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"Le temps d'avant" la préhistoire de la Nouvelle-Calédonie
Contribution à l'étude des modalités d'adaptation et d'évolution des sociétés océaniennes dans un archipel du Sud de la Mélanésie

Dessin de couverture: Chambranle à double visage, découvert sur l'île d'Ouvéa lors d'un inventaire archéologique en 1993.

@ L'Harmattan, ISBN:

1995 2-7384-3371-5

Christophe SAND

"Le temps d'avant" la préhistoire de la Nouvelle-Calédonie
Contribution à l'étude des modalités d'adaptation et d'évolution des sociétés océaniennes dans un archipel du Sud de la Mélanésie

L' Harmattan 5

- 7, rue

de l'Ecole Polytechnique

- 75005 Paris

"Je vais vous parler du feu. Autrefois, les vieux ne mettaient pas le feu. Autrefois, on n'avait pas toutes ces plantes qui nous arrivent, les goyaves, les sensitives. Elles viennent de l'extérieur (..). Autrefois, il n'y avait que la paille. On mettait le feu seule111ent aux champs. Mon grand-père l'a raconté à 1110npère. Il lui disait qu'il ne fallait pas 111ettrele feu dans les 1110ntagnes. Quand c'est la nuit, le brouillard tombe sur les lnontagnes. Le brouillard, c'est la rosée, c'est de l'eau. Quand le brouillard descend sur la montagne, la rosée tombe dans la terre et l'eau apparaît. Avant, il y avait de l'eau partout dans le pays parce qu'il n 'y avait pas de feu. Les vieux ont dit: ne mettez pas le feu, car le pays va sécher (oo.).

Je vais vous dire la deuxième chose: pourquoi, autrefois, on interdisait le feu. e' est parce qu'il pouvait détruire les endroits sacrés. Dans ces endroits étaient la pierre de la pluie et la pierre des plantes. Maintenant, tout le pays brûle et tous ces endroits sacrés sont brûlés. Et nos plantes ne poussent plus car la pierre de la plante et la pierre de la pluie sont brûlées". (Discours original en langue haveke). Clément POARACAGU, vieux de la tribu d'Atéou (Koné). Tour de Côte n025, décembre 1992, p. 34

REMERCIEMENTS
Ce livre est l'adaptation d'un travail de thèse, fruit d'une décennie de formation universitaire et scientifique, dispensée sur les chantiers de fouilles d'Europe et d'Océanie ainsi que dans les cours et Ie,sséminaires de l'Université de Paris 1. Je dois à mon directeur de thèse, le professeur José Garanger, de m'avoir formé à la préhistoire océanienne et de n}'avoir introduit auprès des chercheurs travaillant sur cette région. Je me souviens des cours de Licence du samedi matin à l'Institut Michelet, que je suivais lors de ma première année de DEUG,en auditeur libre. Un jour je me suis enfin décidé à aller timidement lne présenter, petit étudiant de première année, pour delnander si je pouvais participer à des fouilles en Nouvelle-Calédonie. C'est José Garanger qui m'a alors présenté à Daniel Frimigacci, enclenchant pour moi un cycle de séjours océaniens et ma première mission longue à Wallis en 1983. Durant toutes les années de cette formation universitaire, il a suivi mon cursus - parfois compliqué - avec attention. Sa sincérité sur le peu de perspectives d'avenir d'une carrière d'archéologue en Océanie a toujours été pour moi plus un encouragement à persévérer qu'un frein à mon enthousiasme: je savais que j'avais comme directeur un professeur qui ne promettait pas des lendemains faciles et dont le sens des relations humaines vraies était un stimulant dans les moments de doute. Je tiens à le remercier pour toutes ces attentions, les petits mots d'encouragement envoyés, l'apprentissage de la rigueur dans mon esprit d'analyse et dans ma rédaction. Joël Bonnemaison a eu, à plusieurs reprises dans mon cursus, le rôle de la providence manifestée au bon moment. C'est à lui que je dois d'avoir pu passer deux années au centre ORSTOMde Nouméa de 1988 à 1990. C'est également lui qui m'a permis de quitter le terrain pendant plusieurs mois en 1993 afin de rédiger une partie de la thèse, en mettant à ma disposition une bourse ORSTOM.C'est enfin lui qui m'a guidé à travers les différentes embûches qui guettent un jeune chercheur, souvent maladroit, en quête d'avenir. Son attention et ses conseils avisés ont eu une grande importance dans mes choix de parcours professionnel. Qu'il trouve à travers ce travail un remerciement en forme de contribution scientifique. Au cours de mes différentes lectures sur l'horticulture océanienne, j'ai plusieurs fois noté dans les écrits du professeur Jacques Barrau des interrogations sur la signification de l'étendue considérable des structures horticoles de la Nouvelle-Calédonie. En filigrane était posée la question de l'importance démographique de la population autochtone préeuropéenne. Ma rencontre avec J. Barrau à la fin de ma rédaction de thèse à été comme un réconfort dans mes doutes. Lors de notre discussion il a évoqué, sans que je lui en ai parlé auparavant, les différentes parties composant ma thèse. Quel meilleur stimulant pour un étudiant, critique face à son travail, que de recevoir ainsi un signe qu'il ne s'est pas totalement fourvoyé dans son analyse. En espérant que le professeur Barrau trouvera dans cette étude un souvenir de nos montagnes de la Grande Terre. Ma formation archéologique en Océanie a été marquée par ma participation entre 1983 et 1990 à des programmes de recherches menés sous la direction de Daniel Frimigacci à Wallis et Futuna, Jean-Christophe Galipaud enpNouvelle-Calédonie et Cathy et Michel Orliac à Tahiti. Ces terrains m'ont permis de découvrir les différentes facettes de la préhistoire du Pacifique. Je tiens à remercier les chercheurs précités pour leur rôle dans cette découverte.

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Au cours de ma formation scientifique, j'ai eu la chance de pouvoir recevoir des conseils et des réflexions d'un certain nombre de collègues anglo-saxons. Je voudrais tout d'abord rell1ercier le professeur Roger C. Green, de l'Université d'Auckland, dont les écrits ont eu une grande importance dans ma vision de la préhistoire océanienne. Je me souviens de ma première visite et de son accueil chaleureux dans son bureau à l'Université en 1986, alors que je n'étais qu'un étudiant. Depuis lors, son aide dans n1es recherches de documents, son accueil renouvelé chez lui, nos discussions lors de congrès, à l'Université ou au cours de cet après-midi au lTIusée d'Auckland à étudier le matériel céramique de Samoa, m'ont lié à Roger. Qu'il trouve dans ce travail un gage de son influence. Je ne pourrais citer toutes les personnes qui m'ont influencé dans mes analyses, aussi bien par leurs publications que par des discussions lors de rencontres scientifiques. Je ne peux néanmoins ne pas citer le professeur Patrick V. Kirch, dont les articles ont marqué mes années de recherche sur la Polynésie occidentale, le professeur Jack Golson, Matthew Spriggs, Terry L.Hunt, Jim Specht, J. Peter White, Chris Gosden et Janet Davidson. Si une partie de ma formation scientifique a été acquise dans le Pacifique, ma formation aux techniques archéologiques est le fruit de mois de fouilles sur différents chantiers d'Europe lors de n1es premières années universitaires. Je dois à l'équipe de Pincevent de m'avoir initié à la technique de l'archéologie préhistorique paléolithique. Je garderai toujours en mémoire ces visites du "patron", le professeur André Leroi-Gourhan, sur le chantier, qui me fascinait, tant je me sentais écrasé par un tel personnage. Merci à Michèle Julien, Michel Orliac, Claudine Karlin, Gilles Gaucher et Pierre Bodu pour leurs attentions. Je dois aussi à la Commission du Vieux Paris de 111' avoir permis durant plusieurs années de vivre en partie de l'archéologie grâce aux fouilles de sauvetage effectuées dans la capitale.Fouiller par - 10° C rue Gay Lussac en plein hiver me changeait de mon climat wallisien ! Sans citer tous les chantiers qui m'ont vu passer durant ces années de formation, je voudrais néanmoins remercier Philippe et CinziaPergola pour les mois de fouilles sur le site archéologique de Castellu en Haute Corse et la formation à l'enregistrement anglo-saxon qui m' y a été dispensé. J'ai également une pensée pour François de Lanfranchi et pour nos fouilles en Corse du Sud ainsi qu'à cette région fascinante de l' Alta Rocca où j'avais parfois le sentiment de jouer les Schliemann devant les murs mégalithiques. Trois institutions scientifiques ont contribué de façon décisive à l'aboutissement de mon cursus universitaire. En premier lieu je voudrais remercier le C.N.R.S. et tout particulièrement l'U.R.A. 275 d'ethnologie préhistorique, qui m'a fait l'honneur de m'accueillir comme étudiant. Les "réunions de labo" m' ont ouvert sur des terrains de recherches et sur des problématiques scientifiques dont je ne soupçonnais parfois même pas l'existence. Mon accueil au centre ORSTOM Nouméa, en transit lors des missions à Wallis et Futuna de entre 1983 et 1987, en accueil court en 1985 et en 1986 et pour un séjour de deux ans de 1988 à 1990, m'ont permis de disposer d'une base de recherche unique. C'est également sur des crédits ORSTOM qu'a été financée une partie des recherches de terrain à Wallis et Futuna et des analyses de laboratoire. Enfin, un bureau a été mis à ma disposition durant deux mois en 1993 pour me permettre de rédiger une partie de ma thèse. Je tiens ici à remercier tout particulièrement Monsieur Jean Fages, ancien directeur du centre, l'actuel directeur Monsieur François Jarrige et Anne-Marie Sémah, responsable du laboratoire Indo-Pacifique.

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Enfin, ce travail n'aurait pas vu le jour sans la création, au sein du Service des Musées et du Patrimoine de Nouvelle-Calédonie, d'un Département Archéologie en 1991. L'ensemble des données archéologiques nouvelles présentées dans ma thèse de Doctorat provient de programmes d'inventaires et de fouilles de sauvetage réalisés au sein de ce Département Archéologie. Mes remerciements vont à Emmanuel Kasarhérou, conservateur en chef du Musée ainsi qu'aux services adnlinistratifs du Territoire de la Nouvelle-Calédonie. Je tiens à remercier: -les trois Provinces de Nouvelle-Calédonie qui ont permis au DépartelnentArchéologie de fonctionner: - Pour la Province Sud, Monsieur le Député Jacques Lafleur,Président de la Province Sud, Madame Françoise Chavrot, présidente de la Commission de la Culture, Madame Françoise Fradet, responsable du service de la Culture, Mademoiselle Carole Ohlen et Monsieur Yves Magnier. - Pour la Province Nord, Monsieur Léopold Jorédié, Président de la Province Nord, Monsieur Séraphin Tiawouane, président de la Commission de la Culture et de la Jeunesse, décédé en 1994, Messieurs Jacques Pignol et Paul Naud, responsables du service de la Culture. -Pour la Province des îles Loyauté, Monsieur Richard Kaloï, Président de la Province des îles Loyauté, Monsieur Albert Oukewen, président de la Commission de la Culture, Messieurs Jonas Waitreou et Ernest Uné, responsables de la Culture. - La Direction des Affaires Culturelles, par l'intermédiaire de ses directeurs, Monsieur François Marguerin puis Monsieur Pierre Culand, a contribué de façon importante au fonctionnement du Département Archéologie grâce à des subventions en partenariat avec les différentes Provinces. Une subvention de la DAc a permis la mise en page du manuscrit de ce livre. La société des Etudes Mélanésiennes a souvent aidé au fonctionnement des programmes du Département. - L'Agence de Développement de la Culture Kanak, grâce à Wassissi Yopoué, responsable du Département Recherche, a également aidé le Département Archéologie lors de sa création. Que toutes ces différentes institutions soient ici remerciées. De même que différentes institutions ont permis de disposer entre 1990 et 1993 d'un cadre scientifique et de financements, les autorisations dispensées par les autorités coutumières dans les différentes aires de la Grande Terre et des îles m'ont permis de pouvoir circuler et de pouvoir travailler sur les sites archéologiques. Sur la commune de Yaté, je tiens à remercier le grand chef Tara d'Ounia, le grand chef Ouetcho de Touaourou et le grand chef Attiti de Goro pour leur accord. Merci à Sam Agouréré pour l'hébergement et au maire de la commune, Raphaël Mapou, qui a mis à notre disposition, à deux occasions, des Jeunes Stagiaires du Développement. Sur la commune de Païta, je tiens à remercier la grande chefferie du Col de la Pirogue et la grande chefferie de 'Ndé pour leur accord. Le conseil municipal de la commune de Païta a bien voulu donner son accord à la réalisation de l'inventaire archéologique. Le vieux Claude Komedji, président du conseil des anciens de la grande chefferie, a été mon interlocuteur privilégié lors de cet inventaire. Enfin, merci à Christophe Komedji,Bosco Païta et Ken Kainda au Col de la Pirogue et à Eloi Tindao et Maxime Nadoba à la tribu de Bangou, qui ont participé aux relevés de terrain. A la tribu de Bopope, l'inventaire des différents sites a été possible grâce à l'accord du conseil des anciens qui nous a ouvert le chemin des anciens habitats. Merci également à Baptiste Pawia et à Thein Wallet qui nous ont accompagnés tout au long de notre séjour.

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A Ouvéa, le premier inventaire du district de Mouli a été réalisé grâce à l'accord donné par le conseil de l'aire coutun1ière Iaai et grâce à l'accord du grand chef Pierre Doun1ai de Mouli.Merci àPasqual Baby et à Baptiste Naoumou pour leur présence constante. La fouille de sauvetage sur le site de Lapita a été menée à bien grâce à une autorisation de la Province Nord et grâce à un accord de la mairie de Koné. Merci à Jean-Marie, Brice, Jean-Louis et Patrick Pourouda, Ernest et Richard Taouapi'iani, Joseph Poameno, Stéphane et Bernard Iopoué qui ont patticipé à la fouille. Merci au clan Kotepeu, qui m'a permis de réaliser une fouille de sauvetage à Tongouin. Léon, Jean-Baptiste, Michel, Marcelin, Norbert, Guy, Maxime, Christophe, Bosco et Ken ont participé aux différentes fouilles réalisées sur la commune de Païta. L'étude des structures fortifiées de l'île de Maré a pu être réalisée grâce à l'accord donné par le grand chef Sinéwami du district de La Roche, de la tribu de Hnaenedre et de Léon Kocé, qui nous a également hébergés. Merci à Emile Yangome et à Jean-Marie Yengo pour leur aide lors de cette mission. La fouille du site de Qanono a été rendue possible grâce à l'accord du grand chef Zéoula de Gaïca.Mes remerciements vont également à Makate Wenehoua, maire de la commune de Lifou et à Louis Zéoula pour leur aide. Paul Wananije, Léon Pamani, Clément Simane, Louis Kecine et Eddy Goroatu ont participé à la fouille. Enfin, je tiens à remercier pour leur aide lors de l'étude de sites le grand chef Wandégou à l'île des Pins, Wahimo à Patho, Marie-Anne Vautrin, le clan Onap, Acué Case et Ngazo Ngazo à Lifou, Messieurs Weiss et Rieux à Koumac et le grand chef Moïatea au Mont Dore. Pour leur aide, leurs conseils et nos discussions à bâtons rompus, je voudrais remercier Paul De Deckker, professeur à l'Université Française du Pacifique, Eric Conte et Jean Rolland. Merci à Suzane Van Tanh, qui a tapé la longue bibliographie. Merci enfin aux amis et aux proches, François, Cécile, Colomba, mamie, Michel, Philippe, Nathalie, Lydia, Bernard, Pierre, Marie-Laure, Isa, Muni, Bruno, Rosette, Sakopo et enfin Géraldine, disséminés de la Tamoa au Nord-Est du Brésil en passant par Paris, qui ont peuplé chacun à sa manière un moment de ces années. L'ensemble des missions de terrain utilisées pour la rédaction de cet ouvrage a été réalisé avec mon compère André "John" Ouetcho, de la grande chefferie de Touaourou, ainsi qu'avec Jacques Bolé depuis 1994. Les nombreuses relectures et corrections de Thérèse Sand-Cubadda ont grandement amélioré le texte original; merci Maman et Papa pour votre accompagnement durant toutes ces années, au milieu de nos joies et de nos douleurs partagées. Je voudrais en conclusion remercier, là où il est, entre les arbres du Mont Mou, mon grand-père André Cubadda qui m'a donné, sans le savoir l'amour de ce pays et l'attachement viscéral à cette terre. C'est en repensant à lui que se fait chaque jour mon apprentissage de la réalité calédonienne, tellement complexe et multiple, dans l'affrontement de la double légitimité historique, qu'elle vous engloutirait s'il n'y avait pas le silence réparateur de la brousse. Enfin, ma dernière pensée va à Véronique, ma fille Nu mata, mon coco vert, ma Nini, dont la présence de tous les jours et les rires aigus ont encouragé les années de terrain et les mois de rédaction. Sans elle, je ne serais peut-être pas arrivé au bout. Merci ma fille. Nouméa, le 30mars 1995

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CONVENTIONS
Conventions de rédaction Afin de garder une systématique dans le cours de la rédaction de ce travail, un certain nombre de choix d'orthographe a été adopté. * Nord, Sud, Est, Ouest, Nord-Ouest, etc. portent une majuscule. * A la suite du choix adopté par les intéressés, le substantif "Kanak" COlnme l'adjectif "kanak" s'écrivent de façon invariable. * Pré-Lapita et post-Lapita s'écrivent avec un tiret. Numérotation des sites et illustrations

En 1980 a été adopté un code standardisé pour la numérotation des sites archéologiques de la Nouvelle-Calédonie et Dépendances (Frimigacci et Maitre 1980) (fig. 1, page 12). Celui-ci est subdivisé en quatre parties: -NC pour le Territoire (non employé dans cet ouvrage) ; - S pour le Sud de la Grande Terre, W pour la côte Ouest, E pour la côte Est, N pour le Nord, K pour l'île des Pins, L pour les îles Loyauté; - un code pour chaque aire représentative. Une aire GO (Goro) a été ajoutée depuis la publication originale. - un numéro de 1 à n, chaque site étant désigné par un numéro différent. La localisation de chaque site est positionnée à partir des cartes ION.L'ensemble des sites enregistrés à ce jour a été' stocké sur le fichier central des sites archéologiques de la Nouvelle-Calédonie, au Musée de Nouméa. Toutes les illustrations sont de l'auteur, sauf mention contraire indiquant l'origine de la figure. Calibration des datations Carbone 14 Les datations au Carbone 14 ont été calibrées à partir du programme informatique de Stuiver et Becker 1993. Les datations sur coquillages (Delta R=100+/-24) et certaines datations sur charbons comportent une correction C13. Toutes les datations intégrées dans le corps du texte sont calibrées avec une déviation de 2 sigma (95% de probabilité) en BC/AD. Textes anglais Certains textes utilisés pour l'analyse sont en anglais. Ils sont intégrés en version originale dans le corps du texte. Une traduction française est présentée en annexe II (page 311).

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Figure 1 : carte de la Nouvelle-Calédonie présentant la délimitation des zones du code archéologique (Frimigacci et Nlaitre 1980).

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PREAMBULE OU MA QUETE DU RAYON VERT

Le rayon vert, c'est le dernier rayon du soleil avant de disparaître à I'horizon. Aller tenter de l'apercevoir est devenu un point de promenade le soir, avec ma fille, après le travail et l'école, pour oublier un instant les soucis, assis sur le bord de la baie des Citrons. La quête du rayon vert, c'est la recherche du bonheur - même petit-, d'un sens aux aléas de la vie. C'est essayer de savoir pourquoi, entre le "Petit Prince" et "le vieil homme et la mer", est venu se faufiler dans mon histoire le personnage de Poendi. Quand j'étais petit garçon, mon grand-père maternel m'a offert un jour "les contes de Poendi", de l'auteur calédonien Jean Mariotti. Les visions imaginées par ma lecture d'enfant des aventures de Poendi dans le pays kanak m'ont poursuivi pendant des années, entre la forêt aux arbres qui n'en finissent pas, les animaux aussi humains que les hommes, les esprits plus présents que la matière. Tout cela semblait loin de Inoi et tout près du mont Mou où ma famille avait un terrain au pied de la montagne, entre la forêt et les creeks, secret comme les regards de mamie Atia,ma vieille grand-mère kanak les soirs de chagrin. Un jour est venu se superposer sur ces visions un autre livre, "Préhistoire et société traditionnelle de la Nouvelle-Calédonie". Jerne rappelle avoir regardé les images, avoir tenté de comprendre ce qui était écrit. On y lisait Lapita, pétroglyphes, poteries indigènes, tU]11ulus. Ce livre, je l'ai oublié pendant des années: je l'ouvrais parfois, je rêvais sur la photo du site archéologique de Vatcha ou sur une photo de grotte sépulcrale. Lors d'une partie de chasse dans la région de La Foa, un petit matin de 1981, alors que je regardais quelques coquillages fossiles qui venaient d'être posés à l'arrière d'une jeep, un des broussards me dit: "tu vois, pendant que les zoreilles détruisent l'avenir, nous on cherche notre passé !". Réflexion d'un homme aux origines multiples, attaché à cette terre par une histoire faite de sang, de larmes, de rires, de solidarités, de peines, de courses à travers les forêts, de vie partagée. Ce jour-là, je me suis dit que si tellement de Calédoniens ont chez eux un morceau de poterie ou une herminette kanak, ce n'était pas seulement parce que "c'est préhistorique" : c'est parce que "c'est calédonien". Quelle fut alors ma souffrance et mon désarroi, moi si fier de mes racines calédoniennes, le jour où un grand professeur me dit à Paris: "plus jamais aucun Blanc ne fera de recherche sur les Océaniens en Nouvelle-Calédonie" : je n'ose imaginer comment il jugera ce livre. Avec la première année de faculté sont pourtant venues les premières possibilités d'expérimenter, sur le terrain, l'archéologie océanienne. Je suis reconnaissant à Daniel Frimigacci d'avoir donné son accord pour ma participation à un programme de recherches ORSTOM-CNRSe 3 mois à Wallis, un matin du mois de mai 1983 où je l'avais réveillé en d lui téléphonant. Ces séjours polynésiens, dans deux îles où je me suis formé à la préhistoire océanienne, ont modelé ma vision de la préhistoire de cette région du monde. La possibilité de pouvoir appréhender trQismille ans de vie humaine insulaire sur un espace de 15 kilomètres de long fut une expérience irremplaçable pour moi.

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Ainsi, en toute logique, le jour où il s'est agi de choisir un ten-ain de thèse, c'est vers Ouvéa laIo, l'Ouvéa des îles Loyauté, que mon choix s'est tourné. L'histoire avec un grand H et les déchirelnents demon pays en ont décidé autrement. De tâtonnements en déceptions, l'année 1990m'a selnblé ne jamais vouloir finir. C'est ce moment-là qu'a choisi le hasard -ou la Providence- pour la création du Département Archéologie au Musée de Nouméa. A repenser à toutes ces missions, à ces heures de marche dans la chaîne, à nos glissades avec John et les autres le long des terrasses de tarodières, aux relevés de structures sous la forêt avec, comme cadeau, les morsures des founnis électriques, me reviennent en mémoire des visages. Le vieux Wahimo à Patho, avec son éternel sourire; le vieux Thein de Bopope, souvent silencieux, observant nos faits et gestes du coin de l'œil; Jean-Marie à Lapita, avec son rire à ébranler les montagnes; le vieux Claude au Col de la Pirogue, solidement planté sur ses deux jambes d'horticulteur; Pascal à Mouly, avec son regard plein de questions; les enfants du collège de Téouty à Ponérihouen assis par terre dans une salle trop petite, fiers que les "gens de Nouméa" soient venus leur parler, alors que c'était moi qui étais reconnaissant qu'on nous ait demandé de venir présenter l'archéologie "en brousse". Et tous les autres, aperçus le temps d'une mission ou durant une heure de discussion: jeunes, d'abord méfiants, ou vieux, heureux de parler.

Figure 2 : relevé de deux chambranles

dans un abri d'Ouvéa.

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L'archéologie calédonienne, c'est aussi des émotions: le jour où John a dégagé le premier angle d'un four à Tongouin, four qui allait se révéler une énorlne stnlcture de combustion; la première visite à Petit-Ou nia, où les anciens tertres semblaient nous juger et où les vieux gardiens dans les arbres nous suivirent pendant des jours ;ma tête, après avoir achevé le pren1ier plan de la structure lithique de Touaourou ; n10n exclamation, lors du ran1assage d'un tesson Lapita caractéristique à Ongoué ; mes nuits agitées, lors du relevé des tarodières du Col de la Pirogue, tarodières qui ne voulaient jamais finir à force de s'étager sur des kilomètres; mon incrédulité, face aux tarodières du pic Ouassio ; notre étourdissement, à circuler sur les dizaines d'anciennes allées des villages de la chaîne, lors de notre séjour à Bopope, à imaginer une vie définitivement disparue; mon admiration, face à la porte Nord du site mégalithique de Hnakudotit ; ces petites émotions de tous les jours dès qu'il y avait une possibilité de "faire", mëme cinq minutes, de l'archéologie dans le paysage calédonien; et, enfin, la découverte des deux chambranles, sur ce piton du Sud d'Ouvéa, dans l'après-midi du Jeudi Saint, jour de deuil pour moi. Ce soir-là, en regardant le soleil descendre sur le plus beau lagon que je connaisse, suspendu sur le sommet de la falaise de corail surélevé, encore étourdi par la découverte de ces visages de bois sortis du fond de l'histoire d'Iaai, je me suis dit que la boucle se bouclait, d'Ouvéa à Ouvéa, à plusieurs années d'intervalle et qu'il était temps d'achever une étape de ma vie, de clôturer ma thèse, dont est issu cet ouvrage. Ces émotions ne passent pas dans un texte archéologique. Elles sont pourtant ce qui m'a permis, avec ma fille, de tenir les jours de doute, de persévérer les soirs où je voulais tout arrêter, d'aller au-delà de mes forces lorsqu'il fallait encore passer quelques heures à faire des relevés de terrain jusqu'à l'épuisement, parce que la mission s'achevait. Le regard des vieux grands-pères, gardiens des sites, nous observant à travers les arbres, les questions hésitantes des jeunes Kanak sur leur propre histoire, la fascination des jeunes Océaniens-blancs sur un monde qui les attire autant qu'il les repousse, les rejets de mon travail par des personnes proches, toutes ces sensations ont modelé mes années de terrain pour aboutir aux réflexions présentées dans les pages qui suivent.

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INTRODUCTION
'It lvould appear j'rom "vhat Ml" Hood tells us, that a more advanced civilisation must have at one time existed on this island. Renlains of ancient aqueducts are to be found,. one eight lniles in length ;also ofpaved roads and fortifications. "We are not," they say, "like our ancestors;we cannot build large houses as they did,. they were numerous and "vise, tve are neither the one nor the other." It is evident that the skilful irrigation which has so much surprised those who saw it, must be a practice that has been transl'nitted fronl better times.' Julius L. Brenchley 1873, p. 347

Ces phrases d'un voyageur anglo-saxon décrivant la Nouvelle-Calédonie en 1865 et cette remarque nostalgique des vieux Kanak racontant - probablement dans un
bichlamar approximatif

- ce que fut la vie "d'avant" les Européens, on pourrait se

les répéter à satiété aujourd'hui, en observant les paysages de la Grande Terre calédonienne. Trois mille ans de peuplement océanien préeuropéen ont modelé et sculpté les moindres fonds des vallées habitables, essaimant des tertres de cases sur les lignes de crêtes, des sites de pétroglyphes sur les bords de creeks, des terrasses de tarodières à perte de vue le long des collines, des vestiges d'occupations continuellement renouvelées des plages de bord de mer. Et pourtant, l'immense majorité de ces sites reste, archéologiquement, totalement inconnue. L'archéologie calédonienne est marquée par la géographie et l'histoire du pays. La géographie de cet archipel au relief tourmenté, circonscrit par une barrière de corail et entouré de plusieurs grandes îles, situé à presque 20 000 km de la France, n'incitait pas, de par l'éloignement et la difficulté de l'accès au terrain, à être une terre réellement attirante pour les archéologues français. Ainsi les recherches archéologiques calédoniennes ont-elles été réalisées, depuis les années 1950, par des équipes réduites, composées parfois d'un seul chercheur. L'histoire pesante du "pays du non-dit" comme l'a récemment surnommé un auteur local, n'a rien fait pour la rendre attractive. Ici, la nonchalance océanienne trébuche souvent, pour le nouvel arrivant, sur un soubassement tenace de blessures anciennes et récentes, faites de sang et d'incompréhensions, de jalousies et de rancunes qui ne peuvent se comprendre sans connaître l'histoire complexe de la Nouvelle-Calédonie. Ici, le temps a un autre rythme, les silences sont plus clairs que les mots, les regards tentent de lire la nature profonde des hommes. Le terrain archéologique devient alors autant une découverte des vestiges qu'une découverte des hommes qui peuplent le paysage. 17

L'archéologie - dont le rôle est de permettre de comprendre la préhistoire devient, dans le contexte particulier de la Nouvelle-Calédonie, un outil. Cet outil a été utilisé de façon contradictoire suivant les objectifs extra-scientifiques à atteindre. C'est ainsi que des hypothèses et des interprétations de découvertes archéologiques, dans les années 1950, ont eu une influence considérable dans la manière, en Nouvelle-Calédonie, de présenter la préhistoire de l'archipel. J. Avias, en tentant de diviser la chronologie calédonienne en différentes arrivées et remplacements de populations noires (Tasluanoïdes) puis blanches (Aïnous) puis noires (Mélanésiennes) sans liens culturels et génétiques communs, en liaison directe avec un problème politique très actuel et l'arrivée des Européens, a plongé la recherche archéologique dans un domaine mouvant où elle ne devrait pas se trouver. Dès lors, les archéologues travaillant sur le pays ont tenté d'échapper à un enfermement en n'abordant que sommairement les relations entre les populations océaniennes préeuropéennes et leur contexte insulaire, préférant se pencher sur une définition de plus en plus fine de la chronologie céramique ainsi que sur les périodes anciennes, moins sensibles aux revendications contemporaines. Lors de mes premières interventions publiques sur la préhistoire calédonienne, principalement devant un public scolaire, il m'est apparu, en traitant de la chronologie céramique, qu'il manquait un élément dans mon discours. Cet élément, c'était l'Homme. A trop parler de typologie et de chronologie, par peur de mettre des visages sur la préhistoire calédonienne, j'ai eu le sentiment de rester abstrait et terriblement "technique" pour mon auditoire: je ne trouvais pas ma présentation satisfaisante car j'avais le sentiment qu'il Y manquait une âme. Mon auditoire, quelle que soit l'ethnie d'origine, après s'être peu intéressé à la période Lapita période pour laquelle existent le plus de données - commençait à marquer un intérêt à la fin de mon intervention, lorsqu'étaient abordées les périodes récentes. Mais c'étaient également celles pour lesquelles je devais, à part la typologie céramique, presqu'entièrement m'appuyer sur les données ethnographiques, me rendant compte que je n'apportais rien en tant qu'archéologue. C'est donc logiquement à partir de mes intérêts personnels pour une préhistoire favorisant l'Homme comme point central ainsi que de cette constatation souvent répétée d'un manque de données archéologiques hors céramiques dans la chronologie calédonienne, que s'est, au fur et à mesure, construit le texte présenté dans cet ouvrage. Depuis les années 1960 et 1970, divers archéologues travaillant sur le Pacifique ont tenté de présenter des synthèses sur plusieurs archipels et sur plusieurs îles océaniennes: ils associaient l'évolution chronologique et la transformation culturelle. Les petites îles de quelques dizaines de kilomètres carrés sont des espaces où ces synthèses sont le plus facilement possible. C'est ainsi que toute une série de programmes de recherches s'est attachée à étudier en particulier les petites îles de la région de Polynésie occidentale-Fidji (Futuna, Niuatoputapu, Vava'u, Uvea, Lakeba, etc) et de Mélanésie insulaire (Anuta, Tikopia, Taumako, Aneityum,etc). Durant les 18

années 1980, en particulier à la suite des programmes de recherche entrepris par exemple par Roger C. Green ou J. Garanger sur les études de l'occupation de l'espace, en particulier en Polynésie orientale, ont été publiées des synthèses sur des archipels plus importants. En 1984, Janet Davidson présentait un livre sur la préhistoire de la Nouvelle-Zélande et l'année suivante P. V. Kirch faisait de même pour l'archipel de HawaÎ'i (Kirch 1985b). Le fil conducteur de ces travaux est souvent marqué par des concepts déterministes et évolutionnistes (Kirch 1984a). Sur Hawai'i en particulier, P. V. Kirch, influencé par les travaux de M. Sahlins sur la société polynésienne de l'archipel société extrêmement hiérarchisée à l'arrivée des Européens - tenta de reconstruire les mécanismes sociaux qui ont abouti au XVIIIe siècle à des divisions sociales marquées et à une société stratifiée et compartimentée. C'est ainsi que furent pris en compte, outre des éléments de la typologie comme les évolutions des fonnes d'hameçons par exemple, d'autres facteurs comme la lente colonisation de l'espace insulaire, l'augmentation démographique, l'influence de l'Homme sur son environnement, l'occupation de l'espace et sa division en différentes aires sociales et politiques, l'intensification des cultures horticoles. L'approche déterministe de cette démarche, expliquant l'évolution sociale et culturelle principalement par des mécanismes naturels en partie imposés à l'homme et basés, en particulier, sur l'augmentation démographique, a été critiquée par certains chercheurs travaillant sur le Pacifique (Cordy 1985, Sutton et Molloy 1989). Ceux-ci ont fait remarquer que réduire l'évolution à un simple mécanisme interne ne permettait nullement de prendre en compte la variabilité des histoires de chaque archipel, les contacts régionaux ou les influences extérieures par exemple. Plus récemment, un autre type de démarche archéologique, plus ethnographique, a également rejeté cette conception "eurocentriste" de la préhistoire océanienne (CayroI1992). C'est influencé par ces différentes approches archéologiques - aussi bien sur de petits espaces insulaires de Polynésie occidentale (qui ont été mon premier telTain de recherches) et de Mélanésie orientale que par des archipels plus importants comme les îles Marquises, Hawai'i et la Nouvelle-Zélande - que se sont, au fur et à mesure, mises en place les différentes parties demon analyse sur la NouvelleCalédonie. Mon but a été de tenter de présenter la préhistoire de l'archipel calédonien en insistant sur le rôle de l'action de l'homme dans la colonisation progressive de la majorité des zones écologiques de la Grande Terre et des îles Loyauté (1jnsique sur les contraintes que le milieu naturel a exercé sur les Océaniens, afin entre autres de tenter de comprendre l'origine et la validité des mécanismes sociaux présentés par les travaux ethnologiques. Pour ce faire, j'ai choisi, après un survol des caractéristiques de l'archipel néo-calédonien, de tenter de réaliser une présentation chronologique de l'occupation humaine de la Nouvelle-Calédonie, èn développant une vision diachronique de la mise en place des sociétés insulaires sur plus de trois millénaires de préhistoire jusqu'à la répercussion des premiers contacts européens et à leurs conséquences. 19

Cette analyse, réalisée à partir de recherches de terrain personnelles ainsi que des données bibliographiques publiées par d'autres archéologues, m'amènera à reconsidérer un certain nombre de données aussi bien archéologiques que socio-culturelles ou démographiques et à proposer une vision différente des dynamismes socio-culturels durant l' histoire préeuropéenne de l'archipel calédonien. En annexe I est présentée une étude des données historiques de l'influence européenne sur la détnographie des populations océaniennes au XIXe siècle dans le Pacifique et en Nouvelle-Calédonie.

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PREMIERE PARTIE

L'environnement naturel, la société traditionnelle et l'archéologie néo-calédonienne

CHAPITRE 1

LES CARACTÉRISTIQUES NATURELLES DE L'ARCHIPEL NÉO-CALÉDONIEN

Données générales
La Nouvelle-Calédonie, Territoire français d'OutreMer, forme l'extrémité Sud du croissant mélanésien, dans le Pacifique Sud-Ouest, entre le 20° et le 22,5° Sud, à la limite du tropique du Capricorne. Elle est une partie intégrante de la plaque Australo-Indienne qui s'enfonce lentement sous la plaque Pacifique dans la région de l'arc des Nouvelles-Hébrides (Lapouille 1981) (fig. 3). Situé à un peu plus de 1 000 km à l'Est du continent
australien, l'archipel néo-caléFigure3 : la Nouvelle-Calédonie dans le Sud-OuestPacifique. donien en est séparé successivement par le plateau des Chesterfield, la ride sous-marine de Lord Howe et le bassin de Nouvelle-Calédonie, d'une profondeur moyenne de 3 500 m. A l'Est, il est séparé de l'arc des NouvellesHébrides par la fosse du même nom, qui peut dépasser 7 000 m de profondeur. Les deux ensembles morphologiques principaux de la Nouvelle-Calédonie, la Grande Terre et la chaîne des Loyauté, sont eux-mêmes séparés par le bassin des Loyauté, dont lü profondeur varie entre 3 500 m au Nord et 1 500 m au Sud-Est.

La Grande Terre, enserrée dans son lagon et limitée par les îles Bélep et l'île des Pins, forme l'extrémité septentrionale de la ride de Norfolk, longue de 2 000 km, qui s'étend de la Nouvelle-Zélande au Sud au récif de d'Entrecasteaux au Nord. Au Sud de l'île des Pins elle rejoint la chaîne des Loyauté, dont le substratum pourrait être basaltique. Cette chaîne émerge principalement dans la région des îles de Maré, Lifou et Ouvéa, avec un pendage s'abaissant vers le Nord-Ouest 23

Figure 4 : vue de la zone centrale de l'île de Maré.

La Grande Terre, d'une superficie de près de 16 900 km2,représente plus de 88 % de la superficie du Territoire. Elle fonne une grande île allongée et étroite de plus de 400 km de longueur, orientée Nord-Ouest / Sud-Est. Sa caractéristique morphologique principale est la présence d'un axe montagneux séparant, par le centre, les versants au vent (Est) des versants sous le vent (Ouest). Si les altitudes ne dépassent que rarement 1500 m, le relief montagneux et la présence d'un réseau hydrographique important marquent la grande majorité du paysage. Seules les grandes plaines alluviales et vallonnées de la côte Ouest - qui n'excèdent que rarement 100 ln d'altitude - sont une région comportant une superficie peu accidentée. Sur la côte Est, les vallées alluviales sont plus encaissées et plus étroites. Par contraste, les îles Loyauté ont un relief plat (fig. 4), caractérisé par laprésence de plateaux coralliens surélevés qui n'atteignent pas 140 m de hauteur (à Maré). Aucune rivière n'est présente. L'île de Lifou, la plus centrale, est également la plus grande avec une superficie de 1 196 km2, suivie de Maré, la plus méridionale, avec 642 km2. Ouvéa au Nord-Ouest est la plus petite, avec une superficie de 132 km2 (Dubois, Daniel, Dupont et Duplon 1981). Le climat De par sa position à la limite Sud de la zone tropicale, la Nouvelle-Calédonie est affectée durant la saison chaude, entre mi-novembre et mi-avril, par l'influence des dépressions tropicales qui se forment entre le 5° et le 15° parallèles Sud. Celles-ci entraînent la présence de mauvais temps, pouvant parfois se transformer en dépressions tropicales et en cyclones. Les périodes de beau temps sont dues à l'influence d'anticyclones sur la mer de Tasman. Durant la saison fraîche, entre mi-mai et mi-septembre, ce sont les perturbations d'origine polaire qui engendrent des fronts froids et le mauvais temps. Les périodes de beau temps sont influencées par la présence d'anticyclones sur le continent australien. Les vents soufflent de façon dominante et régulière d'une direction Est/Sud-Est. Le passage d'un front froid peut entraîner un renversement de direction de courte durée, le vent soufflant alors d'Ouest (ORSTOM 1981, planche 10).
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Les précipitations varient de façon considérable entre la cÔte Est, au vent et la côte Ouest sous le vent. En llloyenne, la côte Est enregistre deux fois plus de hauteurs de pluies que la côte Ouest, avec des maximulll pouvant dépasser 4 000 mIll par an (à Galarino) et se situer sous les 1 000 mnl par an en certains points de la côte Ouest (à Ouaco).Lesmois les plus pluvieux sont situés durant la saison chaude - en relation avec les dépressions tropicales - ainsi qu'au mois de juin. On note une ilTégularité importante des précipitations d'année en année. Les précipitations sur les îles Loyauté sont intermédiaires entre celles des deux côtes de la Grande TelTe (ORSTOM 1981, planche Il). Cette variation importante des régimes de pluie influe sur l'importance des débits des rivières. Celles-ci peuvent être très affectées par les périodes de sécheresses et provoquer des inondations importantes lors des pluies intenses qui accompagnent parfois les dépressions tropicales et les cyclones.

La géologie
L'origine de l'axe calédonien se situe dans la grande masse continentale du Gondwana. "Les tetTeSémergées actuelles occupent le centre d'une structure large en moyenne de 70 km, longue de 800 km et puissante au maximum de 35 km dans sa région axiale. Elles comportent, outre la nappe des ultrabasites, trois grandes régions cOtTespondant à trois ensembles structurels majeurs: le nord calédonien, la Chaîne centrale, la côte Ouest (Paris 1981b)". (...) "La formation la plus ancienne, composée par l'alternance des coulées volcaniques sous-marines et de roches sédimentaires, constitue le noyau axial de la Grande Terre. Elle s'est mise en place avant le Permien, elle a donc plus de 280 millions d'années (Ma) (...). Le Permien et le Trias inférieur (de 280 à 210Ma) composés par une succession de séries volcaniques (volcans sous-marins et aériens) ou sédimentaires présentent une faune marine et des empreintes végétales: déjà des terres émergeaient. Durant tout le secondaire (210 à 65 Ma) (Trias moyen, Jurassique supérieur, Crétacé) l' histoire géologique de la NouvelleCalédonie verra se succéder des périodes de transgression de la mer et d'émergence des terres; on trouvera donc des dépôts de matériaux provenant de sources volcaniques et de l'érosion Figure 5 : vue des rnassifs de péridotites du Sud de la Grande Terre. des terres émergées (...).
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C'est au cours du Tertiaire (65 à 1.8 Ma) que la ride calédonienne va subir les transformations qui, à tenne, conduiront à la Calédonie actuelle. L'Eocène (55 à 37Ma) débute par une période calme montrant des fonnations sédimentaires d'eau profonde et des épisodes de régression de la mer - érosion de la ride. Des phases de transgressionlséditnentation sont accompagnées vers l'Eocène Inoyen et supérieur, de lTIOUVements erticaux du bâti, assov ciés à une intense activité tecto11ique (orogenèse alpine) dont l'apogée est atteint àl' Eocène tenninal par la mise en place des péridotites. A l'Eocène tenninal de grands changements interviennent, la chaîne centrale est recouverte en partie par une nappepéridotique considérée comme un morceau de la lithosphère océanique (le plancher des océans). Elle est ensuite fracturée par les lTIOUVementsectoniques et attaquée par l'érosion. Elle est comt posée de différentes roches: dunites, gabbros, chromites et serpentinites. A la mêlne époque, des dépôts marins transgressifs se déposent sur la côte Ouest, alors que dans le nord de l'île, un métamorphisme de haute pression, contemporain de la mise en place des péridotites, affecte toutes les séries du Nord-Est. Pendant l'Oligocène (37 à 22Ma), une régression de la mer liée à la surrection de l'ensemble de la ride favorise l'érosion et l'altération géochimique du bâti émergé, en particulier de la nappe péridotique (...). Au Miocène (22 à 5 Ma) la mer envahit à nouveau une partie des terres émergées, ainsi aux îles Loyauté une sédimentation récifale s'installe sur le socle volcanique lors des dernières manifestations éruptives de Maré. Les altérations et les cuirassements qui affectent les massifs de péridotites sont responsables des gisements de nickel (fig. 5 en page précédente). Après la transgression du Miocène, la surrection de la ride se poursuit mais du Pliocène à l'actuel, c'est toute une série de mouvements verticaux de la ride et de variations du niveau de la mer (glaciations) qui vont modeler la ride par fracturations, basculements, érosion, développement du récif-barrière pendant les périodes chaudes, mise en place des cordons littoraux ou dunaires pendant les phases glaciaires, et dépôts de sédiments alluviaux dans les vallées actuelles (Dupont 1989, p. 16)".

La pédologie (Latham 1981a) "Les sols de la Nouvelle-Calédonie sont très diversifiés. Les raisons en sont nombreuses: la multiplicité des roches-mères différentes; une dynamique de l'eau variable: contraste climatique entre les côtes Est et Ouest, ou conditions de drainage inégales selon que l'on se trouve sur pentes fortes (plus abondantes sur la côte Est et dans la chaîne centrale), ou sur faibles pentes plutôt localisées sur la côte Ouest et aux îles Loyauté. Les sols sur péridotite (massifs miniers) sont des sols oxydiques bien visibles dans le Sud. La péridotite est essentiellement composée de magnésium, de silice et de fer. La silice et le magnésium solubles sont évacués du paysage vers lamer tandis que sur place, il ne reste plus que des oxydes de fer (parfois plus de 80 % du sol !). Ceux-ci peuvent se présenter sous forme de cuirasse, de gravillons ou de matériaux meubles encore appelés "latérites" (...). 26

Les sols sur "schistes" volcano-sédimentaires et sur les "formations à charbon" sont des sols fersiallitiques, argileux, de couleur vive, rouge ou orangée. Ils couvrent de grandes surfaces sur la côte Est et dans la chaîne centrale. Ces sols présentent sur la côte Ouest des horizonsblanchis (lessivés), appauvris en argile (...). Les sols sur basalte et flyschs apparaissent presque exclusivement sur la côte Ouest. Ces sols, souvent peu

développés (érosion), sont

Figure6 : pins colonnaires (Araucaria)

des sols bruns et se forment parfois sur une ancienne croûte calcaire. A l'aval des versants ces sols évoluent vers des sols profonds, soit sur colluvions lorsque les pentes sont fortes, soit vers des sols très argileux: les vertisols (argiles noires gontlantes) (...). Les sols sur alluvions anciennes limitées à la côte Ouest sont généralement des vertisols. (...) Les alluvions récentes sont les sols souvent les plus fertiles (...) et les plus faciles à travailler. Ces sols profonds ont des propriétés chimiques très variables (...). TIexiste d'autres types de sols comme les sols hypermagnésiens sur serpentinite ou les sols très lessivés, siliceux sur phtanites (région dePoum), tous deux très peu fertiles, les sols ferrallitiques sur micaschistes, les sols sur calcaires de type rendzine (dominants aux îles Loyauté), assez fertiles, hélas d'épaisseur fluctuante, sans compter tous les types de sols particuliers localisés sur des aires restreintes (Podwojewski 1989, p. 26)". La végétation

surlafrangecôtièrede l'Estde l'île desPins.

L'originalité de la flore de Nouvelle-Calédonie est due à un long isolement ainsi qu'à la variété géologique et climatique de l'archipel. On compte actuellement plus de 3 250 espèces autochtones de végétaux supérieurs: 75 à 80 % de ces espèces sont endémiques au Territoire (Jaffré 1989, p. 28). La végétation autochtone couvre environ la moitié de la surface de l'archipel néo-calédonien. Sur la côte Est, sur les sommets ainsi qu'aux îles Loyauté se trouvent des forêts sempervirentes humides. Les Araucaria sont une des espèces marquantes de ces forêts (fig. 6). Sur la côte Ouest et à basse altitude s'est développée une forêt sclérophylle sèche, dominée par le gaiac (Acacia spirorbis). La formation des mangroves, des marais et des maquis est étroitement dépendante de facteurs édaphiques. Le maquis sur roches ultrabasiques couvre ainsi près de 30 % de la surface du Territoire. 27

Figure 7 : exelnple de savane sur la côte Ouest de la Grande Terre.

La végétation modifiée se répartit sur l'autre moitié de la superficie de l'archipel. Elle résulte directement de l'action humaine. Caractérisée principalement par la savane et la forêt secondarisée, elle présente tous les stades de dégradation de la forêt. Les forêts secondarisées s'identifient par la présence d'une ou de plusieurs espèces héliophiles. Dans les savanes, couvertes d'un tapis graminéen, le niaouli (Melaleuca quinquenervia) est la strate ligneuse quasi exclusive (fig. 7). Le stade ultime de l'appauvrissement des savanes peut aboutir à la formation de fourrés denses, souvent dominés par des espèces introduites (goyaviers, Lantana, mimosas) (Morat, Jaffré, Veillon et Mac Kee 1981).

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CHAPITRE 2 LA SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE KANAK

"Sur les pron'lontoires que les vallées contournent, sur les crêtes herbeuses, partout oÙ les plisselnents de la Grande Terre offrent un belvédère, jaillissent du sol de vieux tertres arrondis. Soutènenlent de cases anciennes, ils l'narquent le souvenir de villages disjJarus. A l'entour; les pentes sont disposées en terrasses étroites, tarodières irriguées autrefois par d'étroites canalisations. Lorsque, à l'époque, toutes les collines portaient ainsi les cônes de chaun'le des demeures canaques, entourées de cultures et d' arUlns au feuillage frais dévalant en escaliers, le pays devait avoir un aspect extraordinairement agréable et vivant".

(Leenhardt 1953, p. 18)

De nombreux travaux ont porté, depuis la toute première description de James Cook en 1774, sur la société traditionnelle de l'archipel néo-calédonien. On devrait d'ailleurs dire les sociétés traditionnelles, puisque des différences notables sont perceptibles entre le Nord et le Sud de la Grande Terre, ainsi qu'entre la Grande Terre et les îles Loyauté par exemple. Après des travaux pionniers comme ceux du père Lambert à la fin du XIXe siècle et du pasteur M. Leenhardt durant la première moitié du XXe siècle, l'après-guerre a engendré un nombre important de recherches spécialisées sur la société kanak. J. Guiart par exemple (ex: 1953a, 1963, 1992) a fait une première collecte des traditions orales sur l'origine de la majorité des ensembles socio-politiques de l'archipel. Il a également tenté de définir les modalités de fonctionnement de ces systèmes (1963, 1983). Le père Dubois a tenté une démarche semblable sur l'île de Maré (1976a, 1977). A partir des années 1970, les recherches ont été loc&lisées à des ensembles locaux, comme dans la région PaïcÎ-Cèmuhî (Bensa et Rivierre 1982) et la région de Hienghène (Godin 1990). Faire une présentation détaillée de ces travaux serait hors de propos dans le cadre de ce travail. Je me limiterai donc à évoquer succinctement les principales caractéristiques de la société traditionnelle kanak telles que nous les présentent les travaux des ethnologues. Certaines caractéristiques des traditions horticoles, de l'habitat et de la culture matérielle, seront développées de façon plus approfondie dans le corps de l'ouvrage.
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Figure 8 : répartition de langues venlaculaires de Nouvelle-Calédonie (Kasarhérou 1989J.

Les langues autochtones

(fig. 8)

Une des caractéristiques de l'archipel néo-calédonien est l'existence de nombreuses langues. "Il y a de nos jours 37 langues et dialectes canaques parlés par 60000 locuteurs (Kasarhérou 1989, p. 32)". Certains de ces dialectes ne comportent que quelques dizaines de locuteurs. Les linguistes ont classé ces ensembles en sept groupes. Celles-ci sont surtout différenciées sur la Grande Terre. Toutes les langues néo-calédoniennes sont austronésiennes. Elles se seraient séparées du rameau proto-océanien oriental (Green 1992) avant la formation de l'océanien centre-oriental - dont sont issues en particulier les langues polynésiennes - et se seraient différenciées sur place au cours des millénaires. Seul le Fanga Uvea parlé au Nord et au Sud de l'île d'Ouvéa, est d'origine polynésienne: il aurait été introduit au XVIIIe siècle par des navigateurs originaires de Wallis et aurait partiellement supplanté le Iaai. Sur Lifou et Maré, les deux autres îles des Loyauté, n'est parlé qu'une seule langue, le Drehu à Lifou et le Nengone à Maré. Les limites géographiques entre les différentes aires linguistiques de la Grande Terre sont souvent floues. Les populations sont toutes au moins bilingues et souvent plurilingues. "Tout se passe comme si, à l'inverse de ce qui se produit dans les sociétés continentales fortement hiérarchisées, l'imitation ou l'emprunt ne serait en fin de compte qu'une recherche délibérée de la différence (Rivierre 1981)". Cette situation 30

Figure 9 : vue d'un ancien habitat de la moyenne vallée de Houailou.

est un héritage de la période pré-coloniale. lIne semble pas, en effet, que la situation linguistique ait beaucoup évoluée au cours du dernier siècle et peu de dialectes auraient totalement disparu. Occupation de l'espace sur la Grande Terre

La description du pasteur Leenhardt présentée en début de chapitre résume en quelques phrases les deux points forts du paysage ancien: l'ensemble d'habitat et les zones d'exploitation (fig. 9). "Quasiment autonome sur le plan économique, le lnwo-daa111egrou( pe de résidences, ndr) possède des caractéristiques écologiques variées: terrains humides (taros, canne à sucre) et secs (ignames), aire forestière (chasse, cueillette, matériaux de construction), cours d'eau (trou d'eau approprié pour la pêche) (Bensa et Rivierre 1982, p. 47)". Au sommet de l'ensemble d'habitat se trouvait la grande case (Boulay 1984, 1990b). Située sur un tertre surélevé, de forme ronde, elle était maintenue par un poteau central pouvant mesurer plusieurs dizaines de mètres de hauteur.

Figure 10 : exemple de reconstitution d'un ancien site d 'habitation en allée (Boulay 1990b).

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Le toit était de fonne souvent très allongée. Les différentes parties constituantes de cette grande case, symbole et gloire du groupe, avaient une signification symbolique précise (Boulay 1990a). Ceci était en particulier le cas des différentes sculptures (Boulay 1990b). Au pied de la grande case s'étendait une grande allée surélevée, plantée d'araucarias et de cocotiers. Sur cette
FigureIl : chafnpd'ignamessur billonsdans uneplaine côtière

allée étaient pratiquées les

grandes cérémonies du calendrier annuel. C'est également là qu'étaient disposés les tas de vivres et que se déroulaient les danses. Une ou plusieurs contre-allées portaient les cases d'habitation - plus petites et modestes - ainsi que les cases-cuisine (fig. 10 en page précédente). Les multiples zones de cet ensemble d'habitat et de vie sociale - qui s'apparente au hameau (Guiart 1956, p. 20) - étaient marquées par des perches, symboles des ancêtres, ou des totems plantés près de la grande case, souvenirs des serments et des actes scellés entre les différents clans plantés sur l'allée centrale (Douglas 1982). Les différents ensembles de plantes, dont le cocotier et la cordyline, avaient également une symbolique précise (Leenhardt 1953, p. 20-22). L'espace de vie était donc ordonné suivant des contraintes et des habitudes socio-culturelles et symboliques, mais tentait également de profiter le plus possible de l'esthétique naturelle du lieu. Sur les collines alentours et dans les plaines ou les vallées, se trouvaient les ensembles de cultures horticoles (Kasarhérou 1990a). Les plus importantes, dans le fonctionnement de la société, étaient les cultures d'ignames (Dioscorea), qui rythmaient le calendrier annuel. Ces tubercules étaient principalement cultivées sur des billons surélevés, en fonne de croissant ou de forme allongée suivant la déclivité du terrain et la région géographique. Afin de permettre aux tiges de s'élever, des tuteurs - pouvant faire plusieurs mètres de haut - étaient progressivement plantés au fur et à mesure de la pousse (fig. Il). Les cultures de taros formaient la seconde grande tradition horticole de la Grande Terre. Les taros secs étaient plantés dans les jardins de flanc de collines ou de plaine. Dans des zones naturellement prédisposées, étaient édifiées des ensembles de terrasses en gradins. L'eau, captée dans un creek voisin, circulait de terrasse en terrasse et permettait la culture de taros d'eau (surtout Colocasia esculenta). En association avec ces deux cultures importantes, les anciens horticulteurs cultivaient différentes variétés de bananiers (Musa), de la canne à sucre (Saccharum) et toute une série de productions mineures comme la patate douce (Ipon'loea bata32

duSud-Est e la Grande d Terre.

tas), introduite peu avant l'arrivée des Européens par des Polynésiens (Barrau 1956, p. 87-88 ; Guiart 1963, p. 210). L'alimentation, dans la société traditionnelle, n'était pas limitée aux produits horticoles. La chasse en forêt de variétés d'oiseaux, comme le notou (pigeon), ainsi que de la roussette (chauve-souris), permettait la consommation de protéines. La pêche en rivière ou en bord de mer, ainsi que la collecte de coquillages, permettaient aux populations du littoral de varier l'apport en protéines. L'échange de produits de la mer - comme les poissons séchés et les coquillages - contre des produits de la montagne - comme les taros d'eau - donnait lieu à des rencontres périodiques entre les populations habitant les deux aires géographiques (Barrau 1956, p. 58).

Fonctionnement

socio-politique

La base de la structure sociale est ce que les ethnologues ont appelé "le clan". Ce terme, dans sa forme vernaculaire, recouvre plusieurs significations (Guiart 1983, p. 42-43), dont la principale peut être définie comme le groupement de personnes se réclamant d'un ancêtre commun (Bensa et Rivierre 1982, p. 59-64). La lignée paternelle est celle dans laquelle se situera l'enfant mâle. Mais symboliquement, c'est de la lignée maternelle qu'il aura reçu la vie, plaçant ainsi l'onclematemel dans une position de possesseur de la vie. Afin de maintenir les alliances entre les clans, s'étaient mis en place des échanges de femmes, de génération en génération. Ceci avait abouti, dans certaines régions, à l'apparition de fratries, comme entre les Dui et les Bai dans la région Païcî-Cèmuhî (Centre-Nord) (Guiart 1963, p. 79-170) et entre les Hoot et les Wahap dans le Nord. A la tête du clan se trouve le "grand fils", l'aîné, celui que les Européens nomment le "grand chef". "Après la mort du fondateur, c'est en principe le fils aîné qui vient habiter sur le tertre du père, tertre d'origine de l'agglomération (Bensa et Rivierre 1982, p. 88)". "L'autorité du chef ne réside pas dans sa force. Elle est dans la valeur de ses propos, et du verbe de ses discours. (...) Le chef est celui qui sait les généalogies, les contrats, les traités, celui qui peut déclamer par images et par allégories la série des clans, celui qui résume la tradition, la légende, et l'histoire. (...) On n'hésite pas à substituer un jeune à l'aîné, si celui-ci a la mémoire rebelle. (...) Justement parce que le discours public est l'exaltation de sentiments que tous éprouvent, le chef, représentant de son peuple, ne dispose pas seul de l'autorité dont il porte au plus haut le prestige. Il partage celle-ci avec un conseil d'anciens, formé de ses frères et de quelques vieux sages qu'il convoque (Leenhardt 1953, p. 150)". "Si le chef a dans sa main la vie des siens, et en peut disposer, il ne viole point toutefois leurs droits particuliers. Non point qu'on lui résiste: on le tient pour sacré. On peut toutefois le réduire à néant par une désertion en masse. On cite les noms de chefs (...), qui, entraînés par la passion de l'anthropophagie, ont abusé, pour leur repas, de la docilité de leurs gens. Mais un matin, leur village était vide. Leurs frères et le clan tout entier, dans la nuit, avaient fui vers une autre vallée, et s'étaient placés sous la protection d'un autre grand fils parent (Leenhardt 1953, p. 152)". 33

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FORME GEN~RAlfË DU CLAN

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Figure 12 : fonne générale et schélnas d'un itinéraire de clan dans l'aire Cèlnuhî (Bensa et Rivierre 1982).

La succession de père en fils aîné n'était donc pas obligatoire et dépendait plutôt de la valeur personnelle de chaque individu. Sur cette systématique venait se placer une autre habitude: "lorsqu'un individu ou un groupe veut entrer dans une nouvelle résidence, il choisit une agglomération où il peut compter sur l'appui de quelques parents consanguins ou par alliance. Il ne pourra s'installer qu'avec l'accord de ses hôtes qui l'inviteront alors, soit à édifier de nouveaux tertres, soit à occuper des tertres déjà existants. En outre, selon un procédé si fréquent qu'il prend l'allure d'une véritable règle, les fondateurs du groupe local invitent le dernier arrivant, sous certaines conditions, à occuper la position de chef: l'étranger s'installe sur le tertre correspondant (le premier fondé, situé souvent en amont des autres), tandis que ses hôtes se retirent en contrebas, le chef précédent venant ainsi grossir le groupe des plus anciens arrivants et occuper avec eux la position de sujet (Bensa et Rivierre 1982, p. 90)".

Sur la Grande Terre, les clans présentent leur généalogie comme une série de déplacements (fig. 12). A l'origine est placé un ancêtre mythique. "Ce personnage, situé au sommet de la généalogie spatialisée des tertres-lignages et aux confins du monde des humains et de celui des esprits, naît d'une série d'événements extraordinaires qui l'arrachent au domaine de la nature pour le faire devenir homme (Bensa et Rivierre 1982, p. 63)". Il est le fondateur du premier tertre, dont on connaît l'emplacement précis. Le clan se dit issu de ce tertre. Puis s'égrainent les noms d'une succession de tertres, par lesquels le clan serait passé. Chacun de ces lieux à également une localisation géographique précise. Dans les niveaux généalogiques récents apparaissent des noms de personnes, qui sont les ancêtres directs des hommes formant le clan. "Les récits fondateurs tendent à situer les membres de chaque clan qui compose l'unité résidentielle du conteur, de les enraciner dans l'espace local et, simultanément, à légitimer les hiérarchies qui y prédominent. On obtient ainsi presque autant de versions de l'histoire de l'origine des clans que de configurations sociales. Ces récits, qui prennent l'allure de discours généraux sur l'apparition du premier homme et des ancêtres du clan, sont au fait des théories politiques à usage local (Bensa et Rivierre 1982, p. 66)". "L'ordre d'apparition des tertres fonctionne comme un ordre hiérarchique qui classe les membres du groupe local en chef ou en sujets (Bensa et Rivierre 1982, p. 89)".

La cartographie de ces déplacements de groupes (ex: Guiart 1953a ;Bensa 1981 ; Bensa et Rivierre 1982) fait apparaître une société en perpétuel mouvement et des populations en contacts constants. Ces nombreux déplacements auraient entraîné la construction d'une multitude de sites d'habitat et de sites horticoles, sans que la population ait été démographiquement nombreuse: la majorité des sites auraient été la plupart du temps inoccupés (Guiart 1983, 1992). 35

Conclusion La société traditionnelle kanak décrite par les travaux ethnographiques est donc principalement caractérisée par un système socio-politique plaçant le "chef' comme symbole du "clan". Son pouvoir personnel, hors du cadre du conseil d'anciens, est limité. La chefferie est ainsi conçue par J. Guiart comme un "rouage dans un ensemble (Guiart 1963, p. 658)". L'occupation de l'espace foncier horticole par un ensemble de clans est déterminée suivant des critères de premiers occupants ou de successions des arrivées. Ceci sous-tend de nombreux mouvements de groupes au cours des années: ces déplacements sont présentés dans les traditions orales et constituent la seconde originalité de la société traditionnelle. A partir de cette image, il apparaît une société n'ayant pas développé une réelle centralisation du pouvoir. "Les chefferies, multipliées à l'infini, coordonnées, opposées, hiérarchisées, déchirées entre une tendance à la constitution d'ensembles plus grands et les volontés, atomistes, de maintien des autonomies locales, ont autant d'importance comme symboles que comme faits sociaux. (...) Mieux qu'un régulateur, la chefferie est ainsi conçue comme un garant (Guiart 1963, p. 658-659)". Dans cette présentation rapide de la société kanak traditionnelle manque une analyse des relations symboliques entre les acteurs de la société et les forces surnaturelles. Les ancêtres morts, les totems et les manifestations naturelles jouaient un grand rôle dans l'organisation de la société et dans la vie quotidienne des vivants (Lambert 1900 ; Leenhardt 1930 ; Godin 1990). La complexité de cette symbolique et le manque de relations avec le sujet traité m'ont incité à ne pas développer cet aspect de la culture traditionnelle. Cet ouvrage se propose, entre autres, de tenter de placer cet ensemble socio-politique traditionnel dans une perspective chronologique.

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