Le Puy du Fou, en Vendée

Publié par

Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 273
Tags :
EAN13 : 9782296331846
Nombre de pages : 231
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Le Puy du Fou, en Vendée
L'Histoire mise en scène

OUVRAGES

DES MÊMES

AUTEURS

Jean-Clément

Martin

Une guerre interminable, La Vendée deux cents ans après Nantes, Reflets du Passé, 1985 La Vendée déchirée, Gallimard, Découverte, 1986. La Vendée et la France, Ed. du Seuil, 1987. La Vendée de la Mémoire, 1800-1980, Ed du Seuil, 1989 Les Vendéens de la Garonne, Vauchrétien, Ed. Davy, 1989. Le Massacre des Lues, avec X. Lardière, Mongon, Geste Editions, 1992. La France en Révolution, Belin, 1990 Religion et Révolution, sous sa direction, Economica, 1994 La révolution française, Etapes, bilan conséquences, Points Mémo Seuil, 1996

Charles Suaud
La vocation. Conversion et reconversion ruraux, Editions de Minuit, 1978. des prêtres

L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4951-4

JeanoaClément MARTIN - Charles SUAUD

Le Puy du Fou, en Vendée
L'Histoire mise en scène

Éditions LtHarmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

LtHarmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (QCc CANADA H2Y lK9

Abréviations utilisées dans le cours du texte

ABPO ADV ARSS LP OF PO

: Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest. : Archives départementales de la Vendée : Actes de la Recherche en Sciences sociales

: Le Puyfolais.
: Ouest-France : Presse-Océan

INTRODUCTION

Au cœur du Bocage vendéen, le Puy du Fou est le nom d'un château qui, il Y a vingt ans à peine, n'était qu'une ruine délaissée par ses propriétaires et ignorée de la plupart des habitants des communes environnantes. Aujourd'hui, il évoque tout à la fois: une entreprise culturelle de dimension impressionnante, réputée en France et à l'étranger pour son spectacle, des communautés locales connues pour leur conservatisme et leur passé contre-révolutionnaire et un homme, Philippe de Villiers, créateur du spectacle, ancien ministre, actuel Président du Conseil général de la Vendée et député européen, qui fut candidat aux élections présidentielles de 1995. Chacun -en France comme dans les principaux pays européens- est capable de citer les idées que Philippe de Villiers incarne1: la défense de la Vendée et le refus de la disparition des identités régionales et nationale, l'illustration du passé rural et la volonté du retour à des valeurs traditionnelles, la mise en cause de la France issue de la Révolution et la critique du monde moderne. Car parler de la Vendée, est, d'une certaine façon, parler de la France, hostile à la Révolution, soucieuse des traditions rurales, aujourd'hui porteuse des souvenirs du monde "que nous avons perdu". Dans cette optique, l'étude du Puy du Fou n'est pas, dans notre esprit, un travail régionaliste. A une époque qui voit renaître l'intérêt porté aux "racines", aux "identités" et aux

1 Le témoignage viendrait de l'iITévérence des "Guignols de l'Info" de Canal plus, qui parlent du "Fou du Puy", qui atteste que l'ensemble du pays est censé comprendre cette allusion au spectacle. Sur un mode plus posé, voir Le Monde, 7 avril 1995.

6

J. -c. Martin et C. Suaud

tfnations" 2, étudier la naissance d'une communauté qui s'affirme comme telle n'est pas anecdotique. Dans ce genre d'expérience, se retrouvent tous les cas de constitution et d'affinnation de groupes et de collectivités, qui se définissent dans des oppositions, des rivalités ou des luttes. Le Puy du Fou n'est pas de ce point de vue une exception, mais rune des figures dans l'histoire des comn1unautés. En revanche la "guerre de Vendée", qui est bien l'un des ressorts essentiels du spectacle, est incontestablement une des principales guerres civiles3 que la France ait connue, et sans doute la dernière en date à avoir été aussi catastrophique. Ce fait, à lui seul, exclut de considérer la région- Vendée4 comme une région comme les autres. Depuis deux cents ans, elle possède une renommée particulière, liée aux affrontements sanglants qui eurent lieu dans l'Ouest entre 1792 et 1799 ; plus encore, elle jouit, en France et dans le monde, d'une réputation qui en fait le symbole de la résistance à la Révolution5. Etudier le Puy du Fou n'est donc pas s'enfermer dans une aventure mineure, sans impact national, mais bien au contraire, c'est se retrouver confronté à l'une des voies dans lesquelles certains ont cherché à donner un avenir à la France.

2 Voir le Forum européen, qui s'est tenu à l'Institut Universitaire européen de Florence, dans l'année 1993-1994. 3 Sur cette notion, Gabriele Ranzato, dir., La guerre fratricide. Turin, Bollati-Boringhieri, 1994 et Jean-Clément Martin, dir., La Guerre civile entre histoire et mémoire, Enquêtes et Documents, n021, Nantes, Ouest Éditions, 1995. 4 n faut distinguer le département Vendée, né en 1790, de la région-Vendée qui a été le théâtre de la gueITe, pour comprendre toutes les ambiguïtés nées de cette confusion faite régulièrement. Les communes de la région-Vendée s'étendent sur les départements voisins, Loire-Atlantique et Maine-et-Loire notamment, dans lesquels ont eu lieu les soulèvements essentiels qui déclenchèrent ensuite la gueITe dite de Vendée. Mais il ne faut pas conclure pour autant que toutes ces communes ont été dans le parti "blanc", vendéen. L'unité et l'homogénéité de cette zone n'ont jamais existé. Par convention, il est possible de parler des "Vendéens" pour désigner tous les habitants passés ou présents du département et d'employer "vendéens", pour désigner les partisans dans le passé des "blancs" opposés aux "bleus", dans le sud de la Loire, quel que soit le département d'origine. 5 Jean-Clément Martin, "La Vendée, région-mémoire", in PieITe Nora, Les Lieux de mémoire, Gallimard, tome 1, 1984.

L'Histoire mise en scène

7

Sauf à prendre l'effet pour la cause, ce ne sont ni le goût pour la tradition, ni le sens de la soumission sociale et politique, ni même la possession de qualités extraordinaires d'organisation, qui expliquent la durée de près de vingt ans et le succès incontestable du Puy du Fou dont l'une des fonctions est de célébrer les vertus de l'éternel vendéen. Il ne suffit pas de classer le spectacle comme tfconservateur" ou "réactionnaire", de postuler que sa place est en Vendée et nulle part ailleurs, pour comprendre une mobilisation sociale hors du commun, les 300 000 spectateurs annuels et les échos dans le monde entier. Les oppositions -voire les rejetscomme les adhésions sans réserves, ne rendent pas plus compte, les unes que les autres, de ce qui s'est effectiveInent passé jusqu'à maintenant au Puy du Fou, dans le nord-est du département de la Vendée, dans une zone rurale restée longtemps hors de tout grand événement historique. Tout au plus, mettent-ils sur la voie d'explications plus complexes dont les origines sont à rechercher dans les interactions entre l'histoire et les réalités sociales et culturelles actuelles. Pour répondre à cette question, nous nous sommes lancés dans une analyse historique et sociologique du phénomène "Puy du Fou" en nous intéressant essentiellement au spectacle, à sa genèse, à ses pratiques sociales et à son insertion dans l'histoire régionale et locale impossibles à réduire, malgré les apparences, à des schémas binaires, trop simples. En pareil domaine, la multiplicité des points de vue est essentielle. Par exemple, en suivant l'analyse d'un politiste6, le Puy du Fou, communauté idéelle posée en alternative à la France moderne, serait une de ces utopies que la droite régionale a su cultiver depuis plus d'un siècle. Philippe de Villiers se situerait alors dans cette droite "restitutionniste", qui, par delà la dualité révolutionnaire/réactionnaire, cherche à inventer du neuf et de l'inédit à partir du passé, veut lutter à armes égales avec ses rivaux modernistes, et entend inventer des "utopies" conservatrices, fondées sur des communautés récusant le politique: manière de proposer des solutions anciennes en réponse aux nouveaux problèmes. L'utopie "restitutionniste" serait ainsi "un appel au passé, qu'on
6 René Bourreau. La logique restitutionniste (1876-1940), thèse EHESS, dact., 1992. de la noblesse nantaise,

8

J.-c. Martin et C. Suaud

reconstitue souvent en un âge d'or magnifié, contre un présent qu'on rejette, en vue d'un avenir qu'on veut radicalement autre"7. Bien d'autres lectures peuvent être proposées d'un phénomène aussi complexe; historien et sociologue de formation et de profession, nous entendons seulement écrire une page de sociologie et d'histoire des sociétés de l'Ouest de la France, dans lesquelles les luttes politiques ont très souvent pris la forme de combats symboliques, culturels et idéologiques, éloignés en apparence des terrains de concurrence proprement politique, et qui ont très souvent porté sur le sens qu'il convenait de donner à I'histoire locale et nationale.
La conquête du point de vue scientifique.

La genèse de la région-Vendée explique le poids de l'histoire dans la formation et la reproduction de l'identité de la population locale, ainsi que la véhémence des luttes symboliques menées à propos de son passé. Il s'agit non seulement de discuter et d'établir "les faits", mais plus encore de statuer sur l'événement fondateur, qu'est la Révolution française, à partir duquel les points de vue se sont cristallisés. Dans une telle perspective, la région n'a jamais eu la conscience d'être comprise par le reste du pays. Il est certain que les historiens des temps écoulés ne lui ont ont pas toujours accordé une place équitable. La plupart des études et récits historiques ont été d'abord engagés, accusateurs ou hagiographiques8, ce qui a laissé des traces considérables dans les mémoires et dans l'image que les habitants de la région, favorables ou hostiles aux acteurs de la guerre, avaient gardée de leurs ancêtres. L'absence, pendant longtemps, de centres de recherche et d'enseignement universitaires, la présence, au contraire, de fortes associations d'érudits et d'historiens régionaux ont contribué à fixer une
7 Formule de Jean Séguy, cité par René Bourreau, op.cie., p. 8. 8 Voir le bref historique de Claude Petitfrère dans l'ouverture de sa thèse, Blancs et Bleus d'Anjou, Lille-Paris, Champion, 1977, tome 1, repris en partie dans Jean-Clément Martin dir.. Vendée-Chouannerie, Echanges, Nantes, Reflets du Passé, 1981.

L'Histoire mise en scène

9

doxa tenant lieu de théorie scientifique opposée aux savoirs d'Etat, porteurs de la vision des vainqueurs. Cette situation se traduit en rapports de force entre groupes d'intellectuels dont on peut voir, à l'occasion de chaque colloque, les relations entretenues avec les différentes groupes des classes dominantes régionales. Tout travail historique ou sociologique, produit depuis l'Université, est ainsi régulièrement suspecté de sympathies partisanes, d'absence d'objectivité, ce qui rend le dialogue et les débats difficiles, sinon impossibles9. Pire encore, le soupçon devient accusation de "trahison" quand le coup est porté par quelqu'un de l'intérieur, autrement dit par des autochtones. L'habitude est prise de suspecter les complots et les conjurations, de refuser les nuances, de ne pas admettre les arguments complexes. Au point qu'il est devenu nécessaire, avant toutes choses, d'essayer de faire comprendre que la description la plus objective possible répond tout simplement à l'obligation de tenir compte de différents points de vue, que l'exposition des mécanismes sociaux et des processus historiques ne comporte aucun jugement sur les institutions pas plus que sur les personnes. C'est à cette tâche d'explicitation que sont dévolues les pages qui suivent. Ce livre a déjà une histoire, qui explique aussi sa forme actuelle. Il reprend pour partie une enquête effectuée dans le cadre d'un appel d'offres du CNRSI0 qui a suscité des réactions publiques et il s'est inspiré de deux années de débats autour de la mémoire qui occupe actuellement une place centrale dans la société française. Notre appartenance à des degrés différents à cet Ouest marqué par les guerres de Vendée, nous aura appris, de l'intérieur, la complexité de ces sociétés, enracinées dans des espaces mémoriels, déterminées par des divisions sociales anciennes, à la fois univers holiste, qui oblige les habitants à se conformer aux groupes auxquels ils appartiennent, et société qui permet -et contraint
9 Que va-t-il se passer puisqu'un Centre de Recherches vendéen a été créé, sous le patronage conjoint de François Furet et de Pierre Chaunu, dans le cadre de l'université parisienne Paris-N Sorbonne en 1994? 10 Appel d'offres d'octobre 1989 lancé dans le cadre du programme de recherche sur les sciences de la communication du CNRS, dirigé par M. Dominique Wolton.

10

J. -c. Martin et C. Suaud

parfoiscertains de ses membres à se prononcer publiquement sur la scène collective en leur nom propre et au nom de la communauté. Cette connaissance, à la fois biographique et intellectuelle, nous a convaincus qu'il était impossible de réduire la société de l'Ouest à une communauté guidée par des imprécateurs ou par des manipulateurs, en même temps que nous la savons pourtant fragile devant les mutations survenues depuis une cinquantaine d'années. Etudier le Puy du Fou n'est pas approcher une planète étrange, peuplée de gens différents de nous, racontant une saga discordante de notre histoire; c'est, au contraire, tenter de rendre compte des relations complexes établies autour d'un passé -qui lui non plus "ne veut

pas passer" 11_ entre les habitants d'une région mise sous les
feux des médias. Dire cela, c'est reconnaître, sans fauxfuyant comme sans ambiguïté, notre empathie pour le sujet de l'enquête. La vision caricaturale d'un spectacle "contrerévolutionnaire" organisé par un hobereau chouan, qui aurait monté un "Passéoscopell 12 pour ruraux attardés, nous est insupportable pour toute l'incompréhension que cela atteste d'une histoire vivante, d'un combat conscient pour des valeurs collectives chez beaucoup de participants et de spectateurs. Que cette histoire et ces valeurs ne soient pas les nôtres est sans importance, l'essentiel est de les prendre comme objet d'étude tout en les respectant, sans les réduire à de simples effets de manipulation, mais sans non plus leur accorder une autonomie excessive comme on le fait souvent à propos des cultures populairesl3. Si bien que la parole scientifique, critique par nature, reste nécessaire pour tenter d'ordonner et de comprendre le

lIOn pense au livre de Eric Conan et Henry Rousso, Fayard, 1994, qui traite d'un domaine historique franco-français tout aussi problématique. 12 Michel Vovelle, "Un historien au Puy du Fou", Le Monde diplomatique, 1994, aoOt, p. 16-17. 13 Le livre récent de Bernadette Bucher, n'échappe pas à cette critique. Notre étude ne nous permet pas de conclure, comme elle le fait, au "triomphe de la culture populaire, ou de ce que l'on appelait jadis les mœurs, sur le politique", cf. B. Bucher, Descendants de Chouans. Histoire et culture populaire dans la Vendée contemporaine, Maison des sciences de l'homme Paris, 1995, p. 291.

LIHistoire mise en j'cène

Il

monde qui nous entoure, mais qu'elle ne peut pas être autre chose qutune interprétation "poétique" 14 visant à donner une idée des émotions et des engagements des acteurs, sans jamais pouvoir en rendre compte exhaustivement, ni, bien sûr, prétendre les remplacer. L'expérience du bicentenaire de la Révolution15 nous aura également appris que des notions et des réflexions historiques se créent et se transmettent sans -et même malgré- les scientifiques; elle nous aura aussi rappelé que les politiques ont toujours utilisé l'histoire à leur guise, inventant des formules efficaces, plus destinées à marquer les consciences qu'à les éclairer. La fameuse phrase du Vendéen, républicain radical, Clemenceau, "la révolution est un bloc" fut lancée pour faire pièce autant à la droite, qu'à la gauche modérée soucieuse de se démarquer de la Terreur 16. Les expériences récentes nous ont conduits à accepter la réalité sociale de la transmission de l'histoire et de la mémoire, elles nous ont incités à en reconnaître l'irréductibilité face aux travaux scientifiques, comme le goût de chacun à remonter le temps et à le modeler selon ses fantasmes; elles nous ont aussi appris qu'il était possible -et nécessaire- d'en parler sans complaisance. Pour nous, le Puy du Fou est en lui-lnême une sorte d'idéal-type des manifestations collectives sur fond d'histoire et de mémoire, qu'il convient de comprendre. La prolifération des "lieux de mémoire" 17 n'est pas en soi signe de bonne santé, si l'on pense qu'elle s'accompagne souvent d'une relnise en cause des liens sociaux collectifs, d'une critique inquiète du passé récent et d'un repli sur les mémoires locales, en bref d'un détachement envers les instances politiques essentielles à une démocratie pluraliste. Car, nous sommes conscients que le phénomène Puy du Fou n'est à isoler ni des pratiques muséographiques
14 Expression avec le sens que Jacques Rancière pourrait employer. 15 Pascal Ory, Une Nation pour mémoire, Calmann-Lévy, 1988; Steven Kaplan, Adieu 89, Fayard, 1992 ; Patrick Garcia, Les Territoires de la Commémoration... Thèse Paris-l, dact., 3 vol., 1994 et Colloque de l'Institut d'Histoire du Temps Présent, décembre 1994. 16 Odile Rudelle, "Lieux de Mémoire révolutionnaire et communion républicaine", Vingtième siècle, 1989, p. 3-15. 17 Selon la formule célèbre de Pierre Nora.

12

J. -c. Martin et C. Suaud

"participatives" telles qu'elles se répandent aujourd'hui à grande vitesse, ni de toutes ces manifestations collectives organisées à l'occasion de n'importe quel anniversaire réel ou supposé. La vitalité du local face à la crise du national, la force des discours identitaires face aux hésitations des textes universels, et les incertitudes sur le statut de l'écriture scientifique composent les horizons de ce livre, au-delà du cas vendéen lui-même. Autour d'un malentendu NOUS18avons donc réalisé l'enquête en 1990-1991, après avoir pris soin d'avertir les responsables et les principales personnalités vendéennes de la conduite de ce travail, mené en grande partie au travers d'interviews. A son terme, l'étude a été rudement malmenée, provoquant une polémique pendant quelques mois. Les responsables du spectacle nous mirent en garde dès le mois de novembre 1991 contre toute large diffusion du rapport, qui présentait, à les entendre, de "nombreuses erreurs" et des "interprétations souvent contestables", le rendant indigne du CNRS. Selon eux, nous aurions piégé nos interlocuteurs, et nous nous serions comportés de façon anti-scientifique. La presse fit écho à cette querelle. Sous le titre "Le Puy du Fou est un geste
18 Nous avons procédé, nous-mêmes ou avec quelques étudiants de Maîtrise, à des enquêtes orales réalisées auprès de responsables de l'association ou auprès d'acteurs, qui ont accepté de nous recevoir. Nous avons eu recours aux services d'une photographe, Anne Parian, pour tenter de rendre compte des particularités du paysage du site du Puy-du-Fou. Nous avons également mis sur pied un questionnaire destiné aux élèves de 4e et de 2e des collèges et des lycées publics et privés, pour tester sur un échantillon de plus de 1000 enfa~ts, les connaissances répandues dans la grande région sur l'histoire de la Vendée et sur le spectacle du Puy-du Fou. Le dépouillement de ces questionnaires a été réalisé avec l'aide de Philippe Lépine. Enfin, la documentation primaire a été enrichie par les collections complètes des publications dépendant de l'association du Puy-du-Fou, soit le Puyfolais, Alouette-Hebdo, la Fin de la Rabinaïe, mis à notre disposition par un journaliste de Presse-Océan, lui-même membre de l'Association du Puy-du-Fou, Philippe Ricot, ainsi que Guillaume Tositti. Nous remercions vivement ces personnes et rappelons que nos propos n'engagent que notre seule responsabilité.

L 'R istoire mise en scène

13

d'amour" 19, le président de l'association exprima son "indignation", avec d'autres adhérents. Il ne nous fut pas possible d'obtenir le rendez-vous demandé près d'eux afin de pouvoir justifier notre point de vue. Au-delà de ces épisodes, peut-être inévitables dès qu'une communauté est objet d'études, mais en tous cas désagréables par l'âpreté et l'intransigeance du ton, les attendus20 des condamnations qui nous accablaient révélaient l'étendue du malentendu. Selon un "Puyfolais"21, il semblait "difficile de parler du Puy du Fou et des motivations des uns et des autres sans avoir soi-même participé pleinement et activement à la vie de l'association" ; un autre insistait sur "le chevaleresque" en acte dans le Puy du Fou, justifiant ce "geste d'amour" que le président de l'association y décelait. On comprend aisément que l'historien aurait du mal à souscrire à cette recommandation qui le priverait définitivement de toute activité, comme le sociologue, pour qui le regard distancié est l'une des dispositions constitutives de sa discipline. Qu'on ne se méprenne pas sur notre position. La confrontation, l'explicitation des hypothèses et le dévoilement des outils de travail -des "armes du sacrilège"22- sont les règles ordinaires du travail intellectuel. Encore faut-il qu'il y ait reconnaissance de l'autonomie légitime d'un espace de production scientifique, à distance des autres espaces, à commencer par ceux du pouvoir économique et politique. Tel était l'enjeu qui nous semblait engagé dans cette polémique.

19 OF, 7 janvier 1992. Notre réponse est parue également dans OF. 20 OF, op.cit. 21 Nom donné aux adhérents depuis la naissance de l'association. 22 On ne peut que reprendre l'exposé du motif principal par lequel Pierre Bourdieu justifiait la création de la revue Actes de la recherche en sciences sociales: "On ne donne réellement accès à la connaissance d'objets qui sont le plus souvent investis de toutes les valeurs du sacré qu'à condition de livrer les armes du sacrilège: sauf à croire en la force intrinsèque de l'idée vraie, on ne peut rompre le charme de la croyance qu'en opposant la violence symbolique à la violence symbolique et en mettant, quand il le faut, les armes de la polémique au service des vérités conquises par la polémique de la raison scientifique". Extrait de la présentation du n° 1 ARSS, 1975, 3.

14

J.-C. Martin et C. Suaud

Ceci apparut plus nettement lors de la parution d'un opuscule de 38 pages, composé par M. Amblard de Guerry, professeur à la retraite récemment disparu, descendant d'une famille illustre de la Vendée, et président de la Société d'Emulation de la Vendée23. Intitulé Sur un portrait, réflexion et témoignage, l'ouvrage s'ouvrait sur une citation de Tocqueville, estimant qu' Hun mot abstrait est comme une boîte à double fond: on y met les idées que l'on désire, et on les retire sans que personne ne les voie", indiquant d'emblée l'orientation du propos. Centrée uniquement sur quelques pages de notre rapport consacrées à Jean Lagniau24, la brochure critiquait pratiquement ligne à ligne nos jugements, nos expressions et notre vocabulaire. Nous ne discuterons pas le fait que l'on puisse toujours revenir sur l'usage de certaines tournures et expressions afin de désigner au mieux la réalité sociale. Plus important était la contestation de nos critères d'appréciations, qui pêchaient, selon notre censeur, par incompréhension de la Vendée, par jargon sociologique, par politisation, enfin par manipulation25. L'intérêt de revenir sur cet ouvrage n'est pas de répondre, point par point, aux arguments avancés. Il serait plutôt de tirer quelques conclusions globales sur la logique d'une pensée anti-sociologique et anti-historique. Le texte de M. Amblard de Guerry oppose un double refus à nos analyses. D'abord, il refuse tout point de vue objectivant et ne peut accepter que le sens des pratiques sociales dépasse celui que les individus engagent dans leurs actions26. Cette position disqualifie le projet du chercheur
23 A. de GuelTY, Sur un portrait. Réflexion et témoignage, 1993. Brochure tirée à 300 exemplaires, à compte d'auteur. 24 Voir infra, surtout chapitre 3. 25 Dans la même veine, de semblables accusations sont portées à notre encontre par La Revue du Souvenir vendéen, d'octobre 1993 (article d'Adrien Carré), de septembre 1994 (article de Louis Fruchard), comme par Recherches vendéennes, n°l, 1994 (article de Thien-y Heckman). 26 "En fait, ce qui apparaît nettement, c'est que l'existence d'un groupe de notables locaux, dont la composition exprime en un raccourci étonnant l'état des rappol1s sociaux au sein de la société du Bocage vendéen (extrait en italique repris de notre rapport), ce n'est pas Jean Lagniau qui la découvre en prenant du recul, c'est l' historien qui voit, au travers de la vision de Jean Lagniau, ce que Jean Lagniau ne voyait pas dans sa naïveté,

L'Histoire mise en scène

15

qui a recours aux catégories et aux théories pour dégager des significations de ce qui s'est produit, sans prétendre restituer le vécu en tant que tel. Notre étude aurait eu la prétention de faire entrer la société vendéenne dans des cadres de pensée a priori. L'impossibilité de voir ce que l 'histoire et la sociologie contiennent de construction, conduit immanquablement à faire de ces disciplines des machines à étiqueter le réel, dans une ignorance de sa complexité: "On ne voit pas intervenir des hommes, mais des étiquettes: on ne voit pas des individus, mais des «ensembles». Toute la complexité humaine disparaît. Cela facilite assurément la tâche de I'historien"27. L'une des spécificités de l'attitude intellectuelle illustrée par ce pamphlet est de lier ce premier retus à un second, celui d'accepter le terrain universitaire comme lieu institutionnel légitime de production intellectuelle. En conclusion, l'analyse de texte cède le pas à une diatribe en règles contre l'Université: "En pensant et en parlant par catégories simplifiées, en termes abstraits et approximatifs, quelle confusion ne va-t-on pas créer dans l'esprit (déjà trop confus) d'étudiants dépourvus de culture et surtout de nuances, et respectueusement soumis aux professeurs qui les «encadrent» et qui les «contrôlent», et dont dépend leur diplôme d'entrée dans la vie active"28. En définitive, ainsi que le suggère le ton employé, on peut se demander si ce qui est refusé aux chercheurs universitaires, n'est pas fondamentalement le droit d'émettre une parole qui veut dire autrement ce qu'est la Vendée. On en tiendra pour preuve le fait que M. Amblard de Guerry va jusqu'à nous reprocher d'avoir écrit que Philippe de Villiers avait "sollicité un rendez-vous" à Jean Lagniau : "Solliciter un rendez-vous... Quelle solennité étrangère à la simplicité, à la familiarité naturelle de nos habitudes, aussi bien qu'au caractère des personnages" 29.

quand il essayait de sauver des vieilles pierres. Mais l'historien voyait-il pas d'avance ?", Amblard de GueITY,op. ci!., p. 30. 27 Ibidem, p. 36. 28 Ibidem, p. 37. 29 Ibidem, p. 25.

ne la

16

J. -c. Martin et C. Suaud

Sur un portrait présente un côté exemplaire en ce qu'il offre un modèle de dénégation du social. Dans chaque commentaire de détail, l'auteur suggère les mots que nous aurions dû employer. Au lieu de "classes supérieures", nous aurions dû parler d' "hommes supérieurs"30 ; pour lui les notions d' "enracinement traditionnel" ou de "bourgeoisie rurale", sont autant d' "étiquettes sociologiques et économiques" qui ne rendent pas compte de ce qui fait la qualité d'un Vendéen, défini par son "attitude spirituelle et morale"31. L'exemple le plus parlant est sans doute la correction proposée à l'emploi du mot de "notable" : "Ce mot (notable) n'est pourtant pas de notre vocabulaire. Assurément on disait Monsieur Un Tel sans songer à le mettre dans une catégorie, comme un homme respecté dont la position sociale venait de plus loin que lui... c'était une question de capacité, d'efficacité, de connaissances particulières, de rôle pratique à jouer, ou simplement d'intérêt personnel pour les choses du passé"32. On pourrait montrer comment la manière de ne voir que des "personnes" et des "qualités", autrement dit de ne pas penser les relations entre des positions objectives, traduit bien la situation que M. de Guerry entend occuper dans la société vendéenne. Ce qui s'exprime à travers tout un registre de refus: refus du "système"33, refus des "étiquettes" "péjorati ves" , "déplaisantes... et malveillantes" 34, comme celles de "maires ruraux"35, "d'extrême droite", ou de catholiques "intégristes". Est posé comme irréductible et inconnaissable le jeu des complicités déclarées avec des individus, des milieux et, en fait, avec la société traditionnelle tout entière: "Car, pour connaître les êtres, il faut du temps... Pour cela, il faut les fréquenter quotidiennement, sans aucun présupposé. J'ai connu une ancienne société vendéenne qui était une société de hiérarchie, mais
30 31 32 33 34 35

Ibidem, Ibidem, Ibidem, Ibidem, Ibidem, Ibidem,

p. p. p. p. p. p.

Il. 18. 24-25. 32. 20-22. 27.

L'Histoire mise en scène

17

aucunement de soumission. Cette société de soumission me paraît être le présupposé du texte que j'ai étudié" 36. La critique culminait dans la dénonciation de notre manipulation, puisque le portrait de Jean Lagniau, aurait résulté d'une rencontre au cours de laquelle nous n'aurions pas respecté les règles déontologiques élémentaires37. A ce point, l'incompréhension prend une toute autre tournure. Il est facile de voir, et c'est la raison pour laquelle nous accordons une si large place à ce livret, à quel point des approches intellectuelles peuvent être sur la Vendée (entre autres sujets) si totalement divergentes que même les mots ne peuvent plus servir de moyens de communication. Leur emploi suscite le doute et l'accusation. Sans doute faut-il faire la part de la rhétorique, reste que, au-delà de la personnalité de l'auteur, le malentendu aussi brutalement exposé portait une signification.
Le Puy du Fou comme création collective

Les questions posées par le Puy du Fou ne sont donc pas limitées aux frontières du département de la Vendée, ni au "microcosme" politicien, pour prendre une formule actuelle, encore moins aux interrogations sur le folklore ou sur l'animation culturelle locale. Etudier le Puy du Fou, c'est chercher à comprendre la place des héritages sociaux et politiques d'une région pour expliquer un dynamisme associatif; c'est aussi chercher à présenter les moyens employés aujourd'hui pour sauvegarder la militance et la cohésion d'un groupe; c'est enfin se demander comment il est possible de repérer à l' œuvre des idées collectives, des orientations quasi-politiques. L'étude du Puy du Fou se situe à la charnière de l'utilisation du passé et de la construction de l'avenir, à l'articulation de la mémoire et de l'histoire, au croisement de la sociabilité héritée et de la construction politique.

36 Ibidem, p. 37, le soulignement est de l'auteur. 37 Ibidem, p. 28.

18

J.-C. Martin et C. Suaud

Sans doute postulons-nous qu'il n'y eut aucun miracle au Puy du Fou, mais qu'il y eut création par des promoteurs dont les projets personnels ne se seraient jamais ni réellement forgés, ni encore moins réalisés, en dehors d'un double espace, à la fois social (espace des communautés locales, de leurs cultures et de leur mémoire) et symbolique, existant sous la forme d'un système de représentations comprises ici au deux sens du terme: de catégories de pensée et de mémoire d'une part, de techniques de mises en scène d'autre part. Cette articulation entre des créateurs individuels et des espaces de production culturelle est au principe même de toute création artistique, même si, depuis le dernier tiers du XIXèrne siècle, s'est socialement imposée la croyance fortement ancrée dans l'autonomie de l'artiste dont le secret et la valeur de l' œuvre s'épuiseraient dans le génie personne138. Par rapport à ce modèle pur de la création artistique, le spectacle du Puy du Fou présente un cas de figure très particulier en ce que sa réalisation exige la participation massive et volontaire d'un nombre considérable d'individus qui n'ont ni la conscience, ni la volonté d'appartenir à un espace artistique au sens académique du terme. A travers le spectacle du Puy du Fou, on assiste à une représentation du peuple vendéen qui relève à la fois d'une célébration festive de sa culture et d'une imposition de cadres de mise en scène de soi39. Si la frontière entre l'espace social quotidien et celui de la représentation scénique est bien marquée, les deux mondes ne s'excluent pas, de sorte que les acteurs peuvent importer dans le spectacle beaucoup de ce qui fait leur vie ordinaire. Cette situation est nécessairement ambivalente. La faible autonomie qui existe entre la scène et la vie de tous les jours fait, comme on le verra, la force de la mobilisation des acteurs qui se sentent encore "chez eux" quand ils participent au spectacle; elle peut à tout moment devenir la cause d'une crise institutionnelle en laissant apparaître pour ce qu'il est, à savoir comme politique, le fantastique travail
38 P. Bourdieu, Les règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Ed. du Seuil, 1992. 39 G. Ballandier, Le pouvoir sur scène, Paris, Ed. Balland, 1992. Pour ces raisons, ce titre aurait parfaitement convenu à notre livre.

L1Histoire nÛse en scène

19

de mobilisation des participants au spectacle dont le premier objectif fut précisément de définir le statut de Puyfolais. On comprend dans ces conditions les précautions théoriques avec lesquelles il faut penser les médiations qui ont rendu possibles les mobilisations. Contre toute hypothèse de manipulation, il semble plus exact de repérer les multiples soubassements, sociaux, culturels et idéologiques, qui ont conduit Philippe de Villiers à s'investir de la sorte et à faire de la politique sur un Inode qui semble n'appartenir qu'à lui et qui, pourtant, répond à des modèles culturels très précis. Ceci rend la vie du Puy du Fou inséparable de la société vendéenne, et la situe dans le prolongement d'une pédagogie exercée depuis près de 150 ans et dont les principes remontent à l'histoire des relations sociales tissées au sein de la société locale, comme entre la Vendée et la France et plus précisément encore, entre la Vendée et l'État français. C'est pourquoi la sociologie et fhistoire ne se contentent pas de cohabiter dans ce livre, elles contribuent à la même construction d'un processus social pour lequel le temps et la mémoire sont des éléments centraux et se situent à la charnière de l'emploi de I'histoire, de la création de la mémoire et du surgissement social. Nous n'avons pas eu la prétention de "traiter" de la globalité du Puy du Fou, mais de l'aborder en fonction d'interrogations précises à propos de la constitution d'une mémoire historique. Notre ambition a été moins d'aider à comprendre le Puy du Fou dans l'ensemble régional, que de permettre d'approcher des principes de mobilisation sociale qui, au-delà d'une région, concernent toute société. Ceci nous a conduit à analyser les étapes de la mise en place du spectacle et de son développement, à présenter ensuite la composition du message historique, puis à exposer les modalités de la constitution du groupe humain qui gravite autour de lui, enfin à proposer une évaluation des répercussions sociales -entendues au sens le plus large- de ses activités.

20 Entre observation et compréhension

J. -c. Martin et C. Suaud

En adoptant les principes d'une enquête compréhensive, nous avons voulu respecter l'affirmation si souvent rappelée par les membres de l'association, à commencer par son président: "Le Puy du Fou ne se raconte pas, il se vit"40. A condition toutefois de ne pas accepter le présupposé du désintéressement absolu, y compris symbolique, souvent attaché aux activités dans lesquelles les individus donnent beaucoup d'eux-mêmes41. Quand Philippe de Villiers a lancé son idée de spectacle, il n'a pu convaincre que sur le mode de la séduction, de l'adhésion totale, en un mot de la conversion. Autour de lui, s'est alors rapidement formé un petit groupe d'hommes et de femmes, pris dans des relations personnelles extrêmement fortes, au service d'une cause qui les transcendait tous: la fidélité à la Vendée des aïeux. Pouvait-on renoncer à toute approche compréhensive des modes de pensée des acteurs en refusant leur prétention à faire corps avec l'association? Fallait-il, en revanche, craindre de perdre toute objectivation du "miracle puyfolais" en accordant une place à leurs explications? Du point de vue des acteurs, la moindre distanciation avec une expérience aussi chargée affectivement ne peut être vécue que comme réductrice, pour ne pas dire profanatrice ou, tout simplement, fausse. S'il faut réaffirmer le principe du caractère objectivable de toute entreprise humaine -si ineffable fût-elle pour ceux qui y sont impliqués- sans lequel il n'y aurait guère de recherche en sciences sociales, la réalité existentielle d'un fait social comme le Puy du Fou ne peut être ignorée du chercheur, qui y trouverait plutôt une raison supplémentaire d'exercer une vigilance accrue. Nous nous sommes efforcés d'écrire le plus rigoureusement possible l'histoire sociale de cette expérience collective en

40 LP, 1989, n043, p.6. 41 P. Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Editions du Seuil, 1994. Sous le titre "Le désintéressement comme passion", Pierre Bourdieu reformule en termes nouveaux la théorie de l'intéressement au désintéressement: "Si le désintéressement est possible sociologiquement, ça ne peut être que par la rencontre entre des habitus prédisposés au désintéressement et des univers dans lesquels le désintéressement est récompensé", op. cil., p. 164.

L 'Histoire mise en scène

21

recourant à des faits objectivement décrits. En même temps, nous avons eu le souci constant de prendre en compte le rapport vécu que les Puyfolais ont avec le spectacle qu'ils décrivent comme "une aventure humaine extraordinaire". Accorder une telle place à la subjectivité des gens n'est pas enfreindre les règles élémentaires de l'objectivation historique et sociologique, mais restituer la réalité dans ses aspects les plus riches, puisque les mécanismes sociaux les plus objectifs n'agissent jamais en dehors des esprits et des volontés individuelles -surtout dans une société comme le Bocage vendéen, où près de deux siècles de pédagogie collective ont marqué profondément les imaginaires et les inconscients. L'explicitation de la méthode compréhensive permet d'éviter tout malentendu à propos de la sélection des sources sur lesquelles nous nous sommes appuyés. De manière délibérée, nous nous sommes limités à des sources internes au fonctionnement du Puy du Fou. Pourtant les prises de position sur "l'entreprise puyfolaise" par des groupes extérieurs sont diverses et nombreuses tandis que d'autres associations importantes travaillent à faire vivre la culture et la langue poitevines, ou font connaître d'autres aspects du passé vendéen. Leurs relations avec le Puy du Fou sont un élément important pour l'explicitation des enjeux culturels et idéologiques que celui-ci engage, et nous les avons intégrées à l'objet d'étude, mais sans vouloir s'appuyer sur leurs approches. Ces choix appellent quelques remarques. Les polémiques ont été -sont encore- suffisamment vives pour que nous ayons voulu éviter d'utiliser des arguments ou des critiques venant d'opposants au Puy du Fou. La volonté explicite d'intégrer à l'objet d'étude le point de vue des acteurs du Puy du Fou (aux deux sens du terme), ne signifie pas que nous nous en soyons remis à eux pour accéder à la signification du "défi puyfolais". De même, la place que nous avons faite à plusieurs livres consacrés au Puy du Fou, Ifde l'intérieur" pourrait-on dire, ne ressemble en rien à de la complaisance. Tous ces souvenirs, ces émotions, ce "vécu" d'un côté, cette littérature d'accompagnement de l'autre, nous ont au contraire permis de décrire la manière dont les individus intériorisent les conditions qui les amènent à s'engager dans un projet comme celui du Puy du Fou.

22

J. -c. Martin et C. Suaud

Plus généralement, le recours à des sources écrites peut poser problème pour l'étude d'un univers social où la relation individuelle prin1e et dans lequel la communication orale occupe une place centrale. Aussi l'usage que nous avons fait de la revue interne, Le Puyfolais, répond-il à trois fonctions différentes. La première est de fournir des infoflnations purement factuelles sur tous les aspects du spectacle, depuis le nombre d'acteurs jusqu'à la longueur de fils électriques utilisés! La seconde est de restituer par écrit ce qui a d'abord été de la parole. Bien entendu, seule la parole d'institution, prononcée le plus souvent par les responsables dans l'exercice de leurs fonctions, a été ainsi consignée, qu'il s'agisse du discours du président lors d'une assemblée générale ou de celui du metteur en scène tirant le bilan d'une saison. La troisième donne à voir la littérature d'auto-célébration qui comprend, photos à l'appui, les nombreux articles que les Puyfolais écrivent sur eux-mêmes. La volonté d'intégrer le point de vue des acteurs renforce en outre notre conviction que l'étude du Puy du Fou relève de l'analyse scientifique -qui objective les motivations, compare les messages, et, enfin, souligne les divergences. Là pas plus que dans aucune communauté "paroissiale" aussi soudée soit-elle, il n'y eut une absence de tensions, de stratégies et de souffrance. Le dire est reconnaître simplement qu'il n'y a pas de communauté sans évolution, qu'il n'y a pas de traditions qui ne soient pas des affirmations masquant des ruptures42, cfest admettre que d'un mot, pour qu'une communauté se reproduise, il faut que les adaptations se fassent en permanence43. Reconnaître cette extériorité de l'observateur c'est rendre possible la compréhension des transactions sociales, des échanges des élites, et du maintien des objectifs communautaires44. Dernier point, nous n'avons pas entendu céder aux mirages des clichés sur la modernité et sur l'archaïsme. Il se pourrait
42 Les romans et les pièces de théâtre de Jean Yole en témoignent abondamment. 43 Voir Les Cahiers nantais, 1981, n019, Université de Nantes. C'est aussi l'une des hypothèses sur laquelle B. Bucher construit son livre, Descendants de Chouans, op. cit. 44 Jean Yole l'avait bien compris avec son roman, Les Arrivants.

L'Histoire mise en scène

23

bien que la modernité des techniques utilisées dans le spectacle ne soit pas si éloignée d'un archaïsme qui attend de l'image laser, de l'hologramme, de la restitution sonore, l'adhésion la plus étroite au passé, la résurrection d'un temps aboli et dont l'image assure par sa nature même à la fois l'éloignement définitif et la proximité affective.
Au cœur d'u1l dispositif de mémoire

Le spectacle ne s'est pas développé seul. Il s'est entouré d'une constellation d'associations et de sociétés, qui forment un véritable dispositif culturel. Le premier chapitre dresse un état détaillé de cet enchevêtrement qui donne une idée de l'ampleur de l'organisation puyfolaise. L'architecture de l'ensemble est sans doute provisoire, et il n'est pas impossible que le succès du "Parcours"45, ouvert seulement depuis 1989, entraîne, à court terme, un rééquilibrage entre les différentes activités. Le spectacle de nuit reste néanmoins l'élément le plus mobilisateur et le plus structurant46; pièce centrale de l'édifice, c'est lui qui mobilise vraiment les Puyfolais, et qui donne à l'extérieur, l'image la plus forte de la Vendée en général, aujourd'hui en 1995. En fonction de la méthode de la lecture cumulative que nous avons adoptée, le second chapitre présente les racines historiques de "l'aventure puyfolaise". Il ne s'agit pas d'effectuer une simple mise en perspective historique montrant "le contexte" dans lequel le spectacle s'inscrit, mais de faire comprendre comment les deux siècles d'histoire écoulés depuis la Contre-Révolution vendéenne sont aujourd'hui présents dans les esprits. Cette histoire incorporée, ignorée en tant que telle, est sans doute le moteur le plus caché et le plus puissant, qui a poussé responsables et acteurs, à s'investir dans le spectacle. En contrepoint, le chapitre trois présente les orientations du

45 Voir infra, notamment chapitres 1 et 3. 46 Dans le bilan de la saison 1994, Bruno Retailleau, metteur en scène du spectacle, fait ressortir l'idée que" 1994 aura été plus calme et plus centré sur notre raison d'être: le spectacle"', LP, 1994, n° 64, p. 2.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.