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LE PARLER

BASQUE

SOULETIN

DES ARBAILLES

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7921-9

Ene amari, ene lehen argizalea. Mendi Harrixuriko familiari eta askazier. Maianari, Luisari, Txomini eta Elisabeti. Eüskara lüzez bizi dadin Xiberoan.

Jean-Baptiste

COYOS

LE PARLER BASQUE SOULETIN DES ARBAILLES

Une approche de l'ergativité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris .. FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) .. CANADA H2Y lK9

,

,

RESUMES

Le parler basque souletin des Arbailles

- Une approche de l'ergativité

L'objet de cet ouvrage est double. fi s'agit avant tout de faire une description synchronique d'une fonne du dialecte basque souletin. dialecte fragilisé parlé en France. Les travaux linguistiques concernant le dialecte sont peu nombreux, souvent parcellaires et anciens. On a donc ici une sorte de témoignage. Sont donnés successivement des aperçus de la phonétique et la phonologie, de la structure du syntagme nominal et du syntagme verbal. Les indicateurs de relation syntaxique, certaines relations de coréférence intraphrastique, la valence ("module argumental") des verbes, en relation avec les rôles sémantiques exprimés, et les parcours diathétiques sont également étudiés. Quelques éclairages sur la dynamique de la langue sont proposés. Le basque est une langue à marquage casuel ergatif dominant. On étudie donc de quel type relève la langue dans chacun des domaines, syntaxique, sémantique et dans une moindre mesure énonciatif. Plutôt que d'une fonne de langue à "syntaxe accusative", on conclut qu'on a affaire à un parler sans véritable "pivot" dans les tennes de R. M. W. Dixon ou du moins à pivot peu marqué. Les correspondances entre fonctionnels casuels et rôles sémantiques, et les variations qu'on y relève, laissent supposer que le caractère plus ou moins motivé au plan sémantique du marquage casuel tend à s'affaiblir.

Arbaillestako 1.uberera Ergatibotasunari

-

hurbilt1.e bat

Lan honen xedea bikoitza da, nahiz, bereziki, Frantzian mintzo den zuberera izeneko euskal dialekto ahularen aldaera baten azalpen sinkronikoa izan. Euskalki edo dialektoarekiko hizkuntz ikerketak urriak dira, sarri labur eta zaharrak. Lan hau, haren oraingo lekukotasun bat da. Honela, bada, eta elkarren ondozka, hala fonetika eta fonologie nola izen- eta aditz-sintagmaren egitura aurkezten zaigu. Ikertzen dira, halaber, sintaxi-harremanen aiderazgailuak, perpausaren baitako korreferentzi harreman batzuk, aditzen baliotasuna ("argudiozko moduloa") aditzera emaniko eginkizun semantokoei dagokionez-, eta baita ibilbide diatetikoa ere. Azkenik, hizkuntzaren dinamikari buruzko argitasun batzuk proposatzen dira. Euskal hizkuntzak kasu-adierazle ergatibo nagusi bat du. Ikertzen da zein eratako motari dagokion honako esparruetatik bakoitza: sintaktikoa, semantikoa,

eta, hein ttipiagoan, enuntziatziozkoa. "Joskera edo sintaxi akusatibo"dun hÏzkuntza baino areago, egiazko "ardatz"ik gabeko mintzaira bat dugu, R. M. W. Dixon-ek darabilen tenninoaren arabera, edo urriki markaturiko ardatzarekin. Kasuzko funtzionalen eta eginkizun semantikoen arteko korrespondentziek, hala nola aditzera emaniko aldaketek, pentsarazten digute ezen kasu-adierazleak piano semantikoen duen izaera gutiz-gehiago motibatua ahultzerat jotzen duela.

El dialecto vasco suletino hablado en Arbailles

- Un enfoque

de la ergatividad

El objeto de este estudio es doble. Se trata sobre todo de realizar una descripcion sincronica de una variante del dialecto vasco suletino, un dialecto debilitado hablado en Francia. Los estudios lingüisticos referentes al dialecto son escasos, a menudo parciales y antiguos. Este trabajo representa por 10 tanto WI testimonio de su estado actual. Se presentan sucesivamente la fonética, la fonologia, la estructura dei sintagma nominal y dei sintagma verbal. Se estudian tambien los indicadores de relacion sintâctica, algunas relaciones de correferencia en la oracion, la valencia ("modulo argumentai") de los verbos en relacion con los roles semanticos expresados y el recorrido diatético. Se proponen aIgunas aclaraciones sobre la dinâmica de la lengua. La lengua vasca tiene un marcaje casual ergativo dominante. Se estudia a que tipo corresponde cada uno de los siguientes âmbitos, sintâctico, semantico, y en menor medida el enunciativo. Mâs que una lengua con "sintaxis acusativa" se tiene un hablar sin verdadero "pivote" segun el térrnino de R. M. W. Dixon 0 con pivote escasamente marcado. Las correspondencias entre funcionales casuales y roles semânticos y las variaciones constatadas permiten suponer que el carâcter mas 0 menos motivado del marcaje casual en el pIano semântico tiende a debilitarse.

The Basque Souletin

Dialect in Arbailles

-An

approach to ergativity

The purpose of this work is twofold. On the one hand and fIrst of all it is a synchronic description of a form of the Basque Souletin dialect, a weakened dialect spoken in the South of France. Linguistic works about this dialect are few, often patchy and old. Surveys of phonetics and phonology are presented, as well as the structure of the noun phrase and the verb phrase, case inflections and cross-referencing, 8

verbal valency ('module argumentaI') in connection with semantic roles, and diathetical constructions. Some illustrations oflanguage dynamics are given. On the other hand the type of ergativity in this subdialect is studied. Basque is rather ergative at the 'morphologicalleveI'. The subdialect of Arbailles is observed at syntactic, semantic and to a lesser extent enunciative levels. The conclusion is that one must speak of a kind of 'pivotless language' in R. M. W. Dixon's words rather than of a language with an 'accusative syntax' or at least of a weak pivot language. Correspondances between case frames and semantic roles, as well as their variations, show that the more or less semantically motivated character of case marking is weakening.

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A V ANT -PROPOS
L'ouvrage proposé est une version corrigée, allégée et parfois simplifiée de la thèse intitulée Description du basque souletin des Arbai/les - Etude de l'ergativité que j'ai soutenue le 6 juin 1998 à l'Université René Descartes à la Sorbonne. Il ne s'agit pas d'un ouvrage d'initiation au basque souletin ou d'une grammaire nonnative qui établirait le "bon usage" ou une nonne entendue comme un usage commun et courant dans la communauté bascophone souletine. On cherche ici non pas à dire comment il faut parler mais plutôt comment on parle basque en cette fin de XXe siècle dans une partie des Arbailles (Mendy, Aussurucq, Ordiarp), sans viser d'ailleurs à être exhaustif dans ce champ géographiquement plus réduit. Même au sein d'une communauté très restreinte, la diversité et la variation linguistiques sont grandes d'un certain point de vue. Ceci ne doit pas surprendre, surtout lorsqu'on a affaire à une langue transmise oralement, non enseignée à l'école, comme c'est le cas pour les bascophones d'un certain âge en Soule. Cette diversité n'empêche évidemment pas l'intercompréhension. C'est une description scientifique que l'on propose, avec des outils théoriques et méthodologiques issus du structuralisme, lequel vise depuis Ferdinand de Saussure et l'école de Prague à établir le fonctionnement des langues afm d'en dégager ce qui est systématique, la structure. Un travail de ce type est forcément incomplet, perfectible et peut contenir des erreurs. Malgré ses limites cette étude vient, me semble-t-il, combler un vide dans les études proprement linguistiques du dialecte souletin. Dans l'Introduction un point est fait sur les travaux d'intérêt linguistique portant sur le dialecte. Les limites et les objectifs, le cadre théorique et la méthodologie mis en oeuvre y sont également présentés. On évitera au lecteur les querelles entre courants, les divergences théoriques, de points de vue et d'objet d'étude, qui règnent dans la communauté des linguistes. On essaiera de définir clairement les termes techniques (le jargon) pour que la lecture ne soit pas trop rebutante. Le jargon assure une cohérence et une certaine précision à la description mais peut aboutir à l'hermétisme. Ces tennes, même rébarbatifs, sont indispensables. L'index en fin d'ouvrage pennet un retour sur un mot, une notion dont on a perdu le sens. On
. essaiera de faciliter la compréhension des exemples pour le non-bascophoneou le

bascophone n'ayant pas réfléchi aux constructions syntaxiques de sa langue en les présentant sous plusieurs fonnes (notation phonétique, unités linguistiques isolées, traductions en français courant et parfois littérale, orthographe basque). Concernant le problème plus technique du type d'ergativité du basque ms à jour ici au travers d'un parler souletin, je me dois d'avertir le lecteur non-spécialiste que le point de vue exposé est loin d'être majoritaire parmi les bascologues. n me semble toutefois utile et même nécessaire de le présenter. n se veut un élément

supplémentaire au débat. Le point de we que j'expose est appuyé sur de nombreux exemples. Nuancé, il fait appel à différents plans d'étude de la langue. Le débat, la diversité des éléments de discussion, la confrontation des argwnents sont nécessaires dans toute discipline scientifique. Il s'agit d'éviter les consensus non réévalués, l'adhésion sans réanalyse. On propose dans cet ouvrage une étude nuancée et détaillée de certains traits typologiques qui aideront à mieux classer cette fonne de basque, dans le cadre de la typologie telle qu'elle est conçue actuellement. C'est-à-dire la recherche dans des langues non apparentées de "régularités structurales qui pennettent de les subswner sous un même type, lequel sera considéré comme l'un des systèmes possibles satisfaisant aux conditions générales du fonctionnement du langage" 1. Au-delà d'un strict travail de linguiste et des résultats auxquels on parvient, je tiens à exposer en quoi cette étude s'inscrit plus ou moins directement dans quelques-uns des problèmes et enjeux actuels, et faire un plaidoyer en faveur des langues dites "régionales". Un premier point a trait à la valeur et à l'unicité des cultures propres aux différents groupes hwnains, construites autour de leur langue, principal instrwnent de communication. Il y a une part de singulier et d'universel dans chacune d'elles. A l'heure de la mondialisation des échanges économiques et culturels, de l'unifonnisation progressive qui en découle, l'étude de la plus ancienne langue vivante parlée en Europe de l'Ouest est une nécessité, un devoir, dans le cadre de la connaissance et de la valorisation du patrimoine linguistique français et européen. L'individu pour se construire harmonieusement a besoin en contrepartie de repères familiaux, locaux qui donnent sens au quotidien. Il s'agit de réévaluer les cultures régionales fondées en particulier, ceci est tout à fait remarquable dans le cas du basque, sur des langues spécifiques. La survivance du basque dans sa diversité dialectale est la preuve d'un attachement puissant du groupe social qui le transmet, qui dépasse largement un simple investissement symbolique. Si d'un côté on peut considérer qu'il y a une unité au travers des langues humaines qui matérialisent la capacité universelle de langage, de l'autre on constate une riche diversité parmi ces langues. La connaissance de cette diversité est nécessaire pour espérer mieux comprendre cette capacité universelle. Si les hommes ne parlaient plus qu'une langue, on n'en apprendrait que très peu sur eux au travers de cette langue unique. La diversité des langues est donc d'un grand intérêt, c'est une chance au plan scientifique. D'autre part une langue incarne la richesse intellectuelle de la communauté qui la parle. Les productions culturelles, intellectuelles sont liées à et parfois dépendantes de la structure de cette langue. C'est particulièrement vrai pour la poésie, le chant, la littérature. La connaissance des langues dans leur diversité est bien une nécessité.
1 Gilbert Lazard, L'approche typologique, La Linguistique, 1998,34, I, Paris, P.u.F. , p. 3. 12

Dans un cadre strictement linguistique, ce travail est utile à la dialectologie basque car on étudie une des formes marginales de la langue, au sens étroit du terme, du fait de son isolement géographique encore marqué à l'heure actuelle. Cette étude apporte une meilleure connaissance d'une variété périphérique. Le dialecte souletin en danger à l'extrémité nord-est du domaine basque nécessite des recherches urgentes à un moment où le devenir du basque se décide et se construit surtout au sud des Pyrénées, avec une uniformisation en cours inéluctable. Transmis jusqu'à il y a peu uniquement oralement, il est encore un lieu d'observation de l'usage des langues sans l'écriture ou plutôt où l'écriture n'avait pas une place prépondérante, même si le basque est actuellement de plus en plus utilisé dans des usages écrits diversifiés. Le ffançais a le quasi-monopole de l'écrit dans l'administration, l'éducation, la vie publique. Le souletin est réservé à la vie familiale pour les locuteurs natifs anciens, aux manifestations culturelles nombreuses. Son emploi est plus étendu chez les militants de la réappropriation de la langue. On a ici une illustration typique dans les situations de bilinguisme de l'opposition entre la "langue de la raison", le ffançais, et la "langue du coeur", le basque. Les souletinophones sont tous en effet bilingues à l'heure actuelle. En parallèle la non-transmission familiale du dialecte aboutit à une chute très rapide du nombre et de la proportion de bascophones en Soule. Cette non-transmission est le résultat de différents facteurs, la politique de laisser-faire des pouvoirs publics, le linguiste basque Koldo Mitxelena a pu dire que "laisser vivre, c'était laisser mourir", le souci d'intégration et de réussite sociale des bascophones, les contraintes de l'économie et son évolution, des motifs psychologiques plus subtils, etc. On n'avait pas conscience que le bilinguisme est une richesse et non un handicap. Il y a donc à l'heure actuelle menace à moyen terme sur l'existence même de cette forme de basque et nécessité d'agir. Cet ouvrage participe à sa mesure à la mise en oeuvre d'un des objectifs de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires: "la promotion des études et de la recherche sur les langues régionales ou minoritaires dans les universités. .. "2. On sait que les pouvoirs publics en France ont eu souvent des rapports difficiles avec les langues et cultures vernaculaires au long de l'histoire du pays. On pense à l'exposé de l'abbé Grégoire intitulé "Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue ffançaise" remis le 6 juin 1794 à la Convention ou il y a peu à l'avis du Conseil d'Etat précisant que l'adoption de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires se heurtait au tout récent principe constitutionnel selon lequel le français est la langue de la République3.
2 Page 78 du Rapport Langues et cultures régionales remis au Premier ministre par Bernard Poignant, 1998, Paris, La documentation française, 90 p. 3 La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires a été finalement signée par la France le 7 mai 1999 à Budapest. 13

Un des moyens d'essayer de stopper la chute de l'emploi de la langue est de l'enseigner. L'enseignement du basque s'est mis en place depuis une vingtaine d'années en Soule mais il n'a rien de systématisé comme c'est le cas au sud des Pyrénées. Le basque n'a pas de reconnaissance officielle en France. Le travail de description scientifique mené ici peut être utile à l'enseignement du dialecte. On sait en particulier grâce aux travaux de Joshua A. Fishman sur l'aménagement linguistique que la survie et la réappropriation des langues menacées est possible4. Il existe des procédures de réussite, à condition de respecter les étapes successives et de s'appuyer sur un diagnostic préalable rigoureux. On voit ici que le linguiste peut être un acteur à part entière dans la vie de la communauté. En conclusion on aura compris qu'il y a urgence face au dépérissement de la pratique des langues régionales et du basque en particulier, pour les chercheurs, pour les pouvoirs publics et pour la société civile, même si celle-ci est partiellement mobilisée en Soule. La responsabilité des pouvoirs publics est grande, comme celle des individus qui sont bien sûr les premiers concernés, les Basques en l'occurrence. Une des conditions pour protéger et promouvoir les langues menacées est de bien les connaître. L'ouvrage que vous avez entre les mains veut y contribuer modestement en ce qui concerne le basque souletin. Je remercie ici tous ceux qui m'ont aidé d'une façon ou d'une autre. Je pense à mon directeur de thèse, le Professeur Christos Clairis, aux membres du jury de soutenance Mmes Colette Feuillard, Karmele Rotaetxe, MM. Jacques Allières et Gilbert Lazard pour les nombreuses remarques pertinentes qu'ils ont pu me faire. Je pense à Karmele Rotaetxe à nouveau et à Georges Rebuschi pour l'aide précieuse qu'ils m'ont apportée pour la rédaction de la thèse, à Bernard Oyharçabal. Je remercie aussi, pour les informations qu'ils ont pu me donner concernant le souletin, Junes Casenave-Harigile, Jean-Louis Davant, Jüje Etchebame, Txomin Peillen, Ximun Peyran et pour les remarques faites à la lecture de la thèse Françoise Guérin et Jean-Baptiste Orpustan. L'Université René Descartes a apporté une aide financière à la publication. Je remercie enfm pour leur patience et leur disponibilité mes informateurs, en particulier la famille Etchebame-Harrixuri à Mendy, Jean-Pierre, Anne-Marie née Bédaxagar et Agnès Macé née Etchebame, Marie Etchebame originaire aussi de la maison Harrixuri, la famille Etchebame à Mauléon, Jean-Baptiste (t), Thérèse née Eppherre et Jean-Pierre, à Chéraute Maiana Estécahandy-Halbide née Coyos et ma mère Agnès Coyos née Etchebame. Que ceux que j'ai pu oublier me pardonnent.

4 Voir en particulier son ouvrage Reversing Language Shift, 1991, Clevedon (England), Multilingual Matters Ltd, 431 p.

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LISTE DES ABRÉVIATIONS ET SYMBOLES
t. Abréviations AB : ablatif ABS : absolutif ACC : accompli (perfectif) AD : adlatif Adj: adjectif AFF : affectation al. fém : allocutivité de familiarité féminine al. masc : allocutivité de familiarité masculine al. resp : allocutivité respectueuse ALLOC : indice allocutif AUX: auxiliaire COMP : subordonnant de complétive -la CONTR : contrôle DA T : datif DEM : démonstratif Déml : démonstratif de distance 1 Dém2 : démonstratif de distance 2 Dém3 : démonstratif de distance 3 DEST : destinatif (GENl +-tzat) DET : déterminant -a ERG: ergatif FUT: futur FVP : forme verbale à indice(s) de personne FVnonP : forme verbale sans indice de personne G EN : génitif GENt: génitif 1 en -(r)en GEN2 : génitif 2 en -(e)ko IN : inessif INA CC : inaccompli (imperfectif) INST : instrumental INT : interrogatif LOC : locatif MOT: motivatif (GEN 1+-gatik) N : nom, nominal NEG : négatif Npr: nom propre PART: partitif

PAS:
PLUR : PUI : POS : Pr : PROL: PROS: REL : RES: SAdj : SN : SOC: SV : TERM: V : 1: 2 masc : 2 fém :indice 2 resp : 4 : 5 : 3 : 3P :

passé pluriel puissance positif pronom prolatif (GENI +-toko) prospectif relateur en -(r)en ou -(e)ko résultatif syntagme adjectival syntagme nominal sociatif syntagme verbal terminatif verbe indice de première personne indice de deuxième personne masculine familière de deuxième personne féminine familière indice de deuxième personne respectueuse indice de "première personne du pluriel" indice de "deuxième personne du pluriel" indice de "troisième personne" indice de "troisième personne du pluriel"

.
? ??

.

2. Symboles

.
.

0:

-

(+)

. [] :

Il: +.

forme reconstituée forme agrammaticale forme douteuse, non admise par tous forme très douteuse, très difficilement admise signifiant zéro, forme nulle amalgame de monèmes s'oppose à notation phonétique partie de la phrase analysée rajout dans une citation notation phonologique présence d'un trait sémantique absence d'un trait sémantique

-

-

-

3. Visualisation des relations syntaxiques ~ : détermine, détermine directement -E- : est déterminé, est déterminé directement par ~ : détermine obligatoirement détermine par l'intermédiaire d'un fonctionnel obligatoire 1- f ~ . 16

-H>:

=> . 0:

implication réciproque ou actualisation est coordonné à détennine par apposition prédicat ou prédicatoïde

du prédicat

CHAPITRE 1

INTRODUCTION

1.1. OBJECTIFS,

THEORIE ET METHODOLOGIE

1.1.1. Objectifs de l'étude L'objet de ce sous-chapitre est de situer le travail proposé. Il s'agit d'une étude synchronique d'une fonne de basque parlée en France. Les approches diachronique, comparative transdialectale5 ou avec d'autres langues seront ignorées, même si des allusions occasionnelles seront faites. Elle vise à fournir des matériaux utilisables pour le dialectologue, le comparatiste ou le typologue, dans les derniers chapitres l'approche a d'ailleurs un caractère typologique marqué. La définition de l'objet étudié, une variété de basque, ou du moins sa localisation est donnée pages 53-54. La nécessité de descriptions pour une langue moyennement décrite comme le basque est évidente. Elle l'est encore plus pour un dialecte comme le souletin fréquemment cité mais pour lequel les travaux linguistiques sont peu nombreux, souvent anciens et partiels (voir p. 47 à 50). Par ailleurs le dialecte est menacé en ce sens que le nombre de locuteurs diminue constamment, le pourcentage par rapport au nombre d'habitants en Soule aussi. Et du fait de contacts de plus en plus développés avec les autres fonnes de basque, un rapprochement est en train de s'effectuer avec celles-ci (p. 53). On a donc ici une sorte de témoignage. Cette étude est avant tout descriptive. Elle pourra sur certains points viser à être explicative ou prédictive, mais ce n'est pas le but premier. Pour autant elle ne se veut pas exhaustive: il ne s'agit pas d'étudier une fonne de basque à partir de toutes les approches de la linguistique actuelle, les domaines d'étude sont en pleine diversification, les cadres théoriques aussi. Mais une approche même panoramique assez large de l'objet lui-même semblait nécessaire. Elle l'était dans l'objectif d'une caractérisation typologique de l'ergativité dans cette fonne de basque. Une première définition de la notion d'ergativité est donnée p. 26-29. La question du statut typologique du basque est loin d'être entièrement réglée de ce point de vue me semble-t-il, ni d'ailleurs celle de savoir ce qu'il faut prendre en compte pour établir une telle caractérisation. Celle-ci implique d'appréhender un grand nombre de phénomènes. Ils relèvent des domaines de la fonne phonique, de la syntaxe, de la sémantique et de l'énonciation (ces domaines sont présentés au chapitre 3 avec la place qui leur sera accordée). Ce n'est qu'une fois pris en compte l'ensemble de ces dimensions que l'on peut essayer de statuer. Afin de caractériser le parler basque étudié, on procédera par des études ponctuelles partielles de quelques domaines liant syntaxe et sémantique et / ou énonciation: indication des fonctions syntaxiques (chapitre 6), coréférence dans la subordination et la coordination

5 Pour une revue récente de particularités dialectales du basque et de points communs entre zones dialectales voir l'article Euskalkiak, gaur de Koldo Zuazo.

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(chapitre 6), lien entre marquage casuel et rôles sémantiques (chapitre 8), diversité des parcours diathétiques (chapitre 9). Une caractérisation typologique implique aussi une connaissance si ce n'est complète du moins assez large des points de vue théoriques et des études de terrain sur la question. Si on répète ce qui a déjà été dit, ce sera en connaissance de cause. On évitera ainsi de faire des "découvertes" déjà faites. Toute description relève d'un choix qui doit être motivé, d'une construction du linguiste. Par rapport aux travaux antérieurs qui ont surtout porté sur la phonétique, la phonologie et les paradigmes verbaux et nominaux du souletin (souvent de simples catalogues), la description qui suit est axée sur les relations entre les unités (syntaxe), les sens qu'elles véhiculent (sémantique des relations syntaxiques) et leur diversité. Elle sera explicite pour que même le non-bascologue s'y retrouve, elle ne s'adresse pas seulement au spécialiste à la recherche de faits nouveaux. Il y aura donc des banalités pour les bascologues généralistes ou connaisseurs d'autres dialectes. Pour savoir s'il y a spécificité, originalité, il faut d'abord étudier le domaine afin d'éviter les approximations ou pire l'insuffisance d'informations. On n'aura pas ici de données de seconde main. Mais l'objectif n'étant pas la comparaison transdialectale, ceci nécessiterait de connaître parfaitement toutes les formes du basque alors qu'il reste à faire dans ce vaste domaine, les particularismes du dialecte (archaïsmes, innovations) ou du parler étudié pourront être mis sur le même plan que les faits communs ou majoritaires dans la diversité du basque actuel.
1.1.2. Limites de l'étude

Un parcours aussi large, malgré les domaines non abordés ou très brièvement, ne peut souvent être qu'allusif. Il laisse insatisfait. On court le risque de ne rien apporter de nouveau. Au long de la présentation, j'indiquerai ponctuellement des sujets à approfondir: enquête, effort théorique, etc. Il s'agit de fournir des éléments de réponse, de faire des éclairages plus précis, plus systématisés, sur certains points pour statuer. Un travail individuel est par force limité, les études empiriques de terrain sont quantitativement réduites et les résultats obtenus à la merci de données non récoltées (du fait du petit nombre d'informateurs par exemple). De nombreux domaines de la linguistique ne sont pas étudiés pour euxmêmes. Ce sont en vrac: la prosodie (sauf l'accent et sa place), le lexique, la formation de mots '(composés, dérivés) ou "synthématique", les caractéristiques de l'oral, l'énonciation, la pragmatique, la dimension textuelle de la langue. Certains sont parfois pris en compte tout de même dans l'étude de la coréférence intraphrastique (6.6. ,6.7.) ou des parcours diathétiques (chap. 9), par exemple. Les grands plans d'étude sont présentés pages 105 à 107 : plans formels de la phonologie et de la syntaxe, plan de la sémantique et plan de l'énonciation. Il y a 22

des corrélations évidemment entre ces plans, ils ne sont pas séparés dans l'activité langagière. Mais pour mettre ces rapports en évidence, tout le monde s'accorde làdessus, il faut nettement distinguer ces points de vue au cours de l'analyse. Ceux-ci sont fondés par la théorie. Ils participent des procédures pour appréhender la complexité de l'objet à étudier. La description sera avant tout une description de la phrase et de l'énoncé. La phrase est "l'ensemble des monèmes qui sont reliés par des rapports de détermination ou de coordination à un même prédicat ou à plusieurs prédicats coordonnés"6 (la définition est syntaxique, tous ces termes sont définis au chapitre 3). L'énoncé est la réalisation sous forme d'acte langagier de phrases ou de séquences moins définissables, acte concret. On travaillera sur des énoncés ou des phrases construites contrôlées par les informateurs. C'est donc une linguistique phrastique qui est proposée, par force réductionniste puisque l'analyse tiendra peu ou pas compte du contexte et de la situation d'énonciation. 1.1.3. Cadre théorique On ne reviendra pas sur la nécessité maintes fois exprimée, de s'inscrire dans un cadre théorique précis, même pour une "simple" description. Tout discours sur la langue, toute activité scientifique, nécessite des concepts, un appareillage théorique, explicités, définis. La collecte de données implique un ensemble de concepts et d'outils pour dégager les faits et leurs propriétés, les organiser et pouvoir les comparer. Ce sont eux qui permettent de transposer et de généraliser. La théorie rend possible la description scientifique, même si elle n'est en relation avec les faits linguistiques que par l'intermédiaire de la description. Ceux-ci ne peuvent être appréhendés directement. L'appareil théorique s'appuiera sur le structuralisme fonctionnaliste tel que développé par et autour d'André Martinet. On intégrera par ailleurs dans les derniers chapitres des apports de la sémantique générale de Bernard Pottier, mais dans une perspective essentiellement sémasiologique. En effet, s'agissant d'une description, le parcours sera forcément sémasiologique, allant des formes au sens, et des unités linguistiques au concept. La démarche inverse sera adoptée dans quelques cas circonscrits: pour un "même" contenu informatif dégager la diversité des solutions linguistiques parasynonymiques ou des microsystèmes pour une catégorie sémantique donnée. Il ne s'agit pas de panacher, de synthétiser des théories mais d'en tirer profit là où elles semblent appropriées, efficaces. Tous les concepts ou notions ne seront pas exposés d'emblée, c'est au cours de l'étude que leur nécessité se fera jour. A côté des concepts, quelques principes seront posés au long des chapitres. Ils commandent le fonctionnement, la structuration linguistique et
6 André Martinet, Grammairefonclionnelledufrançais, p. 17.

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justifient l'étude. Ils s'appuient sur le concept de "pertinence" à tous les niveaux: pertinence communicative, pertinence distinctive (le phonème est l'unité distinctive, chapitre 2) ou pertinence significative (le monème est l'unité significative, chapitre 3). En effet fonne et sens sont liés, d'où la nécessité de mettre à jour la morphologie de la langue (les variations fonnelles sans valeur, voir page 87). Sans essayer de fonnaliser (cf. la logique ou les mathématiques), on cherchera à intégrer les phénomènes dans un cadre cohérent où les liens entre les domaines sont mis en valeur. La description des faits va amener à questionner la théorie lors de son application, à affmer certains concepts, à faire des propositions pour tenter de résoudre des difficultés (par exemple la mise en oeuvre des notions de modules argumentaI et casuel au chapitre 8 ou l'intégration dans le cadre théorique fonctionnaliste de la notion de rôle sémantique, page 107), à observer leur traitement dans d'autres cadres théoriques. Il y a donc va-et-vient entre théorie et description. Concernant l'objet d'étude, on le considérera comme le résultat d'une évolution au cours de son histoire. Le fait est bien connu, la coupe synchronique n'est finalement qu'une fiction nécessaire au descripteur, le système linguistique est une abstraction obligée. On gardera à l'esprit que cohabitent dans le système par nature non homogène des schémas (structures) productifs, d'autres en création, d'autres enfm figés et improductifs. La prise en compte de cette hétérogénéité et de cette instabilité a amené les linguistes fonctionnalistes à développer le concept de synchronie dynamique7. La dynamique de la langue s'imposera parfois au cours de la description, même si elle n'est pas le thème spécifique de la recherche. Elle s'imposera en particulier au travers de la variation observée soit chez un même locuteur, soit entre locuteurs du parler (membres d'une même famille par exemple), lors du travail d'enquête, de recueil de données. Ponctuellement des hypothèses sur les tendances dans la variation pourront être esquissées. Mais ces hypothèses ne seront pas effectivement testées de façon statistique ciblée avec un échantillon adéquat. 1.1.4. Méthodologie La théorie est associée à une méthodologie pour mener à bien la description. La méthodologie est constituée des instruments d'analyse: tests et manipulations. On citera la commutation, la permutation, le déplacement, la pronominalisation, la coordination, l'effacement, le changement de parcours
7 Pour une présentation du concept de synchronie dynamique d'André Martinet, on se reportera à ses nombreuses publications sur ce thème. On indique dans la bibliographie son demier article à ce sujet, La synchronie dynamique, et celui d'Anne-Marie Houdebine, Pour une linguistique synchronique dynamique. Elle y distingue la dynamique synchronique, liée au facteur temps, de l"'épaisseur synchronique" liée aux autres variables, p. 20.

24

diathétique (passivation, réflexivisation, ...), l'adjonction d'éléments et les contretests du type "peut-on dire ceci ?". Savoir ce qu'on ne peut pas dire (avec les réserves concemant ces impossibilités) est nécessaire au descripteur (comme aux locuteurs). Ceci sera nuancé par le fait qu'il peut y avoir des degrés dans la (non)acceptabilité. En tout cas la connaissance non conceptualisée de sa langue par l'informateur est essentielle (même si ses jugements doivent être regardés avec prudence, en les distinguant de ses représentations), à côté de celle du linguiste et des données des corpus authentiques. Le corpus de travail est un corpus ouvert, construit, pas seulement constitué de textes oraux authentiques puisque, c'est un lieu commun, un corpus fermé n'est représentatif que de ce qu'il contient. Le souletin n'est pas, fort heureusement, une forme dialectale parlée par quelques rares "survivants". Les contre-tests, les traductions surtout ont posé un problème en ce sens que certains informateurs peuvent calquer leur réponse sur le modèle français: seule la syntaxe est correcte mais la production peu ou pas plausible, le degré d'acceptabilité bas (l'utilisation du basque par t'enquêteur a donc pu être utile). Le travail d'enquête doit permettre d'évaluer si telle production est courante, idiolectale ou pourquoi pas un hapax. Un locuteur pense dire ou ne pas dire ceci ou cela, les enregistrements sont parfois de bonnes preuves de réalisations qu'il estime ne pas faire partie de son idiolecte. Des exemples en dialectes non-souletins ont été soumis aux informateurs. L'écoute ou la participation à des conversations a fourni aussi des matériaux. Des textes écrits enfin ont permis de relever d'autres formes usuelles. Mais ici encore l'exhaustivité n'est pas possible du fait de la nature même du langage. La présentation des résultats et la démarche pour y arriver s'appuient sur des exemples (authentiques ou pas, mais tous contrôlés). Je souligne une règle de base que j'ai essayé de respecter: se garder de généralisations a priori ou de s'appuyer sur un ou deux exemples maximum. "Les exemples doivent être nombreux et variés pour deux raisons. D'une part, pour que leur variété permette de bien cemer la propriété soumise à examen... D'autre part, ...parce qu'ils doivent prendre en compte toutes les conséquences réfutables de la proposition soumise à
examen... "8.

On essaiera d'être attentif aux définitions des termes employés. La terminologie sera si possible constante et univoque, sauf si une difficulté de description amène à la modifier pour être plus adéquate ou si la définition du terme doit être reformulée pour être opératoire. Ce qui n'empêchera pas qu'il y ait des généralisations a priori, des principes implicites ou des notions non définies dans ce travail, à mon insu.

8 Milner dans Introduction à une science du langage, 2.1. Exemple et expérimentation, p. 116. 25

1.2. QUELQUES POINTS DE VUE ANCIENS L'ERGA TIVITÉ ET LE BASQUE 1.2.1. Introduction: ergatif

ET ACTUELS

SUR

une dérmition minimale de l'ergativité, le marquage

Dans ce sous-chapitre est donné un panorama partiel des approches de ce que l'on s'accorde d'une façon générale à appeler la "construction ergative". C'est une étape préliminaire obligée à un travail de description d'un parler d'une langue dite "ergative" comme le basque. L'objectif n'est pas de confTonter systématiquement toutes les hypothèses ou théories Ge ne connais pas tout ce qui s'est écrit sur le sujet). Mais l'approche sera, je l'espère, suffisante pour étudier utilement dans mon propre cadre théorique le parler souletin des Arbailles. On parlera de construction ergative quand le déterminant nominal d'un verbe référant à une entité seule, un participant unique (PU) détermine ce verbe par l'intermédiaire de la même indication que celle qui marque la détermination par un nominal d'un verbe à deux déterminants nominaux, quand ce nominal réfère au "patient"9 (P) (l'entité la moins puissante des deux en présence). Soit en schématisant:

.

Construction

ergative:

PU

=P

C'est le cas du déterminant nominal aüzo "voisin" qui réfère au participant unique PU en (I) et au patient P en (2). Il détermine le verbejin "venir" en (I) et ileusi "venir" en (2). L'indication est identique dans les deux exemples et de forme nulle: c'est le fonctionnel casuel absolutif (ABS, de forme nulle 0).
(I) aisu(w)a '9t&n da

Aüzo- a jiten da. voisin+DET+ABS (0) venir+INACC 3ABS+être Litt. "Le voisin venant il est". "Le voisin vient". (2) âitak aisu(w)a ikhusten dv A ita-k aüzo- a père+ERG voisin+DET+ABS 3ERG (0) ileus-ten voir+INACC

(0)

dü. 3ABS+avoir+

9 Par "patient" ou "non-agent" on entendra, sous réserve d'une défmition plus adéquate, l'entité animée ou pas qui est affectée ou effectuée par le comportement auquel réfère le verbe ou tout autre monème. Je parlerai aussi de "thème", à partir du chapitre 8, lorsque l'entité n'est pas affectée par le comportement.

26

Litt. "Papa le voisin voyant il l'a" . "Papa voit le voisin". . Si le participant unique a la même indication que le déterminant qui réfère à 1"'agent"IO (A) (l'effectuant, l'entité la plus puissante des deux en présence) parmi les deux déterminants d'un verbe, la construction est dite accusative. Construction accusative: PU

=A

Dans les traductions en français, on remarque que le nom "voisin" est préposé au verbe quand il indique le participant unique et postposé au verbe quand

il indique le patient. En français, langue dite "accusative", PU

::;:.

P et PU = A

puisque le nom référant à l'agent est préposé au verbe comme celui référant au participant unique. Dans ce type de langue à marquage positionnel on peut considérer que les deux déterminants sont marqués, dire que "c'est l'agent qui est marqué" est réducteur. "Agent" et "patient" sont des étiquettes commodes pour des "macro-rôles sémantiques" qui seront précisés au chapitre 8. L'indication de la fonction peut se faire par l'intermédiaire d'un monème spécialisé (qu'on appellera le "fonctionnel") comme en basque, par la position respective des déterminants par rapport au prédicat verbal ou par la forme même des déterminants. On peut retrouver ces deux types de traitement dans le syntagme verbal au travers des indices de personne (voir au chapitre 6)11. Cette définition s'appuie sur l'identité formelle de l'indication de la détermination: les langues doivent distinguer les événements à deux entités impliquées de ceux à une seule et les deux entités conjointement impliquées entre ellesl2. On remarque qu'elle relève des plans syntaxique et sémantique. Elle implique la prise en compte de deux structures: celles à un et deux déterminants de deux types de prédicats verbaux différents. Elle laisse entendre qu'il n'y a qu'un type de prédicat verbal à deux déterminants et qu'une marque possible pour le déterminant matérialisant le participant unique, ce qui est inexact en basque; qu'il y a correspondance biunivoque entre les rôles sémantiques et les indicateurs de
10 Par "agent" on entendra, de même, l'entité animée ou pas qui effectue le comportement auquel réfère le verbe ou tout autre monème, ou la cause volontaire ou pas de ce comportement. Je distinguerai ensuite au chapitre 8 l'agent (+ CONTR, animé) de l'auteur (- CONTR, animé), de la cause ou de la force (- CONTR, inanimée). CONTR signifie qui contrôle le comportement. On conserve les guillemets dans ce chapitre pour rappeler ce manque de précision dans la définition. Il Dans le cas d'indices de personne dans le syntagme verbal (SV), dans la construction ergatice l'indice matérialisant le PU a la même forme pour une même personne que celui matérialisant P si A et P sont relayés dans le SV par un indice. Ou ils sont à la même place ou seuls PU et P sont repris dans le SV. 12 A côté des types accusatif et ergatif, on a un autre grand type de langue dit "actif'. Dans ce type une forme d'indication est réservée aux déterminants agentifs ("actifs"), une autre à ceux non agentifs ("inactifs"). Les participants uniques sont partagés de même en actifs et non actifs. 27

fonction, ce qui ne se vérifie pas non plus13. Tout ceci sera discuté au fur et à mesure de l'étude. L'identité formelle peut être avérée avec les déterminants nominaux et pas avec les indices, et inversement. Le marquage ergatif des nominaux est prototypique en basque, mais non généralisél4. Dans le syntagme verbal il n'est pas généralisé. Les systèmes syntaxiques des langues dites ergatives sont divers, les constructions ergatives qui y apparaissent aussi. Aucune langue connue n'est totalement "ergative". De même on peut déceler des traits d'ergativité dans les langues accusatives. Selon l'usage on appellera absolutif (ABS) l'indicateur de fonction du déterminant nominal des prédicats verbaux ayant pour référent le "patient" ou le "participant" unique dans le cas de la construction ergative. On appellera ergatif (ERG) celui du déterminant nominal référant à l"'agent". Ceci ne préjuge pas du rôle sémantique du participant unique qui peut avoir un rôle agentif ou pas. On a donc de façon économique deux indicateurs pour trois déterminations syntaxiques. Une seule marque pour indiquer les trois déterminations ou pas de marque ne permettraient pas de les distinguer, sauf si le contexte ou la situation facilitent l'interprétation. Deux marques peuvent suffire car PU ne peut se trouver dans la même proposition que A ou P pour un même prédicat verbal. Si l'indication est identique pour les trois déterminations, je parlerai de marquage "neutre" et de marquage "disjoint" si l'indication est différente pour chacune des déterminations 15.

Marquage ergatif

\:..J

R

A (ergatif)

o

= absolutif

Marquage accusatif

\j

A
P (accusatif)

o

= nominatif

13 Les termes déterminant nominal, prédicat verbal, indicateur de fonction ou fonctionnel sont explicités au chapitre 3, celui d'indice de personne page 224. Entité, événement, puissance, concepts de Pottier (Sémantique générale), sont utilisés pour la première fois page 164 et définis au chapitre 8. Le terme participant est situé par rapport à celui d'actant et d'argument page 288. 14 On a en effet un groupe de verbes à deux déterminants nominaux (verbes biargumentaux) avec lesquels celui qui réfère à l'''agent'' a le fonctionnel casuel absolutif (ABS, de forme nulle) suffixé et celui qui réfère au "patient" a un autre fonctionnel casuel sauf celui d'ergatif. On a aussi des verbes à un seul déterminant nominal avec le fonctionnel casuel ergatif (ERG, -k). Ceci sera présenté au chapitre 8. 15 Terminologie de Lazard dans L'actance, p. 31 et 34.

28

Les réalisations de ces deux fonctionnels en basque sont zéro (0) pour l'absolutif et -[k] pour l'ergatif. Théoriquement, et en accord avec la définition, on pourrait aussi avoir le déterminant nominal référant à l"'agent" avec une indication de signifiant zéro et ceux référant au participant unique et au "patient" avec une marque identique non nulle. Ce type de marquage n'est pas attesté16. Ici aussi en basque, de façon économique, le participant unique n'ayant pas à être distingué, la marque est nulle (0). Cette définition minimale est largement admise par les linguistes. Elle ne préjuge pas de points de vue très différents sur l'ergativité dans les langues, en basque en ce qui nous concerne. Cette formulation est lourde afin de ne pas assimiler syntaxe et sémantique: déterminant syntaxique et rôle sémantique du référent. Ce n'est pas l'''agent qui porte le cas ergatif' mais le nominal qui le matérialise dans l'énoncé. 1.2.2. La théorie passive La théorie de la passivité du verbe dans les langues ergatives (langues dont une partie plus ou moins importante des constructions syntaxiques vérifient la définition ci-dessus) est le premier point de vue non impressionniste sur ce type de langue. Depuis le milieu du XIXe siècle il a été largement dominant chez les linguistes jusqu'aux années soixante]7. Il s'appuie sur les formes observables mais de façon partielle et sur leur traduction dans les langues d'Europe occidentale (langues accusatives). La totalité des bascologues n'était pas partisan de cette théorie. Des bascophones natifs comme Lafitte s'y étaient opposés. En 1956 Naert, autre linguiste non passiviste, optait pour une "valeur génitive" de l'ergatifl8. Soit à peu près pour l'exmple (2) "Il y a vision du voisin de la part de papa", le verbe transitif basque étant selon lui un nom d'action (à rapprocher de la notion de "prédicat d'existence", voir ci-après). Voici en bref l'argumentation des "passivistes" . . Les fonctionnels casuels (marquage casuel) Constatant l'identité formelle Gavel écrit: "les emplois essentiels du nominatif sont de servir soit de sujet d'un verbe intransitif, soit de complément
D'après Dixon, Ergativily, 1994, p. Il. 17 Dans la bibliographie comme exemples de contributions "passivistes" de bascologues sont indiqués Schuchardt, Gavel (1930, Quelques observations sur la passivité du verbe basque), Uhlenbeck (1948, La langue basque et la linguistique générale) ou Lafon, qui dans un de ses derniers articles écrivait encore: "La théorie dite "passive" du verbe transitif basque... est proche de la vérité", p. 332 de Ergatif et passif en basque et en géorgien. Mais en 1972 dans Current Trends in Linguistics 9, p. 1763, il abandonnait la traduction passive des énoncés transitifs. Oyharçabal signale: "aujourd'hui cette théorie a peu de défenseurs (voir cependant, en dehors du domaine basque, William 1987 et Bittner 1988)" dans Structural Case... , p. 310. ]8 Le verbe basque est-il passif?, p. 47. 29 "1 ]6

direct d'un verbe transitif; ces deux fonctions... n'en font d'ailleurs qu'une... Dans la langue basque, en effet, le verbe transitif est toujours pensé passivement... le mot qui en français serait le complément direct du verbe transitif est en basque le véritable sujet"19. Une même marque (0) ne pouvait indiquer deux fonctions syntaxiques différentes ("sujet intransitif' et "objet"). Cette identité de forme se retrouvait dans l"'accord verbal". Deux marques différentes (0) et -[k] ne pouvaient indiquer la même fonction syntaxique ("sujet intransitif' et "transitif'). Pour coller aux formes le "sujet" des constructions transitives ne pouvait être que l'objet sémantique, d'où la nécessité d'une traduction passive. On remarquait aussi dans le même sens que comme dans le passif des langues accusatives occidentales, c'est le déterminant référant à l'''agent'' qui est marqué: "le cas transitif... indique... l'auteur en tant qu'instrUment"20. . Les deux auxiliaires Pour prendre en compte l'existence de deux auxiliaires entrant dans des constructions distinctes, izan "être" et surtout *edün "avoir" seulement employé avec des verbes dont l'une des déterminations est indiquée par le cas ergatif, Gavel postule qu"'il y a en basque deux sortes de verbes: les uns sont intransitifs, les autres... se comportent à la manière du verbe passif latin ou roman"21. *Edün est alors traduit par "avoir été" et non "avoir". Ceci est abusif, l'équivalent d"'avoir été" existe aussi en basque, cf. ex. (4). Prenons l'exemple écrit suivant de Martinet: Gizonak zaldia ikhusi du "L'homme a vu le cheval"22. Dans la traduction monématique (découpage en unités significatives) qu'il propose, on trouve des réminiscences de la théorie passive. Le "mot à mot" suivant est donné: "par [pour -k ERG] l'homme le cheval vu a (été)". Été est mis entre parenthèses, en effet il n'est pas présent dans l'énoncé. L'auxiliaire dans cet exemple est *edün "avoir" et non izan "être"23. En voici le découpage monématique : (3) Gizon-ak zaldi- a ikhus-i d-u. homme+DET+ERG cheval+DET+ABS (0) voir+ACC 3ABS+avoir+ 3ERG (0) "L'homme le cheval vu il l'a" . Le fonctionnel casuel ergatif suffixé à gizon interdit l'interprétation "le cheval a vu l'homme". Traduire l'ergatif "par" implique en français obligatoirement une construction passive qui ne correspond pas à la construction basque en (3). En
19 Grammaire basque, tome l, chap. Il, p. 12. 20 Uhlenbeck, La langue basque... ,p. 71. 21 Observations sur la passivité du verbe basque, p. 4. 22 Syntaxe générale, p. 179. 23 Ainsi Lafitte observait: "Si les Basques n'ont qu'une manière de concevoir le verbe, comment se fait-il qu'ils aient senti le besoin de deux auxiliaires da [izan] et du [*edün], et que le second serve précisément quand dans les autres langues on emploie un verbe transitif?" (Pour ou contre... , p. 268).

30

miroir un locuteur de langue ergative pourrait traduire l'équivalent du latin (langue à marquage casuel accusatif) vir equum vidit par "l'homme au cheval a vu " et non "l'homme a vu le cheval", au mis pour l'accusatif latin. De plus comme Dixon le souligne, il y a une autre différence entre une construction passive et une construction ergative (active) : "a passive tend to focus on the state which the referent of the underlying 0 NP is in, as a result of some activity", la seconde "focusses on the activity and the role of the agent"24. La conception passive s'accompagnait parfois de jugement de valeur sur les "cultures primitives", les "mentalités archaïques", "les catégories grammaticales, reflet des mentalités", "la passivité, le fatalisme dans ces sociétés où l'agent est caché" ... 1.2.3. Au-delà de la théorie passive: années soixantes, soixante-dix approches structuralistes des

A partir de la fin des années 50, une évolution positive dans l'approche de l'ergativité apparaît. Elle rejette plus ou moins nettement le dogme de la passivité des constructions transitives basques, mais sans s'en dégager totalement. La non-existence d'un passif Pour mettre en doute la conception passiviste Michelena observait, en s'appuyant sur un des principes du structuralisme: "Il ne paraît pas très sûr de dire... que la construction basque est en réalité passive: cela n'a aucun sens de parler d'un passif qui n'a pas un actif à quoi s'opposer". Mais l'objection ne tient pas car il notait peu après que le basque "dispose d'une espèce de voix passive"25. En linguistique générale on sait que la diathèse passive est optionnelle. C'est une construction dite "marquée". La construction ergative, elle, est obligatoire (hors choix diathétique justement). Plusieurs "parcours diathétiques" sont possibles dans le dialecte, même s'ils ne sont pas assimilables à ceux des langues accusatives, ni dans la forme, ni dans les emplois, ni dans la fréquence. Ainsi "le cheval a été vu par l'homme" peut se traduire tout à fait normalement en souletin, actuellement26. Une des solutions est celle en (4), même si la traduction par la construction active type (3) est plus courante. Dans ce tour passif si le fonctionnel casuel du "complément d'agent" reste l'ergatif comme dans la construction active, un monème à valeur résultative (RES) est suffixé au prédicat verbal, la forme izan "été" est alors effectivement réalisée et l'auxiliaire change, izan et non *edün.

.

24 Ergativity, 1994, p. 216. 25 Etre basque, p. 251 et 252. 26 Lors de l'étude des diathèses dans le parler sera présentée.

les constructions

possibles,

leur fréquence

et leur valeur respective

31

(4) samâi-a gis6n-a-k ikhus-ik isân d- a cheval+DET+ABS (0) homme+DET+ERG voir+(ACC+RES) été 3ABS +être Zamaria gizonak ikusirik izan da. "Le cheval a été vu par l'homme". Litt. "Le cheval par l'homme vu (résultatif) été il est". . Le "prédicat d'existence" et le prédicat verbal "non-orienté" En 1960 Lafon s'était opposé dans l'article L'expression de l'auteur de l'action en basque à Martinet. Ce dernier deux ans plus tôt estimait que le basque "ignore le syntagme sujet-prédicat et... construit régulièrement ses énoncés par détermination successives d'un prédicat d'existence"27. L'exemple (3) devait être rendu par "il y a (eu) vision du cheval par l'homme". Ceci ne prenait en compte que les indicateurs de fonction et pas la structure du syntagme verbal. Le verbe basque "ignore la catégorie de voix... L'action y est présentée en elle-même, SANS ORIENTATION PAR RAPPORTAUX PARTICIPANTS... Le postulat d'absence de "28. diathèse amenait à poser la "non-orientation du verbe basque". Cette conception se retrouvera alors chez de nombreux linguistes dans leur étude de langues ergatives (G. N'Diaye, C. Tchekhoff: ...). Citons C. Tchekhoff: "En construction ergative, d'une façon générale, la syntaxe du prédicat avec son premier déterminant ne spécifie pas la direction dans laquelle se fait l'opération, seule est exprimée leur implication l'un avec l'autre"29. Dans le même esprit Brettschneider relie "lack of an active-passive distinction" et "properties of participant (and topic), omissibility, scrambling and focus prominence"30. Bossong également parle de neutralité du verbe et d'absence de diathèse en basque31. L'absence de "sujet" Dans sa réponse à Lafon, Mat1inet estimait que "dire que le basque ignore le syntagme sujet-prédicat revient à dire qu'il n'y a pas en basque de sujet" (Le sujet comme... , p. 75). S'appuyant sur l'existence de verbes "déponents" (verbe à un seul déterminant avec l'ergatif), il concluait que "le radical nominal sans désinence ne saurait être considéré comme un sujet" (le déterminant à l'absolutif), p. 78. La confusion de la syntaxe et de la sémantique Un des aboutissements est la confusion syntaxe ou forme du fonctionnel et sémantique pour caractériser la construction ergative: "Dans un énoncé à un seul participant, c'est le non-agent qui est exprimé, et non l'agent"32. Cette affmnation

.

.

27 La construction ergative... , p. 215. Les pages indiquées sont celles de l'article repris dans La linguistique synchronique, p. 211-227. 28 Ibid. , p. 221. 29 Auxfondements... ,p. 42. 30 Typological Characteristics of Basque, p. 376-377. 31 Ergativity in Basque, 371-372. 32 C. Tchekhoff, Aux fondements... , p. 28. 32

est induite par l'identité formelle avec l"'objet" des constructions transitives. Mais au plan sémantique le participant unique avec un procès à verbe en izan peut avoir le rôle sémantique dlllagent", dans le sens d'avoir l'initiative, de contrôler l'activité: "monter" ou "parler" en basque par exemple (voir chapitre 8). On a aussi des constructions en *edün "avoir" à un seul déterminant avec l'ergatif suffixé, les verbes "déponents" déjà cités. Page 193 de Aux fondements... C. Tchekhoff était d'ailleurs plus nuancée pour le basque: avec "les verbes qui ne sont susceptibles de prendre qu'un participant, c'est alors l'agent marqué qui est normalement inacceptable" . A partir de l'identité formelle une deuxième déduction est faite: on pose une hiérarchisation sémantique et fonctionnelle propre aux langues ergatives. "Conformément à l'économie linguistique, la présence d'un terme marqué n'est pas obligatoire... 1) il s'en suit que l'agent est, d'une façon générale facultatif, c'est une expansion; 2) quand il est présent, il apporte donc une information plus étroitement spécifique que son correspondant non marqué"33. Comme nous le verrons les choses ne sont pas aussi simples. Les liens entre formes, syntaxe et sémantique ne se mettent pas à jour aisément. Il n'y a pas de relations biunivoques entre ces plans. Sans détailler observons que concernant 1) en basque llllagent" est obligatoire dans les constructions transitives en *edün. Il n'y a pas choix. Il est parfois même seul réalisé dans les emplois absolus de verbes, les omissions d'arguments à rôle de "patient". Concernant 2), l'étude du flux informatif dans les textes (oraux ou écrits) montre que l'apport d'information nouvelle ou "plus spécifique" n'est pas directement lié à la fonction syntaxique ou au rôle sémantique du référent, même s'il y a des correspondances.

. Le "complément

de premier degré" ou "constituant

obligatoire"

N'Diaye observait que parmi "les compléments qui sont représentés par des indices personnels" en basque, celui qui est non-marqué (fonctionnel ABS) "présente la particularité de figurer dans tous les énoncés à prédicat verbal"34. Elle le nomme "complément du premier degré". Ceci amènera Martinet, par exemple, à poser ensuite l'existence d'un sujet syntaxique en basque, la fonction sujet étant une fonction obligatoire, matérialisée par le déterminant à l'absolutif.
1.2.4. La dissociation "morphologie ergative" l "syntaxe ergative"

Depuis une vingtaine d'années une distinction est faite au sein de théories diverses chez les linguistes anglo-saxons entre "morphologie accusative ou ergative" et "syntaxe accusative ou ergative". La "morphologie" du basque est "ergative" si on compare les exemples (1) et (2) ci-dessus ou bien (3), Gizonak zaldia ikusi du, et (5) :
33 C. Tchekhoff, ibid. , p. 27. 34 Structure... , p. 59. En 6.4. nous verrons que ceci est mis en doute par certains bascologues.

33

(5) Zaldia joan da. 3ABS+être cheval+DET+ABS (0) aller+ACC "Le cheval est parti (allé)". Le nom référant au participant unique en (5) et au "patient" en (3), zaidi "cheval", a suffixé le même fonctionnel absolutif (0). Celui référant à l'agent" a le fonctionnel ergatif suffixé (-k). Chez ces auteurs la "morphologie" concerne les relations dans la phrase simple ou la proposition: l'indication des fonctions (marquage casuel), l"'accord verbal", l'ordre des "mots"... La "syntaxe" concerne les relations, la coréférence dans les phrases complexes (subordination) et les phrases coordonnées... Mais les faits relevant de la première sont tout aussi syntaxiques que ceux relevant de la seconde, dès l'instant où, mettant en relation des unités significatives, ils véhiculent du sens. On ne peut tenir pour non pertinent le marquage casuel par exemple et le reléguer simplement au chapitre des formes (expression phonique ou graphique). En effet l'indication des relations syntaxiques entre unités significatives est typiquement un phénomène qui relève de la syntaxe. D'autre part même comme nous le verrons à tel fonctionnel ne correspond pas systématiquement tel rôle sémantique, c'est bien aussi en partie par contraste, par différence oppositive entre les nominaux' et leur indication de fonction sur l'axe syntagmatique que l'interprétant reconstruit le sens. Par opposition à l'exemple (3), (6) signifie "Le cheval a vu l'homme". (6) Zaldi-a-k gizon-a ikus-i d-u 3ABS+avoir cheval+DET +ERG homme+DET+ABS voir+ACC +3ERG(0) La dissociation morphologie I syntaxe est nécessaire à la description mais dans le cadre théorique dans lequel je m'inscris, elle ne se situe pas à ce niveau. Au-delà de ces divergences terminologiques et théoriques, il est certain qu'une étude de l'ergativité dans une langue particulière doit prendre en compte l'ensemble de ces phénomènes "intrapropositionnels" et "interpropositionnels" avant de statuer. On ne peut se contenter d'enregistrer le type de marquage casuel dans la phrase "active" pour qualifier typologiquement une langue. 1.2.5. Dixon On se basera sur l'ouvrage Ergativity (1994), l'auteur estimant l'article du même nom de 1979 "out-of-date", p. XV. Je traduis de l'anglais. Dixon part de trois "relations primitives": S "sujet intransitif', A "sujet transitif', 0 "objet transitif' (cf. participant unique PU, agent A et patient P utilisés ici). Les langues traitant de façon identique S et A dans les règles de combinaisons de propositions sont dites "SIA pivot", celles traitant de façon identique S et P sont dites "S/O

34

pivot", p. Il. Dixon distingue la notion de "sujet", pour lier les relations de S et A en "underlying structure", et celle de "pivot", pour décrire les équivalences syntaxiques dans les combinaisons de propositions. Il utilise les distinctions "morphologie ergative / accusative" et "syntaxe ergative / accusative" présentées au paragraphe précédent. Il n'applique pas les qualificatifs "nominatif', "accusatif', "absolutif', "ergatif' aux langues, plus rares, dans lesquelles le marquage se fait sur une base sémantique à chaque occurrence du verbe et non selon une contrainte relevant de la syntaxe. Les relations A et 0 sont "assignées" sur une base sémantique liée au sens prototypique du verbe, p. 6-7. Pour rendre la diversité de l'indication des fonctions dans les langues, S est subdivisé en Sa et So' si la langue distingue par le marquage les participants uniques (ceci sera utile pour décrire le basque). S'il n'y a pas choix avec un verbe donné, on a un "Split-S system". Si le marquage est lié au sémantisme, on a un "Fluid-S system". La "catégorie universelle de sujet" est définie sémantiquement puisqu'elle regroupe A et S, c'est-à-dire les nominaux "qui réfèrent aux fonctions qui peuvent être des agents qui initient ou contrôlent", p. 125. Subject n'est donc pas ici une notion de syntaxe. A, S et 0 sont des "fonctions sémantico-syntaxiques universelles", p. 124, ce qui est moins clair et rappelle la difficulté évoquée cidessus à dissocier syntaxe et sémantique. "Seulement quelques langues travaillent en termes de pivot, et ce sont celles-là qui peuvent être caractérisées comme "accusatives" ou "ergatives" (ou un mélange des deux) au niveau syntaxique dans la proposition", p. 144. Au chapitre 6 j'essaierai de montrer que le parler souletin semble ne pas relever d'un tel regroupement, il ne fonctionne pas systématiquement avec un véritable "pivot" unique dans la subordination ou la coordination. Dixon alors élargit la problématique de l'ergativité sur deux plans. 1) Le "pivot syntaxique" peut non seulement recouvrir la coordination et la subordination "mais aussi les dérivations à l'intérieur d'une proposition simple (focalisation, négation et interrogation)... relativement peu de langues ont été étudiées au niveau syntaxique", p. 179.2) "... nous devons regarder au-delà de la syntaxe, la structure du discours", p. 177. "La plus importante tâche des futurs travaux sur "comment certaines langues sont ergatives d'une certaine façon et d'autres pas" est d'examiner le profil sémantique et pragmatique-discursif de chacun des types de langues et d'étudier la façon dont cela détermine... son profil grammatical", p. 219. Dans cette perspective de recherche la tâche reste immense, même pour une langue "moyennement" décrite comme le basque.
1.2.6. Quelques autres approches récentes en bref

Les points de vue évoqués seront plus ou moins discutés au fur et à mesure à partir du chapitre 6. Je n'en fais donc pas ici une présentation critique.

35

.

Rebuschi : Structure de l'énoncé en basque. En 1982, Rebuschi observe à

propos des différentes approches de l'ergativité que "les entités (qu'elles soient considérées comme primitives ou qu'elles soient construites) qui relèvent du système de représentation sont de nature soit sémantique (agent contre patient, ...), soit syntaxique (sujet ou objet "profonds"...), soit mixte", p. 291. Plutôt que le système S, A, 0 de Dixon (1979), il utilise deux "primitives A et 0 non hiérarchisées syntaxiquement (mais sémantiquement distinctes)" avec effacement possible, p. 352-353 et 399. "... toute structure intransitive est en fait construite sur .la base d'un schéma abstrait qui est fondamentalement binaire", p. 353. Quelles que soient les théories, leur degré d'abstraction, les niveaux hiérarchisés ou pas d'analyse, on retrouve sous une forme ou une autre une constante: la construction à deux déterminants ("actants", "arguments", "places", ...) comme point de départ. Une troisième entité comme S (intransitif) ou D (datif de Fillmore) ne permet pas selon Rebuschi "de décrire les faits basques avec précision", p. 399. Pour notre part nous avons vu que l'introduction de Sa et So aide à mieux couvrir les données. Par ailleurs il conclut que "le basque n'est donc ergatif que de manière très limitée: seule la morphologie l'est fondamentalement, les phénomènes de syntaxe et de coréférence étant essentiellement neutres ou non-orientés", p. 348. . Bossong : Ergativity in Basque. Ce point de vue est assez proche de celui de Bossong pour lequel en basque "il n'y a pas de syntaxe ergative ou accusative grammaticalisée. Ce qui est non marqué est neutre. L'interprétation sémantique des constructions neutres dépend largement de la probabilité pragmatique... ", p. 341. . Lüders : The Souletin Verbal complex. "La structure de la syntaxe est neutre... plusieurs tests sur le souletin ont montré que, à cause de l'orientation neutre de la composante verbale, l'effacement et l'identification ne sont pas liés à un participant particulier", p. 3 et 4. Les points de vue qui suivent sont très différents. K. Rotaetxe. En 1978 à la fin de sa thèse Estudio estructural... K. Rotaetxe dégage le caractère de sujet en basque tant du déterminant à l'ergatif que de celui référant au participant unique, ceci en s'appuyant sur l'article de Keenan, Towards a Universal Definition of "Subject of'. En ce sens, elle annonce le point de vue qui posera que la syntaxe du basque est accusative. B. Levin: On the Nature of Ergativity. Cette thèse de doctorat est une applicàtion des thèses de Marantz à diverses langues dont le basque, p. 290 à 360, et en particulier de son Ergativity Hypothesis "pour rendre compte des régularités dans l'expression des arguments à rôles agent ou patient", p. 3635. Le système de marquage casuel du basque n'est ni accusatif, ni ergatif car il distingue par le fonctionnel, parmi les verbes à un seul argument, les verbes "inaccusatifs" des

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35 Marantz Alec P. , On the Nature of Grammatical Relations, 1984 (1981, Ph. d. dissertation), Cambridge, M. I. T. Press, ouvrage dont je n'ai pas pris connaissance. Selon l'''hypothèse ergative" on a les correspondances suivantes, dans les langues accusatives: agent-sujet / patient-objet, dans les langues ergatives : agent-objet / patient-sujet.

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verbes "inergatifs", p. 333 (voir au chapitre 8). Dans son approche théorique les "sujets intransitifs" à l'absolutif du basque sont tous, en structure profonde, en position objet ("objet sous-jacent"). Le basque est pour B. Levin une langue accusative malgré sa "morphologie". Ortiz de Urbina: Parameters in the Grammar of Basque. Approche générativiste s'appuyant sur la théorie du Government and Binding ("gouvernement et liage") mais aussi sur l'approche de B. Levin. L'auteur cherche à démontrer que si la "morphologie" du basque est ergative ou mieux "ergative étendue", sa "syntaxe" est entièrement accusative: "la morphologie ergative n'a pas de pertinence dans l'organisation syntaxique du basque" p. 39. Les faits étudiés éventuellement "rebelles" sont ramenés à ce schéma dans le cadre de la théorie chomskyenne. Oyharçabal Structural Case and Inherent Case Marking: Ergaccusativity in Basque. Par le néologisme "ergaccusativité" Oyharçabal désigne les constructions à "morphologie ergative" et "accusativité syntaxique" comme celles du basque. C'est une tentative de prise en compte de l'ensemble des différentes constructions actives basques en liant sémantisme, nombre d"'arguments" du verbe et fonctionnel. L'ergatif serait un cas "inhérent", assigné par le verbe et l'absolutif un cas "structural", assigné en structure profonde. L'absolutif n'est pas un cas sur le même plan que l"ergatif ou le datif, il peut correspondre au "nominatif' ou à l"'accusatif': le cas 0 est un cas par défaut syntaxiquement bivalent36. Voir la difficulté qu'il posait aux "passivistes". Selon l'auteur il y a un semantic split ("scission sémantique") en basque avec les verbes intransitifs puisque certains de ces déterminants uniques ont l'absolutif suffixé mais d'autres l'ergatif, selon le monème verbal (comme déjà signalé, cf. l'hypothèse inaccusative aussi). Dans cet essai Oyharçabal s'appuie en particulier sur Barriers de Chomsky (1986) et les concepts générativistes tels que pro. D'autres approches comme celle de Du Bois et qui n'ont pas porté sur le basque seront aussi évoquées pages 391 et 392. Cet auteur s'appuie sur la structure discursive des énoncés, la visée énonciative, le flux informatif pour dégager des liens privilégiés entre le participant unique et l'unité matérialisant l'entité à rôle de "patient". Ceci est un trait d'ergativité.

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1.2.7. La conception accusative de la syntaxe du basque A l'heure actuelle pour la majorité des bascologues, généralement générativistes ou prenant à leur compte les conclusions de ces derniers, la construction ergative est un phénomène "morphologique superficiel" ("morphologie casuelle" et "verbale") et trompeur. La syntaxe du basque, elle, est accusative. Et ceci serait définitivement établi. On peut partir de Heath pour le
36 Notion d'Objet... ) p. 67.

37

basque et d'Anderson en général. Ce dernier écrit: "La morphologie est un indicateur trompeur des fonctions syntaxiques dans les langues ergatives"37. Citons quelques bascologues. Salaburu : "Au niveau syntaxique tout pris en compte le basque est nominatif-accusatif'. Vu sa "morphologie" et sa "syntaxe", "il faut le classer dans les langues actives-inactives"38. Abaitua et Trask: "Mais nous ne voyons pas de raison d'exagérer cette unicité [celle du basque] en postulant, sur la base de quelques idiosyncrasies morphologiques, une organisation syntaxique radicalement différente de celle des langues européennes plus familières... .La

syntaxe du basque reste aussi solidementaccusative que celle de l'anglais"39.

Un des objectifs de ce travail sera d'essayer de montrer les limites de ce consensus, de tenter de vérifier s'il ne s'agit pas d'une affirmation dogmatique à rapprocher de celle, en son temps, sur la passivité du verbe transitif basque, laquelle était induite par une prise en compte partielle des données. Lors de l'appréhension d'un phénomène on peut être tenté de privilégier certaines données, certains faits, de les unifier ou au contraire de mettre en valeur leur hétérogénéité, leur diversité. Pouvoir généraliser et ramener à un modèle simple est une aspiration du linguiste. Mais une généralisation abusive peut amener à confondre ponctuel (isolé), partiel, majoritaire et systématique. Les exemples visant à établir une certitude en linguistique doivent être nombreux et diversifiés pour couvrir de façon adéquate le champ à étudier et les conséquences de la propriété affirmée. Sinon on en reste à la conjecture. La présente étude incitera à être plus nuancé. Comme dit page 21 on diversifiera les approches de la notion d'ergativité, pour tenter de comprendre le conditionnement des faits. 1.3. PRESENTATION INFORMATEURS DE LA LANGUE, DU DIALECTE, DES

1.3.1. La langue basque Je serai bref sur les généralités concernant la langue basque car elles ont été largement exposées dans des travaux récents à caractère scientifique ou des ouvrages de vulgarisation. Je présenterai plus largement le dialecte souletin qui a suscité peu de recherches. Il me semble bon de signaler le synthème souvent cité Euskaldun, "qui a le basque", par lequel les Basques se désignent. Il est un signe de l'importance qu'ils accordent à leur langue. Celle-ci n'est pas une abstraction: "Etant donné le continuum d'intercompréhension et la spécificité du mode
37 On the Notion of Subject... , p. 1 J. 38 Euskara, hizkuntza ergatiboa ote da ? , p. 43 J. 39 Accusativity in Basque... , p. 400.

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d'expression basque par rapport aux langues et dialectes environnants, on peut poser qu'il existe... une langue basque"40. Typologie - Parenté génétique Si la question de savoir si une langue est plus ancienne qu'une autre n'a pas grand sens, toute langue provient d'un état antérieur de langue, son ancienneté dans une région peut être parfois établie. Dans le cas du basque le témoignage des historiens et géographes de l'Antiquité, les recherches toponymiques, onomastiques convergent: le basque n'est pas la plus vieille langue d'Europe de l'Ouest mais la plus ancienne in situ, encore vivante41. Le basque est isolé au plan typologique (c'est la seule langue ergative en Europe de l'Ouest) et pour beaucoup isolé aussi au plan génétique. Seule langue non indo-européenne de cette partie de l'Europe, elle représente "le vieux fonds linguistique que l'invasion de populations "étrangères" parlant des langues dites "indo-européennes" a entièrement submergé au ne millénaire avant notre ère"42. Selon Michelena, il n'a pas été prouvé que le basque a une parenté génétique avec une quelconque langue43. Les langues ergatives les plus proches se rencontrent dans le Caucase (plan typologique). Il a été rattaché toutefois récemment par Michel Morvan à un grand ensemble eurasien et par Merritt Ruhlen à la famille dite "déné-caucasienne", très dispersée dans le Monde. Quant aux éventuels parents (plan génétique), ce serait selon ce dernier auteur la famille caucasienne, le burushaski au nord du Pakistan, la famille sino-tibétaine et la famille na-déné en Amérique du Nord. Les dialectes Ce qui frappe d'abord c'est l'extrême variété dialectale. Celle-ci peut s'expliquer par des raisons historiques, le Pays Basque a rarement constitué un Etat ou royaume indépendant, et géographique. La contrée est très morcelée et les communications jusqu'à il y a peu faiblement développées. Ceci pose des problèmes d'intercompréhension. Michelena souligne que si ces divergences paraissent grandes pour un locuteur natif, elles sont très petites pour un comparatiste44. Le nombre de dialectes varie de six à huit selon les linguistes. Ce sont d'ouest en est le biscayen, le guipuzcoan, le haut-navarrais au Sud, le labourdin, le bas-navarrais et le souletin, ces trois derniers en territoire français. Dans l'article Euskalkiak, gaur Zuazo a proposé tout récemment une mise au point avec six zones dialectales: au sud des Pyrénées Mendebalekoa [l'occidental] avec

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40 Rebuschi, Structure... , p. 6. 41 Michelena, Etre basque, p. 227. 42 Allières, Manuel... , p. 8. 43 Voir par exemple L'euskaro-caucasien, article dans lequel il estime que l'hypothèse de la parenté avec les langues du Caucase n'est pas prouvée (p. 1414-1437, Le langage, 1968, sous la direction d'André Martinet, La Pléiade, Paris, Gallimard). 44 Lengua cornun y dialectos vascos, 1981, A.S.J U. , XV, San Sebastiân, p. 295.

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Carte complétée d'après celte de K. Zuazo dans Euskalkiak gaur, F.L. v., p. 230.

la Biscaye, l'Alava et une petite partie du Guipuzcoa, Erdialdekoa [le central] avec la majorité du Guipuzcoa et la Navarre occidentale, Nafarrera [le navarrais], Ekialdeko nafarrera [le navarrais oriental] avec le roncalais disparu et le parler en danger de Zaritzu, au nord des Pyrénées Nafar-Lapurtera [le navarro-Iabourdin] et Zuberera [le souletin] (voir carte ci-jointe). Allières observe que pour les formes dialectales basques "les grandes isoglosses et les grandes aires dialectales s'identifient... grosso modo aux limites provinciales"45. De plus sous la houlette de l'Académie basque ou Euskaltzaindia une koiné se met en place, euskara batua, "le basque unifié". Celui-ci est utilisé dans l'enseignement, les médias et l'administration des deux régions autonomes d'Espagne: l'Euskadi (Alava, Biscaye et Guipuzcoa) et la Navarre, le basque y a un statut de langue officielle au côté du castillan. On a donc ici la création d'une nouvelle variété de basque. Une situation contrastée Sur une population de 2 884 000 habitants en 1988 (91 % dans l'Etat espagnol) on évaluait à environ 600 000 les bascophones, dont 80 000 dans la partie française (Sü Azia, Enquête socio-linguistique..., 1989 pour ce dernier chiffre). Si l'existence même de la langue n'est pas menacée, la pratique de la langue a décliné de façon variable en fonction des régions et à des époques différentes. Au Pays Basque Nord (Iparralde) c'est à partir du début du:xxe siècle que "la masse des ruraux, soit la grande majorité de la population basque, entre directement dans la modernité... (et) que le rapport de l'euskaldun à sa langue devient douloureux... sa double appartenance linguistique... se traduit... par l'intériorisation du statut d'infériorité du basque face au fTançais". Et ainsi "le Pays Basque est parvenu à un stade où la transmission passive du basque est en voie d'épuisement"... (mieux nommée "transmission parentale"). "On n'a jamais si peu pratiqué le basque et à la fois tant désiré le faire"46. Il faut espérer que les efforts tant institutionnels (surtout au Pays Basque Sud, Hegoalde) que privés assurent la pérennité de cette langue qui a su résister à l'indoeuropéanisation de l'Europe et à la romanisation de la région. Ils devront pallier la transmission familiale défaillante.

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1.3.2. La Soule et le dialecte souletin historique

: situation

géographique

et

La province de Soule est la plus orientale et la plus élevée des sept provinces basques. D'une superficie d'environ 800 km2, elle occupe la vallée du "gave" (nom du torrent dans les Pyrénées occidentales), le Saison, en basque Ühaitza ou Üheitza. Les massifs montagneux culminent à 2000 m (pic d'Orhy, 2017 m). A l'ouest se trouve la province basque de la Basse-Navarre et au nord et à
45 Manuel pratique de basque, p. 91. 46 Francis Jauréguiberry, p. 8 et 9 de Le basque à l'école maternelle et élémentaire, Octobre 1993, CNRS, Université de Pau et des Pays de l'Adour, 49 p.

41

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Carte complétée d'après celle de Le Pays de Soule, p. 9.

l'est le Béarn où est parlé le dialecte occitan gascon béarnais (voir carte ci-contre, d'après Le pays de Soule, Pierre Bidart, page 9). Au sud se trouve la région basque espagnole du Roncal où le dialecte a disparu depuis peu. Dans sa plus grande longueur, d'Aroue à la frontière, el1emesure 38 km, dans sa plus grande largeur, du col d'Osquich à Esquiule, 27 km. La Haute-Soule, Basabürüa, est la partie montagneuse, au sud. Puis vient en suivant le cours du gave une région de collines avec le massif des Arbailles (lieu de l'étude). Enfin la plaine, bordée de collines s'élargit au nord, en Basse-Soule, dite Pettarra47. La Soule administrative comprend 35 communes dont 29 classées en "zone de montagne" : 19 dans le canton de Mauléon, 16 dans celui de Tardets. La Soule historique, elle, comprenait 43 communes. Certaines appartiennent maintenant au canton de Saint-Palais, d'autres à des cantons béarnais. La province était divisée en trois messageries: Haute-Soule, Arbailles et Basse-Soule, chacune divisée à son tour en dégairies, el1es-mêmes en paroisses. Les recherches archéologiques effectuées en Soule montrent que "les hommes du début de l'Age des métaux ne vivaient pas dans des isolats mais étaient ouverts aux innovations technologiques et aux différents courants culturels"48. Parmi les peuples d'Aquitaine, province des Gaules, cités par les auteurs romains on trouvait les Sibyl1ates, Sibulates ou Sibuzates qui occupaient la vallée de la Soule actUel1e. Quelques siècles plus tard la Soule (Subola49, première mention au début du VIle siècle, Sole dans l'édition de 1760 de la Coutume) a fait partie du duché de Vasconie, auquel appartenait aussi Pampelune, la Basse-Navarre et le Labourd. "...la Soule n'a appartenu aux seigneurs béarnais que pendant 4eux courtes périodes... de 1086 à 1103; ensuite une quarantaine d'années au XVe siècle"50. El1e est passée sous domination anglaise au début XIIe siècle pour finalement être rattachée à la couronne de France au début du XVIe siècle. La Coutume de Soule due à un édit du roi du 5 mars 1520 sera rédigée en gascon. Au début du XVIIIe siècle encore "le pouvoir politique appartient à tous les Souletins, qui expriment leur volonté dans une assemblée générale, les Etats de Soule". Celleci était constituée de deux assemblées: le Grand Corps avec la noblesse et le clergé, et le Silviet dont faisait partie tout le reste de la population sans exception. On avait là une fonne de démocratie directe. Cette organisation originale "permet à

47 Sur dix informateurs interrogés en 1994 dans mon entourage, tous ayant plus de 60 ans, un seul connaissait le terme Pettarra (pourtant référencé dans le dictionnaire de Lhande par exemple, de pe "dessous"). Une informatrice utilise [pe(ârak] pour désigner les Souletins de la région de Chéraute, Barcus. Tous connaissaient le terme BasabÜTÜa. 48 Dominique Ebrard dans Le Pays de Soule, Textes réunis par Pierre Bidart, p. 68. 49 Jean-Baptiste Orpustan propose à titre d'hypothèse l'étymon suivant: *zubelo "lieu de bois noirs", p. 148 de Toponymie basqlle (1990, Presses Universitaires de Bordeaux, 1991, 196 p.). 50 P. 151 de La Coutume de la Sollie, Texte gascon de l'édition de 1760 (1993, Traduction, notes et commentaires par Michel Grosclaude, Saint Etienne de Baïgorry, Editions Izpegi, 164 p.).

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