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Le "Petit livre Rouge" de Pol Pot ou Les paroles de l'Angkar (Khmers Rouges du 17-4-1975 au 7-1-1979)

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 142
EAN13 : 9782296320284
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Le "Petit Livre Rouge" de Pol Pot
ou

Les Paroles

de l' Angkar

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4326-5

III

Collection

«

Recherches

Asiatiques»,

dirigée par Alain Forest

Henri LOCARD

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I

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dtifD ~~R1d n
[Les slogans, les belles paroles de l'Angkar]

...... Le "Petit Livre Rouge" de Pol Pot
ou

Les Paroles de l'Angkar
entendues dans le Cambodge des Khmers Rouges

au 17avri[ 1975 au 7janvier 1979

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Du même auteur: MOEUNG Sonn et Henri LOCARD : Prisonnier de l'Angk11r,

Paris, Fayard, 1993

"Nous les forcerons à travailler de leurs mains pour qu'ils se transforment en hommes nouveaux" (Mao, le 23 juin 1950)

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Table des matières
page
Transcription Remerciemen ts Préface Introduction en lever de rideau... I - Slogans à la gloire du régime officielles 2 - Slogans officiels destinés aux masses

VIII XII XIII
1 18

1 - Slogans pourmanifestations

23 25 33 41 77 78 99 119
127 135 145 164 179 182 193 211 251 255

II

- Slogans

d'inspiration maoïste

III - L 'Angkar et ses méthodes 1- L'Angmr, source d'amour et de tout pouvoir 2 - Méthodes et tactiques de l'Angkar 3 - Mots d'ordre destinés aux soldats, mais employés aussi dans la vie civile

IV - La Chasse à "l'ennemi" 1 - Les catégories "d'ennemis" clairement identifiables
2 - Les "ennemis" au sein de la population
3

ordinaire

- Les

"ennemis"

cachés

V Le Travail 1 - Travailler, c'est combattre 2 - Sur le travail: dans les rizières en particulier VI - Le Collectivisme: Conclusion Bibliographie la mort de l'individu

-

Table des paroles
paroles

Introduction
en lever de rideau... 1,2&3 4à 30 4à 15 16 à 29 30 à 71 30à36 37 à 42 43 à 51 52 à 55 56à58 59 - 60 61 à 66 67 à 71 72à 147 72 à 112 72à85 86 à 94 95 à 105 106 à 112 113 à 137 113 -114 115 - 116 117 à 120 121 à 131
132 - 133

I - Slogans à la gloire du régime

1 - Slogans pour manifestations officielles
2 - Slogans officiels destinés aux masses
II - Slogans d'inspiration maoïste - le Grand Bond en avant - la destruction de l'ancienne société - ne compter que sur ses propres forces - la parcimonie - rejet des biens de consommation occidentaux - l'engrais naturel - la critique-autocritique - les diplômes III - L'Angkar et ses méthodes 1- L'Angkar, source d'amour et de tout pouvoir -l'Angkar, source d'amour et d'inspiration -l'Angkar voit tout, sait tout -l'Angkar exige une obéissance aveugle - la colère de l'Angkar ! 2 - Méthodes et tactiques de l'AngkJlr - le secret

- le mensonge - la rééducation - l'interrogatoire - les agents de la CIA et du KGB
3 - Mots d'ordre destinés aux soldats,

- les - les

prolétaires enfants et la délation

134 135 à 137 138 à 147 148à223 148 à 150 151 à 164

mais employés aussi dans la vie civile
IV

1 - Les "ennemis" clairement

- La Chasse à "l'ennemi" - "l'ennemi" en général
identifiables

VII ca tégories liées à l'ancien r,-ime Vietnamiens . 2 - Les "ennemis" au sein de la population ordinaire - ceux qui ne s'adaptent pas au collectivisme - les "17 avril" - le clergé - les malades 3 - Les "ennemis" cachés - "l'ennemi" qui a le visage masqué - celui qui se plaint va mourir - la menace de la prison - la roue de l'histoire est aveugle V Le Travail 1 - Travailler c'est combattre 2 - .. .dans les rizières en particulier -le riz est source de toute richesse - il faut tripler la production - il faut vaincre la nature - directives qui résument les précédentes VI

- les - les

151 à 158 159 à 164 165 à 199 165 à 168 169 à 173 174 à 186 187 à 199 200 à 222 200 à 209 210 à 213 214 à 216 217 à 223 224 à 275 224 à 249 250 à 275 250 - 251 252 à 256 257 à 266 267 à 275

-

- Le Collectivisme:
la mort de l'individu

- les fêtes - l'amour et le mariage - la famille, c'est la collectivité
-l'ordre nouveau - la fin de toute propriété individuelle - la société socialiste - la fin de la liberté individuelle - forger l'homme nouveau - la monarchie est anachronique Conclusion

276 à 339 276 à 278 279 à 285 286 à 288 289 à 297 298 à 31 314 à 327 328 à 332 333 à 336 337 à 339 340 à 343

Note: 36 paroles sont des "contre-paroles", lancées par les citoyens contre le régime et sont la marque de leur dérision: 2.3.17. 31.32.44.48.57.63.64.65.66.82.88.89.90.93.94.104. 105. 114.253. .255.261.263.266.278.291.311.314.315.316.317319.322.336 Leurs numéros sont soulignés et suivis de la lettre C (= Contre-), et ils sont en italique. Les slogans très connus dans tout le pays sont soulignés.

Transcription
Le système proposé est inspiré de la "transcription francokhmère" mise au point par Franklin E. Huffman en 1983. Il reprend, complété et légèrement modifié, le système figurant à la page XV de Cambodian Culture since 1975 : Homeland and Exile, édité par May M. Ebihara, Carol A. Mortland & Judy Ledgerwood, Cornell University Press, Ithaca & London, 1994. La transcription choisie n'utilise pas les symboles phonétiques internationaux (sauf /:/pour indiquer une longue), mais les seules lettres latines et les accents aigus et graves. Cette transcription n'est pas une translittération (à une lettre khmère correspondrait une lettre latine) car les consonnes muettes ne sont pas notées, et la graphie retenue cherche à donner une image fidèle, mais simplifiée, de la prononciation qui diffère parfois du détail des lettres khmères.

Consonnes

1 er registre

2e registre
fi ID

n
~

fJ"ranscription k kh ~ngl

'i3 ~
(;ill IT! -..)
a:> I...j

~ch2 chh nh3

a
ru

d th

li

I Son identique à l'anglais IrY ta sing. En khmer, il peut aussi être en début de mot. 2 Consonne composée des phonèmes It + j,1 comme dans le français métier. 3 Prononcé Inl comme dans le français campagne

IX

rul f1
'i1

2

n ~t ~th b

'i5 " 'i5
r.1

P ph m y ~r4

~dî 'tl" 'tl

m

tI
fû Ul

ill ~v s h ~0/'5

4 Prononcé

comme

dans l'anglais /angka:/.

rose. Muet quand

il est placé à la fin d'un mot,

comme dans ~~fi1~

5 Quand elle est souscrite, comme dans s'at "propre".

x
Voyelles 1 er registre
_6

Transcription 2e registre
0: u/ue ie7 oaf éa8 i9 i: eu eu: u u:
uelO

â: u a a è ey ce ce:
0 0:

l l

'U

ue
'W
QI

I: 1:] 1:]
;;>

ace eue ie é aè

ce: eue ie è è:

I: I:

": I

ay

ey

6 Quand la consonne ne s'appuie pas sur une voyelle, elle se prononce avec un son à la fois très en arrière et ouvert, proche de l'anglais britannique /::>:/du mot aIl. Pour le 2e registre, le son est articulé de la même manière, mais il est très fermé et long aussi. 7 Prononcé fi;:)/comme dans l'anglais dear (= cher). La deuxième partie de la diphtongue est le lei dit "muet", en français, comme dans l'article le. Avant une vélaire finale, comme dans néak "personne". 9 Ces deux voyelles sont très brèves. 10 Diphtongue prononcées lu;:)/ comme dans l'anglais britannique

poor, "pauvre".

XI

~1

ao
aull

0:
OUI2

~1
0 0

ou
0

cm am

un oam

1
0

1~
o
o

ang
ah oh

éang
èah uh

ou.
,
0 0

.

C>.

g ou ~19

~0 0

èh oh

ih ueh

Caractères

archaïques13

Transcriptions aoy uh œu

~
~

~
~ 'i)


reu reu: leu:

~

'1
Il Comme le mot anglais now, "maintenant".
12 Comme le mot anglais no, "non". 13 Le tableau n'est pas complet: ne sont indiquées recueil.

ici que les lettres utilisées dans ce

Remerciements
Je voudrais d'abord exprimer mon infinie gratitude aux très nombreux Cambodgiens qui, dans tout le pays, grâce à leur fidèle mémoire, m'ont permis de reconstituer cette langue de bois polpotienne, ainsi que le contexte de chacune de ces paroles. Sans l'aide de ces innombrables témoins, cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour. J'espère surtout avoir fidèlement transcrit l'atmosphère, les angoisses et les souffrances - et même aussi parfois le ridicule des Khmers Rouges qui se croyaient si avisés - de cette sinistre période. Je ne suis que leur porte-parole et je ne voudrais pas avoir trahi la réalité de la vie quotidienne dans le régime révolutionnaire telle que les survivants me l'ont décrite. Ils ont aussi parlé au nom des quelque deux millions de leurs compatriotes que cette langue a tués, car les Khmers Rouges étaient sincères: ils sont passés des paroles aux actes! Je voudrais d'abord remercier Yung Phalla, qui m'a patiemment aidé à transcrire la langue cambodgienne. Je suis reconnaissant à Madame Saveros Pou, à David Chandler et à Sok PMI qui ont bien voulu vérifier qu'il ne restait pas d'erreurs trop graves dans les traductions. Parmi les très nombreux Cambodgiens qui m'ont aidé, je voudrais nommer: Aem Poul, Haem Borith, Hing Nonn, Iv Chan, Kim Yeat Dararith, Mey Sophy, Mœung Sonn, Monh Sary, Samu th Sokharin, Sék Sophoan, Siv Thuon, Som Samnang, Ung Rotha, Vaèn Phat et mes collègues de l'Université de Phnom Penh. Je souhaite aussi remercier ceux qui ont accepté de relire cet ouvrage ou de prodiguer des conseils: Claude Boisson, David Chandler, Gérard Cougny, Alain Daniel, Olivier de Bernon, JeanLuc Domenach, Guy Fialon, Alain Forest, Russell Hiang Khng Heng, Philippe Hunt, Anne-Marie Locard, William Maley, François Ponchaud, Jacques Ramel, Carlyle A Thayer, Serge Thion, Paul Veyriras, Sylvain Vogel. Je remercie enfin l'Université Lumière-Lyon 2 qui a bien voulu m'accorder un congé sabbatique pour l'année universitaire 19931994, et l'Australian Defence Force Academy, Department of Politics, University of New South Wales, qui m'a offert une bourse de recherche au cours du deuxième semestre 1995.

Préface
Au cours des quelque quarante-cinq mois où ils furent au pouvoir, les Khmers Rouges s'efforcèrent de bouleverser, transformer et contrôler la société cambodgienne. Ils voulurent aussi saper la mémoire collective des gens et couper les Cambodgiens de leur passé. Le processus impliquait l'abandon de la plupart des institutions séculaires qui leur permettaient d'évoquer le passé et de faire face au présent. Celles-ci incluaient les monastères bouddhiques, les écoles, les journaux et les livres. Comme le met bien en évidence la passionnante anthologie d'Henri Locard, l'une des méthodes préférées des Khmers Rouges pour saper ces institutions fut, paradoxalement, une de celles qui plongeait profondément ses racines dans la culture cambodgienne: la transmission orale de dictons édifiants, petits poèmes et proverbes. Avant la révolution, ces textes courts et pleins de bon sens avaient offert à des générations d'hommes, de femmes et d'enfants khmers, outre une distraction, une formation morale. Depuis des siècles, et peut-être des millénaires, ils étaient le reflet de l'univers mental du Khmer moyen. Ils étaient placés au cœur de la culture cambodgienne. Sans heurts, ils guidaient les gens à travers les imprévus, les plaisirs et les épreuves de la vie quotidienne. Cétait un héritage culturel que chacun pouvait partager. "Ne croyez pas au ciel, ne croyez pas aux étoiles", dit un proverbe. "Ne croyez pas votre fille quand elle dit qu'elle n'a pas d'amoureux. Ne croyez pas votre mère quand elle dit qu'elle n'a pas de dettes." Un autre donne cet avertissement: "Si un

tigre est couché,ne dites pas « le tigre nous montre du respect» ", tandis qu'un troisème cité par Locard, affirme que "Les hommes ont toujours besoin d'argent, les ogres de chair, les princes d'un trône". Les Paroles rassemblées dans ces pages sont beaucoup plus brutales. Résolument tournées vers un avenir que les Khmers Rouges prétendaient avoir déchiffré, elles étaient utilisées pour identifier, attaquer et anéantir les ennemis du Parti Communiste du Kampuchéa (PCK). Elles s'efforçaient de mettre fin à ce que les Khmers Rouges appelaient "2 000 ans d'exploitation". A les entendre inlassablement répétées entre avril 1975 et janvier 1979, beaucoup de Cambodgiens les ont à jamais gravées dans leur mémoire. Une vingtaine d'années plus tard, les survivants de l'époque de Pol Pot peuvent souvent

XIV réciter vingt ou trente Paroles contenues dans ce livre. Et pourtant le régime fut responsable de deux millions de morts et il n'existe plus aucun rapport entre ces slogans et leur vie quotidienne. Par contre, pour les partisans sincères à l'époque, réciter ces paroles et chercher à les faire mémoriser par les autres leur procurait une exaltante sensation de pouvoir. Dans les Paroles de l'Angkar, Henri Locard a distingué celles qui glorifient le régime, celles qui sont inspirées par la Chine de Mao, celles qui parlent de "l'Organisation" (l'Angkar, c'est-à-dire le PCK tout-puissant et masqué), et celles qui traitent de la chasse aux ennemis, du travail et du collectivisme. Les trois dernières catégories, mélangeant curieusement le triomphalisme et la paranoïa, constituaient les idées fixes des Khmers Rouges. Même si ces derniers ont prétendu faire une révolution "avec les mains nues" sans équivalent et sans précédent, nombre des méthodes qu'ils ont choisies et les termes qu'ils ont utilisés pour la décrire, comme l'établit Locard dans le Chapitre 2, étaient importés sans adaptation de la Chine de Mao. Il n'a jamais existé de "Petit Livre rouge" de Pol Pot lui-même, mais beaucoup de paroles recueillies ici ressemblent à celles de l'anthologie chinoise. Au nombre des expressions transposées du chinois dans la phraséologie khmère rouge figu« le Grand Bond en avant }). Le fait que les Chinois inspiraient et patronaient cette révolution était caché au peuple, mais les "hôtes" chinois étaient impossibles à dissimuler. Plus de 5 000 d'entre eux travaillaient au Cambodge à l'époque de Pol Pot, fournissant discrètement l'aide technique indispensable, alors que le régime se targuait de n'en avoir pas besoin pour le succès de sa révolution. En parcourant ce recueil, nous pouvons surprendre les Khmers Rouges en train de chercher à faire éclater les relations sociales, les habitudes de travail et les activités culturelles qui avaient assuré la cohésion de la societé. Nous les surprenons en train de lutter pour repartir à zéro dans un pays où les khmerophones vivent et cultivent le riz pour leur famille, depuis au moins deux mille ans. Les bénéficiaires de la politique gouvernermentale, les "maîtres" du Cambodge et les personnes dont les paroles sont surprises dans cet ouvrage étaient censés être les plus pauvres d'entre les pauvres, les sans-terre, les jeunes, ceux que Mao Zédong appelait

raient « ne compter que sur soi-même », « une attaque fulgurante »,

fièrement

«

les pauvres [dont l'esprit est comme une page] blanche »).
suivante
«

1 En 1958, durant la période du Grand Bond en avant, Mao fit la déclaration

devenue depuis célèbre:
caractéristiques remarquables:

Les 600 millions d'habitants
d'abord,

de la Chine ont deux
et deuxièmement

ils sont avant tout pauvres,

xv
Paradoxalement pourtant, ces paroles ne sont pas les leurs, mais furent écrites pour eux - ou plutôt inscrites sur « cette page blanche des pauvres» - par une poignée de bourgeois et bourgeoises qui s'autoproclamaient le Centre du Parti et passèrent la plus grande partie de l'époque de Pol Pot à l'abri des regards. Nombre de ces personnages (comme Pol Pot, Son Sen, Khieu Thirith, Khieu Ponnary, Ieng,Sary, Yun Yat, Vorn Vet et Khieu Samphân ... la liste n'est pas limitative) avaient été enseignants avant la révolution. Ils avaient l'habitude de transmettre une "éthique" et de maintenir la discipline. Leur attitude protectrice à

l'égard « des pauvres [dont l'esprit est une page] blanche» à la fois
rompait avec les schémas pré-révolutionnaires et leur ressemblait. L'anonymat des enseignants khmers rouges et leur rejet du passé étaient nouveaux. La vénération qu'il exigeaient et recevaient, ainsi que l'esprit sempiternellement moralisateur de leur enseignement, d'autre part, faisaient écho à des pratiques du passé dont on pouvait penser qu'ils étaient impatients de les anéantir. Le difficile travail qui a consisté pour Henri Locard à rassembler cette collection à partir de sources presque exclusivement orales dans tout le Cambodge, a été éminemment fructueux. Les slogans eux-mêmes nous permettent de pénétrer à l'intérieur du mode de pensée des Khmers Rouges. En outre, le commentaire détaillé des adages et des slogans, qui est le reflet d'années d'étude et de séjours dans le pays, offre une histoire nuancée et convaincante de cette malheureuse et démente époque. Je suis heureux de recommander ce livre captivant à des lecteurs intéressés par l'histoire du Cambodge et à ceux qui rencontrent les Khmers Rouges pour la première fois. Ce livre sera certainement aussi utile à tous ceux qui veulent comprendre une idéologie communiste poussée jusqu'à son ultime logique.

David Chandler, Melbourne, Australie, janvier 1996.

[ils sont comme une page] blanche. Cela peut sembler une mauvaise chose. Les pauvres veulent le changement, veulent faire des choses, veulent la révolution. Une feuille de papier blanc est immaculée, et c'est sur elle que les mots les plus neufs et les plus beaux peuvent être inscrits, sur elle que les images les plus neuves et les plus belles peuvent être peintes ». (Cité par Robert Jay Lifton, Revolutionary Immortality: Mao TseTung & th£ Chinese Cultural Revolution, p; 95-96, Vintage Book, New York, 1968.

In trod uction

Dans le système politique khmer rouge, qui prévalut au Cambodge du fatidique 17 avril 1975 au 7 janvier 1979, comme dans tous les pays communistes, l'endoctrinement et la propagande du Parti jouèrent un rôle fondamental. Pourtant, après avoir interrogé les habitants ou lu les témoignages de ceux qui ont vécu dans cette société, on est surpris de ce que, dans un monde pourtant familier des meetings de masse presque quotidiens, des sessions d'études et de critique-autocritique, la vulgate polpotiste soit si mince: nul équivalent des volumineux écrits d'un Lénine, ni même du Petit Livre rouge des pensées d'un Mao Zédong. Pourquoi? Parce que, dans une société de tradition essentiellement orale, on en était arrivé à une pensée politique réduite au squelette macabre d'une idéologie «chimiquement pure », dirait Bernard-Henry Lévy1, - celle du pouvoir absolu d'un petit groupe, l'Angkar. Les documents écrits, classés par le nombre de drapeaux rouges sur la couverture, selon le degré de sophistication du message politique, n'étaient réservés qu'à l'élite du Parti. Pour le "petit peuple", comme l'appelait Sihanouk, nuls documents écrits, mais des slogans martelés inlassablement et des chansons révolutionnaires pour forger l'homme nouveau. Si l'inspiration de cette propagande orale est essentiellement maoïste, sa formulation trouve des racines dans la culture khmère. Souvent dépouillée de tous ses faux-semblants, cette pensée, poussée jusqu'au bout de sa logique mécanique et réduite à des slogans
1 Les Aventures de la liberté, Grasset preuve par le Cambodge)", p. 384. 1991, chap. 11, "Dans ce Phnom Penh désert

... (La

2

Introduction

tranchants comme une lame, devient la pensée totalitaire crue. Les petits cadres khmers rouges se comportaient avant tout comme des automates et ressassaient toujours les mêmes phrases apprises par cœur qui résument parfaitement l'idéologie que leurs maîtres leur avaient inculquée. Dans leur propagande les communistes plus classiques de la période du protectorat vietnamien, de 1979 à 1989, n'eurent d'ailleurs pas de peine à appeler cette manipulation du dogme marxiste "fascisme ou hitlérisme rouge", tant les concepts communistes furent caricaturés et appliqués avec une telle outrance qu'ils en devenaient parfaitement absurdes, voire même monstrueux. On a aussi le sentiment de pénétrer dans l'univers interdit de l'arrière-scène de la révolution polpotienne, de pénétrer au cœur d'un monde ténébreux qui devait, à jamais, demeurer caché. Les Révolutionnaires se croyaient pour toujours entre eux, sans témoins et loin des oreilles indiscrètes. Et pourtant il n'en fut rien et, ici, l'univers totalitaire se révèle sans fard, dans l'absolu de sa barbarie. Nous entendons l'écho de paroles que nous n'aurions jamais dû entendre. Comme l'a souligné Michel Heller, la langue totalitaire fonctionne sur la base du slogan. Celui-ci a un « caractère monosémantique qui exclut toute variante », et ne laisse « nulle place au doute ».

En Union soviétique, la langue était enjeu de pouvoir. « Le pouvoir
donnait aux mots leur définition et leur permettait ou non d'exister2 ». Cette "novlangue" dit la fiction et présente le réel comme faux. Elle est donc liée au mensonge: le réel est annihilé par la langue au profit de la fiction. Les slogans nous font entrer dans l'univers d'une « pensée paralogique, d'une logocratie, le pouvoir étant aussi au bout de la langue ». Nous sommes en plein dans

l'univers orwellien « où les mots ont un sens entièrementautonyme G (ils sont à eux-mêmes leur propre référent) »3. Le fD'UlR ~ru1(sahakâ)
polpotien n'est pas, comme le kolkhoze soviétique, une ferme coopérative, mais, dans les faits, selon Alain Besançon, «...une plantation servile, sous la conduite d'une bureaucratie et sous la surveillance d'un système de répression ». Voilà une définition qui décrit fort clairement l'univers des fermes collectives des Khmers Rouges. Pourtant, nombre de ces clichés propres à la phraséologie révolutionnaire, fabriqués à partir de métaphores empruntées à l'environnement khmer, constituent d'admirables préceptes, en théo2 Article paru dans Le Monde du 5-7-1979 ; cité par Patrick Seriot, p. 29, dans son Analyse du discours politique soviétique, Paris, Institut d'Etudes slaves, 1985. 3 A. Besançon, Présent soviétique et passé russe, 1980, Livre de Poche, colI. Pluriel. Cité par Patrick Seriot, p. 37.

Introduction

3

rie: ce fut leur application machiavélique qui en dénatura totalement le sens dans la pratique. Ils sont de parfaits exemples de la "double pensée" (doublethink) orwellienne : ils disent des choses admirables et ils signifient, dans les faits, des réalités terrifiantes, à l'instar de la mythologie chrétienne, dans laquelle le Prince des Anges se mue en Satan. Ces maximes nous montrent combien l'enfer est effectivement pavé de bonnes intentions. D'autres mots d'ordre, par contre, laissent tomber le masque et constituent le discours même de la. violence. Ils sont la traduction en paroles de la brutalité des coups, des armes et des tortures, dans la bouche de ceux qui tenaient tout un peuple sous l'empire de la terreur. Ils constituent le contre-modèle d'affirmations qui pourraient être celles d'un gouvernement soucieux réellement du bien public. Si le message de ces slogans est étranger à la culture khmère, leur forme et leur rhétorique s'inscrivent bien dans la longue tradition de littérature didactique orale rythmée du Cambodge. Les Khmers Rouges surent donc utiliser à leur profit ce passé dont ils prétendaient avoir fait table rase. De tous temps, en effet, les dictons, proverbes, maximes et aphorismes qui pouvaient être aisément mémorisés furent un élément important de la formation de la jeunesse dans les monastères bouddhistes. D'après le Dr. Saveros Pou qui analysa ce type de littérature, cette dernière prit essentiellement deux formes: les bh asit ou subh asit et les cp ap. Les premiers sont les "dictons et proverbes", ou plus précisément "Dictons des Anciens"4. Cela tombait bien puisque l'Angkar Révolutionnaire - ou l'Organisation ou le Parti - prétendait être "le père et la mère" de chaque Cambogien et se substituer à toute tradition. Les seconds, les cpap, sont des textes versifiés constitués de courtes strophes aisément mémorisables. Composés peut-être en des temps immémoriaux, ils furent écrits à l'époque du khmer moyen, dès le 1Se siècle. Ce sont des sortes de fabliaux, dont les récits sont proches du terroir et de la vie campagnarde, et qui décrivent toutes les vertus morales et sociales,

constituant donc « un miroir de l'âme collective khmère »5.
Prenons Saveros Pou: un exemple connu des Khmers et choisi par le Dr.
;;>co et co

'b~2~mu'tH~u2~nî3J
chkaè neung ach sdach neung riech.
4 "Subhasit and Cpap' in Khmer literature" p. 434.
5 "Guirlande de Cpap", CEDORECK, Paris,1988. Voir également "Khmer Proverbs: Images & Rules" de Karen Fisher-Nguyen p. 91 et seq. dans Cambodian Culture since 1975, Homeland & Exile, édité par May M. Ebihara, Carol A. Mortland et Judy Ledgerwood, Cornell University Press, 1994.

4

Introduction

[rrout]

cfiien est attiré pl1;r,0 e;r.créments,[comme
est alttre par un royaumé'.

tout] prince

Le dicton traditionnel
00

reprend cette idée de manière identique:
I 00 'Ooev-

H~A5J2~l'Ç1R mfTI2~A51u ~~u2~tH~~
monuh neung prak yéak neung sach sdach neung balang

Les fwmmes ont toujours. Gesoin i'arg,ent, [es ogres de cfiair, res prtnces i'un trone.
Le Dr Saveros Pou remarque que les aphorismes khmers utilisent

souvent une « expression franche et directe très savoureuse », et qu'ils
«ne reculent point devant le cynisme ». La note de cynisme dominera la majorité des slogans révolutionnaires. Si cette littérature traditionnelle démontre le syncrétisme des Cambodgiens qui absorbent
«

des concepts philosophiques indiens»,

les Khmers Rouges firent

preuve d'un même syncrétisme en absorbant des concepts maoïstes chinois. A une nuance près cependant! Ici, il ne s'agit pas de créer une nouvelle civilisation, mais plutôt d'en anéantir une ancienne au nom d'une imposture: ils se prétendent les vrais patriotes, alors qu'ils mettent à mort leur nation et sa culture pour greffer une plante parasite qui sera vite rejetée - le maoïsme. Pour Pol Pot et les siens, le but en réalité est l'asservissement mental de tout un peuple ou la robotisation de toute une société: chaque individu doit devenir un rouage de cette énorme machine - l'Angkar -, l'État totalitaire le plus poussé, peut-être, du 20e siècle. L'exemple de proverbe que nous venons de choisir, s'il est classique dans sa forme, ne l'est pas sur le fond, car, nous dit le Dr Saveros Pou, rares sont les dictons qui parlent de réalités politiques. Certains hommes politiques contemporains ont tenté de « composer des subhasit pompeux et de stimuler les sentiments patriotiques ».

Leur tentative a été un échec et leurs slogans « furent balayés en
même temps que la popularité de leurs auteurs » 7 - tout formules de propagande politique des Khmers Rouges. Toute la doctrine de Pol Pot et de son entourage contenue dans les paroles de /'Angkar qui vont suivre - du qu'elle a été perçue par les citoyens ordinaires. Elles
6 Ibid. p. 337. 7 Ibid., p. 338.

comme les me semble moins telle nous font

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pénétrer dans l'univers khmer rouge de l'intérieur. Cette idéologie est tellement primitive et simpliste qu'elle ne peut finalement convaincre que des êtres totalement ignorants et sans formation, sortant tout droit de la forêt. Ces slogans furent dénoncés comme des impostures par la très grande majorité des Khmers qui n'étaient pas dupes. Mais il fallait bien se taire, faire semblant de croire à ces fausses vérités, et ne murmurer son rejet qu'aux tréfonds de son cœur. Seuls, peut-être, des enfants ou des adolescents ignorants, venant de la périphérie et totalement manipulés par l'Angkar, pouvaient se satisfaire d'une telle éthique. Cela tombait bien puisque c'était cette couche sociale dont les polpotistes prétendaient être les porte-parole. En fait, ils ne devinrent que les hommes de main d'un groupe de fanatiques avides de pouvoir absolu et totalement coupés des réalités économiques nationales et internationales, ainsi que de la culture profonde et multi-séculaire de leur propre pays. Immenses furent la consternation et la perplexité de certains de ces militants, dont le dévouement fut toujours sans failles, quand ils se retrouvèrent devant leurs bourreaux à Tuol Sleng ou dans les autres prisons du pays, obligés d'avouer des trahisons qu'ils n'avaient pas commises. Comment le Parti qu'ils avaient servi de toute leur âme, de tout leur cœur, au sacrifice de toutes les joies humaines, pouvait-il se retourner contre eux et les accuser de traîtrise? Pour tous les autres, cette idéologie n'était qu'une sinistre mystification dont ils ne pouvaient se défendre que par la dérision: nombre de slogans avaient leur contre-slogan secret qu'on se répétait dans l'ombre. Il fallait avoir la vitalité et le sens de l'humour irrépressibles des Khmers pour arriver à rire de ces situations infiniment tragiques, dans cette société qui avait, semblait-il, banni le rire. Toute décision du pouvoir était prise au nom de l'Angkar, et de multiples slogans se référaient à cette entité. Angkar signifie littéralement en khmer "l'Organisation" : c'est le Parti Communiste, le Politburo, ainsi que tout l'appareil de la Sécurité, présent dans chaque cellule sociale de la société polpotienne : chacun est surveillé, même les plus haut placés dans le Parti. Mais - et c'est là l'apport proprement polpotien - Angkar peut aussi être incarné par un groupe de leaders locaux qui, appliquant avec zèle les directives du Parti (ils y sont d'ailleurs contraints, sinon ils peuvent être soupçonnés, et, à leur tour, arrêtés et exécutés), arrêtent, torturent, assassinent pour éliminer tous les opposants, réels, supposés ou potentiels, à leur propre niveau; ce sont aussi des individus isolés qui s'arrogent le pouvoir de parler au nom de l'Angkar quand ils veulent tuer un "ennemi"

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ou, tout simplement, faire exécuter une corvée par l'un de ces malheureux qu'ils tiennent en joue au bout de leur fusil. L'Angkar, c'est surtout Saloth Sâr, plus connu sous le nom de guerre de Pol Pot, qui, depuis 1962, et la mystérieuse disparition de Tou Samouth, le Secrétaire du Parti Communiste Cambodgien, a toujours dirigé dans l'ombre la petite équipe de fanatiques et de fidèles, sous la protection rapprochée de quelques Khmer Lœu - ou Montagnards des minorités ethniques du Nord-Est - qui étaient d'un dévouement à toute épreuve. Il est entouré de son petit groupe de fidèles d'entre les fidèles: Nuon Chea, l'éternel numéro deux, encore plus discret que Saloth Sâr, leng Sary, Khieu Samphân, Ta Mok (= Chhit Chhœun), Ouch (Kaing Kek leu, le Directeur de TuaI Sleng8). Il avait compris qu'il ne peut y avoir de pouvoir absolu, surtout sur les consciences, que s'il demeure enveloppé de mystère. Il ne pouvait donc être tout à fait le Mao Zédong khmer, bien qu'il en jouât le rôle. Ne souhaitant donc pas susciter sur sa personne seule toute la charge d'affection, de vénération et d'adoration que Mao avait su faire naître chez des centaines de millions d'habitants de la planète, il se métamorphosa, auprès de "sujets" qu'on avait dépourvus de tout moyen d'information, en Angkar. Cette entité incarnait à la fois tous les principes de charité et d'amour, mais également de terreur et d'épouvante, la création et la destruction, un peu comme le Siva de la trilogie hindoue. L'Angkar était aussi l'œil au fond de la tombe qui guettait chaque citoyen et sondait les reins et les cœurs: l'amour se muait en effroi! Pourtant le "petit peuple", s'il ne pouvait rien savoir dèces subtilités et de ces subterfuges, n'était pas dupe! Pour lui, Angkar était un mot sans frontière: à la fois absolument général et absolument particulier. Qui était l'Angkar ? Ce n'était pas le Big Brother d'Orwell dont le visage orne tous les coins de rues dans 1984. Si, dans le secret du Parti, Pol Pot se faisait appeler par ce même nom: ~~m U~

(Bâng Ti Muey) "Frère Numéro Un", ou même carrément u~'iN

(Bâng Thom), littéralement Big Brother, personne, ou presque, ne connaissait le nom de Pol Pot, encore moins son visage. Ces vocables, et en particulier l'association de bâng et de thorn, ne sont pas dans la tradition cambogienne, car bâng signifie déjà grand frère. L'associationdes deux mots est donc une tautologie, ou une sorte d'hyper8 Prison, transformée en Musée du Génocide, qui portait, à l'époque le nom de S 21 et de tortures de Phnom Penh, où (Santésokh = Sécurité), centre d'interrogatoires environ 20000 Cambodgiens furent exterminés.

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bole. C'est ici, sans doute, une traduction littérale du chinois ou du vietnamien. Ainsi, Pol Pot eut beau jeter le masque et, dans un discours fleuve de cinq heures prononcé le 27 septembre 1977, avouer que l'Angkar Révolutionnaire était bien le Parti Communiste du Kampuchéa dirigé par lui-même, très rares furent ceux qui entendirent ou comprirent ce message. La population était plongée dans le brouillard le plus complet quant à l'identité et la personnalité de ses dirigeants. Pour eux, l'Angkar, c'était peut-être le messager habillé de noir qui, un krâma autour du cou, se hâtait de porter à bicyclette un pli urgent expédié par le potentat local jusqu'au village voisin. C'était avant tout l'arme psychologique suprême de terroristes qui tenaient tout un peuple dans un état d'épouvante et de soumission absolue. Ce mot est la marque même qu'entre la violence à l'état brut de l'homme (ou, moins souvent, de la femme) qui détenait une parcelle de pouvoir et le commun des mortels, l'espace, normalement rempli par la coutume ou la loi, avait été annihilé par l'univers totalitaire. Pendant les trois ans, huit mois et vingt jours que dura le "règne" de Pol Pot, pas une loi ne sera votée ni promulguée, si ce n'est la constitution de janvier 1976. L'Angkar, c'est aussi le symbole d'un régime infiniment fragile, condamné à s'autodétruire pour parvenir à subsister9. En dehors des diverses catégories de la hiérarchie khmère rouge proprement dite, les polpotistes avaient divisé la société en deux castes principales: les Mulethans et les 17 avril. Je dis bien "castes", et "non classes sociales", car, à la manière de la société indienne, les barrières entre les deux univers étaient quasiment infranchissables. De plus, pour des idéologues d'une révolution soi-disant authentiquement paysanne, les 17 avril, les Sino-Khmers étant nombreux parmi eux, avaient généralement la peau plus claire que les Mulethans.. Ce dernier vocable signifie "peuple de base", censément la base arrière des Khmers Rouges, qui devait constituer les bénéficiaires de la révolution, c'est-à-dire le peuple des campagnes progressivement gagné par la guérilla entre 1970 et 1975, et qui n'avait pas fui l'avance des révolutionnaires, en se réfugiant dans les villes. Ils étaient la "base" de la nouvelle société. Par contre, les 17 avril, ou Peuple Nouveau, étaient, aux yeux des Khmers Rouges, les catégories sociales privilégiées du régime républicain précédent, habitant les villes au moment de la victoire
9 Voir aussi la définition de l'Angkar donnée par John Marston dans son chapitre "Metaphors of the Khmer Rouge" dans Cambodian Culture since 1975: Homeland & Exile, ed. May M. Ebihara, Carol A. Mortland & Judy Ledgerwood, Cornell University Press, 1994. p. 117 & seq. .

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du 17 avril 1975. Ces Cambodgiens étaient marqués de la faute originelle que rien ne pouvait effacer: ils avaient commis le délit de fuite, s'ils habitaient la campagne et s'étaient réfugiés en ville; ils avaient commis le délit de traîtrise, si, malgré les appels répétés de la rébellion et de Sihanouk, ils n'avaient pas rejoint le maquis entre 1970 et 1975 - pire, certains avaient lutté contre la Révolution et s'étaient faits les complices des bombardements américains! Cette division simpliste est aberrante, parce qu'elle ne correspondait très souvent à aucune distinction sociale réelle. Elle ne fut pas celle des idéologues polpotistes, sur le papier, qui se voulait beaucoup plus subtile et proche de la théorie marxiste. Selon l'analyse de Laura Summersl0, les Khmers Rouges divisaient la société cambodgienne en six grandes classes (féodale, capitaliste, celle des petits capitalistes, des ouvriers, des paysans et une classe spéciale: les Khmers résidant à l'étranger au 17 avril 1975), elles mêmes divisées en vingt-et-une sous-classes. Nous pouvons épargner aux lecteurs les détails de ces élucubrations. Selon Michael Vickery (et sa source, Mat Ly, m'a tenu les mêmes propos), les idéologues khmers rouges auraient divisé la société en trois grands groupes: 1- les citoyens de plein
droit

(~rlrnfJ~ Ut
"

pénhsèt

"Full Rights"), 2- les postulants déchus

(îlI:lJ'B triem "Candidates"),

3- les

(îg phnhaœ

"Depositees")l1. Mais en réalité, ce langage

pseudo-scientifique n'était qu'un habillage pour décrire une réalité qui, dans la pratique, faisait référence à d'antiques traditions de l'Asie du Sud-Est: le vainqueur a coutume d'emmener prisonnières des populations entières et de les réduire en esclavage. Avec Pol Pot, ces malheureux citoyens, déchus de leur citoyenneté, devenaient aussi les victimes des méthodes totalitaires apprises en Occident et perfectionnées en Extrême-Orient. La population, dans son ensemble, ne connaissait que cette distinction binaire: en dehors des Khmers Rouges eux-mêmes qui formaient une classe à part, les Mulethans tenaient lieu de force de réserve. Nous ne retiendrons pas ici les classifications officielles, car elles n'avaient guère d'application dans la réalité, et elles n'ont pas été perçues par la population dans les communes populaires. Nous nous contentons ici de recueillir le corpus de l'idéologie polpotiste telle qu'elle a été transmise au "petit peuple", et non pas les distin10 Voir The Journal of Communist Studies, vol 3, Number 11 Cambodia 1975-1982, p. 81, South End Press, Boston 1, March Ma., 1984. 1987.

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guos et tout le galimatias d'analyse marxiste de la société telle que l'élaboraient Pol Pot et son équipe dans leurs interminables sémi- ---naires - retraites athées - sessions d'étude dans la forêt, puis dans leur solitude phnompenhoise après le 17 avril 1975. Il faut rappeler que les exterminations dans tous les régimes communistes ont des bases sociales et idéologiques, et non raciales ou nationales (sauf peut-être au Tibet, encore que dans ce malheureux pays, la politique de Pékin relève davantage de l'impérialisme classique tout court que de la révolution communiste) - telle est la différence essentielle avec le nazisme. Le seul groupe ethnique ou national qui fut victime désignée de la vindicte et de la haine des polpotistes fut celui des Vietnamiens. Mais on peut peut-être affirmer que cette importante minorité, déjà très réduite par les pogroms et expulsions sous Lon LoI, souffrit moins que les autres catégories de citoyens cambodgiens, puisqu'elle eut la chance d'être purement et simplement expulsée dans sa quasi-totalité au tout début du régime, bien qu'il soit difficile de savoir combien périrent en chemin. Pol Pot et son groupe avaient graduellement transformé leur solidarité dans la lutte à l'égard du Grand Frère révolutionnaire vietnamien entre 1966 (à l'issue du premier long séjour de Saloth Sâr en Chine Populaire) et 1973, en haine. L'aide du pays le plus peuplé de la terre fut sans doute plus conséquente, les perspectives de pouvoir absolu pour les leaders du Parti Communiste Khmer sans doute plus crédibles, et surtout la garantie de respect total de l'indépendance, de la souveraineté et de l'autonomie de la révolution cambodgienne plus solennellement affirmée. Mao et les siens furent de très habiles flatteurs qui endormirent la méfiance des polpotistes. Ils tiraient bien des ficelles, tout en affirmant que Saloth Sâr et sa révolution étaient les maîtres absolus dans le Kampuchéa Démocratique. On a aussi cherché à démontrer que les Chams, la minorité malaise musulmane, furent aussi l'objet d'une répression toute particulière. Je n'en suis pas certain, et je n'ai trouvé aucun slogan qui classe spécifiquement cette minorité parmi les "ennemis" à éliminer. Cela ne me surprend nullement, et je partage l'analyse de Michael

Vickery qui écrivit, dans son Cambodia 1975-1982, « qu'il n'y eut jamais de politique délibérée de la part du Centre de les anéantir12». En effet, cette minorité n'a pas été spécialement victime de la vindicte du pouvoir en tant que communauté partageant certaines caractéristiques, essentiellement religieuses. Si effectivement ils ont
12 George Allen & Unwin, 1984 ; p. 182.

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beaucoup souffert du polpotisme (mais peut-être dans des proportions guère différentes du reste de la population13), c'est qu'ils ont opposé davantage de résistance au nouveau régime. Ils ont, en particulier, très mal admis de se voir refuser le droit de pratiquer leurs rites quotidiens - comme la minorité catholique qui a d'ailleurs bien davantage souffert. Ils n'ont pas du tout été contraints à manger du porc, puisqu'il n'y avait d'ailleurs généralement pas de viande dans l'ordinaire des cantines collectives. Le porc n'était habituellement servi à la population que pour les fêtes du Parti: les Chams alors, comme le reste de la population, se jetaient sur cette viande comme des chiens affamés. C'est dire combien la faim, comme pour la plupart des habitants, était devenue leur principale hantise. On peut donc conclure de ces quelques remarques que la terrible répression dont fut victime près du quart de la population cambodgienne pendant les quatre années ou presque où les polpotistes furent au pouvoir, a pour nom politicide14 et non génocide. Puisque
l'Angkar contrôlait non seulement toute l'économie du pays

-

il n'y

avait plus aucun secteur privé - mais encore toute la vie familiale et même intime de chaque habitant, tout manquement aux règles de l'Angkar, toute opposition larvée, ou même tout manque d'enthousiasme pour la ligne révolutionnaire définie par le Politburo à Phnom Penh était une faute politique, et donc lourdement châtiée. Peu importait vraiment l'origine ethnique ou nationale!

***********

Des spécialistes de l'histoire politique du gouvernement khmer rouge pourraient reprocher à ce recueil de ne pas tenir compte des divers mouvements au sommet de la hiérarchie gouvernementale, des luttes autour du pouvoir, et donc de lignes politiques et de mots d'ordre divergents qui auraient pu agiter la nomenklatura. Il est bien possible que ces mouvements aient eu lieu, puisque, par définition, un régime totalitaire est toujours contesté (et donc fragile) du fait même de sa barbarie. Pourtant, jamais mes informateurs ne m'ont

mis en garde en affirmant, par exemple:

«

Attention, on n'entendait

13 Lire les résultats de l'enquête de Marek Sliwinski dans Le Génocide des Khmers Rouges: une analyse démographique, l'Harmattan, 1995, en particulier le chapitre 5, "Le mécanisme de l'extermination". Ils corroborent mes propres investigations. 14Voir : "Toward Empirical Theory of Genocides & Politicides: Identification & Measurement of Cases since 1945:' by Barbara Harff & Ted Robert Curr, International Studies Quarterly (1988) 32, 359-371.

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Il

ce slogan très dur qu'après l'arrivée des Nieredeys, les hommes de Ta Mok ». Ces derniers, venant du Sud-Ouest, étaient proches de Pol Pot et prirent progressivement le pouvoir dans presque toutes les communes populaires vers la fin du régime. Rares sont les mots d'ordre qui sont liés à une situation politique clairement repérable, au cours
de ce

-

fort heureusement-

très bref régime

qui ne dura,

faut-il encore

le rappeler, que trois ans, huit mois et vingt jours. Quand ce sera le cas, je le signalerai. Cependant, on peut tirer de tout cela la conclusion que, après l'évacuation plus ou moins brutale de toutes les villes (là, il est certain qu'il y eut beaucoup de différence d'une capitale de province à l'autre dans le degré de brutalité de l'ordre d'évacuation), le régime fut d'une remarquable constance dans l'horreur de la répression et de la souffrance qu'il répandit chez tous les habitants. Au niveau de la commune populaire, et après la collectivisation totale des repas à partir du tout début de 1976, qui amena la famine ou la disette dans presque tout le pays, ces trois dernières années furent uniformément barbares, avec des variations d'un district à l'autre. La politique gouvernementale, telle qu'elle fut définie par l'Angkar Lœu ("l'Organisation Supérieure") au sommet, ne varia pas d'un iota pendant les quelque quarante-cinq mois de gouvernement khmer rouge. Elle se résume à trois grands axes: d'abord le "Grand Bond en avant" dans toutes les productions - agricoles et industrielles; deuxièmement, la construction de tout un réseau d'irrigation dans tout le pays pour tripler les rendements du riz; troisièmement, la chasse aux ennemis de la révolution. Le changement de ligne de 1978, avec une ouverture très contrôlée sur l'étranger et l'adoucissement significatif du régime de Bœung Trabek et Dey Krâhâm, les deux centres de rééducation pour les intellectuels rentrés de l'étranger, n'eut aucun écho dans les fermes d'État dans tout le pays. On peut donc affirmer que tous ces slogans, dans toute leur brutalité, s'appliquèrent globalement partout et tout le temps. Néanmoins, cela ne signifie pas que les Khmers Rouges furent tous des robots sans cœur et sans pitié, tels que les voulait l' A ngkar. Non,
en bien des lieux, certains firent montre d'humanité

-

hélas

trop

souvent pour leur propre perte! Il reste à nous demander qui a bien pu composer ce qui deviendra des clichés propres à l'idéologie khmère rouge. Sont-ils, comme les dictons traditionnels, la création d'auteurs anonymes? Certains, les plus connus, étaient entendus à la radio khmère rouge à l'époque où Pol Pot tenait les rênes du pouvoir à Phnom Penh. On peut donc en conclure qu'ils furent l'œuvre des services de propagande du Ministère de l'Information et de la Culture de Hu Nim, puis de Yun

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Yat, Madame Son Sen. Ce sont des mots d'ordre qui décrivent de manière ramassée et percutante la politique polpotiste de l'heure. On peut imaginer qu'à partir de ces grandes orientations données au sommet, à la radio, ou lors des sessions d'études phnompenhoises auxquelles étaient convoqués tous les plus hauts cadres à intervalles plus ou moins réguliers, ces directives étaient concoctées par l'Angkar Padévoat, "l'Organisation Révolutionnaire". Les grands mots d'ordre, connus par absolument tous les Cambodgiens, ne sont guère qu'une bonne trentaine: nous les signalerons en les soulignant. A partir de ces grands thèmes, les potentats locaux pouvaient apporter des variations à l'infini, suivant la richesse de leur imagination. Nombre de ces assertions sur l'Angkar, la soumission au Parti, ou la traîtrise des "ennemis", sont rigoureusement identiques sur le fond et doivent être le fruit de l'esprit inventif de la bureaucratie locale. Quant aux contre-slogans, à part quelques-uns très répandus, ils furent évidemment inventés par des individus isolés, murmurés peut-être à quelques-uns, et donc innombrables et secrets. Ces expressions stéréotypées étaient reprises dans de nombreuses circonstances de la vie sous les Khmers Rouges. Par exemple, dans le théâtre révolutionnaire que l'Angkar avait commencé à promouvoir, les scènes édifiantes de la vie quotidienne étaient émaillées de ces clichés, qui, mis bout à bout, constituaient une sorte de leçon de morale politique, en direction de la jeunesse en particulier. Beaucoup aussi expriment la même idée, et peuvent donc paraître redondants. Pourtant, si je les ai tous gardés, c'est parce que je souhaite constituer un corpus le plus complet possible de cette idéologie, sans moi-même censurer telle ou telle formule. Par ailleurs, le polpotisme est par définition très répétitif, et, mises bout à bout, nombre des sentences recueillies ici constituent la trame des discours prononcés le soir, devant des auditoires exténués, par le commissaire politique du lieu. Ce recueil a été constitué à partir d'entretiens avec de très nombreux Cambodgiens dans tout le pays, et non de sources écrites, comme la presse du Parti. Très rares sont les paroles de l'Angkar que j'ai relevées dans des ouvrages consacrés à la période. Je n'ai inclus ces phrases dans cette collection qu'après avoir vérifié auprès de plusieurs témoins ayant vécu sous la période du gouvernement khmer rouge au Cambodge, qu'ils ont bien effectivement entendu les responsables prononcer de tels mots

-

auquel

cas cela est signalé

en note.

Mon objectif est de contribuer à reconstituer le corpus de l'idéologie khmère rouge telle qu'elle fut transmise à la population ordinaire par les responsables locaux, dans les fermes d'État et les chantiers