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LE SOLDAT OCCULTÉ Les Malgaches de l'Armée 1884-1920 Française

Collection "Repères pour Madagascar et l'Océan Indien"
(dernières parutions)

BLANCHY Sophie: Karana et Banians - Les communautés commerçantes d'origine indienne à Madagascar, 346 p. HAROVELO Janine: La SFIO et Madagascar (1947),286 p. PARATIAN Ragendra : La République de l'lIe Maurice - dans le sillage de la décolonisation, 336 p.

Hors

collection

de BAY Bruno: Sur les pistes de Madagascar, 350 p. DELERlS Ferdinand: Le Vazaha (l'étranger), roman, 204 p.

Chantal VALENSKY

,

LE SOLDAT OCCULTE Les Malgaches de l'Armée Française 1884-1920

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Ce texte est la version remaniée et abrégée d'une thèse nouveau régime soutenue à Paris 7 en février 1992, sous le titre L'image et le rôle du soldat malgache engagé par l'armée française de 1884 à 1920, 2 vol. XIII + 568 p., annexes, photos, index.

@ L'HARMA TI AN, 1995 ISBN: 2-7384-2657-3

INTRODUCTION

TIest aisé d'associer spontanément toute idée de reetutement dans les colonies à celle de rébellion des populations. Les schémas généraux en place. incitent à penser que dans ce rapport, l'un ne va pas sans l'autre. Mais dans ce cas, il ne devrait pas y avoir de recrutement conséquent, Ili de perpétuation d'une situation coloniale qui selon les aires a pu durer de quelques décennies à deux siècles, voire être inachevée encore aujourd'hui. Or, quelle n'a pas été notre surprise de découvrir des linéaires à n'en plus finir de registres matriculaires de soldats coloniaux dans les centres d'archives militaires, démentant que le recrutement ait été un phénomène accessoire des rapports coloniauxl. Situation stimulante pour la recherche d'autant plus appréciable que la matière a déjà été déblayée. Les troupes indigènes2 intégrées à l'armée française ont été analysées dans le contexte de leur participation à la Première guerre mondiale. Plusieurs travaux d'historiens3 ont cadré la nature et la portée de cet engagement, en mettant l'accent sur les diverses contributions des colonies en soldats ou en travailleurs, au niveau de leur effort financier ou économique, en présentant les réactions sociales, envisageant leurs conséquences sur les colonies considérées. TImanquait un éclairage sur les Malgaches. Dès les premières approches, une particularité à leur égard est apparue: toutes les considérations faites par les militaires français sont présentées en fonction d'une analyse ethnographique, appliquée systématiquement. Sur cette grille, intervient la justification d'un certain type de recrutement et de sa localisation. En prenant des termes chronologiques suffisamment éloignés et par nature, apparemment situés à deux extrêmes typologiques -la guerre coloniale et la guerre mondiale-, il s'agit d'apprécier un phénomène qui fournit un fil conducteur: ces considérations ethnographiques sont-elles uniformes d'une époque à l'autre, le cours des événements a-t-il une influence sur leur énonciation, sont-elles bien un mode de compréhension de la formation des régiments de tirailleurs malgaches? Y a-t-il adéquation ou discordance entre le discours militaire et la.concrétisation par le recrutement? Le clivage est-il seulement une question de source, de méthode ou se pose-Hl en
1 A la caserne Bernadotte de Pau, sont conservés les registres matriculaires de toutes les troupes coloniales. Voir la présentation des sources. 2 Le sens consacré par l'époque est discriminatoire. Nous l'utiliserons par convention. 3 Voir la bibliographie en fin de volume. 5

fonction d'une discordance historique entre l'époque royale (Pfécoloniale) et l'époque coloniale? Vis-à-vis de l'histoire malgache, aborder la question en centrant le sujet sur le soldat, permet de compléter une approche du fait militaire à Madagascar réalisée par des travaux concernant essentiellement la période des royaumes antérieurs à la colonisation. Ici, l'étude du soldat, en tant que protagoniste, et celles classiques, du recrutement et de la situation militaire correspondante participent à la compréhension du système colonial appliqué à partir du dernier tiers du XIXème siècle, champ d'étude largement couvert. Quant aux prolongements dans I'histoire coloniale des années vingt à la décolonisation, ils ont donné naissance à un dynamique courant de la recherche historique à Madagascar qui a défmi les cadres chronologiques, économiques et sociaux dans des monographies, thèses et articles. On remarquera que la période intermédiaire, celle de la décadence du royaume de Madagascar et de l'affIrmation du premier système colonial des années 1890 à 1899 ne fait pas l'objet d'intérêt particulier, à quelques exceptions près. Pourtant elle nous semble fondamentale dans la mise au point de situations de fait comme de comportements tant du côté des futurs colonisés que des colonisateurs, qui trouvent leur épanouissement au cours du "grand âge" colonial, l'entre-deux-guerres. De la même manière, hormis la thèse de S. Randrianja sur le Parti communiste malgache, dont les prémices sont portées par les mouvements revendicatifs où quelques tirailleurs sont actifs, la Première Guerre mondiale est une période oubliée de la recherche historique (à l'exception, notoire pour notre travail, du mémoire de lM. Tata sur le recrutement des tirailleurs malgaches et les articles de M. Gontard). D'autant que pèse sur la prise en compte de la spécifIcité de la période, le rapport de dépendance inscrit dans une logique européocentriste qui consiste à fIxer pour termes chronologique les années 1914 et 1918, sans rapport avec la situation de l'île. Enfin l'histoire malgache est encore marquée par I'historiographie qui nous précède, coloniste, coloniale ou colonialiste, selon. De notoriété et par ailleurs témoignage des vicissitudes comme des choix de la recherche contemporaine, la seule synthèse dont peuvent se réclamer les malgachisants reste le manuel de H. Deschamps datant de 19601dont l'inspiration, le contenu et les perspectives sont marqués par l'historiographie classique, celle qui assigne à l'évènementiel et au factuel l'apport essentiel de ses constatations. Quant à la colonisation, elle est présentée dans une perspective linéaire dont l'aboutissement (la décolonisation) est un terme critique et anesthésiant, tel qu'il était perçu à cette époque, en France et à Madagascar. Or, comme nous l'avons dit plus haut, la recherche actuelle a largement entamé de nouvelles directions, défriché des voies inconnues, renouvelé de fond en comble les
1 Réactualisé par une version non retouchée en 1972. 6

bases comme les perspectives de l'histoire malgache, puisant dans l' archéologie et les sciences sociales, les apports méthodologiques et cognitifs indispensables à sa modernité. Si donc d'histoire coloniale, il n'est plus -ou presque-, ni de contemporanéité, ni de fond, à quoi se rattachent tous ces travaux qui continuent d'être réalisés sur les ex-colonies? Il est un fait que les engagements récents de l'historiographie française vers la remémoration et la commémoration des vécus générationnels instaurent un rapport de prédilection avec les ex-territoires de l'empire. De la réactivation du souvenir de la guerre d'Algérie au mouvement pied-noir jusqu'aux rapports renoués avec le Vietnam et la confrontation permanente avec les T.O.M-D.O.M., les ex-colonies sont omniprésentes. Mais par quel biais leur consistance historique s'émancipe-t-elle de l'héritage colonial immédiat, vivace et prégnant1? Le renouvellement de la recherche a permis de reconsidérer les caractères du phénomène colonial, ses bases comme ses aboutissements, notamment sur les plans économique et sociologique, s'élargissant à ses mécanismes psychologiques et idéologiques2 et d'opter pour une interprétation comparatiste des systèmes et des cultures. Cependant, le sujet reste encore emprunté par des pesanteurs, telles celles à tendance hagiographique ou celles qui adoptent une approche géographique (le Maghreb, l'Indochine, Madagascar.. .), reconstituant une perception parcellisée et répétitive des problèmes et des phénomènes. Enfin, il reste bridé et stimulé à la fois par des enjeux de mémoire. Trouver avec le soldat malgache, un acteur des réalités coloniales, semblait une voie possible quoique fragile pour aborder ce cadre historique renouvelé. En effet, d'emblée les embûches et handicaps se sont accumulés. Ils appartiennent aussi bien aux types de sources à exploiter qu'aux conditions de leur conservation. A savoir que le thème lui-même ne transparaît qu'à partir de textes de principe, d'origine militaire ou politique (voir infra). Mais, si l'on veut aborder l'étude du soldat malgache en tant que tel, la part d'information adéquate, de sources directes, est minime. Ainsi, très peu de relations de témoins ou de soldats sont conservées et très rarement, elles font l'objet de publications critiques3. Par ailleurs, plusieurs sources sont dans un
1 Question de "L'atelier de l'historien" pour G. Pervillé (PERVILLEG., 1991, De L'empire français à la décolonisation, Paris, Hachette, 256 p.) et objet de l'interpellation de D. Rivet. RIVET D., 1992, "Le fait colonial et nous, histoire d'un éloignement", Vingtième siècle, pp. 127-138. 2 Dans le discours, BOUILLON A., 1981, SORIOT D., 1992. Dans l'image, BLANCHARD P., CHATEUER A., 1993. 3 C'est dans cette optique de mise à jour, de sauvegarde et de transmission du patrimoine qu'a été fondée l'association Vitsika, qui se propose de collecter tout document relatif à l'histoire de Madagascar, qu'il s'agisse de livres, de correspondances privées, de manuscrits, de photographies ou de gravures, de façon à en assurer la conservation, la 7

état de conservation tel que leur communication est incertaine1. De même, les conceptions relatives à la nature et à la conservation des archives tendent à négliger une documentation que nous considérons comme essentielle, les sources iconographiques. Situation qui commence à être rectifiée aujourd'hui. Enfin, pour des raisons matérielles et de temps, il ne nous a pas été possible de mener les investigations nécessaires pour utiliser des sources orales ou retrouver, par exemple, les rôles d'enregistrement de miliciens malgaches. Le traitement du sujet révèle donc des lacunes de fond. En général, la trop rare expression par les colonisés de leur point de vue, l'oblitération préventive de leur opinion, les filtres mis à l'expression de leur pensée évacuent des perspectives entières et, incitant au décryptage, génèrent des limites à l'interprétation historique. Il faut user de moyens détournés pour arriver à saisir quelques parts de réalité, en l'occurrence celles représentées par les différentes catégories de soldats, celles que la colonisation et I'historiographie coloniale rangeaient indifféremment en une "boyasserie", jugement de valeur à prendre ou à contourner. Le regard et l'information indirects sont des palliatifs, tels la photographie, la censure postale, compte tenu la rareté des témoignages écrits et des sources orales2. Ainsi, les sources militaires françaises ont constitué la première base de notre travail. Par ordre d'intérêt et de nouveauté -quasi inverse de celui du traitement et de l'intégration dans l'élaboration de ce travail, compte tenu d'obstacles divers-, nous avons utilisé les registres matriculaires des Malgaches que nous avons découverts depuis 1983-84, l'iconographie, les œuvres littéraires de militaires français sur les guerres franco-malgaches et les fonds du S. H. A. T. (Service Historique de l'Armée de terre), politiques et régionaux au C. A. O. M. (Centre des Archives d'Outre-Mer) et à Tananarive (Archives nationales). Quelques précisions sont nécessaires sur la place accordée à chacun dans la réalisation de ce travail ainsi que sur les options de leur traitement. La masse considérable d'informations contenues dans les registres matriculaires, l'identification de plusieurs anomalies nous ont

reproduction, la publication éventuelle, et à en permettre la consultation par tous. Le siège est à Antananarivo. 1 En communication exceptionnelle ou impd'ssible; cas de plusieurs exemplaIres du J.O.M.D. de la Bibliothèque Nationale, Paris. Pour les sigles, se reférer à la liste des sigles p. 12. A Aix-en-Provence, au C.A.O.M., plusieurs correspondances de Rainandriamampandry, commandant des troupes malgaches à Tamatave pendant le conflit de 1895-1896, tombent en lambeaux. 2 Les sources orales sont surtout utilisées à titre contradictoire avec l'archéologie et par l'ethno-histoire. Pour l'époque contemporaine, coloniale et post-coloniale, elles font l'objet d'une pluralité de traitements, historique (sur la rébellion de 1947), anthropologique, sociologique ou géographique. Des témoignages de survivants de la Première guerre mondiale ont été rassemblés par lM. Tata. TATA lM., 1982. 8

orientée vers des choix restrictifs de lecture et d'interprétation1. Au lieu d'exploiter cette source sur un plan statistique comme prévu à l'origine et suite aux réserves quant à l'exactitude des informations contenues, nous avons effectué des dénombrements généraux. Par contre, ce fonds a fourni une information qualitative, à caractère sociologique, qui a permis de personnaliser les recrues. Les sources iconographiques2 complètent cette étape de la personnali~ation des soldats malgaches et représentent un apport de premier ordre pour l'identification du sujet ainsi que les interprétations soulevées sur les choix du recrutement. Elles fournissent plus qu'un appoint documentaire et constituent un matériau historique. En croisant leurs informations avec celles des autres sources, elles permettent un affinement des problématiques, fournissent un matériel à confronter, des arguments, des points de repère. Sous forme de photographies (officielles, privées) et de cartes postales, elles identifient le tirailleur ou le milicien dans des normes d'intelligibilité fonctionnant comme un langage commun, un code. Les bases de cette connaissance et de cette reconnaissance sont ethnologiques, La littérature militaire, composée d'écrits justificateurs sur les guerres coloniales, apporte un volet subjectif et spéculatif, nécessaire cependant. à la compréhension des rapports humains ainsi que des projections culturelles qui fondent en partie l'intégration des soldats malgaches dans l'armée française3. La littérature militaire, dite "ethnologique", correspond à une création spécifique entrant dans les procédés de découverte des populations autochtones et du repérage de leurs aptitudes à s'intégrer dans le régime colonial pour être associées à son renforcement, par le biais du recrutement. Les publications imprimées n'ont pas été exploitées systématiquement pour des raisons maté-

1 De plus, étant donné qu'il s'agit de sources nominatives, elles ne sont accessibles que sous condition. C'est aussi le cas des archives médicales. 2 Les collections repérées sont à Madagascar, Tananarive (Service Géographique National : F.T.M.)et Moramanga (musée de la Gendarmerie Nationale) et en France (bibliothèques, centres d'archives et musées nationaux, agences photographiques). A été utilisée une partie des ressources du CA.O.M. (Aix-en-Provence), du S.H.A.T. (Vincennes), du C.M.I.D.O.M. (Versailles), du musée des Troupes de Marine (Fréjus), du musée des Invalides (Paris), du musée des Arts Africains et Océaniens (Paris), de la Bibliothèque Nationale, Société de Géographie (Paris), de la B.D.I.C., Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (Nanterre), de l'agence Roger- Viollet (Paris), des collections privées. L'E.C.P.A. (Ivry) dispose de quelques documents. 3 L'identification des sources relatives à l'expédition de 1895 et à la pacification permet d'approcher les origines d'une historiographie coloniale et militaire de Madagascar. Etablie de manière sélective, elle a été cependant constituée sur le plus large éventail possible de situations appréciables à première vue, qualité de l'auteur (officier ou simple soldat), date de publication (immédiatement après la campagne jusqu'aux plus tardifs), nature du récit (camet quotidien ou compilation). 9

rielles de temps et d'accessibilité des fonds disponibles et d'un phénomène de répétitivité des informations!. Le fonds du S. H. A. T. comprend l'essentiel des textes - sauf pour la Première guerre mondiale2 et des documents de service, constituant une source "classique". Leur utilisation comme matériau historique commande une étude critique préalable. TIsont la particularité de présenter de la manière la plus anodine qui soit, l'extraordinaire et l'arbitraire absolus, liés à l'usage de la force et de la violence politique et administrative née de la conquête et de l'occupation. Edulcorer les faits, passer sous silence les contradictions qui desservent le régime font partie de leur logique interne. Ils sont hiérarchisés par nature (archivistique) et professionnellement. Les documents de principe, décrets, circulaires qui émanent des autorités supérieures ou de l'Etat sont complétés par les l'apports de campagne ou politiques des hommes de terrain et les journaux de marche des troupes. Outre leurs qualités particulières, ils permettent de distinguer les niveaux de prise de décision, les options, la concrétisation d'un principe. En matière de recrutement des Malgaches, le croisement des informations a été fait pour éclaircir des choix et des opérations confus. TItend à souligner les décalages entre les projets, la réalité et l'interprétation de l'ensemble. De plus, les sources militaires sont consensuelles. Un chef de bataillon présentant sa troupe en donne une image flatteuse car il est responsable de la tenue et de la qualité de celle-ci; surtout lorsqu'il a lui-même été imprégné de la maxime selon laquelle la valeur d'une troupe dépend de son chef; afortiori au sujet des soldats malgaches qui ne sont intégrables que dans cette version. Enfin, la qualité du domaine militaire qui se dit réservé et sensible fait admettre que la présentation, l'énonciation, la résolution d'une question, d'un thème peuvent être obviées par nécessité comme par atavisme, fonctionnant comme un réflexe conditionné et donnant corps à une langue de bois, ici le "style Gallieni". Le bénéfice à tirer des sources annexes est considérable. Sous ce vocable, il s'agit de sources officielles mais issues d'autres organismes de direction ou non, des services civils, de la presse coloniale et d'expression malgache, que de la production, hors-service, des militaires. Même si la bibliographie militaire reste une justification et travestit plus ou moins intentionnellement la réalité, les créations a posteriori autorisent des écarts de langage ou de pensée, fort révélateurs. En tenant compte de ce phénomène -reconstitution des faits et recherche d'une explication rationnelle à des actes anciens-, nombre de ces textes éclairent d'un jour nouveau la situation générale et les relations avec les
1 Ainsi les dépouillements du Journal OffICiel de Madagascar et Dépendances, de la revue Notes, Reconnaissances et Explorations. ont fait apparaître des sujets communs. Par contre, la Revue des Troupes Coloniales n'a pas été utilisée. 2 M. Michel, dans sa thèse, a rappelé les conditions de la disparition du fonds colonial de cette période à l'occasion de la Seconde guerre mondiale. 10

soldats ou les colonisés. Les sources militaires ne sont donc contredites que dans des situations limites. En matière d'histoire coloniale, la presse, par ses détracteurs, les colons notamment, fournit une réplique nécessaire, cependant biaisée par des partis-pris outranciers. Le recours aux sources annexes est d'autant plus indispensable que la nature du régime colonial, à ses origines, ne distingue pas le domaine militaire du civil. Leur imbrication fait même la particularité de celui-ci et se retrouve dans l'insaisissable définition des forces militaires locales, faisant intervenir des paliers d'interprétation qui situent tant bien que mal la place et le rôle des soldats coloniaux. Les rapports politiques généraux, ceux décapants- de l'Inspection coloniale, quelques incursions dans les fonds des provinces, apportent des éclairages et des correctifs à l'appréciation de la situation. Dans l'ensemble, la documentation est de nature très variée, voire disparate. Les lacunes sont nombreuses. Mais la combinaison de l'ensemble permet de contribuer à l'identification des soldats coloniaux et à la connaissance des problèmes posés par le rapport colonial sur les hommes et les structures des Etats ou régimes qui le précédaient. Pour répondre à l'objectif de reconnaître le soldat malgache de l'armée française, son rôle militaire, son insertion sociale et dans la mesure du possible sa perception du rapport colonial, nous avons privilégié l'interprétation socio-culturelle. Dans un premier chapitre, il s'agit d'envisager sur quelles bases idéologiques, mentales autant que militaires, s'effectue le contact colonial entre les soldats de Madagascar et ceux de France. De ce contact, d'emblée inégalitaire, émerge une deuxième approche, concrétisée lors de la pacification de l'île. A cette occasion, les militaires français forgent une représentation du soldat malgache, incarnation de modèles-types locaux, non exempte de contradictions et de confusions. Le troisième chapitre resitue ce soldat dans le contexte politico-administratif et social de la colonisation, où sous diverses moutures, il apparaît comme un maillon essentiel du fonctionnement du système colonial, au-delà du fait militaire en -lui-même. Aborder la Première guerre mondiale (chapitre IV) permet d'évaluer jusqu'où a pu aller ce rôle de protagoniste de la colonisation, en termes d'ascension ou d'exclusion, de reconnaissance sociale ou de marginalisation. A l'évidence, le séjour en Europe introduit une donne inattendue dans l'entre-deux colonial que tente d'aménager le soldat malgache pris entre les pesanteurs de son cadre d'origine et celles de l'armée française.

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Liste des abréviations Revues

et des sigles les plus utilisés

Asie du Sud-Est et Monde Insulindien (Nice) Annales de l'Université de Madagascar (Tananarive) Bulletin de l'Académie Malgache (Tananarive) Bulletin Officiel de l'Administration des Colonies (Paris) Bulletin du Comité de Madagascar (paris) B.C.M. Bulletin de Madagascar (Tananarive) B.M. Cahiers d'Histoire (Lyon) C.H. Cahiers de la Sabretache (Paris)C. S. Cahier de Sciences Sociares (Tananarive) C. S. S. Etudes Océan Indien (Paris) E.O.I. G.M. Gazety Malagasy (Tananarive) Guerres Mondiales (Paris) G. Mond. J. M.E. Journal des Missions Evangéliques (Paris) Journal Officiel de Madagascar et Dépendances J.O.M.D. (Tananarive) Journal Officiel de la République Française (Paris) J. O. R. F. J. R. V. S. I. Journal of the Royal United Service Institution (Londres) Notes, Reconnaissances, Explorations (Tananarive) N. R. E. Omaly sy Anio (Tananarive) O.A. Recherches et Cultures (Tananarive) R. C. R. F. H.O. M. Revue Française d'Histoire d'Outre-Mer (Paris) Revue Historique (Paris) R. H. Revue Historique des Armées (Paris) R. H. A. Revue Historique des Colonies Françaises (Paris) R. H. C. F. Revue de Madagascar (ex-B. C. M.) R. M. Revue des Troupes Coloniales (Paris) R. T. C.
Centres d'archives

A. S. E. M. I. A.V.M. B.A.M. B.O.A.C.

A. N. Mad C. A. O. M. C. M. I. D. O. M. F.T.M. S. H. A. T.

Archives Nationales de Madagascar (Tananarive) Centre des Archives d'Outre-Mer (Aix-en-Provence) Centre Militaire d'Information et de Documentation sur 1'Outre-Mer (Versailles) Foiben- Taosarintanin 'i Madagasikara (Service Géographique de Madagascar, Tananarive) Service Historique de l'Armée de terre (Vincennes)

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PREMIER CHAPITRE UN FACE-À-FACE ÉQUIVOQUE

En 1884, lorsque les Français commencent à s'intéresser au recrutement des Malgaches, deux possibilités s'offrent à eux. Soit débaucher des hommes venant des troupes de guerriers dans les chefferies indépendantes du pouvoir central, soit attirer les déserteurs de l'armée du royaume de Madagascar, en voie de modernisation.

I - L'APPROCHE

DU FAIT MILITAIRE.

Deux types d'armée coexistent. Le premier correspond à celle à laquelle se réfèrent les observateurs, lorsque sous le nom "d'ancienne armée malgache", ils désignent l'armée du royaume de M"adagascar. Elle est connue dans les textes sous l'appellation de foloalindahy;l, dotée d'une infanterie et d'une artillerie au modèle européen. Dans les régions côtières, prédominent des formations de taille réduite, les troupes guerrières des princes et roitelets. Ces royaumes côti~rs sont soumis à des degrés divers à l'autorité de Tananarive depuis le XVIIIème siècle et seuls les royaumes du sud, mahafaly, tanala sont encore indépendants au moment des expéditions fI1111çaises la fin du de XIXème siècle. En fait, toutes ces forces armées amalgament les éléments d'une même tradition, issue du passé le plus lointain, faisant des troupes malgaches des unités composites et complexes.

1 Voir le glossaire-index des termes malgaches en rm de volwne. 13

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Carte n° 1 : Localisation des toponymes cités

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A Les usages militaires au temps des royaumes malgaches (XVlème-XIXème siècles).

-

1 - La formation et l'évolution des armées. Les royaumes sont apparus à Madagascar à l'occasion des migrations successives de populations. Venus des rivages de l'océan Indien oriental et de la mer de Chine, mêlées de populations africaines, les migrants indonésiens et austronésiens se fixent sur les côtes et conquièrent peu à peu l'intérieur des terres. Soit, d'après l'archéologie, au cours du 1er millénaire ap. J. C. De cette occupation plus ou moins violente où les nouveaux arrivés ont à se défaire de ceux précédemment fixés sinon à trouver avec eux un compromis sous forme d'alliances de parenté, sont issues les premières armées. Les traditions ont conservé la mémoire d'affrontements incessants entre petites unités disposant de pierres et de javelots d'argile. Les rois vivent entourés d'une troupe formée de leurs parents et compagnons parmi lesquels les plus dignes sont fondateurs de lignages nobles ou s'adjugent les fonctions d'autorité, remplissant auprès du souverain le rôle de conseillers et de chefs de guerre. Ces fonctions sont partagées avec les hommes libres, descendants des tompon' tany;, les maîtres de la terre, ces premiers occupants que l'on se doit de ménager. La direction de l'armée est donc l'affaire de quelques-uns, au premier rang desquels comptent l'aristocratie apparentée aux dynasties royales et les chefs des groupes d'hommes libres. Figure aussi parmi les charges les plus prestigieuses à connotation militaire, celle de devin (ombiasy;), dont le rôle est de définir les circonstances les plus propices à une guerre et qui stimule les troupes au combat. La troupe est dotée d'armes défensives, les boucliers, et offensives. D'abord en bois, en argile, en pierre puis en fer, les haches de guerre voisinent avec les frondes, pieux et surtout la sagaie, arme de prédilection. L'insigne de guerre, le fe/ana;, une rondelle portée sur le front et taillé dans un coquillage, du manioc ou une piastre, qualifie les guerriers de valeur. Dans les récits de voyageurs européens des XVlIème-XVITIème siècles, l'appellation de "garde royale" revient aux armées des souverains d'Imerina, la région centrale des hautes terres. Ils distinguent une

gardefotsy et une mainty; l, composée des serviteurs royaux au statut
original de guerriers-domestiques en regard des autres groupes de la

1 Blanche et noire. Ces qualificatifs font référence non pas à des différences somatiques mais à l'origine des populations de l'île et à un rapport d'ancienneté relatif à l'occupation de la terre. TIsrappellent l'union et la capacité du souverain à fédérer autour de lui des groupes de diverses origines, entre anciens et nouveaux venus. 15

société, andriana (seigneurs, nobles), hova (hommes libres)l. Lesfotsy sont les tandonaka ou tandapa;, pour des attributions de cuisiniers puis, avec l'évolution de la monarchie merina au cours du XIXème siècle de secrétaires, émissaires, élargis à cette époque aux andriana et aux hova. Les mainty-enin-dreny (noirs aux six mères) sont les Manisotra, les Manendy, les Tsiarondahy. Ils forment la garde du souverain et des sites royaux, réputée pour sa bravoure, réaménagée en fonction des alliances et des luttes de preéminence autour de la personne royale et jeu de celle-ci des rappons de force entre groupes et lignages2. Les tsimandoa sont affectés au transpon des ordres royaux, ponant une sagaie distinctive, et servent encore de bourreaux. Cette armée, associée à la fonction royale, participe à la légitimation dynastique en assurant l'union entre le roi et la terre (résidence, tombeau, village éponyme de la lignée). L'armée a encore comme rôle de perpétuer la domination d'un lignage et prend le cachet d'une armée personnelle. Ces caractères se retrouvent dans toutes les unités politiques de l'île, à quelques nuances près. Ainsi dans les royaumes des Bara, la cour de conseillers est issue de la parenté royale mais les tandonaka;, hommes libres prennent de plus en plus d'imponance comme ambassadeurs et chefs d'armée. Sous leurs ordres, les guerriers sont les descendants des chefs des lignages ou des branches latérales de la famille royale, éliminées du jeu de la succession. La garde royale des mahombe (serviteurs royaux), les tsimando (courriers) et une escone de dix jeunes nobles, les tsimanata forment les corps d'élite3. Même configuration chez les An tanosy, à l'extrême sud de l'île, dont les soldats (antandonaka;) au service des roandriana;, la lignée royale, ne sont pas sans évoquer les mainty-enin-dreny des Hautes Terres, dans leur position de sujétion particulière à la personne royale4. Cette organisation suffisamment souple permet d'associer le plus grand nombre d'individus sous la direction de leurs chefs respectifs au service du roi. Lorsque par les réseaux de commerçants arabes et européens, les relations avec l'extérieur s'intensifient au cours du XVlème siècle, les royaumes intègrent cette nouvelle donne en se procurant des esclaves par la razzia. Ils seront échangés contre des fusils et de la poudre auprès des traitants. Ce mode de guerre assure la cohésion des unités politiques et maintient l'équilibre des rapports de force entre le roi et les lignages spécialisés dans la guerre. Les serviteurs royaux
1 Ce sont les groupes statutaires (ex-"castes") de 1'Imerina dont les membres sont sujets du roi. Sont encore distingués, mais hors société, sans référence à la terre et déracinés, les andevo (esclaves). Ils sont constitués par les razzia dans l'île et en Afrique. Mais les autres catégories sociales de l'Imerina peuvent choir dans ce groupe par châtiment royal et pour dette. 2 OOMENlCHINI-RAMIARAMANANA B., DOMENlCHINI J.P., 1980. 3MICHEL L., 1957, p. 35. Et KENT R., 1973, p. 145-146. 4 GRANDIDIER A., 1916, p. 17. Témoignage à la suite d'un voyage entrepris en 1868. 16

renforcent leur puissance en s'adjoignant les vaincus récemment captures. Cette sélection-intégration est honorée parle roi pour renforcer une armée à l'aide de laquelle est à nouveau enclenché le processus de mises en esclavage, d'opérations militaires, d'échanges de capûfs contre des produits importés. Cette conjonction d'intérêts permet de contrebalancer. l'influence des groupes d'hommes libres avec lesquels le partage du pouvoir reste conditionnelle. Dans les armées des chefferies et des royaumes côtiers, sakalava à l'ouest et betsimisaraka à l'est, qui ont le plus tôt maîtrisé le contrôle de la guerre de razzia, l'armement est enrichi du fusil de traite durant tout le XVIIème siècle. Négociant sa puissance politique par Ull élargissement territorial sans précédent dans la partie ouest de l'île, le royaume sakalava des Maroserafia consolide ses assises par le contrôle de l'échange des bœufs. Alors que dans l'est, les Zana-Malata du royaume betsimisaraka recrutent des armées et des. équipages pour entreprendre des expéditions qui les mènent jusqu'aux Comores et en Afrique orientale!. Ces équipées consolident les premières grandes constructions politiques de l'île, comme le royaume d'Andriandahifotsy (mort en 1685) à l'ouest ou la confédération betsimisaraka aux ordres de Ratsimilaho (mort en 1750). Le phénomène affecte jusqu'au royaume merina, à l'intérieur des terres, où dès 1817 le roi Radama 1er (1810-1828) exerce des pressions sur les traitants pour qu'ils lui cèdent des armes à des conditions avantageuses (voir infra). Il s'avère alors que l'intégration des nouveaux facteurs économiques comme les tentatives de contrôle des enjeux à l'échelle de vastes ensembles régionaux ne peuvent se faire sans ces acteurs que sont les traitants et les esclaves d'Afrique. L'alliance avec les premiers devient un facteur de réussite pour les expéditions guerrières. Ils sont associés à un souverain dès qu'ils peuvent l'approvisionner en fusils et fabriquer de la poudre selon les procédés locaux qu'on leur demande d'améliorer. Ils obtiennent en contrepartie l'exclusivité des échanges sur une portion de territoire et deviennent même chefs de guerre pour le compte d'un roi2. Quant aux esclaves d'origine africaine, ils forment un groupe en voie d'assimilation, les Makoa;. Ils constituent la base de toutes les armées et leurs chefs peuvent s'imposer dans l'entourage royal. Rusi-ben-Mari;, chef de guerre renommé est co-créateur de royaumes dans le nord. ouest et fondateur d'un lignage3. Mais en Imerina, les. innovations militaires introduites par les souverains apportent une nouvelle dynamique des royaumes à Madagascar. L'unification des chefferies de la région centrale commencée au
1 Mémoire du traitant Rondeaux publié par VALETTE J" 1966. 2 MAYEUR, 1902. MAYEUR, 1913, p.158. HEBERT lC., 1979, p. 102-127. 3 BARE J. F., 1980. DINA l, 1982, rappelle le dynamisme de ces groupes ainsi que les . modalités de leur intégratîon. 17

début du XVIIème siècle depuis Andrianjaka;, qui aurait introduit le fusil, interrompue après le règne d'Andriamasinavalona, à la fin du XVIllème par des guerres intestines, reprend avec Andrianampoinimerina (vers 1787-1810). Le souverain d'Ambohimanga renforce l'autorité de sa dynastie sur les autres lignages merina par la prise de Tananarive. Il envisage alors d'étendre ses conquêtes à l'île entière. La consolidation étatique et militaire nécessaire à cette ambition se réalise par la territorialisation des communautés sous son autorité. L'armée, recevant une organisation ca,lquée sur les subdivisions de l'Imerina, est formée des contingents fournis par l'A varadrano, au nord-est, le Marovatana, au nord, le Vakinisisaony, au sud, l' Ambodirano, au sud-ouest, puis à la suite d'extensions, le Vonizongo (au-delà du Marovatana) et le Vakinankaratra. La cohésion du royaume introduite par l'espace dans la sphère sociale est renforcée par de grands travaux d'aménagement hydraulique pour la riziculture. Tous les groupes statutaires participent à l'effort, des mainty aux andriana à vocation militaire, tels les Andriamasinavalona;, aux hava;, entre lesquels le souverain pratique une politique de l'équilibre. La concrétisation de ces mutations dans le domaine militaire se réalise dans l'organisation des camps de l'armée royale, attestés avec certitude à l'époque de Radama 1er! ainsi que dans l'apparition de formations de combat en pelotons. Ce procédé permet de disséminer les forces sur le champ de bataille tout en conservant une cohésion de corps qui suffit à surprendre les adversaires par la discipline collective et le sens tactique requis. Il correspond à l'évolution des armées locales vers des techniques de guerre de partisans2. Ces dispositions permettent alors au souverain de s'appuyer ouvertement sur les chefs des su\>divisions territoriales qui relaient les anciens compagnons du roi dans leur fonction de conseillers et de chefs de guerre. Celui-ci dispose d'un moyen de pression supplémentaire sur ses rivaux, membres des branches éloignées de la famille royale, les andriana, de la possibilité de faire et défaire les fortunes par la distribution de territoires exemptés de charges, les menakely;. Il contrôle les membres les plus entreprenants de son entourage par l'octroi de dignités honorifiques, de butin en esclaves plus ou moins conséquents et enfin l'anoblissement. De ces réseaux de clientèle constitués par les rois et leurs favoris émergent, au
1 Leur
disposition reflète la répartition des troupes et leur qualité, le degré de cohésion et de

discipline atteintes. Les témoignages oculaires sont ceux d'Hastie, de W. Ellis. A. Grandidier en a tiré des photographies en 1874. 2 Cette méthode de combat surprend Mayeur par son originalité et son efficacité. Il relève cependant que l'affrontement se termine en une cohue des deux armées. L'expression "guerre de partisans" se comprend ici dans le sens d'un combat où la connaissance du terrain, le principe de l'embuscade,la recherche de l'épuisement de l'adversaire comptent autant que son anéantissement direct par un coup de force. Ce type de combat est encore pratiqué par les Malgaches de même que la guerre de siège. Les soldats participant à ces affrontements sont les "soridany". Histoire des rois (TanJaran' ny Andriana), V, p. 24. 18

début du XIXème siècle, deux lignages d 'hommes libres, les Tsimahafotsy et les Tsimiamboholahy. Une impulsion majeure est donnée sous Radama 1er (18101828). La possibilité de créer une armée moderne lui est fournie par le traité du 23 octobre 1817. Il est le résultat de tractations effectuées par Lesage pour le compte du gouverneur de l'île Maurice, Farquhar;, à la recherche d'un partenaire suffisamment puissant -quitte à l'aider au besoin- pour arrêter la traite des esclaves, assurer des conditions favorables aux échanges entre les deux îles, tout en contournant les traitants français. Lesage vient à Tananarive avec une petite escorte qui aurait fort impressionnél. Mayeur;, atteignant l'lmerina à la même époque, peut voir évoluer cette première unité, "le régiment de Brady;" -du nom de son instructeur-, 256 hommes recrutés parmi les familiers du roi et les nobles. Elle augmente à ce point le prestige royal que Radama est prêt à toute concession, sur l'esclavage en particulier2. Le renouvellement du traité, le Il octobre 1820, donne naissance auxfoloalindahy;, les cent mille, nom générique de l'armée. Accroissement certes, mais surtout ruptures par rapport aux usages. La mesure la plus spectaculaire est l'ordre donné aux soldats de porter les cheveux courts, en toupet au lieu des cheveux longs, provoquant la révolte de leurs femmes3! Rupture encore car il y a bien un projet d'armée nationale par le regroupement des serviteurs royaux, des populations des circonscriptions territoriales et des provinces. L'armée royale acquiert un caractère protéiforme. En 1823 pour la conquête du Menabe 70000 hommes sont engagés4 par l'amalgame de corps d'origines les plus diverses, les populations conquises ayant fourni des contingents qui gardent leurs caractéristiques, tels les Antaimoro à la réputation de meilleurs lanceurs de sagaies. De l'armée ancienne, la composition est revue en la dédoublant. Radama détache de l'Avaradrano, le Voromahery, à la fois nouveau district et nouveau corpss, tenant compte de l'évolution de sa capitale et de l'accroissement de sa population. Ce corps est la garnison de Tananarive, distribuée aux portes de la ville, levée auprès de tous les habitants des différents quartiers. Le roi peut ainsi compter sur des effectifs de 14000 à 30000 hommes (de 1822 à la fin de son règne), chiffre phénoménal eu égard à ceux jusque-là utilisés en campagne, environ 1000 guerriers au début de son règne. Sur le tout, 10 000 hommes sont enré1 YALEITE 1.,1962, p. 16 et suiv. A YACHE S., 1994, pp. 94-108. 2 THOMPSON A., 1974, démontre que la conclusion des accords entraîne une pene fmancière considérable pour Radama, Farquhar ayant sous-évalué le montant des revenus tirés de la traite. Mais Raombana, secrétaire et historiographe de la cour, est très critique sur le sens et la portée de cette réforme. AYACHE S., 1994, pp. 108-116. 3 Histoire des rois (Tantaran' ny Andriana), Y, p. 29. 4 D'après W. Ellis, cité par YALEITE 1.. idem. 5 Histoire des rois (Tantaran' ny Andriana), Y, p. 76. Mais le Yoromahery existe déjà sous Andrianambotsimarofyen 1777 comme sa gardefotsy et mainty. THOMPSON A., 1974, p. 19. 19

gimentés et reçoivent une instruction militaire régulière. fi prélève une part qui équivaut à une armée de métier, 1500 hommes répartis en voltigeurs et grenadiers, tous en uniforme anglais et dispose, dès 1823, de 1000 artilleurs1. Enfin, Radama 1er développe une véritable militarisation sociale en imposant un élargissement de la notion de service de l'Etat, le fanompoana ("corvée" de construction, de portage). Il réquisitionne tous les civils, borizano;, pour des travaux d'envergure, comme la construction du palais de Soanierana ou la tentative d'arasement de la colline d'Ambohijanahary. Illes répartit en centuries, dont les chefs reçoivent un grade, de caporal2 et étend la mesure aussi bien aux épouses des soldats qu'aux prostituées3. En mettant en compétition les andriana;, hova et mainly;, le roi manifeste sa volonté de disposer de son pouvoir de reclassement social. Dans cet esprit, la création des grades militaires ou "honneurs" (voninahitra;)4 introduit une hiérarchie étendue aux civils. Cependant, ces honneurs traduisent un rapport de forces dont les hommes libres sont à l'heure même de retourner l'usage à leur profit en obligeant le souverain à leur accorder une reconnaissance supplémentaire de leur puissance sociale, économique. Mais en assimilant civils et militaires, les populations soumises à celle de l'Imerina, Radama 1er fait preuve d'une clairvoyance remarquable. Confronté à l'extension tant spatiale que démographique de son royaume, il réunit entre ses mains tous les moyens d'en contrôler une dispersion toujours possible et parvient à la plénitude d'une monarchie despotique dans l'équilibre des tensions qui la composent. Mais surtout, Radama a poussé jusqu'à son terme une double logique militaire. La territorialisation commencée au cours du XVIIème siècle l'amène à l'élaboration d'une armée de partisans pour des guerres de guérilla et de contre-guérilla contre les royaumes périphériques, et moderne par l'artillerie en vue de consolider les acquis territoriaux. Pour les premières, la coordination unité-commandementmanœuvre repose sur une dissémination des éléments constituants dont la solidarité dépend de l'impulsion donnée par le commandant-en-chef et de l'adhésion à la monarchie. Radama, unique chef de guerre, a sous ses ordres une pléiade de commandants au contact le plus proche des hommes. D'où cette répartition des honneurs qui donne l'impression d'une dilution de l'autorité. Quant à l'appel à des instructeurs étrangers pour l'armée "moderne", il tire d'eux un savoir militaire qui n'est pas celui des écoles mais d'une expérience de terrain. Il est à noter que ces
1 Description de l'armée de Radama à la fi~ de son règne par le traitant Dayol. FONTOYNONT, 1946. 2 Histoire des rois (Tantaran' ny Andriana), Y, p. 70 et suiv. 3 BOITEAU P., 1958, p. 99. 4 Histoire des rois (Tantaran' ny Andriana), Y, p. 25. Le grade de 10 honneurs est celui de général, commandant d'une troupe de mille hommes le soldat reçoit un honneur. Par la suite, les grades seront relevés pour satisfaire les dignitaires, jusqu'au 16ème rang. RAJOEFERA, 1960, p. 43-44 donne une autre hiérarchie, jusqu'à 12 honneurs, équivalant à maréchal. 20

instructeurs sont des sous-officiers formés aux combats. outre-mer, ceux des résistances locales à un envahisseur doté de moyens techniques supérieurs. Qu'il s'agisse des Anglais contre les insurgés américains ou des guerres contre les maharadja, le modèle de la guérilla s'impose dans les conflits.entre des troupes européennes et des armées locales. Radama. 1er choisit .les hommes et les moyens les mieux adaptés à l'idée de la guerre moderne telle qu'il la conçoit et aux troupes dont il dispose. Il ne s'agit donc pas d'une armée de métier à l'européenne avec une structure pyramidale de commandement qui implique des manœuvres concordantes (depuis le régiment, le bataillon à la section, puis au peloton) mais une année de guérilla, fondée sur la dispersion, l'occupation diffuse du terrain, une armée "extensive"1. 2 - Les limites du renouveau militaire en Imerina. Le règne de Ranavalona 1ère (1828-186!) correspond à la montée en puissance des chefs de guerre d'origine libre. La reine, première épouse du roi défunt, accède au pouvoir grâce à une conjuration de grandes familles où se distinguent les Tsimiamboholahy (Ratsimanisa, Rainiharo) et les Tsimahafotsy (Rainijohary et Rainimamonja;). Entre ces représentants des lignages hova du nord de l'Imerina un conflit se développe pour la direction suprême de l'armée. Ils sont 12 honneurs, mpitaiza-andriana protecteurs-conseillers de la souveraine et se partagent alternativement la direction des grandes expéditions. Rainiharo, cependant, est chef du Voromahery dont il accélère la modernisation. Ce contingent fournit la troupe d'élite intégrant les meilleurs soldats de toute l'île. Mais désamorçant du même coup .l'organisation de l'armée royale car il passe au service du chef d'armée au lieu de la reine qui, par contre, se voit confIrmer sa garde personnelle de mainty 2. A la mort de Rainiharo, Raharo (Rainivoninahitriniony); lui succède avec le titre de Premier ministre, commandant-en-chef. La lignée des Tsimiamboholahy-Andafiavaratra est confortée par la mise à l'écart de ses concurrents hova et par la marginalisation des lignages d'andriana, qui tenus pour la plupart d'entre eux hors des circuits d'échanges, s'appauvrissent. Le même sort affecte les mainty qui perdent de hautes responsabilités, sont confInés au rang de subalternes (9, 10 honneurs) et à la garde de la reine. L'élévation des hommes
1 A l'opposé, les armées européennes évoluent vers "l'intensivité". Le modèle de Radama est d'après les auteurs français (cf. CHAPUS S., 1925), Napoléon. Mais selon F. Raison-lourde, ce n'est pas le général Bonaparte qui impressionne Radama mais plutôt le rassembleur d'hommes. 2 Le transfert de pouvoir entre les mainly et le Voromahery apparaît au niveau des défilés royaux. La troupe du Voromahery est détachée du reste de l'armée et se déplace en avant du cortège royal alors que la garde de la reine sous le nom de"garde du Palais" se déploie autour d'elle.

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libres se fait grâce à l'alliance avec les étrangers. Jean Laborde1, par ses réalisations dans la fonderie de Mantasoa, tente de créer un arsenal afin de satisfaire les exigences d'une guerre de conquête de plus en plus étendue. L'enjeu est l'accaparement de l'armée en tant qu'appareil économique de premier ordre. Elle est l'instrument par lequel transitent les richesses du royaume en fusils et poudre, la force de travail libre et servile par la corvée et l'esclavage, les ressources alimentaires (zébus). Par elle se négocient et s'évaluent les outils du développement, tel l'armement ou la corvée, se constituent les fortunes et s'établissent les hiérarchies sociales. De cet appareil économique, si l'on peut douter de son caractère moderne2, on ne peut négliger sa capacité à capter toutes les formes de production de la richesse au profit exclusif des chefs d'armées. L'âpreté de la lutte au sommet de l'Etat en est la conséquence. Le renforcement du pouvoir des hommes libres s'établit dans la recherche et la réalisation d'un modus-vivendi entre l'ordre monarchique et les influences étrangères. La fonction d'officier du Palais (O.D.P.) décernée aux chefs d'unités renforce le noyau de courtisans des chefs de guerre. Quant à l'inflation des honneurs du plus haut niveau, 14 honneurs pour Rainivoninahitriniony ou Rainijohary3 jusqu'au grade le plus modeste -par la réintégration des anciens soldats qui reçoivent une promotion4-, elle permet d'assouvir, certes les ambitions les plus effrénées, mais aussi de conserver un moyen de pression sur les plus avides. Les captures d'esclaves deviennent des buts de guerre au profit de l'oligarchie, le contrôle des hommes renforce l'assise territoriale des komandy;5, la main-mise sur l'approvisionnement en armes échappent à la monarchie. En 1832, la reine concède aux hova le monopole du commerce extérieur>. La multiplicité des expéditions est tout aussi indispensable à la réalisation du grand projet d'Andrianampoinimerina qu'à la perpétuation au pouvoir des hova. Les paris de guerre que se jettaient tradition1 Arrivé après un naufrage à Madagascar. il devient un entrepreneur au service de la reine, fabricant du savon, des ciseaux comme des canons. Anobli. il est expulsé après un complot en 1857. Il revient comme consul de France de 1873 à 1878. 2 A titre d'exemple. les canons fabriqués par 1. Laborde. auteur d'une véritable escroquerie. Les pièces majeures auraient été réalisées en Europe car la fabrique de Mantasoa ne pouvait fournir que des calibres réduits (ceux qui subsistent encore de nos jours à Ambohimanga). A Lourdes, R. Decary a retrouvé un modèle correspondant! Voir aussi JACOB G., 1977 et AYACHE S.. 1977. 3 Histoire des rois (Tantaran' ny Andriana), V. p. 155. donne la liste des plus grands dignitaires du royaume. quelque temps avant la mort de Ranavalona 1ère. 4 Lors du voyage à Manerinerina en 1845. Histoire des rois (Tantaran' ny Andriana). V, p.147. 5 Komandy : gouverneur de fort. Un exemple d'émancipation économique d'un gouverneur est donné dans RASAMAUEL D. 1982. "Des "déportés" en Imerina au XIXème siècle". O. A., 15. pp.99-116. 6 BOITEAU P.. 1958. p. 113 et 143.

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nellement les chefs d'armée acquièrent un caractère nettement litigieux, de surenchère1. Ils aboutissent à des représailles aveugles des populations, qui refusant de se soumettre, sont massacrées pour qu'elles ne puissent plus profiter au rival à l'occasion d'une nouvelle campagne! Des expéditions de plus en plus lointaines concrétisent l'unification de l'île. Fianarantsoa est fondée en 1831, le contrôle des côtes se poursuit au détriment des chefferies et royaumes en place et en tenant tête aux prétentions européennes comme l'expédition de l'amiral Gourbeyre en 1829 ou la contre-attaque franco-anglaise de 18452. L'expansion merina atteint alors son apogée (carte n '2). L'effort de guerre atteint des proportions inouïes. Hommes, femmes, enfants, tous sont mobilisés dans les usages fixés par Radama 1er. En Imerina et Betsileo, les civils effectuent sans relâche des gardes de nuit et d'harassants travaux de portage (armes, bois de construction, ardoise de la couverture de Manjakamiadana, le palais royal). L'imprégnation militaire s'ancre dans les esprits par la diffusion d'une iconographie appropriée de scènes de guerre. Depuis la réalisation des fresques du palais de la Tranovola, représentant les parades de l'armée royale sous Radama 1er;, les grands du royaume décorent leurs habitations de papier imprimé, évoquant la guerre de Crimée ou celles de l'armée des Indes3. Nul n'échappe à la corvée d'Etat à Mantasoa, ni à sa dérive au bénéfice des oligarques. Ils se font construire des demeures à l'intérieur de vastes tamboho (murs d'enceinte des grandes propriétés). Ces constructions privées ainsi que les tombeaux témoignent des abus de la corvée et annihilent ce qui peut lui rester de sens sacré, contributif à la royauté. Service militaire et service civil ne sont plus l'expression d'une volonté commune, d'une sujétion acceptée envers un ordre royaVdivin, incarnation de l'ordre cosmique de la terre et des ancêtres. Il est devenu utilitaire et ce changement traduit l'inflexion du système monarchique vers la perte de son essence. Le corps social sort de cette évolution laminé et profondément traumatisé, comptant des milliers de morts d'épuisement, de faim, pour cause de guerres, corvées et épidémies. Le règne de Radama II (1861-18"63) est une expérience horsnormes qui tourne court, où dans le domaine du militaire, le roi met un terme aux pratiques en vigueur. Il ordonne des libérations de prisonniers, étend sa clémence aux populations locales qu'il refuse de faire châtier, interdit les expéditions4. Ces mesures pacifiques lui valent la reconnaissance des Sakalavaqui acceptent dès lors de fournir un contingent à l'armée royales. Mais elles s'inscrivent avant tout comme
1 Histoire des rois (TanJaran' ny Andriana), V, p. 118-119. 2 DESCHAMPS H., 1972, p. 164-165. 3 LACAZE H., 1881, pp. 57 et 60. 4 DECARY R., 1966, p. 99. 5 OUVER P., 1885, p. 28.

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une tentative d'échapper à l'emprise des Tsimiamboholahy~Andafiavaratra et reprendre le contrôle social au compte de la monarchie. Dans la structure de l'armée, Radama il cherche à briser l'avantage acquis par les hova en faisant de ses compagnons, les menamaso;, un nouveau corps d'élite qui double celui déjà existant, le Voromahery. Qui plus est, ces hommes d'origine nobilaire pour la plupart, sont élevés à une dignité supérieure à celle des O. D. P. (officier du Palais) par l'ordre de Radama Ill. Créé lors de son couronnement, il lui permet de renouer avec la tradition de récompenser les hommes remarquables appelés au service du roi au~delà des clivages sociaux en place. Son assassinat en 1863 par les dignitaires hova, présenté comme salutaire pour la perpétuation de l'Etat malgache, met un terme à la dernière tentative de conciliation par la royauté de la modernisation du royaume. Il reste aux hova à se répartir les postes de direction. Raharo obtient la condamnation à l'exil d'un des conspirateurs et son rival direct, Rainijohary;, et devient Premier ministre. Rainilaiarivony, son frère, après l'avoir évincé, cumule la fonction suprême et le rôle d'époux morganatique des trois souveraines suivantes. Il entreprend de réorganiser l'armée et d'en tirer une structure administrative à l'échelle d'un royaume qui couvre les trois-quans de l'île. Le règlement du personnel militaire du 13 juillet 1876 est destiné à réduire le nombre de deka (aide de camp);, personnel à la disposition des O. D. P. (officier du Palais). Les 15 honneurs n'en ont plus droit qu'à vingt-cinq, les 14, vingt, et les 9 honneurs, un. Au lieu de plusieurs centaines, voire un millier pour le Premier ministre qui s'octroie cet avantage et conserve ainsi la clientèle la plus vaste2. Les licenciements en 1878 de soldats âgés, puis en 1889 d'officiers permettent de les réutiliser comme sakaizambohitra;, amis des villages, sone de police particulière au service de Rainilaiarivony et responsables du recrutement avec les Landriambaventy;, les juges3, La loi du 29 mars 1879 modifie les conditions d'exercice du service militaire, limité à cinq ans. Elle introduit la levée annuelle, l'instruction chez soi, et l'envoi en garnison sur la côte jusqu'à deux mois en attendant la relève4. La garde de la reine est réorganisée, de nouvelles unités y sont affectées tels les marakely 5. Ces dispositions assurent le passage de l'armée sous le contrôle des Tsimiamboholahy-Andafiavaratra. Le cas du Voromahery illustre cette mutation. Formé des meilleurs éléments, il est le contingent le mieux équipé des armes les plus performantes, les fusils Remington et
1 "Une étoile à cinq branches d'émail blanc, séparées par des rayons d'or, portant en médaillon le portrait de Radama, et surmontée d'une couronne un ruban rouge à petites raies blanches horizontales". Lieutenant de VILLARS, op. cil., p. 65. 2 Histoire des rois (Tantaran' ny Andriana), V, p. 32. 3 BOITEAU P., 1958,p.I71-173etGRANDIDIERA.etG.,1942,p.197. 4 ANDRIANARISON F., 1983, texte en annexe n. JULIEN G., 1909, T. n, p. 2 et suiv. 5 Vers 1878-1881. CHAPUS G., MONDAIN G., 1953. 24

fait l'objet des instructions les plus poussées par des sous-officiers ou officiers étrangers. Instrument. du prestige personnel de Rainilaiarivony;, il désigne l'un de ses fils Radilifera pour commander une unité, les sarejenitra. L'armée n'est plus le prolongement de l'autorité royale malgré les références aux ancêtres qui, lors des revues font la rhétorique des discours de Ranavalona II (1868..1883)1, mais une armée moderne, de conscription. Armée civique, car l'égalité de tous est affirmée, à l'exception des pasteurs dûment reconnus qui restent exemptés du service militaire. Service qui n'est plus à vie, mais limité dans le temps. Dans la réalité, aux réquisitions ou rafles de recrues, notamment dans le Betsileo, répondent les rachats au détrimen~ des andevo (les esclaves), les détournements, toutes formes de corruption qui permettent d'esquiver cette obligation, perçue comme un procédé de mise en coupe réglée au profit des coteries de la cour. Par ailleurs, cette armée perd le support territorial et mystique, par la référence aux tombeaux des ancêtres, sur lequel reposait ses.qualité et légitimité. Elle devient un facteur de désagrégation de l'ordre monarchique. auquel s'ajoute le risque d'un épuisement sans limite du royaume dans cette course à la modernisation. La pression prend ainsi la forme d'impôts exceptionnels. Le premier impôt sur les fusils date du 31 janvier 1880, celui de 1882 doit permettre d'acquérir 5000 Snyders;2. La désorganisation qui en résulte se traduit par l'essor irrésistible de la désertion, ce en dépit d'une législation des plus rigoureuses qui fait du déserteur un homme condamné à être brûlé viP. Elle donne lieu à la formation de bandes d'irréguliers. Bandits véritables ou armées de l'ombre, tels sont lesfahavalo;4 que le gouvernement ne peut contenir. C'est cette armée que les Français vont devoir affronter, instrument d'un Etat éprouvé par une militarisation forcenée, incomplète et honnie des recrues.

B - Une conquête mentale, préalable à l'expédition coloniale. La connaissance de Madagascar à partir de laquelle les militaires puisent une représentation du pays, de ses habitants, de ses guerriers et déterminent leurs options, appartient au large mouvement d'explorations des terres .inconnues aux Européens. Précédés par des
1 Discours de 1877. CAO.M., A. O. M. 2 Z 105. 2 Lieutenant de VILLARS, op. cit. 3 ANDRIANÀRISON F., 1983, p. 211. ESOA VELOMANDROSO M., 1981, p. 181-182. Férocement appliquée sous Radama 1er (d'après Raombana, elle concourt ala bravoure des soldats merina qui font tout pour l'éviter), elle disparaît avec la christianisation du royaume. 4 Fahavalo : ennemis. On utilise aussi mpikomy dans le sens de rebelle. L'un comme l'autre se rapporte à des manifestations de rejet de l'autorité de l'Etat. JACOB G., 1967, FREMONT C., 1990, CAMPBELL G., 1991.

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générations de marins, explorateurs, missionnaires, les militaires français sont les héritiers d'une somme de connaissances aux référents savants ou émotionnels qui s'argumentent les uns des autres, se renforçant de préjugés, d'approximations souvent, se renouvelant au vivier de relations de voyages et des courants de pensée où l'inconnu est d'abord maîtrisé par anticipation d'une action effectivement réalisée, la domination. 1 . Une représentation visionnaire de l'île On peut comprendre que l'insularité commande une approche périphérique et les traitants et pirates s'en contentent et en vivent. Mais depuis l'ouverture des royaumes de Madagascar aux étrangers, sous l'impulsion des souverains betsimisaraka, sakalava ou, avec le soutien des Anglais, du royaume de Radama 1er;, elle autorise une vision de l'intérieur de l'île. Elle est le fait des missionnaires et de quelques privilégiés, aventuriers comme diplomates, autorisés à pénétrer dans les Hautes Terres. Avec la connaissance externe et interne, la réalité objective passe par la résolution d'un imaginaire!. Cette approche graduelle à la fois physique, mentale, politique comme religieuse, occasionnelle comme préméditée commande une connaissance et une vision qui oscillent, de manière permanente, à la mesure des expériences personnelles et des ambitions collectives que les découvreurs portent en eux, entre deux extrêmes, positif et négatif, d'enthousiasme et de trouble2. Malignité d'un espace insulaire dans son découpage topographique3. Un cordon de basses terres à la pénétration évidente desquelles en dépit d'une barre redoutable à l'est, de marais infectieux souvent, rien ne s'oppose sérieusement à ceux que le hasard, la curiosité, l'intrépidité, la conviction d'une réussite facile mènent dans les parages. Visions édéniques, terres de légendes, illusions de voyageurs4 et configuration naturelle suffisamment diversifiée, l'île s'aborde: "De tous les pays situés aux mêmes latitudes, il en est peu d'aussi privilégiés que Madagascar la nature semble y avoir tout préparé pour un grand empire"s. Une côte pourtant à l'accessibilité conditionnelle car ceinture d'insalubrité faite de marais côtiers et de lagunes, cimetière pour les Européens victimes de fièvres pernicieuses. Celles-ci coûtent aux premières tentatives de colonisation française des échecs notoires,
1 Un mémoire de maîtrise fait le point sur les voyages entrepris entre 1880 et 1905. VESPERINI M., 1990.Voir aussi PAILLARD, 1990, 1994. 2 Cf. RAISON 1. P., 1980. 3 Le mémoire de Rondeaux fournit une description de ce genre en 1809. VALEITE J., 1966. 4 Colonel DUVERGE, 1887, p. 92. Il est à la recherche de la licorne en pays mahafaly. 5 LACAlLLE L., 1862, p. 11. 26

tel l'abandon définitif de Fort-Dauphin en 16741. A l'inverse, des "plateaux" intérieurs (les Hautes Terres), dont la perception brouille les cadres mentaux des observateurs, interposant leur singularité, interpellant le cours des raisonnements habituels. Parce que ne rentrant pas aisément dans les stéréotypes en vogue. Région tempérée par l'altitude où l'association mentale "tropical-colonial" propre à la découverte française ne joue pas (Astier-Loufti;). Royaume centralisé d'une population non-européenne en voie de christianisation où cependant, les mécanismes politiques et sociaux compréhensibles dans une certaine limite heurtent la sensibilité des observateurs, tels l'exécution des sanctions royales par administration du tanguin, un poison. violent. De plus, l'existence de cette civilisation échappe aux classements dans l'échelle d'une humanité en marche vers le progrès, selon lesquels les civilisations sont au nord et celles du sud à des étapes antérieures de cette évolution linéaire. Une donne impropre ici où l'affinnation de R. F. Betts pour qui l'empire français est 'lune projection de l'esprit autant qu'une réalité géographique"2 s'applique à la construction d'une approche imaginaire de Madagascar. Au gré d'interprétations passablement contradictoires mais où l'idée d'un Eden sinon réel, du moins virtuel domine, s'identifie une double lecture de l'île. Au centre qui tient du havre souhaité s'oppose le littoral. Mais celui-ci concentre les richesses immédiatement exploitables et les terres centrales sont doublement impénétrables. Par les faits de nature comme la forêt de la falaise de l'est et l'effet des hommes, en l'absence de routes voulue par les rois. Le maléfice est à son comble car autant elles sont austères et les voyageurs sont surpris par la rareté de la couverture forestière, autant elles s'avèrent être le seul endroit où les Européens peuvent survivre. Espace de l'inaccessibilité inattendue, tel est le littoral. Espace de la dérobade angoissante, tel est l'intérieur. C'est dans les récits de l'expédition de 1895 que culmine cette lecture du territoire. S'élevant au-dessus de la plaine littorale après avoir péniblement échappé aux fièvres, les soldats sont atterrés et fascinés par le déploiement d'immenses moutonnements au-delà desquels ils doivent encore découvrir la capitale. D'évidence physique, la volonté de conquête transfigure la réalité (carte n03). Si la dichotomie que contient la vision de Madagascar est embarrassante, c'est parce qu'elle est liée à l'impossibilité de passer sous silence la modernité inattendue du royaume créé par les Merina, modernité indiscutable car proche des critères européens du XIXème siècle. Or dans la vision de l'autre et de l'autrement qui prélude à la conquête, il est difficile de prendre en compte les spécificités propres à l'île sans contredire les explications biologiques de l'organisation du
1 DESCHAMPS H., 1972, p. 75. 2 BETIS R. F., 1982, p. 65.

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monde qui s'imposent désormais. Il suffira alors de considérer les Merina et leur royaume comme illégitimes car étrangers à Madagascar. Les Merina (désignés sous le nom de Hova dans les textes (rançais) sont des conquérants récemment arrivés, ce qui vu l'obscurité chronologique qui les concerne justifie presque l'antériorité des Français sinon la contemporanéité des revendications fondées sur les "droits historiques"!. Comme, cependant, cette démonstration est contestée par les faits d'armes, les découvreurs s'avisent de faire passer le royaume de Madagascar pour une création de l'ennemi anglais, s'appuyant sur la présence des missionnaires de la L. M. S. (London Missionary Society) et de leur rôle de conseillers de la monarchie. Aux Merina définis comme étrangers à la nature malgache, sont opposés les autres Malgaches, africanisés. Les africaniser revient à les faire rentrer dans l'ordre admis du monde2. Il y a de plus rejeu de tournures mentales qui assimilent la situation des Merina à celles des Juifs en Europe, lorsque sous la plume d'un publiciste, ils sont présentés comme des réfugiés, des suppliants, minoritaires à Madagascar dont les habitants légitimes sont par eux soumis à une domination économique et victimes d'un véritable terrorisme d'Etat3! Et les récits élèvent les différences d'apparences entre les populations malgaches au rang d'une origine raciale justifiant l'organisation politique et sociale. En poussant jusqu'au bout cette argumentation, A. Grandidier et d'autres exaltent l'origine asiatique, considérée pour la circonstance à un degré de civilisation supérieure, des uns -en propre, les dirigeants-, alors que le reste de la société serait africain, et déduisent, selon les projections racistes en vigueur que le premier est plus perfectionnable sur la voie de la civilisation que ne l'est le second4. Ils sont à l'origine de l'idée de l'existence d'une civilisation supérieure chez les Merina. Mais réalité ou non, l'argument permet d'amorcer le concept-clé sur lequel se forge la justification de la conquête. Car la différence entre populations malgaches signifie selon Louis Brunet;, député de la Réunion au Parlement, que "les peuples madécasses n'ont aucun lien commun, point de nationalité, point d'esprit religieux qui les resserre et fasse d'eux une seule nation"5. En vertu de quoi, ils sont colonisables. D'autant que les préjugés de barbarie6, d'anarchie générale provoquée par les guerres intestines, "[d] 'intempérance", de
1 Relatifs aux revendications des Français sur l'île de Madagascar, ils sont appuyés par les expériences coloniales du XVlIème siècle et les concessions territoriales de 1750 (île SainteMarie) et 1841 (île de Nosy Be). 2 HUARD L., op. cit. , p.48-54. 3 HUARD L., op. cit., p. 221-222. 4 GRANDIDIER A., 1895. A. Grandidier peut être considéré comme le fondateur des études malgachisantes. 5 BRUNET L., op.cit.. 6 Les corps des soldats défunts sont dépecés et les cadavres font l'objet de marchandages. D'après Mayeur cité dans VALETIE J., 1962.

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"relâchement des mœurs", comme l'exprime un militaire en 18951, de "joug hova" imposé aux populations conquises par les Merina, aiguillonnent les Français persuadés de tenir le rôle d'érnancipateur,de justicier. L'absence de loi, paradoxe auquel aboutit le discours, conforte les militaires dans leur position de pionnier éclairé de la civilisation, soutenus par l'activisme du milieu bourhonnais lorsque F. de Mahy devient ministre des Colonies en 1883. Les militaires des colonies qui ont la charge de la conquête sont amplement imprégnés de cet état d'esprit grâce à l'instruction reçue. Un participant à la campagne de 1895 rapporte que de fréquentes théories sont faites sur le bateau aux officiers et sous-officiers des compagnies mobilisées" ...sur la vie à Madagascar, sur les précautions à prendre contre la fièvre, contre l'insolation, l'hygiène, sur le climat, sur les habitants, sur les ressources du pays"2. Ils forment un groupe original et marginal de la société et de l'armée françaises. La plupart y sont pour avoir tiré le mauvais numéro. Relevant de la Marine ou de la GueITe3,les marins et les soldats des unités d'infanterie et d'artillerie se partagent le service que l'on qualifie de colonial pour le différencier du métropolitain, mêrne si la "Coloniale" n'existe pas encore4. Comme l'ensemble des forces françaises, les troupes engagées outre-mer et leurs officiers sont attachés à la réhabilitation de l'honneur national, éprouvé par la défaite de 1870. Ils se considèrent en réserve de revanche et la conçoivent aussi bien comme la signature de conven..; tions commerciales amorçant la conquête que comme la reprise des explorations et expéditions, et sinon la préservation des acquis. L'option d'un Gallieni de servir dans l'armée coloniale plutôt qu'un corps métropolitain est empreinte de cette ambiance, estimant relever la gloire nationale par des prouesses lointaines plutôt que l'arme au pied, dans 1'étouffoir des casernes de rests. Car les expéditions sont l'occasion d'actes de bravoure plus facilement qu'en Europe mais servent aussi de démonstration de force à l'attention des rivaux européens, rappelant que la puissance militaire française veille.

1 Capitaine TAM, op. cit. , p. 76. 2 Lieutenant-Colonel LENTONNET, 1897, p. 4. 3 Sur leurs compétences respectives en matière coloniale, cf. de LANESSAN 1. L., 1886. Sur les marins, pour une approche de leur mode de vie, leur état d'esprit, voir GOMANE J. P., 1988. La thèse de 1. Ch. Jauffret situe remarquablement ces militaires dans l'ensemble français. JAUFFRET J. Ch., 1987. 4 II faudra attendre 1900. "Corps d'outre-mer" apparaît en 1872, ''Troupes coloniales" en 1889 (JAUFFRET 1. Ch., 1987, pp. 704 et 769). Les colonies relèvent du sous-secrétariat d'Etat rattaché au ministère du Commerce dans le gouvernement de Gambetta, les conquêtes, de la Marine (MARTIN J., 1990). Le ministère des Colonies est créé en 1885. Sur les dissensions entre le gouvernement et les Assemblées en matière de colonies et d'armées, voir la thèse de 1.Ch. Jauffret. 5 MICHEL M., 1990.

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Par-dessus tout, l'aventure coloniale représente une échappatoire à des situations personnelles difficiles mais aussi à des désordres internes à l'armée et à la société françaises. L'éloignement des tensions dont on est trop vite partie prenante, le précieux dérivatif trouvé dans les campagnes pour ceux qui considèrent ne pas avoir d'avenir chez soi, l'illusion d'un monde plus facile ailleurs peut les inciter à venir voir sur place, dans les colonies. Mais ces hommes des colonies doivent faire doublement leurs preuves, souvent sous la stimulation de leur concurrent anglais. La démonstration d'un redressement national par contre-coup depuis les colonies rachète la double péjoration qui touche inconsidérément l'armée coloniale, qui serait formée d'un rebut social et qui par lâcheté se détournerait de l'objectif primordial, la reconquête de l'Alsace-Lorraine, ce à une date où le départ aux colonies, tant pour le particulier (civil) que le volontaire (militaire), reste mal perçu. L'officier de Marine à la fois aventurier et professionnel est en puissance de colonisation. Explorateurs de la côte nord-ouest de Madagascar à la côte orientale de l'Afrique, C. Guillain et F. Gouhot1 panicipent à l'établissement du protectorat sur l'île de Nosy Be (Nossi Be) en 1841. Leurs analyses sont prémonitoires quant à l'utilisation militaire des Malgaches ainsi qu'au sujet des modalités de l'organisation administrative de l'île. Sergent, en activité à l'île Bourbon, L. E. NoyaI devient instructeur des troupes royales malgaches par décision ministérielle du 15 octobre 1875. Il est occasionnellement espion du système militaire 10ca12. Diplomates, s'émancipant volontiers des instructions reçues sont Fleuriot de Langle (futur ministre de la Marine), Lagougine (plus obscur), etc... Ces militaires sont aussi parmi les premiers observateurs curieux ou partiaux des armées malgaches, celle du royaume de Madagascar et des chefferies périphériques. Comme bien souvent ils se reconvertissent après leurs années de service en traitants et chefs de guerre, ils sont à même de pouvoir connaître et comprendre le fonctionnement des armées, de participer à leur transformation. On peut aussi émettre l'hypothèse que leur point de vue est marqué par un parti-pris né de la concurrence que leur font les officiers merina, leurs rivaux directs (et partenaires parfois) dans le commerce de traite. Tel est le cas de Leguèvel de Lacombe relatant les péripéties de l'installation de son poste chez des villageois du sud-est dont certains agissent comme commanditaires des officiers de la garnison du fort merina.

1 Les manuscrits de Guillain ont été utilisés par A. Grandidier pour établir son Histoire
physique, naturelle et politique... Gouhot est l'auteur d'un mémoire très élaboré sur un projet de conquête et de colonisation de Madagascar en 1848. C. A. O. M., A. O. M. 1 Z 282. 2 C. A. O. M., A. O. M. 2 Z 96. GALLI H., op. cit., p. 931-933.

30

t

N

Nosy Be

CANAL DU
MOZAMBIQUE

OCEAN

INDIEN

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--~
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I \j, I I
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taritoire de souveraineté d'hégémonie contestée

Dterritoire

expéditions militaires

/

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Sakalava ethnie incomp~ent mise

.

zone d'échanges et de pressions

zones d'indépendance taritoircs revendiqués

relative par

les Français sou-

Carte n° 2 : Le développement du royaume de Madagascar au cours du XIXème siècle

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2 . Propice aux mythes guerriers.

Dans ce milieu, s'échafaudent les hypothèses sur la capacité guerrière des tribus malgaches opposant celles des côtes à celle de la région centrale. La dissemblance observée de visu sert à interpréter les épisodes des combats livrés et organiser le recrutement en rapport. L'avis général est que les hommes des côtes sont plus guerriers que ceux du centre. Mais la mise en place de ces notions ne s'est pas faite sans sinuosités. L'idée est de soulever les populations côtières contre les Merina sous le commandement des Français, gage de réussite de l'entreprise. Elle reviendrait, d'après F. Gouhot;, à Achille Bédier, commissaire général et ordonnateur de la Marine à Bourbon, proposant en 1834 au gouvernement de "tirer parti des populations malgaches" pour un soulèvement des côtesl. Mais sa banalité permet de l'attribuer comme viatique élémentaire de tout colonisateur. Elle joue notamment au profit des Sakalava que l'on pense disposés à des fins militaires. Ce qui, à la suite d'une interprétation excessive, donne "les Sakalava sont des guerriers-nés"! Or, la situation observable dans les royaumes de l'ouest est peu favorable à une telle exagération. Les Sakalava sont divisés en plusieurs petits royaumes, chefferies où l'autorité du souverain est avant tout nominale. Garants de l'unité spirituelle de tous ceux qui se réfèrent à la dynastie fondatrice des Maroseraiia, intercesseurs dans le culte des ancêtres, les souverains n'ont plus les moyens de se livrer à une politique indépendante. Ils sont en quelque sorte pris entre plusieurs feux. Ils ont perdu leur prépondérance dans l'île depuis le début du XIXème siècle et subissent -quoique de manière formellel'autorité de Tananarive. Celle-ci tient malgré tout dans la présence de forts disséminés aux marges des territoires sakalava et merina dans cette zone-frontière de collines et plateaux disséqués du Bongo-Lava à la chaîne du Bemaraha où se déroulent les razzia, les échanges de bœufs et où se dispersent lesfahavalo;. Mais au-delà du fort, le rova;, siège du gouverneur représentant de l'autorité centrale et des voies parcourues par la garnison, l'influence merina est nulle. Plus importante pour les Sakalava est depuis 1823 la perte de ports comme Majunga qui signifie le détournement au profit des officiers royaux de la perception des droits de douane sur les armes, la poudre, la bimbeloterie, les pièces de tissu et diverses marchandises importées, venant d'Angleterre, d'Inde, d'Afrique du sud ou des EtatsUnis. Cependant, le contrôle des points côtiers aux embouchures des fleuves leur permet toujours de tirer profit du trafic de contrebande avec les silamo;, marchands arabisés, métis et indiens de la région. Si la possibilité de s'approvisionner en armement de qualité est réelle, les royaumes sakalava n'ont pas entrepris de moderniser leurs armées. Par
1 C.A.O.M., A. O. M.l Z 282, f. 19 v.

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ailleurs, ils traversent une phase d'affaiblissement suscitée par les conflits dynastiques qui provoquent la segmentation des lignages et la perte de prestige de la famille régnante. Or du charisme du roi dépend . la cohésion.des troupes locales, par son aptitude à féd~rer les lignages

nobles comme roturiers qui fournissent les recrues et le commande-

ment et qui sont toujours en concurrence. Quant à la formulation du caractère guerrier des Sakalava, elle est fluctuante. Mayeur les signale comme se trouvant en qualité d'auxiliaires dans toutes les armées1. En 1829, Robin qui a déserté l'armée de Radama 1er;, propose leurs services à l'amiral Gourbeyre2. Mais Guillain est très réservé et Gouhot cite a contrario les Merina comme étant "belliqueux, razzieurs contre les populations environnantes inoffensives"3. L'essor de la puissance militaire merina, contemporaine de leur intérêt porté à Madagascar, brouille leurs juge~ ments. Pourtant pour le même Gouhot;, les Merina sont entourés d'ennemis tout aussi belliqueux et... "on a pensé qu'en fournissant à ces derniers une grande quantité de fusils, la France parviendrait, sans grand effort, à refouler les premiers dans leurs anciennes limites"4. C'est peut-être le souvenir des expéditions guerrières entreprises par les Betanimena ou les Betsimisaraka, dans l'est de l'île ou jusqu'aux Comores, qui resurgit. Ces hommes se retrouvent dans les garnisons merina de l'ouest avec des recrues makoa. Ce qui leur permet à l'occasion de faire état d'un certain nombre de qualités et traditions guerrières. Mais pourtant, ils n'ont pas le privilège d'être considérés comme tels par les Européens et la seule tribu à bénéficier de cet état est celle des Sakalava. Indistinctement et sans discernement, apparemment. C'est-à-dire, tous ceux qui habitent la côte ouest et sont en contact avec les Français, au hasard des accostages. Or, pour les Sakalava du Menabe indépendant, les qualités offensives ne sont jamais démontrées, aucun fait de guerre récent ne pouvant être mis en exergue et pour cause. Par contre, l'idée de leur aptitude à la guerre se construit sur l'impression qu'ils donnent. Bien bâtis, de fière allure, leur goût des armes, leurs méthodes de guerre supposées jouent à leur avantage. Guillain considère "[qu']instruÏts, bien commandés, ils feraient de très bons soldats"s. Auparavant, il les a dénoncés comme vaniteux, menteurs, cruels, sobres, vigoureux, agiles, durs à la fatigue, dont l'amour-propre et l'imagination facile seraient avantageusement sollicités dans l'intérêt des Français! Aux Sakalava du Boina, les plus connus
1 Notes de Mayeur reprises par Froberville et provenant d'un manuscrit du British Museum. VALEITE 1. et RAINA VO Fl., 1963, p. 98.

2 OUVER P., 1886,p. 17. 3 C. A. O. M., A. O. M.l Z282, f. 8 v. 4C. A. O. M., A. O. Ml Z282, f. 18 v.

5 Dans son rapport politique, non publié. Cité dans REUlLLARD

M., 1982, p. 152.

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car proches de Nosy Be, pourraient s'appliquer ces observations. Mais la famille régnante, constituée par une branche cadette de la dynastie est privée par les Merina de son autorité, ce non du seul fait de la conquête que de la confiscation des dady, les reliques royales dont la détention et la présentation lors des cérémonies dynastiques sont indispensables à la reconnaissance de la légitimité royale. Quant au Sambirano, où commence le peuplement antakarana que l'on assimile au sakalava, l'impéritie des souverains alors dénommés roitelets est synonyme d'une faible autorité. Interviennent comme facteur de ce raisonnement des notions subjectives associées à la sauvagerie, à un état de vie antérieure à celui de la civilisation. Car lorsque les Sakalava ont à se battre, c'est à l'occasion de guerres locales, celles dont le caractère est d'emblée dévalué. Subjectivité renforcée par la coïncidence qui pousse les Sakalava du Sambirano à s'adresser aux Français en vue d'obtenir des alliances de revers contre les Merina. Les militaires se retrouvent dans une position flatteuse à l'égard de quelques groupes dont ils tirent des projections aventureuses les plus ambitieuses. Il reste paradoxal que le modèle guerrier avancé par ces officiers soit celui d'un peuple (les Sakalava du Menabe) ou de groupes (les autres Sakalava du nord-ouest) à une étape de leur histoire où ils ne le prouvent pas. Mais il est concevable que ce soit les Sakalava (l'ouest) plutôt que les Betsimisaraka (à l'est) ou les peuples du sud-est (Antaisaka ou Antaifasy) qui bénéficient de ce portrait. En effet, hormis le cas de Sainte-Marie, les habitants de l'est ou du sud s'avèrent peu malléables, politiquementl. Enfin, il est compréhensible que les Merina échappent à cette composition guerrière de l'île. Il ne peut y avoir de guerrier que de sauvage notoire qui plus est quémandeur, mais pas de faux-civilisé2. La contradiction est levée, lorsqu'est réalisé l'amalgame entre la mission de justicier de la France civilisatrice et du militaire français, l'alibi d'un allié recherchant la protection de l'étranger et le ravalement au rang de barbare du royaume de Madagascar. Dans cette analyse de l'adversaire, avant même qu'il y ait confrontation, tout son comportement, sa nature passent à l'aune d'un dénigrement général, attaché à sa situation d'inférieur. L'adversaire en guerrier allié ou ennemi ne peut être alors que l'antithèse du soldat français. Ce processus dure autant que la découverte et la conquête elles-mêmes. C'est pourquoi la qualité de guerrier rejoue encore pendant la pacification du sud de l'île (1896-1905) à l'égard des Tanala puis des Antandroy qui absorbent toutes les composantes imaginaires négatives.
1 C. A. O. M., A. O. M. 2 Z 241. Quoique G. Ferrand les présente favorablement, car ils sont hostiles aux Merina. Mais comme ils ne font pas appel aux Français, leur caractère de guerrier passe au second plan car la condition de cette interprétation est qu'ils soient commandés par des Français. De même, l'image ne joue pas pour les Antanosy. 2 Parmi les qualificatifs attribués aux Merina. CAROL J., op. cit. CATAT L., op. cil 34

Un discours et une compréhension à connotations particulières se constituent où l'image d'un guerrier s'oppose aux références que porte en lui le futur conquérant. La France étant depuis la Révolution le pays qui fait de son image une composante de son idéologie coloniale1, elle projette ses propres conceptions, ses fantasmes les plus profonds sur ceux qu'elle colonise. Le soldat malgache a bien une certaine image de marque qui est le reflet de la manière dont la conquête de l'île s'est faite -mentalement et physiquement-, image qui le poursuit et détermine les recrutements à venir. Ceux qui vont se battre contre les Malgaches sont assurés du bon droit de leurs actes, convaincus de la justesse de leurs observations. Madagascar, sans Etat, ni armée digne de ce nom est une proie autrement facile à saisir, sans risques, où les expéditions se doivent de tenir de la parade. L'opinion très vague que les militaires français ont de la réalité accuse l'écart entre ce théâtre d'opération secondaire qu'est Madagascar en 1883 et le point d'orgue de l'expansion coloniale française qu'il devient en 1895, à la fin du siècle. En 1895, quelques-uns voient dans l'Imerina où s'élance la colonne volante du général Duchesne;, "ce que fût l'Italie pour Napoléon;''2. S'en prendre à Madagascar veut dire s'en prendre à plus faible que soi et justifier d'un ordre mondial aux intérêts de l'Europe. Cette certitude est à peine atténuée par une magnanime prise en considération que l'autre, même s'il n'est pas dangereux est tout de même là, et qu'il faudra compter avec lui pour arriver à un résultat. Car comme l'énonce pieusement un administrateur, envisageant le futur régime de la colonie, "il consistera à faire vivre côte à côte une population de race blanche à côté d'une population d'autre race plus nombreuse pour qu'on puisse songer à la supprimer, comme on a fait en Australie et aux Etats-Unis"3. A l'aube des affrontements franco-malgaches, une situation militaire et son interprétation antagonistes sont constatées. L'armée malgache qui est amenée à défendre l'île contre les assauts français est une armée modernisée ayant synthétisé des structures et un appareil de commandement diversifiés. De leur côté, les Français ne peuvent obtenir d'alliances locales que parmi des groupes minoritaires, secondaires sur le plan politique dont les troupes n'ont pas subi une évolution qui les rendrait redoutables. La "tradition" conservée par ces troupes est valorisée par compensation, les Français trouvant dans la notion de "guerrier" une représentation du soldat local qui satisfait la compréhension qu'ils ont du monde outre-mer.
1 Cf. MURPHY A.. 1946. 2 Lieutenant LANGLOIS, 1895, p. 130. 3 LEBON A., 1928, p. 236, citant une correspondance d'Hugues Berthier, secrétaire de la résidence de France à Tananarive.

35

Quant au soldat malgache associé à une image. controversée, avant même de l'avoir rencontré, on peut se demander si les guerres en modifient le contenu ou l'enserrent encore plus dans un corset. On peut se demander aussi s'il a du répondant au-delà de l'événement militaire lui-même.

II

. L' AVENTURE

COLONIALE.

A

- La

première guerre (1883-1885), échec aux fantasmes.

La guerre de 1883-1885 est une entreprise aventureuse, menée à la sauvette car les affaires de Madagascar subissent un préjugé défavorable et représentent une question mineure pour les Français, préoccupés par les expéditions tonkinoises. n n'empêche, le conflit prend sa valeur au regard de deux facteurs. C'est à l'obstination de François de Mahyl et du parti colonial2 que les militaires de la Marine doivent d'éprouver leur ambition. Passés entre 1815 et 1855 du repli à la recherche de compensations territoriales et d'esclaves en rapport avec l'essor de l'économie de plantation, marins et Bourbonnais projettent la conquête de l'île. Or, face à la France, l'autorité merina s'est suffisamment affermie pour trouver la détermination à résister. Elle dispose auprès des Anglais d'un crédit à faire valoir et d'un soutien à ses thèses. 1 - L'impossible investissement.

Le gouvernement de Rainilaiarivony, fort d'un programme de modernisation militaire en partie réalisé, lance des offensives diplomatiques vers les Etats-Unis comme l'Allemagne ou l'Italie. Le but est de faire admettre la reconnaissance d'une autorité unique pour toute l'île, incarnée en la personne des souverains merina. La valeur de l'armée s'est accrue grâce à des instructions prodiguées par des sous-officiers de l'île Maurice ou de la Réunion, les sergents Lowett et NoyaI. Par ailleurs, une troupe envoyée en pays sakalava en 1873, sous le commandement de Ravoninahitriniarivo, vient de faire la démonstration de sa discipline, de sa cohésion et de la qualité de ses chefs qui ont réussit à faire appliquer les décisions royales, notamment éviter les

1 RAMAKA YEW D., 1989. 2 GIRARDET R., 1972.

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représailles, les massacres inutiles1. La préparation au conflit se complète par un décret d'août 1883 qui rend le service militaire obligatoire pour tous. Le réarmement, activé grâce aux maisons de commerce allemandes2, reste inégal: les soldats sont pour la plupart munis de sagaies et se préparent à la guerre en remettant en état des fusils endommagés, fabriquant des balles, des armes tranchantes et des boucliers de jonc3. Pour la France, le moment est venu de mettre un terme à une attitude d'observateur qui a fini par évoluer vers une "neutralité intéressée" de plus en plus incisive. Le refus de reconnaître la souveraineté totale de l'île à son adversaire, le royaume de Madagascar, se réalise par le grignotage du territoire grâce à des traités d'allégeance signés avec des souverains locaux (cf. carte n03). Un contentieux naît de litiges de particuliers (la succession de Jean Laborde), d'affaires de traite douteuses, de questions de préséance (affaire des pavillons)4. Les trois possibilités d'accueil des escadres, Sainte Marie, la baie de Bombetoka et DiégoSuarez et les alliances correspondantes dictent la voie à suivre. La première, déjà française, a pour elle d'être la pire de toutes par sa situation, le tracé de la côte et les conditions sanitaires désastreuses qui y règnent. La seconde, meilleure, sur le canal de Mozambique, est conditionnée par l'attitude des Sakalava. Elle est en partie aux mains des Français depuis l'occupation de Nosy Be. La troisième, la plus exceptionnelle ne doit en aucun cas passer sous le contrôle des Britanniques acquis à la cause merina. L'utilisation des ressources humaines sur place est destinée à lever les hypothèques pesant sur toute manœuvre militaire outre-mer. Au surcoût entraîné par l'entretien à distance d'un corps expéditionnaire s'ajoutent les dangers recélés par une immobilisation dans des régions malsaines. Les quelques hommes de force recrutés participent à des travaux de bord, des manœuvres d'accostage, des opérations de chargement/déchargement et lorsqu'un coup de feu est à faire, se retrouvent aux côtés des Français comme francs-tireurs, gardant leur armement usuel. Encadrés par des officiers français, ils suffisent pour maintenir l'autorité nominale du conquérant. Les Saints-Mariens fournissent les cavasses, une sorte de garde locale qui sert surtout de domesticité au consuls jusqu'à ce que la création de l'Inscription maritime légalise leur embauche sur les navires et dans les ateliers du gouvernement6. Enfrn, la
lOUVER P., 1886, p. 30. 2 RANDRIANARISOA P., 1983, p. 53. 3 COHEN-BESSY A. , 1991, pp. 233 et 246. 4 Tsiomeko, reine de Nosy Be fait hisser le drapeau du rO)laume de Madagascar sur ses terres que les Français revendiquent. RANDRlANARISOA P., 1983, pp. 27-31. 5 LACAZE H., 1881, p. 53. 6 C. A. O. M., A. N. S. O. M. AF PO c 294 d 730. Créée le 9 juin 1856, elle fonctionne depuis le 20 août 1856, où un rapport du commandant de Sainte-Marie à l'amiral 37

constitution d' escones privées par les traitants et les missionnaires ajo~te à ce tableau encore pittoresque des engagements pour le compte des étrangers. En 1841, l'acquisition de Nosy Be permet de lever une petite troupe, la milice de Nosy Be, qui défend l'île contre une incursion sakalava en 1849. C'est la première formation malgache identifiable agissant officiellement pour le compte des Français. Sur la "Grande Terre", le traitant d'Arvoy résiste à l'armée merina en 1856 avec une troupe locale. Les alliés sont, dès cette époque, des esclaves parfois affranchis qui constituent des troupes à usage restreint. Ce qui n'enlève rien à leur intérêt. Les militaires les considèrent comme l'instrument d'une politique autonome, sans avoir de comptes à rendre à quiconque. Peu impone d'ailleurs le statut des individus qui les composent, esclaves ou émancipés. A la veille de la guerre, considérant que "lorsqu'elle [la France] allait de l'avant, elle ne voulait pas que ses enfants restassent en arrière"l, les recrutements locaux doivent s'amplifier. Lorsque la guerre commence officiellement le 9 juin 1883, par le rejet malgache des dispositions contenues dans l'ultimatum de l'amiral Pierre2, Tamatave a déjà été bombardée et Majunga est occupée depuis le 19 mai. Les répliques des garnisons locales contiennent cependant les tentatives de blocus de la Marine. Selon un observateur anglais, les Malgaches peuvent aligner 2ppoo hommes de l'armée royale et 5ppoo supplétifs des provinces face à 850 Français éparpillés de Tamatave à Nosy Be3. Les combats d'anillerie sont favorables aux Merina, telle combat de Manjakandrianombo (Tamatave) du 28 juin 1883. Les bombardements français s'étendent à toute la côte est jusqu'à FonDauphin, mais les troupes royales réussissent à tenir tête aux incursions et font même des prisonniers. Les actions françaises sont bridées par la médiocrité des moyens mis en œuvre, obligeant à se limiter à des "apparitions" dont on sait d'avance l'effet dérisoire4. TIfaut attendre le vote des crédits par la Chambre en février 1884, après réaffmnation des "droits historiques", pour permettre la constitution d'un véritable corps expéditionnaire dont l'effectif est élevé à 3476 hommes venant des formations métropolitaines et 345 originaires de la Réunions. Malgré la réorganisation du commandement, dirigé par l'amiral Galiber,la flotte française reste sur ses positions de repli, ayant
commandant la station de la Réunion signale les risques de dépeuplement encourus par l'île en cas d'application systématique. 1 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 84. Lettre du commandant de Nosy Be du 2 juin 1883. 2 Capitaine HUMBERT, 1895, p. 46. Il exige la cession du nord de Madagascar au-delà du 16ème parallèle, le droit de propriété et une indemnité d'un million de francs pour les Français, y compris les héritiers de J. Laborde. 3 OUVER P., 1886, pp. 2 et 7. 4 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 53. Instructions de mission contenues dans la lettre du 15 août 1882 de l'état-major de la Marine et des Colonies au commandant de la station navale de l'océan Indien. 5 OUVER P., 1886, p. 8.

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subit de plus un cyclone. En France, on s'impatiente d'être tenu en échec "par un petit peuple de Barbares" (Jules Ferry). L'intelVention marque ses limites lorsqu'à l'égard des alliés, les soulèvements attendus n'ont pas tous les résultats espérés. Au mieux pense-t-on "encourager les gens de la reine Binao à une démonstration sur Bemaviky [les Merina viennent d'occuper Andranousamanta] les faire attaquer par Bebaka, s'ill' ose l'entreprendre seul"!. Quant aux Makoa de Majunga que l'on considère bien disposés, on pense leur donner des sagaies et non des fusils2 : par manque de moyens? Par contre, la participation des Antanosy aux côtés des Français est plus prometteuse et aboutit à la prise du fort merina de FortDauphin, impressionnant la capitale3. Plusieurs engagements d'octobre 1884 à août 1885 sont l'œuvre de troupes mixtes franco-malgaches. Dans la partie septentrionale de l'île, les Français et leurs auxiliaires recrutés parmi les Antakarana (1700 hommes de Tsialana II) et quelques Sakalava font face aux Merina renforcés des contingents provinciaux. Le 5 décembre 1884, ils emportent le combat de la position de Manjakatompo (Ambohaniho, au sud de Vohémar) qui leur donne le contrôle du nord de l'île4. A Anorontsangana, le 18 octobre, la troupe mixte du capitaine Pennequin réussit à contenir la garnison royale. Mais à l'engagement d' Andampy, le 27 août, elle est défaite par une expédition sous le commandement d'Andriantsilavo et de ShelVington (voir pp. 44). A la recherche d'un engagement en sa faveur, l'amiral Miot (qui a remplacé Galiber) lance une offensive sur les lignes de Tamatave. La tentative est un échec complet (combat de Sahamafy du 10 septembre), les Français perdent plusieurs hommes dont un officiers. Par lassitude, les deux parties acceptent de négocier sur des préliminaires de paix. Aprement discuté, le traité est signé le 17 décembre 1885, ratifié pour les Malgaches le 10 janvier 1886 et par les Français le 17 mars de la même année. En fait de règlement, les deux parties héritent de litiges supplémentaires6. Pour les Français, c'est une reculade considérable qui scie
1 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 54. Lettre de Nosy Be du 25 mai 1883. Binao est le mpanjaka, allié des Français. Le pouvoir de décision revient en fait à Bebaka, le manantaliy, son conseiller et surtout chef des armées. Andranousamanta (Andranosamontana) est un fort de la région de la presqu'île d'Ampasindava, au sud de Nosy Be. 2 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 54. Lettre de Nosy Be du 23 mai 1883. 3 COHEN-BESSY A., 1991, pp. 249 et 295. 4 OUVER P., 1886, p. 15. 5 C. A. O. M., A. N. S. O. M. MAD c 182 d 304. Notes sur Vohémar et Diégo-Suarez, 4 octobre 1886. Et OUVER P., 1886, p. 22. 6 D'autant que la lettre explicative Miot-Patrimonio adressée au Premier ministre, qui fournit une interprétation modérée du traité à l'égard du statut réel de l'île n'est pas validée. RANDRIANARISOA P., 1983, p. 90.

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toutes les conjectures sur les alliés. Les Sakalava et les Antakarana passent sous la protection de la reine, à charge de ne point tenter de représailles!. Pourtant, le bilan diplomatique s'apprécie par la concession exorbitante -au regard du droit malgache- d'un territoire autour de la baie de Diégo-Suarez et le paiement d'une indemnité qui jusqu'à sa liquidation autorise les Français à tenir garnison à Tamatave2. Les résidents successifs, Le Myre de Vilers, Bompard et Larrouy, vont s'ingénier à appliquer ces dispositions malgré l'inconfort de leur position et l'obstination de Rainilaiarivony à contrecarrer celles d'entre elles qu'il juge infondées. Au plan militaire, le bilan est mitigé. Le conflit est positif pour les armées royales dont l'amiral Miot a lui-même loué la résistance et surtout l' opiniâtreté3. De plus, lorsque les troupes françaises, enfiévrées, ont été malmenées, elles ont dû à la présence des Antakarana et des Sakalava de faire pencher la balance en leur faveur. La première guerre fonde l'impératif, pourtant malmené, de la participation des alliés. Arrivé à ce terme, le règlement du conflit témoigne, côté français, de la discordance entre deux attitudes qui se cristallisent à l'égard des populations malgaches et de l'équilibre à tenir entre les Sakalava et les Merina. L'abandon des premiers comme une donnée secondaire des relations avec l'île est le fait du Quai d'Orsay4, à la recherche d'une solution à Tananarive, prêt à y entretenir un courant favorable aux options françaises et dont la mission d'instruction du capitaine Lavoisot témoignes. Pour les marins de carrière et les Réunionnais, le coup est plus dur. TIdevient difficile de s'imposer à d'éventuels alliés après ce retournement. Ce qui n'empêche pas les plus déterminés de clamer encore: "que la France me donne un millier de bons volontaires bien armés, je lui prends tout le pays d'Iboina et du Menabe en six mois"6, toujours avec l'appui des Sakalava. Le mythe des Sakalava guerriers est en voie d'enracinement.

1 Article 15. Texte du traité dans RAZOHARINORO, 1979, p. 278. Binao, ulcérée, envoie une lettre de protestation officielle qui est publiée dans la presse nationale (Le Temps du 2 juin 1886). Requête citée dans HUARD L., op. cit., pp. 338-339. 2 TIs évacueront la ville le 25 janvier 1886. 3 Cité dans OUVER P., 1886, p. 11. 4 Voir dans RANDRIANARlSOA P., 1983, p. 52, les avis démentant l'option de les utiliser 5ue se soit pour un soulèvementou comme soldats. Le capitaine Lavoisot, membre de l'escorte du résident général, est chargé à partir de 1890 de former à l'art militaire vingt-cinq élèves appartenant aux meilleures familles du royaume. C. A. O. M., A. O. M. 2 Z 193. Note de juillet 1888. Il démissionne le 22 avril 1892. 6 Colonel DUVERGE, op. cil., p. 165. 40

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Carte n° 3 : Madagascar vue par les Français (Grandidier A. et G., 1956,1. 2, p. 151

2 Indécisions et anticipations de 1883 à 1895.

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dans le nord

Après le traité de 1885, les Français sont présents à Nosy Be et dans les îlots avoisinants (Nosy Mitsio, Nosy Faly) qui leur ont été concédés depuis 1841, ainsi que dans la région de Diégo-Suarez et à Vohémar1. Les bâtiments de la base de Nosy Be servant d'entrepôt, d'étape et de relâche pour les déplacements de l'escadre de l'océan Indien, sont sous la protection des premières formations reconnues de Malgaches. Ils sont recrutés, selon A. Grandidier qui voyage dans la région en 1869, dans le plus large spectre. Des musulmans, des Anjouanais et surtout des cafres parmi lesquels il relève la présence d'un vétéran ayant plus de 22 ans de service2. Commandés par seize artilleurs et sept soldats d'infanterie, ils remplissent une fonction de garde plutôt qu'un service de combattant, d'où leur nom de milice3. Ce recrutement se fait sans modalité administrative contraignante, selon des habitudes propres à la Marine, qui fait largement appel aux bonnes volontés pour les travaux de force à quai, dans les ateliers de la même manière que les traitants constituent leurs escortes contre gratification. Lors du conflit de 1883-1885, tout est tenté pour obtenir l'adhésion des mpanjaka au recrutement en masse des Sakalava. Avec des résultats peu probants. LouisFlorent Guinet4, inspecteur de police, chargé de l'état civil à Mayotte est à l'occasion recruteur. Il reproche à sa troupe son manque de bravoure et surtout son goût immodéré et inconséquent d'employer de la poudre sans discernement, de charger outre mesure les fusils en y ajoutant quatre à cinq balles par coupS! Il ne perd pas totalement confiance pourtant et se targue même auprès du commandant de la place de rendre ses recrues plus combatives encore6. Pourtant c'est à Ambodimadiro qu'un officier porte cette entreprise à un degré de réussite inattendue mais éphémère. Le capitaine Pennequin reprend les initiatives de ses prédécesseurs en apportant son expérience glanée au Tonkin, où il a servi de
1 C. A. O. M., A. N. S. O. M. MAD c 182 d 304. Notes sur Vohémar et Diégo-Suarez, 4 octobre 1886. Vohémar est évacuée en mars 1886. 2 GRANDIDIER A., 1916, p. 27. Le mot cafre désigne les esclaves africains de la partie occidentale de l'océan Indien. 3 C'est une appellation passe-partout qui ne définit pas vraiment leur statut ou leur qualification. Elle permet néanmoins de ne pas les confondre avec des combattants, qui forment des unités "franches", levées sur la solde d'un particulier ou d'un officier. Cf. la "compagnie franche de Madagascar", créée par l'aventurier Benyowski, dans les années 1780 et formée de Malgaches, Réunionnais et Français. 4 Il a encore servi à Sainte-Marie et après la guerre, fait du commerce. C. A. O. M., A. N. S. O. M. MAD c 294 d 730. En janvier 1885, l'amiral Miot le désigne comme résident à Vohémar aux affaires indigènes. GRANDIDIER A. et G., 1942, p. 173. 5 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 90. Rapport de voyage à Ampasimena, lettre du 2 août 1883. 6 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 97. Lettre du 22 août 1883.

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1877 à 1882 et fonné des unités de tirailleurs1. C'est un homme de terrain plus qu'un théoricien de la colonisation dont les actes et positions sont cependant marqués par l'inflexion donnée en Asie par les choix du gouverneur de Lanessan sur la conduite à tenir à l'égard de la population conquise. Il espère pouvoir ainsi dépasser les obstacles qui jusqu'à présent ont marqué l'engagement de soldats à Madagascar. Commandant de la position d'Ambodimadiro, il recrute aussitôt une petite troupe dont il doit s'accommoder... A la date du 21 août 1884, ilIa corrige à la baïonnette pour son indiscipline, dit-ilz. En dépit de cette anicroche, Pennequin pense incorporer les hommes dans un village militairet avec femmes et enfants, pour les utiliser comme éclaireurs ou comme troupes légères et au besoin leur verser une solde3. La proposition est originale parce qu'elle régularise ce qui, auparavant, tenait de l'empirisme. Mais surtout par l'attachement au service que contient l'idée de village militaire, elle anticipe sur les rapports entre la France et Madagascar comme sur l'issue du conflit. De plus, le projet repose sur une alliance volontaire de la reine Binao, qui participe à l'entretien de ce corps de 25 à 50 hommes en fournissant le riz4. L'on n'en sait pas plus, sinon que la proposition rencontre des difficultés de part et d'autre. Des supérieurs directs de Pennequin qui n'ont pas les crédits nécessaires ou le pouvoir de décider dans ce sens puisque l'amiral est en manœuvre sur la côte est. Quant aux Sakalava, le procédé utilisé ne semble pas provoquer leur engouement. En effet, Pennequin est isolé, quémandant des annes au commandant de Nosy Be, prélevant pour l'heure sur ses ressources personnelles5. Si l'on en croit une autre lettre dans laquelle évoquant l'engagement du 18 octobre à Anjaibory où Binao et Imonja lui ont confié plus de mille guerriers, il avertit qu'à partir de cet instant l'on ne peut plus reculer car renvoyer ces hommes serait se déjuger>. Il a donc pris des initiatives personnelles audelà de ce que les premières infonnations laissent supposer. Galvanisé par l'appui qu'il reçoit enfin des autorités7, il crée le 31 mars 1885, une

1 M. LE VAN HO, 1988. COUTURIER et FEUILLET, 1983, sur sa carrière indochinoise mettent l'accent sur les idées originales de sa conception de la guerre "etlmique", contre les pirates et les populations rebelles. A Madagascar, le capitaine a certainement élaboré quelques-unes de ses options. 2 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 59. Lettre du 21 août 1884. 3 Idem. La question de la solde est tout de suite réservée par le supérieur hiérarchique de Pennequin qui l'a annotée de la mention "cela regarde l'amiral". 4 Idem, ibidem. Pennequin poursuit: " la question est capitale. nous ne pouvons rien faire au point de vue militaire sans l'appui des noirs". 5 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 59. Lettre du 14 décembre 1884. 6 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 59. Lettre du 26 octobre 1884. 7 S. H. A. T. MAD NF 70. Tirailleurs sakalava. Lettre du 27 mai 1885 du commandant de Nosy Be au ministre de la Marine et des Colonies l'avertissant de la formation de la compagnie.

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compagnie de tirailleurs qu'il appelle "les casques noirs"l. Avec les hommes de Binao mais aussi les Makoa du chef Michel, un dépendant de la reine, il multiplie les accrochages contre les troupes royales. Lors des reconnaissances du 30 octobre et du 14 novembre contre Ankaramy2, il met au point des manœuvres appropriées. Les chefs sont formés directement à des principes de tactique. Sur le terrain, il utilise une partie des guerriers comme fer de lance, garde le reste en arrière des lignes royales qu'il prend alors à revers, vantant l'assurance des recrues en formation de défense solide. Au cours de l'année 1885, la troupe aguerrie, au complet, est initiée au tir de combat3. Elle repousse les troupes royales au-delà du Sambirano à la bataille d' Ankaramy le 27 août 18854. C'est alors qu'intervient un changement de comportement inattendu des alliés qui provoque le jugement suivant adressé au commandant de Nosy Be : "n n'y a aucune solidarité entre les Sakalava; c'est chez eux l'égoïsme le plus profond... Les villages du Sambirano n'ont pas réuni leurs contingents pour venir me joindre et chose plus forte, les villages abandonnés ont été pillés par leurs voisins"5. Dans cette lettre où Pennequin fait le bilan de son action et justifie ses choix, il dénonce l'attitude des chefs qui, placés sous les ordres d 'Imonja, opposent aux demandes de nouvelles recrues "la force d'inertie la plus totale", à une date où les forces françaises n'ont pas encore emporté la décision. Bien que la raison donnée à ce revirement soit la préoccupation des chefs de mettre leurs biens à l'abri, de ne pas se séparer de leurs fils qui sont leur capital, Pennequin énonce une interprétation audacieuse:

... "si nous ne comptons que sur les bonnes volontés, sur l'autorité des chefs nous n'aurons rien..II faut rendre le service militaire obligatoire. Il est du reste facilement accepté...Quand les Sakalava sont au service, ils s'y font vite".
n est donc prêt à envisager un recrutement à long terme de ceuxci. Mais il ne comprend pas leur réaction car les Sakalava, confie-t-il, s'ils ont eu peur au début, en voyant qu'ils étaient bien traités, qu'on
1 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 59. Lettres des 14 décembre 1884 et 13 août 1885 où il réclame du matériel pour équiper ses hommes. 2 OLIVER P., 1886, p. 12. 3 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 59. Lettre du 13 août 1885. 4 ou d'Andampy. S. H. A. T. MAD NF 70. Tirailleurs sakalava. 5 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 59. Lettre du 20 septembre 1885 au commandant de Nosy-Be.

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leur rendait justice, qu'ils touchaient exactement leurs vivres et leur solde, qu'il y avait des récQmpenses pour les bons sujets, se trouvaient très heureux; pour preuve, ils n'ont pas déserté! Il continue en louant leur capacité à acquérir des qualités d'ordre et de discipline, projetant de les considérer après leur service comme "d'excellents auxiliaires pour le commandement civil". Et pourquoi ne pas envisager un bataillon de quatre à cinq compagnies, qui se ferait auprès .de Tsialana II ?1 Ses proPQsitions dénotent autant un optimisme prémonitoire sur l'avenir de la colQnie à créer que sur l'intégration des Malgaches dans l'armée

française.

.

Pourtant, la portée de ce recrutement est incertaine. A Tananarive, le gouvernement interprète les combats comme une victoire de la contre-expédition royale, celle-ci ayant incendié le village de Jangoa le 26 août, où les Français recrutent leurs hommes. Quant au cQmbat d'Andampy-Ankaramy, il a fait des morts (un sergent) et quatorze blessés, côté français. Pennequin lui-même est touché. Pour sa part, il tente de minimiser ce qu'il peut considérer comme des demi-victoires. Les sQixante-dix Sakalava sélectionnés ont réussi leur manœuvre de fuite simulée avec un succès tel que les troupes royales sorties de leurs retranchements pour les poursuivre ont sQuffert de bien plus fortes pertes2. Evidemment, il lui plus difficile d'admettre face à son supérieur que les Sakalava ne lui accordent plus leur confiance et que leur réticence à fournir des hommes dans ces conditions est tout-à-fait fondée. Pennequin est donc sur la défensive et prêt à parer à toute éventualité: d'où son propre revirement! Dès septembre en fait, il choisit de s'appuyer sur des chefs qui jusqu'alors étaient au second plan, Tsialana II, Imonja et Anou (roi de Narinda et de l'île de Nosy Lava), donc des Antakarana, espérant recruter des centaines d'hommes dans les îles de Nosy Mitsio, Nosy Faly et non plus chez Binao, dans la presqu'île d'Ampasindava3. C'est une nouvelle alliance qu'élabore Pennequin, laquelle lui permet d'atténuer sa déception, et de poursuivre son offensive de persuasion envers ses supérieurs. Prévoyant de former vingt jeunes gens "intelligents" fournis p~ Tsialana II pour en faire des cadres, il rappelle qu'il est déjà arrivé à un résultat remarquable avec douze Sakalava, "aptes au commandement, qui ont fait de bons instructeurs [dont] quatre sont déjà caporaux et commandent aussi bien leur classe qu'un caporal français"4.

1 Idem. 2 Bilan controversé selon que l'on consulte HUMBERT (Capitaine), 1895, pour qui le combat est un modèle du genre ou OLIVER P., 1886, qui présente les deux versions, française et malgache, pp. 19-21 et tranche pour un désastre. L'opération a laissé un souvenir, dans l'ensemble, négatif. 3 C. A. O. M., A. O. M. 4 Z 59. Lettre du 20 septembre 1885. 4 Idem.

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