Le Sénégal, la Sénégambie

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296394858
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LE SENEGAL
La sénégambie

Tome 1

Collection

«

A la rencontre de... »

A paraître: - Le Cameroun - Le Mali - La Mauritanie

En couverture:

Patchwork. Artisanat local. Scène de la vie villageoise (Collection et photo E. Makédonsky. DR).

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L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-821-4

Eric MAKEDONSKY

LE SENEGAL
La sénégambie

Tome 1

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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Sénégal:

carte des régions»
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Les 10 régions portent chacune le nom de leur chef-lieu, lequel est souligné (Dakar, chef-lieu de région mais aussi capitale du pays, étant encadré).
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Je dédie ce livre à Jeanne, ma femme, qui a contribué à le réaliser. * ** Ma reconnaissance va aussi à tous ceux qui m'ont encouragé, éclairé de leurs avis et critiques. A ce dernier titre, je remercie particulièrement Kader Diop et Roland Colin.

8

INTRODUCTION

Lorsque, me demandant de créer cette collection, mon éditeur me suggéra de l'ouvrir par un livre sur le Sénégal, où je venais, il est vrai, de passer une dizaine d'années, j'en fus assez surpris: pourquoi donc le Sénégal, déjà étudié, présenté par tant d'auteurs, alors que trois décennies de journalisme en Afrique m'auraient permis de parler de . pays moms connus. ? . .. Concevez-vous meilleur moyen de vérifier que la collection remplira le créneau souhaité?, fut sa juste répartie de libraire; il est certain que ma clientèle voudrait trouver, à côté des ouvrages savants et thématiques des spécialistes, des œuvres de présentation d'ensemble lui apportant plus qu'un guide touristique; à condition qu'elles soient assez claires pour intéresser le plus grand nombre d'esprits curieux et suffisamment précises pour servir éventuellement d'aide-mémoire... Projet séduisant, fort bien cerné, mais que j'ai mis trois bonnes années à amorcer, en dépit de la relative abondance de documentation sur le Sénégal. Car, à l'épreuve, j'ai touché de plus près à quel point ce pays, qui a connu très tôt la curiosité puis les appétits des Européens, en a hérité un destin singulier, fait à la fois d'une assimilation poussée des mœurs étrangères et de gestes de résistance significatives pour le patrimoine historique africain. Paradoxe qui a notamment contribué à m'amener, ùans ce livre d'ouverture de collection - d'un volume évidemment exceptionnel -, à fournir aux lecteurs les moins initiés certaines 9

données d'ordre général sur l'Afrique, ses correspondances et relations avec le reste du monde; elles serviront, je l'espère, à mieux faire comprendre cet ouvrage et ceux qui suivront. Un autre pays, avec lequel le Sénégal s'est confédéré en 1982, est présenté dans ce livre: la Gambie, que peu connaissent mais dont beaucoup ont entendu parler, s'agissant du berceau des héros du best-seller Racines. Comme l'écrivait déjà, en 1853, l'abbé David Boilat, auteur du premier ouvrage d'ensemble sur le Sénégal: « Bien des savants ont travaillé sur ces matières,. tous laissent des mystères à pénétrer ». N'étant pas savant, j'en aurai laissé plus d'un, qui ne seront d'ailleurs pas tous de mon fait: des pans entiers de l'histoire du Sénégal, relevant de la seule tradition orale, demeurent obscurs; quant aux témoins des événements récents, si certains se sont heureusement mis à écrire, ils restent pour la plupart discrets, alors que les archiNes officielles ne sont pas rendues publiques avant des décennies. Obstacles à la connaissance qui ne pourront céder qu'avec le temps et l'action de nouvelles équipes de recherche pluridisciplinaires. En attendant, je me sentirais comblé si, par cet ouvrage, qui n'a d'autre prétention que de rassembler et d'éclairer les données existantes, je contribuais à relever certains des points sur lesquels pourrait s'exercer cette réflexion collective.

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I IL ETAIT UNE FOIS UN CAP VERT

Celui qui, venant du nord par la « mer océane» des
vieux cartographes, s'apprête à atterrir à Dakar en saison sèche ne remarque, de prime abord, que la violente aridité d'une terre ocre et nue. C'est à peine s'il peut distinguer, sur l'étendue poudreuse de la presqu'île du Cap Vert, bosselée par endroit d'un chaos de blocs volcaniques érodés, quelques plaques d'une herbe rare et jaunie. Un peu partout, des baobabs aux troncs rugueux lèvent, tels des bras implorants ou prophétiques, leurs sombres branches tourmentées vers le ciel bleu. Meurtri par une vision aussi sévère, le regard de l'arrivant trouve un bref repos sur le doré d'un massif de dunes; il ensoleille et semble faire surgir, près d'un grand stade, un ensemble de maisonnettes à toits plats: le lotissement de la Patte d'oie. Là, s'ouvre la courte autoroute menant au centre de la capitale, au pied des orgueilleux buildings que l'on voit jaillir, dans le lointain, comme un bouquet. Puis, un peu avant l'atterrissage, c'est la touche apaisante de la grève ourlant les frondaisons du village de Ngor: douce blondeur soutachée du noir des rochers, striée par les élégantes silhouèttes des pirogues des pêcheurs lébous. Elles ont de l'allure, ces embarcations d'une dizaine de mètres, coloriées de motifs de guirlandes, fleurs, soleils, étoiles... ; leur longue ligne en arc est toute 11

entière dessinée par la puissante coque - taillée d'un seul tenant dans le tronc d'un fromager du sud -, dont les extrémités pointues, dépassant le mince bordage de planches de sapin, sont encore renforcées, accentuées par l'addition d'éperons de bois; ce sont ces précieux bouts effilés qui font office de balanciers quand les légères pirogues doivent danser périlleuse ment sur la crête de la
« barre », en attendant la bonne déferlante qui saura les

ramener sans risque vers le rivage. Sur la droite du panorama, qui se réduit à mesure que l'avion s'abaisse, deux collines, les Mamelles, dont l'une est coiffée d'un coquet petit phare, constituent les seules saillies du paysage. Sont-elles, comme le veut la légende, les gibbosités d'une infirme désespérée qui s'est jetée dans la mer? ; plus prosaïques, les géographes font de ces deux bosses de basalte d'anciennes îles volcaniques. Les Mamelles, naguère évoquées par le poète français Blaise Cendrars, dominent le promontoire des Almadies (du

portugais

«

almadia

»

: embarcation), point extrême, face

aux Amériques, de la masse continentale qui comprend l'Afrique, l'Europe et l'Asie. Cet Ouest absolu de 1'« ancien monde », où le voyageur peut aller poser le pied dès en sortant de l'aéroport très moderne qui l'a vu atterrir, a justement offert, en d'autres temps, aux audacieux pilotes de 1'« Aéropostale» un point de départ idéal pour attaquer la traversée de l'Atlantique. De l'eau vert sombre qui lèche les rochers du promontoire

des Almadies, le pionnier de la « ligne », Jean Mermoz, a décollé les flotteurs de son « Arc en ciel », le 7 décembre
1936, avant d'aller se perdre dans l'océan. Une stèle perpétue, non loin de là, le souvenir de ce héros qui avait établi six ans plus tôt, le 12 mai 1930, à bord cette fois du
« Comte de la Vaulx », la première liaison postale entre

Saint-Louis du Sénégal et Natal, au Brésil. Revenu sur la corniche qui mène à Dakar (1), le nouvel arrivant voit s'élever la côte en une longue falaise, dont les sinuosités vont achever de dessiner la presqu'île. Brune paroi frangée d'écume; fonds de galets bleuis par l'ombre de la roche; innombrables oiseaux de proie qui planent, noirs dans le soleil, les ailes déployées, s'alentissant jusqu'à devenir quasi immobiles, pour ensuite basculer vers une invisible charogne, dans une plongée vertigineuse. Bien 12

mince réconfort, au passage, que la vision de la petite plage de pêcheurs de Ouakam, où des gamins mènent paisiblement leurs moutons crottés pour les laver dans la mer... L'étrange, le farouche paysage! A quel bout du monde suis-je parvenu?, peut se demander le voyageur. Où sont ces palmes, ondoyant à la brise tiède, des dépliants touristiques? Mais déjà commence à s'étaler sous ses yeux le paysage vert et fleuri des quartiers résidentiels de la Corniche de Fann, avec leurs luxueuses villas, leurs pelouses bordées d'éclatantes haies d'hibiscus ou de bougainvillées, trouées de piscine d'un bleu rafraîchissant. Il n'y a plus qu'à suivre cette voie qui borde l'océan, en longeant ensuite l'Université, le vieux quartier populaire de la Gueule tapée (du nom d'une sorte d'iguane), la baie de Soumbédioune et l'ancien cimetière musulman, pour arriver en plein cœur de la ville fourmillante, où les grands immeubles modernes alternent sans heurt avec des demeures coloniales de tous genres et époques, des maisonnettes et bicoques de styles plus variés encore: une cité qui a su intégrer à sa croissance les rues, allées et corniches ombragées d'un passé plus que centenaire. En s'éloignant de ce centre, appelé « Plateau» par les Français qui le construisirent au fur et à mesure de leur installation sur la presqu'île, le promeneur découvrira, à sa lisière, les anciennes habitations du quartier populaire de la Médina et, plus au nord, le Grand Dakar, avec ses alignements modernes de maisons à courettes, résidences des cadres moyens. Ces nouveaux lotissements, disposés en un large éventail, ont remplacé une partie des bidonvilles
« déguerpis », dont les habitants ont gagné les banlieues-

dortoirs de Pikine-Guedjawaye, Thiaroye et Malika (2), qui n'ont cessé de s'étendre depuis les années 50 en bordure de la route de Rufisque. On rencontre encore des îlots de baraques bricolées de planches et de tôles, derrière la Médina, dans les quartiers de Colobane et de Fass c'est dans les arènes de Fass que se déroulent les tournois

très courus de «lutte

sénégalaise»

-

mais ils sont

progressivement remplacés par de petits immeubles d'HLM ou par des habitations individuelles sur terrain viabilisé. Indépendamment du centre artisanal de la baie de Soumbédioune, où les touristes ont loisir de faire emplette 13

de « souvenirs

))

en regardant travailler vanniers, bijoutiers

et tisserands, et de la Cour des Maures, royaume des bijoux et bibelots en argent ciselé, filigrané ou coulé dans de l'ébène par des orfèvres mauritaniens, Dakar compte trois grands marchés qui valent le coup d'œil. Deux animent le Plateau: non loin du port, Kermel, dont le modern style orientalisé - frère de celui de la gare de chemin de fer toute proche - exalte, avec la touche pimpante de ses décorations en céramique, les couleurs fraîches des étals de fleurs, fruits et légumes; et, de l'autre côté de la place de l'Indépendance, Sandaga,moins bien tenu mais très vivant, dont l'architecture néo-soudanienne émerge à grand peine d'une ceinture serrée de cabanes abritant l'activité trépidante de couturiers et de brodeurs et servant de présentoir aux montres, cassettes et transistors du «marché aux
voleurs )) ; alentour, le coin des poteries artisanales, le

Marché de l'or, avec son déploiement de bijoux anciens, et les rues où les nombreux commerçants libanais exposent une ahurissante variété de marchandises, et surtout les tissus chatoyants dont savent se parer les élégantes Sénégalaises. Le troisième marché, c'est Tilène ; se nichant au cœur de la Médina, il offre des produits plus typiquement locaux: ingrédients et condiments culinaires aussi bien que gris-gris, talismans et bijoux traditionnels, finement travaillés dans le cuivre avant d'être plongés dans un bain d'or. Mais la ville tire aussi beaucoup de son dynamisme de son grand port, seul havre naturel de l'ancienne AOF, qui s'ouvre, au pied même du Plateau, à l'incessant mouvement de navires - plus de 10 000 par an en moyenne - de tous tonnages et pavillons, et au mouillage d'une flotte importante de chalutiers et thoniers. Très bien située sur la route du Cap, donc de l'océan Indien, et des Amériques, cette escale, inaugurée en 1866 et assidûment fréquentée par le monde maritime depuis l'achèvement de ses môles en 1908, pour sa rade dépassant les 200 hectares et son bassin de radoub de 200 mètres sur 30, n'a cessé de se rénover et de perfectionner ses services (3) pour maintenir son rang. Au port se trouve également le Centre de pêche sportive, qui loue des vedettes aux amateurs d'espadons, requins, thons albacores et marlins bleus; comparables à 14

celles des Caraïbes, les eaux du Cap Vert dispensent souvent des prises homologuées. Près de là accoste la chaloupe menant, à quelques

encâblures à l'est, au « séjour délicieux» du chevalier de
Boufflers, gouverneur du Sénégal au XVIIIesiècle, l'île de Gorée. Fond ocré des vieilles maisons à balcons de bois, minces ruelles sableuses ponctuées de lampadaires en ferronnerie, préservées de toute circulation à moteur, petites places profondément endormies sous le soleil, ce décor suranné dégage, encore aujourd'hui, une subtile séduction. Le plaisir du visiteur ne tarde pourtant pas à se nuancer d'une mélancolie insidieuse. Est-ce le silence, si délicieux de prime abord, qui finit par troubler, être ressenti comme un manque, celui des mille vibrations de la terre africaine? Ou bien l'humeur tend-elle sournoisement à s'accorder au noir sévère des blocs de basalte qui cernent le rivage pour le protéger des colères de l'Atlantique? C'est aussi, certainement, cette Maison des esclaves restée là, imposante avec le large arrondi de son escalier en fer à cheval, pour rappeler que Gorée fut l'un des points d'attache des Européens sur la côte d'Afrique pendant la traite négrière (4). La fin de cette sinistre ère mercantile a correspondu aussi au déclin de l'île, maintenant devenue une sorte de musée. Quelques demeures ont été restaurées par des amateurs de calme et de vestiges du passé, mais l'absence d'activités a réduit sa population fixe à 700 âmes, trois fois moins qu'à la fin du siècle dernier. Il n'existe qu'un seul espoir de ranimer ce décor figé: le plan de rénovation lancé en 1981 pour le sauvetage de l'île, classée monument historique, auquel l'UNESCOa accepté d'accorder son aide à condition que Gorée ne devienne pas un site sans intérêt pour ses habitants... Rassurons les voyageurs attirés par les charmes émollients des tropiques que promettent les dépliants touristiques ; ils existent bien, sur la Petite côte qui étend sa centaine de kilomètres au sud de Dakar, et où le Gouvernement, entendant en faire une riviera, a favorisé la création de plusieurs bons hôtels (5). Surclassant toutes les plages proches de Dakar, la Petite côte offre les plaisirs d'une nature luxuriante, exaltée par la tiédeur de l'air et de la brise marine. Comme une longue 15

digue naturelle, la presqu'île du Cap Vert empêche que la houle, heurtant le banc de sable qu'elle amasse près du

rivage, forme ici la « barre », qui rend dangereuses tant de
plages africaines. C'est donc un lieu idéal pour profiter de la mer et des magnifiques platins de sable blanc. Ce petit paradis est tout proche; il suffit pour s'y rendre de quitter la capitale par la seule route existante ; elle mène d'abord à Rufisque, qui fut un port commercial important avant l'essor de Dakar, à une trentaine de kilomètres, puis elle se divise. Le voyageur doit alors prendre sur la droite, en direction du sud. Il peut très vite faire la connaissance de la Petite côte en s'engageant, peu après la bifurcation, sur une amorce d'itinéraire touristique, qui entre sans doute dans le cadre de la future riviera, mais qui se borne pour l'instant à desservir quelques villages épars de pêcheurs et des cabanons de week-end aménagés par des Dakarois ; la mer et les plages y sont déjà belles, mais l'environnement reste sec. Un peu plus au sud, en reprenant la grand route, on arrive à une agréable crique enfouie dans la verdure: Popenguine, dont la Vierge noire a fait un lieu de pélerinage catholique très fréquenté, et où se trouve aussi la résidence de repos du chef de l'Etat. Les hôtels de tourisme n'apparaissent qu'à partir de l'estuaire de la Somone, petit eden rafraîchi à la fois par l'océan et par un flot saumâtre en forme de lagune, que la marée fait monter et descendre dans le lit d'un ancien cours d'eau. La riviera ne compte encore que quelques complexes hôteliers, de bon standing, principalement situés au bord de la jolie baie boisée de Saly, qui suit le village de Ngaparou. Plus loin, la bourgade de Mbour dispose également, au bord de l'eau, de structures d'accueil. C'est entre Mbour et loal que la Petite côte offre ses plus jolies eaux, bleu tendre ou turquoise, et ses ombrages les plus reposants. A mi-chemin, à Nianing, des hôtelsvillages de grand confort invitent à d'heureux séjours les amants de la tranquilité. loal, c'est le bourg natal de l'ancien président Senghor, mais c'est aussi le point de départ, en pirogue ou par une longue passerelle de planches, pour une visite de la curieuse petite île de coquillages de Fadiouth ; il serait dommage de ne pas se faire porter à l'îlot où les Fadiouthois ont édifié leurs greniers à mil sur pilotis, et 16

surtout à celui sur lequel ils ont placé leur cimetière catholique: lieu immensément calme, d'un dénuement très évocateur, avec ses alignements de simples croix de bois, certaines un peu de guingois, mêlées aux baobabs gris et desséchés qui se dressent en sentinelles sur le sol blanchâtre fait de coquilles broyées. Au sud de la pointe de Sangomar, long cordon lagunaire sableux qui marque l'extrémité de la Petite côte, on s'aventure dans le domaine des impénétrables palétuviers, arbustes aquatiques qui rampent, tels de gigantesques mille-pattes, au long des bras d'eau limoneux. Dans le delta commun au Saloum et à son affluent le Sine, cette mangrove habille des dizaines d'îles, où les villages de huttes s'enfouissent sous les palmiers. Univers secret, que choisit le peuple migrant des Sérères pour s'y installer (6), et qui fut auparavant, durant le premier millénaire de l'ère chrétienne, le théâtre d'une civilisation de mangeurs de coquillages; ceux-ci ont d'ailleurs laissé derrière eux, comme à Fadiouth, un sol maintenant constitué par des agglomérats de coquilles de plusieurs mètres d'épaisseur. De nos jours, où l'argent du tourisme constitue un irrésistible sésame, la région s'est ouverte à l'installation de plusieurs bons hôtels, à partir desquels les passionnés de pêche et de balades aquatiques peuvent s'aventurer sur les frais bolons. Un tel fouillis de taillis, de bosquets, et les multiples bras d'eau ont aussi favorisé le trafic des piroguiers niominkas - par ailleurs très bons pêcheurs - et autres contrebandiers opérant à partir de la Gambie voisine. Vraiment tout proche, ce miniscule pays anglophone, caprice parfait des dépeceurs coloniaux - ou, comme l'écrirait Giraudoux, des experts en coloriage de cartes-, a pour artère le fleuve Gambie, dans l'embouchure duquel se mirent depuis des siècles, en bordure de l'île Sainte Marie, les lourdes façades des comptoirs de traite de Banjul, la capitale. D'abord uniquement anglais et français, plusieurs de ces gros négoces, qui achètent et vendent de tout, ont été cédés depuis à des Libanais ou à des Indiens; mais la plupart ont conservé leurs vastes cours, où se garaient jadis les équipages à chevaux, et les épais murs à contreforts d'entrepôts et dé bureaux immenses, parfois encore équipés d'antiques coffres-forts ouvragés et de 17

vieux abat-jour dans le style de ceux des saloons américains. Etonnant décor! Tout comme le .cimetière de bateaux surgissant à deux pas du centre, dans un bras d'eau.

morte et boueuse, ou l'archaïque « Six guns battery» qui continue bravement de monter la garde devant « Government house », groupe de batisses de bois à l'ancienne reliées entre elles par des passerelles d'une flexibilité saisissante. Ce sont là de vieux souvenirs... Depuis quelques années Banjul, maintenant vouée au tourisme scandinave pour diversifier ses ressources, cherche à se donner des airs proprets et rationnels et s'est lancée dans la construction d'hôtels ultra-modernes. La toute petite Gambie, en raison de sa spécialisation dans la contrebande, mais aussi de l'embarras qu'elle occasionne aux camionneurs sénégalais contraints d'attendre des heures, si ce n'est des jours, au bac de la route transgambienne qui traverse son mince territoire à une centaine de kilomètres à l'est de Banjul - est une source constante d'énervement pour les dirigeants de Dakar; cette barrière qui coupe leur pays en deux leur semble en outre très dangereuse, comme l'ont montré, au sud, les récentes manifestations de l'irrédentisme diola (7). A défaut de s'être jamais résolus à l'annexer, il ne leur reste plus qu'à espérer en la Confédération sénégambienne, créée en 1982, pour résoudre ce gros problème. Passé la Gambie, le voyageur qui entre alors en Basse-Casamance - et ne va pas tarder à découvrir, à Ziguinchor ou sur le rivage du Cap Skirring, d'autres paradis touristiques - sent bien qu'il a quitté la contrée de Fass le Cheval, pour parler comme le grand conteur sénégalais Birago Diop. Plus guère ici de baobabs soufflés aux bras secs; ils ont fait place à des rôniers ébouriffés frayant avec les impressionnants fromagers, dont les larges troncs coniques semblent autant de coulées de lave brune. La forêt abrite de son épaisse feuillée des clairières de bas-fonds, illuminées par le vert tendre des rizières, où l'on peut voir chasser, leur grand bec pointé sur l'humus du sol alluvial, d'élégants serpentaires au pas saccadé. Odeur de terre qui monte avec le coucher du soleil; chants des femmes qui repiquent les pousses de riz; cris des bergers peuls menant paître, pour le prix du lait, les troupeaux des paysans diolas ; chocs sourds et réguliers des 18

pilons que les bras féminins abattent en cadence, dans les cours intérieures des cases d'argile rousse coiffées de chaume; battements étouffés des longs tambours creusés dans des troncs durs, qui vibrent le soir autour des villages enveloppés de bananiers. Résonne-t-il, ce grand tam-tam du pays des fétiches, pour une cérémonie dédiée à quelque divinité sylvestre, qui verra couler sur son autel le riz, le vin de palme et le sang des bêtes sacrifiées? Ou bien pour préparer les fêtes de circoncision, après lesquelles les jeunes gens sortiront métamorphosés en adultes des bois sacrés? Peut-être annonce-t-il des funérailles, dont les rites peuvent exiger, si le disparu était un grand homme, l'immolation par sa famille d'un troupeau... Les obsèques, c'est très important: le village se doit de les réussir pour se concilier l'esprit du mort et l'inciter à protéger les récoltes, à ne pas chercher vengeance en déclenchant des catastrophes. Les Diolas, qui invoquent de nombreux dieux, symboles des éléments de la nature alentour - et qui en changent d'ailleurs facilement s'ils les jugent inefficaces -, font appel à leurs ancêtres, à leurs disparus pour communiquer avec eux. Quand intervient un décès brutal, ils établissent un dialogue avec le défunt pour comprendre les circonstances de sa mort et savoir s'il pourrait en garder rancune à l'un des leurs: quatre hommes lèvent le cadavre de sa couche pour le déposer sur un brancard; un notable l'interroge: si les porteurs se déplacent vers l'avant, en entraînant la litière, cela veut

dire « oui» ; s'ils vont vers l'arrière, cela veut dire « non ».
Pendant que se déroule cette marche rituelle du mort, chargée de le laisser partir l'esprit en paix, les vivants, c'est-à-dire la famille et les nombreux invités, souvent venus de très loin pour l'occasion, se préparent à faire honneur au défunt en se livrant à une grande ripaille, arrosée d'abondant vin de palme, avec la viande des bêtes sacrifiées (8). Les bœufs, tout comme le riz, sont des objets du culte, signes extérieurs de la prospérité et de l'unité familiale. Pour avoir ignoré cette donnée, en réquisitionnant des vivres, les Français se sont attirés lors de la Seconde Guerre mondiale une violente riposte populaire. Mais que pouvaient, face à l'armement moderne des blancs, les sagaies, 19

les arcs et les vieux fusils de traite? Très dure, la répression a incité les Diolas à se porter, pour trouver un réconfort spirituel, vers une prophétesse, Alinsitœ Diatta. Quelques phrases suffisaient à cette ancienne femme de chambre, née vers 1920 à Efok, pour leur redonner confiance; ainsi galvanisé, le peuple a refusé de cultiver, de payer tribut, d'aller se battre dans les rangs des Alliés aux côtés des blancs. Soucieux de libérer ses hommes de la menace que constituaient ces insoumis, embusqués dans les bois, le commandant français de Ziguinchor a, le 28 janvier 1943, encerclé le gros village de Kabrousse, sommant ses habitants, sous peine d'être dispersés et de voir leurs cases brûlées, de lui livrer Alinsitœ. Cruel dilemme, résolu par la prophétesse elle-même qui, voulant éviter aux Diolas la persécution, a choisi de sortir dignement de la forêt, accompagnée de ses suivantes, pour se livrer à l'ennemi. Dans leur imaginaire collectif, les Diolas ont magnifié l'image de la fière jeune femme qui savait si bien exalter leur bravoure, et ont longtemps exclu l'idée qu'elle ne reviendrait plus, qu'elle était, comme on le leur affirmait, morte en déportation dans les sables du Mali, loin de ses vertes forêts (9). Sur ce thème de la révolte des Diolas pendant la Seconde Guerre mondiale, Ousmane Sembène a composé un long métrage en couleur et en langue locale, Emitaï (Dieu du Tonnerre -1971) ; mais ce cinéaste et romancier marxiste, formé dans les pays de l'Est, qui considère les

religions comme des « opiums du peuple », a fait de cette
histoire (dont il ne traite pas l'épisode Alinsitœ) celle d'hommes libres qui prennent en main leur destin en décidant de résister. Le cinéma sénégalais est le premier d'Afrique noire par la qualité de plusieurs des trente-sept réalisateurs qui s'y sont manifestés et les soixante (en 1983) moyens et longs métrages qu'il a produits. Si Sembène, qui a réalisé cinq de ces films à lui seul, est le réalisateur le plus connu ce n'est pas tant pour l'originalité de son style, volontairement classique et linéaire, mais surtout pour sa volonté de construire méthodiquement, film après film, une œuvre thématique. D'abord protestataire (Rarom Sarett, le charretier qui se voir interdire d'exercer dans le centre de 20

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