Le quartier Côte-des-Neiges à Montréal

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296351127
Nombre de pages : 330
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LE QUARTIER CÔTE-DES-NEIGES
À MONTRÉAL LE QUARTIER CÔTE-DES-NEIGES
À MONTRÉAL
Les interfaces de la pluriethnicité
Sous la direction de
Deirdre Meintel
Victor Piché
Danielle Juteau
Sylvie Fortin
L'Harmattan Inc L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
Montréal (Qc) - CANADA 1-12Y 1K9 75005 Paris - FRANCE
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5951-X Au coeur du quartier Côte-des-Neiges, l'école primaire Bedford (Commission
des écoles protestantes du Grand Montréal).
1 Carte I
Localisation du quartier Côte-des-Neiges
MI Le quartier Côte-des-Neiges
Le reste de la ville de Montréal
Le reste de la région métropolitaine Carte II
Quartier Côte-des-Neiges
VILLE MONT-ROYAL
VILLE MONT-ROYAL
Voies du CP
Glencoe
Hippodrome VILLE DE CÔTE ST-LUC
Blue Bonnets
Parc-Kent Savane
Côte SteCatherine VILLE DE HAMPSTEAD VILLE D'OUTREMONT
.....................
.....
.......
C
E.
- Délimitation de quartier Édouard-Montpetit
Chemin da la Reine Mari Décarie - Rue prinicpale
- Quartier de planification Snowdon
VILLE couraemobrr - Point de repère Snowdon
e------7;
Côte St-LucNN L__,....Chemin Remembrance
Sunnyside 0
VILLE DE WESTMOUNT
REMERCIEMENTS
Ce livre est né d'une collaboration fructueuse entre le Groupe
de recherche ethnicité et société (GRES) et de nombreux
individus. Avant tout, nous remercions Ida Simon-Barouh, auteur
du chapitre de conclusion, pour son étroite et généreuse
collaboration à la réalisation de ce livre. L'ensemble des
contributions a bénéficié de ses critiques et bien que les lacunes
de cet ouvrage relèvent de la responsabilité individuelle des
auteurs, ses mérites doivent beaucoup à la lecture très attentive de
notre collègue, madame Simon-Barouh. Nous remercions
également Véronique De Rudder dont les commentaires et
suggestions, au stade préliminaire de nos analyses, ont été
fortement appréciés. Par ailleurs, nous tenons à exprimer notre
reconnaissance à Pauline Bélanger pour la rigueur, l'assiduité et
la précision de son travail d'édition et à Marie Lamarre, pour son
travail de mise en page et de graphisme. Nous remercions
également Myriam Hachimi Alaoui, étudiante au doctorat, pour
son assistance au travail d'édition.
Signalons également les contributions de plusieurs autres
collaborateurs, notamment celles d'Alex Battaglini dont les
photographies illustrent ce volume, de Myriame El Yamani, qui a
guidé nos débuts dans la préparation de ce livre et de Patricia
Bittar, associée à la recherche au moment du terrain, à titre
d'agent de recherche pour le GRES.
L'aide pratique et l'intérêt manifesté pour ce projet par le
Centre de Recherche et de Formation du Centre Local de
Services Communautaires (CLSC) Côte-des-Neiges nous ont été
précieux. Aussi, nous sommes particulièrement reconnaisants
envers les individus qui ont accordé des entrevues et aux
institutions, organismes et entreprises qui ont accepté la présence
de chercheurs.
Finalement, reconnaissons l'appui financier indispensable du
Fonds pour la Formation de Chercheurs et l'Aide à la Recherche
(FCAR, Québec), qui fournit l'infrastructure nécessaire au GRES
pour ses activités de formation et de collaboration en recherches
depuis 1989.
5 AVANT-PROPOS
Pourquoi publier un ensemble de textes portant sur un quartier
particulier de la ville de Montréal ? Quel est donc ce secteur et
quel intérêt particulier présente-t-il ? Quel est le point de vue ou
l'angle sous lequel il est abordé ? Qu'apprend-on de nouveau dans
ces analyses et, surtout, à qui s'adressent-elles ? Voilà sans doute
quelques-unes des questions que tout lecteur éventuel se posera
en ouvrant cet ouvrage.
Le quartier Côte-des-Neiges de Montréal se caractérise d'abord
par le contexte pluriethnique de son tissu social urbain. Comme
plusieurs autres villes de l'Amérique du Nord. Montréal se bâtit,
au quotidien, par l'apport d'une population immigrante de plus en
plus diversifiée. Après une longue période de l'histoire où le
terme relations ethniques, à Montréal, signifiait avant tout les
relations entre « deux solitudes » — celles des Canadiens-
français et des Canadiens-anglais — Montréal participe, à sa
manière, à la mondialisation des processus de migration des
populations. Maintenant, la réalité des relations ethniques est
devenue plus complexe. Au Centre Local de Services
Communautaires (CLSC) de Côte-des-Neiges, par exemple, un
établissement qui donne des services sociaux et de santé dans ce
quartier, la clientèle provient d'un grand nombre de groupes
ethniques d'immigration récente. De ce point de vue, déjà, le
quartier Côte-des-Neiges constitue un excellent laboratoire pour
un groupe de chercheurs spécialisés en ethnicité.
Le Centre de Recherche et de Formation (CRF) du Centre
Côte-des-Neiges a comme mission particulière d'étudier le
contexte pluriethnique des services sociaux et de santé au
Québec. Le réseau de chercheurs que le CRF a constitué inclut
plusieurs chercheurs du GRES et partage donc avec celui-ci les
mêmes intérêts pour les études ethniques en général, et le
quartier Côte-des-Neiges en particulier. C'est avec plaisir que
nous soulignons la convergence de ces intérêts communs.
Pour ce groupe de chercheurs de l'Université de Montréal, ce
quartier présente de surcroît l'intérêt de « faire partie du
voisinage ». Professeurs et étudiants le traversent tous les jours.
7 Pour les praticiens des sciences sociales, étudier — comme c'est
le cas ici — un milieu qu'ils côtoient tous les jours, est une
excellente façon de mesurer l'écart entre leur propre savoir
commun et le savoir savant. Même pour ce groupe de chercheurs
spécialisés en ethnicité, ces recherches ont certainement été
l'occasion de jeter un regard nouveau sur leur expérience
quotidienne de ce quartier.
Ce projet collectif de recherche présente aussi un autre intérêt,
celui de renouer avec la vieille tradition de la sociologie urbaine
de l'École de Chicago. Depuis le début de la sociologie
américaine, cette école a toujours lié urbanisation, immigration et
ethnicité. Le Québec — le Canada français d'alors — est devenu
d'ailleurs un des laboratoires de ces chercheurs américains. E.C.
Hugues dans French Canada in Transition, a publié une des
premières recherches sur les processus d'urbanisation et sur les
relations ethniques au Québec et au Canada. Il a de plus enseigné
à la fois à l'Université McGill, à l'Université Laval et, vers la fin
de sa carrière, à l'Université de Montréal.
Soixante ans plus tard, on peut reprendre les études de terrain
d'un milieu urbain en s'inspirant de l'École de Chicago, mais on
ne répète pas l'histoire des sciences sociales. Celles-ci, depuis, se
sont caractérisées par la prolifération des disciplines
universitaires (sociologie, anthropologie, démographie,
administration, etc.) et par la prolifération, aussi, des univers
théoriques, méthodologiques et épistémologiques. Dans
l'ouvrage présenté ici, le lecteur retrouvera cette multiplicité de
points de vue. Il aura sans doute l'occasion de se former une
opinion sur les avantages et les vicissitudes de ce qu'on peut
interpréter soit comme l'éclatement, soit comme la
complexification des sciences sociales et humaines.
Mais ce processus d'éclatement ou de complexification ne
caractérise pas seulement les disciplines universitaires : il
caractérise aussi la réalité sociale. Le quartier Côte-des-Neiges a
lui aussi beaucoup changé. Il n'a pas d'ailleurs toujours été un
« quartier » de Montréal, mais un « village » situé près du Mont-
Royal et que l'on atteignait, justement, par la « Côte-des-
Neiges ». Il y a soixante ans, là où se situe aujourd'hui le principal
8 centre d'achat du quartier et certainement aussi le plus
cosmopolite, on retrouvait les fermes horticoles d'un des
principaux fleuristes de Montréal. Le quartier urbain et
pluriethnique d'aujourd'hui s'est construit petit à petit à partir de
cette banlieue semi-rurale.
Côte-des-Neiges a-t-il perdu pour autant son caractère local ?
En un sens, la plupart des analyses présentées dans cet ouvrage
ont un regard sur une réalité locale. Et elles mettent en relief cet
aspect local de la vie urbaine : cette perspective est partie
intégrante d'une démarche qui se veut résolument près du terrain
et près des populations. Il est évident que certaines disciplines —
la démographie par exemple — imposent une certaine distance
entre le chercheur et son objet. D'autres démarches impliquent
plus directement des contacts personnels avec les sujets de la
recherche : l'analyse des interventions policières auprès des
jeunes du quartier est une de celles-là. Mais dans presque tous les
cas, les interprétations perdent rarement de vue les
préoccupations de ceux et celles qui vivent cette « localité » au
quotidien.
Qu'en est-il alors de la possibilité de généralisation à partir de
ces analyses portant sur un milieu très précis ? Quelles
conclusions en tirer par rapport à l'urbanisation, l'immigration,
l'ethnicité ? Quelles leçons aussi peut-on en tirer au plan de la
2 recherche disciplinaire et multidisciplinaire Le principal enjeu
de l'ouvrage collectif des membres du GRES se situe au coeur de
cette question. Chaque lecteur y trouvera à son tour matière à
réflexion : à de multiples moments de sa lecture, il aura l'occasion
de constater qu'il n'y a rien de plus universel que le singulier, rien
de plus mondial que le local. L'École de Chicago a déjà montré
la voie : c'est à partir de monographies portant sur des situations
très précises que la notion générale de relations ethniques s'est
développée.
Une dernière remarque sur cette notion de relations ethniques.
Dans l'histoire des sciences sociales nord-américaines — et sans
doute aussi dans l'histoire des sociétés urbaines en grande partie
fondée sur l'immigration — cette notion a toujours permis de
poursuivre deux objectifs. Le premier a été de rendre compte, à
9 un moment donné, de la dynamique des relations entre des
individus et des groupes ayant, en raison de l'immigration, ou en
raison des origines fort variées au plan des nationalités, des
appartenances religieuses, des aires géographiques ou des statuts
socio-économiques. Le second, beaucoup plus important, a été de
rendre compte de l'évolution sociale de ces sociétés multi ou
pluriethniques. En d'autres termes, on a utilisé cette notion pour
montrer comment des groupes nouveaux, différents les uns des
autres, relativement marginalisés, ont été, à des rythmes
différents, inclus dans la société dans son ensemble. En ce sens,
la notion de relations ethniques a surtout permis de décrire et
d'analyser le processus d'inclusion de ces groupes ethniques à
l'ensemble de la société. Dans le contexte des sciences sociales
nord-américaines, identifier un individu ou un groupe en termes
de ses relations ethniques, est une façon de les considérer comme
en voie d'intégration et non d'exclusion. Malheureusement, il faut
le reconnaître, dans d'autres contextes sociologiques ou
politiques, la notion d'ethnicité implique souvent une volonté
d'exclusion. Aussi, même au Québec, le recours, en sciences
sociales, à la notion d'ethnicité peut devenir source de confusion
si on n'en pose pas clairement les fondements théoriques et
méthodologiques.
L'ouvrage collectif présenté ici s'adresse donc à un public varié.
D'une part aux spécialistes en études ethniques et à tous ceux qui
veulent comprendre comment, aujourd'hui, les sciences sociales
posent le problème de l'ethnicité et posent surtout ses liens entre
l'ethnicité et d'autres problèmes généraux comme l'urbanisation,
l'immigration, la pauvreté, l'intégration sociale, etc. D'autre part,
à ceux qui s'intéressent au Québec, à ce Québec d'aujourd'hui et
encore plus à celui de demain, car quelle que soit l'issue des
enjeux socio-politiques qui marquent le Québec contemporain,
celui-ci est et demeurera caractérisé par son contexte
pluriethnique.
Robert Sévigny
10 INTRODUCTION
ÉTUDIER LA PLURIETHNICITÉ
À L'ÈRE DE LA MONDIALISATION
Deirdre MEINTEL
avec la collaboration de Victor PICHÉ et Sylvie FORTIN
Pourquoi une étude de quartier ?
On peut se demander, pourquoi mener une étude de quartier
dans les années 90 ? Quel intérêt peut avoir une telle recherche au
moment où la mondialisation (des échanges culturels, sociaux et
économiques) transforme, en principe, les mondes d'autrefois en
un seul et où les non-lieux' semblent proliférer aux dépens des
espaces investis et habités par ceux qui les traversent ? Un monde
où, selon certains, l'espace social n'est plus une question de lieux
physiques, mais de « flou d'information » 2. On dira que la
tradition micro-ethnographique de l'École de Chicago était déjà
épuisée, victime d'« une certaine cécité » 3 en ce qui a trait aux
liens entre les divers milieux urbains et à l'ouverture de la ville
sur le monde au-delà de ses frontières.
L'objet de la présente étude, menée par le ORES', est un
1. Cf. M. Augé, 1992.
2. Cf. J. Meyrowitz, 1985, p. 36.
3. Cf. D. Matza (1969) cité par U. Hannerz, 1980, p. 54.
4. Groupe de Recherche Ethnicité et Société. Le GRES est composé de sept
chercheurs de diverses disciplines (sociologie, anthropologie, histoire,
démographie, communications), i.e. Danielle Juteau, Christopher McAll,
Deirdre Meintel, Victor Piché, Bruno Ramirez, Jean Renaud et Gladys Symons;
de quatre chercheurs associés, Jacques Brazeau, Colette Guillaumin, Myriame
El Yamani et Marie-Nathalie LeBlanc; un chercheur invité (1996-98), Rachad
Antonius; un chercheur affilié (1997-98), Isabelle Schulte-Tenckoff, ainsi
qu'une professionnelle de recherche, Sylvie Fortin. Au moment de la recherche,
deux boursières postdoctorales étaient attachées au GRES, Hélène Bertheleu et
Louise Fontaine, ainsi qu'un stagiaire doctoral, Pierre Billion, et une
professionnelle de recherche, Patricia Bittar. Philippe Bataille, alors chercheur
invité au Centre d'Études Ethniques de l'Université de Montréal, a également
participé à l'étude du quartier Côte-des-Neiges.
11 quartier administratif, composé de quatre sous-quartiers, situé sur
l'île de Montréal'. Nommé à cause de cette côte qui le relie au
flanc du Mont-Royal et au centre-ville, Côte-des-Neiges est un
lieu de première installation pour beaucoup d'immigrants et un
lieu d'établissement à plus long terme pour d'autres. Lui-même la
résultante de migrations intra-urbaines (cf. la contribution de B.
Ramirez), Côte-des-Neiges est un lieu de ressourcement matériel
ou symbolique pour les gens qui fréquentent ses temples, ses
synagogues, ses épiceries « exotiques », ses boutiques de saris...
Notre regard sur Côte-des-Neiges doit autant à l'esprit de Italo
Calvino (Invisible Cities) qu'à celui de Robert Park. Un quartier
tel que Côte-des-Neiges n'apparaît plus comme le terrain pour un
jeu de « succession ethnique » où les plus assimilés sont
progressivement remplacés par d'autres qui le sont moins, et où
tous vont éventuellement se confondre dans l'amalgame des
assimilés, mais plutôt comme le site de diverses modernités
interactives où les individus qui cohabitent peuvent habiter des
mondes imaginaires intraduisibles sans être fous'.
Tout en étant inspirés par les études classiques de l'École de
Chicago' nous subissons également les influences de chercheurs
contemporains tel que l'historien torontois Robert Harney, pour
comme des qui les immigrants ne doivent pas être abordés «
au seuil de l'acculturation, proto-Torontois ou proto-Canadiens »
encombrés de ou encore, « comme des fossiles en devenir »
. À cet égard, deux des vestiges culturels d'un vieux pays... 8
contributions concernent le processus d'établissement de groupes
particuliers, les Libanais (S. Fortin) et les Lao (H. Bertheleu et P.
Billion).
Loin d'être une trajectoire linéaire qui concerne les seuls
immigrants, l'installation de ces derniers entraîne une
transformation de l'ensemble du tissu social urbain et national.
En cela notre étude de quartier prend comme point de départ la
prémisse selon laquelle l'ethnicité est avant tout une question de
5. Le quartier administratif de Côte-des-Neiges fait partie d'un plus grand
ensemble, soit l'arrondissement Côte-des-Neiges / Notre-Dame-de-Grâce.
6. Cf. A. Appadurai, 1991.
7. Par exemple, H.W. Zorbaugh, 1929.
8. Cf. R. Harney, 1991, p. 101.
12 frontières entre groupes' et s'inspire des approches
constructivistes de l'ethnicité où ses marqueurs, sa pertinence
sociale (salience) et politique sont susceptibles de
transformations à tout moment'. Côte-des-Neiges est un espace
où les rapports sociaux entre gens d'origines différentes, les
frontières entre les groupes, voire les groupes eux-mêmes sont en
mouvement et de ce fait, un site privilégié pour l'étude de la
construction de la pluriethnicité. La plupart des contributions
concernent les interfaces de cette pluriethnicité, les espaces
sociaux et physiques qui constituent les points de contact entre
collectivités poreuses dans une topographie sociale mouvante. Il
est encore rare que celles-ci soient au centre des recherches' et
encore plus rare que les rapports entre diverses catégories
« minoritaires » soient l'objet des recherches".
En général, les travaux sur les immigrants sont fort influencés
par les schémas linéaires assimilationistes aussi bien que par les
priorités administratives de l'État. Ainsi prennent-ils pour acquis
non seulement l'existence de groupes « ethniques » qui seraient le
simple fait des origines nationales" mais aussi celle de la « société-
hôte », envisagée comme une collectivité sociale intégrée qui peut
être conçue séparément d'une de ses composantes, soit les
nouveaux arrivants. D'après ce schéma, les immigrants, et parfois
leurs descendants, sont traités comme catégorie à part (comme
c'est le cas des « enfants étrangers nés en France »). Ils ne font pas
partie du panorama social au même titre que les autres et leur
statut, souvent dénigré, est confondu avec leurs rôles de citoyens,
d'acteurs sociaux à part entière. Dans cet ouvrage et notamment
dans les contributions de P. Ulysse et C. McAll et de J. Le Gall et
D. Meintel, les immigrants (indépendamment de la durée de leur
séjour) sont implicitement ou explicitement vus comme des
participants à plein titre dans la vie sociale du quartier et de la ville.
9. Cf. F. Barth, 1969.
10. Cf. L. Drummond, 1980; M. Fisher, 1986; M. Oriol, 1979, 1985.
11. Sauf, par exemple, chez V. De Rudder (1984).
12. Voir M. Selim (1985) et la contribution de J. Le Gall et D. Meintel.
13. L'exemple des immigrants italiens du début du siècle ou celui des
immigrants contemporains, originaires de l'Inde, témoigne des limites d'une
telle perspective.
13 Quelle sorte de quartier ?
Situé sur le flanc du Mont-Royal, Côte-des-Neiges accueille un
total de 91 055 individus, selon les données du recensement de
1991 14. On y retrouve des immigrants de plus ou moins longue
installation ( dont des Juifs anglophones provenant entre autres
de la Russie, des Jamaïcains, des Vietnamiens, des Cambodgiens,
des Laotiens, des Latino-américains, etc.), et d'autres plus
nombreux, arrivés plus récemment (des Tamouls, des
ressortissants de divers pays d'Afrique et du Moyen-Orient, etc.),
aux côtés de Franco-québécois.
C'est dans cette partie de la ville de Montréal (pop. 1 017 793)
qu'une proportion importante des nouveaux arrivants trouve sa
première résidence et établit ses premiers contacts avec les
institutions de la société québécoise. Cette population est attirée
par des coûts de loyer relativement faibles dans certaines zones
du quartier, les transports publics et l'accès facile au centre-ville.
Les chaînes migratoires déjà en place jouent sans doute un rôle,
de sorte que ces gens retrouvent parfois à Côte-des-Neiges des
membres de leur parenté ainsi que des commerces et services
orientés vers leur groupe d'origine.
Comme certains auteurs le soulignent, la désignation
administrative de « quartier » ne correspond pas entièrement à la
réalité sociale de Côte-des-Neiges. Trop grand pour constituer un
« quartier-village » classique dans le sens de Y. Grafmeyer",
Côte-des-Neiges contient plusieurs « micromilieux » ainsi que de
larges zones commerciales très fréquentées par plusieurs
clientèles et pour divers objectifs et motifs. Ses paramètres
varient d'une instance administrative à l'autre (cf. la contribution
de V. Piché et L.Bélanger); ses régions limitrophes prennent la
coloration des secteurs voisins (cf. la contribution de B.
Ramirez). Par ailleurs, l'image médiatique du quartier devient
métonymie et le transforme en une « zone » représentative
emblématique des maux qui lui sont attribués (cf. la contribution
14. Cf. L. Bélanger et V. Piché, 1993.
15. « Le quartier-village n'est qu'un cas limite, lié à des conditions très
particulières d'homogénéité ou de stabilité. » (Y. Grafmeyer, 1991, p. 19)
14 de M. El Yamani). Quant à ses composantes culturelles, non
seulement elles sont floues par définition, mais elles existent en
lien avec des espaces lointains aussi bien qu'avec d'autres espaces
proches dans la ville, ou ailleurs en Amérique du Nord'. À tous
les niveaux, y compris dans la perception des individus qui y
habitent, le quartier Côte-des-Neiges est, pour reprendre la
phrase de Y. Grafmeyer, « une figure à géométrie variable » 17 .
Plusieurs services municipaux ou provinciaux desservent le
quartier Côte-des-Neiges dont un CLSC (Centre Local de
Services Communautaires : un centre de soins sanitaires et de
services sociaux primaires qui fait partie du réseau public
provincial), un journal et un poste de police (cf. la contribution de
G. Symons). Cependant, les frontières du territoire Côte-des-
Neiges qui correspondent à chacun de ces organismes ne sont pas
les mêmes et ne correspondent pas exactement à celles définies
par la municipalité de Montréal".
Côte-des-Neiges constitue un espace significatif dans
l'imaginaire des Montréalais, un lieu identitaire, même si sur ce
plan, ses paramètres demeurent encore très flous. Selon l'usage
des Montréalais, Côte-des-Neiges correspond le plus souvent à
une seule partie du quartier tel qu'officiellement délimité
Beaucoup, notamment ceux qui y habitent, considèrent Snowdon
(pop. 20 315), une des quatre composantes de Côte-des-Neiges,
fortement juive et anglophone, comme une entité à part.
Jusqu'aux petites annonces immobilières des quotidiens
montréalais qui lui accordent une catégorie séparée. Une
métonymie stigmatisante assez fréquente chez les non-résidents
fait d'une certaine rue en particulier, réputée pour le trafic des
drogues, le lieu représentatif de toute l'aire de Côte-des-Neiges.
Les conditions économiques des ménages dans Côte-des-
Neiges sont très hétérogènes; grosso modo, les revenus des
ménages sont substantiellement plus faibles qu'ailleurs à
16 Cf. D. Meintel, 1994.
Y. Grafmeyer, 1991, p. 20, d'après O. Benoit-Guilbot, préface du volume 17.
VI des Cahiers de l'observation du changement social. Paris, Éditions du
CNRS, 1982.
Par ailleurs, la province de Québec ne reconnaît pas le découpage 18.
territorial de la Ville de Montréal (P. Bittar, 1994).
15 Montréal dans les parties de Côte-des-Neiges où la population est
d'origine très diverse et d'installation plus récente'. Également,
les ménages sont plus nombreux dans ces mêmes aires du
quartier. Par contre, les revenus sont plus élevés dans le secteur
entourant l'Université de Montréal ainsi que dans la partie plus
anglophone de Snowdon, où la population immigrante, dont une
forte proportion de Juifs de l'Europe de l'Est, est d'installation
relativement ancienne.
Dans une ville où la grande majorité des résidents est locataire
(73,5 % de la population montréalaise en 1991), le quartier Côte-
des-Neiges se situe parmi les trois principaux quartiers de la ville
de Montréal où cette tendance est la plus marquée, avec 83 % des
logements privés occupés par des locataires". Selon un
reportage", les dernières années ont vu une hausse très marquée
du nombre de ménages contraints de débourser plus de la moitié
de leur revenu pour le loyer et de recourir aux dons des « banques
d'aliments » pour leur nourriture.
L'entrepreneurship des immigrants ressort comme un élément
important dans l'insertion des nouveaux groupes, offrant à leurs
membres non seulement des services qui leur sont adaptés mais
aussi un moyen de participation économique et sociale". D.
Juteau et S. Paré ont centré leur enquête sur l'entrepreneurship
dans un secteur du quartier Côte-des-Neiges, le périmètre
Victoria-Van Home, où les commerces à caractère « ethnique »
sont assez nombreux et variés, et où les grands espaces
commerciaux sont moins présents comparativement à d'autres
zones à forte activité commerciale dans le quartier.
L'hétérogénéité culturelle et démographique de Côte-des-
Neiges est très frappante dans le contexte montréalais et
québécois. L'aspect physique et vestimentaire des gens (tissus
19. Dans le secteur de la Savane, où 82 % des gens sont d'origines autres que
française ou britannique, le revenu moyen des ménages est de 6000 $ de moins
que dans l'arrondissement en général. De plus on y trouve une surreprésentation
de ménages monoparentaux de trois enfants et plus (L. Bélanger et V. Piché,
1993).
20. Cf. L. Bélanger et V. Piché, 1993.
21. Cf. A. Morris, 1995.
22. Cf. A. Portes et R.D. Manning, 1985.
16 africains, saris, voiles...) de même que le paysage urbain lui-
même, témoignent de la présence d'une population très
diversifiée et d'origines autres que celles des immigrants déjà
établis dans le quartier. Des épiceries proposent des aliments
asiatiques jadis rarement vus dans la ville, des petits restaurants
(vietnamiens et libanais, notamment) dirigés par des nouveaux
immigrants se multiplient, alors que certaines boutiques de mode
exhibent, dans leurs vitrines, des modèles féminins habillés en
sari ou voilés.
Cette nouvelle pluriethnicité est le plus souvent présentée sous
l'aspect de risques ou de problèmes, comme le montre M. El Yamani
dans son étude sur les représentations du quartier Côte-des-Neiges
dans quatre journaux quotidiens montréalais". Les représentations
médiatiques tendent à accentuer l'image de quartier « à risque » et
« à problèmes », tout en liant la criminalité au thème des relations
intergroupes. Avec de rares exceptions, le caractère multiculturel du
quartier est présenté comme une source de problèmes et l'on
constate une absence notoire de reportages centrés sur l'économie
ou la politique. Les institutions éducatives (incluant l'Université de
Montréal et plusieurs collèges) et hospitalières du quartier sont
aussi passées sous silence, et ce, malgré leur apport substantiel. En
effet, les universités et les hôpitaux représentent des ressources et
des sources d'emplois pour les résidents, ainsi qu'une clientèle pour
les restaurants et épiceries dites « ethniques ».
Pourquoi le quartier Côte-des-Neiges ?
Étant un lieu de premier établissement d'une forte proportion de
nouveaux arrivants à Montréal depuis quelques années (cf. les
contributions de V. Piché et L. Bélanger et de J. Renaud et P.
Legendre), Côte-des-Neiges est devenu presque un microcosme de
la grande diversité ethnoculturelle de Montréal. Dans l'imaginaire
des Montréalais (et surtout dans les médias), Côte-des-Neiges est
aussi identifié comme étant le site par excellence de la pluriethnicité
qui caractérise la ville. Sans doute, le fait que notre lieu de travail
23. Cf. M. El Yamani, 1995.
17 commun, c'est-à-dire l'Université de Montréal, soit dans Côte-des-
Neiges a-t-il influencé indirectement notre choix de site et ce pour
plusieurs raisons. Cette fréquentation quotidienne du quartier, et
même un lieu de résidence pour certains, a permis aux membres du
GRES de développer un certain scepticisme face à l'image
hypermédiatisée de Côte-des-Neiges. Par ailleurs, plusieurs des
chercheurs (D. Juteau, C. McAll, D. Meintel) participaient déjà aux
recherches sociales d'un Centre Local de Services
Communautaires, le CLSC Côte-des-Neiges 24. Finalement, le fait
que bon nombre de chercheurs du GRES avaient déjà mené des
recherches dans le quartier et non sur le quartier n'a fait
qu'augmenter leur intérêt à mieux le connaître.
L'ethnicisation des rapports sociaux
Malgré nos orientations disciplinaires différentes et les
méthodologies variées utilisées par les chercheurs dans cette
enquête, les auteurs partagent un programme de recherches plus
large, guidés par une vision constructiviste de l'ethnicité. Plusieurs
des contributions sont centrées sur la constitution même de
I'ethnicité et des rapports interethniques tels qu'ils se présentent
dans Côte-des-Neiges, notamment celles de G. Symons, de J.
Le Gall et D. Meintel et de P. Ulysse et C. McAll. Ces auteurs
constatent l'ethnicisation très marquée des rapports sociaux dans
certains contextes et espaces, tout en faisant état de la variabilité
contextuelle et de la fluidité de ces mêmes rapports. Ainsi, il a été
observé que les rapports sociaux entre gens de diverses origines
varient en fonction du type d'espace occupé'. Par ailleurs, il
24. Le Centre local de services communautaires (CLSC) Côte-des-Neiges
fait partie d'un réseau provincial de services sociaux et médicaux. Dirigé par le
Professeur Robert Sévigny, sociologue (Université de Montréal), le Centre de
recherche et de formation du CLSC est orienté vers une meilleure connaissance
de sa clientèle et de ses besoins.
25. Dans cette étude, les espaces sont divisés selon deux grandes catégories :
les espaces institutionnels (par exemple, un Centre Travail Québec, une
bibliothèque municipale) caractérisés par des rapports plus formels et
hiérarchisés et les lieux discrétionnaires (par exemple, les cafés, restaurants,
épiceries et parcs), marqués par des rapports plus informels et égalitaires.
18 semble que les statuts de « minoritaire » et de « majoritaire » ne
s'attachent pas à des individus de façon tout à fait stable, ces
statuts étant quelque peu conditionnés par le contexte socio-
spatial.
Sur les plans politique et idéologique, l'ethnicité est devenue un
construit particulièrement puissant dans la société canadienne,
puisque légitimé depuis plus de deux décennies par la politique
canadienne de multiculturalisme 26. Au niveau du Québec, une
»27 historique tend à renforcer le particularisme « double majorité
ethnique". Certaines contributions sont centrées sur l'intervention
des médias (M. El Yamani), la participation des instances
gouvernementales et celles des agents de l'État (G. Symons) dans
la constitution d'un ordre social ethnicisé 29 .
Gladys Symons, par exemple, fait ressortir la construction de
l'Autre dans les interactions entre les policiers et les différents
groupes ethniques du quartier. Ainsi, d'après l'auteur, les policiers
du quartier auraient incorporé la construction de l'ethnicité de
l'État, selon laquelle le quartier Côte-des-Neiges est peuplé de
« communautés culturelles » 30, de « minorités visibles » 31, de
« Québécois francophones de souche » 32 et ainsi de suite.
Policiers et groupes ethniques se contruisent mutuellement
comme « Autre » en établissant une frontière, une dichotomie
« Nous / Eux ». L'ironie de cette dichotomie « Nous / Eux » et la
26. Cf B Ramirez, à paraître, 1991.
27. La « double majorité » est décrite habituellement, bien que de façon
imprécise, par deux catégories linguistiques, les « francophones » et les
« anglophones ». Jusqu'à là « Révolution tranquille » des années 60, il s'agissait
surtout des catégories religieuses (catholique et protestant). P. Anctil (1984)
invoque la double majorité pour expliquer le phénomène de ethnic retention
(maintien des traits marqueurs, endogamie, etc.), plus grand au Québec
qu'ailleurs au Canada.
28. Cf. D. Meintel, 1991.
29. Voir aussi, sur ce même sujet, D. Juteau, 1996a, 1996b, et C. McAll,
1992.
30. Cf. L. Fontaine et Y. Shiose, 1991.
31. Depuis la diversification des pays-sources de migration qui a commencé
au cours des années 70, on entend souvent dans le discours canadien des
administrateurs de l'État et ailleurs, le terme de « minorité visible », dont on ne
peut que déplorer le flou et l'ambiguïté.
32. Cf. L. Fontaine et D. Juteau, 1996.
19 construction de l'Autre se trouve dans la production de
stéréotypes mutuels. Les groupes noirs, par exemple, accusent les
policiers d'être incapables « de différencier un Noir d'un autre ».
De leur côté, les policiers dénoncent l'attitude selon laquelle on
ne distingue pas un policier d'un autre et lorsqu'un membre du
corps policier commet une erreur, tous sont responsables.
Un autre point commun à nos recherches et qui concerne
également notre collaboration à long terme est la notion
d'ethnicité comme dimension transversale des rapports sociaux".
Cette dimension transversale s'articule avec d'autres aspects des
rapports sociaux, notamment les rapports de sexe", de classe,
d'âge" et d'occupation". Ainsi les recherches présentées ici
concernent une gamme d'acteurs très diversifiée par classe,
occupation et sexe tels que des policiers hommes (G. Symons),
des fonctionnaires (J. Le Gall et D. Meintel), des entrepreneurs
hommes et femmes (D. Juteau et S. Paré). Cette dernière étude
met en évidence certaines différences selon le sexe de
l'entrepreneur immigrant-e. Alors que les hommes et les femmes,
par exemple, se trouvent dans certains types de commerces ou
services (fleuristes, salons de coiffure, pharmacies, épiceries), les
hommes se répartissent toutefois dans une gamme plus vaste
d'entreprises (quincailleries, agences de voyage, sociétés
d'investissement, restauration...). Par ailleurs, les hommes
semblent pouvoir compter davantage sur la main-d'oeuvre
familiale et gratuite pour bâtir leurs entreprises.
Des prémisses relatives au caractère construit et transversal de
l'ethnicité, découle l'intérêt de l'équipe pour plusieurs pôles
d'analyse qui trouvent leur expression dans cette étude de quartier
et parmi lesquels nous retrouvons le processus migratoire, les
modalités d'insertion dans la nouvelle société et la dynamique de
la société-hôte.
Le processus migratoire fait référence à une gamme de facteurs
entourant le flux migratoire dont ses causes économiques et
33. Cf. P.J. Simon, 1983.
34. Cf. D. Juteau, 1995, 1994.
35. Cf. D. Meintel, 1992; D. Meintel et M. Peressini, 1992.
36. Cf. GRES, 1997; C. McA11, 1991.
20 politiques, les motifs et projets des migrants, le rythme du flux
migratoire et sa composition démographique". Ces facteurs ne
sont pas « culturels » a priori mais contribuent à la spécificité de
la collectivité qui se développe dans le pays de destination.
Évidemment, comme quartier de premier établissement, Côte-
des-Neiges présente un intérêt très particulier pour l'équipe (cf. à
ce titre les contributions de V. Piché et L. Bélanger, J. Renaud et
P. Legendre, H. Bertheleu et P. Billion, S. Fortin).
La dynamique de la société réceptrice joue un rôle prééminent
dans la détermination des paramètres à l'intérieur desquels se
jouent les stratégies des migrants. Comme le soulignent D.
Schnapper et R. Castels' à l'égard de la France, la question de
l'« intégration » concerne la société dans son ensemble. Ainsi ses
conditions économiques, y compris l'état de son marché du
travail (mécanisme intégrateur classique), jouent autant sinon
plus d'influence que les attributs des migrants, constat amplement
démontré par l'étude de S. Fortin. (Voir aussi, à cet égard, les
contributions de D. Juteau et S. Paré et de H. Bertheleu et P.
Billion.)
De façon semblable, les enjeux politiques et idéologiques de la
société réceptrice contribuent, eux aussi, à structurer les cadres de
la construction et reproduction quotidiennes d'un ordre social
hiérachisé et ethnicisé 39, thème qui ressort des recherches de P.
Ulysse et C. McAll et de J. Le Gall et D. Meintel.
Par ailleurs, la recherche de H. Bertheleu et de P. Billion auprès
des Laotiens dans Côte-des-Neiges démontre l'importance des
rapports avec d'autres minorités dans le processus d'établissement
des nouveaux groupes à Montréal. Pour les Laotiens, il s'agit
surtout de se situer par rapport aux Vietnamiens, groupe à plus
large effectif et installé depuis plus longtemps. Le fait de la
« double majorité » a fait en sorte qu'aucune de ses deux
composantes ne s'est située comme le point de référence pour les
nouveaux groupes. Par ailleurs, l'application de la politique
canadienne du multiculturalisme a pu stimuler tantôt des
37. Cf. D. Meintel, 1991.
Cf. D. Schnapper, 1991; R. Castels, 1995. 38.
39. Cf. C. McA11, 1995.
21 alliances, tantôt des rivalités entre les associations qui se veulent
représentatives des divers groupes minoritaires.
D'une autre façon, les recherches de S. Fortin auprès des
Libanais soulignent l'importance cruciale de la dynamique de la
société dite « d'accueil ». Malgré leur correspondance au profil de
l'« immigrant désirable », en raison de leur niveau élevé de
scolarité, leur origine urbaine et leur connaissance du français,
ces derniers ont souffert d'une exclusion très marquée. Par
ailleurs, S. Fortin éclaircit certains des liens existant entre
l'exclusion économique et l'exclusion sociale.
Une enquête en collaboration
Cette étude est née d'une enquête menée par le GRES, alors
sous la direction de Danielle Juteau. Nous voulions recueillir des
connaissances de base, sur le quartier, qui pourraient contribuer
aux recherches individuelles des membres du groupe, tout en
répondant aux intérêts des nombreux intervenants des milieux de
la santé et des services sociaux de même qu'aux résidents qui
souhaitaient mieux connaître leur milieu de vie ou de travail.
Il s'agissait d'une enquête collaborative plutôt que collective au
sens strict, c'est-à-dire de plusieurs sous-études menées en parallèle
par les chercheurs du Groupe'. Celui-ci disposait de moyens
financiers et de temps très restreints mais en même temps de
compétences disciplinaires et méthodologiques très variées. Dans
le contexte de la problématique assez large partagée par l'équipe, la
diversité des spécialisations et des méthodes a permis de mettre en
évidence de multiples facettes de la pluriethnicité de Côte-des-
Neiges. La mise en oeuvre d'une pluralité d'approches relativement
autonomes et portant sur plusieurs dimensions de la vie du quartier
a fait ressortir un portrait texturé et nuancé de ses rapports sociaux.
40. Un aspect du programme du GRÉS concerne son travail « reproductif »,
c'est-à-dire, la formation de nouveaux chercheurs. Signalons la participation
très importante de ces derniers dans la présente étude, soit à titre d'assistants de
recherche, soit comme chercheurs autonomes. Plusieurs figurent parmi les
auteurs de ce volume, y compris L. Bélanger, H. Bertheleu, P. Billion, S. Fortin,
J. Le Gall, S. Paré et P. Ulysse.
22 Tandis que plusieurs des études tendent vers une lecture
microsociologique du quartier (P. Ulysse et C. McAll, J. Le Gall
et D. Meintel) ou touchent un secteur particulier de sa population,
défini dans ce cas par l'occupation (les entrepreneurs étudiés par
D. Juteau et S. Paré) ou par l'origine ethnico-national (les
Libanais, les Lao), d'autres sous-enquêtes (V. Piché et L.
Bélanger, B. Ramirez, J. Renaud et P. Legendre) offrent une vue
plus large de l'ensemble. Bien que le vécu quotidien des habitants
prenne le devant dans certaines des recherches, d'autres,
notamment celle de G. Symons, permettent de saisir l'impact des
institutions de la société plus large sur le cadre de vie de ces
derniers.
Les sources de données sont aussi très variées : entrevues,
observations, études documentaires, données de recensements
nationaux, la presse locale. Cette dernière a été consultée par
plusieurs comme source de données, notamment par la
sociologue G. Symons, tandis que pour M. El Yamani, spécialiste
en information et communication, la presse a été un objet d'étude
en soi. Plusieurs des recherches utilisent les données statistiques
de Recensement Canada pour mieux comprendre le caractère du
quartier, notamment l'étude démographique de V. Piché et L.
Bélanger, la recherche historique de B. Ramirez, ainsi que
l'analyse sociologique de J. Renaud et P. Legendre. À cet égard,
soulignons l'approche novatrice de ces derniers, qui croisent les
données statistiques du Recensement avec d'autres données
quantitatives pour mieux saisir l'attrait exercé par le quartier sur
les nouveaux immigrants.
Sans doute à cause de la cohabitation de diverses approches
méthodologiques déployées par l'équipe depuis son existence, la
méthodologie des sous-enquêtes est souvent caractérisée par le
croisement d'approches quantitatives et qualitatives, ouvertes et
structurées. Ceci se remarque particulièrement dans l'analyse
qualitative faite par S. Fortin (anthropologue) de données
relatives aux Libanais, tirées d'une enquête quantitative plus
large. Les sociologues D. Juteau et S. Paré ont trié des approches
diverses (échantillon aléatoire, observation informelle du
marquage ethnique des entreprises, entrevues dirigées) pour
23 étudier les entrepreneurs. La sociologue G. Symons a appliqué
une approche ethnographique à l'étude d'institutions urbaines,
tout en privilégiant l'observation au même titre que les entrevues
et les études de documents pertinents.
Les rapports microspatiaux et microsociaux ont été l'objet des
études de terrain menées par D. Meintel et J. Le Gall
(anthropologues) et par C. McAll et P. Ulysse (sociologues). Ces
études parallèles sont axées d'une part sur des observations
d'interactions dans différents espaces publics et d'autre part, sur
des entretiens portant sur les déplacements quotidiens des
individus à travers divers types d'espaces dans le quartier. De
façon générale, les propos recueillis en entrevues ont été
confirmés par les observations, bien que ces dernières aient mis
davantage en évidence une certaine sociabilité spontanée et
égalitaire entre gens d'origines différentes, en particulier dans les
espaces où l'interaction n'était pas encadrée par une hiérarchie
des rapports préétablie (par exemple, entre fonctionnaire et
prestataire). Prises dans leur ensemble, ces deux enquêtes
parallèles offrent un aperçu de la grande diversité d'espaces
sociospatiaux qui font partie de la pluriethnicité au quotidien de
ce quartier.
Conclusion
Les recherches présentées dans ce volume ont suscité un vif
intérêt dans les milieux communautaires, les associations et les
professionnels des réseaux de la santé et des services sociaux qui
oeuvrent dans le quartier Côte-des-Neiges. De plus, elles ont
amené plusieurs des chercheurs à approfondir les projets déjà
entamés. Certains des résultats ont validé les constats de
recherches antérieures, notamment en ce qui concerne
l'ethnicisation généralisée des rapports sociaux dans les milieux
montréalais et l'importance des rapports entre groupes et
individus de minorités différentes dans la dynamique
pluriethnique montréalaise. Surtout, cette expérience nous a
permis de saisir certaines des implications qui découlent de la
24 qualité construite de l'ethnicité et de percevoir à quel point les
acteurs ont intériorisé l'ethnicisation des rapports sociaux prônée
dans les médias et encouragée par certaines politiques de l'État.
Nous avons également constaté que, malgré les usages courants,
des notions, telles que celle de « minoritaire », correspondent à
des dynamiques contextuelles et relationnelles plutôt que
descriptives d'individus ou de collectivités. Finalement, cette
expérience d'un quartier emblématique de la diversité de la ville
de Montréal a jeté une lumière nouvelle sur la qualité particulière
du cadre montréalais de la pluriethnicité.
Bien que la ville de Montréal participe à des dynamiques qui
touchent des villes à l'échelle mondiale, telles que la
mondialisation, l'immigration légale et illégale de pays-sources
très divers, le transnationalisme des rapports politiques et
économiques, elle le fait d'une façon très particulière, ce qui la
rend spécialement intéressante comme point de comparaison
avec d'autres villes qui vivent ces mêmes dynamiques.
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28 LA CONSTRUCTION MÉDIATIQUE
DU « BRONX » DE MONTRÉAL
Myriame EL YAMANI
avec la collaboration de Jocelyne DUPUIS
« Dès qu'il y a plus de dix Noirs dans une zone, on appelle ça un
ghetto. Dès qu'il y a plus de dix mille Blancs dans une zone, on
appelle ça une ville. » Dany Laferrière, Chronique de la dérive
douce, Montréal, VLB, 1994, p. 50.
Introduction
Le regard que les médias portent sur les choses et les personnes
la qui nous entourent a ceci de particulier, c'est qu'il se veut
réalité. Non pas des fragments de réalité, mais un ensemble
global et totalisant. Le quartier d'une ville n'échappe pas à cette
construction médiatique, qui accentue et dramatise tout
phénomène, au point d'oublier qu'un quartier n'est pas seulement
une concentration de bâtiments et d'habitants. Il a ses
significations propres, ses représentations et ses pratiques
sociales. Il peut offrir la garantie d'une identité, d'un territoire et
rendre visible des trajectoires individuelles et collectives
d'immigrants de diverses manières dans l'espace.
Lorsque l'hebdomadaire Voir décrit Côte-des-Neiges comme
« le royaume du fast-food et du déracinement », on peut déceler
tout de suite quelle image ce média propose à ses lecteurs et
lectrices. Une vision de contrastes, de stéréotypes, d'effets de
manche, parfois très simplistes, comme le suggèrent les propos
suivants :
« Au Nord trône le vieux village où se concentrent presque toutes
les institutions. C'est un secteur relativement homogène au niveau
de sa composition ethnique et relativement à l'aise. Au Sud, c'est la
bouillabaisse... »
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