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Le télégramme de minuit

De
224 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296151673
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LE TÉLÉGRAMME
DE MINUITRené JADFARD
LE TÉLÉGRAMME
DE MINUIT*
Préface de Joël Joly
".ç:- 5, rue Lallierditipns
75009 ParisL'aribeennesCe livre a été publié avec le concours du
Conseil Régional de la Guyane
Du même auteur, aux Editions CARIBEENNES :
- Nuits de Cachiri
- L'assassin joue et perd
- Drôle d'assassin
-' Deux hommes et l'aventure
Publié en 1941, sous le nom de George MADAL.*
Couverture: G. Darbon.
Maquette: Myline.
@ Editions CARIBEENNES, 1988
Tous droits de traduction, d'adaptation
et de reproduction réservés pour tous les pays.
ISBN 2-87679-010-6PREFACE
Lorsque Georges Othily, Président du Conseil Régional
de la Guyane m'a demandé de préfacer la réédition de
l'ouvrage de René Jadfard, Le télégramme de minuit,
publié sous le pseudonyme de Georges Madal, c'est avec
joie que j'ai accepté et ce, pour de nombreuses raisons
dont je vous dirai l'essentiel.
D'abord, parce que René Jadfard, né à Cayenne le
24 janvier 1901, est de la race de ces hommes d'action,
courageux dont le passé n'a souffert d'aucune compro-
mission et qui inspirent le respect.
Il convient de rappeler que, mobilisé en septembre
1939, René Jadfard a combattu sur la ligne Maginot, sur
la Somme et sur l'Aisne avec le 57" RAL et que sa conduite
devait lui valoir la croix de guerre avec citation.
Il faut également se souvenir que dès 1940, il s'est
rangé du côté de la Résistance.
C'est l'occasion pour la Milice pro-allemande de Tou-
louse, de le poursuivre, mais en vain.
Il est alors dépouillé de tous ses biens.
Sur le point de franchir la frontière espagnole, il est
arrêté par la Gestapo à Perpignan.
Relâché par erreur, quelques jours plus tard, il devient
adjoint au chef du Maquis «Prades clandestinité» et,
participe aux opérations de parachutage.
A l'issue de la victoire alliée, René Jadfard devait se
présenter aux suffrages de ses compatriotes et être élu
député de la Guyane, le 10 novembre 1946.
5Il me paraît que la vie de René Jadfard n'avait de sens
que dans l'action incessante et féconde qu'il menait sur
tous les fronts.
J'ai évoqué brièvement son passé glorieux de combat-
tant durant la guerre, mais il y a aussi l'homme poli-
tique.
Radical socialiste, militant des Droits de l'Homme, en
1924, il a mené campagne aux côtés des camarades socia-
listes et radicaux pour le bloc des Gauches.
René Jadfard, c'est également le journaliste, l'envoyé
spécial de La Dépêche de Toulouse qui a suivi et relaté
les péripéties de la guerre d'Espagne, à Barcelone, Valen-
cia, au Maroc espagnol et à Tanger.
C'est enfin, l'écrivain, pour ne citer que quelques-uns
de ses ouvrages, Le cantique aux ténèbres, Les dieux de
bronze, L'assassin joue et perd et Le télégramme de
minuit qui nous intéresse présentement et qui s'apparente
au roman policier.
J'ai lu ce livre d'un trait, parce que l'intrigue, que je
ne vous dévoilerai pas, me paraît bonne, le style alerte,
par endroits poétique, l'action constante et les rebon-
dissements inattendus.
Mais davantage encore, ce sont les « héros» du livre
qui m'ont frappés, principalement Philippe Herel et
Suzanne Teral qui empruntent à George Madal, les traits
de caractère qu'on lui connaît, le courage, le sang-froid, la
détermination, la sensiblité, l'émotion, le sens de l'hon-
neur.
Je voudrais conclure, en remarquant qu'il est heureux
aujourd'hui que Le télégramme de minuit puisse être,
grâce au Conseil Régional de la Guyane, réédité et lù
par de nombreux lecteurs qui découvriront, sans nul
doute pour beaucoup, qu'en René Jadfard, brillant Parle-
mentaire guyanais, mort accidentellement dans la nuit
)du 8 au 9 novembre 1947 à Sinnamary, « sommeillait
moins connu, plus anonyme, George Madal, écrivain
guyanais de grand talent.
Joël JOLY,
Président de l'Association Régionale
de Développement Culturel.
Vice-Président du Conseil Régional de la Guyane.PREMIERE PARTIE
I
C'était à Marseille, vers minuit, au bureau des télé-
grammes de nuit. Philippe Hérel et deux autres per-
sonnes se trouvaient devant le guichet. En attendant son
tour, il relisait le texte de son télégramme. L'employé
opérait assez lentement; un excès de conscience. Per-
sonne ne pensait à s'en plaindre. On avait le temps,
après tout. A Marseille on a toujours le temps! Philippe
Hérel s'appuyait à une table noire sur laquelle étaient
posés un buvard maculé, un encier, un porte-plume et
une boîte d'imprimés. Des gens venus ce soir avant lui
avaient rédigé des télégrammes, étaient partis. Quelques
bouts de télégrammes manuscrits déchirés traînaient.
Textes laborieux ou imprudents, ils ont dû être recom-
mencés, qui sait combien de fois! Tout à côté de la boîte,
Philippe Hérel aperçoit une boule de papier froissé. Il
la fixe. Peut-être pense-toil à autre chose? Cependant,
cette petite chose de rien le magnétise. Ce n'est que du
papier, mais il ne peut s'en détourner. Au fur et à mesu-
re, il devient conscient de cette sensation singulière. Dès
lors, Philippe sent bien qu'il ne pourra pas résister au
désir de s'en emparer, de voir s'il y a quelque chose
d'écrit. Nul ne s'apercevait de cette scène sans parole.
C'est alors qu'il se produisit un fait tout à fait impré-
visible.
7La voix de l'employé lui parvint comme dans un rêve:
- Monsieur!... C'est à vous!
Hérel se retourna; il ne restait plus que lui. Les deux
autres personnes étaient parties; il ne les avait enten-
dues ni vues partir.
- Merci, j'ai changé d'idée...
L'employé haussa légèrement les épaules et ferma le
guichet.
Philippe Hérel, son télégramme à la main, s'assit devant
la grande table noire. Comme obéissant à un ordre, il
tendit la main et se saisit de la boule de papier froissé.
Ce geste élémentaire, extrêmement élémentaire, devait
déclencher une telle série d'événements que, pendant
longtemps après ses tribulations, il se demandait s'il
n'avait pas rêvé.
Il faut admirer les fortes têtes qui traitent le Destin
de raison orientale. Ainsi cet homme qui aimait dire
avec orgueil: « J'ai une volonté, je m'en sers. Devant ça,
le destin, c'est de la poésie de musulman! » Cet homme
est mort au cours d'un voyage qu'il ne voulait pas effec-
tuer. Son bateau ayant fait naufrage, il parvint à nager en
s'aidant d'une planche de dix heures du soir à dix heures
du matin. Incontestable démonstration de caractère,
d'énergie, de volonté. 11 fut miraculeusement recueilli
par un navire sauveteur et toucha terre. Sauvé pensa-
toil, « grâce à ma volonté ». Le temps pressait. Il monta
à bord d'un avion pour arriver plus vite à Paris. L'appa-
reil culbuta dans les Apennins sans qu'on sût jamais pour-
quoi ni comment.
Difficulté de commenter ou de juger. Il faut se borner
à constater. Ce souvenir d'un homme que nous connais-
sions s'est présenté à notre mémoire au moment de con-
ter l'aventure de Philippe Hérel.
Le jeune homme déplia la boule de papier froissé et lut
ce texte décevant:
18, rue Nationale, Dji-Destinataire: Charles Gros -
bouti.
Texte: Cause grève port impossible partir, stop.
Envoyer argent pour frais séjour durée imprévisible,
8stop. Partirai première occasion, stop. Tendresses. Suzon.
Adresse de l'expéditeur: Suzanne Teral, Hôtel Prési-
dent-Wilson, allées Gambetta, Marseille.
Cela ne valait vraiment pas la peine de tant se torturer!
Et maintenant? Eh bien! maintenant, il s'était levé après
avoir déchiré son propre télégramme, emportant celui
de Suzane Teral. Il sortit de la poste, le serrant dans sa
main. Apparemment, il ne s'en occupait plus. Mais il
devait se passer dans les profondeurs de sa conscience,
dans cette zone où s'élaborent tant de choses en dehors
de nos prévisions et de notre contrôle, un travail assez
actif, parce qu'il éprouva le besoin de s'arrêter au pre-
mier réverbère pour relire ces lignes désormais aiman-
tées.
... grève port... grève port...
Pardi! Il savait bien pourquoi ce télégramme lui
paraissait contenir quelque chose de bizarre: il n'y avait
pas plus de grève dans le port de Marseille que de pois-
son rouge au Sahara. Alors? Il plia soigneusement la
feuille qu'il enfouit dans sa poche.
La grande place était d'un calme provincial. Son jar-
din récent ne vivait plus que par ses modestes fleurs
vulgaires qui, dans le jour, font un dérisoire décor aux
jeux enfantins. Ses bancs n'accueillaient plus personne,
ni les mamans, ni les nurses, ni la marmaille, même pas
les amoureux. C'était une heure et un endroit où Mar-
seille ressemblait à n'importe quelle ville de France. Son
pittoresque n'était plus visible dans la rue. Il fallait aller
le chercher en des retraites inédites. Là, au moins, on le
trouvait à coup sûr. Question de flair. Ce soir-là, cet aspect
particulier du grand port n'intéressait pas Philippe Hérel.
Mensonge ou combinaison? Pourquoi cette histoire
de grève dans le port de Marseille? Les dockers se
tenaient bien tranquilles et dans le port régnait une acti-
vité réconfortante. Son esprit se lança dans les hypo-
thèses. Ou bien cette Suzon désire s'amuser à Marseille
avec un compagnon de la dernière heure: alors elle
invente la grève. Possible aussi qu'elle ne possède aucun
compagnon, qu'elle en voudrait un, qui sait? Philippe
Hérel pensa que, lui aussi, se trouvait seul. N'était-il pas
venu à Marseille, précisément pour se distraire loin du
Paris quotidien, fatigant et quelquefois fastidieux?
9N'avait-il pas pris des vacances avec l'idée de flâner, d'ac-
cepter les imprévus, d'obéir à des caprices, à des fantai-
sies ? Et ce télégramme qu'il avait rédigé et que, finale-
ment, il n'avait pas remis à l'employé des postes, ne
s'adressait-il pas à un hôtel de Cannes, parce que Mar-
seille commençait à décevoir le journaliste oisif?
Il était donc seul et libre de tout engagement, vacant.
Dès lors, Suzanne et Philippe... pourquoi pas? L'idée
éveilla dans son imagination d'agréables perspectives. Il
se vit en train de rire, Suzanne et lui, de rire à cœur
déployé, de se saouler de rire. Quelle est la femme de
voyage, seule, qui refuserait de connaître un beau jeune
homme, intelligent, audacieux, un tantinet romantique,
bien fait, musclé, élégant, ne serait-ce que pour «jouer It
en tout bien tout honneur? Mais n'était-ce pas commen-
cer par la fin ? D'abord qui sait ce qu'il allait trouver
devant lui? Une créature folle de son corps qui s'accro-
che à cet extrême coin de la terre de France avant d'aller
rejoindre M. Gros? M. Gros... Il imagina bien vite que
ce M. Gros ne devait pas toujours être très amusant. Un
respectable monsieur alourdi par des années de chaleur
torride, le ventre gênant, soufflant pour couvrir cinquante
mètres, transpirant du matin au soir dans ses vêtements
de toile blanche. La malheureuse I Vivre à Djibouti
quand on est jeune, charmante, entre l'ennui quotidien
et ce M. Gros qui n'est qu'une autre forme d'ennui! Com-
me il comprenait qu'elle désirât, de toutes ses forces,
prolonger son séjour à Marseille et jouir d'une chère
liberté provisoire! Oui, la conquête d'une telle joie justi-
fiait tous les mensonges imaginables. Et, à tout prendre,
cette petite histoire de grève se révélait assez drôle.
Comme ils en riraient, tous les deux, bientôt!
Soudain, il pensa à une déception possible. Car il y
avait place pour une seconde vraisemblance. Si, par
exemple, au lieu de cette beauté farouche, vivante, rebel-
le, il se heurtait à une manière de Carabosse édentée,
horrible? Si la jolie menteuse n'était qu'une très vieille
cousine desséchée? Bah! le risque valait d'être couru.
- Qu'est-ce que je risque? murmura-t-il? Je m'en
tirerai toujours avec: «Pardon, madame, je commets
une erreur. Vous n'êtes pas celle que je croyais... »
Il sifflota en marchant: « Je ne suis pas celle que
10vous croyez... ». Simple association d'idées. Il longeait
la rue Colbert. Il sifflotait mais écoutait grouiller en
lui des pensées en tous sens.
- Et s'il ne s'agissait pas d'une escapade ou même
d'un désir d'escapade?
Ne pouvait-il, en effet, s'agir d'une activité plus lou-
che, plus secrète, moins avouable? Ne se trouvait-il pas
en présence d'un télégramme conventionnel? La pru-
dence devrait alors lui conseiller de suivre son chemin,
de se rendre à Cannes et de laisser à leurs affaires clai-
res ou obscures Mme Suzanne Teral et son M. Gros. Que
ferait, à sa place, un homme équilibré? Il
se posa la question, ne décida rien. Ses pas le condui-
saient, sans préméditation, vers la rue Nationale. Il coupa
la longue rue des Capucines et par la rue Parmentier
aboutit à la place des Capucines. Deux ou trois filles
l'appelèrent gentiment en passant; il se retourna, les
vit, leur sourit et ne ralentit pas. Il parvenait maintenant
aux allées Gambetta.
Son cœur battit un peu plus vite. Aucune peur. Non.
Il savait qu'il irait jusqu'au bout de sa curiosité. Il avait
mordu à l'hameçon de l'inconnu.
Quel accueil lui ferait Suzanne Teral ? L'horloge de la
petite église provinciale qui se dressait en face de lui
marquait minuit quarante. Ce n'était vraiment pas une
heure décente pour rendre visite, sans prétexte valable,
à une femme à qui vous êtes parfaitement étranger!
D'ailleurs, Suzanne Teral se trouverait-elle dans sa
chambre? Non, sûrement pas. « Si elle tient à rester à
Marseille, ce n'est pas pour se coucher tôt.» Philippe
Hérel découvrit avec joie cette excuse qui lui permettait
de reculer, sans trop de honte, à ses propres yeux. Il
se contenta d'examiner l'hôtel modeste. Une façade toute
blanche, percée de quelques fenêtres; quatre par étage.
Deux fenêtres par chambre! pensa-toi!. Il supposa que
les chambres ne devaient pas être très vastes ni répondre
à. l'annonce inscrite sur l'étroite porte d'entrée: «Tout
confort! »
- Au fond, ça ne veut rien dire... Je pense sur des
données simples, trop simples... Elle a certainement ses
raisons d'habiter un pareil endroit.
11II
Il donnit par à-coups. Lui qui, d'ordinaire, ignorait
les nuits agitées et se flattait de son équilibre nerveux,
il se tourna et se retourna, bouleversant les couvertures,
les draps, qu'il retrouvait maintenant dans un désordre
affreux. Le sommeille fuyait désespérément. De temps à
autre, il succombait de fatigue et, comme il commençait
immédiatement de rêver, il se réveillait plus ou moins
exalté ou déprimé. Aussi bien, ce matin ressentait-il quel-
que fatigue. Il fallait vraiment l'aiguillon de l'aventure
et de son imagination pour le faire bondir soudain du
lit. Il se regarda hâtivement dans la glace, fit la moue
devant son visage chiffonné et se précipita dans la
salle de bain. Il plongea résolument la tête dans l'eau
froide, l'y replongea, se sentit mieux. Sa jeunesse aidant,
il récupérerait assez vite, surtout si...
Il décrocha le téléphone, s'assit sur le lit, les jambes
croisées et composa un numéro.
- Allo Il'hôtel du Président Wilson ?... Mme Suzanne
Teral, s'il vous plaît?... Personnel.
Il regarda sa montre-bracelet: neuf heures. Elle devait
être certainement hors du lit ou au moins éveillée. Il eut
l'idée de raccrocher. Après tout, c'était fou de courir après
cette ombre I Déjà, pendant sa veille, il avait trouvé de
fortes raisons d'abstention. Toutefois, il n'avait pas eu le
courage de se promettre quoi que ce soit.
Il attendit un instant. Puis voici au bout du fil une
voix très douce...
- Madame Suzanne Teral elle-même?
- Ici, Suzanne Teral. Qui est à l'appareil ?
Il jugea que le timbre était hannonieux, les inflexions
prometteuses. Elle devait être jeune, car la voix sonnait
clair, sans fêlure ni éraillement.
- Un ami, un vieil ami... Mon nom ne vous dira pas
grand-chose, surtout au téléphone... Je suis à Marseille.
J'ai appris, par hasard, que vous y étiez aussi... Je vous
connais très bien... Si vous n'avez rien de mieux à faire,
12voudriez-vous me permettre de vous saluer... à déjeu-
ner, par exemple?
- C'est très gentil, monsieur, mais je ne reconnais
pas du tout votre voix, non, vraiment pas.
- Est-il nécessaire de vous en inquiéter pour l'ins-
tant?
- Cependant...
- Mettons que c'est une surprise... Vous aurez tout
le temps de me reconnaître. Acceptez mon invitation
en tout bien tout honneur.
- Cela ne saurait être autrement, monsieur. Pour-
tant...
- Alors, c'est oui? Je vous raconterai un tas de choses
qui vous intéresseront.
- Ne croyez-vous pas qu'il serait plus simple de me
dire votre nom? Pourquoi ce mystère?
- Cela a si peu d'importance! A quelle heure pour-
rai-je vous rencontrer?
- C'est une étrange situation, monsieur... je ne pour-
rai même pas vous reconnaître, avouez que c'est drôle...
Qui êtes-vous? Pourquoi me faire chercher?
- Vous n'aurez pas à me reconnaître. Je passerai vous
prendre à votre hôtel à midi.
Philippe, en raccrochant l'appareil, tamponna son
front. De grosses gouttes de sueur y perlaient. Il venait
de franchir une sorte de Rubicon et ne paraissait pas
mécontent de lui. Avec cette injustice qui étonne parfois
chez les hommes, il se laissa effleurer par la pensée
que cette Suzanne était bien imprudente de répondre
ainsi à un inconnu, d'accepter une invitation à déjeu-
ner ! Drôle de femme! conclut-il. Ce qui ne voulait rigou-
reusement rien dire, car maintenant sa tête était vide.
Tout ce dont il se sentait capable à une heure si mati-
nale, il l'avait épuisé en téléphonant.
Il s'agissait pourtant d'avoir du cran jusqu'au bout, de
jouer le jeu avec bonne humeur et de gagner. Si les
choses tournaient mal, il tâcherait de plaisanter, de faire
rire Suzanne. Les femmes pardonnent beaucoup aux gens
qui les font rire. Il commença de se soigner minutieuse-
ment. Il connaissait la sensibilité des femmes à l'appa-
rence. La première impression ne joue-t-elle pas un rôle
très important?
13Il chantonna pour ne pas sentir son impatience. Mais
fréquemment il consultait sa montre. Vers onze heures
et demie, il fut prêt. Il s'assura de lui-même devant la
glace et parut satisfait. La nuit nerveuse n'avait laissé
aucune trace sur son jeune visage, maintenant que le
rasoir avait enlevé jusqu'au moindre duvet. Il descendit
l'escalier, traversa le hall de l'hôtel, répondit très aimable-
ment au salut du personnel et sortit. Il respira l'air de
la Canebière et commença de monter vers les allées Gam-
betta. Il traîna aux devantures des magasins: tout lui
paraissait coloré, sympathique. La vie matinale de Mar-
seille revêtait de jolies teintes caressantes. Il croisa des
filles brunes qui affrontaient son regard. Il appréciait
leur jeunesse ensoleillée; il les dévêtait.
- Qui sait si Suzanne est blonde ou brune?
Cette incertitude le rendit distrait. Les filles pouvaient
passer maintenant et repasser avec leur gorge indécente
et leurs reins cambrés, Philippe Hérel ne les voyait plus.
Il fabriquait Suzanne, quitte à détruire son œuvre dans
quelques minutes devant la réalité.
D'un coup, toutes les pendules sonnèrent midi. En une
seconde, les rues de Marseille se peuplèrent en bourdon-
nant comme une ruche. Philippe Hérel franchit le seuil de
l'hôtel du Président Wilson.
- Voulez-vous faire savoir à Mme TeraI qu'on l'at-
tend?
Il se trouvait dans une étroite pièce encombrée de
clefs suspendues à un tableau, d'un bureau appuyé au
mur, de registres cartonnés de noir et d'une chaise sur-
élevée. La pièce se trouvait située à un faux étage, entre
le rez-de-chaussée et le premier étage, une sorte d'entre-
sol qui constituait plutôt un tournant d'escalier utilisé.
Elle sentait le tabac refroidi, le cendrier pas vidé. De
plain-pied on rejoignait l'escalier qui montait en tourni-
quet vers les étages, deux, croyait-il. Avec ces vieilles mai-
sons, on ne sait jamais I Il avait parlé à un homme à
lunettes qui possédait le profil d'un oiseau sacré et le
faciès d'un usurier de roman: nez pointu, encadré de
rides profondes qui coulaient vers deux lèvres minces,
l'amertume de l'âge et les fausses larmes de circonstance.
Il était mal vêtu, le cou serré dans un faux col de cellu-
loïd haut et sale. Que pouvait-il bien être? Il avait l'air
14patron, gérant, garçon, faiseur de commissions déshonnê-
tes, indicateur de police. Par-dessus son lorgnon, il dévi-
sageait Philippe Hérel qui, ayant en même temps, senti
une discrète main quêteuse se tendre vers lui, fit sem-
blant de ne pas comprendre. Alors, commença un petit
jeu qui eût pu durer longtemps. Le bonhomme éprouva
le besoin de nettoyer son porte-plume, de tailler son
crayon, de lambiner sous de futiles prétextes. Hérel sou-
rit d'abord, puis s'impatienta:
- Mme Teral m'attend. Voudriez-vous lui faire dire
que je suis là ?
- Très bien, très bien.
Et, comme le rusé bonhomme ne se décidait pas, Phi-
lippe Hérel dut se soumettre aux conditions, contraint. Il
glissa dans la main obstinée une pièce qui transforma
l'oiseau sacré en escaladeur professionnel. Tant qu'à
faire, il avait donné une grosse pièce. Le moindre détail
pouvait avoir son importance et Philippe Hérel n'en négli-
gerait aucun.
Il attendit peu. Deux personnes descendirent l'escalier.
Une seconde de tremblement et d'incertitude. Allait-il
être obligé de palabrer devant un petit homme maigre?
Cette présence insolite ne l'embarrasserait-il pas? Oui, il
suffisait d'un élément de cet ordre pour le décontenan-
cer, lui faire perdre l'équilibre. Il pensait vite, très vite,
Suzanne arrivait, elle était maintenant devant lui. Inspira-
tion soudaine: la fuite en avant. Hardiment, il lui prit
le bras, évitant ainsi toute explication devant ce témoin
désagréable et l'entraîna hors de l'hôtel.
- Qui êtes-vous? Je ne vous connais pas, je ne vous
ai jamais vu.
- Prenons un taxi. Nous bavarderons tranquillement
tout à l'heure. Où voudriez-vous aller?
- Je ne sais pas... sur la Corniche...
- Chauffeur, conduisez-nous sur la Corniche dans un
bon restaurant I
Des questions brûlaient la langue de Suzanne, erraient
sur le rouge orange qui dessinait habilement ses lèvres.
Ils se regardaient. En fait de Carabosse, il découvrait à
côté de lui une créature vivante et pleine de charme. Il
remarqua surtout et tout de suite qu'il se creusait à sa
joue gauche, au moindre sourire esquissé, une fossette
15très attirante. Leur silence les dominait. Ni l'un ni l'autre
ne savaient comment le rompre. Il en profita pour l'exa-
miner des pieds à la tête: les jambes de Suzanne lui
parurent bien faites - il était très sensible aux che-
villes alertes, - ses habits coquets, presque élégants.
- Il faudrait un rien pour qu'elle fût une très jolie
femme!
Et il conclut pour lui-même:
- Mais elle ne l'est pas.
Il pensa qu'elle s'était arrêtée trop tôt, en bon chemin,
pourtant. A quoi tient la chance quelquefois! Telle
qu'elle était, il la trouvait infiniment plaisante. Son
visage? Pas du tout désagréable. Mais quelles dents!
Du pur émail diamanté.
Elle, pendant ce temps, faisait subir à son voisin un
examen terrible, jusqu'au plus menu détail. Elle l'étudiait
au microscope.
III
Le taxi longeait la mer optimiste qui dansait dans les
calanques. De petits bateaux, fragiles comme des jouets,
posaient dans ce clair décor. Construits pour le plaisir,
ils se ressentaient de leur destination et montraient leur
élégante blancheur balancée à la moindre vague, comme
des hôtes de luxe. Des pêcheurs à la ligne, sachant que la
patience est une longue vertu, attendaient qu'un poisson
humoriste ou désabusé voulût bien mordre à l'hameçon.
Car il existe des poissons désespérés. Ils choisissent, pour
se suicider, l'hameçon du pêcheur. C'est vite fait et c'est
sans retour. Combien de pêcheurs doivent leur réputation
au fait qu'ils se sont trouvés là pendant que chez les
poissons sévissait une épidémie de cafard! Ainsi là,
comme en bien d'autres domaines, la gloire des uns n'a
réellement d'autre sens que le malheur des autres.
Le taxi suivait la route de la Corniche, coupant les
voies du tramway, croisant d'autres voitures qui ren-
traient à Marseille. Il roula jusqu'à une maisonnette blan-
che de chaux qui transporta Hérel d'un coup en Afrique
16du Nord. Qui avait bien pu transplanter cette petite
bâtisse poudrée d'un village du Sud sur ce coin de rive
méditerranéenne? En verrait-il sortir un homme du dé-
sert avec son ample gandourah ? Ou quelque fathma au
visage secret? Non, les portes et les fenêtres vertes déçu-
rent son rêve, l'éloignèrent du royaume du sirocco. Ici
ne régnait que le mistral.
La fathma surgit cependant. Ce n'était qu'une courte
femme brune, ronde et grasse, joufflue et rieuse. Le bruit
du moteur du taxi l'avait extraite de son petit temple.
Déjà elle recevait les deux clients avec son sourire nourri
de bonne graisse et de cuisine à l'huile d'olive.
- Entrez, m'sieur-dame, vous serez bien ici.
Philippe aida Suzanne à descendre et l'entraîna par le
bras, très correctement, comme il l'avait déjà fait avec
succès pour sortir de l'hôtel, mais cette fois osant y
mettre un peu plus d'intimité, oh ! si peu!
- Laissez-vous faire! glissa-t-il furtivement à Suzan-
ne.
- Vous pouvez entrer dans la maison, c'est comme
vous voudrez, pria l'hôtesse... mais il fait si bon sur la
terrasse! Regardez-moi ce soleil !
Une terrasse prolongeait la maisonnette blanche, proté-
gée par une tonnelle fleurie de capucines. Des tables pein-
tes en vert, des chaises, un balcon et dessous et devant
eux et au loin, la mer. Deux rochers, juste sous la rampe,
affectaient la forme d'un caïman qui nagerait sur place
entre deux eaux. La ressemblance était étonnante.
- Ces m'sieur-darne prendront l'apéritif?
La jeune personne brune les suivait de près. Le couple
venait de s'installer dans le coin le plus ombreux de la
terrasse. Ils étaient si absorbés qu'ils n'entendirent pas
la question. Elle dut revenir à la charge.
- Qu'est-ce que ces m'sieur-dame vont prendre?
- C'est vrai! dit Philippe, revenant soudain à la réa-
lité. Eh bien! deux cinzanos zeste?
- Bien.
L'hôtesse reçut la commande et s'éloigna en roulant
comme une vague.
Qui vous a dit que j'aimais le cinzano? prononça-
enfin Suzanne sur un ton qui signifiait: «Vous ne trou-
vez pas que la plaisanterie a suffisamment duré? »
17Mais Philippe ne semblait pas disposé à quitter le
mode badin qui lui avait si bien réussi jusqu'à cette
minute.
- Moi non plus, je n'aime pas le cinzano. Je déteste
les apéritifs sucrés. Je trouve ça écœurant.
- Et vous en commandez deux sans me consulter?
- J'ai pensé qu'on ne trouverait pas grand-chose
d'autre ici... j'ai préféré simplifier la question.
- Je n'aime pas qu'on agisse pour moi. Je pouvais
tout aussi bien résoudre cette question moi-même. Je
ne suis plus du tout une enfant.
- Si j'avais pensé que ce fût si important!
- C'est important pour le principe. Je voulais vous le
faire savoir.
- Parfait! Merci de la leçon. La prochaine fois...
- Je n'ai pas de rancune, je n'y pense déjà plus.
- Alors, souriez un peu.
Bêtement ils sourirent tous les deux. Ils la reculaient
sous toutes sortes de prétextes, mais elle approchait,
cette minute du corps à corps. Chacun d'eux s'y préparait
par des gestes, de petits gestes inutiles, des sourires
excessifs, une manière un peu ridicule de se fuir ou d'en
faire semblant, de prendre un soin extrême à de très
futiles détails d'installation. Ils échangeaient des paroles
brèves dont ils sentaient eux-mêmes la niaiserie. Suzanne
dut y mettre un terme.
- Maintenant, m'expliquerez-vous?
Au pied du mur. La question posée sous cette forme
n'interdisait pas toute défense. Peut-être Suzanne l'avait-
elle ainsi formulée à dessein. Elle souriait avec ses dents
bien rangées, luisantes, sauf une canine aurifiée côté
gauche. La bouche était saine, appétissante. Cette bouche
ne vieillirait jamais; cela se voyait. Elle résisterait aux
atteintes de l'âge. On l'imaginait aisément survivant à la
jeunesse du visage, posée sur les flétrissures de l'extrê-
me maturité, comme une dissonance et un triomphe.
- Je vous ai vue une fois à Djibouti.
- Vous m'avez vue à Djibouti? sursauta Suzanne.
Philippe Hérel, engagé dans son aventure que résumait
maintenant la bouche ravissante de Suzanne, pensait de
moins en moins à se divertir. Quelque chose de fort le
mobilisait pour une conquête qu'il désirait à tout prix.
18Suzanne eut-elle conscience de cet état d'âme? Il n'y
parut pas. Elle se limitait à la réalité immédiate, à l'ex~
plication nécessaire. Intriguée, elle voulait savoir. Lui,
ne pensait plus qu'à gagner cette bouche et tout ce
qu'elle promettait. Postés dans leur égoïsme respectif, ils
bornaient leur horizon au présent tête-à-tête.
- Oui, à Djibouti, confirma Philippe. Je vous ai sui-
vie... Malheureusement, je me suis heurté à un M. Char-
les Gros qui n'avait pas l'air commode et qui m'a bien
paru avoir son mot à dire dans cette histoire.
- Ha!ha!
Suzanne ne riait pas, elle ricanait. Philippe Hérel
remarqua que ce rire manquait de spontanéité. Il com-
prit qu'elle s'attachait à surprendre, sur sa physionomie
à lui, le crédit qu'elle devait faire d'une part à l'invention,
d'autre part à l'authenticité. Suzanne exerçait, à sa ma-
nière, son sens critique; en même temps, elle affichait
une attitude amusée sans conviction et un scepticisme
qui sonnait faux.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire? répliqua-t-elle
en éclatant d'un rire ouvert qui découvrit un fond de
bouche propre et frais, une bouche d'enfant.
- C'est une bien mélancolique histoire... jamais je n'ai
pu vous oublier!
Philippe, lancé, devenait de plus en plus sincère dans
le mensonge. Il n'eût peut-être pas pu dire si les souve-
nirs qu'il rappelait avaient été ou non des réalités. Au
fond, cela avait-il tellement d'importance? Quant à Su-
zanne, elle écoutait ce récit du passé avec une complai-
sance qui n'était pas éloignée de la vanité. Il lui était
difficile d'admettre. Il lui fallait en entendre encore, résis-
ter, se défendre, provoquer des confidences.
Quelle imagination! put-elle jeter avec une indif--
férence très réussie. Savez-vous ce que disent les Italiens?
Si non è vera, è bene travata.
Si ce n'est pas vrai, c'est bien trouvé... Elle n'avait donc
pas dit: ce n'est pas vrai. Philippe retint la nuance.
- Vous vous moquez, bien sûr. Que peut bien vous
faire cette romanesque histoire qui flatte à peine votre
coquetterie? Je me demande, d'ailleurs, pourquoi je vous
ouvre si naïvement un cœur...
Non, non, dites! Parlez-moi!-
19- Eh bien! je devais, hélas! continuer ma route, de
sorte que j'ai manqué la chance de vous être présenté...
Il y a de cela presque un an.
- Un an ?
- Je vous ai gardée dans mon souvenir où vous avez
occupé une place à part.
- La place de l'inconnue?
- Pas seulement cela... Vous étiez là, en attente. Je
savais que je vous reverrais. Comment? Quand? Où ? Je
ne suis pas Dieu pour l'avoir deviné, mais je savais. Pour
cela, mon intuition, mes pressentiments suffisaient. Ils
ne m'ont pas trompé.
- Et dire que je vous écoute!
- Oui, vous m'écoutez, mais si peu! Quel risque?
- Ecoutez, coupa Suzanne, tout cela est très intéres-
sant, délicieux, mais vous n'avez pas de chance.
- Croyez-vous que je ne m'en aperçoive pas depuis
que je vous parle?
- Ce n'est pas cela.
- Je ne comprends pas.
- Il y a quelque chose que vous n'avez pas prévu:
jamais je n'ai mis les pieds à Djibouti.
Hérel chancela. Le coup était joli. Que faire mainte-
nant? S'obstiner, bien sûr! Même et surtout s'il était
dans l'erreur.
« Il ne faut absolument pas que je bafouille! songea-
toil rapidement. Ça, c'est très important. Ne pas bafouil-
ler. » Et, tout de suite, avec le calme, une exclamation
muette monta en lui: « Elle ment! Elle ment!... Elle
ment délicieusement! »
Tous deux jouaient du mensonge à plaisir.
- Croyez-vous que je pourrais me tromper à ce point?
Suzanne fixa davantage l'homme qui lui parlait avec sa
voix sincèrement émue. Elle jouait avec un délicat soli-
taire qu'elle portait à l'annulaire gauche. Ses doigts fris-
sonnaient légèrement. Hérel nota cette nervosité. Avec
beaucoup de douceur, il posa sa main sur la main gauche
de Suzanne. Imperceptible tressaillement. Déjà quelque
chose qui ressemblait à l'humilité, mais très peu sensible,
donnait à ses prunelles un éclat troublant. Comme si
une nuée d'étincelles inoffensives s'y fussent réfugiées
et confondues dans une eau luisante.
20- Jurez-moi que vous n'avez jamais été à Djibouti?
- ...Vous avez parlé d'un monsieur... Gros, je crois?
Où donc habite-t-il ?
Hérel jubila. La réponse fusa, prompte:
- Rue Nationale.
- Est-ce que cette singulière histoire serait vraie?
rêvait Suzanne. Se pourrait-il que, passant à Djibouti, un
jour, cet homme... Savez-vous ce qu'il fait, ce monsieur...
Gros?
- Importateur-exportateur.
A la réaction défaite de Suzanne, Philippe Hérel s'avoua
qu'il venait d'avoir là un trait de génie. Cette réponse
provenait d'une série de réflexions de son subconscient.
Il avait tant pensé à cette rencontre depuis la découverte
de l'hôtel, son imagination avait si passionnément tra-
vaillé à prévoir, à résoudre, à parier, à gagner, qu'il avait
éveillé en lui toutes les activités de collaboration qui, fina-
lement, s'étaient emparées du dossier pendant que Phi-
lippe croyait dormir. Et ses brusques réveils épuisants
n'étaient peut-être autre chose que des appels pour com-
munication importante. Sa raison ne les avait pas captés,
mais ils n'avaient pas été perdus. De frémissantes obscu-
rités de son être avaient tout recueilli et livraient main-
tenant ses réserves précieuses à la lucidité de Philippe
Hérel.
IV
- Et vous dites que depuis un an...
- Exactement. Vous savez maintenant que je n'in-
vente pas. On ne peut pas inventer cela, n'est-ce pas...
Suzanne? (Il fit une courte pause pour juger de l'effet
de cette manifestation d'intimité, puis il poursuivit.) Les
jours sont passés, moi, j'attendais, je vous attendais, oui,
vous 1
- Vous n'allez pas me faire croire tout de même,
depuis un an...
- Ce n'est pas cela que je veux dire. On peut conti-
nuer de vivre comme ça, en surface, et attendre avec des
21sentiments intacts. Alors, quand je vous ai aperçue hier
dans Marseille, j'ai cru que je rêvais, puis j'ai pensé:
« Non, je ne rêve pas, elle savait que je l'attendais, elle
est venue au rendez-vous. » Et cela m'a paru tout natu-
rel. Aujourd'hui, plus encore, je ne suis pas étonné de
vous voir là, devant moi, à côté de moi, à tel point que
je ne vous ai même pas remerciée d'être venue.
Il pressa la main douce qui n'osait plus cacher ses
subtils tremblements. Elle lui permettait de deviner son
trouble, cette forme d'émoi panique qui s'était emparé
d'elle. Elle glissa sa main droite dans sa main gauche en
posant sur Philippe Hérel un regard chargé de mollesse
probable. Il eut ainsi ses deux petites mains soignées,
peureuses dans la sienne. Elle ne pensait plus beaucoup;
sa clairvoyance était en fuite. La minute était d'or, elle
lui donnait envie de vivre. Elle se sentait envahie de sol-
licitations.
- Où m'avez-vous vue hier?
Probablement pour dire encore quelque chose, elle lui
posa cette question.
- Vous sortiez de la poste.
Cela, c'était plus facile. Hérel devint fier de sa présence
d'esprit. Il lui en fallait, à coup sûr. Elle aurait pu lui
demander pourquoi il ne s'était pas présenté tout de
suite, pourquoi il avait cru bon d'attendre toute une nuit
pour la voir. Maintenant qu'il était lancé, il lui aurait
certainement répondu par une raison plausible. Que ris-
quait-il désormais? Ne venait-il pas de franchir les plus
périlleux obstacles? Le fait est qu'elle ne le lui demanda
pas. Jusqu'à présent donc, tout se tenait, tout était vrai
ou, du moins, vraisemblable. Ses inventions ingénues
cadraient avec la réalité.
Suzanne balançait, hésitait, cherchait peut-être une
nouvelle question à poser, une question pour clore l'en-
quête et qui emporterait définitivement sa conviction.
Hérel se tendit instinctivement pour faire face à cet ulti-
me danger. Qui sait l'astuce qu'elle gardait en réserve!
Pendant une seconde, il oublia la douceur des deux
mains offertes et prises, il ne vit plus la bouche puérile,
les dents merveilleuses, il attendait, prêt à subir la der-
nière épreuve. Enfin, Suzanne entr'ouvrit les lèvres et
murmura avec un rien de langueur:
22