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Le Paraguay au XXè siècle

De
400 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 70
EAN13 : 9782296341852
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LE PARAGUAY AU xxe SIÈCLE

Naissance d'une démocratie

Collection Horizons Amériques Latines Dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin et Pierre Ragon

ABBADYLASIERRAI.,PortoRico, (1493-1778). Histoiregéographique, civile et naturelle de l'île, 1989. BALLESTEROS Rosas L., La femme écrivain dans la société latinoaméricaine, 1994. GRUNBERG B., Histoire de la conquête du Mexique, 1996. LECAILLON J.-F., Résistances indiennes en Amériques. 1989. LECAILLON J.-F., Napoléon III et le Mexique. Les illusions d'un grand dessein, 1994. MINAUDIER Jean-Pierre, Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, 1996. ROBINA TC., Romans et nouvelles hispano-américains. Guide des oeuvres et des auteurs, 1992. ROLLAND D. (ss la dir.), Amérique Latine, Etat des lieux et entretiens, 1997. ROLLAND D. (ss la dir.), Les ONG françaises et l'Amérique Latine, 1997. SARGET Marie-Noëlle, Histoire du Chili de la conquête à nos jours. 1996. SEQUERA TAMAYO Isbelia, Géographie économique du Venezuela. 1997.

A paraître
LEVY B., MAURO F., Histoire du Brésil contemporain.

1997 ISBN: 2-7384-5480-1

@ L'Harmattan,

Renée Fregosi

LE PARAGUAY AU XXe SIÈCLE
Naissance d'une démocratie

EditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55. rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

PARAGUAY

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Le Paraguay et I'Histoire

"Le Paraguay n'est pas un pays, c'est une obsession"
Le Paraguay a longtemps été un pays à part, isolé et méconnu. Son histoire à la fois originale et tragique semble pousser le Paraguay à se penser sur un mode davantage mythique ou fantasmatique que rationnel. Selon l'expression de Juan Carlos Herken, historien paraguayen, pour ses compatriotes, "le Paraguay n'est pas un pays, c'est une obsession". Les événements venant s'y répéter sans fin, le retour rendu impossible à l'exilé, la liberté refusée à jamais, le Paraguay tend à devenir une réalité contradictoire, objet de délire paranoïaque. Comme la pensée mythique qui nie une quelconque évolution historique et présente la réalité comme pareille qu'aux origines, les Paraguayens ont développé une tendance à concevoir leur histoire comme une non-histoire, un temps immobile où rien ne change, ou bien un temps circulaire, suite infinie de révolutions qui ramènent toujours au point de départ, au Même: l'identité paraguayenne unique et immuable, la nature guaranie, définition exclusive de l'humanité. La force du sentiment national paraguayen, s'est en effet développé comme une sorted 'instinct de survie, face aux agressions extérieures (lutte contre la vice-royauté, guerres de conquête) ou intérieures (guerres civiles, dictatures). Le poids de l'histoire est très grand au Paraguay. Réécrite et diffusée 7

par les dictateurs ou fantasmée et transmise de génération en génération au sein de la famille, inscrite tout au long des rues des villes et des noms des villages, I'histoire paraguayenne se ré-alimente constamment aux sources du présent et du quotidien de chacun, qu'il soit paysan pauvre attaché à sa terre colorada1, ou membre d'une grande famille qui se doit de compter un Président de la République dans ses aïeux. Certes, la formation de la plupart des entités nationales trouve son origine dans des guerres entre voisins. Mais la pesanteur des images guerrières et les attitudes de résistance sont telles au Paraguay, que l'on serait tenté de concevoir la guerre comme I'horizon culturel de ce peuple, avec toutes les ambivalences que cela peut comporter. Le Paraguay se construisit comme une citadelle assiégée et cette mentalité a été entretenue afin de maintenir une fermeture au monde extérieur, protégeant les exactions des régimes dictatoriaux. La valorisation de l'obéissance hiérarchique expliquée par le besoin de défense efficace contre les agressions extérieures, a sous-tendu les régimes autoritaires successifs que connut le pays. Le soldat et le militaire forment ensemble une figure emblématique de la construction nationale qui sert à légitimer la suprématie du militaire sur le civil.
La succession de différents régimes autoritaires a progressivement produit une sorte de culture de la soumission et du fatalisme, une mise en perspective d'une histoire imaginaire et réelle à la fois, à forte charge affective, proposant un Paraguay voué à l'enfermement et à la dictature: nation guerrière défendant les valeurs traditionnelles contre la modernité. Les régimes autoritaires et tout spécialement la dictature de Stroessner ont joué sur cette image pour fonder leurs idéologies anti-démocratiques, et la longévité du stroessnisme, après une longue suite d'autres dictatures, a fini d'accréditer cette idée de l'indépassable situation autoritaire au Paraguay.
rouge", drapeau du Parti COlorado.

, coIoracb signifie"

rouge comme

la terre du pays, rouge comme

le

8

Ainsi, la littérature traitant de la culture autoritaire nationale, abonde au Paraguay. Certes, c'est à juste titre que les ouvrages consacrés à la transition à la démocratie de 89-93, réservent une bonne partie de leurs pages à un rappel historique sur les grandes dictatures du passé. Mais, comme obéissant à un rituel, les intellectuels apportent paradoxalement, dans leur manière d'intégrer les éléments historiques, leur contribution à l'édification et au renforcement de la conviction selon laquelle l'instauration de la démocratie est impossible au Paraguay: Fatima Myriam Yore,"l'Etat et le régime politique autoritaire au Paraguay" ; Carlos Miranda, "la culture politique du Paraguay" et "l'histoire de l'autoritarisme au Paraguay"; Benjamin Arditi, "la force d'inertie d'une culture autoritaire". Et cette manie peut toucher également les auteurs non paraguayens: Paul Lewis, introduit ainsi son ouvrage Paraguay under Stroessner, par une première partie intitulée "le Background" où il est question d "'une culture politique autoritaire". Pourtant, une autre image, un autre mythème joue en mineur et se mêle dans l'imaginaire national au sentiment de l'impossible dépassement de la dictature: le thème révolutionnaire. D'abord, l'idée de la souveraineté populaire s'est en effet développée au Paraguay davantage que dans les autres provinces espagnoles voisines; elle s'est notamment illustrée dans la doctrine du pouvoir communal de Antequera et Mompox qui conduisirent entre 1724 et 1735, une révolte dite "Révolution des communaux"- contre la royauté et la Compagnie de Jésus, pour l'autonomie du Paraguay. Puis, après la Révolution Française, la couronne considéra que le Paraguay était spécialement menacé par les doctrines subversives. Enfin, le mépris que lui vouent ses voisins à cause de son métissage guarani et de son bilinguisme, de sa pauvreté et de son archaïsme, s'enracine peut-être aussi dans une vieille rancœur provenant de la précoce (1811) déclaration d'indépendance par rapport à la couronne d'Espagne, lancée par le Dr. Francia, à la face de Buenos Aires jouissant alors des bénéfices de capitale régionale. 9

Les deux éléments -autoritaire et révolutionnaireentretiennent alors des relations ambivalentes et produisent une synthèse dans la figure guerrière. L'indépendance du Paraguay s'est en effet instaurée dans le guerre; non pas tant contre la métropole que contre les provinces voisines: Buenos Aires d'abord, qui administrait jusque là ce territoire au titre du roi d'Espagne et surtout à son propre profit, et qui prélevait de lourds tributs, notamment pour l'usage de son port. Le Brésil également, qui, malgré le "Traité des limites" (1750), maintenait des prétentions sur ce qu'il considérait depuis toujours comme ses marches. Alors, razzié durant tout le 17ème siècle et le début du 18ème par les bande iras paulistes lançant régulièrement des expéditions de brigandage et de représailles sur les missions jésuites, le Paraguay était également envahi "pacifiquement" par des populations portugaises (dans les régions du Guayra, du Itatin et de Cuyabâ notamment). Après les années de blocus que connut le régime de Francia et les assauts guerriers des pays limitrophes, de nos jours, le Paraguay fut mis au ban de la société internationale parce que soumis à la dictature sans fin d'un homme armé de son parti-Etat militarisé\ abritant anciens nazis obscurs ou tristement célèbres, Français partisans de l 'OAS et proxénètes interdits de séjour; c'est là que se réfugia également Somoza. Mais avant même Stroessner, ce pays où les dictateurs se succédaient, portés et déchus par des guerres civiles, évoquées dans l'album de Tintin "L'oreille cassée" (caricature appliquée, dans cet épisode, au pays voisin où notre héros se trouve projeté, mais interchangeable dans l'imaginaire européen), inspirait autant la méfiance que le mépris. N' Y chassait-on pas au fusil l 'lndio, le vrai "Indien sauvage" (Guayaki, Mbya ou Ayoreo, moros de los montesJ) jusque dans les années 60 ?
2

Alfredo

Stroessner

s'appuyant sur le Parti Colorado, création du Parti Ubéral formalisé
3

prit le pouvoir en 1954 et le conserva jusqu'en 1989 en fondé en 1887, en opposition au régime libéral et à la
la même année.

traduction

littérale:

"les

maures

des collines",
notamment

désignant

les

populations

indiennes

non guaranies

du Chaco,

caractérisées

par une peau trés brune.

10

Puis, confronté aux enjeux de la modernité et des crises du capitalisme mondial, le Paraguay a réagi en fonction de son histoire contradictoire et des données objectives de son économie arriérée, de sa structure sociale archaïque et de son monde politique autoritaire. Il est vrai que la démocratie n'a jamais pu y pousser des racines profondes, et "le recours à la violence" allait à l'encontre d'une conception de "l'égalité des conditions" et "des règles du jeu contraignantes si celui-ci se déroule entre semblables"4. Pourtant, dans la nuit du 2 au 3 février 1989, le Paraguay a rouvert l'espace des possibles et des incertitudes douces et amères de la démocratie, en nous offrant la surprise jubilatoire de l'imprévue et pourtant tant attendue chute du dictateur Stroessner. Le Paraguay cesse alors sa melopée hypnotique de la forme dictatoriale, pour donner lieu à la fascination devant le génie démocratique d'un pays étonnamment ambivalent. Stroessner est donc chassé du pouvoir et du pays, la démocratie est proclamée et se met en œuvre à un rythme accéléré. Rien n'étant banal au Paraguay: c'est le propre dauphin du dictateur, un général de surcroît, qui orchestre sa déchéance et conduit le processus de démocratisation. Pas de grands procès, uniquement l'interdiction de la fraction militante, dernier avatar du stroessnisme, l'arrestation des quelques tortionnaires notoires, la dissolution de la police politique et une restructuration de l'état-major. Aussi a-t-on parlé quelquefois de révolution de palais. Mais, la limitation de ces mesures ne semble pas déraisonnable, dans ce pays où l'on "torturait en famille", si l'on ose dire: les responsables de la répression étaient bien connus de la population et les arrestations ne pouvaient être dissimulées; mais par ailleurs, le quadrillage social effectué par la structure colorada5 était telle (systématique et de longue durée) que l'on pourrait considérer que les deux tiers de la population sont de près ou de loin impliqués dans le système répressif.
4

ROUQUIE,

Alain

(sous

la direction

de), (1985)La

démocratie ou l'apprentissage

de la vertu, p. 33, Ed. A.M.. Métailié, Paris
5

du Parti Colorado,de son vrai nom AsociacionNacional Republicana,.ANR",

parti du dictateur Stroessner.

11

Cette situation interdit des procès de grande ampleur, sauf à remettre en cause le consensus servant de base à la démocratisation en cours. D'ailleurs, le problème crucial en ce qui concerne les Forces Armées, pléthoriques (le Paraguay compte trois fois plus de militaires par tête d 'habitant que les pays voisins) et omniprésentes (administrations, économie, politique), réside davantage dans leur redéfinition et leur restructuration que dans une remise en cause judiciaire généralisée quant à leur implication dans la répression politique (ceIIe-ci ayant été menée essentiellement par des corps spéciaux, certaines personnalités militaires particulières et la police politique). Cependant, le besoin de justice et de réparation ressenti par le peuple paraguayen, soumis depuis fort longtemps à une classe dominante militarisée, prébendière et contrebandière, s'est exprimé dans le soutien qu'il a donné aux procédures judiciaires entreprises depuis 1991 à l'encontre de nombreux généraux et officiers de hauts rangs pour faits de contrebande notamment. La libéralisation qu'a connue le pays dans les dernières années de Stroessner était une libération de fait de la société qui perdait peur progressivement et s'installait dans la dissidence. Mais, il ne s'agissait nullement d'une libéralisation programmée par le régime, au contraire: en 1987, le coloradisme entre dans une phase d'intégrisme idéologique autoritaire. Une quelconque négociation avec le pouvoir pour une issue démocratique n'était donc nullement à l'ordre du jour pour l'opposition politique et jusqu'au coup d'Etat, la transition restait quelque chose de très théorique. Le coup des 2-3 février 89 ne pouvait par conséquent, que prendre au dépourvu les partis politiques paraguayens, tandis que la rapidité de la libéralisation puis de la transition ne leur permettait pas d'atteindre la maturité suffisante à s'inscrire victorieusement dans le processus électoral. Ainsi, l 'Histoire a repris sa marche à un autre pas au Paraguay; et si la mémoire traumatisée du peuple se réveille lentement, la jeunesse du pays commence à projeter son avenir sur un mode inédit. La poursuite des transformations sociologiques et la consolidation institutionnelle des formes démocratiques devant assurer sans doute progressivement un cadre de plus en plus résistant aux débordements du retour du refoulé.

12

Le mythe d'une île "méditerranéenne"
Au sud du Tropique du Capricorne, une ne entourée de terre: 407 000 km2, 4,2 millions d 'habitants, capitale Asunci6n, siège initial de la vice-royauté du Rio de la Plata, antique lieu de transit entre les mines du Potosi et l'Atlantique. Le Paraguay, espace atypique et considéré comme le "mauvais exemple" depuis l'origine (entendons la conquête). D'abord, l'alliance inégale mais scandaleuse dans sa généralisation entre Guaranis et Espagnols: la confrontation entre autochtones et colons espagnols fut différente à la fois des massacres quasi immédiats dans les Caraibes et des conquêtes guerrières des royaumes Inca et Aztèque. Moins meurtrière dans la province du Paraguay, la colonisation s'est faite par ailleurs sur un mode qui permit aux Guaranis certes dominés et "déculturés"6 par les envahisseurs, de trouver avec eux un modus vivendi: accords de guerre contre les autres tribus ennemies des Guaranis et mariages mixtes dont témoigne le métissage exceptionnel qui est à la base de la nation paraguayenne' et qui s'est poursuivi tout au long de son histoire, avec notamment, l'assimilation progressive des Guaranis des missions jésuites. La colonisation espagnole au Paraguay est marquée par le rapport spécifique avec les Guaranis. Appartenant à une civilisation moins élaborée que les grands empires indiens, mais plus développée (entendons par là plus proche des critères politiques occidentaux) que les différentes autres tribus de la régions, les Guaranis ont su instaurer avec les envahisseurs une relation inégale mais stable et avantageuse malgré tout pour les deux parties. Les deux expéditions des
6 ce néologisme sous-entendant passage d'une culture à une autre -métisse en l'occurrence- semble plus adéquat que celui de "aculturation",à connotationpéjorative et privative, qui convient mieux à certaines tribus indiennes ayant perdu tout référent culturel originaire, ce qui n'est pas le cas des Guaranis qui d'une part, ont conservé certains traits forts de leur culture (ne serait-ce que la langue) et d'autre part, y ont agrégé en les faisant leurs, les éléments fondamentaux de la culture espagnole dominante. 7 aujourd'hui, 90% environ de la population du Paraguay parle ou sait parler guarani.

13

"découvreurs" espagnols du Paraguay s'étaient finalement soldées par des échecs car sur la route du retour vers l'Atlantique et l'Espagne, les Espagnols s'étaient heurtés aux peuples indigènes: Alejo Garda fut tué par les Indiens des rives du Paraguay et Sebastian Gaboto s'affronta aux Guaranis. Si les "conquérants" persistaient à vouloir s'implanter dans la région du Paraguay, ils devaient faire alliance avec des autochtones. De leur côté, les Carios, communauté appartenant à la civilisation guaranie, furent tentés par l'armement et les apports technologiques des Espagnols, y voyant une possibilité de dominer définitivement les tribus indiennes ennemies et d'atteindre eux aussi le Pérou qu'ils avaient essayé de conquérir en y lançant des expéditions successives bien avant l'arrivée des Espagnols. Sur les conseils des caciques guaranis, les Espagnols s'installèrent donc et commencèrent à construire Asunci6n en 1537 ; les deux groupes passèrent une alliance, scellée par les mariages des filles de chefs guaranis avec les Espagnols. Par ailleurs, les autochtones fournissaient vivres et auxiliaires militaires, assurant ainsi les bases de la conquête dans la région. Dans cette convivialité, les Guaranis perdirent leurs modes de vie antérieurs à l'arrivée des Espagnols et bon nombre de leurs coutumes. Ils adoptèrent la religion catholique, les Espagnols en faisant un casus belli, tandis qu'aux mêmes ne possédant pas de caste sacerdotale gardienne du dogme, purent intégrer sans drame le nouveau dieu à leur univers mythique. Ils abandonnèrent sans doute l'anthropophagie rituelle mais conservèrent des croyances diverses et des personnages du panthéon guarani comme Kurupf par exemple, esprit lubrique aux attributs virils gigantesques, qui a survécu dans la culture populaire jusqu'à aujourd'hui. Le trait essentiel du métissage culturel exceptionnel qui se réalisa dans cette région d'Amérique réside dans le partage des langues entre les deux groupes: tout en maintenant l'usage de la langue castillane, les Espagnols apprirent le guarani qui devint deuxième langue officielle du pays à 14

l'indépendance. Malgré une déculturation certaine de la part des Guaranis qui se retrouvèrent dominés culturellement et politiquement par les Espagnols, la langue indigène ne fut pas détruite ou isolée dans un monde indien séparé, marginalisé par rapport à une culture dominante, comme ce fut le cas partout ailleurs en Amérique. Une des causes de cette "exception paraguayenne" résiderait, selon des ecclésiastiques du 18ème siècle, dans l'excellence de la langue: "cette langue est sans conteste parmi les plus riches et élégantes de la création", "le guarani n'a rien à envier au grec ou au latin en raffinement et élégance'" ; mais n'est-ce pas là le signe indéniable de la fascination ambiguë qu'inspirèrent les Guaranis aux "conquérants"? Paradoxalement en effet, si les religieux constituèrent un facteur certain d'aculturation par l'évangélisation forcée qu'ils mettaient en œuvre, ils contribuèrent également sans doute à la sauvegarde de la langue guaranie. Parallèlement à la transmission domestique de la langue guaranie par les mères et les serviteurs locaux aux enfants métis et créoles des Espagnols, les ecclésiastiques étudièrent cette langue et s'en servirent pour diffuser la religion catholique aussi bien dans le milieu guarani que parmi les autres ethnies car le guarani servait de moyen de communication entre différentes tribus de langues diverses. Le guarani était donc non seulement la langue de la majorité du peuple paraguayen, mais également un instrument de conquête indispensable. Et aujourd 'hui encore, tout homme politique, même élevé en ville ou n'ayant aucun antécédent guarani, se doit de posséder un vocabulaire minimum dans cette langue populaire, partie intégrante de l'identité nationale. "La "République" jésuite des Guaranis'" a marqué le Paraguay d'un autre trait profond. Les reducciones et leur "communisme" paternaliste ont donné au système de l'encomienda des caractéristiques en contradiction avec les
8

cités par Efraim

CARDOSO

dans

Breve

hÎstoria del Paraguay.

9

cf. ABOU, Selim (1995) La KRépublique"jésuite
Perrin/Unesco

des Guaranis

(1609-1768)

et

son héritage,Ed.

15

besoins des bourgeoisies locales ascendantes: propriété collective de la terre, production communautaire autolimitatrice, centralisation du commerce, contrÔle des échanges. Plus tard, cette même tendance collectiviste et centralisée de l'économie sera reprise par le "Suprême" Dr. Francia qui promut un développement autoritaire autarcique et autocentré. D'ailleurs, le système des réductions survécut au départ de ses fondateurs: après 1767, des curés ou des moines franciscains remplacèrent la hiérarchie jésuite à la tête des réductions. Mais la discipline n'était plus aussi stricte, la productivité baissa considérablement, la population indienne quitta progressivement la vie communautaire pour se faire péones ou aller vivre à la ville. Toutefois, les réductions paraguayennes existèrent jusqu'en 1848 lorsque, huit ans après la fin de la dictature du Dr. Francia, le nouveau dictateur Carlos L6pez adopta une politique économique radicalement libérale. L'expulsion des Jésuites, qui prit au dépourvu même leurs plus farouches adversaires, n'avait pas en effet permis alors, l'éclosion d'un libéralisme économique. Du fait de sa situation toujours "insulaire", le pays se trouvait pris dans une sorte de tropisme collectiviste ou communautaire. La relation -inédite dans le reste du continent- de sympathie initiale entre les deux groupes humains -espagnol et guarani- a donné naissance à la nation paraguayenne, unique, spécifique, et pourtant, et partant, entourée d'ennemis. Ce métissage ethnique et culturel est bien réel au Paraguay, comme le sont les menaces venues de l'extérieur (colonisations et répressions, guerres et razzias, abandon et mépris, blocus et oubli) ; cependant -et là encore, le "malgré" est un "parce que"- toute cette histoire sonne comme un mythe. Reprenons un instant Tristes Tropiques et le tome I. de l'Anthropologie structurale: avec les Bororos, Claude LéviStrauss nous propose deux hypothèses de base: d'une part, le mythe de l 'harmonie binaire réalisée par la complémentarité entre les deux groupes manifestes du village (les religieux qui se dédient aux morts, dans un demi-cercle, et les politiques qui 16

gèrent les vivants, dans l'autre demi -cercle), recouvre une structure ternaire hiérarchique, potentiellement conflictuelle, de trois castes (supérieure, moyenne, inférieure) qui se marient toujours entre elles, tout en respectant l'apparente exogamie alliant les familles des deux côtés de la partition consciente du village; d'autre part, la culture bororo se soutient de la manifestation spatiale du mythe, par le dessin du village, structure à la fois réelle et idéale, à tel point que lorsque les missionnaires salésiens obligèrent les Bororos à construire leurs villages en long et non plus en cercle, ils parvinrent enfin à les évangéliser o. Au Paraguay, l'image du métissage, renforcée par l'usage des deux langues officielles, tend à évoquer l'unité harmonieuse obtenue à partir de deux éléments de base du "produit national paraguayen" : le peuple guarani et le peuple espagnol. Mais derrière cet alliage propre à ciseler le bijou le plus précieux (l'alliance invisible au doigt des paysannes qui méprisent le mariage institutionnel, lointain héritage de la polygamie féminine guayakie11?), ne se cache-til pas la contradiction violente entre le Métis créole, mi-ange mi -démon, qui opprime et extermine l'Indien (Guaranis insoumis et autres peuples indigènes) et se révolte contre le Blanc au sang non mêlé (et la domination espagnole). Certes, au Paraguay, contrairement au Mexique ou au Brésil (et en fait, à tous les autres pays Latinos qui, comme le Venezuela par exemple, clament hypocritement leur métissage tandis qu'ils font subtilement coïncider racisme et apartheid social) la nation y est réellement métisse dans toutes les composantes de la société. Cependant, on ne se construit pas métis impunément, dans un environnement qui conjugue l'Autre sur le mode de la guerre, de la soumission au Même et de la hiérarchie des races.
10

"Désorientés

par rapport

aux points

cardinaux,

privés

du plan qui fournit

1I1

argument à leur savoir, les indigènes perdent rapidement le sens de leurs traditions, comme si leurs systèmes social et religieux (nous allons voir qu'ils sont indissociables) étaient trop compliqués pour se passer du schéma rendu patent par le plan du village et dont leurs gestes quotidiens rafraichissent perpétuellement les contours: lEVI-STRAUSS, Claude (1955) Tristes Tropiques, p.228-229, Ed. Plon, Paris. 1t cf. CLASTRES, Pierre (1977) Chronique des IndiensGuayakis, Ed. Plon, Paris.

17

Pour vivre la contradiction, le Paraguay va se transformer en île paradisiaque erpacifique, entourée de terres hostiles. Mais dans le cercle magique, le Sabbat va intérioriser la violence par le déchirement binaire des guerres civiles qui à la fois miment l'agression extérieure et masquent le conflit ternaire entre les termes du mélange maudit blanc-indienmétis. Et le mythe se construit et se renforce: de l'union originelle au fascisme unificateur, en passant par la communauté jésuite ou la nation jacobine de Francia. L'Etat fasciste revu et corrigé par Stroessner, propose la paix et le progrès par l'unité du peuple dans sa soumission au couple indissociable gouvernants-gouvernés. Et la construction se soutient de l'enfermement national. Car le Créole métis. le National paraguayen, pour être mélange, ne réalise pas pour autant la résolution de l 'opposition blanc/indien; ilIa porte en lui au contraire et la fait vivre sous des formes les plus variées: douceur et violence de la vie au Paraguay, balancement entre le Brésil et l'Argentine, entre l'Etat libéral et l'Etat fasciste, sentiment national partagé et coupure du pays dans la guerre civile, refus des partis classistes mais multiplication des partis interclassistes. L'unité s'affirme partout mais toujours fêlée. coupée. barrée, divisée par des oppositions qui sonnent faux et sont pourtant ou peut-être à cause de cela- si meurtrières. Et toujours sur le mode de l'enfermement : lorsque le cercle national s'ouvre, lorsque l'isolement est rompu, c'est la guerre, le langage du refoulé. Le Paraguay est une terre entourée de terres, un pays méditerranéen, au sens étymologique du terme. Lieu de passage et de transit, carrefour des chemins depuis l'origine, le Paraguay est cependant une île d' où l'on s'arrache dans l'exil, où l'on aborde en Robinson, où l'on vit isolé. Ainsi, durant toutes les années du stroessnisme, tandis que l'imagerie officielle insistait sur l'indépendance nationale, une colonisation rampante a été mise en œuvre par le Brésil, imposant dé fait sa monnaie, sa langue et ses chaînes de 18

télévision dans toute une large bande partant de la frontière et s'étendant loin à l'intérieur du Paraguay. Les contacts avec le reste du monde sont donc nombreux, fréquents et divers, mais doivent rester cachés, clandestins comme la contrebande, secrets comme les complots, discrets comme l'aide militaire, intimes comme les liens familiaux, amicaux, amoureux. Or, les dimensions démographiques réduites de ce pays, ont une importance majeure. Au Paraguay "tout se sait" ; à l'intérieur de chaque milieu social, chacun connaft tous les autres; le voisinage permet alors une extrapolation assez juste du pays entier. Quant aux intellectuels, leur nombre restreint (une trentaine au maximum se retrouvent dans les colloques, livres et revues) a tendance à entraver leur production en bridant leur créativité faute de confrontation assez large; c'est surtout grâce à l'exil qu'une habitude salutaire d'échange avec l'extérieur s'est créée et aujourd'hui, les rencontres internationales constituent un aliment essentiel de la réflexion locale. Pour la création littéraire et artistique l'isolement est également relatif: ainsi, l'écrivain Augusto Roa Bastos vécu en Argentine à partir de la guerre civile de 1947 puis en France jusqu'à aujourd 'hui ; le peintre Carlos Colombino resta toujours en contact avec l'extérieur. Un autre trait de la réalité sociale paraguayenne consiste dans la circulation culturelle entre des couches différentes de la population qui par ailleurs, restent relativement étanches: la communication entre riches et pauvres, entre paysans et citadins, entre jeunes et vieux est facilitée par l 'im brication ville-campagne et le maillage effectué par les partis politiques traditionnels (Colorado, Libéral, Fébrériste). Aussi, malgré la petitesse, voire le manque de "représentativité", selon les critères des grands pays développés (pourcentage de gens engagés par rapport à la population globale, notamment), de certaines d'entre elles -les syndicats par exemple- les organisations sociales fonctionnentelles comme de bons indicateurs de la température nationale.

19

Or, enfermé dans son système stroessniste plus que trentenaire, le Paraguay de 1989 va soudain s'Ouvrir au monde et à sa modernité: démocratie, Mercosur, médiatisation ; et cela pacifiquement. Le Paraguay prend place dans le vaste mouvement de mondialisation de l'économie, de l'information, de la culture, et se rend compte que les canaux de communication existent déjà et jouent tout naturellement désormais, leur rôle en pleine lumière. L 'histoire du pays commence à s'écrire avec ses sondages, ses statistiques, ses sociologues et ses historiens, ses économistes et ses juristes. Le pays oublié devient, à l'instar d'une véritable île méditerranéenne, un lieu traversé par les peuples et les cultures, les marchands et les aventuriers, les touristes et les autochtones toujours entre deux avions.

Une histoire presque sans archives
Le Paraguay se présente, à la veille du coup d'Etat, comme le cas type de la situation propice à la chute de la dictature: d'une part, comme dans la grande majorité des cas de transition dans le monde entier, une crise économique grave remet en cause les équilibres sociaux. On peut en effet noter que "la grande vague [latino-américaine] d'instauration de régimes militaires particulièrement répressifs s'est produite dans les années 1970, dans un contexte d'économies saines et en forte croissance, tandis que le retour à la démocratie a presque toujours été précédé d'une crise économique que les gouvernements en place n'ont pas pu ou n'ont pas voulu assumer"12. La remise en cause des régimes dictatoriaux dans les années 80 répond semble-t-il, à un espoir déçu: après une période de croissance, une crise économique éloigne les chances d'un partage des produits de la croissance et frustre les espérances de nouvelles couches sociales issues du développement économique amorcé puis interrompu. Il en va ainsi au Chili, où le régime de Pinochet s'essouffle après avoir
12 COUFFIGNAL, Georges (1992) p.20, Ed. PFNSP, Paris

Réinventer

la démocratie

en Amérique

latine,

20

promu une véritable révolution économique et sociale, mais également en Algérie ou en URSS où, après avoir goûté aux premiers fruits du développement, les peuples sont soumis aux restrictions les plus drastiques, dues notamment, à l'impéritie, l'incompétence et la malhonnêteté de leurs dirigeants. Le schéma est le même au Paraguay avec la dictature plus que trentenaire de Stroessner qui malgré lui, a mis en route une évolution économique qu'il n'a pas su maîtriser. Par ailleurs, comme aux Philippines ou au Nicaragua, la passation des pouvoirs du vieux dictateur à son héritier pose problème; comme au Chili, l'autorité incontestée du dictateurgénéral sur l'ensemble des Forces Armées se fissure; comme au Chili encore, mais aussi au Brésil ou au Nicaragua, une fraction importante de la bourgeoisie nationale retire son soutien au régime après en avoir épuisé les ressources; comme dans l'ensemble des pays latino-américains (Chili, Argentine, Uruguay notamment) mais également en Afrique et au Maghreb, des mouvements populaires nouveaux structurent une société civile, en formation ou en transformation; et même, comme en URSS ou en Roumanie, le monolithisme du parti-Etat militarisé au pouvoir se fissure et se fragmente; enfin, comme en Roumanie, c'est à l'intérieur même du sérail que s'est formé celui qui incarnera pour un temps la remise en cause du régime autoritaire. Le Paraguay d'avant le 3 février 89, qui rassemble donc des caractéristiques "objectives" à la. fois communes et propres à chacun des pays qui connaissent des transitions démocratiques depuis dix ans, pourrait être érigé comme l'archétype du panorama des conditions sinon nécessaires, du moins propices à la chute d'une dictature. Cependant il faut noter tout d'abord que cette abondance de circonstances favorables, constitue en soi un spécificité: quel pays peut se vanter de cumuler certains traits des régimes communistes, des régimes patrimoniaux, des régimes bureaucratico-militaires et des régimes néo-coloniaux ? Sans doute cette particularité même, a conduit le Paraguay à être un exemple tout à fait 21

original de transition démocratique. Le processus présente des éléments communs à bien d'autres transitions mais par l'agencement et les caractéristiques propres de ces éléments durée, intensité, idiosyncrasie- se constitue comme une singularité appelant les comparaisons et qui est en même temps, incomparable. La transition paraguayenne, avec la lente constitution de sa dictature à travers une histoire métisse, les alliances objectives incongrues de ses acteurs, les enjeux de la démocratie en développement, ses fulgurances et ses ombres inquiétantes, pourrait être comme la quintessence des transitions variées et toujours surprenantes, courant de l'Europe du Sud à l'Amérique latine, à l'Asie et à l'Afrique. La transition paraguayenne, c'est aussi l'illustration parfaite de la rencontre "compréhensible" mais dont le moment précis était imprévisible exactement, entre au moins trois "séries d'enchaînements partiels intelligibles"'] : l'évolution de la situation personnelle du général Rodriguez et de toute une partie de l'ancienne garde stroessniste qui atteindra son paroxysme alors que la crise économique se révèle durable et que les mouvements sociaux ont commencé à structurer différemment le pays. Si en effet, de nombreuses conditions favorables à la chute de la dictature sont réunies, il n'y a pas eu de véritable transition effectuée à partir de l'ancien régime, comme ce fut le cas dans certains pays de l'Est et en Afrique notamment; au contraire, le pouvoir stroessniste se livrait à la veille du coup d'Etat à un durcissement, à un mouvement d' enfermement. Aussi serait-il tentant de considérer le coup d'Etat des 2-3 février 89 comme un changement dans la continuité. Un général en remplace un autre, le Parti Colorado reste au pouvoir, aucun procès n'est intenté contre le dictateur déchu et le nouveau pouvoir n'exprime des critiques qu'à l'égard des deux dernières années de la dictature. Et il est vrai que cela
13

cf. SOUDON, Raymond
Paris

(1991)

La place

du désordre,

p.188-189,

Ed.

Ouadrige/PUF.

22

aurait une certaine cohérence au regard de l'histoire tragique du pays, comme de la tradition centralisatrice-étatiste et de sa structuration archaïque; et compte tenu enfin, de la façon dont est tombé le régime Stroessniste, sous les coups de son exdauphin. Mais ce sentiment de continuité ne se manifeste-t-i1 pas également dans des pays comme la Bulgarie, la Roumanie, la Russie ou les nouvelles républiques indépendantes du Caucase et d'Asie centrale? Sans pour cela signifier que tout a changé pour que rien ne change (pour paraphraser Lampedusa). D'ailleurs, pour ce qui est du Paraguay, la rupture d'avec l'ordre ancien s'affirme dès le lendemain du coup: le premier décret daté du 3 février ratifie la Déclaration de Costa Rica sur les droits de l'Homme tandis que les deux suivants, datés du même jour, annoncent le calendrier électoral, la révision des lois en vigueur en la matière et la légalisation d'organisations interdites. De fait, les libertés d'expression, de réunion, d'association sont garanties depuis ce jour. Alors, on pourrait être tenté de croire à un miracle, l'ex-dauphin du dictateur touché par la grâce de la démocratisation. Mais là encore, il faut se garder des jugements à l'emporte-pièce. Il semble bien que la démocratisation politique ait fait partie du projet du général Rodriguez. Par contre il semble également que toutes les conséquences de la libéralisation et de la démocratisation à marche forcée n'aient pas été parfaitement mesurées, notamment celles touchant à l'hégémonie du Parti Colorado. Car "il est constant que les actions humaines et les décisions sociales tendent à entraîner des conséquences qui n'entraient nullement, à l'origine, dans les intentions de leurs auteurs! "14Aussi, faut-il admettre l'importance des qualités personnelles du général Andrés Rodriguez, comme celle des hasards de l 'histoire, et distinguer sans toutefois pouvoir les départager avec précision, la volonté démocratisatrice -et ses motivations individuelles et politiqueset les pressions diverses s'exerçant dans le même sens.
14

1900.

Albert O. HIRSCHMAN. Les passions et les intérêts. p.117 Ed. PUF. Paris

23

Au sein du Pani au pouvoir, des dissensions sont apparues, donnant lieu à des affrontements parfois violents au moment des élections internes tant en 1991 qu'en 1992-93. Mais, de même qu'au sein de l'armée, il est difficile de définir avec précision les secteurs acquis à la démocratie ni leur poids, ni même avec cenitude leurs motivations. Et l'on pourrait en dire autant de la classe entreprenariale qui d'une part dispose d'une marge de manœuvre très faible par rappon au pouvoir quel qu'il soit et d'autre part manque d'éléments d'appréciation de sa propre situation eu égard à l'extension des droits du citoyen et du travailleur, ou aux conséquences de l'ouvenure du Mercosur. De ce point de vue, au Paraguay, la décomposition-recomposition du parti dominant est bien moins avancée que dans les pays de l'Est, où la remise en cause explicite du système économique a produit cette accélération. Par contre, des facteurs visibles de démocratisation antérieurs à la chute de la dictature résident dans les évolutions de la société civile, lisibles à travers les mouvements qui se sont développés durant les années 1980. Les étudiants furent les premiers à se mobiliser pour leur autonomie d'organisation et ont mis en échec à l'intérieur de l'Université la structure dictatoriale. Le mouvement des paysans sans terre a secoué le pays entre 1983 et 1986, ponant gravement atteinte aux structures rurales autoritaires -clientélistes, patriarcales, paternalistes. Les années 1985-1986 furent également celles d'une réorganisation syndicale indépendante renouant avec une tradition ouvrière fon ancienne. Enfin, se sont également développées de façon importante des associations urbaines de revendications pour des terrains et des aménagements collectifs mettant en œuvre une conception nouvelle de la citoyenneté, et le mouvement féministe a acquis en ville mais aussi dans les campagnes une ampleur, une vigueur et une originalité tout à fait remarquables. Or cet élément de développement d'une société civile est essentiel pour l'affermissement d'une démocratie.

24

Ainsi, les chemins de la démocratie, s'ils s'ouvrent largement au Paraguay, restent cependant hasardeux et sinueux. Et si la capacité de bondir dans la modernité est remarquable, un tel passage n'en demeure pas moins incertain compte tenu des facteurs externes -mondialisation de l'Economie et tendance à la dualisation internationale (au sein de chaque Etat, d'une part, et entre les pays qui se développent et ceux qui s'enfoncent dans le sous-développement, d'autre part)- comme des facteurs internes toujours ambivalents ou plurivoques sinon équivoques (notamment l'évolution du secteur militaire).
Le passage de la dictature stroessniste à la démocratie de Rodriguez, peut en effet être défini comme une "démocratisation autoritaire", dans la mesure où la forme démocratique a comme été imposée par l'auteur principal du coup de février 1989. Pourtant, les éléments d'une démocratisation en profondeur de la société semblent posés, au vu notamment de l'attitude civique dont a fait preuve la grande majorité de la population tant urbaine que rurale. Or, le Paraguay revient de loin. Mais du cœur même de la dictature, ont lentement émergé les éléments d'un passage d'une vie traditionnelle à la modernité. Sur la base d'une révolution économique, une société civile s'est en effet formée doucement à partir des années 70. Cette évolution globale, souhaitée partiellement et redoutée à la fois par le dictateur, a été accompagnée d'un mouvement permanent de réajustement de la dictature. Mais la crise économique et le contexte international ont également sapé l'édifice stroessniste. La dictature de Stroessner pourrait être considérée comme l'achèvement et la fin de la révolution nationale paraguayenne initiée dans les années 3015. Certes fortement personnalisée et patrimoniale, la dictature stroessniste présente cependant d'autres traits marquants appartenant au régime fasciste italien, au régime salazariste portugais ou au
15 cf. notamment MI LZA, Pierre (1991) Les fascismes, Ed. du Seuil. Col. Point Histoire, Paris et YORE, Fatima Myriam (1992) La dominaciOn stronista. Origines y

consolidaciOn.,

"Seguridad

nacional" y represi6n,

Ed. BASE, AsunciOn

25

franquisme. Combiné de plusieurs régimes autoritaires, le stroessnisme est sans conteste plus proche des dictatures européennes de la première moitié du siècle que des dictatures latino-américaines dites "populistes" de la première génération (péroniste ou péruvienne) ou des dictatures "bureaucratico-militaires" des années 70 (chilienne, uruguayenne, brésilienne, argentine ou bolivienne). C'est sans doute pourquoi la transition à la démocratie se doublera au Paraguay, comme dans certains pays de l'Est, l'URSS ou la Roumanie, d'une rupture culturelle avec le mythe révolutionnaire d'une part, et du grave problème d'une construction étatique indépendante du parti au pouvoir. Février 1989 pourrait alors apparaître comme l'image inversée de février 1936 : tandis que la révolution fébrériste rompait avec l'Etat libéral, le coup de février 1989 inscrit la rupture d'avec l'Etat-parti militarisé et amorce l'instauration d'un Etat démocratique. Février se constituerait en mois mythique à la référence paradoxale donc, ayant pour fonction d'assimiler symboliquement un changement profond de structure sous couvert d'une adéquation imaginaire aux origines de l'Etat-nation paraguayen. Au delà de la symbolique en effet, le Paraguay a effectué dans le réel, son "passage du mythe à la raison"16: la transition a été menée à son terme, à savoir les élections libres de mai 1993 et les partis politiques sont contraints à s'adapter à la nouvelle donne démocratique. Le nouveau cadre institutionnel permet la gestion pacifique des conflits et oblige à la confrontation de propositions politiques plutôt qu'à l'opposition meurtrière des couleurs claniques. Alors, les hasards et la nécessité se mêleront pour donner naissance à une démocratisation des plus rapides et originales. Les logiques des acteurs se croisent et se recomposent dans l' opaci té ou la transparence, dans l'obscurité des casernes et les lumières aveuglantes des meetings politiques. Mais toujours sous l'œil vigilant des Etats,6 selon l'expression de Jean-Pierre Vernant, appliquée à la Grèce ancienne.

26

Unis. La poursuite de la démocratisation passera par la démilitarisation du pays, la reformulation étatique, la modernisation économique et la rénovation des relations entre société et représentation politique. Le développement et l'intégration économique comme la démocratisation culturelle et la modernisation politique restant intimement liés à la situation économique mondiale.
Pour comprendre le Paraguay et sa transition, la voie la meilleure nous semble de procéder essentiellement à travers le mythe: les récits des acteurs, les récits de récits, le "roman de la transition", pourrait-on dire, comme on parle du "roman familial" en psychanalyse. D'ailleurs, il n'y a point d'archives ou si peu, que lorsque celles-ci surgissent, elles procèdent elles aussi de la pensée magique; ainsi en est-il des archives de la police, dites "archives de l 'horreur". Mais en fin de compte, en confrontant cette histoire de la tradition orale avec celles d'autres transitions "écrites" ou en train de s'écrire, on découvrira, comme Lévi-Strauss signalant la pensée sauvage à l'œuvre dans nos sociétés modernes, la trame chaotique de la démocratie en mouvement ici comme là bas. Le Paraguay ne possède pas d'institution comparable à des Archives Nationales: les documents historiques des siècles passés comme les actes administratifs les plus banals concernant encore la période des années 60, sont perdus ou éparpillés chez des particuliers dans le pays ou à l'étranger. Ainsi, le matériel de base le plus élémentaire pour étudier la réalité politique, tels les procès verbaux détaillés des résultats électoraux -qui ne sont pas disponibles avant 1973- est d'une indigence tout à fait particulière. Les statistiques économiques officielles commencent à être utilisables à partir des années 1962-63, les recensements de population deviennent plus détaillés à partir de 1962 également, mais d'une manière générale, avant 1991, les données les plus fiables proviennent de sources privées (centres de recherches nationaux, aux marges de la légalité et organismes internationaux comme la Banque Internationale de Développement par exemple) dont les moyens d'investigation sur le terrain restaient limités à cause de la dictature. 27

Aussi, les seules archives autochtones d'une véritable richesse, méritent-elles qu'on s'arrête un instant à leur histoire: il s'agit des archives nationales de la police de 1932 à 1989; certains pourront y voir un symbole, d'autres le simple fait que toute dictature se montre soucieuse de conserver en ordre les traces de ses exactions, comme par délectation narcissique morbide ou désir masochiste secret de punition. Mais comme nous allons le voir, la découverte elle-même de ces archives participe de l'aventure historique nationale. Tout d'abord le contexte: en juin 1992 est votée la nouvelle Constitution paraguayenne, comprenant notamment un article novateur sur l' habeas data: au chapitre XII, article 135, le texte stipule que "toute personne peut accéder à l'information et aux données sur elle-même ou ses biens, contenues dans des documents officiels ou privés mais à caractère publique, ainsi qu'avoir connaissance de l'usage qui en est fait, et à quelles fins"; en septembre 1992, la campagne des internes coloradas pour la désignation du candidat aux élections présidentielles de mai 1993 bat son plein: Luis Mana Argafia, ancien personnage clef du système Stroessner affronte Juan Carlos Wasmosy, candidat du président Andrés Rodnguez et de la fraction "moderniste" du parti. Intervient alors la découverte: le 22 décembre 1992, le juge José Agustin Fernandez, accompagné du Dr. Martin Almada (qui a porté plainte sans succès depuis septembre 1992 pour détention et tortures sous la dictature) et de journalistes, se présente au Departamento Producciones de la Policia de Lambaré (banlieue d' Asunci6n). Dans un hangar, ils découvrent une masse de documents: deux tonnes d'archives transportées au Palais de Justice de la capitale sur ordre du juge Luis Mana Benitez Riera, appelé après la découverte du dépôt de Lambaré. Le 24 décembre 1992, le juge Luis Mana Benitez Riera se présente au local de la Direcci6n Nacional de Asuntos Técnicos deI Ministro deI Interior, appelé communément la Técnica, et y saisit des documents concernant la Ligue Anticommuniste Mondiale et des livres et documents dits 28

subversifs, saisis à l'époque par la Técnica aux domiciles de personnes arrêtées ou recherchées. En janvier 1993, tous les documents saisis en décembre sont regroupés au Palais de Justice sous la responsabilité des deux juges Fernandez et Benitez et ceux-ci en appellent à la Corte Suprema de Justicia, au Ministerio Publico et à la Fiscalia General dei Estado afin que le matériel soit classé et analysé. Avec le soutien de la Comisi6n de Derechos humanos de la Camara de Diputados et l'aide bénévole du CDE (Centro de Documentaci6n y Estudios) et du CIPAE (Comité de Iglesias) l'inventaire commence et un premier classement s'organise. Puis l'AID, par l'intermédiaire de l'Ambassade des USA à Asunci6n, offre 70 000 USd pour le microfilmage des fiches de police (environ 8 (00). Une convention entre la Cour Suprême de Justice et l'AID est établie dans le but de mettre en œuvre un Centro de Documentaci6n para la Defensa de los Derechos Humanos, destiné à préserver les documents saisis et permettre leur accès aux plaignants, aux juges, aux institutions des droits de l 'Homme et aux chercheurs paraguayens et étrangers. En mars 1993 la Cour Suprême de Justice désigne huit personnes pour micro filmer les documents et les analyser. En janvier 1994, les fonds de l' AID sont épuisés: le matériel qui concerne uniquement les ressortissants paraguayens est microfilmé mais le support est mal commode (rouleaux de films non séparés par fiche), l'ensemble du corpus est trié grossièrement (par ordre de découverte), ce qui ne permet pas des recherches aisées et laisse non encore répertoriés des documents divers et 3 000 photos environ; de plus dans la rubrique varios non analysée, se trouve du matériel concernant des étrangers (prisonniers d'autres pays du Cône sud), très important pour des recherches touchant aux disparus notamment. En 1995, trois personnes continuent à travailler bénévolement au classement des archives mais les autorités peuvent leur retirer à tout moment l'autorisation de poursuivre 29

ce travail hors cadre institutionnel. Par ailleurs, outre les difficultés de classement et de manipulation des documents, ces archives sont en danger: d'une part, la conservation des papiers n'est pas assurée, d'autre part, les nombreuses personnes ou institutions mises en cause par ces documents (rapports de police et d'indicateurs, mettant en cause leurs auteurs ainsi que des responsables politiques et des pays étrangers) risquent de tenter de les mettre hors d'usage (démarches administratives, voire destruction physique). Enfin, ces archives ont éveillé des convoitises: des universités et centres de recherches étrangers souhaitent s'en emparer et des journalistes et particuliers les pillent pour leurs documentations personnelles. Après l'agitation médiatique nationale autour des archives et de certains cas particuliers de victimes de la répression stroessniste, jusqu'à ce jour, seule l 'historienne Milda Rivarola a utilisé ces archives à des fins scientifiques transmissibles à tous par la publication de ses travaux historiques portant sur les années 30. Cependant, on pourrait voir dans cette exhumation, l'amorce d'une mise à jour du passé refoulé sur le mode de la fouille archéologique, et le début d'un travail de deuil indispensable à la fondation d'une nouvelle histoire que le Paraguay commence à écrire et à archiver selon les méthodes modernes dans les toutes nouvelles bibliothèques du Parlement et de certains ministères. Nos propres travaux sur le Paraguay se fondent donc principalement sur trois sortes de sources: 1)la transmission orale, la plus riche en information et en matière à interprétation; 2)les publications nationales non officielles (livres, articles et infonnations de presse) qui commencent à devenir abondantes à partir des années 80 et constituent la base écrite essentielle bien que très partielle et partiale souvent ; 3)quelques données statistiques officielles, principalement les recensements à partir de 1952 et des informations d'ordre économique à partir des années 1973, émanant principalement de la Secretaria Técnica de Planificadon, appelant une 30

pondération importante à cause notamment, informel non pris en compte sous la dictature.

du

secteur

Se situant d' em blée résolument dans le champ de l'interprétation et de l'analyse, le présent travail ne souffre pas a priori du volume réduit des données statistiques enregistrées et des travaux scientifiques notamment de sources internationales, sur le Paraguay. Cependant, notre appétit reste en attente en particulier, d'études approfondies sur la formation des élites nationales, ainsi que sur les perspectives d'intégration économique mondiale du pays dans les années à venirl7. Enfin, un suivi méthodique de la construction d'un Etat de droit au Paraguay, à travers les structures administratives et les politiques publiques, l'éducation et la vie politique notamment, constitue également un vaste champ d'investigation à explorer dans le futur. Le Paraguay reste en effet sans aucun doute, un objet d'étude de choix tant pour ce qui concerne les phénomène~ de transition que pour ce qui regarde les processus de consolidation démocratique. Dans ce présent travail sur le Paraguay au cœur des paradoxes de la démocratie, nous traiterons d'abord de la place spécifique de la dictature dans l 'histoire du Paraguay, ses relations complexes avec la construction nationale et l'évolution d'une structure démocratique initiale, puis nous traquerons les prémices d'une nouvelle forme démocratique au sein même de la dictature qui devient point de départ de la transition; enfin, le processus de transition sera étudié comme venue au jour de la forme démocratique et son avenir incertain sera mis en perspective, tandis que la problématique de la consolidation démocratique rassemblera tous les éléments de la complexité démocratique.

17

régionale en Amérique latine: le Mercosur",in Les Etudes du CERI, N°8

cf. une étude sérieuse récente:

DABEN, Olivier (novembre 1995) "L'intégration

I. Naissance d'une nation
1. Le "mauvais exemple" paraguayen Les premiers temps de la colonisation
Asunci6n fut le centre de la première vague de colonisation du Cône Sud. Après une brève période pendant laquelle ils tentèrent de s'installer dans la région de l'actuel Buenos Airesl8, le 15 Août 1537, les Espagnols fondèrent le port et la place forte de Notre Dame de l'Assomption sur les rives du Paraguay. Asunci6n présentait l'avantage d'être située à un nœud de réseaux fluviaux permettant de relier les abords du Pérou à l'Atlantique. Initialement, Asunci6n a été conçue comme le relais vers la Sierra de la Plata atteinte par Alejo Garda, premier Espagnol à fouler le sol du Paraguayen 1525, partant des côtes du Brésil vers le Pérou dont il revint chargé de métal précieux, puis par Sebastian Gaboto qui avait pour la première fois remonté en bateau le Rio de la Plata, le Parana et le Paraguay. Dès l'origine coloniale, le Paraguay se constitua autour de la confrontation de deux espaces. 0 'une part, la région orientale, aux terres fertiles riches en bois et en pâturages, au climat sain, aux pluies régulières, que les Espagnols élurent
18

en 1536,les

Espagnols établirent un portet une place forte à l'embouchure

dl

Rio de la Plata qu'ils abandonnèrent une première fois l'année suivante à cause des attaques des Indgènes et de l'insalubrité du site, puis, ayant à nouveau servi de lieu de débarquement, le lieu fut officiellement dépeuplé en 1541 lorsque Asunci6n devint solennellement cité de la couronne d'Espagne. 33

comme siège principal de la conquête et de la civilisation nouvelle; à l'époque, beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui, elle englobait la partie Sud-Est du Paraguay actuel et des régions actuellement argentines: Corrientes au Sud mais aussi la rive occidentale du Paraguay. D'autre part, le Chaco, vaste étendue aride et rocheuse vers le Nord, peuplé de tribus réputées parmi les plus féroces d'Amérique, mais qui étaient sur le chemin de la riche province du Pérou et des mines du Potosi. La région orientale était principalement peuplée par les Indiens guaranis qui jouèrent un rôle fondamental dans la formation de la nation paraguayenne. Agriculteurs partiellement sédentarisés19, ils participaient d'une communauté culturellement homogène sur un territoire particulièrement étendu puisque l'on retrouvait des Guaranis du Venezuela à l'Argentine. Ils ne formaient cependant pas un grand Etat centralisé comme ceux des Incas ou des Aztèques et vivaient regroupés par villages. Toutefois, la structuration de leur type de société intégrait la notion politique de pouvoir basé sur le rapport de forces, et l'activité guerrière était au cœur de leur vie communautaire. En état de guerre perpétuelle avec leurs voisins, les Guaranis persécutèrent ainsi les Guayakis par exemple, peuple paisible qu'ils contraignirent, semble+il, à régresser dans la nomadisation à cause de leurs attaques
incessantes2o.

Mais la guerre n'était pas seulement le fait des Guaranis: eux mêmes avaient d'autres voisins farouches et agressifs dans les habitants du Chaco, appelés du terme génériques de Guaycurues. Refuge de tribus très primitives venues de l'Amazone et même des Andes, le Chaco était un labyrinthe ethnique. Y vivaient notamment les Paraguaes ; excellents navigateurs (leurs embarcations taillées d'une pièce dans un tronc d'arbre pouvaient porter jusqu'à dix guerriers)
'9 les terres s'appauvrissant rapidement, les Guaranis changeaient de terrain cS culture et donc de village tous les trois ans; la possession de la terre par la communauté n'était donc que temporaire.
20

hypothèse

proposée

par Pierre

CLASTRES

dans

Chronique

des Indens

Guayakis.

34

et vaillants combattants, ils franchissaient le fleuve et étaient particulièrement redoutés par les Guaranis. Chasseurs et pêcheurs, ils ne cultivaient pas la terre, mais recherchaient les produits de l'agriculture. Avec le développement de la colonisation dans la région, certains Indiens du Chaco, comme les Mbyas, franchirent définitivement le fleuve et s'établirent aux limites des territoires conquis, entretenant avec les Espagnols et plus tard avec le peuple paraguayen, les mêmes rapports d'hostilité qu'avec les anciens Guaranis. L'alliance entre les deux groupes -Guaranis et Espagnols- était donc rendue possible par l'existence d'avantages mutuels: la connaissance du terrain et des arrières assurés pour les uns, le transfère de la supériorité technologique, pour les autres. Or, dès les années qui suivirent la fondation d'Asunci6n, la couronne espagnole se désintéressa de la région qui resta sans communication avec la métropole ou avec le Pérou pendant une cinquantaine d'années. Dans ce laps de temps, le métissage se développa, donnant naissance à une génération nouvelle, les mancebos .de la tierra21qui fondèrent de nouvelles cités: Santa Cruz et Ciudad Real, conçues comme des étapes pour tenter à nouveau de relier le Pérou et l'Atlantique; Villa Rica dans le Guayra devant exploiter des mines que finalement on ne découvrit pas et Santa Fe au Sud, regardant vers la refondation de Buenos Aires qui fut reconstruite en effet en 1580, installation portuaire indispensable à Asunci6n et à la Province du Paraguay que la capitale commençait à organiser autour d'elle. Poursuivant le peuplement de toute la région grâce à la population métisse et aux seules ressources locales, Alonso de Vera y Arag6n fonda Concepci6n, au Nord, et Corrientes au Sud, en 1588, tandis que Ruy Diaz de Guzman créait Santiago de Xerez. Parallèlement à cette colonisation métisse, se multiplièrent les fondations franciscaines, première expression d'un nouveau mode d'évangélisation au Paraguay. Le frère Alonso de Buenaventura, puis fray Bolanos et des Franciscains natifs de la région, ont fondé les villages de Altos, Ita, Yaguar6n, Ypané, Guarambaré, Atyra, Caazapa, Yuty, Itau,
21

littéralement:

"les natifs

de la terre'

35

entre 1580 et 1615. Les noms sonnent guarani, comme le catéchisme qui y était enseigné. Les villes fondées respectivement par les guerriers espagnols et par les Franciscains puis les Jésuites diffèrent notamment quant aux références: religieuses typiquement espagnoles pour les premières fondations, fréquemment guaranies pour les autres. Durant toute cette époque, les successeurs de Domingo de Irata, fondateur officiel d'Asunci6n en 1541 (reconnue alors grâce à l'édification de son Cabildo, bâtiment du conseil municipal des notables), furent désignés par le suffrage populaire, sans contrôle de la couronne. Ainsi, en 1592, Hernando Arias de Saavedra, connu sous le nom de Hernandarias, fut élu gouverneur de la province. Né de parents espagnols en 1560 à Asunci6n, il fut le premier Créole à gouverner une province des Indes. Il s'appuya sur les mancebos de la tierra qui s'étaient emparé des charges municipales des nouvelles villes et ce ne fut qu'en 1597, grâce à ses vertus politiques et diplomatiques qu'il fut confirmé dans ses fonctions par le vice-roi. A cette époque, la région commençait à connaître une croissance économique inattendue: grâce au port de Buenos Aires, la province exportait en quantité non pas ses métaux précieux, absents de tout le territoire, mais ses produits agricoles et artisanaux que réclamaient le Brésil et l'Espagne. Asunci6n s'appelait alors avec orgueil "mère et tête des Provinces du Rio de la Plata".

Consolidation coloniale et missions jésuites
Mais les perspectives de prospérité du Paraguay gênaient le Brésil et les Provinces espagnoles du Nord et inquiétaient sans doute aussi la métropole. Sous la pression du vice-roi du Pérou, l'usage du port de Buenos Aires fut interdit à la Province du Paraguay qui se voyait contrainte d'acheminer ses marchandises par voie terrestre jusqu'au lointain port brésilien de Portobelo. Puis en 1617, la couronne

36

porta un coup plus terrible encore à Asunci6n en divisant en deux la Provincia Gigante de Indias : réservant au Paraguay Ie rôle de rempart contre les poussées brésiliennes et les menaces des Indiens chaquefios22, ne province nouvelle se créait autour u de Buenos Aires, comprenant Santa Fe, Corrientes et Concepci6n deI Bermejo. La partition fut consommée en 1620 avec la nomination du premier gouverneur de la nouvelle province du Rio de la Plata, Manuel de Frias.
Pour la deuxième fois, le Paraguay était rejeté et enfermé dans sa spécificité une peu sulfureuse. La partition du territoire de la Provincia Gigante, suivait en effet une ligne de démarcation du peuplement: au Sud, une colonisation espagnole "pure", au Nord une colonisation métisse renforcée par l'attitude spécifique d'un clergé particulièrement attentif à la population guaranie. Tout en maintenant une division sociale très rigide entre Indigènes et Européens au sein des missions qu'ils fondaient et administraient, et peut-être précisément à cause de cette distinction pérennisée, les Jésuites contribuèrent en effet à la survie et au développement de la langue guaranie au Paraguay. Refusant de les ordonner prêtre, les Jésuites maintenaient les Guaranis dans une sorte de sousculture propre: christianisés, alphabétisés souvent, mais conservant la langue guaranie et des habitudes de vie communautaire. La colonisation et le métissage aujourd 'hui idéalisés par une conscience nationale exacerbée, ne se sont en fait pas réalisés sans une certaine violence, même si les termes et l'ampleur en sont bien différents du reste du continent. Dès le début de l'implantation espagnole, des révoltes guaranies ont d'ailleurs secoué la domination étrangère. "Les Guaranis ne supportaient pas toujours la contrainte des conquérants qui leur prenaient leur nourriture, leurs femmes et les obligeaient à de nombreuses corvées"23. Ainsi, un complot, dit "de la Semaine Sainte" fut réprimé férocement en 1539.
22

habitants du Chaco

23

Maurice ERA. Une colonisation douce : les missions jésuites du Paraguay.

p.51 Ed. L'Harmattan 1989.

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Mais c'est avec l'instauration du système de l'encomienda que l'exploitation des autochtones devint une réelle domination économique, politique et culturelle. Durant toute cette période de mise en place de la structure coloniale, il y eu en effet de nombreuses révoltes d'Indiens dont la plus notoire est sans doute le mouvement mené par le chaman Obera entre 1577 et 1579. Les Indiens étaient attachés à la terre dans une sorte de servage mais la terre cultivable n'étant pas une denrée rare au Paraguay et la population indigène étant relativement réduite, les exploitations agricoles de la Provincia Gigante étaient d'immenses estancias où le bétail ne menaçaient pas les cultures vivrières des villages indiens. La population de ces villages était souvent répartie formellement entre plusieurs encomenderos, mais ce partage ne portait pas atteinte à la structure sociale profonde. Au cours du XVIIème siècle, l'implantation du clergé séculier introduisit même une administration locale indigène composée d'une sorte de préfet assisté de deux juges et d'un conseil, un Cabildo indien. C'est aux alentours de 1580 que l'on peut fixer le début de la consolidation coloniale. Tandis qu'une telle phase a signifié, pour le reste du continent, augmentation de la colonie espagnole, surexploitation des Indiens, extermination des populations indigènes et souvent introduction massive de l'esclavage noir, au Paraguay, cette période a coïncidé avec un isolement croissant de la métropole et le renforcement d'une tendance autarcique qui allégèrent le poids de la domination espagnole à laquelle se substituait la domination d'une classe métisse-créole. Mais l'implantation jésuite qui commença sérieusement en 1610 dans la région du Guayra (au Nord-Est de Villa Rica et Ciudad Real) remit en cause à la fois le métissage, assimilé à une pratique licencieuse, et l' encomienda considérée comme une exploitation immorale des Indiens. Si l'on se laissait aller à des jugements de valeur face aux deux types de colonisation -religieuse et civico-militaireun humanisme moderne ne pourrait choisir entre un paternalisme chrétien charitable fondant une justice de l'apartheid et une exploitation séculière violente utilisant le 38

métissage inégal pour produire et se reproduire. Mais il ne s'agit pas ici de choisir, d'autant plus que ces deux conceptions et usages de l'Autre sont ensemble aux sources de la réalité paraguayenne moderne. Leur mise en opposition sera en fait le symbole des contradictions dans lesquelles se débat le Paraguay pour sortir de son isolement tout en garantissant sa survie grâce à son identité spécifique: métisse et auto-centrée. Les Jésuites ne faisaient pas de distinction radicale entre les Guaranis et les autres peuples, même si pour des raisons pratiques ils ne les mélangeaient pas dans leurs missions: ils étaient tous des Indiens à évangéliser et à soumettre à un travail discipliné, fondement d'une vie chrétienne. "En 1730, nous pouvons estimer à 140 000 le nombre de personnes habitant les 33 réductions du Paraguay, soit une moyenne de 4000 à 5000 habitants par mission.''24 Trente trois missions en territoire guarani, réparties en trois régions: 7 sur la rive orientale du Rio Uruguay, dans la province de Tapé, 15 dans la province aujourd 'huiargentine, de Missiones, Il sur le territoire actuel du Paraguay (8 au Sud, dans la région de Encarnaci6n et 3 au Nord-Est de Asunci6n). Mais ces missions étaient entourées, toujours dans la juridiction paraguayenne de l'époque, de 10 réductions chez les Chiquitos (actuellement partie Est de la Bolivie) et 15 dans le Chaco (regroupant des Mocovis, Abipones et autres chaquefios) ; 16 autres réductions sur le territoire du Rio Guapay étant rattachées administrativement à la Province du Pérou. Les missions jésuites étaient des villages peuplés d'Indiens encadrés par des Jésuites. On les appelait reducciones parce que fondées à partir de transferts de populations concentrées autoritairement dans une structure pénitentiaire: les Indiens devaient vivre, se reproduire, travailler et pratiquer la religion catholique suivant des règles et

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EZRAN,
p. 114

Maurice

(1989)

Une colonisation
Paris.

douce:

les missions

jésuites

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Paraguay.

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des horaires fixes très contraignantsH. Ce régime autoritaire et communautaire n'était que faiblement tempéré par un double système de propriété: à la propriété collective, appelée du nom guarani de Tupambaé, exploitée en commun et gérée par les Jésuites, s'ajoutait la propriété individuelle, Abambaé, que la famille cultivait à son seul usage; encore cette propriété n'était-elle que partielle puisque les terrains comme les maisons n'étaient en fait cédés qu'en viager, ne pouvant être ni vendus ni échangés librement. L'essentiel de la propriété, le Tupambaé, était totalement propriété intangible de la réduction qui accroissait son patrimoine grâce à des investissements en terrains nouveaux payés avec les surplus de la production: en grande partie sur la vente de la yerba maté exportée sur tout le continent. A l'intérieur des réductions la monnaie n'avait pas cours, l'argent étant réservé aux transactions extérieures. Pour les Indiens, la seule promotion sociale possible consistait à accéder à la fonction subalterne de majordome ou surveillant. La production devait "avoir un plancher commandé par la nécessité, mais également un plafond à ne pas dépasser afin de ne pas donner à ces Indiens des goûts de luxe, prélude à une dépravation des mœurs. "26 Les Jésuites constituaient une caste dominante, masculine, de race blanche, d'un niveau intellectuel élevé, issue des couches de la bourgeoisie aisée et de la petite noblesse européenne ou coloniale.

Communautés fermées sur elles-mêmes, les réductions jésuites suscitaient les convoitises et les jalousies: concentrations de populations de travailleurs en bonne santé, elles attirèrent les raids des esclavagistes de la région de Sao Paulo; domaines en expansion constante qui soustrayaient de la main-d'œuvre aux encomiendas privées, elles déclenchèrent contre elles les attaques des bourgeoisies locales naissantes;
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européens, les Indiens ne se livraient plus au "pêcher de chair" ou "devoir conjugal", les Jésuites instaurèrent un temps obligatoire, marqué par un son de cloche, pour la reproduction de l'espèce en voie de disparition (!).
26

constatantque "libérés"de leurs mœurs jugées dissolues par les religieux

EZRAN,Maurice(1989)Une colonisation douce: les missionsjésuites dJ
p.119, Ed. L'Harmattan, Paris.

Paraguay,

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