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Le silence tunisien

De
295 pages
Tunisie, Algérie, Maroc : ces trois scénarios contrastés d'évolution politique ont quand même un point en commun : dans les trois cas, les alliances entre le pouvoir et les acteurs civils se sont constituées aux dépens des liberté. En Tunisie, ces alliances ont été fatales au développement d'institutions civiles fortes et d'un Etat de droit, contrepoids nécessaires à la tentation autoritaire et au retour à la tyrannie. En Algérie, elles ont servi à légitimer le retour des militaires sur la scène politique, mais, à la faveur du déficit de légitimité du pouvoir et de la violence armée, la société n'a pas tout perdu. Au Maroc, par contre, les acteurs civils ont définitivement pu survivre à ces amitiés dangereuses. Le silence tunisien est l'une des meilleures enquêtes qu'il nous a été donné de lire sur les trois pays du Maghreb que sont l'Algérie, le Maroc et la Tunisie.
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LE SILENCE TVNISIEN
Les alliances dangereuses au Maghreb

Lise Garon Le Silence Tunisien, les alliances dangereuses au Maghreb

Diffusion Europe, Asie et Afrique: L'Harmattan 5--7,rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE 33.01.40.46.79.10

Couverture: Olivier Lasser

Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l'autorisation écrite de l'éditeur.

@ Harmattan Inc., 1998 ISBN: 2--89489--040--0 Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada

1 2 3 4 5 01 00 99 98

Lise qaron

LE SILENCE TUNISIEN Les alliances dangereuses au Maghreb

Préfaces

de Robert Ménard Zylberberg

et Jacques

Harmattan inc. 55, rue St..Jacques Montréal Canada H2Y lK9 L'Harmattan 5..7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France

A Malik, mon fils, à sesfrères et à ses sœurs, qui ont connu les quartiers populaires, parlé l'arabe des rues, et chanté quotidiennement l'hymne national à l'écolefondamentale. Ils ne se doutaient pas qu'un jour l'intolérance, la cupidité et lepouvoir allaient nous séparer.

À Ahmed et à LArbi, mes collaborateurs et collègues qui, après avoir Pris au sérieux leur rôle de recherche de la vérité, et s'être taillé une réputation scientifique Jusqu'en Amérique, ont subi menaces et représailles à l'université. Puissent-ils retrouver le droit d'écrire, de parler et de vqyager !

A Élie, mon assistant de recherche, qui vient de se voir reconnaître le droit de vivre quelque part sur cette planète. moins cher s'il parvient jamais Sa collaboration précieuse lui aura coûté et son pays. à revoir sa jàmille

A

François

Caron et Caétane Lizotte,

qui, dans un élan de solidarité avec

nos frères et nos sœurs du Maghreb, n'ont pas compté les heures passées, de jour et de nuit, à la révision du texte et à la mise en page du livre, avant la mise sous presse.

REMERCIEMENTS Ce livre n'est pas le produit de la seule réflexion scientifique. Il est aussi fait de chance et de collaborations inespérées. Celle de mes informateurs maghrébins, en particulier, qui m'en ont révélé les épisodes: épisodes souvent inconnus du public, mais qui donnent son sens au drame que raconte Le silencetunisien. La plupart de mes informateurs tunisiens résident toujours en Tunisie ou sont exilés en Europe. Ils ont voulu l'anonymat, par crainte des représailles. Leurs témoignages furent accueillis dès lors qu'ils étaient des témoins directs de leurs récits, qu'ils pouvaient les appuyer par des archives, et que leurs dires ne se contredisaient pas. Je tais leurs noms, tout en les remerciant pour la confiance qu'ils ont bien voulu me témoigner. Je précise

également que ces « non-officiels » m'ont aidée à leur corps
défendant. Sans en attendre aucun avantage. Sans exprimer la moindre animosité envers leur pays. Je ne leur ai pas trouvé ces attitudes antipatriotiques ou intolérantes que la propagande leur attribue... bien au contraire. Je tais également les noms de mes informateurs plus proches du pouvoir. Ainsi, on ne pourra leur reprocher ni leur langue de bois officielle (un matériau fort utile à l'analyse sociologique) ni leurs confidences. Tout comme je dois taire beaucoup d'autres noms. Il y a en effet des milliers de militants de la liberté au Maghreb et autant d'histoires héroïques valant d'être racontées. Pareillement, la plupart des activistes réfugiés en Europe ne figurent pas dans ce livre. D'autres n'y passent que très rapidement, et uniquement pour les fins de ma démonstration, indépendamment de leurs mérites personnels ou de leur influence. Q!1'ils ne s'y méprennent pas! Derrière la froideur toute méthodologique d'une démonstration scientifique se cachent ma considération pour leur courage et ma conviction que, le jour venu, les citoyens tunisiens, redevenus égaux en droits et en dignité, sauront reconnaître publiquement les mérites de chacun. L'histoire secrète de la dictature de Ben Ali, tout comme celle de la guerre civile algérienne, reste à écrire. L'objet de cette analyse sociologique est infiniment plus modeste.

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LE SILENCE

TUNISIEN

(archives et terrain), et sans qui ce livre n'eût pas été possible: l'Université Laval, le FCAR (Fonds québécois de Formation des Chercheurs et d'Aide à la Recherche), le CRSH (Conseil de la Recherche en Sciences humaines du Canada), et le Centre international des Droits de la Personne et du Développement démocratique.

TABLE DES MATIÈRES LE SILENCE TUNISIEN LES ALLIANCES DANGEREUSES AU MAGHREB
Remerciements Table des matières Préface par Robert Ménard Prétexte par Jacques Zylberberg Avant-propos

9 11 15 17 19

PREMIÈRE PARTIE LES AGORAS DU MAGHREB: CONVERGENCES ET DIVERGENCES
Mise en scène CHAPITRE I. TUNISIE OU LA CAVERNE DE PLATON: DOMINATION La transition démocratique tunisienne n'aura pas lieu L'État, c'est moi Un régime prétorien Un système judiciaire captif L'impossible alternance CHAPITRE II. TUNISIE OU LA CAVERNE DE PLATON: SOUMISSISON Prologue: la société civile tunisienne avant la chute L'alliance fatale La destruction d'Al-Nahdha La déstabilisation de la Ligue tunisienne des droits de l'homme CHAPITRE III. TUNISIE OU LA CAVERNE DE PLATON:VERROUILLAGE Une presse peu développée

-

27 29 30 31 33 39 44

49 50 53 58 60

65
66

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LE SILENCE 11JNISIEN

Comment

fut neutralisée la presse tunisienne

70 75 79 87 88 99 104 106 113 DE 117 126

Q!lelques stratégies de survie Les relations avec la presse étrangère CHAPITRE N. ALGÉRIE: LES ENFANTS DE]OCASTE La naissance de la société civile La tentation d'Œdipe Le verrouillage inachevé de l'agora La presse et son rôle dans l'évolution politique

Entre dissidence ouverte et opposition « modérée» :
perspectives pour une renaissance CHAPITRE V. MAROC: SISYPHE L'affaire Amaoui Une longue tradition pluraliste Le modèle marocain de construction Les facteurs d'équilibre et de blocage Conclusion DEUXIÈME sur les scènes maghrébines PARTIE d'une société civile LA LENTE REMONTÉE

133 138 145

APRÈS LES ALLIANCES DANGEREUSES: LES TRANSFORMATIONS ET LES CONSTANTES DE LA SCÈNE PUBLIQUE Entre cris et chuchotements CHAPITRE VI. RÉCITS AUTORISÉS DE LA TUNISIE HEUREUSE Un rêve pour touristes et investisseurs étrangers Le délire sécuritaire 155

157 157 160

TABLE

DES MATIÈRES

13 argumentaire et procédés de mise 166 171 173 FACE 177 179 prirent parti dans le 189 195

La démocratie-spectacle: en scène

La quête de la sanction internationale Les succès d'une propagande CHAPITRE VII. LA PRESSE INTERNATIONALE AUX SENTINELLES ALGÉRIENNES DE LA DÉMOCRATIE La rhétorique de l'objectivité Comment les journaux internationaux conflit algérien

La reconstruction d'une scène publique pluraliste par la presse internationale CHAPITRE VIII. LES RÉSEAUX DE L'INFORMATION DISSIDENTE TUNISIENNE Les prophètes désarmés Sur la scène européenne La dissidence intérieure La médisance entre censure et banalisation Bilan provisoire de la dissidence CHAPITRE IX : PRESSE ET CULTURE CMQUE MAGHREB Q!1i construit l'agenda public? L'agenda international rapproche symboliquement l'univers maghrébin de celui des droits de l'homme La construction térieure d'une culture civique sur la scène inAU

203 204 210 217 222 230

233 235 236

238 241 242 244 acteurs, actions et valeurs

Les particularités autoritaires de l'agenda tunisien Le drame des droits de l'homme: mis en scène Conclusion

sur la culture civique maghrébine

14

LE SILENCE TUNISIEN

CHAPITRE X. ET L'ISLAM? (POUR EN FINIR AVEC UN CLICHÉ) Proposition presse 1 : La religion est un thème marginal dans la

247 249 250

Proposition 2 : L'Islam ne constitue pas l'explication de toute chose Proposition 3 : Lorsqu'il se produit, l'effet structurant référence islamique est important de la

251

Proposition 4 : Toutefois, l'effet structurant de la référence islamique ne s'exerce que sur des thèmes ou à propos d'événements marginaux dans l'agenda Proposition 5 : Culturellement, l'Islam est aussi un produit des systèmes politiques maghrébins CONCLUSION GÉNÉRALE

252 254

267

Annexe 1 : Cadre conceptuel et méthodologie de l'analyse de la presse internationale (chapitre VII)

271

Annexe 2 : Cadre conceptuel et méthodologie de l'analyse de la presse du Maghreb (chapitres ~ IX et .x)

283 293 295

Liste des tableaux et des graphiques

Ouvrages

de sociologie, témoignages,

documents

PRÉFACE
Investigation: « recherche suivie, systématique [...] . Il est rare, malheureusement trop rare, de lire un travail signé par une universitaire qui réponde aussi bien à cette définition du Petit Robert, malgré l'approche scientifique dont se réclame l'auteur. L'ouvrage que vous avez aujourd'hui entre les mains est l'une des meilleures enquêtes qu'il nous ait été donné de lire sur les trois pays du Maghreb que sont l'Algérie, le Maroc et la Tunisie. Une enquête comme on aimerait en découvrir plus souvent dans les colonnes de journaux qui se targuent pourtant de pratiquer le journalisme d'investigation. Lise Garon va au-delà des clichés. Ce qui n'est pas facile quand on aborde un pays comme la Tunisie. Oser écrire que cet eldorado pour vacanciers en mal de soleil et d'exotisme à bon compte est un véritable État policier, que son Général-Président a brisé tous les récalcitrants, que les organisations internationales de défense des droits de l'homme sont interdites de séjour à

Tunis, que la presse a été « neutralisée », n'est pas si courant. Exit
la langue de bois souvent maniée, même par des esprits éclairés, pour décrire la Tunisie de Djerba ou d'Hammamet. Lise Garon a

su dynamiter la vision « euphorisante et attrayante» que tentent
de nous vendre les attachés de presse du régime de M. Ben Ali. Elle a réussi à replacer au cœur de la réalité tunisienne le délire sécuritaire et la répression tous azimuts qui sont le vrai visage de

cette « démocratie-spectacle ».
Même approche décapante du voisin algérien. Là encore, et quoi qu'en disent les militaires au pouvoir et leurs sbires appointés, les jeux sont plus troubles qu'il n'y paraît. Pour ne prendre que l'exemple des médias (au centre, il est vrai, de cet ouvrage) il n'était pas inutile de rappeler qu'ils sont un « otage pris entre les feux croisés de l'armée et de ceux qui viennent d'être brutalement exclus du jeu politique [les islamistes, dont les partis politiques ont été interdits au lendemain du coup d'État de janvier 1992] ». Une presse tenue, pour ne pas dire bâillonnée, par la loi, la publicité (distribuée généreusement par l'État à ses obligés) et la « logistique» (imprimeries et importation de papier) contrôlée

par le pouvoir. Mais une presse qui a peut-être « accepté de ne pas
tout dire et de ne pas toujours dénoncer ».

16

LE SILENCE 1UNISIEN

On est loin des idées un peu courtes, trop facilement colportées par des médias paresseux. Il n'y a pas de presse réellement

indépendante

sans une

société civile « développée

et

différenciée ». Ce constat vaut pour Alger comme pour Rabat. Au Maroc où, contrairement à ce qu'une lecture superficielle de la réalité sociale du royaume chérifien pourrait laisser croire, la

société civile « a mieux survécu qu'en Algérie ». « Le pluralisme
politique marocain est une tradition ancienne et vivace», écrit, avec justesse, Lise Garon, même s'il est clair, précise-t-elle, que
«

le Maroc n'est pas une démocratie ». Reste que le roi y est

« redevable de sa gestion politique », malgré la fraude électorale

et une magistrature encore largement « aux ordres ».
Le livre de Lise Garon ne fait pas que porter un regard acéré sur les enjeux de la scène publique maghrébine. Il pose également quelques questions fort dérangeantes pour les Occidentaux: comment tant d'observateurs ont-ils pu se laisser berner, manipuler par ces régimes à poigne? Pourquoi les médias étrangers ont-ils mis tant de temps à déjouer la propagande algérienne? Pourquoi a-t-il fallu attendre un livre (Notre ami le Roi, de Gilles Perrault) pour que l'opinion internationale découvre les
« jardins

secrets» de Hassan II?

Sur ces questions, il est impossible de faire l'impasse. D'autant que le rôle de l'information, l'auteur le souligne, est capital. La

presse « de l'intérieur» est un véritable baromètre des libertés. Elle est aussi une arme: « Si le secret est essentiel au maintien des dictateurs, l'information ne peut que provoquer leur chute. »
Et de rappeler que le monopole du pouvoir sur la parole publique a servi « à masquer la réalité de la tyrannie aux yeux de l'opinion nationale et internationale ».

Mais Lise Garon reste optimiste. Même si « les alliances entre le
pouvoir et les acteurs civils se sont constituées aux dépens des libertés» dans ces trois pays, « le virus de la liberté n'est qu'affaibli, pas détruit ». « Le futur n'est jamais scellé », nous offre-t-elle en forme de conclusion. À condition, est-on tenté d'ajouter, d'apporter tout notre soutien, d'épauler de toutes nos forces les dissidents, les réfractaires, les résistants. Robert Ménard

PRÉTEXTE

Je viens de terminer la lecture du livre de Mme Garon. Ce livre renforce ma mélancolie, mon découragement, mon désenchantement, près de cinquante ans après l'adoption, par l'Assemblée générale des Nations Unies, de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Ma génération aura connu le nazisme, le stalinisme, le maoïsme, la guerre du Viêt Nam, la guerre d'Algérie, les génocides cambodgiens et rwandais et tant d'autres violations majeures des droits et libertés, à commencer par le droit à la vie privée et à l'intégrité physique. Créon et la déraison d'État renaissent sans cesse de leurs cendres. L'univers étatisé aura connu la nouvelle trahison des clercs qui rationalisent sans cesse la folie de Créon, Prince paranoïaque de l'ordre, de la sécurité, et d'un État: reflets du souverain. Gramsci avait de l'optimisme la résurrection voix résistent cynique de la fonctionnaires. énoncé le paradoxe du pessimisme de la raison et du cœur. Cet optimisme repose sur et dépend de d'Antigone. De temps en temps, avec force, des à la vocation mercenaire ou à l'indifférence république des lettres devenue tribu des scribes

Notre collègue Lise Garon est une de ces voix. Elle a aimé, elle aime le Maghreb avec passion. Elle l'analyse avec raison. Le livre de cette professeure d'université représente les trois faces d'une personne courageuse, qui aime « l'humanité », frémit d'horreur face à « l'injustice », mais analyse froidement la chaîne

d'occultation, de déformation, de désinformation, de « modération », qui anesthésie la citoyenneté, non seulement dans le Tiers-Monde, mais encore et surtout en Occident. Humaniste, citoyenne, professeure, Lise Garon ne pouvait qu'écrire un livre stimulant. Jacques Zylberberg Professeur de science politique, Université Laval

AVANT-PROPOS Tunis, 1987: Habib Bourguiba et le Néo-Destour, parti unique sans le nom, président au destin du pays depuis l'indépendance. La société civile tunisienne essaie péniblement et avec courage d'éviter le néant social où l'entourage du Combattant suprême vieillissant voudrait la précipiter. Cela fait plus de dix ans, en effet, que les syndicats et les étudiants tentent de s'imposer comme acteurs à part entière de la scène politique, multipliant pamphlets, grèves, manifestations et émeutes. Les journaux indépendants et les partis d'opposition soutiennent la lutte pour les libertés. Les affrontements périodiques avec le pouvoir sont violents et violemment réprimés. Le matin du 7 novembre, le premier ministre Ben Ali annonce le renversement du dictateur, et l'avènement des droits de l'homme. Tous les acteurs civils applaudissent leur nouvel allié et protecteur qui les invite à construire avec lui une « démocratie responsable ». Le Pacte National, signé quelque temps après, scelle l'alliance des acteurs civils avec le nouveau président. Deux élections plus tard, en avril 1994, le ciel politique tunisien ne sera plus aussi bleu: corruption, procès truqués, torture, délation et censure se sont généralisés, sous prétexte d'éloigner le péril « intégriste »; la jeune démocratie tunisienne a atteint un niveau de terreur comparable à la démocratie populaire stalinienne. Comment cela a-t-il pu arriver? et pourquoi? Alger, 1989: après un quart de siècle de gestion catastrophique

appelée par euphémisme « développement indépendant », des
émeutes viennent de secouer l'ensemble du pays. La colère populaire a porté un tel coup à la légitimité du régime que le président et son entourage ont entrepris des réformes démocratiques. Multipartisme, liberté de presse, État de droit et élections: la démocratie algérienne vient de naître, quelques mois déjà avant l'effondrement du mur de Berlin. Après la déchéance du Parti unique, la liberté de dire et d'agir atteint un niveau inégalé dans le monde arabe. Les Algériens répètent fièrement, entre eux et à l'étranger, que la démocratie algérienn~ est là pour durer, volonté du peuple oblige! À peine trois ans plus tard, les militaires interrompent les élections

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LE SILENCE TUNISIEN

législatives en cours pour prévenir la victoire probable du FIS (Front islamique du Salut); l'entrée en force de ce parti au parlement présageait, craignait-on, des jours incertains pour l'avenir des libertés publiques... et de l'élite bureaucraticomilitaire qui avait dirigé l'Algérie jusque-là. Le coup d'État, l'interdiction du FIS et de ses journaux, l'ouverture des camps d'internement au Sahara, vont déclencher une guerre civile qui renvoie aux calendes grecques le retour à la démocratie. Pourquoi les transitions démocratiques sont-elles si fragiles? Rabat, 1990: un livre parisien, signé Gilles Perrault, Notre ami le Roi, vient troubler la sérénité du souverain chérifien, le roi Hassan II, commandeur des croyants. Chronique d'une dictature, le livre dresse un portrait peu flatteur du monarque: corruption, fraude électorale, règlements de compte, torture et disparitions sont révélés à l'opinion française et internationale (à partir d'informations circulant quand même, sous le manteau, au Maroc). S'ensuit une vigoureuse campagne internationale, animée notamment par Daniell~ Mitterand et Amnesty International. Pour sauver son image publique, Sa Majesté se résout tout d'abord à libérer les prisonniers politiques les plus célèbres: Serfaty, les détenus de Tazmamart, la famille Oufkir, et les frères Bourequat. Progressivement, il libérera aussi la plupart des autres prisonniers d'opinion et multipliera les réformes constitutionnelles, sans que l'opposition, éternelle insatisfaite, cesse de réclamer pl us de liberté. Dans cette dictature tant décriée depuis le livre de Perrault, il existe quand même des partis qui raflent la majorité des sièges aux élections. Il y a aussi des journaux d'opposition, des syndicats et des organisations de défense des droits de l'homme capables de critiquer l'État. Tous ces gens surveillent et dénoncent les violations des libertés. Comment expliquer une telle capacité de parler dans une dictature? Q!1elque trente ans plus tôt, pourtant, devant l'absolutisme royal, il n'était qu'un seul contrepoids: le parti de l'Istiqlal, héros de la lutte pour l'indépendance. Cela se passait dans les années cinquante. Par une habile alternance de cabinets monochromes, en jouant la gauche contre la droite de l'Istiqlal, le prince héritier, Moulay Hassan (le futur roi Hassan II), avait réussi à provoquer, au sein du parti nationaliste, une scission qui

AVANT-PROPOS

21

paralysera l'opposition et la discréditera politiquement pour longtemps. Le vide politique ainsi créé permettra au Roi de régner d'une poigne de fer sur son royaume et de contraindre ses sujets à l'obéissance absolue... pour un temps seulement. Tunisie, Algérie, Maroc: ces trois scénarios contrastés d'évolution politique ont quand même un point en commun: dans les trois cas, les alliances entre le pouvoir et les acteurs civils se sont constituées aux dépens des libertés. En Tunisie, ces alliances ont été fatales au développement d'institutions civiles fortes et d'un État de droit, contrepoids nécessaires à la tentation autoritaire et au retour à la tyrannie. En Algérie, elles ont servi à légitimer le retour des militaires sur la scène politique, mais, à la faveur du déficit de légitimité du pouvoir et de la violence armée, la société n'a pas tout perdu. Au Maroc, par contre, les acteurs civils ont définitivement pu survivre à ces amitiés dangereuses. Après une longue période d'étouffement, les libertés civiques ont resurgi et, même en l'absence de mécanismes formellement démocratiques, les institutions civiles se développent de manière stable et continue. À partir de cette constatation, nous raconterons l'évolution des rapports de force précédant et suivant ces alliances dangereuses. Ainsi pourrons-nous comprendre comment de telles alliances favorisent la fermeture des agoras maghrébines. Nous verrons également comment ce verrouillage assure un minimum de vraisemblance au spectacle d'une démocratie factice que fabriquent les discours publics tunisiens. Comment, en Algérie, il a permis de maquiller un coup d'État militaire en entreprise de sauvetage de la démocratie. Les médias internationaux y trouvent également leur compte; dans un premier temps, avides de sensationnel, ils s'alimentent aux discours officiels pour élaborer un produit qui se vend bien. Pendant ce temps, derrière l'écran de fumée dressé par la propagande, à l'abri des regards de l'opinion, la tyrannie resurgit et se renforce. Toutefois, le virus de la liberté n'a été qu'affaibli, et non pas détruit, par les alliances dangereuses. Bien au contraire, la pharmacopée du verrouillage politique perd son effet avec le temps, et le corps social développe des résistances; de nouveaux prophètes désarmés (l'expression est de Machiavel; le concept en fut brillamment incarné par les Sakharov, Soljenitsyne, Walesa...

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LE SILENCE

TUNISIEN

des années 1980), relayés par leurs appuis internationaux, minent peu à peu, sur la scène internationale, l'image de ces dictatures aux objectifs démocratiques. Dans l'intervalle, à l'intérieur, un terrain favorable aux libertés s'est peut-être à nouveau développé. Bien sûr, le pouvoir autoritaire s'est réinstallé en Tunisie et en Algérie, au nom de la démocratie. Bien sûr, les discours publics auxquels donnent lieu les alliances dangereuses État/société ont pour effet pervers, à court terme, de masquer la réalité de la tyrannie. Toutefois, à la lecture des grands journaux, force est de constater que ces dictatures, se légitimant par des objectifs de démocratisation, ont du coup été obligées de produire une véritable culture civique démocratique. Cette culture ne légitime, pitoyablement, qu'une façade; que se passera-t-il quand les lézardes deviendront trop visibles? Les nouvelles dictatures ont-elles déjà fourni une justification à leurs éventuels fossoyeurs? D'associations en conflits et d'ouverture en fermeture, la thèse des alliances dangereuses nous servira de fil d'Ariane pour parcourir le dédale étriqué des processus de démocratisation au Maghreb, de leurs échecs mais aussi de leurs succès. Place publique, médias, circulation de l'information, propagande, culture civique: notre réflexion portera sur la société politique dans son ensemble, et non pas sur le seul pouvoir étatique. L'adage princier « L'État, c'est moi» y révélera son caractère illusoire: la Tunisie n'est pas Ben Ali, l'Algérie n'est pas son Armée, et le Maroc n'est pas le Roi. Par conséquent, l'énigme posée par la fragilité des équilibres démocratiques s'énoncera en termes de rapports de force et de processus, plutôt qu'en référence à la seule personnalité du Prince ou aux normes idéales du droit et de la philosophie politique. (dont le Prince n'est d'ailleurs pas le seul dépositaire). Au passage, nous écorcherons quelques idées préconçues sur la fatalité de la tyrannie en terre arabe (ou musulmane, ou maghrébine, ou « sous-développée»): l'histoire, la religion, la culture, le sous-développement, le contexte géopolitique international ne dressent pas des obstacles absolus au développement des libertés. Bien au contraire, tous ces facteurs ont, à certains moments, appuyé une évolution favorablel.
Voir sur cette question les actes du colloque franco-égyptien de politologie: Démocratie et démocratisation dans le monde arabe, Le Caire, 1982. 1

AVANT-PROPOS

23

L'explication des échecs se trouve ailleurs: dans les stratégies de coopération ou de conflit que les différents acteurs de la scène publique développent pour se tailler une place au soleil; ces stratégies ont parfois des conséquences imprévisibles sur le développement des institutions civiles et des libertés. Il est donc important d'en tirer, ne serait-ce qu'après coup malheureusement, les conclusions qui s'imposent pour l'avenir des sociétés humaines. À cet égard, la Tunisie n'est que l'une de ces cavernes de Platon qui peuplent la planète. Le drame qui s'y déroule secrètement, tout comme, à ses frontières, la mission des sentinelles algériennes de la démocratie ou l'épreuve marocaine de Sisyphe, ne font que raconter les récits archétypes du destin de l'humanité.

PREMIÈRE PARTIE

LES AGORAS

DU MAGHREB:

CONVERGENCES

ET
DIVERGENCES

MISE EN SCÈNE Liberté, dignité et paix: un rêve auquel la Grèce antique a donné un nom: démocratie. Mais aussi l'angoisse d'un drame universel: dans l'histoire de l'humanité, pourquoi la tyrannie, l'exploitation et la guerre sont-elles la règle? Pourquoi la liberté, la dignité et la paix sont-elles l'exception? Sous des scénarios différents, d'un siècle à l'autre, un même drame se déroule: celui de la confiscation et de la reconquête de la parole citoyenne. Le lieu du drame dont nous sommes acteurs ou témoins, c'est la scène publique, ou l'agora athénienne, ou encore la djemaa maghrébine. Un premier scénario a été décrit par Platon, l'ancêtre de la philosophie' occidentale et arabe. Platon corn parait la scène publique à une caverne opaque sur les murs de laquelle sont projetés les reflets de la réalité. Les acteurs et les témoins du spectacle sont condamnés à ne contempler que des ombres du réel qui leur est à jamais dérobé. Ce scénario est celui de la scène publique tunisienne, cadenassée depuis dix ans par un régime policier érigé sur la censure, la terreur et la corruption, et qui empêche toute pensée libre de s'exprimer. Les trois premiers chapitres expliqueront comment les vieux démons de la domination et de la soumission sont parvenus à faire taire la parole citoyenne en Tunisie. Le deuxième scénario a été brillamment reconstitué par Freud, le père de la psychanalyse, à partir de la légende grecque d'Œdipe. Œdipe, c'est la figure mythique de ceux qui, voulant s'émanciper des liens de l'enfance, s'en prennent à la domination du père. Après la chute de celui-ci, ses enfants esseulés se réfugient dans les bras protecteurs de leur mère, Jocaste. Œdipe était grec; ce sont des Algériens qui, en 1992, après s'être débarrassés de la gouverne totalitaire du FLN, le Parti unique, prennent peur devant leur liberté maintenant retrouvée et appellent l'Armée à sauver le pays du chaos. Le quatrième chapitre racontera donc l'évolution de la société civile algérienne, la chute du Père, le triomphe provisoire de l'Œdipe roi, le retour des enfants de Jocaste dans les bras musclés de leur mère

28

LE SILENCE TUNISIEN

l'Armée, et la nouvelle émancipation peut-être en train de se produire.

de l'Œdipe algérien qui est

Les Marocains ont aussi subi les vicissitudes des alliances dangereuses, mais selon un scénario encore différent. C'est une histoire ancienne déjà, qui alterne entre des périodes de forte effervescence civile et de gouverne musclée, entre liberté citoyenne et tyrannie. Cette histoire rappelle la figure légendaire de Sisyphe, ce héros grec condamné à rouler éternellement un lourd rocher au sommet d'une côte. Mais toujours il s'arrête à mi-chemin pour se reposer. De la sorte, le rocher roule à nouveau au bas de la pente et le travail est à recommencer. Sisyphe, c'est aussi le destin de la société civile marocaine, de son effort ancien pour repousser la pesanteur de la tentation autoritaire qui tend à ramener le rocher des libertés au bas de la pente. Et, comme nous le verrons dans le cinquième chapitre, l'histoire du Maroc est celle de la remontée lente et pénible des libertés, jusqu'au jour où la revendication citoyenne marque une pause; le Sisyphe marocain cesse alors d'être vigilant et se réconcilie avec le pouvoir dans une alliance contre nature. Cédant alors au poids de la volonté tyrannique du pouvoir, les droits civils et politiques reculent de manière catastrophique. Non, le Maroc n'est pas encore une démocratie.

CHAPITRE I

TUNISIE OU LA CAVERNE DE PLATON: DOMINATION
L'histoire tunisienne est déroutante pour qui veut comprendre la fragilité des transitions démocratiques et les raisons de leurs échecs. Elle échappe, en effet, aux théories généralement avancées pour expliquer cette fragilité en Yougoslavie, en Russie, en Pologne... Durant sa courte durée, la transition démocratique tunisienne n'était, en effet, confrontée à aucune tension nationaliste, comme ce fut le cas en ex-Yougoslavie. Aucune crise économique n'est venue discréditer la faisabilité de la gouverne démocratique, comme en Russie. La transition démocratique tunisienne n'a pas non plus souffert de ce que Korbonski appelle un « excès de pluralisme» en Pologne postcommuniste. La transition démocratique tunisienne n'a tout simplement pas eu lieu. Sauf dans les promesses des discours officiels et les espoirs que les acteurs civils avaient placés aveuglément en leur sauveur, le nouveau président Zine Al-Abidine Ben Ali. Le verrouillage politique a été radical. Tels ces hommes de la caverne de Platon qui ne pouvaient voir que les ombres du réel, les Tunisiens n'auront pu contempler que des ombres de libertés. Par conséquent, la transformation d'un État autoritaire en dictature totalitaire a entièrement échappé à l'opinion, tunisienne comme internationale. C'est pourquoi il est nécessaire de commencer par révéler au lecteur ces faits peu connus, mais qui rendront compréhensibles les analyses exposées dans ce livre. À partir des rapports d'organisations internationales telles qu'Amnesty International, la Fédération internationale des droits de l'homme, Reporters sans frontières, Article 19, la Commission internationale des juristes, mais en utilisant également les récits recueillis auprès de témoins directs de ces événements, je montrerai comment fonctionnent, depuis l'arrivée au pouvoir du Général-Président, les supports de domination d'un État policier.

1 Korbonski, Andrzej : « How much is enough? Excessive Pluralism as the Cause of Poland's Socio-economic Crisis », Revue internationalede science olitique, volume p 17, numéro 3, juillet 1996, p. 297-306.

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LE SILENCE

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LA TRANSITION DÉMOCRATIQUE N'AURA PAS LIEU

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En réalité, le verrouillage a commencé dès la chute du premier ministre Mohamed M'Zali, en 1986, alors que Ben Ali, récemment rappelé de Pologne, était ministre de l'Intérieur. La situation des libertés s'est détériorée rapidement durant l'interrègne du premier ministre Rachid Sfar. Des leaders de l'opposition, tels que Khemaïs Chaman et Najib Chebbi (la gauche), Rachid Ghannouchi (tendance islamiste), ont été jetés en prison. On a rétabli temporairement la fonction de Procureur de la République, et la Cour de Sûreté de l'État n'a pas encore été supprimée. Ce qui a permis, début 1987, les arrestations massives des militants islamistes et un premier grand procès politique. La torture et les exécutions vont commencer. La tension est très vive, dans la rue comme sur les campus, à ce moment. La nuit du 7 novembre, Ben Ali convoque au ministère de l'Intérieur sept médecins qui, sans même examiner le président Bourguiba, décrètent l'incapacité du malade à diriger le pays. Comme prévu par la Constitution, Ben Ali, devenu premier ministre entre-temps, remplace le président déchu. Dès le matin, il promet, à la radio, de ramener l'ordre et d'entreprendre des réformes démocratiques. Celles-ci n'iront pas loin dans la voie annoncée. Certes, la fonction de Procureur de la République et la Cour de sûreté de l'État seront supprimées, mais l'amnistie générale tant attendue ne rendra aux amnistiés ni leurs droits civiques ni leurs emplois perdus. Les amendements à la Constitution, loin de créer des institutions démocratiques, renforceront les pouvoirs du président face au Parlement et au gouvernement. Le président, en effet, n'aura plus à démissionner s'il vient à perdre la confiance du Parlement. Quant au gouvernement, il deviendra un simple exécutant devant rendre des comptes au chef de l'État. Les nouvelles lois maintiendront l'interdiction de critiquer le gouvernement et conserveront au ministère de l'Intérieur tous ses pouvoirs sur les partis et la presse. La transition démocratique tunisienne n'aura donc pas lieu autrement que sous la forme du renforcement de l'autorité présidentielle. Pour ce faire, le système politique tunisien maintiendra les instances de l'État dans une fusion quasi totale, puisque le chef de l'État dispose

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personnellement de l'administration pour distribuer faveurs et punitions, et que l'Exécutif ne subit aucun contrôle de la part d'un Parlement et d'une magistrature qui lui sont institutionnellement assujettis. Sans contrepoids au sein de l'appareil, sans séparation des pouvoirs, aurait déploré Montesquieu, la tyrannie ne peut que se renforcer. Une vision du pouvoir qui confond l'État avec la personne du

Prince, une police « aux ordres », un système judiciaire dépendant de l'Intérieur, des règles légales et informelles qui empêchent l'alternance au pouvoir: telles sont, comme nous le verrons maintenant, les ressources que le Général-Président utilisera à fond. Sa stratégie ne vise toutefois pas la création d'un État-parti ni l'abolition des institutions civiles, comme dans l'ex-bloc socialiste. Nul projet révolutionnaire de création d'un homme nouveau ne la fonde. De nature conservatrice, elle vise plutôt la satellisation de tous les acteurs civils et la reconfiguration de la scène publique autour d'une figure centrale, le Président, par qui tout le bien arrive. L'ÉTAT, C'EST MOI Le premier outil de renforcement de la tyrannie, celui qui rend compréhensibles tous les autres en les justifiant, est inhérent à la culture politique et à l'histoire de la Tunisie indépendante. Il consiste en une vision patriarcale du pouvoir, basée sur l'intérêt de la nation et sur le consensus autour de celui qui l'incarne. L'ordre moral patriarcal identifie autorité de l'État et charisme du che£: seul habilité à « donner» à la société civile des partis d'opposition, une presse libre, des associations culturelles, des syndicats... À l'instar de Staline qui se disait « petit père des peuples », Ben Ali sera donc une figure paternelle, à la fois menaçante et bienveillante. Menaçante pour ceux qui doutent de sa règle éclairée. Bienveillante pour tous les malheureux qui s'adressent à lui en cas de problème avec les fonctionnaires de l'État, par exemple. Telle est, du moins, l'image présidentielle véhiculée par la presse et reproduite couramment dans les conversations privées. Un informateur qui, de toute évidence, partage cette vision du pouvoir me tint un jour le récit suivant: