LE SENEGAL A L'EPREUVE DE LA DEMOCRATIE

De
Publié par

Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou l'histoire du PS de la naissance à nos jours raconte 50 ans de lutte au sein du parti socialiste sénégalais à travers les jeux et enjeux de pouvoir ; Au-delà de l'histoire tumultueuse de ce parti qui est au pouvoir depuis 50 ans, c'est toute l'histoire politique contemporaine du Sénégal qui est narrée ici : de la SFIO au PS, en passant par l'UPS et la BDS. L'ensemble apporte un éclairage saisissant sur la réalité politique sénégalaise contemporaine.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
Lecture(s) : 314
Tags :
EAN13 : 9782296400948
Nombre de pages : 256
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE SÉNÉGAL À L'ÉPREUVE DE LA DÉMOCRATIE OU L'HISTOIRE DU PS DE LA NAISSANCE À NOS JOURS Enquête sur 50 ans de lutte et de complots au sein de l'élite socialiste

Collection Études Africaines Dernières parutions

Yao ASSOGBA, Jean-Marc Ela, Le Sociologue et théologien africain en boubou. Oméga BAYONNE, Jean-Claude MAKIMOUNAT-NGOUALA, Congo-Brazzaville: diagnostic et stratégies pour la création de valeur. Albert LE ROUVREUR, Une oasis au Niger. Samuel EBOUA, Interrogations sur l'Afrique noire. Constant VANDEN BERGHEN et Adrien MANGA, Une introduction à un voyage en Casamance. Jean-Pierre YETNA, Langues, média, communautés rurales au Cameroun. Pierre Flambeau N' GAYAP, L'opposition au Cameroun. Myriam ROGER-PETITJEAN, Soins et nutrition des enfants en milieu urbain africain. Pierre ERNY, Ecoliers d'hier en Afrique Centrale. Françoise PUGET, Femmes peules du Burkina Faso. Philippe BOCQUIER et Tiéman DIARRA (Sous la direction de), Population et société au Mali.

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8529-4

ABDOU LATIF COULIBAL y

LE SÉNÉGAL À L'ÉPREUVE DE LA DÉMOCRATIE OU L'HISTOIRE DU PS DE LA NAISSANCE À NOS JOURS Enquête sur 50 ans de lutte et de complots au sein de l'élite socialiste

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements

Entre l'idée d'un ouvrage et sa matéralisation (c'est encore plus vrai dans le cas d'une première production), il y a souvent un océan d'hésitations et de doutes qu'un auteur ne traverse pas forcément seul. Dans mon cas, certaines personnes ont été déterminantes dans ce sens. Il s'agit, en particulier, de : - Babacar Touré, à qui tout, dans la vie et dans la profession me lie ; - Abdoulaye Ndiaga Sylla, qui, plus qu'un confrère, est un ami et un frère; - El Hadj Kassé, à qui me lie une très grande complicité intellectuelle; - D'autres, par leurs encouragements, m'ont permis d'avancer dans la rédaction de cet ouvrage: Chérif Elvalide Sèye, Sidy Gaye, Vieux Savané. Que toutes ces personnes trouvent ici, l'expression de ma profonde reconnaissance; - Mes remerciements s'adressent également à Henriette Niang Kandé, dont la générosité et la disponibilité ont beaucoup contribué à la réalisation de ce livre. Nous avons ensemble vécu les moments exaltants et de doute qui rythment naturellement une telle production. Efficace et généreuse, elle a constitué un élement essentiel dans mon travail ; - Certains de mes collaborateurs à l'ISSIC, en particulier Bassirou Ndiaye, mon étudiant,qui m'a servi d'assistant de recherche; - Aux professeurs Abdel Kader Boye, Pape Mody Niang, et au doyen Mody Niang, pour avoir accepté de lire et de corriger les premières versions de cet ouvrage. Leurs conseils nous ont été indispensables.

du bien

,.

"L'on doit se taire sur les puissants, il y a presque toujours de la flatterie à en dire il y a du péril à en dire du mal pendant qu'ils vivent

et de la lâcheté quand ils sont morts. "
La Bruyère - Les Caractères-

A Diarra, pour ta patience et la compréhension sans limite que tu m'accordes. Sans tes qualités, je n'aurai jamais pu exercer avec autant de passion le métier qui est le mien et qui m'a conduit à la rédaction de cet ouvrage - A Rama, Ouly et Cheikh, mes charmants enfants pour leur
amour filial.

Daddy

Avertissement Cet ouvrage n'a pas l'ambition d'un traité d'histoire au sens scientifique de l'expression. Il se propose de faire le récit journalistique d'événements qui ont eu des incidences importantes sur la marche de nos institutions ou qui sont susceptibles d'en avoir. Malheureusement, 1'histoire - dite scientifique - n'a pas encore procédé aux investigations pour livrer toutes les informations que l'on est en droit d'attendre d'elle. Elle a certainement visité beaucoup de ces événements et expliqué leur cours, mais elle a, cependant, laissé dans l'ombre des faits également susceptibles de les éclairer. Une série d'entretiens - 157 au total -, qui ont impliqué plus de 80 personnes, ont été nécessaires pour réaliser cet ouvrage. Les entretiens formels ont concerné au moins 60 personnes, tandis que les autres ont été réalisés de façon informelle. L'enquête a pris trois ans. Plusieurs de nos interlocuteurs ont exigé qu'il leur soit accordé le bénéfice de l'anonymat. Ce présent ouvrage n'aurait pu être écrit si nous ne nous étions pas engagés à respecter cette condition. Toutes les citations figurant dans l'ouvrage, dépourvues de références explicites, sont extraites de ces entretiens. Nous avons, au plan méthodologique, utilisé les méthodes d'investigation en recourant à la technique de vérification de la double source. Avec cette technique, une information n'est considérée comme fondée que dans la mesure où elle est confirmée par deux sources fiables. Il faut passer, alors, systématiquement à la triple confirmation, dans certains cas. C'est cette méthode qui exige de la part du journaliste, de privilégier trois sources concordantes sur un nombre de cinq, que nous avons utilisée. Cet ouvrage livre une série d'informations inédites qui complètent, dans une certaine mesure, les publications déjà disponibles sur 1'histoire politique récente du Sénégal.

INTRODUCTION

Cinquante ans. Le Parti Socialiste aura ainsi vécu un demisièclel. L'histoire de cette formation politique se confond, à tous égards, avec celle de l'Etat du Sénégal, qu'il gère depuis au moins les neuf dernières années de la colonisation jusqu'à nos jours. En effet, depuis la victoire du Bloc démocratique sénégalais (Bds) du professeur Léopold Sédar Senghor, en 1951, sur la Section française de l'Internationale ouvrière (Sfio) de l'avocat Lamine Guèye, le Parti socialiste préside aux destinées du Sénégal. Cette formation politique revendique I'histoire du Bds et du Bloc populaire sénégalais (Bps), mais surtout celle de l'Union progressiste sénégalaise (Ups). La capacité dont le Ps a toujours su faire montre pour se maintenir au pouvoir n'a jamais été entamée. Il a su surmonter les épreuves qui ont pu l'ébranler au sommet du pouvoir. En mai 1968 comme en février 1988, il a plié sans jamais rompre. Ces épreuves ont été au contraire, des facteurs de mobilisation, voire de consolidation du Parti socialiste. Ils l'ont aidé à développer de formidables aptitudes à la conservation du pouvoir.

1

1 Cet anniversairea été fêté en grandes pompes par la Direction actuelle et

les militants du parti socialiste à Thiès, les 30 et 31 octobre 1998. Un colloque de deux jours a été organisé à Dakar les 1er et 2 novembre 1998. Cette rencontre a permis aux Socialistes de revisiter l' histoire de leur parti, de le situer dans le présent et de dessiner ses perpectives d'avenir. Une polémique est née de ce colloque qui a enregistré une communication très critique du porte-parole du Ps Abdou Rahim Agne. Son adresse sonne comme un avertissement pour le Ps, qui doit, selon lui, changer ses méthodes en permettant l'ouverture de nouveaux espaces de dialogue et de convergences. Voir «Sud Quotidien» des 5 et 6 novembre 1998.

Une politique répressive bien organisée, mise au service d'un monolithisme absolu entre 1960 et 1974, une vaste opération de corruption et d'achat de consciences y auront largement aidé. Après cinquante ans de règne, rien ne laisse entrevoir dans le court terme, un départ des socialistes du pouvoir. Pendant les vingt-cinq années au cours desquelles il a dirigé le Sénégal, le fondateur du Bds profitait de toutes les occasions pour affirmer qu'il n'avait jamais eu l'intention de faire de la politique. Celle-ci n'a été donc pour lui qu'un accident. Heureux accident, alors! Léopold Sédar Senghor réussira à construire un parti fort en se jouant de son parrain. Il l'a vaincu par une manœuvre que Lamine Guèye n'a pas pu parer. Pour quelqu'un qui n'aura été là que par accident, le coup d'essai tenté, se révélera un coup de maître. Fin 1947, Léopold Sédar Senghor, que Lamine Guèye est allé chercher en France, quelques années auparavant, pour le seconder sur la liste que la Sfio devait présenter aux élections de 1946, s'engage dans un processus de dissidence ouverte. Cette rebellion le conduit à créer le Bds. Et pourtant, rien ne laissait croire que Senghor en arriverait là. C'était d'autant plus surprenant que tout cela se passait moins de cinq ans après que le député Lamine Guèye a fait appel à lui. L'erreur du parrain a été de réserver au nouvel homme politique, d'origine paysanne, le poste de parlementaire colonial que le Deuxième collège, constitué par les indigènes2, devait élire. Ce qui, au départ, n'était qu'une simple affectation politique, se révélera très payante. Elle donnera, en effet,

2 La politique administrative de la France dans la colonie du Sénégal distinguait les Citoyens qui étaient soumis au Code civil français et les Indigènes régis par le Code de l'Indigénat. Les citoyens au Sénégal étaient concentrés dans les «Quatre Communes» : Saint-Louis, Rufisque, Gorée et Dakar . 8

l'occasion au député des indigènes, de se bâtir une vraie base politique nationale. Le privilège du Collège des citoyens s'est vite transformé en un piège infernal pour Lamine Guèye et sa formation politique, la Sfio. Ils n'en sortiront jamais. La Sfio disparaîtra définitivement. Quant à Lamine Guèye, son fondateur, il se contentera de jouer un rôle de troisième personnage sur l'échiquier politique où régnaient, en maîtres absolus, Léopold Sédar Senghor et son camarade Mamadou Dia. L'idée de créer le Bds est le fruit de l'audace et de l'imagination d'hommes et de femmes engagés et militant résolument à côté de quatre hommes: Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia, Léon Boissier-Palun et surtout Ibrahima Seydou
Dj araf Ndaw.

L'implantation de ce parti et son ancrage dans la vie politique nationale apparaissent comme une œuvre collective dans laquelle Mamadou Dia a pris une part importante. A cause de ses divergences politiques avec ses anciens camarades, le cinquantenaire du Parti socialiste a été fêté sans lui. Pire, c'est comme si un silence a été volontairement entretenu autour de sa personne et de son œuvre, dans le dessein de l'exclure de l'histoire de ce parti. Et comme le souligne dans une tribune libre Amadou Baytir Diop:
" Il est révoltant de constater que seul, parmi les grands personnages de notre histoire, l'ancien Président du Conseil est encore l'objet d'un complot du silence. Ceci, de la part de ses anciens camarades comme des nouvelles générations au sein du Ps. Ce parti étant toujours au pouvoir(...) ses militants et sympathisants considèrent que le fait de reconnaitre publiquement le mérite de Mamadou Dia dans la génèse du Bds comme dans son devenir constitue un crime de lèse-majesté. Il ,,3. es est ainsi depuis les évènements de 1962
3 Adama Baytir Diop-Tribune libre publiée dans Wal Fadrji du 5 novembre 1998.

9

L'actualité politique au sein du Parti socialiste en 1998 rappelle, toutes proportions gardées, la crise de 1948 de la Sfio qui a conduit Léopold Sédar Senghor à créer le Bds. La fracture de 1948 était apparue comme une crise d'orientation. On peut en dire autant avec celle qui a été créée aujourd'hui, par le courant du Renouveau démocratique. En 1948, Léopold Sédar Senghor remettait fondamentalement en cause la Sfio, en tant que cadre de lutte et de prise en compte des intérêts de la majorité de la population. Une formation politique qui, tant dans son mode de fonctionnement que dans son organisation, était, avant tout, un parti de citadins. Il s'était montré incapable de trouver à la paysannerie, la place qui lui revenait en son sein. Senghor s'engouffra dans cette faille. Son flair lui permit de comprendre très tôt la corrélation qui pouvait exister entre l'évolution de la colonie et celle des mœurs politiques d'une part, l'émergence d'un cadre prenant sérieusement en compte les intérêts de la paysannerie, d'autre part. Le Ps a vécu en 1997, un autre type de crise d'orientation qui a culminé en 1998, avec la création de l'Union pour le Renouveau démocratique (Urd). Cette crise-ci plonge également ses racines dans l'organisation du parti et dans son mode de fonctionnement. Au plan théorique, le courant du Renouveau démocratique ne met pas en cause la doctrine socialiste. Les Rénovateurs contestent les orientations politiques de la direction actuelle. Cette remise en question prend appui en grande partie sur l'idée que les membres de la direction actuelle du Ps, Ousmane Tanor Dieng, son Premier Secrétaire, notamment, sont "politiquement incompétents ". Les Rénovateurs mettent en doute ses capacités à conduire le destin du Parti socialiste. Ce qui revient à mettre en cause les options du Président du parti, qui a choisi 1'homme. Homme de confiance de Diouf, Ousmane Tanor Dieng est un technocrate politiquement" vierge ". Il semble avoir du mal à trouver ses marques dans un milieu ayant ses règles et un 10

vécu, que la seule compétence administrative ne permet pas de maîtriser. Evidemment, les contextes et les hommes de 1948 et ceux de 1998 sont différents. Mais, les démarches de Léopold Sédar Senghor à l'époque et celles de Djibo L. Kâ en 1998, n'en sont pas moins similaires. La lettre de démission adressée par le député Léopold Sédar Senghor à Guy Mollet, Secrétaire général de la Sfio, le 27 septembre 1948 faisait ressortir une crise d'orientation du parti. Dans cette lettre de sept pages dactylographiées, Senghor écrit pour justifier son départ de la Sfio:
" Il est grave que le Parti ne soit plus, en Afrique noire du moins, ni démocratique dans sa structure, ni socialiste dans son action" .

A l'appui de son argumentaire, Senghor évoque des faits qui, à son avis, étaient très graves. Ainsi, soulignait -il : " Le groupe socialiste n 'a-t-il pas voté contre l'égalité des pensions entre anciens combattants sénégalais et anciens métropolitains? N'a-t-il pas repoussé les amendements déposés par les députés antillais en matière de sécurité sociale? Ne s'est-il pas abstenu à l'Assemblée nationale - et il allait voter
contre, si nous n'étions pas intervenus

- sur

un amendement

qui.

tendait à instituer le collège unique avec représentation proportionnelle dans les territoires d'outre-mer? Amendement ,,4 communiste, dira-t-on. Le Parti sacrifie les principes aux résultats électoraux et l'action socialiste à la tactique. Léopold Sédar Senghor accuse sans détour:

4

Lettre de démission de Léopold Sédar Senghor à Guy Mollet, 27 septembre 1948.

Il

H

La vérité est que le parti use des territoires d'outre-mer,
des fins, mais comme des moyens "s.

non comme

Cette remise en cause de la praxis de la Sfio et de sa doctrine socialiste consacre la rupture entre Léopold Sédar Senghor et le parti. Pourtant, en dépit des nouveaux griefs qu'il égrenait à l'encontre de la direction fédérale du parti, Senghor ne voulait pas franchir le pas. Ille précisait dans sa lettre:
H

Je n'ai jamais voulu prendre de décision grave depuis mais,

j'ai attendu, du secrétariat général, une décision conforme aux statuts du parti et à l'équité. Celle-ci, encore une fois, ne veut pas agir dans ce sens. De retour au Sénégal, j'ai consulté mes amis, en particulier les camarades de la 3ème circonscription - celle-ci renfermeplus du
tiers des électeurs du Sénégal

- qui

ont toujours soutenu ma lutte pour

la démocratie dans la fédération. Ils sont d'accord avec moi. Devant une telle mauvaise volonté ou une telle impuissance de la direction du parti, il ne nous reste qu'à partir ,,6.

Ainsi, Léopol~ Sédar Senghor quitte la Section française de l'Internationale ouvrière, la Sfio de Guy Mollet, non.
H... sans un grand déchirement de cœur et de conscience" 7.

Un autre épisode politique commence ainsi à écrire la première page de son histoire. Léopold Sédar Senghor avait choisi de partir, après avoir longuement expliqué les principaux griefs qu'il articulait à l'encontre de la direction du parti. Le courant du Renouveau a, dans un premier temps, choisi une autre démarche: demeurer à l'intérieur du Parti socialiste, tout en constituant un courant de pensée autonome, animant la critique et amplifiant le débat démocratique.
5 Lettre de démission de Léopold Sédar Senghor. op cit. 6 Idem. 7 Idem. 12

Cette approche paraissait utopiste. Le Parti socialiste a trop longtemps fonctionné sur la base d'un centralisme démocratique parfois aberrant, voire inhibiteur, pour s'ouvrir aussi facilement à de telles idées. Il s'y ajoute que la direction actuelle du Ps, dont le premier responsable est le produit-type même de ce centralisme, considérait l'approche, ni plus, ni moins comme un piège dans lequel on tentait d'enfermer tout le parti. Cette direction travaillera méthodiquement à pousser les Rénovateurs à la démission. Ainsi, par lettre en date du 30 mars 1998, les principaux animateurs du Courant du Renouveau démocratique présentent leur démission au Président du Parti socialiste, Abdou Diouf. Dans cette lettre collective on peut lire des idées qui recoupent celles que Léopold Sédar Senghor avait articulées à l'attention de Guy Mollet. A cet égard, le professeur Oumar Sankharé, de l'Université Cheikh Anta Diop, trouve qu'il y a des similitudes frappantes entre la correspondance de Léopold Sédar Senghor et celle de Djibo Leyti Kâ. Comme si I'histoire se répétait, les mêmes causes
... ont produit les mêmes effets. Léopold Sédar Senghor et Djibo Leyti Kâ, se sentent frustrés dans leur parti respectif, en voyant la direction de leur parti soutenir un rival à leur détriment. ,,s. Hier, c'était Lamine Guèye. Aujourd'hui, c'est Ousmane Tanor Dieng
Il

On note au moins une conformité dans la démarche, à défaut d'une influence dans l'action. En démissionnant, Djibo L. Kâ et ses amis ont tiré les conséquences d'un diagnostic préalablement établi:
...le diagnostic établi par les animateurs du courant du Renouveau démocratique sur l'état du parti socialiste a mis en relief les graves problèmes de gestion, de fonctionnement et d'organisation du Ps dans un document d'orientation qu'ils se sont fait le devoir de
Il

8 Professeur Oumar Sankharé : " Dj ibo Kâ -Senghor même combat", Fadjri ,14 avril 1998.

Wal

13

vous envoyer (..). Il est grave que le parti ne soit plus... démocratique dans ses structures, ni socialiste dans l'action ,,9.

ni

La ressemblance des formules utilisées par Senghor en 1948 et celles des Rénovateurs en 1998 est presque textuelle. Ce constat a entraîné la démission des responsables du Renouveau du Parti socialiste. La question qui se pose est de savoir si Djibo L. Kâ, en reprenant la stratégie du fondateur du Bloc démocratique sénégalais, ne serait pas en train de se positionner comme son héritier. Au - delà de cette question, l'interrogation majeure qui suscite un intérêt politique évident peut se résumer ainsi: dans quelle mesure Abdou Diouf, par le fait d'avoir choisi Ousmane Tanor Dieng au détriment de Djibo L. Kâ, a t-il ouvert le chemin à un dauphin? L'ensemble de ces questions renvoie à une donnée politique qui a rythmé, depuis au moins cinquante ans, l'évolution du Ps et celle de I'histoire qui lui a donné naissance: la problématique de la dévolution du pouvoir à l'intérieur de cette formation politique. Cette problématique est intéressante dans la mesure où elle a une influence et une incidence directes sur le pouvoir d'Etat lui-même. Nous avons tenté de comprendre les mécanismes de cette dévolution à travers l'analyse d'une série de crises qui ont abouti à des ruptures majeures dans la direction du pays. Nous avons essayé, dans un premier temps, de cerner la naissance du Bloc démocratique sénégalais (Bds). L'analyse qui en a été faite, est éclairante par rapport à l' " offre publique d'achat" que Léopold Sédar Senghor a tentée et réussie sur Lamine Guèye. Si nous n'avons pas pu résister à la tentation de remonter le cours de I'histoire, c'est parce que celle qui s'écrit sous nos yeux, toutes proportions gardées, rappelle les péripéties des relations entre la Sfio et le Bds (première partie). La seconde crise qui a profondément marqué le Sénégal et ses institutions, a été celle de 1962. Celle-ci mettait fin à une
9 Professeur Oumar Sankharé, op cit.

14

étape singulière de la vie du Bds qui était, entre temps, devenu l'Union progressiste sénégalaise (Ups). Même si elle a été largement analysée dans ses conséquences, elle n'a pas livré tous ses secrets. Nous entendons, en la replaçant dans son contexte d'alors et en lui restituant toute sa valeur historique, donner un éclairage nouveau et inédit sur des faits qui ont été jusqu'ici ignorés par les acteurs eux-mêmes et autres personnes qui ont témoigné sur ce sujet (deuxième partie). Pour mieux saisir les termes du débat actuel sur la succession de AbdouDiouf, nous proposons une démarche qui plonge directement dans un autre débat, celui qui avait conduit en 1981, au sacre d'un dauphin constitutionnel Abdou Diouf. Le retour à I'histoire récente permet de comprendre les enjeux et enfin, les limites qui ne manqueraient pas de se poser à Abdou Diouf, au cas où il entendrait rééditer le coup par lequel Senghor l'avait porté au pouvoir (troisième partie). Dans la quatrième partie, nous avons évalué les chances des différents prétendants à la succession de Abdou Diouf. Nous avons pris le parti de mettre en évidence, dans cette lutte de succession, Ousmane Tanor Dieng et Djibo L. Kâ et, dans une moindre mesure, Moustapha Niasse. Dans les circonstances actuelles, les deux premiers responsables cités nous paraissent les mieux placés pour succéder à Abdou Diouf à l'intérieur de la grande famille socialiste. Rien ne présage cependant que l'un ou l'autre sera couronné au terme de la course. Ils font face, tous les deux, à des adversités de taille qui ne sont pas pour autant insurmontables. Cette analyse a été faite à la lumière des résultats des élections législatives du 24 mai 1998, mais aussi dans la perspective des échéances électorales de l'an 2000 et de l'an 2003. De nouvelles perspectives s'ouvrent. Une série de recompositions politiques tant à l'intérieur, qu'à l'extérieur des partis se dessine désormais. En tout état de cause, pour ce qui est du Parti socialiste, les élections de mai 1998, ont définitivement consacré sa rupture avec le Renouveau démocratique. La dissidence a évolué pour 15

se structurer en parti politique antagonique qui présentera sûrement un candidat à l'élection présidentielle de l'an 2000, face à celui du Ps, le Président Abdou Diouf. Cet ouvrage doit être lu à la lumière des enjeux et autres jeux de pouvoir qui ont traversé et traversent encore le Parti socialiste, considéré par ailleurs, dans sa version Bloc démocratique sénégalais (Bds), comme dans sa formule Union progressiste sénégalaise (Ups), en passant par le Bloc populaire sénégalais (Bps). Majoritaire à l'Assemblée nationale depuis l'indépendance du pays en 1960, parti de gouvernement, les jeux de pouvoir n'ont jamais manqué à l'intérieur de cette formation politique et la lutte pour sa conquête a toujours rythmé la marche du Ps. Ce sont ces jeux et enjeux de pouvoir et leurs conséquences sur l'Etat que nous avons essayé de restituer, à travers la description et la relation d'événements précis, sélectionnés dans le passé du parti, au prix d'une rigoureuse et minutieuse enquête journalistique. Ces événements ont eu pour dénominateur commun la contestation d'un leadership. Les rivalités ont souvent procédé de divergences politiques majeures, de visions antagoniques par rapport au développement de la Nation ou enfin, de conflits de personnalités à l'intérieur d'une même génération de politiques. Contestation d'un leadership établi sur fond de divergences politiques majeures, le conflit Lamine Guèye/Léopold Sédar Senghor qui a éclaté à l'intérieur de la Sfio, et dont le point culminant a été la création du Bds, l'illustre parfaitement. Deux conceptions différentes de la politique de développement, ont été à la base de la deuxième crise qui a opposé Senghor et Dia. Les troisième et quatrième crises qui ont frappé de façon frontale le Ps ont toutes résulté d'une lutte de positionnement opposant des protagonistes d'une même génération: Babacar Bâ/Abdou Diouf à la fin des années 70 et Djibo L. Kâ/Ousmane Tanor Dieng, cinquante ans après la naissance du Bds.

16

PREMIÈRE PARTIE

LA RÉVOLTE DE SENGHOR

La marche triomphale du Dds Remontons le cours de I'histoire pour mieux saisir la nature et les aboutissements de la crise de la Sfio qui a donné naissance au Bds. En 1947 déjà, plus d'un an avant le départ de Senghor de la Sfio, ses camarades l'accusent de dissidence. Ainsi, Obèye Diop, l'un des éditorialistes distingués de l'Aoj, organe central de la Sfio, dans une formule restée célèbre, laisse entendre:
...tant pis que des camarades créent un journal, au nom de je ne sais quelle justice sociale. C'est une dissidence qui ne dit pas son nom "J.
Ii

En fait, Senghor avait eu l'idée de créer un journal nommé " Condition Humaine" à côté de " l'AoJ ". La création d'un organe de presse et la fronde qu'il soutenait était d'autant plus inacceptable, pour la Sfio, qu'un groupe de militants se constituait déjà en cercle actif travaillant au triomphe des nouvelles idées défendues dans le nouveau titre de presse. Ils se sont constitués en association dénommée" Les Amis de Condition Humaine ". Ce groupe constituera plus tard les premiers adhérents au Bloc démocratique sénégalais (Bds). C'est au Congrès de 1948, tenu à Kaolack, que se sont précisées les lignes de fracture entre fondateurs du Bds et les autres militants restés fidèles à la direction de la Sfio. Ces assises historiques seront diversement appréciées par ses acteurs. Ce fut le dernier congrès auquel Senghor et ses amis prirent part en tant que militants de la Sfio.

1

Abdoulaye

Fofana, entretien avec l'auteur, 7 décembre

1997.

Avant la tenue du congrès, deux thèses s'affrontaient dans le camp des senghoristes. Certains, comme Mamadou Dia, prônaient la rupture immédiate et la création d'un nouveau parti. D'autres, comme Léon Boissier-Palun et Ibrahima Sarr, se voulaient plus patients. Dans Mémoires d'un militant du Tiers-Monde, Mamadou Dia rend compte de cette situation:
HMaintenant, il s'est avéré que nous ne pourrons pas changer la Sfio, nous y sommes minoritaires. Si nous voulons faire quelque chose, il faut créer un parti. Voilà d'où est née l'idée du Bloc démocratique sénégalais (Bds). On discutait de questions de procédures. Outre Senghor et moi, il y avait Boissier Palun et lbrahima Sarra Eux étaient partisans d'attendre le congrès ordinaire du parti Sfio. Je dus leur expliquer que ce serait une erreur d'attendre le congrès parce que, à ce moment-là, nous serions mis en minorité et que, même si nous parlions de fonder un parti, nous le ferions dans des conditions politiques et morales difficiles. J'ai soutenu qu'il valait ,,2. mieux partir avant le congrès et avec éclat

La thèse défendue par le bouillant Mamadou Dia n'a finalement pas été retenue. Tous les amis de Senghor assisteront au congrès de Kaolack. Le moins que l'on puisse dire, c'est que
ce ne fut pas un
"

congrès sans débats

,,3.

Les éléments les plus

hostiles à la dissidence de Senghor l'attaquèrent violemment. Ils le faisaient parfois avec beaucoup de mépris. Amadou Babacar Sarr, délégué fédéral de la Sfio au Sénégal et François Salzman ont été les principaux détracteurs de Senghor et ses amis qui étaient sur le point de quitter la Sfio. La dissidence réagira vigoureusement aux attaques. Les débats furent très vifs et passionnés. Au-delà des questions de personne alimentées à la source de l'antagonisme naissant entre Senghor et Lamine Guèye, il y avait, manifestement, des divergences d'approche politique entre les
2 Mamadou Dia (1986) Mémoires d'un militant du Tiers-Monde", " Publisud, 1986 p. 5. 3 Allusion au Congrès du Parti socialiste tenu le 30 mars 1996. 20 Paris,

deux camps. La Sfio avait depuis sa naissance une certaine vision des rapports entre la colonie et la métropole. Elle avait pris pour option de favoriser la politique d'assimilation. Senghor, lui, croyait plutôt à la politique d'échanges, en vue de bâtir ce qu'il appellera plus tard" la civilisation de l'universel ". Deux visions réellement utopistes d'une même réalité -le rapport colon-colonisé- allaient accélérer la rupture entre Senghor et son parrain, sur fond de mépris procédant à la fois des origines et des lieux d'implantation politique des deux ténors. Là où Senghor, proche des préoccupations du monde rural, prônait et défendait une politique de décentralisation, Lamine Guèye, " prisonnier" de la ville, se faisait le défenseur de la centralisation politique, telle que la direction fédérale de la Sfio la préconisait dans les colonies. Cette politique, a écrit Mamadou Dia,
H... étouffait les voix de la base multiple qui ne demandait qu'à s'exprimer 4".

Dans sa lettre de démission, Senghor mettait en exergue le fait que la Sfio était singulièrement antidémocratique dans son mode de fonctionnement. Il citait en exemple l'investiture de Djim Momar Guèye comme candidat à l'Assemblée de l'Union française en 1947 par le bureau fédéral de la Sfio, alors qu'il en avait été exclu en 1946. Ce cas était, aux yeux de Senghor et de ses amis, la parfaite illustration de la gabégie et du népotisme qui régnaient dans le parti. A la tribune du congrès, il ne s'était pas fait prier pour dénoncer, avec fermeté, cette approche jugée" déviationniste" par rapport à la ligne originelle de la Sfio. En fait, cette réhabilitation de Djim Momar Guèye n'avait pas été dictée que par des raisons purement politiques. Il y avait, à la base, une vaste opération d'achat de conscience et de
Propos extraits de l'édition de Paris-Dakar, du 28 septembre 1948. Le journal annonce à la une: HMonsieur Léopold Sédar Senghor, député du Sénégal avait convoqué hier quelques membres de la presse pour leur donner lecture d'une déclaration ". 21
4

corruption. Au cours d'un dîner offert par Djim Momar Guèye

au

"

Petit Poucet ,,5, les voix de certains membres de la

direction de la Sfio, qui avaient favorisé son retour, furent achetées à prix d'or. Chaque convive aurait reçu au moins 3000 francs en espèces sonnantes et trébuchantes. Après quoi, le processus de réintégration de Dj im Momar Guèye s'est s'engagé, au grand dam de Senghor. Lui et ses amis s'y . 6 opposerent en vaIn. Mardi 28 septembre 1948, Léopold Sédar Senghor convoque une conférence de presse au cours de laquelle il s'explique sur sa décision de quitter la Sfio. Sur le ton de la raillerie Senghor déclare:
'\

Plusieurs parlementaires africains viennent, dans un geste spectaculaire, de démissionner, non pas du Parti socialiste Sfio, mais du groupe parlementaire. C'est ce qu'on appelle une astuce subalterne. Il s'agit de revenir en Afrique et dans un congrès savamment noyauté, de se faire Hplébisciter ". Mais moi aussi, je démissionne. Pas pour défendre la démocratie à Madagascar7, mais pour la défendre en Afrique Noire. Pas pour être ramené dans le giron de la Sfio comme une femme qui a boudé, mais définitivement
H

comme un homme qui prend une décision longuement mûrie

".

En fait, les démissionnaires dont parlait Senghor étaient les députés Lamine Guèye, Silvandre P. Rivet et le conseiller territorial Alioune Diop. Ils entendaient par ce geste soutenir des députés malgaches poursuivis et jetés en prison, en dépit de leur immunité parlementaires.
5 Restaurant situé alors à l'emplacement actuel du marché Sandaga. 6 La source de cette révélation a été confirmée au cours de nos enquêtes par trois autres témoins qui, à l'époque des faits, militaient à la Sfio. 7 Les députés malgaches ont été poursuivis pour flagrant délit par la justice coloniale, à la suite d'une insurrection populaire. 8 La jurisprudence les concernant a été largement évoquée pour justifier l'arrestation de Messieurs Abdoulaye Wade et Landing Savané, tous deux députés, arrêtés et jetés en prison en février 1994, alors qu'ils étaient couverts par la même immunité parlementaire. On rappelle que c'était à la suite d'un meeting politique qui avait été suivi d'une marche au cours de laquelle 6 policiers avaient été tués. 22

Devant les journalistes, Senghor avait explicité les raisons de son départ de la Sfio en ces termes:
" ...mes raisons sont de deux ordres et vous verrez que ce ne sont pas des prétextes. La première est que l'organisation de la Fédération socialiste d'Aof est une organisation dictatoriale ad majorem lamini gloriam...Fortu namque. C'est-à-dire une organisation qui a pour but d'asseoir le pouvoir personnel de Lamine Guèye. La seconde, est que la Sfio sur le plan parlementaire, ne défend plus les intérêts des territoires d'outre-mer, mais ses intérêts électoraux métropolitains. En somme, la tactique remplace l'éthique, je veux dire les .. ,,9 prIne Ipes.

Senghor considèrait que la Sfio était ruinée par une contradiction qui la défigurait. Il rappela la critique que ses camarades socialistes avaient formulée à l'endroit des communistes, pour la leur opposer, en soulignant:
" La Sfio reproche au Parti communiste son organisation dictatoriale, au Général de Gaulle une politique de pouvoir personnel. Mais la Sfio tombe, elle-même, sous le coup des accusations qu'elle porte au Parti Communiste et au Rassemblement ,,10 pour la France (Rpf)

Léopold Sédar Senghor annonçait son intention d'adhérer au Groupe des Indépendants d'Outre-mer que dirigeait le dahoméen Sourou Migan Apithy. Il en était le huitième membre. La démission de Senghor intervint deux jours avant la session du Grand Conseil de l' Aof, ouvert le mercredi 29 septembre 1948. Ses rivalités avec Lamine Guèye trouvèrent là l'occasion d'être arbitrées par l'Assemblée des élus des territoires coloniaux.

9 Paris-Dakar, 10 Idem.

28 septembre

1948. Op. cit.

23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.