LE SIÈCLE DE SENGHOR

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Au tournant du millénaire, cet ouvrage collectif rend hommage à Léopold Sedar Senghor, chantre de la négritude, théoricien du métissage culturel et de la civilisation de l'Universel. Parcours exaltant d'un personnage pour qui la Poésie est tableau de la pensée, où la pensée est ciselée dans la Poésie, où la culture politique prend assise sur la primauté de la politique de la culture.
Une exploration de l'univers de Senghor à travers la réception de son œuvre poétique et critique. Conduite avec une sérénité éloignée des passions des années soixante-dix qui sonne comme un acte de gratitude à ce pionnier d'une carrure d'exception.
Publié le : dimanche 1 juillet 2001
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EAN13 : 9782296244733
Nombre de pages : 260
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LE SIÈCLE SENGHOR

2001 ISBN: 2-7475-1071-9

@ L'Harmattan,

Sous la direction de

André-Patient BOKIBA

LE SIÈCLE SENGHOR
Publication du Département de Littératures et Civilisations Africaines de l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville, Congo.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Autres ouvrages publiés par le Département de Littératures et Civilisations Africaines de l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville (République du Congo)
1. L'Enseignement de littératures africaines à l'université, Brazzaville, Série «Colloques de le Faculté des Lettres et des Sciences humaines », 1981. 2. Jean Malonga, écrivain congolais 1907-1985, Paris, Éditions L'Harmattan, 1994 (sous la coordination de Mukala KadimaNzuji). 3. Tchicaya U Tam 'Si, écrivain de l'altérité, numéro spécial de L'Afrique littéraire, Paris, n° 98, 1995. 4. Sony Labou Tansi ou la quête du sens (sous la direction de Mukala Kadima-Nzuji, Abel Kouvouama et Paul Kibangou), Paris, Éditions L'Harmattan, 1997. 5. Sylvain Bemba, l'Écrivain, le Journaliste, le Musicien (sous la direction de Mukala Kadima-Nzuji et André-Patient Bokiba), Paris, Éditions L'Harmattan, 1997.

Couverture:

Teddy Lokoka

INTROD"UCTION

DE JOAL À VERSON : PÈLERINAGE AUPRÈS D'UN ENFANT DU SIÈCLE
André-Patient Bokiba Dans la segmentation du temps que l'homme s'est donnée pour la gestion de son destin et de ses desseins, l'an 2000 a la singularité d'être la borne simultanée de deux durées aux résonances contrastées et dissemblables, le siècle et le millénaire. Alors que la mémoire collective, en dehors de toute réappropriation et toute recréation culturelles, a du m~J, malgré toutes les stratégies d'enregistrement et de conservatIon du passé, à se représenter les siècles précédents, maints esprits, soucieux sans doute de donner à leur prospection du futur une plus grande amplitude, et comme par une sorte de rêve d'iInmortalité ou de mythe de pérennité, considèrent l'an 2000 davantage comme la veille du troisième millénaire que l'ultime instant du vingtième siècle. Mais si l'on jette un regard sur le vingtième siècle africain, parmi les figures qui auront manifesté leur présence au monde et au siècle, au niveau tant de l'événement que du débat, on ne manquera pas de rencontrer l'éminente stature du Sénégalais Léopold Sédar Senghor. L'exceptionnelle longévité de I'homme lui aura valu de ses contemporains plusieurs hommages auxquels le Départelnent de Littératures et Civilisations africaines de l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville, par ces textes d'universitaires français et africains, veut se j oindre, en revisitant les lieux essentiels de

De Joal à Verson : pèlerinage

auprès d'un enfant du siècle

l'itinéraire de cet enfant de ce siècle. Ce parcours est d'autant plus exaltant que, quel que soit le point par où on l'entame, on rencontre une personnalité à la fois une, indivise et diverse: chez Senghor, la poésie est tableau de la pensée, comme la pensée puise sa fonne la plus forte et la plus fine dans l'expression poétique de même que la culture politique prend assise sur la primauté de la politique de la culture. Trois entrées ont été ici arbitrairement retenues pour l'exploration de l'univers senghorien, la réception de l'œuvre poétique et critique de Senghor, la négritude, sur le double plan de sa vocation historique de sursaut identitaire et de la postérité controversée de son idéologie et divers aspects de la dimension politique de la pensée et de l'action du président-poète. En ouverture à la première série de réflexions, Robert Jouanny entreprend, par une lecture de Poèmes perdus, de remonter aux origines de la création poétique de Senghor: il s'agit là de pièces Inineures au destin ambigu, chargées des stigmates de multiples influences de la poésie occidentale, n1ais porteuses également d'éléments d'une œuvre à construire, et qui s'épanouira à la faveur d'un travail patient opéré sur les ressources de l'in1agination et de la n1usique intérieure. La singularité du parcours de Senghor est qu'il se trouve au carrefour de l'Occident et de l'Afrique. L'homme qui se revendique « ambassadeur du peuple noir» se sent également la vocation d'assumer, en pontifex, dans son écriture poétique cette dualité culturelle qui consiste à concilier l'authenticité de la parole nègre et le génie de la langue française. Daniel Delas analyse les divers procédés de domestication de la langue française, notamment la singulière exploitation de la mélodie et du rythme dans la finalité de transférer en français le génie Sérère, le génie nègre. Dans l'optique de cette esthétique du transfert et sous l'angle de l'écriture poétique, Jean-Baptiste Tati Loutard rappelle la féconde rencontre des poètes surréalistes et des écrivains noirs afticains et antillais et les poètes surréalistes: le combat pour la réhabilitation de l'homme noir croisait opportunément l'idéal du programme de la libération totale de I'homme des surréalistes, par ailleurs séduits Hors de cette perspective comparative, Antoin~ Yila explore la 8

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poétique de Senghor. L'auteur rappelle que la poétique constitue une épistélnè, un discours qui se déploie sur un discours, un discours dans le discours: une sympathie et une empathie esthétique. Tels semblent l'œuvre de Senghor ainsi que le monde et la femme, entités majeures qui la fondent et qu'elle fonde autant que Dieu détermine toute existence. La co-naissance est de ce fait la reconnaissance que tout procède de tout; tout va à tout et qu'un lien infrangible unit tous les êtres. Pour le poète, le monde est davantage un livre ardent, ouvert; et la femme, un texte ardent, exquis, deux hypostases qui justifient sa propre présence au monde. Mais ce sont précisément l'Afrique et la femme noires hypostasiées ; la France, l'Europe et l'Amérique inculpées, mais sin1ultanément absoutes qu'il convoque, comme pour valider toute la création. La lyrique senghorienne de l'existence apparaît ainsi comn1e une négation de la négaticn. Sur le plan de la thématique, le personnage de la femme occupe dans la création de Léopold Sédar Senghor une place centrale.
Mais qu'elle soit noire

- servante,

mère, amante

- ou

blanche,

qu'elle soit la terre-Afrique, Alpha-Noël Malonga trouve dans la représentation spécifique du corps féminin l'expression de la vie dans toute sa positivité. La femme ainsi est un tremplin d'où Senghor exalte son africanité et son universalisme. L'exceptionnelle envergure de l'œuvre de Senghor se mesure à son écho auprès du public lettré africain. Un exemple de cette puissante séduction nous est donné par l'analyse que fait Alphonse Mbuyamba Kankolongo de la réception de l'œuvre du poète sénégalais au Congo-Kinshasa. Cet intérêt qui traverse plusieurs générations de lecteurs congolais depuis l'indépendance, installe en définitive Senghor dans le statut de classique n1ajeur de l'écriture africaine. Le poète Senghor est un grand lecteur. Cet intérêt à la création des autres écrivains se mesure à l'abondante écriture préfacielle qu'il leur consacre. Mais dans l'examen que je consacre à quelques préfaces éditées dans Liberté 1 : Négritude et humanisme, je me propose de montrer que dans sa lecture des autres, c'est Senghor lui-même et la négritude qui, par une sorte d'annexionnisme, se découvrent. 9

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Le centre de la création et de la pensée de Senghor demeure l'idée de la négritude qui fait l'objet de diverses approches dans la deuxième série des textes de cet ouvrage. La dimension historique de la négritude ne se limite pas à la hardiesse avec laquelle ses promoteurs ont affirmé leur condition de nègre; elle se prolonge à travers le débat passionné que plus qu'aucune, cette doctrine aura alimenté sur la scène du discours africain. En termes de définitions, ce n'est dans une recension théorique sur les avatars de cette doctrine, mais dans la substance même du poème « Fen1111eoire» que Kashala Mwepu Kashadidi, n illustrant ainsi l'intime congruence entre la pensée et la poétique, trouve l'originalité de la négritude senghorienne et des mythes de la création de l'auteur. En ce qui concerne les débats, Nyembwe Tshikumambila explique ainsi l'hostilité à la négritude senghorienne par une certaine inadvertance aux particularités du style senghorien, notamment à l'expression foncièrement poétique du discours philosophique ou politique de l'auteur: à prendre ses formules à la lettre, certains critiques outrepassent souvent la portée de la pensée de l'auteur. En définitive, c'est chez les Négroaméricains, les Anglophones et à travers une sorte de conflit de générations que Nyen1bwe Tshikun1ambila situe la résistance à la négritude de Senghor. Au sujet des écrivains anglophones, une longue réflexion de Ben1ard Nganga démonte certains stéréotypes fondés sur la bipartition idéologique de l'Afrique en négritude et African personality, produits de politiques coloniales française et anglaise radicalement différentes. L'auteur rappelle que détracteurs et partisans de la négritude se recrutent tant panni les Francophones que chez les écrivains anglophones et que les liens entre Africains sont si profonds que, au-delà des différences du vécu colonial et des langues héritées par l' ancien colonisateur, ils ont fondamentalement une communauté de destin. À propos de ce destin du Négro-africain, l'Abbé François Wambat, dans un texte bref, se demande avec désabusement, à la lumière des leçons de la Genèse (1, 26) et de la parabole des talents racontée par Matthieu (25, 14-20), si la fonnule de Senghor, « L'émotion est nègre, con1n1ela raison hellène », ne garde pas 10

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toute sa pertinence, le mot émotion ayant, du reste, chez le poète sénégalais, une charge trop noble inadaptée aux bestialités de l'actualité. La dernière série de textes examine la dimension politique de la pensée et de l'action, singulièrement la notion d'humanisme de l'universel. C'est par le tnlchement particulier de la vision que Senghor a de la langue française et des langues négro-africaines, la première dominée par l'esprit discursif, logique, les autres 111arquées l'esprit intuitif, émotionnel, que Paul Nzete explique par C0111111entpoète et penseur sénégalais en vient à proposer, pour le les anciennes colonies françaises d'Afrique, le métissage culturel et le bilinguisme franco-africain. Toutes choses qui font de lui un grand francophile. Senghor met au centre de ses préoccupations morales l'homme qui est partout le 111ê111e quelle que soit la couleur de son épiderme. Richard-Gérard Ga111boureconnaît ainsi que c'est par là que sa pensée rejoint La Métaphysique des mœurs du philosophe allemand Em111anuel ant. K Sous la symbolique de l'arc-en-ciel, Bertin Makolo Muswaswa perçoit 1'humanisme de l'universel dans l' œuvre poétique du catholique Senghor comme la vision chrétienne de la miséricorde et de la charité qui fonde la filiation divine de tout homme de foi. Cet idéal exprime l'a1110urqui rapproche, rassemble des peuples différents qui, loin de s'appauvrir et s'anéantir 111utuellement, s'enrichissent réciproquement par ces différences mê111es. Il représente enfin sur terre la C01111TIUnion saints dont dépend des l'avène111ent d'un nouvel ordre politique, économique, social et culturel. Dans la n1ê111e erspective, Lecas Atondi-Monmondjo rappelle p que, si Senghor a inventé la négritude et enrichi le concept de la francophonie, pour ce brasseur d'idées, la négritude s'entend C0111me ne participation des Négro-africains à la construction de u la civilisation universelle et la francophonie les engagerait ainsi dans la lTIodernité. C'est le sens de son opinion sur le métissage culturel. Cette raison volontariste du monde Négro-africain à exister C0111me producteur de civilisation ne consacre-t-elle pas l'auteur de Chants d'onlbre comme visionnaire des temps à venir? Il

De Joal à Verson : pèlerinage

auprès d'un enfant du siècle

En conclusion à ce préambule, on peut retenir que ce pèlerinage auprès de l'enfant de loal et du patriarche de Verson, chaque auteur l'a entrepris en suivant l'itinéraire de son tempérament et de son style. Cela explique que, malgré cette perspective pluridisciplinaire, ces textes n'aient nulle prétention à épuiser les apports de l'univers senghorien. Un trait commun domine cependant ce faisceau d'analyses: un certain recul a gommé l'alacrité des querelles et des polémiques des années soixante et soixante-dix. Les textes de cet ouvrage respirent une sérénité qui sonne con1111e n acte de gratitude de chacun à ce pionnier d'une u carrure d'exception. C'est tout le sens qu'il convient de donner à cet hon1mage au chantre de la négritude au théoricien du métissage culturel et de la civilisation de l'universel et à l'homme d'État sénégalais au tournant du siècle et du millénaire1.

1. Dans cet ouvrage, l'édition de référence, en ce qui concerne l' œuvre poétique de Léopold Sédar Senghor, est Œuvre poétique, Paris, Le Seuil, Coll. Points, 1993.

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RÉCEPTION DE L'ŒUVRE POÉTIQUE ET CRITIQUE

AUX SOURCES DU LYRISME DESENGHOR:LESPOÈMESPERDUS
Robert Jouanny
La genèse de toute œuvre demeure pleine de mystères insondables et il convient sans doute de réserver au hasard une part non négligeable: «Les Dieux nous donnent le premier vers, c'est à nous de faire le reste », dit Valéry. L'œuvre poétique senghorienne demeure assez mystérieuse pour que, tout en accordant au travail du poète l'importance que lui-même n'a cessé de revendiquer, nous ayons le droit (le devoir ?) d'être attentifs aux informations, si ambiguës, si secrètes parfois soient-elles, que nous pouvons tirer de I'histoire du texte, de I'histoire du poète, de I'histoire du monde. Même si une telle recherche peut sembler réductrice à certains, l'étude de la genèse du texte ne se confond pas avec la poussiéreuse étude des sources de jadis en honneur, elle doit permettre de mieux comprendre comment un mince filet d'eau s'est transformé en un fleuve majestueux, - je veux dire l'œuvre achevée - ou si l'on préfère une image empruntée à un autre poète, comment s'est opérée la transmutation du plomb vil de la vie quotidienne en or étincelant de la poésie. Le cas de Senghor est particulièrement intéressant, en raison de la situation exceptionnelle de I'homme, au carrefour de l'Afrique et de l'Europe, de la pensée politique, de la réflexion philosophique, de la sensibilité la plus tendre et du militantisme le plus austère.

Réception

de l'œuvre poétique et critique

En s'attachant à découvrir la genèse de son texte, on évitera l'erreur qui consisterait à ne mettre en lumière qu'une des composantes de son inspiration - la composante africaine, par exemple -, ou, ce qui serait encore pire, à ne voir en son œuvre, au mépris de son authenticité et de sa spécificité, qu'un médiocre patchwork d'influences et de lectures diverses. Pour avoir trouvé ses sources, voire parfois des mots et des images, aussi bien dans les traditions orales et I'histoire de l'Afrique que dans la Bible, chez les philosophes allemands ou les poètes français, l' œuvre de Senghor n'en perd pas, pour autant, son irremplaçable saveur propre: elle apporte un superbe exemple de la fécondité de la théorie de l'innutrition chère à Chénierl. Sans doute Senghor lui-même a-t-il facilité cette recherche, au hasard des confidences dont il n'est pas avare. Mon intention n'est pas, ici de revenir sur des faits bien connus. Je me contenterai de rappeler tout ce qu'il doit à l'Afrique traditionnelle, aux interlocuteurs réels - de Marone à TokoWali, aux figures historiques ou mythiques - de la Reine de Saba et du Kaya Magan à Chaka ou aux victimes innocentes de Tiaroye -, tout ce qui, explicitement ou implicitement, témoigne de la présence des traditions, des rites, de la réalité géographique et zoologique de son pays d'origine. Nous ne pouvons davantage passer sous silence tout ce qui, dans l'œuvre, se fonde sur la mise en situation événementielle de l'existence africaine du poète, de son enfance, de ses mTIoursjuvéniles, de ses j oies et de ses peines, des devoirs face à son peuple, dont, plus tard, il prend conscience. L'oeuvre de Senghor est ouvertement autobiographique, offrande lumineuse d'un homme à son pays, de son pays à un poète. Mais, ce postulat admis, on ne saurait oublier (et lui-même ne l'oublie pas) l'importance que prend dans son œuvre poétique l'autre volet de sa vie culturelle et affective, ce que j'appellerai le volet occidental: faut-il évoquer le souvenir de l'étudiant boulimique dévorant le quatrième chant de l' Énéide, du prisonnier
1. Voir à ce sujet notre article «Senghor, lecteur noir d'écrivains blancs », Tracéesfrancophones 1, Paris, L'Hamlattan, 1996.

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Aux sources du lyrisme de Senghor:

les Poèmes perdus

plongé dans la lecture de Platon, ou les nombreux emprunts à la Bible, aux poètes et aux philosophes de l'Occident que l'on peut découvrir, à peine dissimulés, dans tant de poèmes? Faut-il évoquer, outre les amitiés littéraires et politiques et les échos de lointaines idylles, la présence constante, dans la deuxième partie de son œuvre de son épouse et celle du paysage normand qui lui est si poétiquement associée? On ne manquera pas, bien d'autres l'ont fait avant moi, de rappeler tout ce que l'œuvre poétique de Senghor doit au paysage social de la France en 1936, aux leçons de la captivité ou aux découvertes milItantes de l'avant-guerre à l'aprèsguerre, de la civilisation américaine aux exactions du colonialisme et du capitalisme. J'arrêterai cette énumération: on pourrait croire que je considère l'œuvre de Senghor comme une œuvre de circonstance inspirée par les aléas de l'existence. Encore faut-il admettre qu'il s'agit là de la face visible, assumée ou affichée, de l'œuvre publiée. Mais qu'en est-il de la face cachée ? de tout ce qui relève du non-dit, du jardin secret ou de l'enfer du poète? de ses doutes et de ses choix? Le rôle du critique n'est pas de croire sur parole ce que dit le poète, quel que soit le respect qu'il porte à sa personne et à son œuvre, mais bien de le poursuivre au plus profond de sa conscience ou de son imaginaire afin de mieux suivre le cheminement de son art et de sa pensée et de mieux en percevoir la signification. De mieux l'honorer, en définitive et non de le violer... Mais les moyens d'investigation dans le domaine du non-dit varient de l'un à l'autre: Senghor ne nous propose rien de comparable aux « Cahiers» de Valéry, voire aux diverses et si enrichissantes versions du Cahier d'un retour au pays natal, et les sources d'information indirecte que nous pouvons lui dérober sont rares: sans doute disposons-nous du moins pour un certain nombre de poèmes des Chants d'ombre et d'Hosties noires - de quelques publications pré-originales2 dont l'examen est parfois intéressant, même si leur enseignement est relativement

2. Voir la liste, sans doute incomplète, que je donne des pré-originales des Chants d'ombre dans Les Voies du lyrisme dans les Poèmes de Senghor, Paris, Champion, 1986, p. 24-26. 17

Réception

de ['œuvre poétique et critique

limité3. Disposerons-nous un jour de manuscrits et autres documents de travail? Pour l'heure rien ne permet de répondre. Aussi la surprenante publication, il y a quelques années, des « Poèmes perdus »4 offre-t-elle un intérêt, dont les lecteurs n'ont peut-être pas eu bien conscience: il s'agit, en effet, des « bêtises que M. Senghor faisait avant sa naissance », si l'on me permet de reprendre l'expression de Mme Hugo publiant les premiers écrits de son époux ... Sous le titre Œuvre poétique et non plus Poèmes, les éditions du Seuil ont publié en 1990 une nouvelle édition, la cinquième, de « l'œuvre poétique intégrale» ainsi qu'il est dit sur la quatrième de couverture. À première vue, rien, sinon le nombre de pages (440 au lieu de 414 dans la précédente édition) n'attire l'attention du lecteur sur le fait (mentionné toutefois sur la quatrième de couverture) que sont venus s'ajouter des « Poèmes perdus Uusqu'alors inédits) ». Mais l'introduction que voici précise, dès la page 5, le contenu du nouveau volume et l'histoire du recueil qui est venu s'ajouter:
Voici la version définitive de mes poèmes. Elle se compose essentiellement de six recueils et de Poèmes divers - complétés par « Chant pour Jackie Thompson» et « Les Djerbiennes » auxquels j'ai ajouté un septième recueil, que j'ai intitulé Poèmes perdus. Ce recueil est constitué par les premiers poèmes que j'ai écrits, et que je voulais déchirer, les trouvant encore imparfaits. Je les avais mis de côté, puis donnés à ma femme Colette qui allait m'inspirer plus tard les Lettres d'hivernage.

3. Deux exemples significatifs qui ne nécessitent pas d'autres commentaires: dans « Prière aux masques », « Ancêtre à tête de /ion» figure sous la forme « Ancêtre à tête de panthère» (édition originale) et le premier titre de « A l'Appel de la race de Saba» (I, II et III) était « Héritage », dans la revue Volontés (août 1939). 4 . Léopold Sédar Senghor, Œuvre poétique, Paris, Éditions du Seuil, Coll. Points Essais, édition de 1990, p. 333-353. 18

Aux sources du lyrisme de Senghor:

les Poèmes perdus

Ma femme avait conservé ces poèmes, pensant qu'ils étaient une référence, un témoin de l'évolution de ma poésie, ce qui ne manquait pas d'intérêt à ses yeux. Elle me les a fait relire. Après les Élégies majeures, on retrouvera donc ces Poèmes perdus, comme un souffle de jeunesse5.

Un commentaire de ces quelques lignes s'impose. On aura noté, plus particulièrement, que Senghor considère les Poèmes perdus, à la différence des Poèmes divers, - comme un « recueil », au même titre que Chants d'ombre, Hosties noires, Éthiopiques, Nocturnes, Lettres d'hivernage et Élégies majeures; qu'il s'agit bien de poèmes de jeunesse, longtemps reniés et qu'ils offrent un intérêt comme témoignages sur l'évolution du poète. Poèmes perdus sur lesquels bien des biographes de Senghor se sont interrogés et que, sur la foi, du poète, on considérait comme détruits. On me permettra, pour faire bref, de citer les lignes que j'écrivais en 1986, à partir des données biographiques alors connues, de la convergence de confidences personnelles et d'hypothèses considérées comme les plus vraisemblables:
(Durant ses premières années parisienne), il part à la découverte du pays, en Touraine, en 1930, sur les bords de la Méditerranée en 1936, souvent à Château-Gontier, dans la famille amie du Dr. Cahour, père de la future Mme Pompidou; une intrigue amoureuse aurait pu s'achever par un mariage si le jeune professeur n'avait finalement décidé de demeurer fidèle au mythe de l'Afrique, de la femme noire. Ces premières expériences nourrissent probablement les poèmes trop proches, à son gré, des modèles littéraires français, qu'il brûla en 19356.

5. Léopold Sédar Senghor, ibid., p. 5. 6. Les Voies du lyrisme..., op. cil., p. 16. 19

Réception

de ['œuvre poétique et critique

Et voici que, le grand âge venu, Senghor a soudain démenti ses propres allégations et celles de ses commentateurs. Voici qu'il a offert à ses lecteurs 26 poèmes, représentant dans leur ensemble, à peu près la moitié de la longueur moyenne des précédents recueils. Des poèmes relativement brefs, tous inédits, sauf « Nostalgie» 7 qui figure dans le même volume, et figurait dans les éditions antérieures ainsi que dans l'ouvrage d'Armand Guibert8 sous le titre de « Perles »9 : lapsus intéressant puisqu'il cautionne, dans une certaine mesure l'ancienneté relative de l'ensemble des Poèmes perdus. Mais, par leur inspiration, par leur écriture, par leur maladresse même, ces textes n'ont pas besoin d'autre caution que la dernière confidence de Senghor: il s'agit bien de poèmes de jeunesse, de poèmes mineurs qui nous donnent la possibilité de suivre, dans sa spontanéité originelle, la genèse d'une œuvre que, dans les recueils postérieurs, Senghor a construite, en contrôlant par un travail patient les apports de l'imagination et de la musique intérieure. L'intérêt de ces pièces est un intérêt au second degré, moins pour elles-mêmes, que comme référence et promesse de l'œuvre à venir. On ne s'étonnera donc pas d'y découvrir, en germe ou explicités, les éléments de celle-ci. Éléments biographiques, historiques, affectifs, stylistiques, culturels: tout Senghor est là en germe, encore balbutiant parfois. Il n'est évidemment pas dans mon intention de procéder dans le cadre de cette intervention à une analyse approfondie. Tout au plus vais-je me contenter de suivre, d'un poème à l'autre les principaux témoignages qu'elle apporte, négativement sur ce à quoi Senghor n'a pas tardé à renoncer, et positivement, sur ce que, pâle imitateur de la poésie occidentale, il laissait entrevoir de l'œuvre de la maturité.
7. p. 350. 8 Armand Guibert, Léopold Sédar Senghor, Paris, Seghers, 1961. 9. Avec des variantes presque négligeables: v. I « Perles blanches» devient « Gouttelettes blanches» ; le v.6 passe de la fin de la 1ère strophe au début de la seconde, où il est répété; le v. 7 « A quels paradis? A quels paradis? » devient « A quels paradis ? Je dis: paradis». 20

Aux sources du lyrisme de Senghor:

les Poèmes perdus

Apollinaire, en passant par Verlaine et le symbolisme - le jeune poète semble désireux de proposer une poésie sans mystère, attentive au monde extérieur, de façon que le lecteur imagine narrative ou descriptive, qu'il s'agisse de la nature (<< Printemps de Touraine », « Intérieur », « Printemps », « Tristesse en mai »), aussi bien que d'interlocuteurs dotés d'une vraisemblable tonalité affective (<< la négresse blonde », « A une Antillaise»9,« Encore A toi », « Beauté peule », « To a dark girl », « Correspondance »). Ajoutons à cela tous les titres qui réfèrent à une poésie subjective, nuancée de mélancolie devant l'adversité, la fuite du temps et autres thèmes d'un lyrisme occidental en mineur, tels que « Nuit blanche », « Régénération », « Blues », « Spleen », « Les Heures », « Fidélité », « Je viendrai », « Oubli », « Offrande », « Regrets », « Comme je passais », « Nostalgie », « Le train perdu ». Si l'on excepte deux titres, « Les légions» (qui d'ailleurs prête à confusion, puisqu'il évoque « les légions fauves» qui se sont abattues sur le poète et « Émeute à Harlem », le lecteur ne peut qu'être sensible à l'évidente différence de ton entre les titres de ces Poèmes perdus et ceux des recueils postérieurs. Une étude comparée avec les titres de Chants d'ombre, pour se limiter au premier livre publié, serait convaincante: à l'exception de la section « par-delà Éros », qui, au demeurant, est la plus faible et dont l'inspiration s'inscrit dans la continuité du lyrisme des Poèmes perdus, les titres sont, dans Chants d'ombre, déjà évocateurs, avec souvent l'ambiguïté inhérente à la poésie, de thèmes majeurs de la poésie senghorienne : l'Afrique, présente et passée - ses femmes, ses traditions, sa musique, sa toponymie -, la mort, le projet littéraire s'imposent désonnais. En revanche, pour s'en tenir à la seule évocation du monde noir, on ne peut que noter son absence presque totale des titres des Poèmes perdus ( « Beauté peule » est la seule exception) ou sa réduction à un jeu verbal

par ce qu'il connaît et aime de la poésie française - de Baudelaire à

L'énumération des titres, à elle seule, est significative: influencé

9. Les allusions à La Négresse blonde de Fourest et à « A une Malabaraise » de Baudelaire sont peu douteuses. 21

Réception

de ['œuvre poétique et critique

( « Nuit blanche»), littéraire (<<A la négresse blonde », « A une Antillaise» ou vaguement exotique (<< a dark girl », « Blues »). To Pourtant es poèmes qui, dans une certaine mesure, tiennent de l'exercice scolaire - nous le verrons - sont aussi des témoignages naïfs, dont la lecture permet de décrypter nombre de confidences autobiographiques, d'échos d'une personnalité en train de s'affirmer. Ils racontent, au hasard d'un vers, d'une image, l'histoire d'un adolescent, désespérément seul, déchiré entre les pulsions sexuelles et les besoins affectifs, son sentiment de solitude dans un monde hostile et les relents de l'Afrique natale. La sexualité de l'homme qui se décrit comme « un sauvage, un violent» (4)10est légitimement comparée à un raz-de-marée (4) qui emporte son « corps hennissant» (7) sous le flot de la sève. Le corps de l'étudiant parisien aspire à « des bouches neuves », des « courants de fraîcheur» : « Des sons, des couleurs, des senteurs / Toutes les voluptés païennes/ Loin de la rancœur des livres d'hier ». (15) Mais le monde dans lequel il vit ne lui apporte que le rêve d'une sensualité inassouvie dans une chambre d'internat et l'insatisfaction du corps:
Cet oiseau jamais aperçu! Et le printemps et mon amour Mes yeux qui s'éclairent, mes lèvres qui éclosent, Mon corps... (25)

10. Par comn1odité, nous désignerons chaque poème par un numéro, selon l'ordre du volume: l, « Nuit blanche » ~2, « Régénération » ~ 3, « A la négresse blonde» ; 4, « Printemps de Touraine » ~5, « Blues »~6, « A une Antillaise»; 7,« Encore toi»; 8,« Spleen»; 9,« Départ» ; 10, « Les légions» ; Il, « Les heures» ; 12, « Emeute à Harlem» ; 13, « Fidélité »; 14, « Je viendrai» ; 15, « Oubli» ; 16, « Offrande» ; 17, «Regrets »~ 18, « Beauté peule »~ 19« Intérieur»; 20, « To a dark girl» ; 21, « Connreje passais» ; 22, « Nœalgie»; 23, « Le train perdu» ; 24, « Correspondance » ~25, « Printemps » ~26, « Tristesse en mai ». 22

Aux sources du lyrisme de Senghor:

les Poèmes perdus

Éternelle solitude du déraciné, qui ne peut que dire sa désillusion et se comparer à « un train en perdition dans la nuit }) (23). Manquent les points de repère ou d'ancrage nécessaires à tout être humain:
Pour donner le courage d'un sourire à mes lèvres défaites, Pas un rire d'enfants fusant comme bouquet de bambous Pas une jeune femme à la peau fraîche, puis douce et chaude, Pas un livre pour accompagner la solitude du soir Pas n1ême un livre! (26)11.

Tout au long du livre qui s'achève sur ce triste constat, s'est imposé le sentiment de la vanité de toutes choses: le poète, déçu par tout ce qui pouvait lui sembler fascinant à son arrivée - les livres, le « printemps de Touraine}) qui se révèle « plus faux qu'une maîtresse}) (4), les « pays bleus}) (9) - ne peut que se réfugier dans la solitude et dans la mélancolique délectation d'un
« blues}) 12 :

C'est un blues mélancolique Un blues nostalgique Un blues indolent Et lent. (8)

Il. On ne manquera pas de noter ici l'annonce du mouvement rythmique et des termes mêmes qui servent à exprimer le sentiment d'abandon dans la première partie de« A New York» (Éthiopiques). 12. Voir aussi: « Je suis envahi de brume /Et de solitude /Aujourd'hui / Et je fuis. //Livre ouvert en moi /Dans mon cerveau gris /Défilent des mots vides lEt défilent des pages, rues désertes / Sans cabarets »(5). 23

Réception

de l'œuvre poétique

et critique

Mais tandis qu'il va, « rythmant / Quelle marche lasse le long des jours d'Europe où parfois / Apparaît un jazz orphelin qui sanglote, sanglote sanglote» 13, inévitablement le « plaintif air de jazz» (4) réveille « les horizons que je croyais défunts» (4) et fait resurgir le souvenir de l'Afrique dont la présence est obsédante, contrairement à ce que, pudiquement, pouvaient donner à croire les titres eux-mêmes. À tout le livre s'applique la promesse:
Nous baignerons dans une présence africaine, (...) Et, lampe amicale, ta tendresse Adoucira l'obsession de cette présence Noire, fauve et rouge, oh ! rouge comme la terre d'Afrique.

(19)

Rares, en effet, sont les poèmes14 dans lesquels l'Afrique n'est pas
évoquée, comme une sorte de contrepoint idéal à la médiocre réalité du quotidien. Sur le « lit d'idéal» (1) du poète, durant la nuit de délire, surgit tout l'imaginaire africain: « mirages de palais dans les oasis vertes», « chair qui rôtit comme un quartier de gazelle», « souffle desséchant du Vent d'Est» l'arrachent au cauchemar et à l'angoisse, et ces résurgences africaines qui, symboliquement, composent le décor du premier poème, « Nuit blanche», contribuent à lui apporter le sommeil « au pied des dakhars / sous les caresses et - la brise marine / de la sérénité matinale» (ibid.). Le ton est donné: à chaque instant, on découvre des références à des lieux et monuments, à des institutions ou à des catégories sociales, à un mode de vie: « vieux Guélwars » (6), « pirogues de passion» (7), « hivernage enivrant» (10), « saisons sèches» de Niger et Gambie (13), « splendeur du ciel tropical» ( 17), « tapis étincelants et doux de Tombouctou» (9), « splendeurs du Mali» (20), « plainte sempiternelle des minarets» (24), « corvées en file indienne et charognards sur fond d'azur» (26), on ne peut tout citer.

13. «Joal» (Chants d'ombre). 14. Je ne relève guère que six poèmes (5, 9, Il, 22, 23, 25) dans lesquels ne figure aucun élément (noms propres, tenues dialectaux, allusions à la race, échos d'une enfance africaine, un mot parfois, hivernage, savane, etc.) doté d'une connotation africaine. 24

Aux sources du lyrisme de Senghor:

les Poèmes perdus

Parfois, c'est toute une scène qui est brossée en quelques vers comme un spectacle rassurant:
Les sveltes Négresses décochent leur fougue, Flanunes dansantes de clairs boubous, Cavales du Fleuve au plein galop, Griots, Accompagnez-les de vos tamas ! Accompagnez-les de vos voix de tornade! (7)

C'est un amour qui est offert comme un sacrifice rituel:
Il est rouge comme l'autel Du sacrifice ancestral Droit comme un fût de rônier Pur comme l'or de Galam. Je viens t'offrir l'offrande de mon amour À genoux. (16)

Plus souvent, c'est la pensée du corps de la femme noire qui vient tourmenter le poète. Femme réelle ou imaginée, soit pour elle-même soit par opposition avec la femme blanche, cette « pâle jeune fille / Aux yeux d'émail bleus / Aux poignets de lait blanc» (4). Femme dont il évoque avec un frémissement de sensualité la fière « cambrure des reins» (6) « l'arc frémissant des seins» et « l'opulence fine de ses hanches» (18), « le parfum pénétrant de Négresse» (21), femme dont il redit - ou imagine, peut-être - le nom (Salimata Diallo 18) ou dont il célèbre la mémoire (Soukeïna, 17) ; dont il se plaît aussi à faire entendre la voix, « fervente et frémissante» dans le poème presque incantatoire, écho de la poésie érotique sérère, qu'il lui prête, en l'honneur de Sadio, « mon Seigneur élancé» (14). Le « souvenir» sensuel de Soukeïna (7), « Soukeïna-de-soie-noire, sourire de soleil sur les lèvres de mer» (« Élégie des Alizés», quatrième partie) reparaît, du reste, plusieurs fois dans l'œuvre de Senghor, toujours associé au « royaume d'enfance» ; assez souvent pour que l'on puisse lui prêter, sous ce nom ou sous un autre, une existence réelle. 25

Réception

de l'œuvre poétique et critique

Existence peut-être brutalement interrompue comme le suggèrent le titre et la dédicace du poème « Regrets (à la mémoire de Soukeïna) » ainsi que l'expression des « regrets inapaisés » du poète: « Pour toi j'eusse donné tant, Pour toi plus belle que le crépuscule ». Mais ne peut-on imaginer aussi, plus simplement, qu'il déplore la fin d'un roman d'amour? Mais à côté de cette vision presque exotique à force d'être idéalisée, une autre Afrique commence à s'exprimer: l'Afrique militante de l'homme qui découvre la condition de l'homme noir dans la société vers laquelle il était parti avec tant d'illusions, « sans pensée de retour »(9). Senghor ne se contente pas de déplorer l'amertume de sa vie: Jacolère Œtdéjà prête à éclater, annonçant « le cri de guerre hirsute et le coupe-coupe déchaîné» de « A l'Appel de la race de Saba». S'il revendique le droit à la violence, face à la femme aimée, c'est déjà au nom d'une affirmation de sa négritude: « On ne badine pas avec le Nègre» (4). La « fierté triomphante des vieux Guelwars » (6) est sous-jacente dans ces poèmes dominés par l'insatisfaction et la plainte amoureuse, « des cris - qui sait si c'est de haine? - » (26) sont prêts à retentir, et ils retentissent au moins une fois, lorsque sont mis en lumière le scandale de Harlem et les « turpitudes» du monde blanc:
Ma tête est une chaudière bouillante

D'alcool
Une usine à révoltes Montée par de longs siècles de patience. Il me faut des chocs, des cris, du sang, Des morts! (12)

Ailleurs, la menace est lTIoinsexplicite: la « régénération» un instant espérée, « loin des jours d'enfance », le sommeil près de la femme aimée n'est pas un renoncement; si le poète semble admettre les défaites de sa vie, il ne perd pas pour autant le souvenir des « morts d'hier» et ne veut que « dormir en attendant quel grand réveil sanglant! » (2)16.
16. On pourrait, dans une certaine mesure considérer« ln memoriam », 26

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