LE SECOND RANG DU COLLIER

De
Publié par

Née sous la Monarchie de Juillet, Judith Gautier vécut sa belle jeunesse sous le Second Empire ; Après la Commune, son âge mûr et sa vieillesse s'écoulèrent sous la IIIè République. Admirée de trois générations d'artistes, richement douée de talents, ayant suscité des passions, nous revivons au travers de ses écrits quelques évènements, quelques étapes, quelques rencontres pour les plus notables de sa vie
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
Lecture(s) : 98
Tags :
EAN13 : 9782296378025
Nombre de pages : 360
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE SECOND RANG DU COLLIER

Collection Les Introuvables dirigée par Thierry Paquot et Jean-Philippe Bouilloud

ABOUT E., Maître Pierre, 1997. AGUETTANTL., Verlaine, 1995. ANDREAE Johann Valentin, Les noces chymiques de Rosecroix Chrétien, 1998. BABEAU A., La ville sous l'ancien régime, tome I et II, 1997. DE BALZAC, Contes bruns, 1996. DE BANVILLE T., Camées parisiens, 1994. BERGERAT E., Souvenirs d'un enfant de Paris, 1994. BERGERAT E., Théophile Gautier- Entretiens, souvenirs et correspondance, 1996. BERNHARDT S., L'art du théâtre, 1993. BROUSSON 1.-1., Anatole France en pantoufles, 1994. CHAILLEY J., Expliquer l'harmonie ?, 1996. CLER A., Physiologie du musicien, (ClV.-propos e J-Ph. Bouilloud) 1996. d COPPEE E, Souvenirs d'un Parisien, 1993. DAUDET A., Pages inédites de critique dramatique, 1874-1880, 1993. DAUDET A., Fromont Jeune et Risler Aîné, 1995. DE FOUCAULD Ch., Reconnaissance au Maroc, 1998. DU CAMP M., Souvenirs littéraires. Tome 1 : 1822-1850; Tome II: 1850-1880, 1993.FRANCE A., Le Parti noir. L'affaire Dreyfus, la loi Falloux, la loi Combes, 1994. DUPONT P., Histoire de l'imprimerie, 2 tomes, 1998. GAUTIER T., Histoire du romantisme, 1993. GILQUIN Claude, Hermétisme et Rose-Croix, 1998. GONCOURT Ed. & Jules, Manette Salomon, 1993. HERR L., Choix d'écrits. Tome I : Politique; Tome Il : Philosophie, histoire, philologie, 1994.

@L'Hannatian, 1999 ISBN: 2-7384-7345-8

JUDITH GAUTIER

LE SECOND RANG
DU COLLIER
Souvenirs littéraires

Préface d'Agnès de Noblet

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

PRÉFACE

« Notre méthode de voyage, écrivit un jour Théophile

Gautier, est d'errer à travers rues, comptant sur le bonheur des rencontres. » Il semble qu'entreprenant de rédiger ses souvenirs, la cinquantaine passée, Judith Gautier ait adopté la méthode de son père pour revivre, nonchalamment et avec beaucoup de grâce au hasard de sa mémoire, quelques événements, quelques étapes, quelques rencontres parmi les plus notables de sa vie. Premier volume des Souvenirs d'une Parisienne, le Collier des jours, publié par Félix Juven en 1902, raconte la petite enfance de Judith Gautier, placée en nourrice aux Batignolles chez une jeune mère de famille nommée Damon à laquelle l'attachera un amour passionné, puis ses premiers et difficiles contacts avec sa propre famille, alors installée à Paris, rue Rougemont. Judith est née le 25 août 1845 de Théophile Gautier, un des poètes majeurs de la troisième génération romantique, et de la cantatrice italienne Ernesta Grisi avec laquelle il vit en ménage, soeur aînée de l'illustre ballerine Carlotta Grisi, cette étoile créatrice du fameux ballet blanc Giselle (1841) et de la Péri (1843) dont il écrivit pour elle les scénarios et qu'il aima jusqu'à son dernier souffle. L'influence de Carlotta, marraine de Judith, personne plus conventionnelle, voire collet monté, qu'il n'était d'usage dans les milieux du théâtre, fut assez forte pour persuader ses parents de

II

PRÉFACE

l'arracher à la débonnaire tutelle de son grand-père Gautier et de ses tantes célibataires Lili et Zoé. Elle vivait chez eux, au Grand-Montrouge, près de Paris, une enfance délicieusement buissonnière. On enferme cette sauvageonne au couvent Notre-Dame de la Miséricorde, près du Panthéon, où sa pétulance se plie malaisément à la règle commune et où la sœur Fulgence croit à la vertu des verges pour ouvrir à la musique l'esprit de ses élèves. A cette époque lointaine, on n'expliquait jamais rien aux enfants, on les plaçait devant le fait accompli. C'est ainsi que Judith fait, à sa vive surprise, la connaissance d'une petite sœur, Estelle, née en 1848 de Théophile et d'Ernesta, et d'un demi-frère plus âgé, un second Théophile, dit Toto. n était, ce Toto, le fruit d'une liaison de Théophile Gautier avec une charmante jeune fille nommée Eugénie Fort, demeurée en bons termes avec son séducteur. n n'épousait pas, Théophile senior, même menacé d'un duel par un frère outragé, mais il avait reconnu son fils, et la petite Judith appelait « Tatitata» cette agréable amie de sa famille. Aussi abruptement qu'on a précipité Judith au couvent, on l'en extrait. Elle fait alors, rue de la Grange-Batelière, nouveau domicile, plus ample connaissance avec ses parents envers lesquels elle nourrira une méfiance et une rancune tenaces pour l'avoir « abandonnée» pendant des années, méfiance et rancune qui fondront peu à peu au contact direct de son père pour se muer en adoration, mais qui seront la source de maints dissentiments avec sa mère.

PRÉFACE

III

Les deux petites filles, en l'absence fréquente d'Ernesta, tenue par ses obligations professionnelles, subissent la férule d'institutrices plus ou moins hasardeuses. Elles en sont délivrées en avril 1857 par l'installation de la famille dans une petite maison pourvue d'un jardin, 32, rue de Longchamp, à Neuilly. C'est là que Théophile Gautier rendra le dernier soupir, le 22 octobre 1872, après avoir eu la satisfaction de marier Estelle avec l'excellent Émile Bergerat, écrivain, journaliste, le «Caliban» réputé du Figaro. A cette époque charnière commence le Second Rang du collier, paru en feuilleton dans la Revue de Paris et publié en volume par Félix Juven en 1903. Au fil des pages, nous y voyons passer, observés par les yeux encore naïfs mais déjà perspicaces d'une fillette précoce et rendus avec bonhomie par l'auteur vieillissant, beaucoup de ceux qui firent la renommée du XIXe siècle, écrivains, peintres, sculpteurs, musiciens..., familiers de l'hospitalière maison. « C'est une drôle de table que celle où nous sommes assis chez Gautier, écrivent les Goncourt le 4 mai 1865. Ça a l'air d'une table d'hôte d'une tour de Babel, le dernier caravansérail du romantisme, une mêlée de gens de toutes nations, dont Gautier a l'habitude et la fierté. L'autre jour, à sa table, il y avait vingt individus, parlant quarante langues différentes, avec lesquels on aurait pu faire, sans interprète, le tour du monde. » "

IV

PRÉFACE

Dans ce milieu ouvert, cosmopolite, artiste, cultivé, si peu conventionnel, s'épanouit sans entraves la personnalité violente et secrète de Judith. Au seuil de son existence de femme, l'adolescente un peu garçonnière est devenue une beauté unanimement célébrée et qui émut bien des cœurs après celui du prince persan Mohsin-Khan. «J'avais quitté le nid paternel », dit-elle laconiquement pour clore le Second Rang. Elle s'était éprise d'un amoureux autrement plus redoutable que le diplomate asiatique. « Comme tu es beau, tu rendrais la lune jalouse... », lui écrivait-elle avec emportement dans la correspondance clandestine qu'elle entretenait avec lui. Contre le gré de son père, elle épousa l'homme de son choix à la mairie de Neuilly, le 17 avril 1866. Le brillant touche-à-tout littéraire, le blond parnassien Catulle Mendès de moralité suspecte, son aîné de quatre ans, devient ainsi le gendre exécré de Théophile Gautier. «Triste histoire! », soupire Flaubert, témoin au mariage pour Judith avec le journaliste technologue Turgan, tandis que Villiers de l'Isle-Adam et Leconte de Lisle sont témoins pour Mendès. C'est la brouille, l'éclatement familial. Ernesta, en conflit avec Théophile appuyé par ses sœurs systématiquement hostiles aux Grisi, s'en va à Villiers-sur-Marne cultiver ses vers à soie dont, avec un bel optimisme, elle attend la fortune. Pensionnaire à la Fondation Rossini, rue Mirabeau, elle s'éteindra en 1895, à la veille de ses quatre-vingts ans.

PRÉFACE

v

Wagnérien fanatique de la première heure comme Judith, Catulle comme elle encore est un admirateur inconditionnel de Victor Hugo. Judith envoie à Guernesey son Livre de jade, paru en 1867 - poèmes adaptés du chinois et signés Judith Walter - orné de la transcription en caractères chinois du nom « Victor Hugo ». Les Mendès vont à Bruxelles rendre visite à l'exilé volontaire. Au retour de celui-ci à Paris, le 5 septembre 1870, Judith, qui vient d'obtenir un vif succès avec son roman chinois, le Dragon impérial (1869), compte parmi les tout premiers fidèles

venus accueillir « l'immensepoète» à la Gare du Nord.
En mars 1872, Victor Hugo reçoit les Mendès rue Pigalle. "0 [scula]", note le carnet intime du vieux lion, à savoir, en code, "baisers". Il s'échauffe, il écrit le sonnet magnifique « Ave, dea... » Et Judith? Elle vit encore avec Catulle, elle a vingt-sept ans, Victor soixante-dix... « Judith, nos deux destins sont tout près l'un de l'autre... » En 1874, voilà Judith séparée de son infidèle époux. Hugo lui fait une cour pressante, il rime pour « la belle des belles» le brûlant poème de Toute la Lyre, "Nivea non

frigida" : «et l'on peut être de feu / Étant de neige... »
Jusqu'à sa mort en 1883, Juliette Drouet sera jalouse de Judith, qui restera une des commensales attitrées du vieil Hugo, son maître bien-aimé. Le 15 juin 1878, par exemple, elle dîne chez lui avec Liszt dont elle avait fait la connaissance à Munich, durant l'été 1869. On prenait soin alors, ces jours-là, d'écarter ou de décommander Mendès...

VI

PRÉFACE

L'« écho sonore» du siècle, le « poète des fluides» s'éteint, octogénaire, le 22 mai 1885, dans son hôtel de l'avenue d'Eylau (notre avenue Victor Hugo). Le 31 mai 1885, le deuil est déclaré national. Nuit du 1er au 2 juin: apothéose, liesse nationale, excès de tout genre..., mais « on n'enterre pas Victor Hugo tous les jours », aurait dit Mendès, imbibé d'absinthe pour noyer son chagrin et qui tint l'un des cordons du poêle pendant la marche du cortège funèbre. Richard et Cosima Wagner marquaient clairement leur aigreur de l'adoration que Judith confessait pour le poète inspiré de la Légende des siècles. Vice versa, Hugo et Juliette, dans l'intimité de leurs incessants échanges épistolaires, se montraient agacés de la dévotion affichée par Judith à l'endroit de Wagner. Hugo fut-il l'amant de Judith? Wagner fut-il l'amant de Judith? L'un des deux, l'un et l'autre, aucun des deux? Les opinions varient sur ce point, privées d'arguments irréfutables. Judith s'amusait des supputations dont elle fut l'objet de son vivant même, laissant planer un doute qui continuera à irriter leurs biographes respectifs. C'est à l'initiative de Judith qu'une "trinité sacrée" - ellemême, son mari et le génial, l'imprévisible Villiers de l'IsleAdam - s'en alla durant l'été 1869 rendre visite à Richard Wagner dans sa retraite de Tribschen, près de Lucerne, où il vivait avec Mme Hans von Bülow, née Cosima Liszt. Le récit alerte et coloré de cette visite, coupée par un séjour à Munich, fait l'objet du Troisième Rang du collier qui

PRÉFACE

VII

connut en 1909 un immédiat succès. En 1882, Judith avait déjà publié Richard Wagner et son œuvre poétique depuis Rienzi jusqu'à Parsifal: « Il naît évidemment, écrit-elle, au moment où se révèle un génie nouveau, un petit groupe d'élus appelés à le comprendre, à former autour de lui ce bataillon dévoué qui doit le défendre, le consoler de la haine universelle, le soutenir dans son Golgotha en lui affirmant cette divinité. Ma vocation était sans nul doute d'être une disciple de ce dieu nouveau, de le comprendre et de croire en lui, car rien ni personne ne m'influença. Ma foi n'eut pas besoin de chemin de Damas. » Malheureusement, ce même été, à Munich, la pauvre Judith acquit la certitude de la liaison que Catulle entretenait depuis fort longtemps avec la toute jeune, très belle, très libre Augusta Holmès, aussi blonde que Judith était brune, qui se révélera une musicienne accomplie, un compositeur de grand talent; cette liaison, le « secret de polichinelle », l'épouse trompée était seule à l'ignorer, selon l'usage. Cosima fut la confidente de son amertume. La séparation de fait des époux, en 1874, sera officialisée en 1878, le divorce prononcé en 1896 aux torts exclusifs du mari. Augusta donna cinq enfants à Mendès. Entre 1890 et 1895, l'actrice Marguerite Moreno, au tout début de sa carrière triomphale, vécut avec lui, elle en eut un enfant mort en bas âge. Puis Mendès épousa Jeanne-Primitive Mette, mère de l'industriel Marcel Boussac, journaliste et poétesse très lancée; leur fils, Primice, fut tué en 1917 sur

VIII

PRÉFACE

le front de Champagne. Catulle n'eut pas la douleur de pleurer cette mort; le malheureux, ivre peut-être de fatigue, d'alcool ou d'éther, le 7 février 1909 au soir, descendit du train avant l'arrêt en gare, sous le tunnel de Saint-Germain, et périt broyé sous les roues. Des cinq visites que Judith rendit à Wagner, son « divin maître» - il avait épousé Cosima, enfin divorcée, en 1870, et leur fils Siegfried eut Judith pour marraine -, la plus mémorable eut lieu en 1876, à l'occasion de l'inauguration du théâtre de Bayreuth. Wagner a soixantetrois ans, Judith est dans tout l'éclat de sa trentaine magnifique, épanouie, radieuse, telle que nous la montrent les photographies de son ami Nadar. Et, pour tenter de la séduire, Wagner retrouve une étonnante ardeur de jeunesse. Mais Cosima veille et aussi Benedictus. Compositeur d'origine hollandaise, wagnérophile bien sûr, il est entré dans la vie de Judith lorsqu'elle attrapa le choléra à Vienne, au début de son mariage, délaissée par Catulle. Dès 1874 au moins, sinon plus tôt, Benedictus devint pour la vie l'esclave dévoué de Judith, son collaborateur, son soutien. Au théâtre de Bayreuth en 1876, il est assis à la droite de Judith, tandis que Wagner, à sa gauche, lui pétrit le bras en lui murmurant des compliments à l'oreille. . . A Paris, et pendant des' années, Judith s'occupe activement, malgré sa légendaire paresse, des commissions dont la chargent Richard et Cosima: étoffes, gants, livres, parfumerie... La correspondance se ralentit après 1881. Né

PRÉFACE

IX

à Leipzig le 22 mai 1813, Wagner s'éteint à Venise le 13 février 1883. «Ma pauvre amie bien-aimée, écrit Judith à Cosima, ayez l'héroïsme de vivre pour vos enfants, pour Siegfried qui est son sang et son âme...» Judith et Benedictus qui mettent au point la traduction en français de Parsifal continuent avec ardeur à servir la mémoire de Wagner dont ils furent toujours les plus ardents propagandistes. L'œuvre publiée de Judith Gautier, cette personne apparemment si nonchalante, ne comporte pas moins d'une quarantaine de titres. Elle collabore à plusieurs journaux critique musicale, critique picturale -, mais surtout, sinologue avertie, ayant acquis une rare compétence dans l'histoire, l'art et la littérature de plusieurs pays d'Orient, sans y avoir jamais voyagé autrement que par l'imagination, elle devient une initiatrice dans la voie d'un exotisme solidement documenté à une époque où l'exotisme fait fureur. Écrivains et peintres sont comme aimantés par l'Islam. Goncourt est fou de japoneries. C'est une passion souvent romanesque, mais une ouverture sincère sur un ailleurs présumé exaltant. Gautier, non content de ses voyages dans le Proche-Orient, avait voulu dépasser les frontières du rêve, mais échoua dans ses démarches pour devenir historiographe de l'expédition militaire en Chine. Judith publie nombre d'études, de poèmes, de drames, de romans et un grand récit historique, l'Inde éblouie, qui a beaucoup de souffle et d'agrément. Elle alterne œuvres

x

PRÉFACE

originales et adaptations du persan, du chinois. Orientaliste sédentaire, elle ne peut qu'être charmée par Pierre Loti, le voyageur nostalgique. Ayant fait connaissance en 1887, chez Juliette Adam, au cours d'une fête costumée - Loti déguisé en Osiris, Judith en Cléopâtre -, ils se lient d'une connivence, d'une compréhension intimes. Ils signent ensemble la Fille du Ciel, drame chinois, terminé dès 1904, publié en 1911, et qui ne sera pas créé en France par suite de la dérobade de Sarah Bernhardt, l'initiatrice du projet. Toujours impécunieuse, mais désintéressée et le cœur sur la main, ne vivant que de sa plume, Judith, qui adorait la mer, n'en avait pas moins acheté, un peu à l'étourdie, une petite villa à Saint-Énogat-Dinard, qu'elle appela wagnériennement le Pré des Oiseaux. Elle était venue là pour la première fois, dans une maison prêtée par Albert Lacroix, l'éditeur de Victor Hugo, avec Leconte de Lisle, secrètement épris de sa beauté, dit-on. La beauté « romaine» de Judith, son profil de camée, le charme enveloppant de sa voix douce, claire et veloutée celle même de son père -, sa magnifique chevelure, ses yeux «jaunes» tour à tour pleins de feu ou de langueur, sa bonté - elle détestait les ragots, les médisances -, sa gentillesse, une certaine placidité lasse et distraite, séduisaient les cœurs. Jean Lorrain n'oublia jamais qu'il en fut épris dans sa jeunesse. Le poète Armand Silvestre lui tressa longtemps des guirlandes amoureuses invariablement repoussées.

PRÉFACE

XI

Éliphas Lévi le sorcier, son professeur de magie, lui écrivait bien tendrement, comme aussi le peintre Paul Baudry. .. Très fidèle dans ses affections, très serviable, elle suscita des amitiés parfois difficiles, comme celle de Robert de Montesquiou, le poète des Hortensias bleus. Montesquiou vint au Pré des Oiseaux, comme Pierre Louys et son ami Debussy, comme le peintre japonais Yamamoto ou John Singer Sargent qui fit de son hôtesse de ravissants portraits, comme le Sâr Péladan qui y séjourna à plusieurs reprises afin d'échapper à ses créanciers. Au début du siècle, Judith reçut les honneurs dûs à son talent, à son labeur obstiné, et vécut la période la plus mondaine de son existence. En 1904, on sollicite son adhésion au comité du Prix Femina- Vie Heureuse en gestation, qui continue de nos jours à couronner des gens de lettres méritants. En octobre 1910, à la mort de Jules Renard, les académiciens Goncourt l'élisent à l'unanimité pour remplacer un écrivain qui ne l'aimait guère; première femme jugée digne de côtoyer cette élite masculine, elle remplit avec conscience ses devoirs d'académicienne. Enfin, par décret du 29 décembre 1910, Judith est nommée chevalier de la Légion d'honneur, distinction encore très rare parmi les dames auteurs. A Paris, 30, rue Washington, dans son « entreciel » du cinquième étage, Judith reçoit chaque dimanche ses amis, européens et asiatiques, jeunes et vieux, artistes, aristocrates, savants, sans exclusive d'aucune sorte. Nombre

XII

PRÉFACE

d'entre eux ont laissé leur témoignage de cette hospitalité éclectique autant que chaleureuse. Quand elle n'écrit pas, quand elle ne s'occupe pas de ses animaux favoris - chats, chiens, oiseaux, reptiles -, quand elle ne se consacre pas à la diffusion des œuvres de l'idole de Bayreuth, Judith, extrêmement douée et qui aurait pu être statuaire comme en témoignait le buste de son père à Tarbes, s'absorbe dans la fabrication et l'animation de marionnettes, une activité alors très en vogue. Robert de Bonnières, entre autres familiers et admirateurs de Judith, écrit: «Elle manie le pinceau, la gomme et le laiton pour faire, aux heures de loisir, de merveilleux petits ouvrages: une lanterne magique pour les petits-enfants de Victor Hugo, avec l'œuvre entière du poète peinte sur les verres, et un théâtre de marionnettes avec tous les décors et tous les personnages des drames de Wagner, qu'elle envoya à son filleul.» Elle donne des représentations chez elle et dans quelques salons ou galeries d'art. Les marionnettes de Judith n'interprètent pas seulement des drames wagnériens, mais des japoneries aussi; Reynaldo Hahn, Jean Cocteau, la grande interprète wagnérienne Félia Litvinne, parmi d'autres personnalités, y assistèrent et y participèrent. Mademoiselle Mie de pain - surnom rappelant son habileté à modeler de minuscules figurines dans la mie l'aidait dans ses travaux. Très adroite, cette jeune fille, Suzanne Meyer-Zundel, alsacienne, était devenue la «filleule d'art» de Judith qui l'avait en quelque sorte

PRÉFACE

XIII

adoptée. Pendant une dizaine d'années, elle tint compagnie à Judith qui ne sortait plus guère sans elle. Suzanne a laissé sur celle qu'elle avait surnommée Maya et qu'elle adorait un livre de précieux souvenirs. Dès le début de la Grande Guerre, Judith se retira complètement à Saint-Énogat, où elle hébergea des réfugiés et s'occupa d'œuvres charitables. Elle y vécut paisiblement dans une solitude tempérée par la présence de Suzanne Meyer et un voisinage fort agréable. Elle mourut le 26 décembre 1917 d'une défaillance cardiaque. Une inscription en caractères chinois - «La Lumière du Ciel arrive» - orne sa tombe dans le cimetière de Saint-Énogat, contigu au Pré des Oiseaux. Née sous la Monarchie de Juillet, Judith Gautier vécut sa belle jeunesse sous le Second Empire. Après la Commune, son âge mûr et sa vieillesse s'écoulèrent sous la Ille République. Elle connut deux guerres, mais non la victoire. Imprévoyante, généreuse, fantaisiste, n'ayant ni la notion du temps ni celle de l'argent, admirée de trois générations d'artistes, richement douée de talents, ayant suscité des passions non médiocres, elle réfugia son esprit épris d'idéal dans un rêve poétiquement oriental, mais qui ne fut pas de pacotille. Réimpressions et travaux récents ont tiré cette pittoresque figure d'un oubli regrettable, provoquant à son égard un regain d'intérêt parfaitement justifié.

Agnès de Noblet

LE SECOND RANG DU COLLIER

I

Je suis sûr, Théo, que mam'zelle Huai, enseigne à vos filles le plus pur accent marseillais et qu'elles prononcent: des oiegnons. C'est Paul de Saint-Victor qui taquine ainsi mon père, à propos de notre institutrice, Mlle Honorine Huet (qu'il prononce: Huai, méchamment sans faire sonner le T, pour imiter le parler du midi) car il a une antipathie marquée pour la grave personne qui nous dirige. Quand il vient à la maison, il ne manque jamais de lui décocher, du haut de son raide faux col, quelque piquante malice, qu'Honorine accueille par un rire gras, CI sonne ui faux, et des minauderies pincées. Toujours, aussi, ~e grand critique s'arrêtait, comme s'il le voyait

-

2

LE SECOND

RANG DU COLLIER

pour la première fois, devant: Le règlement, que Mlle Huet avait placardé sur une porte, et qui disciplinait chaque heure de notre journée. Il affectait une grande surprise, relisait chaque article, avec une attention narquoise et des commentaires ironiques, Une fois - il nous avait rencontrées quelques jours auparavant, à une matinée du Théâtre-Français seules dans une loge avec Mlle Huet et écoutant mélancoliquement Britannicus - Saint-Victor ajouta de sa main au code d'Honorine un paragraphe ainsi conçu: « Quand on aura été particulièrement méchantes, qu'on aura poussé la perversité jUSqU'~l ne pas se conformer au règlement, on ira, pour faire pénitence, voir une tragédie, » Ce fut ~l Enghien, où nous avions passé le dernier été, que Mlle Huet commença de régner sur ma sœur et sur moi. Succédant à la surveillance, toute aft'ectueuse de notre gentille bonne alsacienne qui nous laissait une liberté presque complète, cette tutelle trop attentive ne pouvait . pas être acceptée, par nous, sans rébellion et sans luttes, Cependant; le séjour à la campagne, la saison, les promenades, nous permettaient encore d'échapper assez souvent à la tyrannie; les devoirs étaient peu nombreux et pas trop sévères; mais nous voyions approcher avee inquiétude la fin des vacances, Le retour d'Enghien à Paris fut marqué par un in-

LE SECOND

RANG DU COLLIER

3

cident comique, résultat d'une méchante espièglerie de ma sœur et de moi, dirigée contre l'institutrice. La passion de Mlle Huet pour les escargots n'était pas égoïste: pieusement, en rentrant à Paris, elle en rapportait à sa mère plein un panier de tout vivants. Dès l'aube, elle était allée les cueillir sur les vignes roussies par l'automne, tenant secrète son expédition, car elle savait notre répugnance à tous pour son mets favori. Aussi ne soufRait-elle mot sur le colis supplémentaire qu'elle emportait, posé à terre, dans le wagon, et à demi dissimulé par sa jupe. Tout de suite.ce mystérieux paquet nous avait intriguées et nous n'avions pas été longues à découvrir, par le cliquetis des coquilles grouillantes, ce qu'il contenait. La malice fut vite résolue: le panier adroitement entr' ouvert; et, le coup fait, la contemplation inno... cente du paysage nous absorba complètement. Le cri que nous attendions, sans avoir l'air d'y penser, ne tarde pas à éclater: l'exode des escargots est commencée: cornes tendues ils explorent la voiture et les jambes des voyageurs, argentant les vêtements, engluant les capitons. On s'affole, des écrasements flasques craquent sous les pieds i Mlle Huet, cramoisie et conciliante, cherche il rattraper les fugitifs pour les replonger dans leur geôle, mais ma mère, impitoyable, empoigne le panier et envoie le tout par la portière.

4

LE

SECOND

RANG

DU

COLLIER

A cette fin d'automne, en revenant de la camhabiter chez elle avec pagne, Milo HUet retourna sa mère et sa sœur, la belle Virginie, qui nous donnait cà et là de vagues leçons de piano; mais à peine étions-nous levées qu'elle arrivait, ponctuelle, et nous prenait en main, comme un attelage encore mal dressé. A force de patience, de ténacité: grâce à une faconde persuasive dont elle nous étourdissait, la pompeuse Honorine parvenait à vaincre nos révoltes et nous conduisait presque comme elle le voulait. Ce fut pour moi une sorte d'abdication de ma personnalité, un renoncement, une veulerie de volonté et pres :rue de pensée, qui fait cette époque de ma vie la plus vide, la moins vivante. Nous avions l'air, ma sœur et moi, de personnes très sages, nous subissions les devoirs, accomplissant des tâches machinales, nous immobilisant dans des essais de couture, et nous ne retrouvions un peu d'entrain que le soir, quand la porte s'était refermée sur le départ tumultueux de MIlo Huet. Le dimanche, comme nos parents dînaient toujours en ville, elle restait avec nous et nous conduisait « en partie fine» disait-elle, dîner au restaurant, le plus souvent place de la Bourse, « Au rosbif)) une renommée d'alors. Ces orgies, il un franc par tête, nous semblaicnt assez mornes; nous regrettions le riz au lait de jadis et les lectures des romans de George Sand, qui faisaicnt

LE SECOND

RANG DU COLLIER

5

verser tant de larmes à notre douce et sentimentale Marianne.
'I- 'I-

*

Toutes sortes de conciliabules avaient lieu à la maison; des gens inconnus venaient, à des heures fixées, conduits, le plus souvent, par la belle Virginie Huet, pianiste de plus en plus éminente. On s'enfermait, on discutait, des éclats de voix arrivaient jusqu'à nous, tandis que, penchées sur nos cahiers, nous écrivions quelque dictée, qu'Honorine égrenait distraitement, l'oreille tendue vers les bruits du salon. Mon père ne faisait pas partie de ces' réunions; ce tourbillonnement insolite évoluait autour de ma mère, qui semblait très affairée et dans un état de surexcitation joyeuse. Tout s'expliqua un jour: il s'agissait de l'organisation d'une tournée artistique, d'une série de concerts donnés à Nice, pendant la saison d'hiver. Virginie faisait partie de la combinaison; elle était engagée comme pianiste, plutôt à cause de ses bras de statue et de son profil biblique, que de sa valeur artistique, très contestable, je crois. Il fut convenu que Mme Huet mère accompagnerait sa fille à Nice et que ma mère partirait avec elles. On ferait là-bas ménage commun. Nous avions tout de suite pressenti quel serait,

6

LE SECOND

RANG DU COLLIER

pour nous, le résultat de cette aventure. Le départ de ma mère amenait logiquement l'installation complète de l'institutrice à la maison, tant que durerait l'absence. Cela eut lieu, en effet, le lendemain même 'du départ; Honorine emménagea, et, comme le logis de la rue Richer restait désert, elle dut joindre tl ses bagages le gros matou tigré de sa mère et le bengali de sa sœur. L'arrivée du chat nous intéressa. Au sortir du panier, où il était blotti tout effaré, on présenta au nouveau venu, qui s'appelait Gil Bias de Santillane, Don Pierrot de Navarre, notre angora blanc, chéri de tous. Don Pierrot cligna ses doux yeux~ pour faire accueil à son htÎte, mais celui-ci, qui, avec son museau noir et sa robe bigarrée, aurait pu tenir le rtÎle d'Arlequin, était peu sociable: il lui cracha au nez, et, dès qu'il put s'enfuir, d'un bond prodigieux, gagna le sommet de l'armoire tl glace et disparut derrière le fronton de palissandre. Lil, sans doute, il se mit en observation, pour se rendre compte, à loisir, du nouvel état de choses. Mon père prit la chambre de ma mère et abandonna la sienne à Mlle Huet, qui, dès lors, dirigea tout dans la maison, en nous surveillant de plus près encore. A peine nous était-il possible de récriminer, en secret, dans la compagnie de Marianne et d'An-

LE SECOND

RANG DU COLLIER

7

nette, la cuisinière, qui formaient avec nous une ligue contre l'ennemi commun. Nous n'avions cependant aucune haine contre l'institutrice, pas méchant~ du tout et qui s'efforçait d'être agréable; mais il était entendu, d'abord qu'elle nous opprimait, ensuite qu'elle nous dégoûtait. Ce parler nasillard, qui était son signe distinctif, nous préoccupait beaucoup. Nous avions entendu dire qu'il était causé par la présence, dans son nez, d'un polype. De vagues notions zoologiques nous donnaient à penser que le polype était un animal, très vilain et très effrayant, et nous nous attendions à:le voir s'échapper, un jour, du nez bourbonnien qui lui servait de caverne. La sensible Marianne surtout était impressionnée, au point qu'elle mettait des gants pour faire le lit de mademoiselle. Inspirer le respect, était cependant une des prétentions de Mlle Huet et nous nous efforcions d'être polies. Quelquefois, pourtant, après nous être longtemps contraintes, ma sœur et moi, nous pouffions de rire, au milieu de la leçon, parce que Honorine, au retour de quelque course, avait oublié, en ôtant son chapeau, de retirer son tourde-tête 1... C'était une affreuse ruche de tulle qui, en ce temps-là, se plaçait sous les capotes pour encadrer coquettement le visage; elle était ordinairement cousue au chapeau, mais souvent aussi indépendante; on la posait alors autour de la figure en l'attachant sous le menton par un petit ruhan,

8

LE SECOND

RANG DU COLLIER

puis on mettait le chapeau, et cela se rejoignait tant bien que mal. Mlle Huet oubliait toujours de retirer son tour-de-tête et cela nuisait beaucoup à son prestige; elle traînait, comme toujours, des robes très longues, en dandinant sa vaste corpulence et en redressant la tête d'un air digne; mais la diable de ruche, derrière laquelle les oreilles s'étalaient, larges et rougies, lui donnait l'air d'une poule effarée, et notre respect s'éparpillait sous le fou rire. - Té! mon tour-de-tête!... s'écriait Honorine, en l'enlevant d'un mouvement brusque, il n'y a pas tant de quoi rire. Mon père, lui, qui n'aimait gni~re la contrainte, ni les règlements sévères, se tenait à quatre pour ne pas être de notre parti et gal'd('r son sérieux, quand nous répétions quelquc sentence péremptoire de mademoiselle, en imitant son accent marseillais. Cependant il lui fallait bien soutenir l'autorité et aHirmer les bienfaits de la discipline. Même nos jeux étaient surveillés; Mlle Huet croyait peut-être les rendre plus attrayants en y prenant part. Notre jouet de prédilection était un théÙtre, dans lequel s'enrôlait une troupe toujours grossissante

de poupées à ressorts.

.

Honorine

feignait de s'in-

téresser beaucoup aux folles pièces que nous improvisions. Tout en faisant des trous au poinçon dans sa broderie anglaise, tendue sur une bande

LE SECOND

RANG DU COLLIER

9

de

toile cirée

verte;

elle écoutait, critiquait,

don-

nait des conseils et s'efforçait de nous diriger vers un art théâtral moralisateur et instructif: l'histoire de France; les héros célèbres; des résumés des tragédies classiques. Mais nous préférions de beaucoup les évocations des contes de Perrault ou les échos fantaisistes du répertoire italien. Pourtant, un jour, elle nous suggéra une idée, qui nous séduisit tout de suite et dont la réalisation nous occupa longtemps. Il s'agissait de faire une surprise à notre père, en tirant une pièce d'un de ses romans pour la jouer sur notre théâtre. Le choix s'arrêta sur Aratar, dans lequel Mlle Huet découpa un scénario rapide. Je ne me souyiens guère de ce que furent les mérites, de cette adaptation. J'ai retenu seulement que, afin d'être plus pittoresque, au lieu du vêtement moderne, on adopta le costume du temps de Henri III, pour les poupées, ce qui permit de leur poser sur l'épaule un petit manteau de velours et de leur attacher au cÔté une petite épée taillée dans une allumette. L'ArataT des tlmes, entre les deux héros, se faisait au moyen de deux houppettes d'ouate, attachées chacune à un fil, trempées dans l'alcool et enflammées, cc qui nous parut admirable. Mon père, le monocle à l'œil, écouta la pièce avec beaucoup de patience et mit une complaisance charmante ~l s'émerveiller. Il complimenta Honorine sur l'ingéniosité de l'adaptation, bien qu'elle

10

J"E SECOND

RANG

DU COLLIER

affirmât, mollement, n'y être pour rien, afin de nous en laisser toute la gloire. ,.*,. Je lui gardai longtemps une rancune particulière pour une méchanceté qu'elle me fit, qui m'avait extrêmement mortifiée: un soir d'hiver où, pelotonnée dans mon lit, je ne pouvais m'endormir, tant j'avais froid, j'eus l'idée d'aller décrocher dans la garde-robe tous mes vêtements pour m'en faire des couvertures. Cela forma un monceau inégal et chancelant, sur lequel, pour lui donner de la stabilité, je couchai une chaise; puis, avec beaucoup de précautions, je me glissai entre mes draps. Le lendemain matin je fus éveillée, en sursaut, par des cris d'orfraie. C'était Honorine, en p<Îmoison devant ce tableau imprévu. Ses grands bras levés exprimaient la stupM action et l'horreur. - Sa robe de popeline! Son paletot de velours! Son col en vison d'Amérique!... Ses bras se refermèrent, empoignant la chaise et une grande partie des pièces à conviction, puis elle sortit de la chambre. Mon père était au salon, avec un visiteur; Mlle Huet poussa du pied la porte à deux battants et apparut aux regards hébétés des deux causeurs interrompus. Elle jeta devant eux, sur le parquet, tout le tas qu'elle portait, plus la chaise;

LE SECOND

RANG DU COLLIER

11

puis, du même beau mouvement tragique, elle revint à mon lit, emporta le reste, qu'elle éparpilla de la même facon. - Voici ce que Mlle Judith avait sur son lit, cria-t-elle d'un ton qui réclamait vengeance. Assez inquiète, je tendais l'oreille, mais je reconnus bientôt que l'indignation de mon père n'était pas à la hauteur du forfait. Je!' entendis éclater de rire, et Honorine eut beau s'efforcer d'attiser sa colère, il refusa de punir et décréta seulement que le jour mêtne il fallait m'acheter un édredon.
*

'I- 'I-

Subitement, je pris une importance extraordinaire aux yeux de Mlle Huet. Il m'arrivait quelquefois la nuit de me lever dans de légers accès de somnambulisme. J'ouvrais la fenêtre et les persiennes, ce qui était assez grave au Clllquième; puis j'errais dans l'appartement, mon oreiller sous le bras, et j'allais souvent le jeter sur le lit de l'institutrice, qui s'éveillait, très effrayée. Mais lorsqu'elle eut compris que je dormais, que j'étais un sujet, peut-être lucide, elle fut vivement intéressée et m'interrogea, avec méthode, sur les mystères de l'avenir. En général, je m'éveillais dès qu'on me parlait, et je ne pus rien dévoiler. Ce fut mademoiselle qui nous découvrit alors

12

LE

SECOND

RANG

DU

COLLIER

tout une partie de son état d'âme qu'elle avait jusque-là tenue secrète. Elle s'occupait de spiritisme, de tables tournantes, d'occultisme et de magnétisme J... C'était là sa vie inconnue, sa passion cachée. Elle était affiliée à toutes sortes de Sociétés singulières, à des êtres inspirés, qui fréquentaient chez les esprits et ne voyaient que le monde invisible. Honorine ne put s'empêcher de parler à ses amis du jeune sujet qu'elle avait en sa puissance, ni résister au désir de me présenter à eux. Ma sœur et moi, nous fûmes alors adroitement initiées àux mystères du spiritisme, et incitées tl ne pas parler à nos parents du grand honneur qu'elle voulait bien nous faire, de nous présenter tl l'un des maîtres les plus lameux. Ce maître était un personnage très co~asse, qu'on appelait le comte d'Ourch. Court, trapu, avec une petite tête ronde oÙ floconnaient des cheveux et des favoris jaunes pilles mêlés de blancs, il avait un air à la fois jovial et inquiet; il s'agitait, se retournait, riait sans cause apparente; en vous parlant il semblait écouter d'autres interlocuteurs, quelquefois s'interrompait au milieu d'une phrase et s'enfuyait. Chez lui, on butait toujours contre deux lévriers couchés de tout leur long sur le parquet, qui se laissaient marcher dessus plutôt que de se déranger, et tenaient une place énorme.

LE SECOND

RANG DU COLLIER

13

Le comte d'Ourch accueillait, le plus souvent, MUe Huet par le récit d'aventures extraordinaires, dites avec des éclats de voix retenus, des mines effarées et de longs points d'exclamations.

-

Eh hien, il y en a de bonnes!

s'écriait-il

dès

notre entrée, en s'agitant sur son fauteuil, où souvent le clouait la goutte. Regardez mon bahut en chêne sculpté... Qu'en dites-vous ?... Je ne vois rien, disait Mlle Huet.

-

Vous ne voyez rien? Il est fendu en zig-zag,

regardez, on dirait la foudre. Des esprits forcenés se sont battus là-dedans cette nuit, frappant des coups à réveiller tout le quartier. Ils m'en veulent, mais je les ai domptés, ils n'ont pas pu sortir. Ou bien c'était pire encore. Étant couché il avait été enlevé avec son lit jusqu'au plafond; le chevet était allé écorner les moulures, puis brusquement on l'avait laissé retomber. Nous écoutions ces histoires bouche bée, regardant, en dessous, Mlle Huet pour voir si elle y croyait. L'expression enthousiaste de sa noble figure nous impressionnait. On nous conduisait alors dans le salon, où l'on maintenait toujours une obscurité presque complète; le comte nous faisait asseoir devant une table, en nous recommandant de poser dessus nos mains étendues, de ne pas bouger et de nous taire; puis il s'en allait échanger de mystérieuses confidcnces avec Mlle Iluet.

14

LE SECOND

JIANG DU COLLIER

Ces longues stations, dans la pénombre, ne nous amusaient guère. Nous aurions bien voulu entendre le sabbat des armoires et surtout voir le comte d'Ourch enlevé dans son lit jusqu'au plafond; les coups sourds frappés dans la table, nous payaient mal l'ennui de l'attente. Dès qu'ils se faisaient entendre, nous appelions Mlle Huet, qui revenait avec le maître. Celui-ci allait chercher une médaille, large comme une soucoupe, et enfermée dans un étui de soie brodée. Il la posait sur la table, en disant que si l'esprit qui se manifestait était un mauvais esprit il serait réduit au silence. L'esprit, presque toujours, subissait l'épreuve victorieusement, ne fuyant pas au contact de la relique. Alors le comte l'interrogeait, en récitant l'alphabet, à n'en plus finir. On nous conduisait aussi quelquefois dans des soirées, pour lesquelles Mlle Huet nous empanachait de plumes jaunes. C'était dans le quartier du Temple, chez d'obscurs bourgeois, dont les logis étroits contenaient avec peine les invités, en toilettes prétentieuses; le sirop de groseille alternait avec le sirop d'orgeat, tandis que de vieilles demoiselles, professeurs de musique, chantaient des romances sentimentales. Le comte d'Ourch paraissait quelquefois il ces Cètes. C'était alors une effervescence émue, la mu~ sique cessait et, il notre grand ennui, on recommençait à interroger les tables.

LE SECOND

RANG DU COLLIER

15

...

*

...

L'hiver

s'écoulait,

calme, et assez monotone

pour

nous. Gil BIas de Santillane était descendu des hauteurs de l'armoire à glace; il avait pris en grande amitié don Pierrot et le débarbouillait consciencieusement en promenant sa langue râpeuse sur la longue fourrure couleur de neige. Le bengali de la belle Virginie sautillait sans relâche en pépiant, et les nombreux canaris de la volière qu'une amie avait donné à garder et ne reprenait plus - s'égosillaient à qui mieux mieux et emplissaient l'appartement de roulades stridentes. Cela égayait un peu le silence, et l'ennui lourd des devoirs à faire. Très occupé, mon père était entraîné au dehors par des amis et des collègues, nous ne le voyions guère; Mlle Huet, d'ailleurs, nous tenait le plus possible à l'écart des réunions et des visites dont il ne nous arrivait plus que de confuses rumeurs à travers les portes. Elle avait imaginé de nous conduire au catéchisme, où nous somnolions sous le flux de sévères conférences. Il fallait en faire des résumés, cependant; mais Mlle Huet, très ferrée, quoique juive, sur l'his-

-

toire religieuse chrétienne, les rédigeait entière. ment, ce qui nous valait, à chaque concours, de glorieux cachets d'argent et d'or, dont nous n'étions pas fières du tout.

16

LE SECOND

RANG DU COLLIER

'i-

* 'i-

Les nouvelles de Nice, qui avaient d'abord été joyeuses et agréables, devenaient depuis quelque temps assez inquiétantes. Mon père ne nous communiquait plus les lettres que ma mère lui écrivait. Il nous disait seulement qu'elle se portait bien et nous embrassait, en nous recommandant de ne pas tracasser le chat et ne pas faire peur aux oiseaux. De son côté, Honorine paraissait soucieuse et ne souillait mot des nouv~lles qu'elle recevait de sa mère et de sa sœur. Un jour, l'adresse de ma mère, à Nice, changea. Le ménage, l~t-bas, était disloqué. Que s'était-il passé? rivalité d'artistes ?.. incompatibilité d'humeur?.. la vivacité méridionale et la violence italienne, avaient-elles amené un choc?. Jamais nous n'avons su exactement ce qui était arrivé. Jusqu'au retour de ma mère, Honorine continua à nous diriger et à s'occuper du ménage; elle déménagea quelques jours avant l'arrivée, emporta Gil BIas de Santillane et le bengali, puis reprit l'habitude de venir le matin, pour s'en retourner le soir. Seulement, entre elle et ma mère on sentait la situation tendue. Elles s'évitaient le plus possible, ne se parlaient pas, sans laisser échapper des mots aigres, des allusions rancune uses ; et la contrainte résignée de l'institutrice se traduisait pour nous en exigences plus aiguës et en sévérité plus solennelle.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.