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RACINES DU PR£SENT
Collection dirigée par Alain Forest

Du même auteur
Géographie du Maroc, avec F. Joly, J. Fardel, L. Suech, Delagrave, 1949, épuisé (Traduit en russe). Le Maroc, préface de J. Dresch, Editions Sociales, 1956, épuisé (Traduit en russe et en allemand). Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, Editions Sociales, 1964, épuisé.

Dessin de couverture: un pelleteur dans une mine de phosphate en 1936. (D'après photographie O.C.P.)

ALBERT AYACHE

LE MOUVEMENT SYNDICAL AU MAROC
Tome 1 : 1919-1942

~didons

L'Harmattan

7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,

1982

ISBN:

2-85802-231-3

LISTE DES SIGLES ET ABR:SVIA TIONS UTILIS:SS
Journaux et périodiques A.F. : Afrique française. A.R. : Avenir du Rail. B.E. : Bulletin Economique du Maroc. B.I. : Bulletin des instituteurs du Maroc. B.D. : Bulletin Officiel du Protectorat de la République çaise au Maroc. M.S. : Maroc socialiste. P.M. Petit Marocain. Tr. : Travail. Administrations, partis politiques et organisations

fran-

syndicates

AG : Association générale des fonctionnaires. APM : Amicale primaire du Maroc. AE : Ministère des Affaires étrangères, Paris. C.G.T. : Confédération générale du travail. C.G.T.U. : Confédération générale du travail unitaire. OFTC : Confédération française des travailleurs chrétiens. FF : Fédération des fonctionnaires,Paris: FMGF : Fédération marocaine des groupements de fonctionnaires. PC : Parti communiste. PPF : Parti populaire français. PSF : Parti social français. SFIO: Parti socialiste, section française de l'Internationale ouvrière. SGP : Secrétaire général du Protectorat. SN : Syndicat national des instituteurs de France. UD : Union départementale. UDS : Union des syndicats confédérés du Maroc. UDSCM : Union des syndicats confédérés du Maroc. UL : Union locale. Entreprises CFM : Chemins de fer du Maroc. OMM : Chemins de fer militaires du Maroc. COSUMA : Compagnie sucrière marocaine. CTM : Compagnie auxiliaire des transports du Maroc. EEM : Energie électrique du Maroc. SMD : Société marocaine de distribution d'eau et d'électricité. TAC: Compagnie des tramways et des autobus casablancais. TF: Chemins de fer du Tanger-Fès.

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INTRODUCTION

C'est une entreprise difficile que de vouloir saisir les origines et l'évolution d'un mouvement syndical dans un pays colonial ou ailleurs. Dans le Protectorat français du Maroc, les premières organisations, mal assurées et souvent fugitives, n'eurent pas d'archives. Et quand il en fut constitué, elles furent dispersées ou détruites en juin 1940. Les archives officielles qui pourraient renseigner, car les autorités furent toujours attentives aux pulsations du mouvement ouvrier, sont encore aujourd'hui d'un accès difficile. Cependant les efforts d'organisation professionnelle, relativement peu éloignés dans le temps puisque les plus anciens remontent à un demi-siècle, ont laissé des traces et des souvenirs. Des militants d'alors, interrogés, ont signalé des faits importants, orienté des recherches, communiqué parfois d'utiles documents. Mais c~ sont les sources imprimées: déclarations, annuaires statistiques, bulletins, études et enquêtes d'origine officielle ou patronale, presse syndicale et politique, grands quotidiens, qui apportèrent somme toute l'essentiel. Ainsi purent être dégagés les groupes et les hommes qui furent les agents de cette histoire. Apparus depuis la conquête française à côté ou au sein même de la société marocaine traditionnelle, ils comprenaient, face aux patrons, grands colons et autorité du protectorat, les fonctionnaires et salariés français dont certains étaient syndicalistes, socialistes ou communistes, et la masse grandissante des travailleurs marocains engagés dans le processus moderne de production et d'échange, ébauche de prolétariat aux contours imprécis et aux sentiments mal fixés. Des faits furent retrouvés et datés concernant la création et la vie de syndicats et de partis politiques, les 7

luttes revendicatives, les actions et réactions patronales ou gouvernementales, les liaisons avec la situation en France et dans le monde. La chronologie établie a permis de faire la relation des événements et d'en éclairer l'enchaînement et la dialectique. A cause des lacunes de l'information, ce travail présente certaines incertitudes et zones d'ombre. Toute appréciation, toute observation, tout document qui permettraient de compléter ou redresser ce récit seront reçus avec reconnaissance. En attendant, que soient ici remerciés tous ceux qui, sans impatience et sans lassitude, ont répondu aux questions posées, consacré une partie de leur temps au dépouillement de bulletins et journaux à Rabat, présenté leurs suggestions à mesure que le manuscrit prenait forme. Ce livre leur doit beaucoup.

Albert AYACHE

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I
DES ORIGINES A LA CONSTITUTION DE L'UNION DES SYNDICATS DU MAROC (C.G.T.) 1919.1930
Le mouvement syndical au Maroc apparaît à ses orile demeurera longtemps encore comme un prolongement du mouvement syndical français, avec des singularités cependant, dues à la nature coloniale du pays. Il fut entre 1919 et 1930 une création de fonctionnaires français. Des travailleurs européens furent peu à peu entraînés, mais n'y ont joué qu'un rôle secondaire. Quant à la classe ouvrière marocaine, ~lle n'y prit aucune part pour la simple raison qu'elle n'existait pas encore comme telle.

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UNE DIFFICILE GESTATION 1919-1925

L'APPARITION D'ACTIVITÉS ET DE TRAVAILLEURS MODERNES En 1919, le Maroc demeurait un pays d'économie ancienne, avec quelques activités nouvelles ébauchées depuis la fin du XIXesiècle, mais ralenties par la Première Guerre mondiale. Si les plaines et les plateaux du Maroc « utile» conquis entre 1906 et 1914 avaient pu être tenus, le bloc des montagnes de l'Atlas, étroitement cerné et parfois même traversé, demeurait dans l'ensemble impénétrable. Il est vain de vouloir reconnaître à cette date le nombre de Marocains que des estimations sans fondement certain font varier entre 4 et 5 millions avec plus du quart dans les zones d'indépendance. Paysans et pasteurs dans leur très grande majorité, plus de 90 %, ils étaient aussi marchands, boutiquiers, artisans dans les gros bourgs ruraux et dans les villes anciennes de Fès, Marrakech, Rabat, Salé, Meknès, Oujda. Le groupe des artisans était particulièrement important. Avec leurs familles, les artisans formaient, en 1924 (1), le tiers, parfois la moitié de la population urbaine. Ils
(1) D'après Louis Massignon qui s'était efforcé de les recenser et d'en connaître l'organisation et les techniques. L. MASSIGNON, merçants au Maroc », Revue du monde musulman, 1924, pp. 1 à 246.
« Enquête

sur les corporations musulmanes d'artisans et de com-

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travaillaient le cuir, la laine, les étoffes et la soie; le bois, la pierre et l'argile; le fer, le cuivre, les métaux précieux, en des ateliers plus ou moins grands avec des outils et des techniques qui avaient peu varié. Patrons, compagnons et apprentis étaient groupés en corporations. Les compagnons recevaient un salaire et quelques dons en nature. Leur condition se différenciait assez peu de celle des patrons. Patrons et compagnons se dressaient parfois ensemble contre les abus du maghzen (2) ou les intrigues de l'étranger (à Fès en 1912). Mais la documentation actuellement connue ne révèle pas de traditions ni de pensées ouvrières (3). Dans les campagnes, des mouvements traditionnels, saisonniers, parfois définitifs, continuaient d'entraîner les montagnards rifains vers les champs et les vignobles oraniens et les hommes du sud aride vers les plaines céréalières du nord pour faire les moissons ou vers les villes où ils s'offraient en louage aux portes ou sur les marchés. Pendant la grande guerre, de 1916 à 1918, quelques dizaines de milliers, 34 000 environ, avaient été transportés en France pour travailler dans les usines, les mines et les champs. Ils furent ramenés en 1919, à l'exception de 2000 d'entre eux qui furent autorisés à rester. Mais le courant avait été établi. A partir de 1920, les départs reprirent qui l'emportèrent sur les retours. En 1926, il y avait environ 16000 Marocains en France (4). La colonie française et étrangère n'avait guère augmenté depuis 1914 et comptait 60000 personnes groupées en grande partie dans les villes d'Oujda, Rabat, Casablanca. Elle s'affairait dans de multiples activités: échanges, spéculations foncières, constructions, petites industries de réparation ou d'alimentation. Le Service de l'industrie dénombrait en 1919, 195 établissements dits « industriels» avec 56 millions de francs investis et 3 250 salariés. Le domaine foncier de la colonisation ne s'était guère accru et couvrait environ 150000 hectares. Tout cela aurait été somme toute de petite envergure s'il n'y avait eu, déjà mis en place, un appareil de crédit et de
(2) p.364. (3) études (4) pages. 12 LB TOURNEAU, avant le Protectorat, Casablanca, 1949, Fès L. MASSIGNON, «Chants corporatifs marocains -, Revue des islamiques, 1927, pp. 273 à 298. Johanny RAy, Les Marocains en France, Paris, 1938, 406

banques: Banque d'Etat du Maroc, Banque d'Algérie et de Tunisie, Société marseillaise de Crédit; et de grandes sociétés, certaines dotées de monopoles, comme la Régie des Tabacs (1910) ou la Société marocaine de distribution d'eau, de gaz et d'électricité (SMD, 1914) et la Manutention marocaine (1916) (5). D'autres, la Compagnie marocaine et la Compagnie générale du Maroc, constituaient les instruments de pénétration des deux groupes financiers rivaux, la Banque de Paris et des Pays-Bas et Schneider banque protestante. La Compagnie générale du Maroc (1910) dirigeait ses efforts vers les grands travaux publics et l'équipement. La Compagnie marocaine (1902), création de Schneider, et plus ancienne, avait des activités plus variées. Maîtresse d'un domaine foncier important, elle s'occupait de la construction des ports et dominait le grand commerce de collecte et de répartition des grains, laines, bétail à l'exportation; et des produits de grande consommation, thé, sucre, bougies, cotonnades à l'importation. Ainsi s'occupaient quelques grands directeurs, des travailleurs indépendants venus chercher fortune et un petit monde d'employés, d'ouvriers et de contremaîtres. Les dépenses d'ordre administratif et celles du corps expéditionnaire constituaient les sources de revenus les plus importantes de la colonie naissante. Les opérations militaires demeuraient pour la Résidence générale la préoccupation essentielle. Pour les conduire, 2 600 km de routes avaient été ouverts; les chemins de fer militaires, les CM, avaient été rapidement montés et fonctionnaient avec des personnels civils et militaires. Quant aux fonctionnaires, ils étaient 3 à 4000 contre 1 500 à 2000 en 1914. La guerre terminée en Europe (1919), le double mouvement de conquête et de colonisation s'accentua. Les expéditions conduites entre 1919 et 1925 aboutirent après de durs combats à l'occupation du Moyen-Atlas, et du Pré-Rif. Elles prirent une autre dimension quand Abdel Krim, après sa victoire sur les Espagnols, lança ses forces sur Ouezzane et Fès pour riposter à l'occupation par les colonnes française de la vallée de l'Ouerrha au cœur du pays rifain. En octobre 1925 c'est un corps expéditionnaire, considérablement renforcé, augmenté de plu-

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(5) La Manutention marocaine avait le monopole des manipulations de marchandises dans le port de Casablanca. 13

sieurs dizaines de milliers de supplétifs qui se trouva engagé. La colonie européenne s'accrut rapidement, surtout par l'immigration. Globalement, elle semble, d'après les. décomptes faits en 1921 et 1926, avoir presque doublé en cinq ans passant de 66700 personnes à 104700. Ses activités prirent aussi plus d'ampleur grâce aux emprunts émis sur le marché français par l'Etat chérifien ou par des sociétés concessionnaires nouvellement créées, notamment, les chemins de fer du Maroc (CFM) et l'Energie électrique du Maroc (1923). Les capitaux obtenus par l'emprunt - au total 60 milliards de francs 1955 - permirent de continuer et d'étendre les travaux indispensables à la colonisation: construction de bâtiments administratifs, de routes (1400 km), de voies ferrées (688 km); de ports à Rabat, Fedala, Casablanca; achèvement de la première grande centrale thermique, celle des Roches Noires à Casablanca (1924). Investissements publics et semi-publics stimulèrent les activités privées. La construction battit son plein

dans les quartiers européens dit

«

villes nouvelles» que

le général Lyautey avait décidé de nettement séparer des medina. La valeur des constructions à Casablanca atteignit une moyenne annuelle de 2 500 millions en 1920-19211922, pour fléchir les trois années suivantes. Malgré cela, se loger était difficile. Les maisons étaient sans confort, les loyers élevés. On s'éclairait à la bougie ou à la lampe à pétrole. Les rues n'étaient pas encore tracées. On circulait la nuit avec des lampes tempêtes pour s'y retrouver. Le paludisme sévissait et parfois le typhus; l'été était redouté et la mortalité infantile lourde. Les conditions de vie pour les Européens s'amélioraient lentement et de façon inégale après 1925; plus vite sur la côte atlantique, avec bien du retard dans les villes de l'intérieur et dans le bled. Cependant les établissements industriels devenaient plus nombreux: au total en 1924, 615 entreprises avec 275 millions de capitaux et 7228 salariés (6). Quelquesunes d'entre elles étaient importantes, les Brasseries du Maroc (1919), la Compagnie des superphosphates (1920) fIliale de Kuhlmann, la Société de constructions mécaniques Schwartz-Hautmont (1923). Le domaine rural, à
(6) Recensement des industries du Protectorat, Casablanca, Service du Commerce. 14 année 1924.

la suite de mesures prises par les autorités du Protectorat pour mobiliser les terres marocaines au profit de la colonisation avait lui aussi plus que doublé, passant de 150000 ha en 1919 à près de 500000 ha en 1925 (7). Avec la croissance et la diversification de la vie coloniale, l'organisation administrative se précisa. En 1920, les services qui, jusqu'alon., se trouvaient tous rattachés au secrétariat général du Protectorat furent répartis entre les directions spécialisées (8) et l'appel de fonctionnaires se fit plus pressant. A combien peut-on évaluer en cette fin de 1925, le nombre de personnes, marocaines et européennes, touchant salaires et traitements, et se trouvant plus ou moins engagées dans les secteurs nouveaux d'activité? Le «recensement» de 1926 (9), à condition d'être très prudemment utilisé et interprété permet quelques approximations. Il y aurait eu une dizaine de milliers de fonctionnaires français; autant d'employés dans le corn. merce, la banque et les transports; quelque huit mille travaillant dans l'industrie et les mines. Le nombre des Marocains est difficile à saisir. Quelques milliers, pour plus de la moitié Israélites, sont des employés. Des migrants temporaires travaillent sur de grands domaines, sur les chantiers de travaux publics et du bâtiment ou dans les ports. Au total beaucoup moins de 100000 personnes, 80 000 peut-être dont 30 000 Européens et 50 000 Marocains. Ce tableau, aux données fragiles, n'en révèle pas moins déjà un certain nombre de traits qui devaient demeurer ceux du Maroc colonial: le rôle de cadres tenus par les Européens dans l'organisation du pays et dans certaines de ses activités fondamentales, ateliers, chantiers, mines, agriculture moderne, les Marocains formant la réserve de
(7) Sur ces mesures, voir A. AYACHE, Maroc. Bilan d'une Le colonisation, Editions Sociales, 1956, p. 150. Sur la variation des superficies occupées par la colonisation, se reporter à l'Annuaire de Statistique Générale du Maroc, année 1936, «La Colonisation au Maroc, 1916 à 1936», pp. 47 bis et 47 ter. (8) Dahirs créant les directions de l'office des P.T.T. (6 juillet 1920), des Affaires chérifiennes (24 juillet), des Travaux publics (24 juillet), de l'Agriculture, du Commerce et de la Colonisation (24 juillet), de l'Enseignement (26 juillet), des Affaires civiles (23 octobre), l'Office chérifien des phosJ?hates (7 août). (9) Résultats publiés dans l'Annuatre de Statistique, année 1926. 15

main-d'œuvre sans compétence définie où puisait la colonisation. Telle était la pâte humaine. Comment a-t-elle levé? Quels en furent les ferments?

LES FONCTIONNAIRES ET LA FORMATION DE L'ASSOCIATION GÉNÉRALE (MAI 1919) Les fonctionnaires ont joué le rôle déterminant. Ils étaient loin de former un groupe homogène. Le clivage était assez marqué entre les « anciens» venus avant la guerre, mieux pourvus sans avoir toujours les titres requis, et les nouveaux, pour une grande part des jeunes qui débutaient dans la carrière ou dont certains revenaient de la guerre. Il y avait aussi la différence dans le grade, la fonction, la rémunération, dans le cadre enfin puisqu'il y avait les « métropolitains» fonctionnaires en service détaché, et les « chérifiens», titulaires et auxiliaires des cadres locaux dont le nombre allait croissant. Malgré cette diversité, source d'incompréhension parfois entre catégories et de gêne dans l'organisation, une certaine communauté d'intérêts les inclina à se grouper d'une façon ou d'une autre. Comme dans la plupart des colonies, les fonctionnaires furent attirés par un certain nombre d'avantages. Lyautey, Résident général en 1912, voulait aller vite (10) ; il avait besoin d'administrateurs pour contrôler la vieille organisation marocaine qu'il voulait conserver afin de donner l'impression aux habitants que leurs autorités traditionnelles étaient toujours en place. Il avait aussi besoin de créer des services nouveaux de gouvernement, police, justice, finances, travaux publics, colonisation, postes, enseignement et santé, indispensables à la colonisation et à la justification morale de la conquête. Il décida que ,les fonctionnaires métropolitains détachés auraient un traitement doublé pour
« dédommager, écrit-il, les intéressés des risques divers

qu'ils viennent encourir au Maroc»; que l'avancement serait plus rapide. Ils recevraient en outre des indem(10) LYAUTEY, Rapport général sur la situation du Protectorat du Maroc au 31 juillet 1914, Rabat, 1916, pp. 73 et 84 seq. 16

nités de résidence, de cherté de vie «variables et révisables chaque année suivant les fluctuations observées dans les prix... », à quoi s'ajouterait le paiement des frais de transport et d'installation, des voyages périodiques en métropole, et des primes de fin de service. Par ces mesures, «effort peut-être sans précédent dans l'histoire coloniale », il se félicite d'avoir pu trouver rapidement un personnel formé et expérimenté en Algérie, Tunisie, et dans d'autres colonies. Au 31 juillet 1914 (11) il disposait de l '500 agents; 20 % environ vivaient à Rabat, près de la résidence générale; le reste, réparti dans le pays, constituait les services extérieurs. Postiers (316 agents), Travaux publics (200), enseignants (185), policiers (168) formaient les groupes les plus importants, suivis par les personnels de justice et d'assistance publique, hiérarchie qui témoigne des préoccupations de Lyautey et des nécessités immédiates. Les douaniers ne sont pas compris; ils relevaient alors de l'administration du contrôle de la dette organisé entre 1907 et 1910 et ne seront intégrés dans les services du protectorat qu'en 1918. Ils étaient peut-être 100 ou 200. Il ne nous a pas été encore possible de suivre avec précision les variations du nombre des fonctionnaires à partir de 1914. Certaines indications cependant donnent à penser que les enseignants et les postiers étaient les plus nombreux (12) suivis par les policiers, les douaniers. Puis venaient d'autres fonctionnaires que des activités apparentées rapprochaient: domaine, enregistrement et service des perceptions; cadastre et travaux publics; tribunaux; commis dactylographes des services centraux et extérieurs. Il n'est pas indifférent qu'enseignants et postiers aient formé les groupes les plus importants. Si les professeurs ou les inspecteurs des postes par exemple appartenaient à une catégorie supérieure, ce qui leur dictait une démarche parfois différente, postiers et instituteurs formaient une catégorie moyenne, habilitée à représenter la masse des petits et moyens fonctionnaires et capable de l'entraîner. Mais au début de l'année 1919, en dehors d'une « mu(11) (12) que de gnants millier Cf. LYAUTEY, rapport cité. D'après les indications trouvées dans l'Annuaire Statisti1926, il Y aurait eu au Maroc un peu plus de 1 000 ensei(850 instituteurs et environ 150 professeurs) et près d'un de postiers. 17

tuelle» de postiers (1916), il n'existait aucune forme d'organisation corporative au Maroc (13). Les circonstances, la guerre, les conceptions de Lyautey n'y étaient pas favorables. Au contraire de l'Algérie où la loi française de 1884 sur les associations professionnelles était en vigueur et avait permis la création officielle de syndicats ouvriers et de trois unions départementales affiliées à la C.G.T., au Maroc comme en Tunisie, autre pays de protectorat, le droit syndical n'existait pas. Cela n'avait pas empêché les travailleurs de créer dans la Régence en

1911 une

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Union des syndicats de Tunisie », disparue

pendant la guerre, puis reformée en 1919, et les fonctionnaires de former des amicales dont les plus nombreuses et les plus actives étaient celles des instituteurs. Au Maroc, les circonstances étaient différentes. La conquête continuait; le pays était soumis à l'état de siège. Une association ne pouvait fonctionner en vertu du dahir du 24 mai 1914 qu'après autorisation du secrétariat général du protectorat, autorisation formulée ou tacite s'il n'y avait pas eu dans les trois mois rejet de la demande faite. D'autre part le nombre des salariés européens et des fonctionnaires était encore faible. Toutefois, aussitôt la guerre terminée la fièvre semble s'emparer des travailleurs et des fonctionnaires de certaines villes du Maroc. Le Paria, dans son numéro d'août 1924, parle d'événements qui se sont produits au cours de la période 19181919, et sur lesquels nous n'avons pas pour le moment d'autres précisions. «... Des unions de travailleurs furent constituées alors, écrit-il, à Casablanca, à Rabat, à Kenitra, à Meknès, entre les ouvriers du bâtiment et ceux du chemin de fer, tant français qu'italiens, espagnols et marocains. Faut-il rappeler qu'en dépit de l'arbitraire de l'administration et des militaires, les travailleurs indigènes soutinrent les grèves avec la plus grande abnégation, grèves qui amenèrent un relèvement des salaires» (14). Ce sont ces événements qui provoquèrent sans doute les instructions auxquelles fait allusion J oanny Ray quand

il écrit:

«

Dans une lettre vizirielle de 1919, au lendemain
coloniaux), interdiction for-

du retour de TC (travailleurs

(13) Voir le tableau des associations autorisées, cité ci-après. (14) Le Paria, Tribune du prolétariat colonial, «Les conditions de travail au Maroc 3e année, n° 28. », 18

melle est faite aux Marocains d'adhérer aux revendications présentées à l'autorité par les Européens. La lettre rappelle l'existence des corporations et indique que seules les réclamations introduites hiérarchiquement en passant par elles peuvent être prises en considération» (15). Cette lettre vizirielle que nous n'avons pas retrouvée, mais dont nous n'avons aucune raison de mettre en doute l'existence, fait apparaître dès les origines du Protectorat la volonté, que rien ne fera plus varier, d'enserrer les travailleurs marocains dans le cadre ancien de la corporation et de les séparer des travailleurs européens en leur interdisant toute revendication, toute action commune. En cette année 1919 les fonctionnaires s'agitaient

aussi.

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Je me souviens vaguement, nous disait Madame

Catherine Vieilly le 20 janvier 1954, d'une réunion mouvementée dans un café de Casablanca; les orateurs venaient de Rabat d'où partait le mouvement... c'était en mai ou juin 1919...» C'est qu'en France et en Algérie le climat social s'était alourdi à la suite des licenciements et de la hausse des prix qui accompagnèrent la fin de l'économie de guerre. La révolution russe de 1917 exaltait les travailleurs; ils affluaient à la C.G.T. dont les effectifs ne cessaient de croître. Ce qui n'empêchait pas ses dirigeants, et plus particulièrement Léon Jouhaux, d'être vivement critiqués pour avoir conduit le mouvement ouvrier pendant la guerre dans une collaboration avec la bourgeoisie sous couvert d'Union nationale. Les revendications se firent pressantes, appuyées par des manifestations et des grèves. Les amicales d'instituteurs, entraînées par une minorité résolue, se constituèrent en syndicats et adhérèrent en bloc le 25 mai 1920 à la C.G.T. aux côtés de la Fédération nationale des fonctionnaires (16). C'est donc, semble-toil, sous l'effet de ce réveil et de cette agitation syndicale que les fonctionnaires du Maroc furent amenés à fonder et la Résidence à autoriser l'Association générale des fonctionnaires du Protectorat (10 mai 1919). Cette création fut suivie par celle du Groupement des ouvriers et employés de la Manutention marocaine (8 juin 1919), et de l'Union amicale des travailleurs du
(15) J. RAv,op. cit., pp. 282-283. (16) Voir Max FERRE,Histoire du mouvement syndicaliste révolutionnaire chez les instituteurs, des origines à 1922, Paris, 1955 (notamment la préface de Georges VmALENc). 19

livre de Casablanca (10 juillet 1919). Telles sont les trois premières organisations professionnelles de salariés au Maroc qui nous sont connues; ce fait mérite d'être souligné. Mais en France le patronat et le gouvernement ne tardèrent pas à réagir. Après les élections «bleu horizon» de novembre 1919 qui furent un triomphe pour la droite, les gouvernements du bloc national brisèrent les grandes grèves du printemps 1920 (17), accentuèrent la répression, traquèrent les fonctionnaires à qui il fut rudement rappelé qu'ils n'avaient pas le droit syndical. Les instituteurs et les postiers furent particulièrement visés. Le tribunal correctionnel de la Seine condamnait comme illégal le syndicat national des sous-agents des P.T.T., le 10 mars 1922; le 11 mars, il condamnait en bloc tous les syndicats de fonctionnaires qui se pourvurent en appel (18). Le 23 novembre, Alexandre Millerand, président de la République, lors de la célébration du cinquantenaire de la fondation des écoles normales de la Seine, déclarait, parlant des devoirs de l'instituteur: «l'enseignement le veut tout entier. S'il s'en juge incapable, qu'il aille à d'autres destinées ». Léon Bérard, ministre de l'Instruction publique ne fut guère plus tendre (19). Au Maroc, le général Lyautey était résolu à obtenir de ses fonctionnaires l'obéissance la plus stricte. Ses directeurs n'en pensaient pas moins. Le pouvoir d'expulser ou de remise immédiate à la disposition du cadre d'origine était là pour calmer les récalcitrants ou s'en débarrasser. Le 1erjanvier 1920, la pompe du recrutement amorcée, la majoration marocaine fut ramenée de 100 à 50 % et le Maroc divisé en quatre zones au lieu de deux pour les indemnités de résidence. Mais l'augmentation du coût de la vie fut telle que les traitements furent pro. visoirement majorés de 20 %, ce qui pratiquement portait la majoration à 80 %. En 1922, considérant que les prix avaient baissé, les autorités du protectorat supprimèrent les 20 %. Acceptée par la majorité des fonctionnaires, cette suppression provoqua la colère des enseignants primaires et secondaires qui accentuèrent leurs
(17) cf. BÉDARIDA, ans d'esprit 100 (18) G. FRISCHMANN, Histoire de la Paris, 1969 (2" édition), p. 233. (19) Célébration du cinquantenaire Seine, à la Sorbonne le 23 novembre 20 républicain, pp. 311 et seq. Fédération C.G.T. des P.T.T., des écoles normales de la 1922.

efforts de rassemblement marocain.

et d'organisation

sur le plan

DE NOUVELLES AMICALES (1920-1922) : L'AMICALE PRIMAIRE DU MAROC (APM)

Bien sûr l'Association générale existait; on l'appelait plus simplement et plus familièrement l'AG. Mais des fonctionnaires essayèrent aussi de se grouper par direction ou service ou encore sur le plan local; tout cela était fragmentaire, hésitant et souvent furtif. Le tableau au 1er avril 1925 des associations admises par le secrétaire du protectorat en vertu du dahir du 24 mai 1914 publié au Bulletin officiel (20), permet de connaître la plupart des premiers groupements créés sous l'appellation de «Mutuelles », « Associations », ou «Groupements » avec le lieu de fondation et le nom du secrétaire. Ainsi après les créations de 1919, «AG », Manutention marocaine et travailleurs du livre de Casablanca, dont nous savons qu'elles ont duré, malgré des périodes plus ou moins longues d'éclipse, quelques ébauches de rassemblement se dessinèrent en 1920-1921 : l'Association des ingénieurs, conducteurs et conducteurs adjoints des travaux publics; l'Amicale universitaire du Maroc formée de professeurs et d'instituteurs; l'Amicale du lycée de garçons de Casablanca qui fut une amicale d'établissement : l'Amicale de l'enseignement secondaire de Rabat et celle de Casablanca qui furent des amicales régionales. A côté de ces associations de fonctionnaires, pour la plupart de l'enseignement secondaire, naissaient des associations de salariés: l'Association mutuelle des employés de banque, de bureau et de commerce; l'Amicale des garçons limonadiers, restaurateurs et hôteliers de Rabat; l'Association amicale des employés de Meknès. Ces rassemblements, fort modestes, conduisirent à la
(20) B.D., nQ 657, 26 mai 1925, pp. 900 et seq.; le tableau fait connaître les associations professionnelles autorisées à partir de 1916. A partir du 14 avril 1925, une rubrique «autorisations d'associations» dans le B.D., permet de suivre les créations au cours des années suivantes. 21

constitution en 1922 d'amicales de fonctionnaires plus importantes: l'Association amicale des P.T.T. du Maroc ; l'Amicale secondaire du Maroc; l'Amicale primaire du Maroc; l'Amicale de la direction générale des Travaux publics. Comment ont fonctionné. vécu. ces différentes amicales? Pour le moment nous l'ignorons. Un militant syndicaliste, Erdinger. nommé comme postier en 1923 à Fès. m'a dit avoir bien connu Demontes que le B.O. désigne comme secrétaire de l'Amicale des P.T.T. du Maroc. mais qu'il n'avait jamais entendu parler de cette amicale; peut-être. ajoutait-il. n'avait-elle qu'une activité locale ignorée dans les autres centres. L'Amicale secondaire existait dès avril 1922 sans qu'il y ait eu, semble-t-il, autorisation expressément formulée. Nos informations sur l'Amicale primaire sont autrement précises et détaillées. Constituée au congrès des 14 et 15 avril 1922 qui réunissait des délégués des instituteurs des différents centres, elle fut reconnue par arrêté du secrétariat général du Protectorat le 9 juin 1922. Le taux de groupement était élevé 500 adhérents sur 800 primaires soit près des deux tiers l'organisation solide, avec des amicales régionales, des congrès annuels régulièrement tenus. un bureau élu. une trésorerie à jour et en équilibre et des bulletins trimestriels ponctuellement publiés. Ces bulletins, infiniment précieux, informent sur les préoccupations et les tendances des adhérents et des dirigeants. les revendications. les luttes engagées. et aussi sur l'évolution du mouvement fonctionnaire au Maroc. Mais il est vain de vouloir y trouver, au moins dans la première décennie, la moindre allusion aux événements politiques et militaires du Maroc. Dans les bulletins de 1925, il n'y a pas une seule allusion aux événements du Rif. Et bien qu'un numéro soit symboliquement. chaque année. daté du 1er mai. il n'est jamais fait allusion au sens et à la portée de cette date. La vie du groupement et la parution du bulletin étaient à ce prix. Le premier numéro relate le congrès constitutif des 14 et 15 avril et publie les statuts qui furent soumis à l'approbation du secrétaire général du protectorat. Parmi les revendications. outre celles concernant l'amélioration de la condition des «maîtres indigènes ». des «maîtres algériens» et des maîtres auxiliaires par des indemnités et des primes. trois apparaissent comme fondamentales. l'application des nouveaux traitements français, le main-

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tien de la majoration marocaine de 80 %, l'attribution du logement ou son remplacement par une indemnité représentative comme en France. Le numéro 2 du 1ernovembre 1922 lance le cri de victoire : «l'Amicale primaire du Maroc est autorisée ». Puis il énumère les multiples démarches accomplies par les membres du bureau de la jeune amicale en France et au Maroc sous l'impulsion du président J. Briant, directeur d'école à Casablanca, et qui ne manquait ni d'expérience ni d'autorité. Les vacances d'été permirent les contacts avec la France (21). En cette période où le mouvement ouvrier se déchirait les fédérations et syndicats qui avaient été exclus de la C.G.T. se constituaient en Confédération générale du travail unitaire (C.G.T.V.) - aucune exclusive n'était jetée. Roussel, secrétaire général du syndicat national des instituteurs est informé, « au début juillet... en l'école qu'il dirige rue Fondary... ». L'APM sera « en sympathie» avec le syndicat national «qui la considèrera comme une section, lui fera parvenir ses circulaires, ses demandes d'enquêtes, bien qu'aucune cotisation ne sera versée ». Vn observateur, Mme Geoffroy Zablot fut dépêché au congrès du Syndicat national au Havre en août 1922 «pour écouter, prendre contact avec le milieu ». Les délégués furent unanimes, écrit-elle dans le

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bulletin, à dénoncer, « les tentatives multiformes de réac-

tion contre l'école laïque et ses maîtres ». Mais la discussion se passionna quand Glay et Reussel posèrent la question de l'adhésion à la C.G.T. «On sentait que si tous étaient unis sur le point de lier le mouvement syndical à celui de la classe ouvrière de laquelle (sic) nous sommes les éducateurs conscients, la division d'opinion était faite déjà entre les cégétistes et un nombre respectable de partisans de la C.G.T.V... Le congrès a cependant adopté l'adhésion de principe à la C.G.T. avec retrait des cartes facultatif. » Le bureau se mit en rapport avec la Fédération des syndicats de fonctionnaires de Charles Laurent, revenue à l'autonomie «par crainte d'une scission, beaucoup de ses membres étant partisans de la C.G.T.V.» (22); avec
(21) Récit fait d'après les comptes rendus publiés dans le Bulletin des Instituteurs, n° 2. (22) Déclaration de Ch. Laurent au congrès du Havre rapportée par Marguerite GEOFFROY-ZABLOT, n° 2, p. 16. B.I., 23

la Ligue des droits de l'Homme et du Citoyen, la Ligue française de l'enseignement, la Mission laïque française. Toutes promirent d'agir auprès du gouvernement et du parlement ou de tout autre façon pour appuyer les revendications fondamentales' de l'APM. Au Maroc, l'Amicale affirma d'emblée et l'article 3 de ses statuts l'énonce avec clarté sa volonté de « défendre et fortifier dans l'enseignement public primaire, l'esprit laïque, démocratique et républicain ». Cette formule, juste en France, peut paraître singulière dans un pays musulman et monarchique; mais elle éclaire la mentalité de ces maîtres, porteurs de leurs préoccupations et de leur idéal français, persuadés qu'ils sont chargés de remplir auprès des « indigènes» une mission de « civilisation» et « d'assimilation» (23) ou encore de « colonisation pacifique par J'école laïque, condition de paix entre les religions et les nationalités diverses de ce pays... » (24). Ils ne voyaient pas l'originalité du pays où ils avaient décidé d'enseigner et ne connaissaient pas la vraie nature du fait colonial. Les dirigeants avaient surtout à résoudre dans l'immédiat des problèmes de structure et de revendications. Ils avaient constitué dès avril 1922 un comité d'entente universitaire avec les professeurs de l'Amicale secondaire (25) pour demander l'application au Maroc des dispositions de la loi française du 30 avril 1921 accordant au personnel enseignant des suppléments de traitements (26) et le maintien de la majoration marocaine de 80 % que la Résidence avait décidé de supprimer. Mais quels rapports entretenir avec l'AG à laquelle bon nombre de professeurs et d'instituteurs appartenaient déjà? Ensemble les représentants des deux amicales entamèrent des négociations le 22 juin 1922. Comme les dirigeants de l'AG étaient eux-mêmes pour la plupart des enseignants, Rémy Beaurieux, Mme Geoffroy Zablot, tout fut rapidement mené. Au retour des vacances le 15 octobre, un protocole d'accord fut signé. Il stipulait l'adhésion en bloc des deux amicales, le paiement

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(23) B.I., n° 3, pp. 16-17. (24) B.I., n° 2, p. 17. (25) cf. B.I., n° 3, 1er janvier 1923, «Rapport du comité d'entente à MM. les Membres du Parlement ». (26) Loi de finances du 30 avril 1921 : titre V : Dispositions spéciales concernant les membres de l'enseignement primaire et secondaire.
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d'une cotisation de 6 francs par adhérent et par an, la représentation directe des groupements par leur bureau respectif au comité central de l'AG. Chaque groupement conservait des rapports directs avec ses chefs de service; le rôle de l'AG était de présenter aux autorités, secrétaire général ou Résident, les doléances communes aux fonctionnaires ou de préparer les audiences demandées par une amicale. Ce protocole eut sans doute valeur exemplaire et les dirigeants de l'association durent s'en inspirer ultérieurement dans leurs négociations avec d'autres groupements de fonctionnaires. Sur l'AG, devenue un organisme plus complexe, les bulletins de l'amicale de l'année 1923 apportent quelque lumière. On y adhérait désormais individuellement ou par groupement. Elle comprenait des sections locales, un comité central et un bureau. Les sections locales rassemblaient les fonctionnaires d'une même localité ou d'une même région. Elles étaient au nombre de 15, dirigées par des fonctionnaires du Trésor, de l'enregistrement, des douanes ou des postes; certaines d'entre elles constituèrent le cadre d'unions locales après 1935. L'essentiel du travail se faisait au bureau où se succédèrent à la présidence en 1922, Rémy Beaurieux, professeur au lycée de Rabat; en 1923 Faust, de l'enregistrement, puis, à partir de 1924, Guitton, vérificateur des douanes. Il se faisait aussi dans les sections quand elles avaient à leur tête un secrétaire actif. Le comité central, nombreux, disparate, comptait peu. Beaucoup d'adhérents de l'Amicale primaire considéraient comme trop lourde la cotisation supplémentaire de 6 francs par an qui était exigée elle représentait le quart de la cotisation globale de 25 F. Ils doutaient aussi de l'efficacité de l'affiliation à l'AG dont ils critiquaient la «léthargie ». Il fallait aux différents congrès l'intervention persuasive des dirigeants pour leur faire ressortir la nécessité «d'une étroite solidarité de tous les fonctionnaires» et l'obligation pour les instituteurs d'animer les sections locales ou d'en secouer «la torpeur ». « ... Ça serait un point pour notre amicale et

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un résultat acquis dès à présent à la cause générale... »
(lettre du bureau aux amicalistes en date du 29 avril 1923). Il est vrai que l'appui de l'AG ne fit jamais défaut en ces trois premières années (1922-1925) où un contentieux chargé opposait les instituteurs à la direction de l'instruction publique et aux autorités résidentielles. 25

ACTIONS REVENDICATIVES ET CONFLITS DE L'AMICALE PRIMAIRE Avec les professeurs, nous l'avons vu, ils réclamaient la répercussion immédiate de la loi française du 30 avril 1921 dite de péréquation des traitements et le maintien de la majoration marocaine de 80 %, et, en leur compagnie, ils avaient formé le comité d'entente universitaire. Ils avaient bien d'autres motifs de mécontentement. L'indemnité allouée aux directeurs d'école était inférieure à celle de France. Le logement ou l'indemnité représentative qui en tenait lieu, partie intégrante du traitement de l'instituteur français, ne leur était pas accordée. Ils supportaient mal de n'avoir pas les mêmes garanties qu'en France pour les promotions et les mutations; décidées par les bureaux seuls, elles leur paraissaient souvent discutables ou marquées de partialité. Ils demandaient donc la création de commissions paritaires pour les nominations, l'avancement, mais aussi pour les questions de discipline. Ils n'admettaient pas les discriminations introduites dans le régime des traitements, indemnités et allocations familiales, suivant que l'on était Français, Algérien musulman ou Marocain. Ils auraient voulu aussi pour des maîtres isolés dans des postes difficiles une prime de « bled» ; une prime aussi pour l'enseignement des « indigènes» comme en Algérie. Malgré des lettres envoyées à des parlementaires en septembre 1922 pour leur demander d'intervenir à la Chambre des députés et au Sénat, lors de la discussion du budget du Maroc, malgré aussi des démarches répétées auprès du directeur général de l'Instruction publique et un rapport au maréchal Lyautey en 1924, les résultats obtenus furent assez limités. La prime d'enseignement des indigènes fut accordée aux candidats qui auront subi avec succès les épreuves d'un examen d'aptitude. La loi du 30 avril 1921 dite de péréquation fut appliquée à compter du 1er janvier 1923; mais la majoration marocaine fut en même temps ramenée de 80 à SO %. Et les instituteurs, de même que les professeurs, qui attendaient beaucoup de l'application de la loi furent déçus. Leurs traitements ne se trouvaient en fin de compte que très faiblement augmentés par rapport à ceux de juil26

let 1921 (27). Les rapports avec le directeur général Hardy et ses chefs de service en furent altérés. Les entrevues

étaient parfois vives et « sèches It; les bureaux intransigeants car « ils semblent ne pouvoir admettre que nous
formons un corps majeur de fonctionnaires ». Et Briant qui donne ses impressions dans son rapport au congrès de 1923, d'ajouter: «Nous ne prendrons pas prétexte de la guerre 1914-1918 pour affirmer la valeur du personnel de l'enseignement primaire. Celle-ci n'a fait que constater une fois de plus les qualités de gens qui émanent de la classe ouvrière française. La consultation des techniciens que nous sommes éviterait bien des erreurs, bien des hésitations et donnerait une autre vigueur à l'école française au Maroc» (28). Fait plus grave. Au cours d'un conseil qui réunissait les directeurs des services du Protectorat, le 10 janvier 1924, les délégués de l'APM, assistés des représentants de l'Association des fonctionnaires défendaient leur demande d'indemnité de logement. Alors qu'ils croyaient avoir convaincu, le directeur Hardy fit rejeter la demande sous prétexte que les instituteurs du Maroc bénéficiaient d'avantages divers: prime de brevet supérieur, avancement plus rapide et qu'ils étaient mal venus à réclamer le bénéfice de la loi française. Ces échecs des années 1923 et 1924 avaient créé un certain malaise. Des instituteurs algériens musulmans avaient démissionné. Au sein même du bureau des divisions apparurent. Le rapport du président Despin, pour le troisième congrès, était un constat d'échec et concluait à la nécessité de resserrer les liens avec la France. «A notre avis et après l'expérience des années passées il semble qu'une action strictement marocaine sera toujours vouée à l'échec. Il faut pour aboutir la porter sur le terrain français... Le Syndicat national et la Fédération des fonctionnaires seront nos meilleurs et nos plus énergiques défenseurs. L'AG est déjà en relation avec la seconde; il faut que notre adhésion au premier soit bien-

tôt un fait acquis

»

(29).

(27) De 2,7 % en 6e classe à 15,33 % en 1re classe soit une augmentation moyenne de 10 % contre 21,5 % en France (de 12,5 % à 34,32 %). B.I., n° 8, 1er mai 1924,p. 12. (28) B.I., n° S,1er mai, p. 12. (29) B.I., n° 7, 1er mars 1924, p. 7. 27

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Le J6 congrès (avril 1924) Le 3e congrès, réuni les 23 et 24 avril 1924, comprenait des délégués dont certains étaient arrivés au Maroc au début de l'année scolaire (1er octobre 1923), tels Le Goulard, Texier, Boussard, Chapdeville, Gilles. Jeunes pour la plupart, exception faite de Boussard (trente ans) qui prend visage d'aîné, ils avaient une formation politique et syndicale et devaient jouer par la suite un rôle important dans la naissance et le développement du mouvement syndical marocain (30). Le congrès décida en premier lieu à l'unanimité, brisant ainsi avec l'interdiction légale, l'adhésion au syndicat national et Paris en fut télégraphiquement informé dès le 25. Puis, après avoir débattu des différentes revendications, il traita de l'orientation de l'amicale, du mode de fonctionnement de l'AG menaçant de s'en séparer si elle ne prenait pas une forme fédérative. Le bureau fut complètement renouvelé, le nombre de ses membres augmenté (9 au lieu de 6), ses méthodes de travail précisées pour en accroître l'efficacité. Le nouveau président élu, Boussard, récemment arrivé d'Oranie, était ardent et combattif. Sa façon abrupte d'aborder les problèmes avec la direction de l'Instruction publique déplut à quelques-uns des membres du bureau, Leblan, Barbusse, Melle de Saint-Nazaire qui démissionnèrent. Ils furent immédiatement remplacés (31). Le Syndicat national en fut informé, comme le prouve cette lettre d'un nouvel élu, Jeanjean, «au camarade Roussel », secrétaire général du SN en date du 13 janvier

1925 :

«

La majorité de nos adhérents reste fidèle au SN

en lequel elle met toute sa confiance. Toutefois, partisans de la fusion, nous avons fait place au bureau à des sympathisants FNEL (32) et avons de la sorte constitué pour le Maroc cette unité syndicale dont nous rêvons pour le plus grand bien, croyons-nous, de la corporation
(30) Ils s'inscrivent au parti socialiste. Le Goulard et Chapdeville étaient inscrits à la C.G.T.V. en France. Boussard fut présenté par Jacques Ladreit de la Charrière dans son opuscule, Le communisme et l'Afriljue du Nord, Paris, 1929,comme un communiste aux manifestatlOns «ridicules" et «odieuses» sur la foi sans doute de rapports de police auxquels il avait accès ou qui lui furent communiqués. (31) Par Jean jean, Alleyrac, Chapdeville. (32) Fédération nationale de l'enseignement laïque (C.G.T.V.). 28

et d'un enseignement humain.» C'est donc entouré d'une équipe résolue et jeune sa moyenne d'âge était d'environ 25-26 ans - que Boussard engagea le fer à propos de l'indemnité de logement. Hardy avança des proposi-

-

tions que le bureau rejeta

«

comme une injure gratuite

pour le personnel enseignant ». Le bureau de l'APM accentua ses attaques. Il critiqua comme des atteintes à la laïcité les subventions accordées à des écoles confessionnelles et la cession négociée par le gouvernement du Protectorat des écoles israélites à l'Alliance israélite universelle (33). Il chargea des parlementaires de présenter les reventions posées à Monsieur le Président du Conseil, Ministre des Affaires étrangères» (34). Enfin pression était faite sur l'Association générale des fonctionnaires pour qu'elle agisse à Paris par des démarches auprès du gouvernement et au Maroc par l'organisation de meetings afin d'obtenir une idemnité provisionnelle de 1 500 francs et pallier ainsi la hausse du coût de la vie (décembre 1924-janvier 1925). L'affaire Boussard (15 mars-19 novembre 1925)

dications des instituteurs du Maroc sous forme de « ques-

Un article de Boussard dans le Bulletin de l'APM, n° 11 du 15 mars 1925, «Un vent de folie », où était violemment dénoncé l'arbitraire de certaines pratiques directoriales et résidentielles, offrit aux autorités du Protectorat l'occasion de sévir. Le 16 mars, Boussard était remis à la disposition de son administration d'origine et prié de cesser immédiatement ses fonctions. déplaisait au maréchal et paraissait une atteinte à son autorité» (35). Ce fut la tempête. Des télégrammes de protestation

« L'action de l'APM, dira plus tard le directeur Hardy,

(33) La convention signée le 1er juillet 1924 fut publiée dans le Bulletin de l'APM de mars 1927, n° 18. Aux termes de la convention, le gouvernement chérifien fournissait les locaux, le mobilier et le matériel scolaires, pourvoyait à leur entretien, fournissait sous forme de subventions les sommes indispensables au paiement des maîtres. Il contrôlait l'enseignement qui y était donné. (34) Il s'agissait d'Herriot.
(35) Déclaration faite à la délégation du congrès

12 - voir ci-dessous.

- RI., n°
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partirent aussitôt des régionales. Le bureau de l'APM se déclara solidaire de son secrétaire et rompit toute relation avec la direction de l'Instruction publique. Le congrès, réuni en avril, malgré la tiédeur des délégués de Rabat (36), maintint Boussard à son poste de président de l'association et réélit l'ancien bureau. Une délégation du congrès envoyée auprès du directeur Hardy refusa tout compromis et demanda avant toutes choses la réintégration de leur camarade. A leurs yeux, c'était tout le problème du syndicalisme naissant qui se trouvait posé.
«

Persuadés, pouvait-on lire dans une déclaration du

bureau après le congrès, que laisser frapper Boussard serait ouvrir la voie à des sanctions nouvelles, que ce serait empêcher pour bien longtemps le développement du syndicalisme - et même du corporatisme - au Maroc, nous n'arrêterons notre action en faveur de nos camarades qu'après avoir obtenu satisfaction complète» (37). Quant à Boussard, il n'avait pas rejoint son département d'origine, Oran. Il s'était rendu à Paris, envoyé par l'AG pour y préparer sa défense. Roussel et Ch. Laurent virent Aristide Briand qui donna des apaisements (38). Finalement les instituteurs l'emportèrent. Le 19 novembre 1925 Boussard fut réintégré. Le bureau de l'APM en

ressentit

«

quelque fierté ». Boussard dans une lettre en-

thousiaste remerciait tous ceux qui, dans l'épreuve, l'avaient soutenu au Maroc et à Paris. L'affaire Boussard, affaire mémorable, fit apparaître les instituteurs comme l'élément courageux, intraitable, du jeune syndicalisme marocain. Un tel succès - et aussi vite obtenu - est assez rare dans les annales du Protectorat pour qu'on s'y arrête. Sans l'humeur et l'intrépidité des militants et les appuis trouvés rien n'eut été possible. Mais la clé s'en trouve dans les changements politiques survenus en France et les événements dont le Maroc était alors le théâtre.
(36) Ils demandaient la reprise immédiate et sans préalable des relations avec la direction. Une motion contraire, présentée par Oujda, fut votée par 364 voix (Casa 135 Marrakech 21 Mazagan 24 - Tanger 43 - Safi 17 - Meknès 28 - Fès 35 Oujda 61) contre 34 (Rabat). L'amicale comptait donc 398 adhérents contre 437 au congrès de mai 1924. (37) B.I., n° 12, 1er mai 1925. (38) Lettre de Ch. Laurent du 7 mai 1925 à Guitton, président de l'AG.

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30

2 D~VELOPPEMENT DU MOUVEMENT CORPORATIF 1926-1929

Les changements politiques français et le départ de Lyautey furent favorables au développement du mouvement corporatif. Préoccupé par la guerre du Rif, Théodore Steeg se hâta d'apaiser les conflits sociaux les plus aigus. La guerre du Rif terminée (mai 1926), la colonie française fut l'objet de plus grands encouragements; elle bénéficia d'un régime plus libéral et son essor démographique et économique s'accentua. Il en résulta une grande prolifération de groupements professionnels et un pressant appel de main-d'œuvre marocaine dont l'insuffisance apparut dans certaines régions au cours des étés 1928 et 1929. Lucien Saint, venu de Tunisie, continua l'œuvre de Steeg qui quitta en janvier 1929 la Résidence générale du Maroc.

MAI 1924 ET SES RÉPERCUSSIONS

AU MAROC

En mai 1924 le succès électoral du Cartel des gauches brisait le «bloc national» et ses gouvernements résolument hostiles aux travailleurs et aux fonctionnaires (1). Il eut au Maroc des répercussions dans les menHerriot (juin 1924 - 10 avril 1925), Painlevé (avril 1925 - 27 octobre 1925), Painlevé de nouveau (octobre 1925. let 1926 : cabinets

(1) Voici la succession des ministères entre juin 1924et juil.

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talités, puis dans les faits. Le bureau de l'Amicale primaire du Maroc en fut sans doute affermi dans sa volonté d'agir. La reconnaissance officielle du droit syndical des fonctionnaires en France donna une sorte de lé. gitimité aux organisations du Maroc (2). Le maréchal Lyautey dut supprimer l'état de siège qui confiait aux autorités militaires la responsabilité du maintien de l'ordre dans les «territoires civils », précisément là où se rassemblaient la plupart des travailleurs et des fonctionnaires (3). L'offensive inopinée d'Abdelkrim affecta son prestige. Dépossédé au profit de Pétain de la direction des opérations militaires, il démissionna (octobre 1925). Théodore Steeg, ministre radical, fut désigné pour le remplacer à la Résidence générale. En cette années 1925, les gouvernants français issus du Cartel, se trouvaient aux prises avec de grandes difficultés. Les manœuvres des milieux financiers précipitaient la dépréciation du franc. L'insurrection faisait rage en Syrie comme au Maroc. Les communistes français qui approuvaient et appuyaient les mouvements nationaux dans les colonies intensifiaient leur propagande et formaient avec la C.G.T.U. un Comité d'action contre la guerre au Maroc (4). A leur appel, le 12 octobre 1925, 900 000 ouvriers français firent une grève de 24 heures pour que cesse la guerre du Rif. Ce qui valut aux membres du Comité d'action d'être poursuivis et condamnés à de lourdes peines de prison. Painlevé, alors président du Conseil, et Briand, mi. nistre des Affaires étrangères, avaient intérêt à ménager les socialistes, fraction importante de leur majorité, et
16 décembre 1925); puis ce furent trois ministères de centre gauche présidés par Briand (décembre 1925 - 6 mars 1926), (mars 1926 . 15 juin 1926), (juin 1926 . 17 juillet 1926). (2) La reconnaissance des groupements de fonctionnaires fut établie non par une loi, celle-ci n'interviendra qu'en 1946 avec le vote du statut de la Fonction publique sur proposition de Maurice Thorez, mais par une simple circulaire de Camille Chautemps, ministre de l'Intérieur du cabinet Herriot. En voici le texte: «Les directeurs et chefs de service sont informés que les dispositions de la note du 17 juillet 1920 interdisant les relations avec les groupements professionnels à forme syndicale sont rapportés. Désormais les relations officielles seront entretenues avec tous les groupements professionnels quel que soit le régime sous lequel ces groupements sont constitués.» Cité dans G. LE. FRANC, mouvement syndical sous la Ille République, p. 281. Le (3) Ordre du 25 juillet 1924. (4) Le Comité d'action était présidé par Maurice Thorez.
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