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Le retour du roi et l'indépendance retrouvée

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
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EAN13 : 9782296219823
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V du

Guy DELANOË

LE RETOUR DU ROI ET L'INDÉPENDANCE
RETROUVÉE
Mémoires historiques

Torne 3

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0780-3

T able des matières

L'assasinat de Jacques Lemaigre-Dubreuil ...................................................... L'homme, 8. Les raisons de l'assassinat et les mobiles du crime, 11. L'assassinat, 13. Annexes, 16. Gilbert Granval ............................................................................................. Le Résident, 29. Les instructions en date du 6 juillet 1955 remises à Gilbert Granval, 34. Instructions du 6/7/55, 35. Instructions pour M. GranvalSecret - 9 juillet 1955,36. Les émeutes de Casablanca, 44. Plan Granval, 51. Le général Duval, 56. Oued-Zem, la tragédie .................................................................................. Oued-Zem. Le massacre du Tadla (août 1955) et les massacres d'Algérie, 62. Oued-Zem, 63. Oued-Zem les événements vus de la Résisence, 65. Déclaration de PierreJuly, à Aix-les-Bains, le22 août 55, 79. Oued-Zem et l'Algérie,82. Documents et témoignages personnels à propos de l'affaire de Oued-Zem, 84. L'éviction de Ben Arafa et la guerre du Rif ...................................................... Boyer de Latour et les ultimes soubresauts de « Présence française », 95. Antoine Pinay et la déclaration de la Celle-Saint-Cloud, 103. La guerre du Rif, 107. Sidi Mohammed ben Youssef et la France, 115. Le changement d'orientation politique de la France. L'Indépendance du Maroc reconnue. Chronologie, 116. L'évolution du problème marocain pendant l'année 1955 vue par un témoin clairvoyant. Lettre de Alderrahim Bouabid, 117 Retour et mort de Mohammed V................................................................... Le retour du roi, 121. La mort du roi Mohammes V, 131. La mort du roi, 137. Annexes ........ Les communiqués de «Conscience Française », 141. Les tracts, 152. Organisation générale clandestine du Croissant Noir, 167. Journal de l'année 1955. La dernière année du protectorat, 168.

7

29

61

95

121

141

5

Appendice. Le débarquement des Alliés en Mrique du Nord le 8 novembe 1942 .............................................................................................................. Présentation, 195. Bibliographie (tome II et III) ......................................................................... Index des noms................................................................................................

195

201 205

6

L'assassinat de Jacques Lemaigre- Dubreuil

-

L'assassinat de Jacques Lemaigre- Dubreuil a joué un rôle essentiel dans le changement de politique décidé enfin à Paris. C'est dire l'importance que j'accorde à cet épisode. Pour la première fois, un Français, au Maroc, tomba sous les balles des mitraillettes de truands français, dans la nuit du 11 au 12 juin 1955. Ce Français, pour les Marocains, était, avant tout, le patron du journal Maroc-Presse, le porte-drapeau des « 75 », et de « Conscience française» '. Ce journal français, « leur journal », allait-il disparaître? Le sens de cet assassinat est lié d'autre part, au « contre-terrorisme» qui régnait alors au Maroc. Le 30 mai 1955 2 à Alger, le maréchalJuin avait tenu des propos de factieux: « La lutte contre le terrorisme, en Mrique du Nord, sera dirigée de Paris par un comité d'action, qui coordonnera la mise en œuvre des moyens nécessaires. Devant le terrorisme et ses moyens sauvages, la légalité doit comporter certaines licences. Il ne faut, en aucun cas, que le crime paie. Ayons la certitude que l'œuvre française en Afrique du Nord durera! » Paroles incroyables, paroles d'un chef de junte. Le climat politique, enfin, qui régnait au Maroc, était caractérisé par les discours de l'ambassadeur Francis Lacoste, qui estimait qu'il avançait vite dans sa tâche alors que son immobilisme devant le «terrorisme français)) était frappant - ce terrorisme dont on savait qu'il recevait ses ordres en partie de Paris. Cet ambassadeur refusait en effet délibérément d'expulser, de sanctionner des Français, surtout des policiers, impliqués dans le crime; il refusait aussi bien d'obéir aux ordres qu'il recevait de Paris. Toute l'administration, dans son aveuglement, était so.1idaire de ces équipes pour qui l'usage de la mitraillette était un signe de virilité.
1. M. Pierre July, ancien ministre, auteur d'Une République pour un roi (Fay;,.rd, 1974) se trompe, lorsqu'il dit de Lemaigre-Dubreuil qu'il était le chef de file de « Conscience française ». Bien que Maroc-Presse ait été l'organe qui publia la« Lettre des 75 », lorsque Lemaigre-Dubreuil prit son contrôle, il commença par casser la fameuse équipe Sartout-Mazzella. Maroc-Presse venait de subir une mutation. Le vrai patron de Lemaigre-Dubreuil s'appelait Edgar Faure. 2. On ne peut qu'être frappé par la proximité des dates: 30 mai-Il juin 1955. 7

Ceci dit, Jacques Lemaigre-Dubreuil a plus fait par sa mort, pour les Marocains, que par sa vie. Cette mort devait en effet entraîner le rappel de M. Lacoste, l'ébauche d'une politique nouvelle à Paris, la nomination à Rabat de Gilbert Grandval, Compagnon de la Libération. Dès son arrivée à Rabat (7 juillet 1955), celui-ci sut dire, publiquement, qu'il n'avait pas été nommé pour sauver les intérêts des Français du Maroc, mais bien ceux de la France au Maroc. Les mentalités allaient changer, sauf celles de nos généraux. Ainsi, pour M. Edgar Faure, l'ennemi politique le plus redoutable, dans son gouvernement, allait être le général Koenig, son ministre de la Défense! Nous verrons alors, au Maroc, des démissions d'officiers, équivalant à des désertions en rase campagne. Nous verrons une mentalité insurrectionnelle s'instaurer dans la population française du Maroc et dans l'armée. Seul, le retour de Mohammed V à Rabat, accepté enfin par M. Pinay, qui . avait ressenti, à l'O.N.V., .l'impact de Bandoeng 3, allait pouvoir rendre au Maroc, progressivement, la paix, la sûreté, et mettre un terme à une guerre qui, sans le roi, serait sans doute, devenue une guerre maghrébine.

L'HOMME La personnalité de Jacques Lemaigre-Dubreuil, le rôle qu'il a joué, tant en Algérie qu'au Maroc, les conséquences de son meurtre enfin justifient que je consacre un chapitre à son passé. Cet homme, dont les obsèques à Casablanca furent l'objet d'une manifestation de solidarité et de reconnaissance du peuple marocain, en deuil dans la grande nef du Sacré-Cœur à Casa, n'avait pourtant pas eu, dans sa jeunesse, le comportement d'un libéral.

« Personnage très intelligent », dit de lui Albert Kammerer 4. Gendre d'un
des frères Lesieur, extrêmement riche, Lemaigre-Dubreuil avait été quelque temps associé au C.S.A.R., autrement dit "La Cagoule", et mêlé aux émeutes du 6 février 1934. « Il s'était fait connaître aussi comme président et fondateur de la "Ligue des Contribuables" qui fit beaucoup parler d'elle vers 1936. «Grand actionnaire de journaux et du Printemps, essentiellement de droite, avec le goût de l'intrigue, conspirateur-né, foncièrement adversaire des Allemands et de toute collaboration,... il avait cependant réussi, en pleine guerre, à obtenir l'autorisation des autorités allemandes et de Vichy de construire, pour les huiles Lesieur, des usines nouvelles à Alger, et à Dakar, pour compenser les pertes essuyées à Dunkerque... Il put donc circuler comme personne en France, depuis Dunkerque, dans la zone occupée, jusqu'à Dakar,
3. Bandoeng (îles de la Sonde). Au début d'avril 55, fut le siège d'une conférence où se retrouvèrent 29 représentants de pays du Tiers-Monde. Le thème essentiel fut la définition d'une politique anticolonialiste. Parmi les orateurs: Nehru (Inde), Chou-En-Lai (Chine) et Sukarno (Indonésie). Probablement les deux tiers de l'humanité. 4. Albert Kammerer, Du Débarquement africain au meurtre de Darlan, 1948, Flammarion. 8

fut reçu avec empressement à l'Hôtel Majectic,à

Paris, comme à l'Hôtel du

Parc, à Vichy. »5
Comment ne pas être troublé par la lecture de ces lignes, d'autant qu'un peu plus loin,. Kammerer écrit: « Il a raconté à Laval qu'il fréquentait Murphy, l'homme de confiance de Roosevelt à Alger... » L'impression que donnent ces passages est celle d'un Janus, le dieu à double face.

En fait, des informations très récentes (1986) 6 semblent montrer que, au
moins pendant l'année 1941,]. Lemaigre-Dubreuil s'était avancé assez loin dans les voies de la collaboration. Lors de la nomination de Joseph Barthélémy à la ch~rge de Garde des Sceaux, celui-ci reçut de nombreuses félicitations. Parmi elles, Barthélémy note «Jacques Lemaigre-Dubreuil, futur membre du groupe des Cinq, à Alger ». Voici l'essentiel de la lettre de Dubreuil: «Mais quel courage, pour un passionné de la Liberté, de la réflexion, de la critique pertinente» (il faut ajouter, je pense: d'avoir accepté cette nomination). On trouvait également, précédant la signature de Dubreuil (qui, plus tard, au retour de son aventure algéroise, fut arrêté à Paris sur l'ordre de Charles de Gaulle) celle d'Emile Bollaert, déporté à Bergen-Belsen, Emile Bollaert qui devint Compagnon de la Libératiôn ! Ces deux signatures qui se touchent sur le même document montrent combien il est difficile, même cinquante ans plus tard, de porter un jugement sur l'action des hommes, soit pendant l'occupation de la France, soit face à l'arrivée en Afrique du Nord de l'armada américaine, que Lemaigre- Dubreuil facilitera. Elles montrent aussi les hasards que court l'historien des « temps présents» : quarante ans, en effet, séparent le livre de Kammerer des m<:moires de Joseph Barthélémy. J'ai eu la chance d'être vivant encore, et d'avoir été alerté... Jacques Lemaigre- Dubreuil ira plus loin, on va le voir : 1) Extraits d'interrogatoire, lors du procès fait à l'ancien ministre de la Justice Question: «Une note manuscrite de Monsieur Barthélémy fait état d'une visite de Monsieur Jacques Lemaigre-Dubreuil. Quels rapports a eu l'inculpé avec ce mystérieux personnage? Que sait-il de ses accointances avec la synarchie? » Réponse: «Lemaigre-Dubreuil était un marchand d'huile, homme d'affaires, beau-frère du directeur du Printemps - un homme qui avait soif de luxe et d'argent... Il a pu me demander un mot d'introduction... Je connaissais Lemaigre-Dubreuil, très bel homme, entraîneur de foules, qui faisait courir. Il présidait le syndicat des contribuables. Nos relations étaient banales. » 2) Trouvé dans les carnets de Joseph Barthélémy (pp. 586-587) à propos de la conduite suivie par le Garde des Sceaux après l'assassinat, à Paris, pour la première fois (dans le métro) d'un membre allemand de l'armée d'occupation (4 août 1941).
5. il est vrai qu'il pouvait satisfaire en partie les énormes besoins de Berlin et de Vichy en lubrifiants, grâce à Lemaigre-Dubreuil, des produits oléagineux d'Mrique Noire. - Parleronsnous ici de commerce avec l'ennemi ?... 6. Ministre de la Justice. Vichy. 1941-43. Mémoires de Joseph Barthélémy, Ed. Pygmalion, 1989. 9

Le 29 août 41, Jacques Lemaigre- Dubreuil envoie à Joseph Barthélémy une lettre qui est un véritable rapport sur l'état et l'avenir de la collaboration. Il y soutient que« La France a à craindre une défaite de l'Allemagne (en Russie) qui aurait pour conséquence le triomphe du communisme C..) La France a intérêt à ce que l'Allemagne occupe, localise, circonscrive le communisme... La France et l'Allemagne ont donc pour la première fois intérêt à collaborer... mais le Maréchal devra se séparer des hommes actuels, compromis aux yeux de l'opinion. » 7 Lemaigre-Dubreuil viendra à Vichy le 1eroctobre s'entretenir de cette question avec le Garde des Sceaux. Celui-ci note dans ses carnets ce que son interlocuteur lui a déclaré: "il y a quelque chose de grand à faire avec l'armée allemande... il faut laisser l'Allemagne coloniser la Russie; à condition que la France redevienne ce qu'elle était auparavant" ; m'affirme que les Allemands militaires avec lesquels il est en rapport n'ont aucun grief contre moi... » Jamais le double jeu de Dubreuil ne fut aussi serré. Mais le « Groupe des Cinq », qu'il dirigeait et qui facilita le débarquement allié, fut abandonné très vite par les Américains. Ils préférèrent choisir le généralJuin, qui leur apportait une armée « en état de marche ». On vit alors Dubreuil, en désespoir de cause, caser trois des «Cinq» dans l'éphémère gouvernement de Darlan. Après l'assassinat de Darlan, Dubreuil lui-même devint conseiller de Giraud, « commandant civil et militaire ». Avec l'arrivée de De Gaulle à Alger, ce fut la fin de l'aventure algéroise des « Cinq »... On trouvera ici un autre portrait de Jacques Lemaigre- Dubreuil, par un de

ses compagnons d'armes, José Aboulker 8.
« ...Dubreuil espéra jusqu'à la dernière minute que la libération de l'A.F.N.

par les Américains se ferait sous l'égide de Vichy 9 dont il approuva la politique intérieure JO. »
Un « Vichy libre », et non la France libre, la révolution nationale dégagée de l'hypothèque hitlérienne et protégée par Washington, voilà ce que les « Cinq» appelaient de leurs vœux, et qu'ils faillirent réussir... Les communistes étaient exclus de leurs vues. Le choix des « Cinq» ne s'était pas porté sur Giraud par hasard. Ils partageaient avec lui la même haine du Boche, la même admiration pour le Maréchal, et la même rancœur à l'égard de la République et de ses institutions démocratiques. Malgré les différences importantes trouvées entre Kammerer , Joseph Barthélémy, et José Aboùlker, il ressort nettement que Jacques LemaigreDubreuil fut un homme de droite, voir d'extrême droite, et conspirateur né. Un homme qui admirait l'armée allemande. Un homme richissime, enfin, avant tout
7. Le 22 juin 1942, je venais de soutenir ma thèse à la Faculté de Médecine d'Alger. En sortant, je remarquai un attroupement important devant la grande poste. Laval parlait. TIfaisait allusion aux combats de l'Allemagne en Russie. C'est alors qu'il prononça la célèbre phrase: «Je souhaite la victoire de l'Allemagne, parce que sans elle, le bolchévisme, demain, s'installerait partout. » - TIy a une similitude saisissante entre cette phrase, et le texte de Lemaigre- Dubreuil. 8. ln : José Aboulker, Alger et ses complots. 9. Jusqu'à la dernière minute, les Etats-Unis avaient maintenu leur ambassade à Vichy. 10. Donc, l'antisémitisme: Aboulker était lui-même un Juif algérien qui perdit la nationalité française, Pétain ayant abrogé le décret Crémieux. 10

homme d'affaires adroit et avisé. Mais aussi un homme qui, surtout après Pearl-Harbour (7/12/41) et l'entrée en guerre des Etats-Unis d'Amérique, comprit qu'il était temps de cesser ses jeux dangereux. Il renforça le « Groupe des Cinq », espérant être porté par les Américains au sommet du pouvoir. Un homme l'avait percé à jour: de Gaulle (in Charles de Gaulle, L'Unité. 1942-44) : « M. Lemaigre-Dubreuil, lui, ne cacha pas pas qu'il était, ainsi que ses amis, ulcéré de n'avoir pas accès aux postes de commandes qu'auraient dû, disait-il, lui valoir ses capacités politiques, et les services rendus aux Américains. Sous l'égide du général Giraud qui, suivant M. Lemaigre-Dubreuil, devrait devenir Chef de l'Etat, lui-même serait prêt à assumer, dans un gouvernement d'union, la présidence du Conseil, et à confier au général de Gaulle le portefeuille de la Défense nationale. » Le trait est, ici, poussé jusqu'à la caricature...

LES RAISONS DE L'ASSASSINAT ET LES MOBILES DU CRIME J'aborde ce sujet avec la plus grande prudence. La plupart des historiens font remonter les origines de la tragédie à Alger. Mais la plupart des « preuves» sont de seconde main. C'est pourquoi je tiens à citer un texte du général Jousse, que j'ai eu la chance de rencontrer deux ou trois fois peu avant sa mort. Il eut (bien que peu connu) un rôle historique important: il fut, pour les Américains, le « Militaire» du « Groupe des Cinq ». Dans un article paru dans Esprit - 1erjanvier 1945 - Jousse résume les directives à suivre. La note n° 3 est, pour ce qui concerne ce chapitre, essentielle. Note n° 3: «On débarquera là où existe, d'ores et déjà, un militaire favorable, on débarquera aussi là où il est indispensable d'asseoir son autorité. A cet égard, soulignons dès maintenant l'importance de la région algéroise où sont réunis les hauts commandements militaires de l'A.F.N. et qui tous doivent être éliminés en raison de leur conformisme. » Parlant de Juin, Jousse rappelle que « la Résistance nord-africaine connaît ses ordres pour la défense du Sud tunisien» Il ; rappelle les conversations de Cherchell - conférence nocturne entre des représentants des « Cinq », dont Jousse, d'une part, et des offiders américains de haut rang - et ses conclusions: neutraliser un commandement prêt à commettre un crime contre le pays. En rendant visite à Paris à M. Baudoin de Moustier en 1984, j'appris que lors de la nuit du débarquement, Jacques Lemaigre-Dubreuil aurait mis en « résidence obligée» le général Juin à la Villa des Oliviers (où se trouvait aussi
11. Cf Tome I: pp. 89-93. En substance: laisser entrer Rommel en Tunisie, et utiliser les troupes françaises d'Afrique du Nord pour arrêter nos alliés, les troupes anglaises, commandées par Montgomery. 11

l'amiral Darlan). Jacques Lemaigre-Dubreuil aurait exigé et obtenu du général Juin une « confession» dactylographiée, tenant sur 23 feuillets, qui devinrent le contenu de la célèbre serviette rouge Hermès dont Lemaigre-Dubreuil ne se séparera jamais; cette serviette qui disparut le soir même de l'assassinat... Le témoignage de M. Vincent Monteil12 rappelle, sans doute, un de ces feuillets. On ne doit pas, enfin, oublier les paroles de Juin, prononcées dès le 8 novembre 1942 et rapportées par le général Tubert, à la Consultative, le 20 mars 1944 : «Ceux qui ont aidé au débarquement des Américains doivent être considérés comme des traîtres et je me charge d'eux. » Cette serviette n'a pas été un mythe, comme le montre le témoignage suivant d'Abderrahim Bouabid - témoignage qui permet d'avoir une idée de la vision que les nationalistes marocains avaient de Jacques Lemaigre-Dubreuil : « La veille de son assassinat à Casablanca, il a demandé à nous voir (à Paris), Omar Abdeljalil et moi, peut-être y avait-il Boucetta aussi. Il était derrière son bureau, au siège de l'entreprise" Lesieur", et il y avait, devant lui, une serviette de cuir noir, ou rouge foncé. "Je pars pour Casablanca, demain, nous dit-il. Cette serviette contient des documents d'une extrême importance ! (Il avait posé la main sur la serviette, mais sans l'ouvrir.) Je vais régler son compte à qui vous savez..." Nous restions quelque peu interloqués, mais sans aller jusqu'à lui demander des précisions. Cependant nous déduisions qu'il ne pouvait s'agir que du maréchalJuin... » Dubreuil savait quel danger le guettait. Après avoir obtenu audience de

Pierre July 13, dans une «Tribune libre» de Maroc-PresseDubreuil écrivait,

pour éviter les foudres de la censure: « C'est parce que j'ai obtenu la certitude que le gouvernement était décidé, avec naturellement la prudence que comporte la situation internationale actuelle, à fixer au Maroc sa ligne de conduite, et à l'orienter vers la libre expression de la pensée française et marocaine, c'est parce que j'ai reçu des plus hauts personnages de l'Etat un encouragement à persévérer, que j'ai décidé de mener à bien cette tâche...» Dubreuil, ici, avertissait son public: Il était encouragé par le gouvernement français, et lui-même soutiendrait sa nouvelle politique. Manifestement, Dubreuil se
couvrait

.

Après l'avoir quitté, Pierre July notait: «Au moment de prendre congé, l'énorme Lemaigre-Dubreuil me regarda fixement, hésita quelques secondes, et me lança: "Je veux que ce journal réussisse. Je vais dépenser beaucoup d'argent. Mais n'oubliez pas ce que je vais vous dire: je serai assassiné." » 14 Pierre July tenta de le rassurer. Quand il eut fini de parler, Dubreuil avait répété:

12. Qu'on trouvera en annexe.
13. Pierre July, Une République pour un roi, Fayard, 1974. 14. Après l'assassinat, 1'« équipe dirigeante» fit tout pour que le journal dépérisse, et, finalement se saborda « pavillon haut» le 1" avril 1956. Tout se passa comme si la « famille» avait ensuite vécu dans la terreur que lui avait inspirée l'assassinat. 12

«Je n'ai pas peur, mais je serai assassiné. » Et la « Tribune libre» suivante fut accordée au Fquih Si Mohammed ben Moulay Larbi et à Alaoui, qui avait joué un rôle essentiel lors de la publication du «Manifeste de l'Indépendance» en 1944; 1944, cette date haïe par le maréchal Juin. Cela tenait de la provocation...

L'ASSASSINAT

1. Jacques Lemaigre-Dubreuil arrive à Casablanca le 11 juin 1955, alors que, contrairement à son habitude, Paris n'a pas officiellement informé la police, qui doit assurer sa protection personnelle. Mais le docteur Causse, qui préside « Présence française» aurait été, lui, mis au courant. 2. Vers 23 heures, Lemaigre-Dubreuil sort de son appartement, immeuble Liberté, accompagné d'un jeune homme, M. Simon Castet. Au moment où Dubreuil a déjà une main sur la poignée de sa voiture, qui stationnait sur le rond-point, il est abattu par trois ou quatre malfrats, dans une 15-6 Citroën. Cinq balles suffiront. Le décès est constaté lors de l'arrivée à l'hôpital. Les assassins avaient pu fuir par une rue en sens interdit. Crime parfait, derrière lequel on devine le cerveau d'une organisation puissante. Le jeune Simon Castet est indemne. Lorsque, le lendemain soir, en présentant mes condoléances, je demandai des nouvelles de la «sacoche », M. Baudoin de Moustiers, gendre de Lemaigre-Dubreuil, m'apprit qu'elle avait disparu. Les informations que je donne désormais proviennent du livre de l'ancien ministre, Pierre July. Il s'agit donc d'informations quasiment officielles, et déjà publiques. A la suite d'une banale agression commise à Paris, le 2 mars 1957, un des accusés, Louis Damiani, dans l'intérêt de sa défense, parle de l'assassinat de Lemaigre-Dubreuil : «Au début de 1954, à Casablanca, par l'intermédiaire d'un dénommé Luigi, on m'a présenté à des gens du groupe de "Présence française". J'ai connu Congos, bras droit du docteur Causse, ainsi que Melero, un policier. C'est par eux que je suis entré dans un groupe contre-terroriste. Il y avait des réunions chez Luigi, en présence du docteur Causse, de M. Reymond, et d'autres policiers. C'est là que le docteur Causse donnait ses directives à Congos pour les attentats. Ainsi, des attentats ont été ordonnés et exécutés contre des gens comme M. Reitzer, M. Clostermann, Lemaigre-Dubreuil, que d'ailleurs je ne connaissais pas. Chez moi, j'avais des armes et du plastic. Congos m'avait précisé que M. Lemaigre-Dubreuil venait de France incognito, mais le docteur Causse avait été prévenu de son retour par un télégramme de Paris. Nous étions sur les lieux vers 21 heures devant l'appartement de M. Lemaigre-Dubreuil, dans une voiture. Melero était au volant, Congos et moi à l'arrière. A un moment, les lumières de l'appartement se sont éteintes. Peu après, nous avons vu sortir M. Lemaigre-Dubreuil avec son ami. Ils se sont dirigés vers leur 13

voiture. Quand ils ont été près de la portière, nous sommes venus à quatre ou cinq mètres, et nous avons tiré. Je dois vous dire que j'ai su ensuite que le télégramme donnant l'ordre de tuer venait de France... » Un an après les révélations de Damiani, Congos, Melero et Luigi étaient arrêtés. Ils nièrent en bloc les accusations de leur ancien camarade. Pourtant, il y avait des preuves. Par exemple, la voiture qui servit à l'exécution de M. Lemaigre-Dubreuil appartenait à Luigi, et il fut prouvé que Melero se trouvait effectivement à l'intérieur. Alors, il se passa quelque chose d'étrange, d'inexplicable: bien qu'écroués et inculpés, les trois hommes furent mis en liberté provisoire, pendant les vacances judiciaires, par un juge intérimaire, sur réquisitions conformes du Parquet. La famille Lemaigre-Dubreuil protesta auprès d'Edmond Michelet, Garde des Sceaux, lorsqu'elle apprit la mise en liberté provisoire des trois inculpés. Michelet répondit qu'il avait agi sur l'ordre de Debré, Premier ministre... » De son côté, la famille Lemaigre-Dubreuil, si puissante cependant, ne fit pas le nécessaire pour que l'action judiciaire suiv.e son cours. Et le crime demeure, aujourd'hui encore, impuni. Tant de silences, pour couvrir qui, pour cacher quoi? Je tiens enfin d'une personne qui fut très proche de Jacques LemaigreDubreuil que ses documents personnels furent saisis sur ordre d'une des plus hautes personnalités de l'Etat, et entreposés à la gendarmerie du Blanc, avec interdiction d'y accéder avant quatre-vingt-dix ans. Et cette personne se demandait dans quelle mesure u1}etelle décision était légale. Au moment de l'assassinat, pour tous ceux qui suivaient l'évolution des problèmes au Maroc, et d'abord la population marocaine, l'évidence d'un attentat terroriste français s'imposait. Les obsèques, rappelle dans le document ci-joint Abderrahim Bouabid, furent «un témoignage grandiose d'amitié franco-marocaine », encore que les Français aient été minoritaires... J'ai vu moi-même, à cette époque, dans cette mort, un attentat « anti-terroriste », majeur, certes, mais visant le propriétaire de Maroc-Presse, qui avait publié la « Lettre des 75 ». J'avais demandé au gouverneur de Casablanca, l'Indépendance acquise, de bien vouloir changer le nom du rond-point Liberté, pour lui donner celui de Jacques Lemaigre-Dubreuil, en lequel je voyais une sorte de martyr. Demande qui fut acceptée. J'ignorais alors ses relations en France occupée avec Joseph Barthélémy, et le jugement porté par ce dernier sur ce «mystérieux personnage» : « Marchand d'huiles, homme d'affaires, qui avait soif de luxe et d'argent... » Lorsqu'il avait pris possession de Maroc-Presse, Lemaigre-Dubreuill'avait fait d'une manière très avisée. Jacques Walter, l'ancien propriétaire, gardait un tiers des actions, Dubreuil vendit le second tiers à des commerçants marocains, auxquels il vendit également des actions des huiles Lesieur... Froids calculs où manque la générosité, la «parcelle d'amour» d'un authentique libéral. Dubreuil, d'ailleurs, fit « mieux ». Il «muta» à Rabat Henri Sartout qui était l'éditorialiste célèbre du journal... avec un salaire diminué de moitié! Et il épargna Mazzella. Celui-ci

14

perdit néanmoins une partie de son salaire 15. En silence, Lemaigre-Dubreuil
avait sabré l'équipe soudée qui sut faire face à la Résidence. Je n'ai appris ce comportement de Dubreuil que bien plus tard... Sa' mort avait cependant eu un témoin: le jeune Simon Castet, miraculeusement sorti indemne de l'attentat. On devait le retrouver mort, au cours de l'été, sur la Côte-d'Azur, dans la villa d'un ancien ministre. Dernier témoin oculaire. Francis Lacoste, cet étrange Résident, fut rappelé à Paris (avec M. Maurice Papon) dans les jours qui suivirent l'attentat. Gilbert Grandval, Compagnon de la Libération, qui n'avait jamais servi au Maroc, fut alors nommé à Rabat, le 20 juin 1955 16.

Post-scriptum. - Le 15/10/89 -

J'ai adressé, aussitôt après les avoir lus

dans Ministre de la Justice les passages de Joseph-Barthélémy concernant Jacques Lemaigre- Dubreuil, à Antoine Mazzella. Il a écarté le rôle des « 23 feuillets dactylographiés» comme cause de l'assassinat. «Il a été assassiné. parce qu'il représentait, pour la colonisation, et finalement pour la politique que la France a menée, un danger beaucoup plus grave que les Français libéraux. Car par sa situation éminente en France, son arrivée inattendue dans notre camp a été sûrement ressentie comme une haute trahison. Il a été assassiné pour la simple raison qu'il s'était retrouvé parmi nous. Mais il ne l'était pas sincèrement. Nous pouvions être, lui et nous, pour l'Indépendance, mais nous ne menions pas le même combat. « ... Un homme riche et puissant économiquement contribue à mettre en place prépondérante un homme politique dont il se sert. Dans tous les entretiens que j'ai eus avec lui, je n'ai jamais décelé une ambition politique, et pourtant, je l'ai très attentivement observé. «Je l'ai observé dans nos entretiens en tête-à-tête, mais aussi dans ses entretiens avec les nationalistes marocains à Paris. Il ne les a jamais marginalisés, ayant compris le rôle politique important qu'ils joueraient dans la solution définitive. Je l'ai toujours vu traiter avec les plus grands égards nos amis marocams... « Il était un gagneur, mais un gagneur de fric. « Je crois plus que jamais qu'il a été abattu pour haute trahison. C'est la raison de son exécution. « Et ceux qui ont ordonné ce "contrat" sont ceux qui avaient orchestré, dirigé, le grand complot contre le Maroc, et notamment l'exil du Souverain, dOht le départ laissait le champ libre à toutes les entreprises: suivez mon . regard!»

15. Mazzella fut «relativement» épargné, parce qu'il jouissait de la confiance des nationalistes marocains, qui représentaient l'avenir. 16. A cette date, j'ignorais tout de l'activité de L.D. lors du débarquement amérÏèain à Alger. Trente-cinq ans après l'assassinat, je pense que ce ne fut pas un attentat « contre-terroriste» banal. Peut-être un règlement de comptes... 15

ANNEXES
.

Phrase manuscrite trouvée au domicile du général Jousse, en tête de cet
« La Libération de la France, nous avons voulu la faire pour la France,

article:

pas pour un homme... » 17 Annexe n° 1. «La libération de l'A.F.N. et la Résistance nordafricaine », par le ColonelJousse (Esprit, 1erjanvier 1945) «En décembre 1941, le commandement en A.F.N. Guin] se soucie peu de sauver l'Empire et il donne l'ordre à l'armée d'Afrique d'accueillir les Germano-Italiens dans le Sud-Tunisien au cas où ils s'y replieraient, et de s'opposer aux Britanniques qui tenteraient de les suivre. » (Note n° 1) Dans l'énumération des « Cinq» par Jousse, Lemaigre-Dubreuil vient en premier. Note n° 3 : « On débarquera là où existe, d'ores et déjà un commandement militaire favorable; on débarquera là aussi où il est indispensable d'asseoir son autorité. A cet égard, soulignons dès maintenant l'importance de la région algéroise où sont réunis tous les hauts commandements militaires de l'A.F.N. et qui tous doivent être éliminés en raison de leur conformisme. » La conférence a eu lieu près de Cherchell, dans la nuit du 22 au 23 octobre, à la ferme Tissier. [A cette date, les Alliés ont déjà pris la décision de débarquer, ils ont établi leurs plans et les premières troupes avaient quitté leurs bases.] « L'organisation matérielle et la sécurité de la réunion sont assurés par Henri d'Astier, qui a joué le rôle que l'on sait dans la "résistance nord-africaine" assisté de José Aboulker... » « Tunis ne sera libérée qu'en mai 43. La faute en incombe pour une large part au commandement d'A.F.N. qui allait accueillir les Allemands en Tunisie et engager le combat contre les Alliés en Algérie et surtout au Maroc. » [Lire Noguès, Juin, Barrès, l'amiral Darlan enfin.] «Les Alliés disposent de moyens insuffisants, en réalité, si bien que pendant les jours qui suivent le débarquement, ils connaîtront des jours difficiles en raison de l'hostilité du commandement français et de l'arrivée des Allemands à Tunis. » « L'attentisme discipliné du général Weygand était une faute. » « Pour son successeur Guin] il ne s'agit plus d'une erreur de conception, mais d'un choix fait délibérément. La Résistance nord-africaine connaît ses ordres pour la défense du Sud-Tunisien ainsi qu'une certaine liaison avec les autorités allemandes au printemps 1942. Les conversations de Cherchell ne peuvent que confirmer la détermination de neutraliser un commandement prêt à commettre un crime contre le pays. » «Comme plus tard pour la Métropole, le commandement américain n'accordera a priori qu'un faible crédit aux Résistants. »
17. Pour bien des raisons, et notamment parce que Juin a rallié au général de Gaulle l'armée vichyssoise d'Afrique du Nord, je pense que 1'« homme» dont il s'agit est bien Charles de Gaulle. 16

« La Résistance sera abandonnée à elle-même. Elle fera donc ce qu'elle pourra; mais elle fera beaucoup car en neutralisant le haut commandement vichyste d'Alger, elle a tout simplement permis le succès de l'entreprise alliée qui allait hâter la Libération française. » Annexe n° 2. Le Canard enchaîné, date: entre le 11 et le 29 juin 55.

Les étoiles « Dans le ràpport qu'il avait adressé, il y a deux mois, à MM. Edgar Faure et July, M. Lemaigre-Dubreuil avait inséré toute une documentation particulièrement sémillante sur le rôle passé et présent, voire futur, de notre national et grand maréchal Juin. « Ledit document contenait notamment la copie d'une lettre que le noble militaire avait adressée, jadis, à la belle époque, à son supérieur Darlan et dans laquelle il proclamait que ce serait "un honneur pour lui de servir sous les ordres du maréchal Rommel". « Même que Darlan avait ajouté en marge: "On ne lui en demande pas tant!" » Veto! « C'est au début d'avril que M. Lemaigre-Dubreuil avait racheté le journal Maroc-Presse. « Il avait effectué l'opération sur les exhortations mêmes de MM. Edgar Faure et July, qui lui avaient donné l'assurance que, dans les jours qui suivent, le gouvernement allait enfin faire une politique digne de ce nom. « Les mois passèrent et M. Lemaigre-Dubreuil a trépassé. « Non sans avoir acquis la certitude, avant de mourir, que c'est le maréchal Juin qui avait empêché, avec des arguments sans doute très puissants, MM. Edgar Faure et July de tenir leus promesses. « A part ça, le pouvoir est toujours civil en France. » Annexe n° 3. Der Spiegel, n° 29, mercredi 29 juin 1955. [Libéré par les Allemands, Juin avait succédé à Weygand (qui avait eu d'excellents rapports avec Jacques Lemaigre-Dubreuil) à Alger, comme commandant en Chef. Il fut alors « convoqué» à Berlin par le maréchal Goering. La lettre dont parle Der Spiegel était sans doute la « Note verbale» remise par Juin à Darlan: Note verbale, c'est-à-dire, en français, un document écrit. Elle fut sans doute suivie par le rapport officiel.] Cf Tome I - Chapitre «Juin ». « Meurtre à Casablanca» «Deux rafales anonymes tirées au pistolet mitrailleur, ont, le Il juin, délivré le maréchal Alphonse Juin, soldat d'active le plus célèbre de France et commandant des forces terrestres de l'Otan en Europe centrale, d'un souci de poids. Juin n'a plus à craindre que devienne publique une lettre adressée voici 13 ans au ministre de la Défense de Vichy, Darlan, son supérieur à l'époque, publicité qui eût porté tort à sa renommée de patriote, puissamment épanouie depuis lors. » Cette lettre, Juin l'avait écrite en décembre 1941. Au Nord et à l'Est la 17

France était alors occupée par les Allemands. Le maréchal Pétain gouvernait la partie non occupée de la France depuis Vichy. Rommel, en ces jours-là, menait sa marche en avant sur Le Caire, apparemment irrésistible. Vichy et Berlin traitaient d'une participation française à la guerre contre les Anglais. Dans la lettre en question, Juin, alors chef des troupes françaises stationnées dans l'Afrique du Nord, avait assuré l'amiral Darlan qu'il tiendrait pour un grand honneur d'être subordonné au commandement en chef du feld-maréchal Rommel. Féroce, Darlan avait inscrit dans la marge de la lettre: « Nous ne l'avions pas cru capable d'un tel honneur. » Devant l'immeuble Liberté, c'est un homme qui avait fait parade de posséder la lettre compromettante pour Juin qu'atteignirent les cinq balles tirées le 11 juin, peu après 23 heures, à Casablanca. C'était le grand industriel français

Jacques Lemaigre-Dubreuil, âgé de 61 ans, éditeur du journal Maroc-Presse18.
Vingt-quatre heures seulement avant sa mort, le milliardaire LemaigreDubreuil - président du Conseil d'Administration du trust huilier Lesieur et membre de la firme des grands magasins du Printemps - avait été reçu par le président du Conseil Edgar Faure. En tant que porte-parole influent d'un groupe de Français d'opinion libérale résidant au Maroc 19, il s'était plaint violemment du maréchal Juin, dont il affirmait qu'il portait la principale responsabilité de la dégradation de la situation marocaine. Le maréchal Juin, Résident général de France au Maroc quatre années durant après la guerre, contrecarrait, par le truchement de ses fidèles au sein de l'administration du protectorat, les efforts de rapprochement avec les partisans du Sultan Sidi Mohammed ben Youssef, déposé par un coup de force: tel était le contenu des plaintes formulées par Lemaigre-Dubreuil. Des réactionnaires, des seigneurs féodaux, des commissaires de police et des contrôleurs civils avaient renversé le Sultan Mohammed ben Youssef du trône à Rabat, lors du coup d'Etat du 20 août 1953 avec l'appui du pacha de Marrakech: cette clique puissante exerçait encore au Maroc un pouvoir sans limite. Juin soutenait la funeste dictature coloniale de ces gens et les confortait depuis Paris dans leur résolution. Lemaigre-Dubreuil exigea de la part d'Edgar Faure des mesures énergiques contre les menées toujours plus hardies des commandos de la

Sainte-Vehme 20 qui seraient au service de cette clique et auraient, dans un
récent passé, reçu la mission de liquider des membres de la colonie européenne devenus indésirables de par leurs bonnes relations avec les nationalistes marocams. néjà, lors d'un entretien début mai, le président Faure avait promis à Lemaigre-Dubreuil qu'il s'emploierait à changer la politique de la France au Maroc. Mais dans le même temps, il avait rappelé son attention sur le fait que lui - Edgar Faure - ne pouvait rien faire contre la volonté du maréchal Juin au Maroc. Or Juin, ajoutait-il, était un adversaire résolu d'une entente avec les nationalistes marocains.
18. Depuis seulement trois mois. 19. M. Lemaigre-Dubreuil ne fut jamais le porte-parole de «Conscience française ». 20. Tribunal germanique secret, qui condamnait à mort ceux qui avaient échappé à la justice féodale. Ici : contre-terroristes. 18

Là-dessus, Lemaigre-Dubreuil s'était adressé au maréchal Juin et l'avait prié dans une lettre de se prêter à une médiation entre Arabes et Français au Maroc. Le maréchal avait fraîchement répondu qu'il tenait pour complètement superflue l'activité politique de Lemaigre-Dubreuil au Maroc. L'affreux soupçon d'un lien entre le meurtre de Casablanca et la menace d'une publication de documents concernant Juin, la presse française la passa sous un silence plein de tact. Seule remarquable exception: l'hebdomadaire satirique redouté Le Canard enchaîné, lequel, sous couvert de gloses spirituelles et de récits malicieux, publia d'importantes informations politiques. Il demanda l'arrestation du maréchal Juin, puisque ses relations avec les manipulateurs du contre-terrorisme au Maroc étaient un secret de polichinelle. Juin, ce fils de gendarme connu sous l'honorable sobriquet de « Général Courage », jugea indigne de lui de démentir les mises en cause d'une feuille humoristique. Bien plus, il envoya à Casablanca une lettre de condoléances écrite en termes pathétiques 21 dans laquelle on trouvait cette fleur de rhétorique selon laquelle ce sont par malheur toujours les meilleurs qui périssent les premiers. «L'atroce attentat auquel votre mari a succombé m'a révolté et douloureusement touché », put lire Madame Veuve Lemaigre-Dubreuil. « Si dans les questions de détail mon opinion fut souvent différente de la sienne, j'approuvais cependant sans réticence ses efforts pour faire se rencontrer l'rançais et nationalistes marocains.» Dans ce même numéro de Maroc-Presse, le communiqué de « Conscience française» parut tronqué! Il est possible que l'allusion aux différences d'opinion, subrepticement introduite par Juin dans sa lettre de condoléances, se soit aussi rapportée au fait que Juin et Lemaigre- Dubreuil se trouvèrent après le désastre français de 1940 dans deux camps politiquement opposés. A cette époque, Juin se rangea aux côtés de Pétain. Lemaigre- Dubreuil par contre tenta, avec l'aide du chargé d'affaires spéciales des Américains à Alger, Robert Murphy, d'organiser la résistance française en Afrique du Nord. Seul le débarquement allié de 1942 en Afrique décida Juin à passer dans le camp de la résistance. Dès cette date se développa une tenace antipathie entre le résistant fanatique 22 qu'était Lemaigre-Dubreuil et le lansquenet Juin, qui s'était ingénument offert en compagnon d'armes au Feld-maréchal Rommel. Lorsque Juin fut nommé Résident général du Maroc en 1947, l'antipathie s'éleva jusqu'à une hostilité politique déclarée. Des auteurs d'attentats dans la police Aux yeux de la bureaucratie de la Résidence, Lemaigre-Dubreuil était un agent des Américains qui voulait provoquer le trouble au Maroc et ouvrir le marché nord-africain au capital américain à l'aide des slogans libéraux d'autonomie marocaine.
21. Et en caractères gras! (Note du D' Delanoë) 22. Le lecteur a pu voir, plus haut, que le prétendu « résistant fanatique» avait commencé par « collaborer» avec les Allemands. 19

Juin gouvernait le Protectorat en domaine annexé dans lequel seuls les vœux des colons et des entrepreneurs français comptaient. Lui et ses fonctionnaires travaillaient avec zèle et énergie à la mise en exploitation économique du Maroc. Mais ils excluaient les couches cultivées arabes de toute participation aux affaires de l'Etat. « Nous pouvons être sûrs qu'aujourd'hui tout autour de nous et à notre insu, une fermentation d'idées, de rencontres et d'entretiens secrets sur les événements du monde et la situation de l'Islam est en train de naître» ; ainsi s'exprimait voici environ trois décennies le maréchal Lyautey, le grand colonisateur de la France au Maroc. « Tout ceci se déchaînera un jour et prendra forme si nous ne nous en préoccupons pas et ne prenons en charge nous-mêmes, incontinent, la direction des affaires. » Lemaigre-Dubreuil avait l'habitude de se référer à cette mise en garde prophétique du vieux marécnal, lorsqu'il exigeait de la part de la France une politique marocaine qui devait peu à peu donner leur place aux souhaits d'indépendance des Marocains. Mais Juin et son successeur comme Résident général, le g~néral Guillaume, ne voyaient finalement plus d'autre possibilité qu'une politique d'oppression sans retenue. En détrônant le Sultan Mohammed, ils mettaient en route la sinistre roue du terrorisme marocain et du contre-terrorisme français; des Marocains fanatisés assassinaient des Marocains sympathisant avec la France ; de leur côté, les colons français poursuivaient par des menaces de mort chacun de leurs concitoyens qui « s'entendaient avec ces gangsters ». Il y a un an, les Français confièrent les destinées du Maroc à un diplomate et fonctionnaire de l'administration sans éc1at : Francis Lacoste devint Résident général. A ce choix, la participation du maréchal Juin fut majeure. Lacoste appartenait déjà auparavant, au Maroc, au nombre des plus proches collaborateurs du« Général Courage ». Il n'était qu'une marionnette aux mains

des puissants fonctionnaires du Protectorat

2}.

Pourtant, deux jours avant la chute du gouvernement Mendès-France, en février de cette année, la décision avait été prise à Paris de mettre un terme aux fonctions de Lacoste, le délégué de Juin au Maroc. Cette mesure découlait directement des représentations énergiques de Lemaigre-Dubreuil, attirant. l'attention du gouvernement, en un rapport confidentiel, sur les machinations des commandos de la Sainte- Vehme, agissant déjà à cette époque avec hardiesse pour le compte du contre-terrorisme européen... Là-dessus, Mendès-France avait demandé à Lacoste le châtiment exemplaire des responsables et la démission des fonctionnaires compromis au sein de l'administration française. Mais Lacoste avait fait disparaître les ordres de Paris dans les oubliettes de sa table de travail. Rien ne changea dans l'état des choses, et pas davantage lorsque Robert Wybot, chef de la police de sûreté de France, reçut du président du Conseil Faure la mission de mettre à l'épreuve par lui-même, au Maroc, les incriminations de Lemaigre-Dubreuil. Wybot découvrit que la police française
23. Ces antécédents de M. Francis Lacoste expliquent bien des choses... 20