LE PARTENARIAT EURO-MÉDITERRANÉEN VU DU SUD

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Le processus de partenariat euro-méditerranéen étale ses manquements au grand jour, et confirme à l'échelle méditerranéenne l'hégémonie de la logique libérale de développement et la prédominance des échanges marchands sur d'autres types de relations. La démocratisation des Etats, la coopération scientifique, la question des migrations, l'élargissement européen vers l'Est, le conflit israélo-palestinien constituent quelques-uns seulement des principaux écheveaux qu'il s'agira de démêler pour progresser dans une véritable dynamique d'intégration régionale respectueuse du droit au développement.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296163607
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CENTRE TRICONTINENT AL

Le partenariat euro-méditerranéen vu du Sud
Sous la direction de Bichara KHADER

Centre Tricontinental Louvain-la-Neuve
L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9
L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

Directeur François HOUT ART Rédacteur adjoint
Carlos T ABLADA

Rédacteur en cbef
Bernard DUTERME

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BULA ESCOBAR (Colombie), Suzy CASTOR (Haiti), Voravidh CHAROENLOET (fhaIlande), Bernard FOUNOU- TCHUlGOUA (Cameroun), Pablo GoNZALFZCASANOV A (Mexique), Franz HINKELAMERT (Costa Rica), Cristiân P ARKERG. (Chili), Abraham SERF ATV (Maroc), K. SUNDARAM Alejandro SERRANOC. (Nicaragua), Paul SINGER (Brésil) Jomo (Malaisie), Do THAI DONG (Vietnam)

Rédaction & administration
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Éditions
CENTRE TRICONTINENT AL

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Diffusion
CENTRE TRICONTINENT (Belgique) AL Suzanne HUMBERSET, CEDIDELP (France) Charles-André DDRY, CODIS (Suisse) Pierre BEAUDET, ALTERNATIVES(Canada) Centres associés FORUM DU TIERS MONDE (Dakar), CETIM (Genève), CRESFED (port-au-Prince), CASC (Managua), FUNDE (S. Salvador), Focus FOR GLOBAL SOUTH (Bangkok)

Appui financier
DIRECTION GÉNÉRALE DE LA COOPÉRATION RÉGION WALLONNE (Belgique) INTERNATIONALE (Belgique),

Graphisme SIGNÉLAZER(Bruxelles, Belgique)

@ L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0239-2

Sommaire
Éditorial Quel partenariat, avec quels peuples? 5

Bichara Khader Le partenariat euro-méditerranéen: le processus de Barcelone, une synthèse de la problématique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 13 BicharaKhader Les nouveaux accords entre l'Union européenne et les pays arabes. . . . .. 41 Bichara Khader La privatisation dans le Monde arabe: un remède miracle? 53

Ridha Gouia Le partenariat dans le secteur agricole en Tunisie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 65 Ridha Gouia Les flux d'investissements directs étrangers dans les pays sud-méditerranéens. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 81
Khalid Se/ckat Réussir le partenariat euro-méditerranéen: réformes économiques et coopération Sud-Sud. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 101

Ali fi. Baya & Ghazi Ben-Ahmed L'élargissement européen vers l'Est et ses implications pour la région MENA. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 115 Bachir Hamdouch La migration dans le partenariat euro-maghrébin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 133

Abdelkader Djeflat Le réseau Maghtech d'intégration des sciences et des technologies au Maghreb. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 149 Samir Amin Faillite du partenariat euro-méditerranéen.
Documents Erwan Lannon Le partenariat euro-méditerranéen:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 179

éléments d'une analyse juridique.

.. 187

Manifeste final de «L'Autre Sommet» méditerranéen. . . . . . . . . . . . . . . .. 231 Abstracts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 239

Les auteurs

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Bichara Khader (Palestine) CERMAC, Centre d'Études et de Recherches sur le Monde Arabe Contemporain, Département des Sciences de la Population et du Développement de l'Université Catholique de Louvain Place des Doyens, 1 B-1348 Louvain-la-Neuve (Belgique) Tél. 010/47.39.26 - 47.35.23 - 47.39.35 Fax: 010/47.28.05 -E-mail: Khader@dvlp.ucl.ac.be Ridha Gonia (Tunisie) Email: ridha.gouia@fsegt.mu.tn Khalid Sekkat (Maroc) DULBEA, Université Libre de Bruxelles, C.P 140, 50 avenue Roosevelt, 1050 Bruxelles, Belgique. Tel: 32-2-650.41.39 - Fax: 32-2-650.41.23 - E-mail: ksekkat@ulb.ac.be Ali H. Bayar (Maroc) DULBEA, Université Libre de Bruxelles, C.P 140, 50 avenue Roosevelt, 1050 Bruxelles, Belgique. Tel: 32-2-650 4115 - Fax: 32..2-649 9510. E-mail: Ali.Bayar@ulb.ac.be; Internet: www.ecomod.net Ghazi Ben-Ahmed (Maroc) EcoMod, Avenue Georges Bergman, 110, B- 1050 Bruxelles Tel: 32-477-87 52 84 - Fax: 32-2-6499510. Email: Ghazi.benahmed@medateams.belgonet.be Bachir Hamdouch (Maroc) INSEA, Rabat, Maroc Abdelkader Djenat (Algérie) Réseau MAGHTECH (Maghreb Technologie) Faculté des Sciences Économiques de l'Université de Lille 1. Samir Amin (Égypte) Forum du Tiers Monde, B.P. 3501 Dakar, Sénégal Tel: 221-821.11.44 - Fax: 221-821.11.44 - E--mail:ftm@syfed.refer.sn Erwan Lannon (France) Institut Européen de l'Université de Gand, Gand, Belgique.

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La Méditerranée constitue un ensemble géographique, économique, politique et culturel très ancien. Parfois cela s'est manifesté partiellement, parfois plus globalement. Il fut un temps où l'Europe constituait une périphérie du Monde arabe [Samir Amin, 1987]. Depuis l'expansion de l'économie capitaliste, c'est ce dernier qui forme une périphérie de l'Europe. Si aujourd'hui on parle de partenariat, comme l'a fait la Conférence de Barcelone, c'est que la conscience de cette réalité est vivante. Encore faut-il se demander ce qu'il en e.sten réalité et quelles en sont les conditions? En effet, la restriction du partenariat aux riverains de la Méditerranée constitue déjà une fragmentation du Monde arabe, qui englobe plus que cette réalité géographique.

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I. Des rapports économiques
Dans l'idée actuelle du partenariat, c'est la perspective économique qui prédomine. Elle s'inscrit dans la ligne même de la construction de l'Union européenne née en tant que marché commun et de sa politique extérieure. Plus précisément encore, elle relève d'une philosophie proche du dogme libéral, telle qu'elle a été développée dans le Traité de Maastricht. On se rappelle, en effet, que ce dernier défmit la coopération européenne au développement, comme une incitation à entrer dans l'économie de marché, ce qui pour l'économiste américain de l'école de Chicago et prix Nobel, Milton Freedman, signifie l'économie capitaliste. Que peut apporter d'original un partenariat qui reprend les termes de l'OMC ? Il n'est donc guère étonnant de voir afftmlé que le libre-échange est la clef de la prospérité, sans prendre en considération l'inégalité entre les partenaires. Or, la réciprocité est une condition essentielle pour qu'un tel système puisse fonctionner sans entraîner un phénomène de domination d'une économie sur l'autre. L'expérience de l'ALENA, qui établit une zone de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique a bien montré que les maillons faibles en subissent à court et

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moyen terme les principaux effets négatifs: disparition massive des PME, accroissement du chômage, diminution des salaires réels, concentration des entreprises, etc. Les rapports économiques en Méditerranée portent en eux cette même logique. Ils se construisent sur un déficit chronique pour les pays tiers méditerranéens. Il est affmné souvent que le rôle de l'Europe est de favoriser un développement capitaliste «rhénan», c'est-à-dire, contrairement au capitalisme américain, plus soucieux des aspects sociaux et humains. En réalité, quand il s'agit des politiques concrètes vis-à-vis des pays tiers méditerranéens on ne voit guère de différences. En effet, les conditions imposées par les Organismes fmanciers internationaux (FMI, Banque mondiale) sont similaires à celles de l'ensemble des économies dites émergentes: Programmes d'Ajustement structurel (PAS), réduisant la dimension des États, favorisant les privatisations, dérégulant les rapports de travail, orientant l'activité économique vers les exportations, suppression ou diminution de l'inflation et souvent dévaluation de la monnaie. Si certains effets macroéconomiques de ces mesures ont été bénéfiques, les effets sociaux ont été catastrophiques, comme les institutions internationales elles-mêmes commencent à le reconnaître. Face à la diminution des aides publiques, on pourrait croire que les investissements extérieurs pourraient prendre le relais. Sans prétendre qu'ils soient néfastes dans un processus de développement, il faut rappeler que leur but n'est pas d'abord de favoriser le développement du pays où ils s'investissent, mais comme le rappelait Robert Reich, l'économiste de Harvard, d'être rentables. On ne peut donc pas construire le développement de manière prioritaire sur les IDE. Ces derniers ne peuvent intervenir que de manière complémentaire, en application d'une politique générale, qui tienne compte des besoins des populations et de perspectives à long terme. Pour le moment ils sont majoritaires dans le secteur pétrolier, les institutions fmancières et la téléphonie en fonction des besoins de l'Europe. En effet, ce qui caractérise les orientations actuelles, tant des milieux économiques privés que des institutions publiques, c'est surtout le court terme. Dans cette perspective, les avantages d'un partenariat sont immédiats pour la zone européenne et seulement à long terme pour les autres et encore, dans la mesure où des mesures d'accompagnement permettront de réduire les conséquences destructrices (chômage, fuite des cerveaux, etc.). Les perspectives à court terme sont généralement absentes. Cela se manifeste, par exemple, dans le domaine des transferts de connaissance et de formation et dans le développement technologique [Jacques Brasseul, 1999]. Sur le plan écologique, il en

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est de même, avec de graves destructions des régions côtières, à cause d'une politique de construction de barrages - parfois dans des conditions dangereuses encouragée par de grandes fIrmes européennes [Marcelle Genné, 1999]. Depuis la chute du mur de Berlin, les pays que l'on appelle les PECO, c'est-à-dire l'Europe orientale, font une sérieuse concurrence à la Méditerranée du Sud. Les investissements y sont plus importants, même si les échanges économiques avec l'Europe de l'Ouest sont moins importants que ceux avec la Méditerranée et l'ensemble arabe. Seule une politique européenne cohérente pourrait rétablir un équilibre, que le partenariat, tel qu'il a été réalisé jusqu'ici, n'est guère capable d'atteindre. Or, nous touchons ici au problème de la sécurité. En effet, cette dernière a été omniprésente quand il s'agissait de l'Est, mais elle semble être moins prise en compte dans le cas de la Méditerranée. Or, le lien entre un développement économique stable et la sécurité dans cette zone, si proche de l'Europe, est central. Enfm, la compétition américaine se fait déjà sentir dans ce partenaire naturel de l'Europe [Améziane Ferguene et Ezzedinne Ben Hamida, 1999]. Dans plusieurs pays, les investissements américains bénéficient de la faiblesse européenne, ce qui ne peut que renforcer les déséquilibres régionaux, alors que la seule manière de contrer une mondialisation hégémonique est de renforcer les pôles régionaux. Le partenariat méditerranéen est stratégique dans ce domaine, même si actuellement il se réalise dans une philosophie économique néolibérale très semblable à celle d'Outre-Atlantique.

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II. Les aspects sociaux et culturels Par rapport à la croissance démographique, le rythme de développement de la Méditerranée du Sud est trop faible. Par contre, entre la fm du siècle et l'an 2025, la population du Maghreb passera, selon les prévisions, de 63 à 142 millions de personnes [P. Whatelet, 1998, 7]. Cela pose évidemment une série de problèmes internes, mais aussi externes. Créer des postes de travail, assurer un développement technologique permettant de rencontrer les défis de l'avenir, assurer les services de base à une population plus nombreuse, respecter les normes d'un développement durable. Voilà quelques enjeux d'un véritable partenariat. Car, comme le dit René Gendarme, de l'Université de Nancy, n'a-t-on pas oublié en défmitive qu'il n'y a pas d'économie qui ne soit politique? [René Gendarme, 1999]. C'est bien le cas des

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orientations prises par la Conférence de Barcelone, dont après cinq années, il faut faire l'évaluation. Mais, il n'y a pas que le facteur interne. Il y a aussi les migrations vers l'extérieur. Et là, l'Europe est concernée au premier chef. Il ne sera pas possible d'établir simplement des barrières toujours plus sévères pour résoudre le problème. C'est par tous les moyens et en courant tous les risques que des jeunes en quête de travail et de moyens d'existence vont continuer à traverser la Méditerranée. Or, selon les derniers chiffres des Nations unies, l'Europe doit s'ouvrir à l'immigration si elle veut conserver un équilibre social entre les générations. L'intérêt est donc bilatéral. D'une part, un développement accéléré et durable des pays du Sud de la Méditerranée pourra freiner le courant migratoire et de l'autre une immigration planifiée et ordonnée permettra à l'Europe de surmonter sa crise démographique et d'enrichir sa diversité culturelle. On ne peut passer sous silence certains aspects culturels et l'exacerbation d'un radicalisme nourri par des rapports inégaux. Celuici se greffe sur les diverses formes de fondamentalisme religieux, fruit de l'imposition d'une culture mondialisée et expression d'une réaction identitaire. Les conséquences sont profondes et elles peuvent mener à des conflits internes graves, sans parler de l'incidence que cela peut avoir sur les rapports internationaux. La question migratoire mériterait évidemment une analyse plus approfondie, car elle continue à susciter dans les opinions publiques. européennes des formes plus ou moins affirmées de rejet. Là aussi un partenariat contribuant à créer des conditions sociales et culturelles favorables serait une initiative positive.

III. Les aspects politiques Ceci nous amène à poser des questions directement liées au champ politique proprement dit. La première est celle de l'intégration de la région au Sud de la Méditerranée. Une intégration entre les divers pays ou groupes de pays du Sud méditerranéen permettrait une meilleure valorisation des politiques économiques. Elle leur assurerait aussi une plus grande puissance de négociation. Cela pourrait avoir aussi une incidence sur le facteur sécurité, qui reste dans bien des cas une préoccupation majeure. Il y a évidemment le cas d'Israël, source d'un déséquilibre fondamental et face auquel l'Union européenne devrait jouer un rôle plus actif afm de mettre fm à une occupation militaire des territoires arabes qui dure depuis 1967. Mais dans bien d'autres cas,

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l'Europe pourrait encourager des initiatives inspirées des exemples que l'on retrouve également ailleurs, tels le Mercosur, ou l'ASEAN. Toujours sur le plan de la sécurité, un rapprochement avec les efforts tentés pour organiser une Sécurité européenne, permettrait d'éviter une extension éventuelle de l'OTAN, expression et instrument, pour la majorité des Arabes et des Méditerranéens, de l'hégémonisme américain. Seul un véritable partenariat euro-méditerranéen fondé sur la concertation et la compréhension des intérêts mutuels et sur une sécurité euro-méditerranéenne coopérative, négociée, non-militaire pourrait créer en Méditerranée un espace de sécurité commune et de prospérité partagée. Des paragraphes précédents, il découle que le partenariat euroméditerranéen, pour nécessaire qu'il apparaisse, est un pari sur le futur car il bute sur de nombreux écueils et contradictions [Bichara Khader, 1997]. La Conférence de Marseille, tenue en novembre 2000 sous présidence française, a offert la démonstration la plus éclatante des lenteurs du processus de Barcelone, voire de ses contradictions. En effet, force est de constater que cinq ans après Barcelone, certains accords n'ont pas encore été ratifiés (Accord U.E.-Égypte) et d'autres sont encore au stade de la négociation ou de la pré-négociation (avec l'Algérie, la Syrie et le Liban). Quant au fmancement MEDA, 26 % ont été réellement engagés, ce qui atteste, si besoin est, la bureaucratie tatillonne et inefficiente de la Commission. Sur le plan culturel, l'échec est encore plus flagrant: aucune initiative audacieuse n'a été prise pour lutter contre la méconnaissance réciproque. Le saupoudrage du fmancement d'une multitude de projets répondait davantage au souci de ne mécontenter aucun État qu'à la nécessité d'endiguer le racisme ordinaire qui tend à qualifier les partenaires sud-méditerranéens de «trouble-fête» en raison soit des migrations clandestines, soit des débordements potentiels des instabilités sud-méditerranéennes sur les territoires européens. La signature de la Charte de stabilité pour la Méditerranée a été, quant à elle, renvoyée aux calendes grecques. L'absence d'initiative européenne pour mettre un terme aux massacres commis par l'armée d'occupation dans les territoires palestiniens, le souci permanent de conserver une attitude «équidistante» ont beaucoup discrédité l'U.E. et heurté les sensibilités arabes. Comment l'Europe peut-elle, en effet, se targuer d'adopter une position équilibrée, «équidistante» quand une armée d'occupation et des colons fanatisés terrorisent une population palestinienne dont les deux tiers n'ont connu, depuis 1967, que humiliations quotidiennes et répression démesurée et dont le tort est de se rebeller contre cette situation? La Conférence de Marseille n'a pas

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démontré la «contamination» du processus de Barcelone par le conflit israélo-arabe : elle a surtout démontré la naïveté de l'V.E. qui poussait à la normalisation des relations entre Israël et le Monde arabe avant une solution équitable. Le Forum civil, tenu en marge de la Conférence officielle, a eu raison d'épingler l'inconsistance et l'ambiguïté du partenariat euroméditerranéen, et surtout l'absence de vision de la part de l'V.E.qui [malement recherche davantage l'ouverture des marchés - à un coût fiscal, social, politique exorbitant pour les pays du Sud, qu'une véritable convergence économique entre les deux rives. Qu'on ne s'étonne pas dès lors que de chaque dix euros investis dans les zones de proximité, neuf vont aux pays européens de l'Est contre un seul pour le Sud de la Méditerranée. Ceci dit, il ne suffit pas d'accabler l'V.E. Il convient également de souligner la responsabilité des pays sud-méditerranéens dans les échecs constatés: réformes politiques timides, modernisation économique inconsistante, administrations peu efficaces, systèmes bancaires à peine ravalés et surtout une intégration régionale qui relève de voeux pieux. La Conférence de Marseille n'invalide pas Je partenariat euroméditerranéen, elle interpelle les deux rives et leur rappelle les responsabilités réciproques.

Conclusions C'est une vision intégrale de la question qu'il s'agit de développer, économique certes, mais aussi et en même temps, politique, sociale et culturelle. Cela ne sera possible qu'à deux conditions. Tout d'abord que l'Europe évolue dans le sens d'une intégration politique et sociale et pas seulement sur une base économique, de surcroît inspirée par le néolibéralisme. Sinon, le «partenariat» de Barcelone contribuera à l'approfondissement des inégalités et donc des problèmes sociaux et politiques du sud de la Méditerranée. Ensuite, parmi les partenaires du Sud, qu'une véritable intégration soit encouragée, en même temps que des politiques sociales et culturelles adéquates pour un véritable développement, c'est-à-dire écologiquement durable et socialement populaire sur base démocratique. De tels objectifs à long ou moyen termes peuvent trouver des applications immédiates dans tous les domaines, de l'économie, de la politique, des mesures sociales et de la culture. Or, il existe des alternatives à un partenariat déséquilibré et elles peuvent trouver un début d'application, comme le montrent les travaux qui suivent.

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La paralysie du processus n'est pas innocente. Elle est le résultat d'une volonté politique d'empêcher la constitution d'un pôle euroarabe, qui pourrait former une des bases d'un monde multipolaire et le fruit d'une rationalité économique exigeant la poursuite de rapports sociaux d'inégalité.

Bibliographie
AMIN S., L'Eurocentrisme, Paris, Anthropos, 1988. BRASSEUR J., L'évolution divergente des sciences et des techniques sur les deux rives de la Méditerranée: les leçons de I'histoire, Mondes en Développement, T.2 7 (1999), 15-27. FERGUENE A. et BEN HAMIDA E., Investissements étrangers en Tunisie et partenariat euro-méditerranéen, Mondes en Développement, T.27 (1999), 55-61. GENDARME R., La Coopération Europe-Méditerranée, Mondes en Développement, T.27 (1999), 9-14. GENNÉ M., Le développement soutenable côtier et estuarien méditerranéen, Mondes en Développement, T.27 (1999), 45-53. KHADER Bichara, Le partenariat euro-méditerranéen après Barcelone, Paris, L'Harmattan, 1997. W A THELET P., Intervention au Colloque sur Une politique européenne pour la stabilité et la coopération en Méditerranée et au Moyen-Orient, Rencontres pour la Paix, Août 1998, 7.

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Le partenariat euro-méditerranéen: le processus de Barcelone, une synthèse de la problématique
Bichara Khaderl

L 'histoire des rapports entre l'Union européenne et les pays méditemméens du Sud date du début de la décennie 1960 et a connu des phases diverses. Au cours de la décennie 1990, il Yeut un renouveau des rapports, toujours guidés cependant par les intérêts commerciaux. Les Programmes d'Ajustement structurel ont aiguisé les problèmes et, avec la chute du mur de Berlin, la guerre du Golfe et le processus de paix au Moyen-Orient, les données internationales se sont modifiées. C'estdans ce contexte que s'est tenue en 1995 la Conférence de Barcelone. L'idée du partenariat fit alors son chemin, afin d'appuyer un processus de transition, de promouvoir un équilibre socioéconomique et d'encourager l'intégration régionale. Cependant, le regard de l'Europe s'est surtout tourné vers l'Est, alors que les échanges avec les pays tiers de la Méditerranée sont nettement plus importants. L'objectif est donc de consolider un pôle capable de faire un contre-poids à l'Amérique et à l'Asie. Un tel partenariat correspond à une exigence de sécurité, outre celles d'une réciprocité commerciale et d'une prospérité partagée. Pour l'Europe, cette région compte de nombreux avantages: notamment une proximité géographique et culturelle et un marché potentiel important. Pour les pays du Sud, les avantages sont différés, car la philosophie de base reste essentiellement commerciale. Il y a relativement peu d'investissements étrangers directs et le poids de la dette reste considérable. Le décalage technique est grand. Il y a donc un long chemin à parcourir pour les pays méditerranéens du Sud pour sortir de la dépendance.

Ni messe médiatique, ni tournant historique décisif, la Conférence de Barcelone (27-28 novembre 1995) inaugura une nouvelle étape dans les relations entre les 15 pays de l'Union européenne et 12 pays du Bassin méditerranéen. Personne, à ce stade, ne peut prédire les résultats qui seront réalisés au bout du processus, tant les contraintes et les difficultés qui pèsent sur le processus et les conditions requises pour le mener à bon port sont multiples. Dans ce chapitre, nous voudrions situer le «processus de Barcelone» dans son contexte historique mais aussi rappeler son

1.

Sociologue d'origine palestinienne, professeur à l'Université catholique de Louvain et directeur du Centre d'Études et de Recherches sur le Monde arabe contemporain (CERMAC).

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originalité et ses objectifs économiques et non-économiques, ses contradictions et ses promesses pour les partenaires.

souligner

I.

Le partenariat euro-méditerranéen: méditerranéenne de l'Europe
Première étape: les premiers

4ème étape de la politique

1.

accords d'association

La politique méditerranéenne de la CEE est, dès la signature du Traité de Rome en 1957, déterminée par les relations historiques de la France avec les pays du Maghreb. Ainsi le Maroc et la Tunisie sont explicitement visés par le protocole annexé au Traité CEE, compte tenu des «relations économiques privilégiées» que ces pays entretiennent avec la France. À ce titre, la Tunisie et le Maroc demandent, dès 1963, l'ouverture des négociations en vue de conclure des Accords d'association avec les six pays de la CEE; l'Algérie, qui était encore colonie française en 1957-1958, n'est pas mentionnée en tant que telle. Aussi, dès l'indépendance, en 1962, elle emboîte le pas à ses voisins maghrébins. Les négociations aboutissent en 1969. Des Accords d'association de la première génération sont signés pour une durée de 5 ans. Ce sont des Accords commerciaux préférentiels. Depuis le début des années 1970, et jusque la Conférence de Barcelone en 1995, la politique Méditerranéenne de la CEE a été ajustée deux fois (2e et 3e étapes) 2. Deuxième étape: l'approche globale méditerranéenne 1992) (1972-

Celle-ci est arrêtée lors du Sommet de Paris (19-21 octobre 1972). Son champ d'application est limité «aux pays riverains directs de la Méditerranée qui ont demandé ou qui demanderaient à entretenir des relations particulières avec la Communauté... et à la Jordanie». Mais il est expressément prévu que l'approche globale ne serait pas applicable à la Grèce et à la Turquie, dont les accords avec la Communauté sont conclus dans la perspective d'une adhésion ultérieure à ceux-ci. La pierre d'angle de l'Approche méditerranéenne est d'ordre commercial, puisque l'objectif est de faciliter la libre circulation pour tous les produits industriels. Pour les produits agricoles, énumérés limitativement dans les accords, un traitement préférentiel est prévu,

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avec un abaissement des droits de douane compris entre 20 % et 80 % suivant les produits. La coopération, cependant, ne se fera pas dans le cadre d'une approche multilatérale interrégionale, comme dans le cadre de l'ACP (Afrique-Caraibes-Pacifique), mais dans le cadre de négociations parallèles entre la CEE et chacun des pays tiers méditerranéens (sauf l'Albanie et la Libye). Débutant en 1973, les négociations aboutissent aux Accords de Coopération avec les trois pays du Maghreb central en avril 1976, avec l'Égypte, la Jordanie et la Syrie en janvier 1977, avec le Liban en mai 1977 et enfm avec la Yougoslavie en avril 1980. Tableau 1 Les accords méditerranéens
1962 1963 1970 1972 1975 1976 1977
1er novembre

12 septembre 5 décembre 19 décembre Il mai 25 avril 26 avril 27 avril 18janvier 3 mai 2 avril

1980

Grèce (accord créant une association) Turquie (accord créant une association) Malte (accord créant une association) Chypre (accord créant une association) Israel (accord de libre..échange et de coopération) Tunisie (accord de coopération globale) Algérie (accord de coopération globale) Maroc (accord de coopération globale) Égypte (accord de coopération globale) Jordanie (accord de coopération globale) Syrie (accord de coopération globale) Liban (accord de coopération globale) Yougoslavie (accord de coopération)

L'élargissement de la CEE à l'Espagne et au Portugal (1986) impose une adaptation de ces accords. Le libre accès au marché de la CEE pour les produits industriels est confIrmé, mais des accords d'auto-limitation des exportations textiles sont imposés. Le sort des exportations agricoles est plus délicat à régler; est toujours prévue l'élimination progressive des droits de douane dans les limites de contingents établis annuellement selon la moyenne des exportations des partenaires concernés vers la CEE au cours de la période 1980-1984, et sans porter préjudice à la Politique agricole commune (PAC). Les accords de la deuxième génération signés dans le cadre de l'Approche Globale Méditerranéenne devaient, en principe, renforcer les échanges commerciaux entre la CEE et les PTM (pays tiers méditerranéens), promouvoir le développement agricole et industriel et injecter dans ces pays des moyens fmanciers sous forme d'aides et de prêts.

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Après plusieurs années d'application, le bilan a été mitigé. D'abord, parce que les échanges commerciaux restent très déséquilibrés. On peut même dire que les différents accords d'association et de coopération entre la CEE et les PTM ont, en fait, renforcé la dépendance de ces derniers vis-à-vis de la CEE. Ensuite, les échanges CEE-PTM et CEE-pays du Maghreb sont restés caractérisés par un déficit chronique des PTM, à l'exception de l'Algérie et de la Libye, tous deux pays exportateurs d'hydrocarbures. Ainsi, le déficit des PTM avec la CEE en 1988 a été de l'ordre de 5,4 milliards d'euros. Et enfm, la coopération fmancière a été dans l'ensemble satisfaisante, mais elle est restée fort limitée. En effet, l'aide de la CEE aux PTM se compose de ressources budgétaires et de prêts de la BEI. Le total des apports fmanciers de la Communauté entre 1975 et 1987 s'est élevé à 5,5 milliards d'euros (dont 400 millions en aide alimentaire). 56 % de cette somme provenaient de prêts de la BEI. Un document CEE évalue la coopération fmancière avec les PTM en la mettant en rapport avec l'aide totale, l'aide reçue et les besoins: a) Les apports publics nets de la Communauté dans la zone méditerranéenne ont représenté, de 1.979 à 1987 inclus, 3 % de la totalité des apports publics nets reçus par ces pays. Les apports publics nets combinés de la Communauté et des États membres ont représenté 17 %, ceux des États-Unis 31 % et ceux des pays arabes de l'OPEP 28 %. De 1979 à 1987, la Communauté a consacré aux pays méditerranéens II,5 % de son aide publique au développement, contre 67 % pour les pays ACP et 21,5 % pour les pays en voie de développement non associés d'Amérique latine et d'Asie. Enfm, pendant la même période (1979 à 1987), la «qualité» des apports publics des États-Unis a été la plus grande, suivie de celle des pays arabes de l'OPEP, des États membres et, enfin, de la Communauté. b) Les apports publics nets de la Communauté dans la zone méditerranéenne ont représenté 0,3 % des investissements bruts réalisés (le pourcentage s'élevant à 2,4 o~ en incluant les apports des États membres) par l'ensemble des pays méditerranéens.

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3.

Troisième étape: une Politique Méditerranéenne (PMR) (1992-1996)

Rénovée

C'est précisément parce que la Politique globale méditerranéenne s'est révélée d'une efficacité douteuse que la CEE entreprend, entre 1988 et 1990, de rénover sa politique méditerranéenne, en vue de renforcer les liens avec les PTM en accroissant les aides au titre du 4e protocole financier et en améliorant les conditions d'accès au marché communautaire. Deux ans après, par un règlement du Conseil adopté le 29 juin 1992, la Communauté se dote d'un cadre juridique rendant opérationnelle la nouvelle politique de coopération avec les PTM. Le programme prévu par ce règlement est d'une durée de 5 ans (19921996) . Depuis son adoption par le Conseil, cette Politique méditerranéenne Rénovée supplante l'ancienne «Approche globale». Mais on ne peut dire qu'elle constitue une percée remarquable dans le cadre d'une nouvelle «politique de proximité». En effet, le reproche qui lui est adressé est qu'elle reste, elle aussi, guidée essentiellement par les intérêts commerciaux et ne vise pas à susciter des synergies positives dans le cadre d'un accord de codéveloppement. En outre, on y observe un écart important entre l'immensité de la tâche à accomplir et les moyens proposés. En fait, comme le dit un rapport du Parlement européen, «on est devant un rafistolage de la Politique méditerranéenne menée jusqu'ici: réadapatation, correction, prolongement: telles sont, en fm de compte, les mesures proposées». D'ailleurs, la PMR est remise en question au moment même où elle est entamée. Au total, la politique méditerranéenne de la CEE, du Traité de Rome au Traité de Maastricht (1992) n'a pas été à la hauteur des ambitions affichées. Globalement, les avantages de l'accès préférentiel des produits agricoles ont été réduits par le maintien de la Politique Agricole Commune et le troisième élargissement (1986) à l'Espagne et Portugal. Les Accords d'auto-limitation des exportations textiles ont réduit la portée de l'ouverture commerciale, l'aide fmancière a été modeste, tandis que les investissements européens dans la zone méditerranéenne se sont limités à une peau de chagrin. La locomotive européenne n'a pas produit l'effet d'entr"inement attendu et n'a donc pas permis d'améliorer les performances commerciales des pays sud-méditerranéens. Mais la responsabilité de ceux -ci ne doit pas être sous-estimée: les taux élevés de protection de leurs économies et le retard pris à opérer les ajustements structurels

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expliquent, en partie, l'érosion de leur part dans les échanges internationaux, la faiblesse de leurs performances commerciales, ainsi que l'aggravation générale de leur situation économique à cause de mauvaises politiques commerciales, des stratégies de développement inappropriées ou, dans le cas des pays pétroliers, de «l'épuisement d'un mode de développement nourri par la rente». Les Programmes d'Ajustement structurel imposés à la plupart de ces pays au cours des années 1980 et le poids de la dette, qui n'épargne aucun pays, ont aiguisé davantage les problèmes, accru l'écart relatif de revenu entre les rives Nord et Sud de la Méditerranée, multiplié les disparités, suscitant de la sorte ressentiments et rancœurs. C'est sur cette toile de fond faite de déséquilibres croissants (démographiques, économiques) et de défis multiples (dégradation de l'environnement, migrations incontrôlées, déstabilisation sociales, etc.) qu'il faut lire la nouvelle étape de la politique méditerranéenne de l'D.E. 4. 4e étape de la politique méditerranéenne de l'U.E. - Du Partenariat Europe-Maghreb au Partenariat euro-méditerranéen (1992-1995) Le projet d'un Partenariat euro-méditerranéen se précise dès le début des années 1990. Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, l'Europe sent la nécessité d'élaborer un cadre stratégique global en Méditerranée avec un large éventail de propositions: la CSCM, «Méditerranée occidentale» ou «5 + 5», Forum Méditerranéen et CSCM interparlementaire. Toutes ces propositions ont donné lieu à quelques réunions mais, au total, elles sont restées des «coquilles vides»; leur institutionnalisation restant contrariée par le conflit israélo-arabe, par l'embargo imposé à la Libye, par le différend gréco-turc, par l'éclatement de l' ex-Yougoslavie ou par de multiples autres oppositions tantôt anglaise, tantôt américaine, sans oublier l'indifférence des pays nord-européens au sort de la Méditerranée. La Conférence de Madrid (1991) entre Arabes et Israéliens permet cependant de lever une hypothèque importante et conduit les responsables européens à envisager de soutenir le processus de paix et à l'étendre à l'ensemble méditerranéen «afm que ne se créent pas des zones de stabilité différentes». C'est le sens de la Communication de la Commission sur l'avenir des relations entre la Communauté et le Maghreb, datée du 30 avril 1992 (Sec/92/40 1) qui souligne la nécessité de compléter les protocoles

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fmanciers passés avec les États du Maghreb, à partir de 1996, par un contrat régional conduisant à un Partenariat euro-maghrébin et à l'établissement d'une zone de libre-échange. Le Conseil européen de Lisbonne Guin 1992) donne son aval au projet. Certes la Déclaration du Conseil du 27.6.1992 se limite au cas du Maghreb qu'elle défmit comme une région géographique présentant un «intérêt commun pour l'Union» en matière de politique étrangère et de sécurité, justifiant un dialogue politique bilatéral entre l'Union et l'UMA . mais de multiples références à l'ensemble du bassin méditerranéen indiquent qu'il doit s'agir d'un projet pouvant s'étendre à tout le bassin. Le différend entre la Libye et l'Europe et surtout la crise algérienne ont quelque peu atténué le volontarisme de la Communauté qui oublie le Maghreb en tant que tel et se contente de proposer des pourparlers au Maroc et à la Tunisie pour établir une zone de libre-échange, renvoyant à plus tard l'objectif d'une union douanière entre les pays du Maghreb. Entre-temps, les négociations israélo-arabes et surtout israélopalestiniennes vont bon train. Elles servent d'aiguillon à la Commission pour présenter deux communications: la première, en date du 8 septembre 1993 sur «L'avenir des relations et de la coopération entre la Communauté et le Moyen-Orient» (COM (93) 375), l'autre, en date du 29 septembre 1993 sur «Le soutien de la Communauté au processus de paix au Moyen-Orient». Que les deux communications aient été faites après l'annonce de l'Accord d'Oslo, pour la première, et après la signature de l'Accord à Washington, le 13 septembre 1993, pour la seconde, n'est sans doute pas le fruit du hasard et atteste la grande importance qu'attache l'Europe à la stabilité du Proche-Orient qui conditionne, en grande partie, la sécurité de la Méditerranée. Ce qui ressort des deux communications, c'est le souhait de l'U.E. de voir la normalisation des relations entre Israël et son voisinage arabe concrétisée par le truchement de l'instauration d'une zone régionale de libre-échange sur le modèle du processus d'intégration européenne. C'est dans la foulée des communications sur le Partenariat euromaghrébin et sur L'avenir des relations entre l'Europe et le Machrek qu'il faut situer la communication de la..Commission du 19 octobre 1994 au Conseil et au Parlement intitulée: «Renforcement de la politique méditerranéenne de la Communauté européenne: établisse... ment d'un partenariat euro-méditerranéen». Dans cette communication, la Commission estime que la création d'une zone euro-méditerranéenne de stabilité politique et de sécurité n'a aucune chance de se réaliser si

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elle n'est pas accompagnée, sur le plan socioéconomique, de la création progressive d'un espace euro-méditerranéen de libre-échange. Avalisée dans ces grandes lignes par le Conseil européen d'Essen (9-10 décembre 1994), la Communication est néanmoins retravaillée et concrétisée sous forme de propositions. Une deuxième mouture est donc présentée le 8 mars 1995 avec l'objectif de défmir les principaux axes du partenariat euro-méditerranéen, de proposer les priorités pour la coopération fmancière et technique couvrant la période 1995-1999, et d'esquisser les instruments et les modalités de mise en oeuvre d'un partenariat euro-méditerranéen. La communication part du postulat que «la paix, la stabilité et la prospérité de la région méditerranéenne» figurent parmi les premières priorités de l'Europe» et qu'il s'agit «d'orienter les interventions de la Communauté européenne dans la région en fonction de ces priorités». Trois thèmes d'interventions prioritaires sont retenus: l'appui à la transition économique; l'appui à un meilleur équilibre socioéconomique; l'appui à l'intégration régionale. Pour atteindre ces objectifs, la Commission se dit disposer essentiellement de deux types d'instruments: les ressources budgétaires et les prêts sur ressources propres de la BEI (Banque européenne d'investissement). Dans sa communication du 19 octobre 1994, la Commission prévoyait un montant indicatif de 5 500millions d'écus pour la période 1995-1999 en fonds budgétaires et 5 500 millions sur ressources de la BEI, soit un total de Il milliards d'euros, à répartir entre tous les pays qui seraient couverts par le nouveau programme MEDA dès 1997. Mais le Conseil de Cannes Guin 1995) a ramené les montants sur budget communautaire à 4 685 millions d'euros. Telles sont les grandes lignes du projet de partenariat euroméditerranéen qui ont été discutées et arrêtées lors de la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone (27-28 novembre 1995).
5. Pourquoi un partenariat euro-méditerranéen?

Comme il a été souligné plus haut, pendant longtemps, la Communauté européenne s'était complue dans une politique commerciale traditionnelle dont elle percevait pourtant l'insuffisance. Plusieurs événements survenus au cours des dernières années vont la forcer à imaginer une nouvèlIe politique à l'égard de la Méditerranée : la chute du mur de Berlin (1989) et son corollaire: l'unification allemande et les recompositions géopolitiques dans l'Est Européen, la guerre du Golfe et son impact sur les relations euro-arabes et plus

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particulièrement franco-maghrébines, la crise algérienne et les dangers potentiels qu'elle recèle pour l'ensemble maghrébin, le développement d'un islamisme radical, souvent à coloration anti-occidentale, la réintégration des PECQ (pays de l'Europe centrale et orientale) dans l'espace européen, la signature des Accords du GATT et les effets prévisibles de la libéralisation multilatérale et de l'ouverture des frontières douanières, sur les préférences accordées par l'Europe aux pays tiers méditerranéens. L'Union européenne, pour un moment, distraite par les événements de l'Est, occupée à consolider les démocraties naissantes, à amarrer leurs économies à sa locomotive et à préparer le dernier élargissement à l'Autriche, la Finlande et la Suède, redécouvre, dans toute leur acuité, «les conséquences négatives d'un déficit de développement en Méditerranée» et d'une marginalisation durable de la zone et décide donc d'oeuvrer à la création d'une vaste zone de prospérité. Tandis que les pays du Sud, surtout maghrébins, ont l'impression que l'Europe leur tourne le dos alors que les pays européens de la Méditerranée (la Grèce, l'Espagne, l'Italie, la France et le Portugal) se voient les plus exposés aux dangers d'une déstabilisation généralisée de leurs zones de proximité. En effet, l'engouement pour l'Europe de l'Est, après l'éclatement de l'empire soviétique, a produit un basculement de l'Union européenne du Sud vers l'Est. Les chiffres l'attestent: de 1991 à 1994, l'Union européenne a engagé 1 626 millions d'euros en faveur des pays méditerranéens pour 3 781 millions en faveur des pays de l'Europe centrale et orientale (voir tableau suivant) : Tableau 2 Crédits d'engagements prévus au budget communautaire en faveur des PECQ et des Pays MED (en MECU.)
Total (MED) dont B7-40
PECQ (B7 -60)

1991 327 217 760

1992 419 326 1000

1993 407 364 1036

1994 473 450 985

Tota11991-1994 1626 3781

-

*

Montants

arrondis.

Le rapport est de 1 à 2,5 mais les chiffres représentent la partie visible de l'iceberg car, à l'aide de l'Union européenne, il faut ajouter les aides bilatérales (surtout allemandes) et les investissements privés. Ce favoritisme à l'égard de l'Est, pensent les PTM, ne se justifie ni par les taux de dépendance énergétique, ni par l'importance de ses échanges commerciaux avec la Communauté car ceux-ci sont inférieurs

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aux échanges Communauté-Méditerranée. En effet, en 1993, le total des échanges de la Communauté-Méditerranée a représenté quelque 78,8 milliards d'écus contre 46,4 milliards pour le commerce Communauté-PEC~ avec un solde positif pour la Communauté de 12,4 milliards d'écus dans son commerce avec la Méditerranée et seulement 5,8 milliards dans ses échanges avec les PEC~.

II. Logiques et spécifités du partenariat 1. La triple logique

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Tout d'abord, rééquilibrer la politique de l'Union européenne dans les deux zones prioritaires qui affectent sa sécurité: les pays tiers méditerranéens (PTM) et les pays de l'Europe centrale et orientale (les PECD). Ensuite, faire contrepoids aux grands ensembles économiques d'Asie et d'Amérique, en élargissant la zone de proximité de l'U.E. Enfrn, freiner, voire endiguer la dégradation de la situation économique des PTM et la marginalisation de l'ensemble méditerranéen dans l'économie mondiale et, par ricochet, préserver la stabilité en Méditerranée et la sécurité en Europe. En effet, du point de vue de ru .E., l'amélioration de la situation économique en Méditerranée répond d'abord à une exigence de sécurité; elle permet d'atténuer la pression migratoire et la montée des mouvements politiques radicaux, notamment à caractère religieux, et d'écarter la menace d'extériorisation des conflits internes. Nombreux sont ceux, en Europe et dans les PTM, qui sont convaincus que c'est bien l'obsession sécuritaire qui prime, en ce sens que l'U.E. paraît plus soucieuse de se protéger des désagréments d'une instabilité «annoncée» accrue que de dessiner les contours d'un futur de prospérité partagée. Nul doute que le pourrissement de la situation inte.rne de l'Algérie et les poussées islamistes en Égypte et en Turquie ont eu pour effet d'alerter les responsables européens. 2. Les spécificités À la différence de la politique méditerranéenne de l'U .E., le partenariat euro-méditerranéen se caractériserait par les traits suivants: 1. La réciprocité commerciale (surtout en ce qui concerne les échanges industriels) ce qui tranche avec les anciennes préférences commerciales. Ce principe, bien que proclamé, n'est cependant pas

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toujours respecté (comme dans le cas des exportations agricoles), comme on verra plus loin. 2. La progressivité: il est prévu un calendrier de libération des droits de douanes des produits industriels. Le tableau 3, construit à partir de l'Accord de partenariat V.E.- Tunisie, nous fournit une indication sur la méthode utilisée. 3. L'irréversibilité: le partenariat est censé offrir aux pays méditerranéens plus de garanties quant à l'ouverture du marché européen que les anciennes politiques méditerranéennes de l'Europe fondées sur les préférences commerciales; celles-ci pouvaient être modifiées, ajustées au gré de la conjoncture. Une zone de libre-échange devrait, en principe, faire disparaître toutes les restrictions aux échanges commerciaux, créant de la sorte plus de sécurité pour les partenaires et un climat plus favorable pour les investissements potentiels. Tableau 3 Tunisie - U.E. - Calendrier de libéralisation des droits de douane des produits industriels (%)
N° 1 2 3 4 5
Source:

Catégorie de produits libéralisés

en 1996 sur 5 ans à partir de 1996 sur 12 ans à Dartir de 1996 sur 8 ans à partir de 2000 exemptés
Rapport N 0 14375-TN,

Part dans la production intérieure de 1992 14 20 22 43 1
Octobre 1995.

Part dans les
importations U .E.

de 1994 12 28 30 295 0.5

Banque Mondiale,

4. Conditionnalité : désormais, les pays n'ont pas les coudées franches et ne peuvent pas agir à leur guise: ils sont tenus de se plier à l'idéologie qui fonde le partenariat (l'économie de marché), aux contraintes de l'ajustement structurel, au principe de l'ouverture démocratique et du respect des droits de l'homme. S. La multilatéralisation : le partenariat euro-méditerranéen tend à privilégier les interventions communautaires européennes, permet la mise sur pied d'institutions multilatérales de dialogue et de concertation (réunions ministérielles générales à Barcelone, 1995, Malte, 1997), réunions ministérielles sectorielles, réunions du comité du suivi, etc, et se fonde sur un fmancement communautaire (programme MEDA) et sur des prêts de la BEI. Mais cela n'empêche ni les relations bilatérales de se poursuivre, ni la signature d'accords de partenariat entre l'U.E. (en tant que Communauté) et chacun des pays

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de la Méditerranée, comme cela a été le cas avec le Maroc et la Tunisie (1995), d'Israël (1995), de la Turquie (1995, Accord d'Union douanière), les Territoires autonomes palestiniens et la Jordanie (1997). Il n'y a donc pas encore d'Accord multilatéral régional, mais les questions régionales (environnement, eau, énergie, transport, etc) font l'objet d'une concertation commune. À cela s'ajoute naturellement la prise en compte commune des trois volets du partenariat qui, désormais, englobe, outre la négociation économique, le dialogue politique et culturel.

III.. Le partenariat 1. Les promesses

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dans la pratique

Du point de vue de l'Union européenne, l'amélioration de la situation économique en Méditerranée répond d'abord à une «exigence de sécurité. Mais il n'y a pas que l'argument sécuritaire. Il y a également un réel intérêt économique et politique pour l'Union européenne à favoriser la création d'une vaste zone de prospérité en Méditerranée. Les raisons en sont multiples: La Méditerranée (y compris l'hinterland arabe) est riche en ressources naturelles dont l'Europe a besoin; elle jouit d'une situation géographique exceptionnelle aux portes de l'Europe; elle dispose de capitaux, aujourd'hui expatriés mais néanmoins mobilisables et elle constitue un important réservoir de cadres bien formés et de maind'oeuvre abondante, quoique pas nécessairement «bon marché». La Méditerranée est un marché potentiel considérable capable, dans l'hypothèse d'un retour à la croissance et l'apparition d'une demande solvable, de donner un vrai coup de fouet aux exportations européennes. Henri Regnault a démontré que 10 000 dollars de PIB dans les PTM génèrent approximativement 1300 dollars d'exportations communautaires. Et G. Kebabdjian en déduit donc qu'un point de croissance supplémentaire dans les PTM fait croître les exportations européennes de près de 400 millions de dollars, ce qui représente un chiffre élevé en termes de marchés potentiels. Et le même auteur de conclure que «à plus ou moins long terme, la Méditerranée sera la seule zone d'expansion géographique de l'Europe». Certes, aujourd'hui, elle subit la concurrence des PECQ devenus après 1989 un espace d'expansion régional prioritaire pour l'Europe communautaire. Mais cette concurrence n'est pas appelée à durer, car ces pays devront rejoindre l'U.E. tôt ou tard.

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La Méditerranée offre l'avantage de la proximité géographique. Certes, cet avantage n'a pas été suffisamment exploité jusqu'ici et les délocalisations européennes se sont quelque peu détournées de la zone la plus contiguë. Or, tout semble indiquer qu'on s'oriente progressivement vers une «délocalisation régionalisée», c'est-à-dire une tendance à établir des réseaux de production et d'approvisionnements régionaux. La géographie prend donc sa revanche sur le progrès technique qui permettait les délocalisations lointaines (en Asie, par exemple), en raison de l'abaissement des coûts de transport. Mais l'avantage de proximité, à lui seul, ne pourra être pleinement exploité que si les PTM améliorent leur système d'infrastructures, de communication et de transport, investissent dans la qualification de leur main-d'oeuvre et modernisent leurs institutions. La Méditerranée offre l'avantage de la proximité culturelle. En dépit de certains discours xénophobes, il existe une grande parenté culturelle en Méditerranée. Certes l'Arabe, l'Oriental, le Musulman est différent de l'Européen, mais c'est la différence la plus proche, presque la plus intime. Et il Y a, à l'évidence, plus d'affmités socioculturelles entre un Espagnol et un Marocain qu'entre un Espagnol et un Chinois. Sur le plan socioculturel, la Méditerranée offre donc un avantage supplémentaire, surtout quand on connaît la tendance à la tertiarisation de l'économie mondiale (secteur des services) et l'importance des affinités culturelles dans le développement de ce secteur. Ainsi, globalement, il y a un réel intérêt économique de l'Europe au développement de la Méditerranée. Outre les ressources naturelles dont elle regorge, celle-ci offre des potentialités réelles d'exportations, constitue une zone d'expansion économique de l'Union européenne et offre l'avantage d'une proximité géographique et culturelle. De ce fait, il serait erroné de penser que le projet européen de créer une zone de libre-échange en Méditerranée a pour seul objectif de minimiser l'impact des interdépendances négatives; il se justifie pleinement sur le plan économique. Mais qu'en est-il de son impact sur les PTM ?
2. Le libre-échange en Méditerranée: les zones d'ombre

Théoriquement, la création d'une zone de libre-échange vise à faciliter la circulation des biens et des capitaux, à élargir les marchés et à promouvoir une offre compétitive, stimulée par des améliorations de productivité et de qualité. Cela présuppose naturellement qu'il n'y ait pas d'entraves à l'ouverture des marchés, que les PTM soient en mesure de supporter les coûts de la déprotection et de l'ajustement et

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