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Le Sénégal, la Sénégambie

248 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296405882
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LE SENEGAL
La sénégambie

Tome 2

Collection « A la rencontre de... »

A paraître: - Le Cameroun - Le Mali - La Mauritanie

Eric MAKEDONSKY

LE SENEGAL
La Sénégambie

Tome2

Editions L'Harmattan

5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

En couverture:

Patchwork. Artisanat local. Scène de la vie villageoise (Collection et photo E. Makédonsky. DR).
ré) L'Harmattan, 1987

ISBN: 2-85802-881-8

VII MUTATIS MUTANDIS (1)

Rituellement, à Dakar, le signal de la naissance du Nouvel an vient de la mer: c'est le salut que lui lancent les bateaux ancrés dans le port. Dès que s'élève, à minuit pile, le profond unisson de leurs sirènes, les noctambules de la Saint-Sylvestre savent que l'heure est venue de faire claquer des pétards et d'échanger des vœux. Bonne et heureuse année! Avec un hivernage 1981 bien arrosé! Dans l'allégresse du réveillon, les Dakarois ne peuvent se libérer de leur inquiétude pour la prochaine saison humide, la future récolte. S'il ne pleut pas, dans quelques mois, le pays pourra célébrer ses quatorze ans d'une sécheresse presque ininterrompue. La crise économique, qui s'aggrave maintenant de jour en jour, a débordé les frontières du monde paysan; elle n'épargne plus personne. 1981 s'annonce tout de même assez exceptionnel pour que la curiosité l'emporte momentanément sur la morosité ; les Sénégalais viennent d'avoir confirmation de la nouvelle qu'ils attendaient depuis un mois (2) sans trop se décider à y croire: le Sénégal commencera l'année avec un nouveau chef de l'Etat! La veille, à 20 H 30, le président Senghor a communiqué sur les ondes sa décision de quitter le pouvoir; sa démission interviendra dans la matinée du 1cr janvier, dès que son dauphin, Abdou Diouf, aura prêté serment pour lui succéder. Beaucoup ont du mal à s'y faire, à ce tranquille départ 5

en retraite, si soudain qu'il suscite autant d'appréhension que d'espoir de changement. C'est quand même surprenant, de la part d'un président africain régulièrement élu, cette manière de partir ainsi, volontairement, de décréter qu'il.a assez gouverné ! ; c'est même du jamais vu ! Ailleurs, les affaires de succession se passent plutôt dans la violence: en deux décennies d'indépendance de l'Afrique, on compte déjà dix présidents massacrés dans l'exercice de leur fonction, trois morts en détention après des coups d'état, et combien d'autres emprisonnés ou bannis! Bien des Sénégalais, perplexes, se sentent comme abandonnés par ce vieux père de la nation, souvent moqué, décrié, mais à qui les lient trente années importantes de la vie de leur pays; c'est à qui donnera l'explication la plus « informée» de cette étonnante décision. L'homme de rue assume, lui, sans complexe ses convictions sur l'essence magique des phénomènes naturels: Senghor, vous dit-il, est un homme très respectable, et il a été un bon président, seulement il fallait qu'il parte pour que les pluies reviennent. .. Dans la société intellectuelle, on sourit de ce genre de propos, tout en admettant que la voix populaire s'appuie souvent sur un fond de vérité: bien sûr, peut-on y entendre, la sécheresse y est pour quelque chose, dans cette décision de partir, même si Senghor n'a pas eu

l'intention de jouer, par défaut, le « faiseur de pluie» ;
sans doute a-t-il estimé qu'un homme nouveau serait mieux à même de juguler la crise, celle-ci demandant des révisions peut-être trop déchirantes pour lui. C'est qu'il n'est pas non plus tout jeune: n' a-t-il pas avoué à des proches être maintenant incapable de travailler dix heures chaque jour ? Pour les esprits caustiques, cette explication est trop simple. Ils reconnaissent que, 74 ans, c'est un bel âge pour prendre sa retraite; mais ils préfèrent donner, pour éclairer l'événement, des raisons plus en rapport avec l'habileté tacticienne qu'ils prêtent au démissionnaire. Senghor, à leurs yeux, s'est donné les gants d'infliger une bonne leçon à ses pairs africains et, pourquoi pas?, à ses successeurs; en outre, ajoutent-ils, l'assassinat en 1980 de son collègue William Tolbert du Liberia l'a pas mal frappé; et puis, il ya la question du Nobel, qu'il ne pouvait espérer se voir décerner tant qu'il serait président! 6

Beaucoup vous font aussi remarquer que, sans le pousser, la France de Giscard d'Estaing n'est pas mécontente de le voir prendre la porte de sortie; leur avis est que les Français sont d'accord pour aider davantage, si l'argent sert vraiment à assurer l'équilibre financier du Sénégal, mais qu'ils préfèrent le verser à un président « nouveau », mieux placé pour tirer de cette injection de fonds un bon avantage politique. Du reste, Paris n'assimilait-il pas les investissements culturels de Senghor à d'inutiles dépenses de prestige? Ah ! le prestige 1... C'est vrai que Senghor n'y était pas indifférent, pour lui-même et plus encore pour l'Etat, dont la construction, le renforcement, la puissance constituaient une de ses obsessions. Il ne cachait pas que c'était De Gaulle qui l'avait lancé dans cette voie: «La chose importante pour vous, lui avait dit le Général, sera de bâtir un Etat ». Et Senghor s'y est effectivement employé à fond. Peu de pays en Afrique ont, par exemple, autant légiféré que le Sénégal de Senghor: textes français collationnés, modifiés, remplacés, adoption de six codes (3). Une Cour suprême, dotée du pouvoir de casser les décisions de l'Etat, a également été mise en place. Le Sénégal est un pays de droit, pouvait affirmer son président, en faisant remarquer, à la fin de son règne, que les prisons étaient vides de tout détenu politique. Son souci d'honorer les Grands corps l'a amené à présider lui-même, chaque année, la rentrée solennelle des cours et tribunaux; des rapports annuels sur l'état du pays sont ponctuellement présentés à l'Assemblée nationale et au Conseil économique et social. Dans l'esprit de Senghor, tous les hauts fonctionnaires, les élus doivent se sentir assez fiers des institutions auxquelles ils appartiennent pour être incités à les défendre, à préserver leur intégrité et, à travers elles, celle de l'Etat. Les cadres de haut niveau sont recrutés sur concours ou sur titre, et leur formation est assurée par des établissements spécialisés: écoles d'administration, normale supérieure, polytechnique, etc. Si certains d'entre eux sont estimés dignes de recevoir l'ordre national du Lion, leurs filles ont le privilège d'être admises au concours d'entrée d'un établissement créé, dans l'île de Gorée, sur le modèle de l'école française de la Légion d'honneur. L'aristocratie 7

du mérite, a souvent rétorqué Senghor à ceux qui l'accusaient de vouloir, encore une fois, «singer» la France, pourra ainsi succéder à celle de la tradition... Sans doute jugeait-il bon, dans un pays où la coutume éloigne les femmes des activités publiques, de permettre à des jeunes filles choisies dans la bonne société de recevoir une éducation moderne et complète: sachant évoluer avec aisance dans tous les milieux, elles seront des épouses idéales pour les diplomates, ministres, grands commis de l'Etat. Encore ne suffit-il pas de bien former les hauts fonctionnaires; il faut aussi créer des organes qui sauront les défendre d'eux-mêmes: une Inspection générale d'Etat, une Commission de vérification des comptes, un Contrôle financier peuvent, dans les coulisses, empêcher leurs éventuels faux pas.

Depuis les événements de « Mai 68 », Senghor a aussi
jugé indispensable de renforcer la sécurité de l'Etat. La protection anti-émeutes de Dakar comprend maintenant un Groupement mobile d'intervention, équipé de petits blindés sur roues très maniables; installé sur l'isthme de la presqu'île du cap Vert, il peut rapidement établir un barrage entre les centres de décision et les cités-dortoirs de la périphérie. Précaution supplémentaire, il a été décidé en 1973que les facultés les plus « turbulentes» de l'Université de Dakar, Lettres, Droit ou Sciences humaines, seront transférées à Saint-Louis; c'est, plus exactement, à une dizaine de kilomètres de la vieille cité du nord que s'élèvent, au milieu des sables, les crêtes hérissées du futur

campus, remarquable exemple du « parallélisme asymétrique» que le président-poète a érigé en doctrine architecturale de son pays. La villa qu'il a fait constuire sur la grande

corniche de Dakar pour y abriter sa retraite - les « dents
de la mer », comme l'appelle ironiquement le menu peuple - est un autre joyau de cet art néo-soudanien. Le souci de défendre les institutions, et les hommes qui les représentent, a conduit Senghor à refuser la grâce de Moustapha Lô qui, lors de la fête de la Tabaski du 23 mars 1967, s'était précipité vers lui en brandissant un revolver. Lô, qui n'avait pas tiré, a été condamné et exécuté: il devait être bien clair que quiconque essaie d'attenter à la 8

vie du plus haut représentant de l'Etat mérite le châtiment suprême (4). C'est surtout la politique culturelle du président-poète qui fait grincer les dents de ses adversaires de l'intelligentsia. Senghor, qui veut une culture nationale d'une profonde inspiration nègre, mais ouverte aux courants créateurs du monde entier, est accusé par eux de vouloir à tout prix imiter l'Europe ou, à tout le moins, de mettre la charrue avant les bœufs, alors qu'il a en charge un pays pauvre, malmené par la sécheresse. Longue liste, en tout cas, que celle de ses innovations culturelles... Ainsi, au Sénégal, enseigne-t-on le latin par audiovisuel! Pour l'ancien professeur, en effet, une langue, même «morte », ne peut être apprise que si elle est parlée; or celle-ci lui semble importante, au même titre que l'arabe, par exemple, en tant qu'accès à la culture universelle.

La « Civilisation de l'Universel» est d'ailleurs l'objet à
Gorée des études de 1'« Université des Mutants» ; dans une vieille maison de l'époque des comptoirs, joliment restaurée, des stagiaires du monde entier viennent échanger et enrichir les traits caractéristiques de leurs cultures respectives. Un autre aspect de cette recherche de l'Universel a attiré Senghor: l'expérience des ballets bruxellois. de Maurice Béjart (5), qui puise ses sources dans les pays les plus divers; ainsi le Musée dynamique de Dakar abrite-t-il à partir de 1977 un centre chorégraphique «MudraAfrique» (Mudra = geste, en sanscrit). De jeunes danseurs, par des exercices à la barre, y apprennent la discipline du ballet classique pour être ensuite en mesure de faire naître une danse nègre nouvelle, sachant mettre au service de l'élan et de l'inspiration africains une parfaite maîtrise du corps. Tant Mudra-Afrique que l'Université des Mutants, ou l'école du Lion pour les jeunes filles de bonn€ famille, ont suscité maints commentaires acerbes du côté des opposants au régime. La manufacture des Arts décoratifs de Thiès également, dans la mesure où l'atelier de tapisserie qui en est le joyau peut apparaître comme la consécration d'un art non-sénégalais. Sans doute produit-il, en outre, des œuvres si coûteuses que son principal client est l'Etat, pour les 9

cadeaux officiels aux visiteurs de marque et la décoration des salles d'apparat; mais la création de cartons pour ces tapisseries offre aussi des débouchés à la jeune peinture sénégalaise, dont personne ne songe à contester l'authenticité (6). Encore le manque de moyens financiers a-t-il empêché Senghor de réaliser deux de ses chers projets, conçus pour

donner au Sénégal le lustre d'une « Grèce noire» : un
grand musée des Arts négro-africains, à Dakar, et une Acropole de la Négritude, sur les hauteurs de Gorée. Ce qui peut étonner, c'est que le président-poète, malgré tous ses efforts en faveur de la culture, ne soit jamais parvenu à se concilier l'intelligentsia sénégalaise;

tout en étant elle-même très « francisée », elle n'a cessé de
se demander si Senghor se rendait compte que ce n'était pas la France qu'il présidait, mais le Sénégal. Certains observateurs ont cru discerner tout au contraire, dans la démarche senghorienne vers une culture sénégalaise métissée, fille de l'inspiration africaine et de la technique européenne, la marque d'un fort sentiment nationaliste. En effet, estiment-ils, si Senghor tient tant à voir apparaître au Sénégal une culture susceptible d'être comprise et reconnue au plan international, c'est parce qu'il a eu à constater, de par son expérience diplomatique, qu'il ne suffisait pas qu'un pays se conduise avec rigueur et dignité pour se voir accorder sa juste place dans le concert des nations. C'est alors, jugent-ils, que le président sénégalais en est venu à imputer toutes les injustices sociales et économiques affectant l'Afrique au mépris qui frappe la civilisation nègre. On peut, à leur avis, situer cette amère prise de conscience à la fin de l'année 1971. Jusque-là, Senghor avait pu croire que l'image de son pays dans le monde était plutôt réussie. N'était-il pas partout honoré, fêté, lui, l'homme d'Etat, de Lettres? A la différence de bien des états du Tiers-Monde, souples collecteurs de subsides ou d'investissements, le Sénégal savait mener sa propre politique, même si ça ne faisait pas toujours plaisir à la France. Ainsi Senghor, qui voyait dans l'irrédentisme des Ibos un précédent dangereux pour son pays et l'Afrique, avait-il soutenu, à l'inverse du général de Gaulle, le gouvernement fédéral nigerian contre le Biafra sécessionniste. Les rapports entre Dakar et Paris, 10

son principal fournisseur d'aide et de coopération, n'en restaient pas moins tout à fait privilégiés; mais cette
« volonté jalouse d'indépendance»

de Senghor, selon les

propres termes de son vieil ami d'hypokhâgne Georges Pompidou, devenu chef de l'Etat français (7), a permis d'élargir les relations de son pays, géographiquement assez bien placé pour susciter l'intérêt d'autres partenaires. Le Sénégal prend ainsi une importance sans commune mesure avec sa dimension physique ou la valeur de ses ressources naturelles. Senghor, qui n'a plus à se soucier de 1'« intendance », confiée à son premier ministre, consacre une grande énergie à la politique étrangère. C'est justement en 1971 que la diplomatie senghorienne atteint son apogée. Pays modéré, opposé au communisme, le Sénégal tient en même temps à s'affirmer contre la politique des blocs. Ses relations avec les Etats-Unis, à qui il reproche de ne jamais le soutenir lorsqu'il doit se plaindre de son voisin colonialiste portugais à l'ONU, et dont l'aide est très faible, ne sont pas alors des plus fameuses. Senghor a fait en juin un voyage aux USA, mais il n'a pu y avoir les grands entretiens sur lesquels il comptait. En octobre de la même année 1971, il reconnaît Pékin, après dix ans d'hésitation, sans pour autant rompre avec TaÏwan. De même a-t-il des relations avec les deux Vietnam et soutient-il le prince cambodgien Sihanouk contre le régime du général Lon Nol, que les Américains s'efforcent de maintenir au pouvoir à Pnom Penh. D'ailleurs Senghor s'apprête à entreprendre, pendant l'été 1972, une visite officielle à Moscou. Cette politique «tous azimuts », d'un style assez gaullien, permet au Sénégal de participer à la recherche de solutions à certains problèmes qui agitent le continent africain. Tout en soutenant les nationalistes de l'African National Congress, il entretient des contacts avec les libéraux blancs d'Afrique du Sud, dont il attend qu'ils agissent pour obtenir, à terme, une suppression du système de l'apartheid. Senghor a aussi élaboré, en 1969, un plan pour ramener la paix en Guinée-Bissau, le voisin du sud, où brûle depuis 1962 une dure guerre d'indépendance qui présente à ses yeux plus d'un danger, et surtout celui de tôrëêr ies nationalistes à s'appuyer sur Moscou. Son plan voudrait amener tant le Portugal que les guérilleros du 11

Parti Africain de l'Indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap Vert (PAIGC) à discuter de la création d'une communauté lusophone, au sein de laquelle les colonies portugaises deviendraient de plus en plus autonomes, puis indépendantes; alors, à cette communauté, pourrait même s'associer le grand Brésil... Les autorités de Lisbonne, engluées dans les tergiversations d'un salazarisme finissant, ne sont pas en état d'envisager une telle perspective, mais Senghor pense avoir trouvé sur le terrain même un interlocuteur: le général de Spinola, gouverneur et commandant en chef de la Guinée-Bissau; celui-ci est aussi d'avis que, par son immobilisme, le Portugal court à la catastrophe dans ses colonies - peut-être même à une défaite militaire face au PAIGC- et qu'il faut rechercher une solution politique. Le chef des nationalistes, Amilcar Cabral, n'est pas très chaud, car il sait que le général de Spinola ne prête attention au plan sénégalais que dans l'espoir qu'il pourra l'aider à appliquer son propre programme, jusqu'ici repoussé par Lisbonne: associer symboliquement au pouvoir, à Bissau, quelques chefs traditionnels à sa solde, pour éliminer l'influence du PAIGC et empêcher toute indépendance réelle du pays. Cabral estime néanmoins qu'il peut se permettre d'entrer dans le jeu du Sénégal avec lequel il lui faut garder de bonnes relations -, dans la mesure où il est sûr que le vieux régime portugais ne voudra jamais entendre parler de la moindre évolution de son système colonial. Senghor continue donc à préparer le terrain pour des entretiens directs avec De Spinola, qu'il rencontrera secrètement en 1972 au Cap-Skirring, petite localité balnéaire de l'extrême-sud du Sénégal. Si Dakar se montre à ce point concerné par ce qui se passe en Guinée-Bissau, c'est notamment parce que les nationalistes de ce pays - qu'il n'autorise d'ailleurs pas (jusqu'en 1973) à faire transiter de l'armement, par peur de l'irrédentisme casamançais - sont surtout aidés, au sud, par un régime révolutionnaire avec lequel il est en très mauvais termes: celui de la Guinée (Conakry). L'inimitié entre eux n'est pas jeune, mais elle s'est accentuée depuis un an ; en novembre 1970, une flotte coloniale portugaise a tenté, avec l'aide d'opposants guinéens, de renverser le régime de Sékou Touré. L'invasion repoussée, après de 12

sanglantes escarmouches, de grands procès se sont tenus à Conakry. Des exécutions ont eu lieu et beaucoup de comploteurs en fuite ont été condamnés par contumace. La Guinée accuse depuis, dans des émissions radiophoniques virulentes, le Sénégal et la Côte d'Ivoire de leur avoir donné asile et de se refuser à les livrer. Cette tension commune avec Conakry va permettre à Dakar de se rapprocher d'Abidjan, qui ne lui avait pas encore pardonné son « lâchage» lors du congrès constitutif du RDA de 1946. La reprise est déjà bien amorcée et elle se concrétisera par une longue visite officielle de Senghor en Côte d'Ivoire, du 7 au 16 décembre 1971. L'axe d'amitié ainsi établi entre les deux grands de l'Afrique de l'Ouest francophone donne assez de poids au Sénégal pour qu'il estime le moment venu de faire sauter le blocage ,que Conakry impose à ses projets de construction régionale. Depuis plusieurs années, la Guinée boude l'Organisation des états riverains du fleuve Sénégal (OERS), dont elle est membre, et la paralyse. Fin octobre 1971, Senghor fait part aux deux autres états membres de l'organisation, le Mali et la Mauritanie, de la démission du Sénégal. Elle sera rendue publique le 29 novembre, après que la Guinée se sera encore signalée par son absence à une réunion interministérielle tenue à Nouakchott. L'OERS doit donc se décider à disparaître et, le 11 mars 1972, une Organisation de mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS)verra le jour à sa place, sans participation de la Guinée. Sa théorie de construction de l'unité africaine par « cercles concentriques» ayant maintenant, dans sa propre région, une bonne base de départ, Senghor peut voir venir la mise en place - qui interviendra le 3 juin 1972 - de la Communauté économique de l'Afrique de L'Ouest (CEAO) ; rassemblant tous les états de la défunte AOFrestés membres de la zone franc (8), sauf le Bénin - qui rejoindra plus tard cette communauté - et le Togo (9), la CEAO, créée le 21 mai 1970, veut instaurer une «zone d'échanges organisés », pourvue de mécanismes compensateurs destinés à atténuer les inégalités entre les divers pays. Mais, surtout, elle doit "leur donner de la cohésion et de la force dans la perspective de la prochaine création d'une communauté régionale plus vaste, qui englobera le puissant Nigeria anglophone (10). 13

Senghor, qui s'est vu préférer en 1971 le Mauritanien Moctar Ould Daddah comme président de l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine), compte bien être élu à ce poste en 1972. Il a fait en 1971 un certain nombre de visites et voyages dans des pays africains et il a été désigné, par les dix membres d'une commission de l'OUA, pour présider un comité de quatre «Sages» chargé de contribuer à l'avènement de la paix entre Israël et l'Egypte; l'organisation continentale s'estime tenue de faire cet effort, l'Egypte étant l'un de ses membres. Si le Sénégal a été choisi comme président des Sages, c'est parce qu'il entretient d'aussi bonnes relations avec les Arabes qu'avec Tel Aviv. Senghor, fort de sa diplomatie multi-directionnelle, fait également confiance à ses talents de médiateur; il croit donc sincèrement à son succès. Le comité des Sages, qui comprend aussi les présidents Ahidjo du Cameroun, Gowon du Nigeria et Mobutu du Zaïre, effectue une première mission à Tel Aviv et au Caire les 2 et 5 novembre 1971. Il lui faut reprendre la route du Proche-Orient le 22 novembre, cette fois avec les seuls présidents Senghor et Gowon, et des représentants des deux autres. Le tout se solde par un échec; le ministre israélien de.s Affaires étrangères, Abba Eban, a pourtant été sur le point, à la suite de la démarche des Sages, de déclarer devant l'Assemblée générale de l'ONU que son pays était prêt à se retirer des territoires occupés en 1967, moyennant quelques rectifications de frontière dans les deux sens; las !, son Premier ministre Golda Meir l'en a empêché au tout dernier moment. Israël a sans doute ses raisons pour se montrer aussi intraitable, et Washington doit les partager; mais les Sages, n'en considèrent pas moins qu'on aurait pu les traiter avec davantage d'égards. Il n'échappe certainement pas à Senghor, fin connaisseur du milieu international, qu'un véritable boycott a marqué, de bout en bout, la mission de l'OUA, considérée par la presse comme un « non-événement» ; tout s'est en fait passé comme si les « Grands» avaient vu dans les

Sages de modernes

«

rois mages», admis à porter leur

offrande, mais pas à bousculer le délicat jeu moyenoriental (11). Rois mages, rois nègres... Les pays développés ne semblent guère évoluer dans leur manière d'apprécier les 14

dirigeants africains... Senghor, qui avait précisément réuni en avril à Dakar un colloque sur la Négritude, doit penser qu'elle est plus que jamais de saison. Depuis longtemps, déjà, certains de ses opposants ne se gênent pas pour affirmer que les distinctions qu'il se voit décerner de par le monde, comme hommage mérité à sa vaste culture, ne servent en fin de compte qu'à lui faire jouer le rôle ingrat

de « nègre de service» dans la mascarade montée par les
pays riches pour tenter de camoufler leur racisme. A partir de ce moment, en tout cas, on constate un net durcissement des positions de Senghor face aux Grands, qui ont saboté sa mission au Proche-Orient. D'autant que, pour comble, il n'est pas élu président de l'OUA en 1972 : l'organisation a préféré que Hassan II succède au Mauritanien Moctar Ould Daddah, cette passation de titre offrant la possibilité au souverain marocain de reconnaître de facto la souveraineté de la Mauritanie, que son pays avait jusque-là continué de revendiquer comme partie intégrante du Maroc. La détente ainsi créée dans la région arrange assez Senghor, qui n'avait pas envie de voir le Maroc s'étendre jusqu'aux rives du Sénégal, mais cette occasion, manquée, de devenir le président de l'organisation continentale ne se représentera plus pour lui (12). La visite qu'il devait faire à Moscou en 1972 est d'abord reportée au mois de juin de l'année suivante, puis annulée, parce qu'il n'a pas reçu l'assurance qu'il aurait des

entretiens avec Brejnev. D'ailleurs, dès avri11973, il refuse de signer un accord de pêche avec l'URSS, qu'il a déjà
souvent accusée d'utiliser sa flotte chalutière pour piller les ressources halieutiques africaines et se livrer à l'espionnage. Les relations soviéto-sénégalaises resteront mauvaises; Dakar n'appréciera ni l'influence exercée par l'URSS en Ethiopie, ni la présence cubaine en Angola à partir de 1976, pas plus que les interventions libyennes sur le continent et la guerre lancée par le Polisario contre le Maroc et la Mauritanie, qui se sont partagé le Sahara occidental sitôt sa décolonisation par l'Espagne postfranquiste en 1975 (13). Entre Pékin et Dakar, le climat est au contraire au beau fixe et Senghor fait une visite officielle en Chine Populaire en 1974. C'est, de toute évidence, surtout aux USA et à leurs alliés que Senghor attribue les déboires de sa mission au 15

Proche-Orient. Avec Washington, les relations du Sénégal restent ce qu'elles étaient, médiocres. Avec Israël, elles se détériorent. Dès février 1973, un bureau d'El Fatah (qui deviendra celui de l'oLP) s'ouvre à Dakar, dans le même temps que de nouvelles ambassades arabes (il y en avait déjà une dizaine) s'y installent; après la guerre du Kippour de fin 1973, ces relations sont carrément rompues. En 1975, le Sénégal vote la résolution de l'Assemblée générale de l'oNu condamnant le sionisme, ce qui le fait placer sur la
« liste noire» dressée par les Etats-Unis.

Il faudra attendre la guerre d'Angola pour que Washington et Dakar se rapprochent. Seul de toute l'Afrique, le Sénégal refuse d'avoir des relations avec Luanda après la victoire du MPLA marxiste sur ses deux rivaux, le FNLAet l'UNITA. Senghor va même plus loin en autorisant un représentant de l'UNITA à s'installer de façon non officielle à Dakar pour y mener des activités de propagande. Ces bons rapports avec les USA s'accentuent encore quand Dakar sert d'escale aux avions-cargos américains qui vont aider Mobutu à repousser, en 1977, une attaque, venue d'Angola, d'opposants à son régime. Lors de l'opération « Shaba II », qui aide Mobutu dans les mêmes circonstances l'année suivante, le Sénégal envoie d'ailleurs lui-même un contingent au Zaïre. L'évolution de la situation sur le continent, qui est devenu le théâtre d'une forte lutte d'influence entre les « modérés» et les «progressistes» - ces derniers se voyant renforcés par l'arrivée sur la scène des pays lusophones -, et l'anti-soviétisme de plus en plus marqué de Senghor ne peuvent qu'amener le Sénégal, même si cela lui coûte parfois, à devenir un «allié objectif» de l'Occident. D'ailleurs, les USA eux-mêmes n'ont-ils pas établi des relations avec Pékin? C'en est bien fini, par la force des choses, de la diplomatie originale et «non-

suiviste

»

de Senghor.

Le «chant du cygne» de cette politique aura été l'organisation très réussie, le 17 mai 1974, d'une rencontre à Dakar entre le ministre des Affaires étrangères nommé après le coup d'état portugais, Mario Soares, et le secrétaire général du PAIGC, Aristides Pereira (14). Cette réunion de prise de contact, que le président guinéen Sékou Touré avait tenté d'empêcher par dépit, va donner 16

le coup d'envoi à toute la décolonisation portugaise et un certain prestige au Sénégal Malgré l'absence de relations diplomatiques (rompues par Dakar en 1961) entre le Sénégal et le Portugal, Senghor fera d'ailleurs quelques jours plus tard à l'aéroport de Lisbonne une discrète escale, pour y discuter avec son ami le général de Spinola, devenu président de la République, du délicat dossier de la décolonisation des possessions africaines du vieil empire portugais. Rencontre intéressante, mais qui se révèlera inutile: ce dossier, échappant au général, sera traité d'une toute autre manière par les capitaines auteurs du coup d'état, et l'avènement des régimes marxistes de l'Angola et du Mozambique indépendants navrera profondément le modéré Senghor. Fin 1977 le Sénégal, qui avait pu obtenir de la France en 1974 une révision de leurs accords de coopération, pour répondre aux aspirations nationalistes de son opinion, en est à accepter avec satisfaction l'installation, à la base militaire de Ouakam, proche de la capitale, de six chasseurs-bombardiers Jaguar français et de leur escorte de ravitailleurs, chargés de la défense du territoire mauritanien ; cette force aérienne restera par la suite en place, malgré le retrait de Nouakchott du conflit saharien, en 1979, et même après sa décision, en 1984, de reconnaître la république proclamée par le Polisario. La France et les Etats-Unis ont aussi amené le Sénégal

-

et la Côte d'Ivoire -

à se réconcilier avec la Guinée

(Conakry), lasse de son isolement; ces deux occidentaux, dans leur souci de stabiliser le bloc africain « modéré », voulaient permettre à Conakry d'accentuer son progressif éloignement de Moscou. Senghor et Houphouët-Boigny, qui avaient régulièrement été vilipendiés par RadioConakry, au point qu'ils avaient rompu le 18 septembre 1973 les relations de leurs pays avec la Guinée, ont donc fait la paix avec Sékou Touré au cours d'une conférence tenue à Monrovia (Liberia) les 18 et 19 mars 1978. La stabilisation du bloc ouest-africain sous l'aile occidentale avait déjà été amorcée en 1977, par la conclusion d'accords de défense liant entre eux les pays de la CEAO (plus le Togo). Régulièrement frustré dans sa diplomatie, Senghor en vient à développer ce que d'aucuns, parmi ses censeurs 17

sénégalais, qualifient de complexe de «médiation rentrée ». Il s'obstine à chercher des solutions à plusieurs conflits continentaux: entre les tendances angolaises, all Sahara occidental, dans le différend entre le Mali et la Haute- Volta, dans celui qui fait suite à la décolonisation des Comores par la France, à propos de Mayotte; il échoue avec constance car il est généralement connu pour pencher en faveur d'une des parties en cause. Mais s'il est un point où Senghor reste très écouté sur le continent, et qui procède d'ailleurs toujours de sa vieille

rancœur contre les « maîtres du monde », c'est celui de sa dénonciation de la « détérioration des termes de l'échange ». Il ne se lasse pas d'affirmer que seuls de bons accords de commerce sauraient mettre un terme à cette détérioration, responsable de la dangereuse instabilité politique des états pauvres. Assimilant encore cette incompréhension des plus riches face aux besoins des moins favorisés à l'habituel mépris culturel, Senghor se voit conforté dans son idée que, pour obtenir un rééquilibrage réel et durable des échanges internationaux, il est plus urgent de parvenir à un «nouvel ordre culturel» qu'au fameux «nouvel ordre économique» mondial. A son parti, le PS (15), qu'il voudrait voir construire un socialisme africain à finalité humaine, Senghor a donc fait adopter le principe de la primauté du culturel sur l'économique. L'appareil du PS a applaudi, ainsi qu'à chacune de ses initiatives, mais, comme à l'accoutumée, il ne s'est pas senti tenu de mettre ce principe en application. Et l'on peut signaler, là, l'un des grands échecs de Senghor: il n'est pas parvenu à faire de sa formation politique un véritable parti, dynamique, vivant, créateur. Lorsqu'il l'avait fondée en 1948, par scission d'avec la SFIo-Sénégal de Lamine Gueye, trop imprégnée pour son goût de «laminisme », il n'avait pas été suivi par des militants, individuellement séduits par l'intérêt de ses idées politiques, mais, drainant chacun sa troupe de supporteurs, par des chefs de clans, grands notables de la brousse essentiellement lassés du népotisme de Gueye et de l'omnipotence des anciennes Quatre Communes. Ces clans, qui ont perduré, n'ont cessé de constituer la plaie du PS ; il n'était pas rare, en période d'élections, de voir se 18

battre, parfois littéralement au couteau, les clientèles de ces notables, pour que leur candidat soit inscrit, plutôt qu'un autre membre du parti, sur la liste des députés. Quand s'éveillait-il, d'ailleurs, le ps, en dehors de ces préparatifs électoraux? En cas de difficultés graves, d'arbitrages délicats, c'était toujours Senghor qui devait trancher. Et la politique du pays, qui la définissait, sinon lui? Ainsi, faute d'avoir pu donner une vraie vie à son parti, Senghor n'avait finalement réussi qu'à remplacer le laminisme par un autre pouvoir personnel; le PS, où s'est toujours imposée, comme contrepoids aux remous des luttes de clans, une forte centralisation, n'a jamais su être

autre chose que « le parti du Président ».
L'assoupissement du vieux parti avait atteint son summum après 1966 quand, tous les autres partis ayant disparu, il était resté seul sur la scène. Pour le réveiller, couper l'herbe sous le pied à toute forme sournoise d'opposition non déclarée (16), et aussi parce qu'il veut que le Sénégal entre dans l'Internationale Socialiste (IS) laquelle exige de ses membres qu'ils pratiquent le pluripartisme à l'occidentale -, Senghor se met en 1974 à organiser une nouvelle vie politique de son pays. Légalement, rien n'est plus facile: la Constitution n'autorise-t-elle pas l'existence d'un multipartisme sans la moindre limitation? Mais, justement, cette absence de bornes gêne Senghor, qui ne craint rien tant que les risques d'arbitrage militaire que pourrait susciter un climat d'anarchie; dans le même temps qu'il redonne vie au multipartisme, il va exercer son esprit de méthode à limiter et strictement codifier les activités partisanes. Il décide ainsi qu'il n'existera qu'un nombre bien défini de formations politiques et, pour les empêcher de se ressembler, d'être de simples groupements de clientèles, pour les contraindre à adopter des projets clairs, il leur impose de choisir entre des options idéologiques précises et distinctes. A chaque parti la sienne, et défense d'en changer sous peine d'interdiction immédiate! La mise en place de ce multipartisme limité ne se fait évidemment pas en un jour. Tout d'abord, le 8 août 1974, Senghor autorise l'existence du Parti Démocratique Sénégalais (PDS). Cela suscite déjà une grosse émotion dans le ps: un nouveau parti, cela veut dire un partage des 19

mandats électifs. Pour les responsables du parti au pouvoir, c'est un réveil en fanfare! ; furieux, ils agonissent la nouvelle formation, qui se trouve ainsi essuyer les plâtres du multipartisme. MC Abdoulaye Wade (17), le leader du PDS,veut en faire un parti de ~~ contribution ». « Soppi » (changement), crient ses supporteurs ; le mot résume bien le programme du PDSnaissant. L'idée de Wade, alors qu'on parle déjà d'une possible démission de Senghor, c'est qu'un parti neuf, capable de relayer le vieux PSusé par le pouvoir, doit se déclarer prêt à monter aux affaires. Il sait bien que le dauphin de Senghor sera choisi soit dans le PS, soit dans son environnement immédiat, et il n'entend donc pas que le PDS, lui-même non-marxiste et d'ailleurs composé en bonne partie de transfuges du PS, se différencie trop de la tendance au pouvoir. Il voudrait, en somme, voir le PDS représenter une relève possible que ne désavoueraient ni la coopération internationale ni les forces traditionnelles du pays. Mais la« contribution» de Wade n'entre pas dans les plans de Senghor: que le PDSjoue plutôt son rôle, qui est de constituer l'opposition! Pour le second rôle, c'est une opposition marxiste qui est pressentie. Les troubles organisés par des militants d'extrême-gauche au cours des dernières années ont montré que cette frange de l'opinion n'avait aucune possibilité de s'exprimer ailleurs que dans la rue (18), ce qui risque à la longue de s'avérer dangereux. Majhemout Diop (19) ne ferait-il pas l'affaire pour créer, comme il l'avait déjà fait en 1957, un parti marxiste? N'est-il pas las de son long exil? Il l'est, en effet, et veut rentrer au pays, y ouvrir une pharmacie. Qu'on l'amnistie, qu'on homologue, à titre exceptionnel, son diplôme obtenu à l'Est, et le tour sera joué! Malgré le peu d'empressement que met Diop, une fois installé au milieu de ses bocaux, à entrer dans le jeu senghorien, le Parti Africain de l'Indépendance (PAl), nouvelle manière, finit par naître le 14 août 1976. Profitant de cette modeste ouverture politique, un Rassemblement National Démocratique (RND), fondé le 3 février 1976 sous la houlette du professeur Cheikh Anta Diop (20), tente de se faire reconnaître. Vaste éventail d'idées que celui déployé par ce front: allant du marxisme à l'Islam soufi, il doit, pour s'implanter, ne mécontenter personne, et surtout pas les notables. Mais, justement, la 20

vocation du RND à fonder une sorte de «démocratie nationale» inquiète les organisateurs du jeu politique très particulier qui s'instaure au Sénégal. Fort heureusement pour eux, ce rassemblement ne peut, par définition, opter pour aucune étiquette politique précise. C'est alors que le pouvoir clarifie son jeu en lançant sa première loi sur les courants obligatoires, qui ne prévoit que les voies socialiste, libérale, marxiste (21). C'est, bien évidemment, le PS qui obtient le courant socialiste, contraignant ainsi le PDSà se déclarer « libéral »,

alors qu'il penchait pour le « social-travaillisme ». Quant
au PAl, il accepte l'étiquette marxiste-léniniste, bien que celle de « socialiste-scientifique» ait mieux convenu à son souci de ne pas effaroucher les croyants. Le RND, qui insiste pour être reconnu, estimant qu'il a déposé sa demande avant le PAl, refuse catégoriquement de se voir forcé à prendre l'option marxiste. Il est donc tout bonnement déclaré « hors-jeu» : il réagira intelligemment à son exclusion de la vie politique officielle en se comportant comme s'il avait reçu son autorisation de fonctionner et en lançant, pour les suivantes élections, une campagne d'abstentionnisme. Mais Senghor a atteint son but essentiel: le 26 novembre 1976 le Sénégal est admis au sein de l'Is. Dans son dossier d'admission: le multipartisme, certes, mais aussi la création des communautés rurales, la prise de participation (par rachat) dans un certain nombre d'entreprises (huileries, phosphates, eaux, électricité...), l'éventail réduit (de 1 à 7) des salaires et, pour couronner le tout, une amnistie de tous les délits politiques, intervenue le 4 avril 1976 (22). Avec, pour appuyer ce dossier, François Mitterrand, alors Premier secrétaire du PS français, qui avait justement visité le Sénégal en 1975, l'admission du Sénégal n'a pas fait un pli! (23). L'expérience du multipartisme limité se poursuit donc à trois, jusqu'à l'adoption de la loi constitutionnelle du 28 décembre 1978, qui porte à quatre le nombre des partis et des courants autorisés. Evènement insolite en Afrique, où les dirigeants les plus rétrogrades tiennent à passer pour progressistes, le Sénégal a vu s'avancer un candidat pour former un parti conservateur, le Mouvement Républicain Sénégalais (MRS). Son fondateur, l'avocat Boubakar 21

Gueye, qui a été l'un des piliers du parti de Lamine Gueye avant sa fusion avec celui de Senghor, charge même volontiers son rôle en affirmant qu'à l'inverse de maints de ses anciens amis du ps, propriétaires d'immeubles et de taxis, qui se disent socialistes, il n'a quant à lui aucun complexe à reconnaître qu'il se classe parmi les bourgeois conservateurs (24). La défense de la propriété, celle des droits du père de famille figurent d'ailleurs en bonne place dans le programme du MRS. Il Y a dans cette attitude un indéniable parfum de provocation, mais pour Senghor l'occasion est trop belle de

mettre une touche finale

-

combien originale! -

à son

œuvre; jamais il n'aurait osé rêver d'une telle occasion de donner du Sénégal une reluisante image de démocratie. Il fait donc le sourd, qualifiant même le vieil avocat d'homme « courageux» ; le MRS est reconnu le 7 février 1979, et officiellement déclaré de tendance conservatrice. Né de l'ingéniosité du président sénégalais, de sa volonté de tout organiser de façon rigoureuse, ce pluripartisme ne parvient malheureusement pas à réveiller le vieux ps, même s'il inquiète suffisamment certains de ses dignitaires, les plus vulnérables, pour qu'ils travaillent, dès les élections de 1978, à faire grincer la machine politique. La fraude la plus courante - et la moins constatable est évidemment l'intimidation, pour les caciques du parti au pouvoir. Qu'un notable aille lorgner, en passant, au bureau de vote, cela suffit pour que nul n'ose plus se servir de l'unique isoloir, dont l'usage (lacune de la législation) n'est nullement obligatoire. Les électeurs, sachant très bien avec qui il faudra être en bons termes, quand viendra le temps des distributions d'aide alimentaire, n'ont pas envie de passer pour des mauvaises têtes, des opposants; et, quelle que puisse être leur opinion, ils votent alors

ostensiblement « PS ».
Résultat des diverses manipulations électorales: le PDS obtient moins de 20 sièges (18 élus) sur 100, comme on s'y attendait pratiquement avant même les élections, le 19c inscrit sur sa liste présentant le défaut majeur d'être un bruyant transfuge casamançais du PS ; quant au PAl, il n'en a aucun. La seule opposition qui sorte renforcée de l'épreuve est 22

clandestine: le RND affirme représenter tous les abstentionnistes (25) et le régime n'est pas en mesure de prouver, chiffres à l'appui, que ce n'est pas vrai. Ce parti, qui n'existe officiellement pas, on n'entend parler que de lui! Déjà, le 16 septembre 1977, plusieurs centaines d'intellectuels sénégalais avaient signé une pétition, publiée dans le quotidien français Le Monde, pour plaider sa cause en réclamant l'instauration d'un multipartisme sans restriction. Sans parler des « bavures» électorales dues aux barons du PS, le système senghorien, dans sa volonté de réglementer de manière rigide la vie partisane, présente en effet deux gros inconvénients: celui de laisser hors du jeu politique des forces dont la puissance ne peut pas être réellement estimée, et celui de heurter inutilement les convictions d'intéressantes individualités, hostiles par principe à une telle imposition. Ce, alors que les problèmes nationaux sont devenus aigus au point qu'ils requerraient une participation sincère des divers courants de pensée à la recherche des solutions susceptibles d'entraîner un large consensus populaire. La crise mondiale et la sécheresse ont mis en évidence, en regard des acquis du pouvoir (institutions, infrastructures...), des défauts qui jusque-là n'apparaissaient qu'en filigrane: insuffisance et inégalité de la couverture administrative du territoire, mauvais recouvrement des impôts, carence notoire des Douanes face aux activités nombreuses des fraudeurs. Il y a surtout qu'en cette ambiance, qui sent

sa fin de règne, les courtisans se montrent pressés de « faire
leur pelote» et que la corruption s'aggrave. L'intendance, domaine qui était laissé au Premier ministre, s'avère être le problème politique le plus important: la population, déjà fortement touchée par la sécheresse, commence à souffrir des mesures qu'a imposées le Fonds Monétaire International en contrepartie de son aide financière. A ce stade de dégradation de la situation, une intervention chirurgicale préventive s'impose à Senghor pour sauver son régime socialiste démocratique modéré, avant qu'il soit trop affaibli. Il opte pour l'opération la moins dangereuse, celle qui permet de conserver ce qu'il a

construit: le « changement dans la continuité », sous la
direction du dauphin qu'il s'est lui-même choisi: Abdou 23

Diouf. L'« Intendant» prend donc le pouvoir et la réforme de 1'« intendance» la première place dans la longue liste des défis que devra tenter de relever le Sénégal. ~

(1) Locution latine (En changeant ce qui doit être changé), que le Petit Larousse Illustré traduit par: En faisant les changements nécessaires. (2) «Je m'en vais à la fin de l'année », avait confié SENGHOR à un correspondant de presse étranger, Le Monde, 1.12.1980, information corroborée le 4.12 par le journal Le Soleil de Dakar. (3) Codes pénal, des obligations civiles, des obligations commerciales, des obligations administratives, du Travail, de la Famille. (4) Cette exécution aliénera à SENGHORla sympathie de personnalités qui avaient demandé la grâce de Lô et qui jugeaient que le chef de l'Etat sénégalais n'avait nul besoin de cette affaire à la BASTIEN-THIRY (auteur - exécuté - d'un attentat contre DE GAULLE) pour asseoir son autorité. Certains estimeront même que Lô n'a été que le malheureux jouet d'une machination montée par des activistes pour aider au renforcement du pouvoir présidentiel. (5) BÉJART est le fils de GASTONBERGER, philosophe, inventeur de la « prospective », qui était un mulâtre de Saint-Louis. (6) L'école du Lion, qui sera rebaptisée le 24.04.1985 «école Mariama Bâ », cessera en même temps d'être réservée aux seuls enfants de titulaires de l'ordre du Lion. Le Musée dynamique sera rendu à partir du 5.04.1985 à sa vocation initiale de salon d'arts plastiques, tandis que Mudra-Afrique tombera en désuétude. Quant à la manufacture de Thiès, elle n'achètera plus, faute de moyens, de cartons inédits entre 1981 et 1986. (7) Préface de « SENGHOR » (Seghers), de MILCENT-SORDET. (8) La Mauritanie, qui quittera la zone franc le 19.05.1973, tout en maintenant une bonne convertibilité de sa monnaie, restera dans la CEAO. (9) Le Togo, en tant que territoire sous mandat, n'appartenait pas à l'AOF mais fait partie de la zone franc. (10) Cette communauté économique des états de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) sera créée le 29.05.1975. Après l'indépendance du Cap Vert, le 5.07.1975, et son adhésion à la CEDEAO, celle-ci comprendra seize pays: francophones, anglophones et lusophones. (11) D'autant que les Sages avaient essayé d'élargir leur mission (paix entre Egypte et Israël) en s'efforçant de faciliter un règlement général du contentieux entre Tel Aviv et les Arabes. (12) Il sera seulement président provisoire après l'assassinat de TOLBERT, en 1980. (13) La Libye et le Polisario, sans être inféodés à Moscou, sont considérés par SENGHOR, à cause des actions qu'ils mènent, comme des « alliés objectifs » de l'URSS.
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