reste du monde, toujours plus moderne et plus à la page que nous. Demeure le problème des étoiles qui chantent. Bruno a bien fini par me forcer à accepter la vérité, mais je n'ai renoncé qu'à contrecoeur à mes illusions: il lui a fallu insister lourdement pour parvenir à vaincre mes réticences...

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Pour commencer il faut savoir que nous couchons à l'étage, dans une chambre qui- inévitablement - donne sur la véranda. La nuit, souvent, il fait trop chaud et nous n'arrivons pas à donnir, nous avons soif Mais la salle de bains se trouve au bout d'un long couloir, reliant toutes les chambres entre elles de l'intérieur, et qui est plongé dans une obscurité absolue. Et puis la maison qui craque et soupire de tous côtés nous fait un peu peur: on préfère ne pas s'aventurer dans ses entrailles, on ne sait jamais quels fantômes on pourrait sentir passer, quelles trappes secrètes pourraient s'ouvrir sous nos pieds dans ce ténébreux couloir... Alors Bruno et moi grimpons par la fenêtre, nous faisons le tour par la véranda pour aller boire un verre d'eau à la salle de bains, et nous en profitons pour prendre l'air, pour jouir un moment de la fraîcheur relative qui règne audehors. Appuyés à la balustrade nous admirons la nuit, et je dis à mon frère:
- Tu n'entends pas ce raffut? Les étoiles chantent!

Et Bruno, à côté de moi, répète pour la centième fois: - Mais non, crétin, ce que tu entends là, ce sont les grillons! - Ah oui? Eh bien toi non plus tu ne t'appelles pas vraiment Caïn Esaü Ruben!

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2. La bibliothèque

Est-cela lumière qui nous aveugle, ou est-ce l'ombre? Je me suis toujours posé la question: pour être aveuglé il faut les deux. D'abord on traverse l'esplanade inondée de soleil, où le gravier clair vibre dans la lumière; on se dirige vers un bosquet d'acacias à l'ombre duquel se cache une petite chapelle. On pousse la lourde porte, puis aveuglé, on se retrouve dans un brouillard blanc qui fait bourdonner les oreilles. Et on respire un air délicatement trais. Le brouillard tourbillonne un moment, et en se dissolvant se transforme en des murs blanchis à la chaux. Les taches noires qui dansaient devant nos yeux deviennent les rayons d'une bibliothèquequi s'alignent sur toute la longueur de la chapelle. Au-dessus des rayons chargés de reliures sombres un certain nombre de taches lumineuses continuent à émettre une lumière insistante: ce sont d'étroites lucarnes en ogive, aux carreaux tellement poussiéreux qu'ils filtrent la lumière comme des voiles de mousseline. Entre ces ouvertures des cadres ont été suspendus à espaces réguliers, mais on a de la peine à distinguer ce qu'ils contiennent à cause de la lumière des lucarnes. Puis à l'endroit où normalement l'on s'attendrait à trouver un autel trône le lourd bureau de mon père. C'est là qu'il rédige ses sermons, entretient sa correspondance, et met à jour son administration. Le bureau est toujours chargé de paperasses et de livres amoncelés en piles instables. Les sourcils de mon père sont toujours froncés en une expression de concentration soucieuse. Papa n'aime pas être dérangé dans ses travaux: silence donc...

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Et maintenant que nous avons eu le temps de nous habituer à l'ombre, nous levons les yeux vers le toit, et à grande peine nous parvenons à distinguer les chauves-souris suspendues aux poutres de la charpente, très haut au-dessus de nos têtes. Ce sont ces chauves-souris, fantômes dormants qui frémissent silencieusementdans leurs rêves, qui contribuent le plus à rendre ce lieu sacré et redoutable pour nous. Plus que les fenêtres en ogive, plus que la masse des livres, ou que les sourcils renfrognés de mon père. Il ne faut pas déranger papa, mais une fois que nous avons réussi à pénétrer dans la chapelle sans nous faire chasser, ce qui constitue déjà toute une victoire, nous essayons d'y rester aussi longtemps que possible, et de le déranger quand même, mais seulement un petit peu, à petits pas, de façon qu'~1ne puisse rien nous reprocher mais qu'on puisse quand même le détourner de son travail. Moi je dis: - Attends papa, je vais vider ton panier, il déborde. Quelle manie, aussi, de froisser chaque papier en boule, il vaudrait mieux les jeter tels quels... - Si tu veux, dit Bruno, je change le ruban de ta machine, il n'a pas l'air frais... Papa grogne: - Si tu touches à un seul cheveu de ma machine à écrire je te tords le cou! - Le moustachu, au mur, c'est qui déjà? Albert Schweitzer ou David Livingstone? Papa ne répond même pas: il sait très bien que je le sais. Dans l'un des cadres au mur il yale texte du Credo en latin, joliment calligraphié sur du parchemin. Bruno se lance: - Et iterum venturus est cum gIoriajudicare vivos et mortuos... tu peux traduire, papa? - TIreviendra en gloire pour juger les vivants et les morts... mais pourquoi ne pas commencer par le début? - Eh bien viens ici, alors; traduis-nous tout: Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem... Notre père se lève péniblement de son bureau: victoire! Bruno jouit de son triomphe, et la prochaine fois que nous réussirons à nous introduire dans la chapelle il saura répéter tout - 10-

le Credo sans se tromper une seule fois grâce à la mémoire absolue dont il dispose. Papa se laissera prendre au jeu, choisira une ligne au hasard et Bruno récitera: Exspecto resurrectionem mortuorunl, et vitam venturi saeculi. J'attends la résurrection des morts, et la vie aux siècles à venir... vitam et resurrectionem sont des accusatifs singuliers, mortuorum c'est un génitif pluriel, et venturi est le participe futur du verbe venire. C'est juste ? Nouvelle victoire: cette fois-ci papa se rend à l'un des rayons de sa bibliothèque, extrait un mince volume de grammaire latine de parmi les gros ouvrages, et commence à nous donner notre première leçon de latin. Ce jour-là, quand nous quittons la chapelle, nous traversons l'esplanade ensoleillée en scandant à tue-tête la déclinaison de rosa. L'ancienne chapelle à l'ombre des acacias est la source de toute connaissance, mais il est ardu de parvenir à cette source, la connaissance est difficile à découvrir, et une fois trouvée il faut encore l'extraire. Moi, au départ, je suis surtout à la recherche de livres contenant des illustrations. Ils sont fort rares, mais je finis par découvrir un atlas biblique, un album de photos de la Palestine et quelques doctes ouvrages d'archéologie biblique. Ce ne sont que des pis-aller; il n'y a pas vraiment de quoi faire rêver. Par contre, le jour où je découvre Rembrandt et la Bible, c'est une révélation. Les peintures reproduites en noir et blanc ne me disent rien; les eaux-fortes d'autant plus. Je m'assieds par terre avec le gros livre ouvert sur les genoux et j'écarquille les yeux: « Ouaaa ! si seulement moi aussi je pouvais dessiner comme ça ! » Il n'y a pas beaucoup de livres à lire pour le plaisir dans le bibliothèque de papa, mais arrivé à un âge un peu plus avancé je découvre que les biographies peuvent être aussi passionnantes qu'un roman. D'abord il y a la vie de Rembrandt dans la préface de l'album de ses oeuvres, puis il y a les biographies de Livingstone et de Schweitzer, pas entièrement dépourvus d'illustrations non plus. Et pour finir je découvre une perle: Grands Hollandais de la Science, qui traite des plus fameux savants de notre Siècle d'Or: Christiaan Huygens, Antony van

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Leeuwenhoek, Herman Boerhaave et les autres. Je suis fou de joie, fasciné, et ça sera ma seule lecture pendant des mois. Alors je partage de tout coeur l'opinion un peu amusée de mon père qu'il y a infinimentplus de mérite à avoir fait de grandes découvertes scientifiques à l'époque des perruques et des carrosses qu'en notre ère atomique... Pendant ce temps papa essaye d'intéresser Bruno à la théologie : de son propre chef il lui propose quelques fascicules de Paul Tillich et de Dietrich Bonhôtfer dont il pense qu'ils sont susceptibles d'intéresser la jeunesse. Mais Bruno déclare que la théologie est une matière trop abstraite, qu'il préfère s'occuper d'affaires plus concrètes, plus terre à terre même, et reléguant mon père à son bureau renfrogné, il reprend son errance parmi les rayons chargés de livres, à la recherche de quelque chose d'utile. Puis après une longue enquête il arrive à la conclusion que la seule matière utile que l'on puisse extraire de la bibliothèque d'un pasteur, c'est la philosophie: - C'est vrai, la philosophie au moins s'occupe de sujets concrets: qui sommes-nous, comment percevons-nous la réalité, quelle est notre relation avec le monde? Bruno m'explique la grotte de Platon: nous sommes enchaînés dans une sombre grotte et ne voyons le monde que comme des ombres sur les parois. Les objets de la vie défilent dans notre dos, à notre insu, et nous ne pouvons en connaître que les silhouettes, projetées à la lueur d'un flambeau vacillant. La réalité de tous lesjours n'est qu'une illusion, le monde des Idées est aussi difficile à imaginer pour nous que la lumière du soleil le serait pour les prisonniers de la grotte... Bruno me désigne du doigt le bureau de papa: noir, lourd, chargé de bouquins, et il me dit: - Ce meuble, vois-tu, n'est qu'une pâle approximation de l'Idée d'un bureau! ça, c'est sûrement très profond, ça m'épate dûment, mais je ne sais pas si je suis convaincu: - Un bureau est un bureau, quoi!
Alors mon frère revient à la charge avec Kant. Mais d'abord

il m' emmène dans le coin le plus reculé de la véranda, au premier étage, à l'heure de la sieste, pour que nous puissions - 12-

discuter tranquillement. Assis sur le banc à côté de moi avec l 'Histoire de la Philosophie occidentale de Bertrand Russel ouvert sur les genoux, Bruno essaie de faire le point: - Première proposition énoncée par Kant: nous pouvons connaître le monde uniquement au moyen de nos cinq sens. Voilà au moins une affirmation qui ne fait aucun doute... - Je suppose que non, en effet... - Il ne faut pas supposer, il faut être sûr' Deuxième proposition: l'espace et le temps font partie intégrale de notre appareil de perception... - Admettons... - Non, pas admettons: c'est comme ça, Kant l'affirme, c'est un fait' Et la conclusion qui découle des deux propositions précédentes est que nous ne pouvons pas connaître le monde autrement qu'à travers le temps et l'espace. C'est logique. Et comme le temps et l'espace ne sont pas des propriétés du monde en soi, mais uniquement de nos organes de perception, il en découle que nous ne pouvons pas connaître le monde tel qu'il existe en lui-même, en dehors du temps et de l'espace... ce n'est pas possible, tu comprends? - Peut-être... Bruno explique que selon Bertrand Russel nous portons en permanence des lunettes de soleil: comme à travers des verres bleus l'on voit tout en bleu, de même à travers les filtres de l'espace et du temps la réalité est teintée, colorée, déformée. Je contemple le paysage muet qui s'étend au-delà de la sombre véranda; le village de South Ararat au pied de la colline: quelques toits en chaume visibles ici et là entre les arbres et les broussailles. Puis la plaine parcimonieuse, parsemée d'autres villages, et à l'horizon la silhouette brumeuse des Soutpansbergen. Arrachant mon regard à ce panorama écrasé de soleil je me tourne vers mon frère: - Et quand on est ébloui? Quand on est ébloui l'on voit le monde en dehors de l'espace et du temps. Même que les oreilles se mettent à bourdonner. Est-ce qu'il a songé à cela, ton cher Emmanuel Kant?

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3. Sans famille

The Tsongas do not give their children much education,
écrit Henri A. Junod dans the Life of a South African Tribe, publié à Londres en 1927. Les Tsongas ne donnent pas grande éducation à leurs enfants. «TIsgrandissent suivant le bon vouloir de Mère Nature. Et comme Nature n'est pas toujours synonyme de moralité, ils commettent parfois des mauvaises actions. La punition quand un garçon se fait prendre est une bonne fessée, sans amende. Psa batjongwana ! C'est une bêtise de garçonnet! Ces petits larcins ne sont guère pris au sérieux. Les jeunes garçons jouissent d'une grande liberté: ce sont peut-être les années les plus heureuses de leur vie. » J'ai découvert cet ouvrage dans la bibliothèque de mon père, une monographie en deux volumes sur la vie et la culture des Tsongas, le peuple qui vit dans le village au pied de notre colline. Nous avons des tas de copains dans le village de South Ararat: Daniel, Moïse, Thomas, Jonathan, Samuel... Et il est fascinant de lire cette description d'une éducation afiicaine, telle que nous la voyons tous les jours chez nos copains et telle que nous la subissons un peu nous-mêmes, mon frère et moi. Tous les détails de notre vie quotidienne noir sur blanc dans un ouvrage d'il y a plus de quarante ans... Les copains jouissent effectivement d'une liberté considérable, ils passent toutes leurs journées à marauder dans les

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champs, où ils chipent du maïs ou déterrent des arachides. Ils ont toujours faim: hunger is the constant companion of these boys, who do not get enough to eat at home. «TIsessayent d'apaiser leur faim incessante en capturant du gibier: non pas du gros gibier, bien entendu, puisqu'ils ne possèdent pas d'armes véritables, mais des oiseaux, des rongeurs, et les oeufs dans les nids. Cette vie dans le Veld, toujours au contact de la Nature, développe le sens de l'observation chez ces garçons. Ils connaissent le bush à fond. » Et en effet (merci monsieur Junod) les copains, sans prendre de grands airs et sans jamais cesser de s'amuser, connaissent tous les secrets de la brousse; Bruno et moi sommes obligés de reconnaître en eux nos supérieurs et savons bien quel privilège cela constitue de pouvoir les accompagner dans leurs randonnées. Et ce sont de redoutables chasseurs. Sous prétexte de jouer ils tirent les oiseaux des plus hautes branches des arbres, armés de simpleslance-pierres confectionnés avec de vieilles chambres à air. Ou ils attrapent des poissons à main nue dans le courant d'un ruisseau. Quand les termites essaiment ils capturent les fourmis ailées en tenant des boîtes de conserve vides au-dessus des orifices d'où elles sortent au coucher du soleil. Ou ils pêchent les soldats en introduisant des brins d'herbe dans la termitière. Simple comme bonjour: quand on retire la brindille du trou des dizaines de termites s'y agglutinent. Et que fait-on de ces termites? C'est très facile: on les grille et on les mange. Les copains savent exactement quelles chenilles et quels hannetons sont comestibles, et lesquels ne le sont pas, ou comment capturer les sauterelles évasives, qu'ils consomment en grandes quantités. Quand Bruno et moi nous regardons le paysage qui nous entoure nous le trouvons magnifique, ou nous le trouvons aride et inhospitalier, selon l'humeur. Les copains, eux, en contemplant le même paysage ne se posent jamais qu'une question: qu'est-ce qu'il y a à manger? Et sans attendre la réponse ils s'attaquent à une termitière ou se mettent a cueillir les baies - 16-

délicieusement sucrées d'un buisson dont nous n'avons même pas remarqué la présence. Ils savent trouver la rhubarbe sauvage ou les épinards indigènes qui croissent dans les creux. humides près d'un ruisseau à sec. Et quand on passe à proximité d'un cactus parvenu à maturité c'est la grande excitation: les copains ramassent des pierres et se mettent à descendre les figues de barbarie hérissées d'aiguilles; ils les éventrent à coups de pierre, et s'accroupissant au-dessus des fiuits ils en aspirent le suc avec la bouche sans les toucher des mains. Ils savent où chercher le miel, dans le creux de quel vieil acacia, et pour le dérober aux abeilles sauvages ils savent s'y prendre tout aussi précautionneusement qu'avec les figues de barbarie. Et ainsi ils passent toute la chaude journée à chercher de la nourriture sans en avoir l'air, comme en se jouant, sans cesser un instant de plaisanter à grands cris et d'échanger des tapes et des bourrades. Vers midi, au plus chaud de la journée, on rentre à South Ararat avec les provisions récoltées dans la brousse - on ne mange pas tout sur place. On s'approche du village en silence, par des sentiers détournés; les ruelles sont désertes, tout le monde fait la sieste. Puis en rampant à quatre pattes à travers des buissons épineux on rejoint une clairière dans les broussailles, à flanc de colline,pas loin de l'église. C'est là, dans cette retraite connue de nous seuls, qu'on allume notre feu de camp. Bruno fournit les allumettes, les copains soufflent à tour de rôle pour attiser les flammes, les braises incandescentes se mettent à ronfler, la fumée tourbillonne et pique les yeux. Les ustensiles de cuisine sont sortis de leur cachette: marmites noircies par le feu, fabriquées avec des boîtes de conserve et du fil de fer; fourchettes édentées, et quelques assiettes ébréchées. Un des garçons les plus jeunes est envoyé à la pompe du village pour nous chercher de l'eau, tandis que d'autres vont ramasser encore du bois aux alentours. Les termites et les sauterelles sont déjà mises à griller sur une pierre plate en guise de hors-d'oeuvre, et les garçons les plus âgés se mettent à plumer les moineaux et tiennent un palabre sur la suite du menu. Ds discutent chaudement, à grands renforts de cris, et invitent Bruno à se joindre aux décisions, puis Bruno se tourne

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vers moi et me regarde d'un air dubitatif Et c'est ici que Henri Junod a quelque chose à nous raconter sur la suite des événements : « En général les garçons les plus âgés envoient les plus jeunes commettre des larcins, et le butin est consommé par toute la compagnie. Ils menacent de les battre s'ils reviennent les mains vides. Sort peu enviable pour ces petits: des coups de tous les côtés. Coups de la part des propriétaires des champs s'ils se font prendre; coups de la part de leurs aînés s'ils reviennent les mains vides! » Bruno me donne une tape amicale sur l'épaule, une tape un peu trop amicale: plutôt que de menacer de me rouer de coups il essaye de m'enjôler: - Alors, frangin, tu veux bien aller à la maison pour nous chercher quelques affaires? Tu veux dire pour aller voler, oui. Bruno égrène sur ses doigts le chapelet des denrées à subtiliser: - Il faut cuire les arachides dans de l'eau bien salée et nous n'avons pas de sel; avec les épinards il nous faut du gruau de maïs, et pour faire un bon ragoût de moineaux il faut quelques tomates. .. On me donne des boîtes de conserve vides, et Samuel, qui est un expert, me donne des instructions détaillées: - Tu remplis deux de ces récipients de semoule de maïs, mais attention: tu ne touches pas les bords du sac et tu remets la louche exactement dans la position où tu l'as trouvée. Puis tu prends une ou deux tomates sur l'étagère, pas les plus grosses ni les plus petites, et tu arranges ce qui reste de manière régulière, qu'on ne voie pas d'espace vide... Pour le sel c'est facile, tu fais comme pour la semoule, et s'il y a des oeufs tu peux en prendre un ou deux: même procédé que pour les tomates; réarranger ce qui reste... Tout m'est expliqué avec cette sorte d'impatience angoissée de l'expert devant un innocent: Samuel me fait répéter ses instructions pour s'assurer que je n'omettrai aucune astuce. Les autres m'entourent et me dévisagent d'un airdubitatï£: se - 18-

demandant visiblement si je serai à la hauteur de ma mission. Mais Thomas, notre diplomate, me donne à son tour une tape amicale sur l'épaule: - Vas-y, mon ami, on te fait confiance... Et tandis qu'à quatre pattes je disparais sous les buissons épineux Samuel me rappelle: - Et si tu vois un cendrier bien garni, n'oublie pas de nous ramener quelques mégots! Je me retrouve seul sur l'esplanade devant l'église, seul et assourdi par l'écho des cris et de l'excitation que je viens de quitter. Le soleil est au zénith, écrase tout, jusqu'à mon ombre qui essaie de se fondre sous mes pieds; je deviens péniblement conscient du fait que je suis seul dans la chaleur de midi. Lentement je parcours le sentier qui va de l'église à la cure, m'imaginant être le Prince Channant au pays de la Belle au Bois dormant; mes boîtes de conserve tintent discrètement comme une armure en fer-blanc. Silence! Le moindre bruit peut briser l'enchantement et faire échouer ma mission. Arrivé à la maison, nouvelle épreuve sur la route du preux chevalier: il me faut monter à l'étage par l'escalier en bois de la véranda. TIfaut éviter de faire grincer les marches délabrées. Puis en faisant le tour de la galerie au premier étage, même problème: je me fais aussi léger que possible sur le plancher branlant de la véranda. Et maintenant nous approchons de l'antre du dragon cracheur de feu: au bout de la galerie, sur le coin de la maison, se trouve la chambre à coucher de mon père. Il fait la sieste et ne veut absolument pas être dérangé. S'il découvrait les larcins que je vais commettre il ne serait même pas taché: je suis sûr que ça le ferait sourire. Mais si je le réveille il sera furieux, c'est la seule chose qu'il ne tolère pas: qu'on l'arrache à sa sieste et il se met à hurler de rage. Je retiens ma respiration tandis que je passe sous sa fenêtre; je l'entends ronfler: tout va bien... Le garde-manger, à côté de la cuisine, est une petite pièce fraîche, garnie d'étagères, maigrement éclairée par une seule lucarne. Le sol en ciment est froid sous mes pieds nus, mes yeux sont aveuglés par l'obscurité du lieu, mes oreilles bourdonnent dans le silence, et mes narines sont assaillies par milles odeurs

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et mille suppositions. Dominant tout, une légère odeur de ciment humide, puis à gauche une émanation fermentée provenant d'un cageot rempli de pain, et à droite le relent aigre des fruits. Je devine que les bananes ont des taches brunes qui suintent du vinaigre et qu'une partie des mandarines est infectée de moisissuresvert turquoise. Sur l'étagère qui me fait face doit se trouver la balance en fonte avec ses poids en laiton, de tailles échelonnées, qui sentent bon l'oeuf cru. Et sous la balance se trouvent les sacs de farine de maïs: mes narines captent clairement l'odeur poussiéreuse de la jute. Entre-temps mes yeux se sont adaptés à l'obscurité, j'y vois plus clair, je m'accroupis devant les .sacs et je me mets au travail.. .

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