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LE TERRORISME URBAIN A ALGER EN 1962

De
304 pages
L'ouvrage traite des derniers mois de la présence française à Alger, avant et après les accords d'Evian du 19 mars 1962. A travers leurs organisations de combat, I'OAS et le FLN se livrent une lutte sans merci pour la possession de la ville. Les commandos de l'OAS multiplient les " opérations ponctuelles " meurtrières et spectaculaires. Face à ce double terrorisme, I'Armée se trouve placée dans une situation difficile. Delta 7, sous les ordres de Murat, capitaine déserteur, est un des commandos d'élite de l'OAS. Les comportements du colonel Berthier, qui exerce un commandement sensible, à Alger, illustrent les états d'âmes de l'Armée. Ce livre raconte avec talent quelques-uns des épisodes les plus saisissants que ces hommes ont vécus.
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LE TERRORISME

URBAIN

EN 1962 À ALGER
DELTA 7

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6145-X

Henri-Jean

THOMAS

LE TERRORISME URBAIN EN 1962 À ALGER
DELTA 7

Éditions

L'Harmattan

5-7, rue de l'École-Polytechnique

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

75005 Paris

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1. LETTRE DU LIEUTENANT-COLONEL LOUIS BERTHIER AU COMMANDANT EN RETRAITE YVES COIGNY À TARASCON
Alger, le 19 novembre 1961

Mon Cher Yves, Je te fais parvenir cette lettre par la filière dont nous sommes convenus. La Poste aux Armées n'est décidément plus une institution fréquentable. La Sécurité militaire l'a truffée d'agents très spéciaux dont le principal souci est d'ouvrir les correspondances dans le secret des cabinets noirs, et de débusquer ceux qui ne sont pas encore convaincus que la politique algérienne du général de Gaulle soit la plus conforme aux intérêts et à la grandeur de la France. J'ai l'impression qu'il leur reste fort à faire en dépit des purges que l'armée vient de subir. C'est en tout cas à cette épuration que nous devons, toi, d'avoir relégué ton uniforme au placard et pris la direction de l'usine familiale, moi, de me retrouver, depuis ce matin, dans cette ville suppliciée, que je n'avais pas revue depuis décembre 1957 et où je pensais bien ne jamais devoir remettre les pieds. J'ai été heureux de passer trois jours chez toi à Tarascon, et de constater que tu n'avais pas gardé trace de tes cinq mois de prison. Crois-moi, tu conserveras du putsch d'avril, que tu désapprouvais, un souvenir précieux: tu n'avais pas voulu lâcher un chef

que tu admirais, et tu l'avais suivi sur les chemins difficiles et périlleux de la désobéissance, mais quelle dut être ta satisfaction, quand, devant le Tribunal militaire, tu le vis assumer l'entière responsabilité de cette malheureuse affaire, te disculper, et convaincre les juges de te rendre la liberté. Tu compris alors que ce chef était digne de la confiance que tu avais placée en lui. Ce sont des moments rares et qui comptent. Tu t'es étonné que l'on ait pu me confier un commandement délicat à Alger, alors qu'il était notoire que nombre des auteurs du putsch d'avril, passés depuis dans la clandestinité, avaient été de mes amis et selon toute apparence l'étaient restés. Ne t'en étonne plus: je viens d'apprendre de source confidentielle que l'enquête préalable de la Sécurité militaire m'avait été

favorable. « Officier qui a toujours tenu des propos loyalistes et
s'est tenu à l'écart des manifestations d'indiscipline de ces dernières années ». Oui, c'est ainsi que m'ont vu les enquêteurs, et figure-toi que je dois cette appréciation, qui te surprendra sûrement, à une imposture que je ne puis résister à l'envie de te rapporter. En octobre 1960, le colonel Broissiat, du Service psychologique de l'armée à Alger, aujourd'hui déserteur et en cavale, était venu à l'École de Guerre pour faire une conférence, qui devait être suivie d'un débat, sur la guerre révolutionnaire. Il avait, entre autres, l'intention de nous expliquer qu'il était du devoir de l'armée, garante de la grandeur et des intérêts supérieurs de la Nation, de se substituer aux autorités politiques, administratives, policières, et judiciaires, quand celles-ci faillaient à leur mission. Il voulait évidemment nous faire comprendre par là que l'armée, qui avait ramené le général de Gaulle au pouvoir en mai 1958, pour qu'il conservât l'Algérie à la France, avait le droit et le devoir de le destituer et de le renvoyer dans sa maison de campagne à Colombey-les-Deux-Églises, dès lors qu'il se mettait à faire une politique différente. Le colonel Broissiat savait qu'il trouverait un auditoire en grande partie gagné à ses thèses, que toutefois, déjà pointaient quelques officiers qui prétendaient déchiffrer et faire leurs les arcanes de la pensée gaullienne, et que notre promotion en comptait quelques-uns. Pour les neutraliser, Broissiat me demanda de lui apporter la contradiction dans le débat, mais suivant un jeu de questions et de réponses que nous mîmes au point ensemble et qui lui laissait l'avantage et le dernier mot. Je remplis mon rôle de plastron avec un tel brio et une telle conviction que la promotion fut persuadée que j'avais rencontré le général de Gaulle sur le chemin de Damas, ce qui me valut des poignées de main appuyées de quelques-uns, des attitudes réservées du plus grand nombre, et une fiche circonstanciée à 8

destination de la Sécurité militaire. Cette tromperie resta un secret entre Broissiat et moi, et c'est à la réputation que bien malgré moi j'y gagnai, que je dois de me retrouver aujourd'hui à la tête du 12e Régiment d'Infanterie, responsable du maintien de l'ordre dans ]e sous-secteur d'El Biar-Bouzaréa, soit toute la partie ouest du Grand Alger. Tu peux constater que j'ai confiance en la filière que tu m'as demandé d'emprunter pour l'acheminement de notre courrier et sois certain que je suis disposé à ne rien te celer des événements dont je serai l'acteur et le témoin, et des réflexions qu'ils m'inspireront. Je comprends l'intérêt passionné que tu portes à cette terre, qu'en dehors de ta campagne d'Italie en 1943 et de tes deux séjours en Indochine tu n'avais jamais quittée, et avec laquelle tu avais noué des liens charnels durables en épousant, dans un petit village oran ais, une fille « d'agriculteur» ; tu remarqueras que je ne dis plus «de colon» depuis que tu m'as fait connaître les fermes simples et humaines de tes beaux-parents et de leurs voisins. Comme je sais également ce que fut ton attachement à la discipline, dont tu t'efforçais de dissimuler l'intransigeance sous un cynisme de bon aloi, je devine les déchirements que durent provoquer en toi les soubresauts de l'armée plongée dans ]e drame algérien, et en dernier lieu celui qui vit tout ton régiment, du colonel aux deuxièmes classes, entrer en rébellion contre le gouvernement de ]a Répub]ique. Dans l'ambiance légère et sereine de nos retrouvailles à Tarascon où tout nous invitait à ne penser qu'à nos familles, à nos enfants, à ton nouveau métier, à nos lectures, nous n'avons que très peu parlé du putsch, de tes cinq mois de purgatoire, de mon affectation à A]ger, et ce fut bien mieux ainsi. J'ai toutefois gardé à l'esprit les quelques mots que nous échangeâmes sur]a route, alors que je m'apprêtais à démarrer, et ta dernière exhortation dont je discernai tout le prix: «N'oublie jamais que tu as fait vœu d'obéissance, que c'est ta seule raison d'être et la grandeur de ton métier ». Trop tard, vois-tu, j'ai perdu la foi et je vais défroquer. Dans onze mois, pas un de plus, et selon la formule consacrée, je ferai valoir mes droits à la retraite. Je compte d'ailleurs sur toi et tes relations pour me trouver, ]e moment venu, un emploi dans le commerce ou l'industrie. - A]ors, me diras-tu, pourquoi aller te fourrer dans ]e guêpier d'Alger, ]a ville de tous les périls, quand i] te serait si facile de passer ces onze mois dans un poste tranquille, à ]'École de Guerre ou au Ministère? Pour une raison très simple, mon cher Yves: c'est pour moi ]a seule façon d'être promu au grade supérieur et de 9

me préparer une retraite à peu près décente. Tu vas probablement trouver que l'on a changé ton vieux camarade dont tu louais le détachement devant les problèmes d'argent; que veux-tu un défroqué n'a plus de ces pudeurs! Je devine ta dernière objection: « Dans l'ambiance de guerre civile dans laquelle s'enfonce Alger, tu seras conduit à exécuter des ordres qui heurteront ta conscience ». Dis toi bien qu'après les purges qui ont frappé les meilleurs éléments de l'armée, il est douteux qu'il se trouve beaucoup de chefs assez courageux pour donner des ordres clairs et précis que 1'Histoire, souvent capricieuse, risquerait de retenir un jour contre eux. Je m'imagine que ces derniers mois de guerre baigneront dans une nébuleuse aux contours indistincts qui me permettra, avec le petit peu d'expérience et de cautèle que j'ai acquis en vingt-quatre ans de service, de donner l'illusion de la discipline sans avoir à en manger les fruits amers. Et puis, devrais-je te l'avouer, un sentiment morbide me pousse à aller au-devant de situations qui, je le sais, me feront mal. Je pense que dans sa révolte extrême un défroqué doit piétiner allègrement les attributs les plus sacrés de son ministère. Je n'aurai gardé du service de mon pays que de tristes souvenirs de chagrin et de pitié. Je pressens que le pire est encore à venir et, avant que de dire adieu aux armes je ne voudrais pas manquer cela! Le citoyen grec que l'on avait prié de disparaître de la Cité avait sûrement intérêt pour son confort, à boire la ciguë jusqu'à la dernière goutte, sans en laisser au fond de la coupe. Ta carrière dans l'armée d'Afrique t'a longtemps tenu éloigné des misérables réalités de notre pays que tu ne percevais qu'à travers le prisme coloré de tes beaux ciels méditerranéens. Ces réalités atteignirent un jour les rivages de ta province d'adoption. Cela n'alla pas sans trouble, mais l'armée sut y faire face avec volonté et courage. Le drame qui a mis fin à ta carrière, tu l'as vécu au sein d'une armée qui n'avait pas démérité, qui avait eu la soudaine révélation d'être trahie et qui, avec orgueil et superbe, s'arrogea le droit de se révolter contre le chef qui s'était gaussé de ses rêves généreux. Les choses sont en train de rentrer dans l'ordre: l'armée a été remise au pas et pourra renouer avec la défaite et les humiliations, état qui depuis vingt ans était le sien et d'où elle avait cru un instant pouvoir s'arracher. Dis-toi bien que le candidat défroqué que je suis ne pourra que se complaire devant le sordide étalage de lâchetés et de turpitudes qui se prépare et dont les images viendront compléter celles, plus pitoyables les unes que les autres, qu'il collectionne depuis plus de vingt ans. Par pudeur, et crainte aussi de ne pas être compris, je n'ai jamais déballé devant toi cette collection dont tu ne connaissais que 10

l'inventaire, d'une sécheresse toute administrative, qui figurait à la première page de mon livret matricule. Eh bien, déballons! Je me revois à vingt ans, en juin 1940, pris dans la nasse de Lorraine, suivi d'une trentaine d'hommes, des réservistes, de dix ans mes aînés, mal rasés, engoncés dans des capotes d'un autre temps, lourdement chargés de boîtes de conserve et de bidons de vin, oh ! bien intentionnés à mon égard, semblant attendre du souslieutenant que j'étais, je ne sais quel miracle qui les rendrait sains et saufs à leurs petites existences. Je nous revois, ballottés d'un village ou d'un bois à l'autre, au gré des facéties des artilleurs allemands qui ne cherchaient même plus à nous détruire, mêlés à des milliers de réfugiés, à pieds, poussant des bicyclettes, juchés sur des charrettes tirées par des chevaux ou des bœufs au moins aussi désabusés que les humains: l'effondrement de tout un peuple! Je nous revois, après une longue marche sous bois, déboucher dans une clairière au milieu de jeunes hommes blonds, frais et propres, vêtus de gris vert, en bras de chemise, assis, occupés à se restaurer, à bavarder et à rire. C'étaient nos vainqueurs. Ils daignèrent à peine s'intéresser à nous. Ils se contentèrent de nous indiquer du doigt que nous devions abandonner nos armes, les mettre en tas, et poursuivre jusqu'à la route où se formaient de longues colonnes de prisonniers. Ils avaient vingt ans comme moi. Je me suis senti soudain très vieux, rejeton fatigué d'un peuple abâtardi par des excès de liberté et de démocratie. Alors j'ai envié leur jeunesse disciplinée et orgueilleuse. Je revois mes deux premières années de captivité, une vie monastique dont nous nous accommodions fort bien, car les chambres étaient propres, et la nourriture presque abondante, grâce aux colis de nos familles et aux envois collectifs du gouvernement de Vichy. Je nous revois, croquant ces barres denses et robustes de chocolat Meunier, orgueil des colis «Pétain », songeant avec délectation que la population allemande autour du camp en était privée depuis longtemps. Des millions d'hommes se battaient férocement dans les plaines d'Ukraine et les sables de Cyrénaïque, de l'issue de leur combat dépendait notre avenir, et nous, nous mangions du chocolat Meunier. J'y gagnai une répulsion pour cette denrée et pour mon état de prisonnier: j'entrai dans le club fermé des candidats à l'évasion. Je nous revois, Thibaud, Ricoy et moi, en avril 1944, émerger du souterrain creusé pendant six mois, centimètre par centimètre, nous éloigner rapidement de notre camp disciplinaire et nous lancer pleins d'espoir sur les routes d'Allemagne. 11

Je revois le paysage verdoyant s'animer de l'irruption soudaine de très jeunes S.A. en chemises brunes et de vieux territoriaux moustachus: la traque avait commencé, et nous étions le gibier. Je me revois, épuisé, dans les rues d'une petite ville de Westphalie, marchant derrière deux civils, tendre l'oreille, ils parlaient français, les suivre et arriver à un camp de travailleurs libres. J'avais retrouvé un coin de France! Je ne croyais pas si bien

dire! Je demandai aide et hospitalité! Un bouffi intervint: « Nous
sommes tranquilles ici, nous ne voulons pas d'histoire... Il me mit à la porte, non sans m'avoir délesté de mon argent et de ma petite réserve de chocolat, Meunier bien entendu, et estime-toi heureux

que nous ne te dénoncions pas! »
Je fus recueilli par des travailleurs polonais, de pauvres gens, au bas de l'échelle des sous-hommes, qui me cachèrent et s'arrangèrent pour me faire passer en Belgique, avec en poche une petite médaille en pl0!'1b de la Vierge. Et un beau matin de mai je me retrouvai à Saint-Etienne. C'est bien plus tard, quand la guerre fut finie, que j'appris que Thibaud et Ricoy avaient été arrêtés, torturés par la Gestapo et pendus à Mauthausen: je l'avais échappé belle! J'avais peut-être trop attendu de ce retour au pays. Je fus déçu: c'est la France médiocre et sceptique de 1940 que je retrouvai, et je compris qu'il n'y avait pas eu de miracle. Des amis, par bonheur fidèles, m 'hébergèrent sans trop me poser de questions. Petits bourgeois bien pensants, ils étaient pour Pétain. Ils parlaient surtout des difficultés de ravitaillement; ils devaient les avoir surmontées car leur table était bonne, ce dont je ne pouvais d'ailleurs que me fé]iciter; la Résistance! ils ne connaissaient pas; plus que tout ils craignaient)e bolchevisme. La semaine qui suivit mon arrivée à Saint-Etienne fut marquée par deux événements importants: un raid à haute altitude des forteresses volantes américaines qui compensèrent par le tonnage des bombes déversées l'imprécision des procédés de visée, et la visite du maréchal Pétain à la cité meurtrie. Tout le monde sentait que le débarquement allié était proche, mais nous étions là, des dizaines de milliers, sur ]a place de l'Hôtelde- Ville. Je revois le grand vieillard, en uniforme, descendant lentement les escaliers, les genoux ployés, les pieds écartés, offrant à ]a foule, sous le képi, un visage que le rose des joues, ]e bleu des yeux, le blanc des moustaches adoucissaient et rendaient rassurant, suivi de prélats et de préfets en grande tenue qui veillaient sur la relique. Une tornade de cris et d'applaudissements se déchaîna. Je revois l'air désapprobateur de mon voisin et je l'entends me dire:

« Applaudissez donc, jeune homme, c'est notre sauveur, il nous a évité le pire ». A]ors je songeai aux colis « Pétain» de la captivité, 12

aux barres de chocolat Meunier et j'applaudis à tout rompre. C'est là que je compris que le complexe du père n'était pas un vain mot et qu'il y aurait encore de beaux jours en France pour les vieillards providentiels. Je me revois, quelques jours plus tard, rue Vernet, accosté par une jeune femme brune à la toilette un peu voyante. Je me mépris d'abord sur le sens de sa démarche. Elle était simplement chargée de me dire que quelqu'un, que je reconnaîtrais au mouchoir bleu qu'il tiendrait à la main, souhaitait me rencontrer pour des choses importantes, le lendemain à 16 heures, cour Fauriel, devant la Manu. Je me revois cour Fauriel où je repérai le mouchoir bleu, partie la plus discrète d'un ensemble polychrome comportant, sur un homme d'une quarantaine d'années, des chaussettes vertes, une culotte de golf mauve et une chemisette rose. Mon effarement se mua en frayeur quand l'inconnu me déclara qu'il était officier d'active et commandant en second de l'Armée Secrète de la Loire, le seul vrai mouvement de résistance nationale, me confia t-il d'un air gourmand. J'écourtai l'entrevue car je remarquai plusieurs silhouettes inquiétantes dans les parages. En tout cas, je me revois, trois jours plus tard, traverser Montbrison sur une bicyclette empruntée à mes amis et, après une longue ascension en rétropédalage, c'était bien entendu une bicyclette Hirondelle de la Manu, rejoindre les maquis du Forez. Je me revois chef maquisard, pas trop dépaysé car il s'agissait d'incorporer et d'instruire tout ce qui nous tombait sous la main, de manière à ce qu'à la libération l'Armée Secrète disposât d'effectifs plus nombreux et mieux entraînés que les F.T.P. communistes dont les maquis partageaient la montagne avec nous. Je redécouvris toutes les astuces des sergents recruteurs des régiments du Roy. Comme la zone des maquis était plus sûre que les trottoirs des villes où sévissaient les Gestapos allemandes et françaises, et que l'on y mangeait bien, le recrutement ne posait pas de problèmes; il Y en eut même assez pour tout le monde. Un jour, les Allemands plièrent bagage, nous descendîmes dans la plaine, et nous nous retrouvâmes trois mille devant Lyon, objet de toutes nos convoitises. Je nous revois, arrêtés dans les faubourgs par une quarantaine de pionniers allemands dont la mission était de faire sauter les ponts. Comme personne ne tenait à se faire tuer pour un pont, nous attendîmes que le dernier pionnier eût fait sauter le dernier pont, avant que de lancer un assaut impétueux à travers la ville sans ennemi à la recherche des collabos à fusiller et des filles à tondre, qui par surcroît furent abondamment violées dans les locaux où 13

avait officié Barbie. Je pense que dans le désordre qui régnait il dut y avoir plus d'une erreur de personnes. Je me dis que cette sinistre mascarade n'avait été possible que parce que des millions de paysans russes s'étaient accrochés à chaque arpent de leur terre ravagée et s'y étaient battus comme des chiens enragés, que parce que des centaines de milliers d'anglosaxons s'étaient arrachés à leur vie douillette pour venir crânement mourir sur nos plages. De grandes voix autorisées s'élevèrent alors pour affirmer que cette sinistre mascarade prenait place parmi les hauts faits d'armes de notre histoire et effaçait l'humiliation de 1940. L'imposture de la Résistance était née, complicité douteuse d'un peuple affamé de bonne conscience, fut-elle achetée au rabais, avec des hommes politiques habiles bien décidés à exploiter un bon filon. Je me revois dix ans plus tard dans les tranchées de Dien Bien Phu, inondées par les pluies de la mousson, éventrées par l'artillerie ennemie. 11m'arrive encore dans mon sommeil de revivre la nuit du 7 mai 1954, d'entendre les hurlements des centaines et des centaines de soldats vietminhs émergeant de leurs sapes d'approche et se ruant par vagues successives sur notre point d'appui défendu avec rage par une poignée de parachutistes exsangues. Je revois aux premières heures du jour l'hallucinant spectacle de la fourmilière humaine, partout présente et grouillante, sur les parapets, au fond des trous, dans les blockhaus défoncés, vêtue de toile grise, les visages glabres aux yeux bridés disparaissant sous les casques de latanier. Je me revois une heure plus tard, mains liées derrière le dos, poussé au fond d'un abri creusé à contrepente, devant une dizaine d'hommes en uniformes sobres, sans galons, accroupis sur leurs talons, buvant à petites gorgées un thé brûlant dans des tasses minuscules. J'entends le plus âgé me dire dans un français sans

accent: « Vous êtes un mercenaire au service des banques et des
capitalistes qui ont pillé notre peuple. Vous nous avez tué cette nuit beaucoup d'hommes; vous méritez la mort. Mais le président Ho Chi Minh veut bien considérer que le peuple français lutte aux côtés du peuple vietnamien pour mettre fin à cette guerre injuste. C'est pourquoi, dans sa grande bienveillance, le président Ho Chi Minh a demandé à notre armée populaire de vous accorder la vie sauve et de vous ouvrir les yeux sur vos crimes pour que vous puissiez les reconnaître et vous racheter ». Que veux-tu, j'ai envié ces hommes qui tenaient de l'instituteur et du boy-scout, j'ai envié leurs certitudes, leur société monolithique, leur efficacité. Plus tard je compris que la défaite de Dien Bien Phu était venue à point pour perpétuer l'imposture dans laquelle nous vivions. Le pays avait vu se terminer une guerre qui lui était devenue 14

insupportable et dans le même temps nous lui avions fourni l'occasion, qu'il ne manqua pas de saisir, de porter au crédit des qualités guerrières de notre peuple l'acharnement mis par quelque deux milIe soldats de métier, de toutes races, à défendre pied à pied un morceau de valIée perdue au bout du monde, face à un adversaire cinquante fois plus nombreux, bien équipé, bien armé, s'appuyant sur tout un continent. J'en ai fini de mon débalIage qui te fera mieux comprendre l'état d'esprit dans lequel j'aborde le dernier acte de la pièce grandguignolesque qu'aura été ma carrière, et dont l'épilogue, si la logique théâtrale est respectée, ne pourra que tendre vers un paroxysme dans I'horreur et le sang. Cette première journée a, comme il se doit, comporté quelques effets de scène destinés à créer l'ambiance. Il y eut d'abord la traversée sur le paquebot Ville d'Oran. Officier le plus ancien, j'avais été désigné comme commandant d'armes à bord et j'eus l'honneur d'être invité à la table du Commandant. Je ne terminai pas le dîner. Le lieutenant de service vint m'informer de désordres dans l'entrepont. Je m'y rendis. Une centaine d'appelés rejoignant leurs unités se trouvaient là, passablement éméchés, chantant et braillant des obscénités. Des meneurs avaient entrepris de les haranguer et d'orienter leur orgie vocale vers des slogans antimilitaristes; «Nous n'alIons quand même pas nous faire trouer la peau pour ces salauds de colons et de

Pieds Noirs! » hurlait une petite gouape.

«

Bon, me dis-je, après

les Polonais de Danzig, les ponts de Lyon, la banque d'Indochine,

la litanie s'est enrichie d'un nouveau symbole! » Je demandai au
lieutenant s'il était suffisamment sûr de sa section, des dragons d'assez belle alIure, pour se saisir des meneurs et les descendre à fond de cale. «Oui, me répondit-il, mais il risque d'y avoir un peu de bagarre ». Le ciel ce jour-là était avec nous. Nous entrions dans une zone de turbulence. Le bateau se mit à rouler et à tanguer, et le mal de mer eut raison des trublions et de mon dessert. Le lieutenant-colonel Belladur, qui doit me passer le commandement du l2e R.I., m'attendait sur le quai avec une 203 et une jeep pour mes bagages. Nous prîmes sans tarder la direction d'El Biar par le boulevard Joffre. Dans la montée nous dûmes nous arrêter derrière une file de voitures, « barrage routier », m'indiqua BelIadur. Des gendarmes mobiles s'approchèrent et firent signe à une demi-douzaine de voitures, dont les deux nôtres, de déboîter et de franchir le barrage. J'eus l'impression étrange que la file à l'arrêt ne comportait que des automobilistes européens - je n'aime pas ce
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terme mais je le préfère encore à celui de Pieds Noirs - alors que les musulmans étaient autorisés, sans autres formalités, à poursuivre leur route. A hauteur d'une chicane j'aperçus une Frégate soumise à une fouille en règle par trois gendarmes plongés, fesses en l'air, dans le coffre et l'habitacle, pendant que la conductrice, une grande femme blonde bien habillée, une compatriote, attendait sur le trottoir que tout fût terminé, un bébé en pleurs sur les bras, un enfant accroché à ses jupes. Je m'en étonnai. - Normal, colonel Berthier, me dit Belladur, la situation n'est plus celle que vous aviez connue à votre précédent séjour. Les terroristes musulmans du F.L.N. entravaient alors la mise en œuvre de la politique algérienne de la France; c'étaient donc les musulmans qui étaient contrôlés et fouillés. Aujourd'hui la politique algérienne du général de Gaulle se heurte à I'hostilité active de la population française, c'est donc au tour des Français d'Algérie d'être contrôlés et fouillés. Ajoutez à ceci que depuis la fusillade du 24 janvier 1960 les gendarmes mobiles ont un compte à régler avec les Pieds Noirs, et vous comprendrez le sens de la scène à laquelle vous venez d'assister. J'avais d'autres questions à poser, mais nous arrivions à une nouvelle chicane tenue celle-là par des militaires en tenue de combat, coiffés de bérets noirs, qui se mirent au garde à vous en apercevant la 203. - Nous sommes ici chez nous, me signala Belladur. - Que font là vos hommes ?, demandai-je. - Ils contrôlent et fouillent passants et voitures. En effet, entre deux chicanes, les militaires s'atlairaient autour d'une dizaine de voitures. Plus loin, dans un abribus, ils procédaient à des fouilles aux corps. - Vos hommes paraissent ne s'en prendre qu'aux musulmans, fis-je remarquer. Belladur me regarda avec commisération: - Leur mission est d'arrêter et contrôler tout le monde, mais ils ne vont tout de même pas perdre leur temps avec les Européens, sachant que ceux-ci ont été ou vont être passés au peigne fin au

barrage des gendarmes! »
J'opinai d'un ton convaincu: «Oui, je comprends », formule aussi présomptueuse qu'hypocrite car la raison d'être de ces deux barrages, là où un seul eut suffi, m'échappait vraiment, comme m'échappèrent beaucoup d'autres choses lors de l'entretien que nous eûmes, Belladur et moi, dans l'après-midi. Belladur dut deviner ma perplexité. C'est avec un sourire

amusé qu'il me dit: « Mon cher colonel, je vous ai montré toutes
les instructions écrites qui définissent l'action du régiment sur le 16

terrain, je ne peux pas faire plus, je reconnais volontiers qu'il s'en dégage un certain flou, il vous appartiendra donc de faire preuve de beaucoup de doigté et de pragmatisme dans l'exécution, je crois savoir que vous n'en manquez pas; peut-être en apprendrez-vous

plus du colonel Favier, adjoint du Général, lorsqu'il vous recevra? »
Tu vois, ça promet! - Tu remarqueras ma prédilection pour la forme directe quand je rapporte un échange de propos. Je m'oblige ainsi à un effort de mémoire et évite une accumulation de que et de subjonctifs que j'estime préjudiciable à l'objectivité du témoignage. Sur ce point de grammaire je te quitte en te serrant la main.

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II. LES RENCONTRES DE FANFANI

Assis à une petite table, au fond du Tantonville, Fanfani savourait les minutes qui s'égrenaient. De temps à autre, sans hâte, il trempait ses lèvres dans le verre rempli d'un liquide opalin, à odeur d'anis, que le garçon lui avait apporté avec un sourire discret et complice. Il n'avait pas soif. Alger connaissait une arrière-saison tiède et agréable, avec juste ce qu'il fallait de petite fraîcheur venue de la mer pour que l'on se sentît bien à l'aise. II satisfaisait plutôt à un rite, auquel participait le léger tintement sur le verre des deux morceaux de glace qui accompagnaient toujours sa boisson. L'horloge électrique audessus du bar indiquait cinq heures. C'était I'heure du pastis qui commençait et se prolongerait jusqu'au dîner. Son regard se portait complaisamment à gauche sur la grande glace murale qui lui renvoyait son image, celle d'un homme vêtu de sombre, sobrement aurait-on pu dire, sans la chemise verte et la cravate jaune serin qu'il croyait du meilleur goût. De même, dans cette ville méditerranéenne où les les calvities de la quarantaine étaient chose courante, n'était-il pas peu fier de sa chevelure noire abondante, légèrement ondulée, à peine piquetée ça et là d'un peu de gris qui ne manquait pas d'attirer le regard des femmes. Cette chevelure faisait oublier le reste du visage, les traits quelconques, un peu veules, le menton et les joues jamais tout à fait nets, qu'il eût fallu raser deux fois par jour. S'arrachant non sans regret à la contemplation de son visage, Fanfani laissa errer son regard sur l'agitation de la salle et, plus

loin, de la terrasse. Quelques tables étaient occupées par des hommes de son âge, correctement vêtus, probablement des employés des administrations et des bureaux du quartier, qui, devant leurs pastis, tenaient des conversations animées, souvent ponctuées de grands gestes et d'éclats de voix: on y commentait les derniers événements. Mais la clientèle était surtout constituée par les étudiants que la désorganisation des facultés jetait dans la rue. Ils entraient, s'agglutinaient en petits groupes, tenaient à voix basse des propos qui devaient concerner des choses sérieuses car personne ne riait, avalaient debout, rapidement, un coke ou un jus de fruit et sortaient. C'est à peine s'ils échangeaient quelques mots avec une demi-douzaine de filles, des camarades de faculté, juchées sur les tabourets du bar. Fanfani regarda les filles: elles étaient habillées de petites robes agréables, d'ensembles aux couleurs fraîches, qui découvraient généreusement les jambes gainées de nylon dont la variété des formes trahissait la diversité et le mélange des races. Ces attaches fines, ces jambes allongées, révélaient une origine nordique. Un coup d'œil au visage: il s'agissait en effet d'une blonde, aux joues roses, aux oreilles délicates. Fanfani imaginait des aïeux venus le siècle dernier de Vendée ou de Normandie, comme ceux qui trois cents ans plus tôt avaient émigré au Québec, toujours pour les mêmes raisons: des fermes trop petites, des familles trop nombreuses ou peut-être des aïeux alsaciens, qui en 1871 n'avaient pas voulu devenir Allemands, et que l'on avait envoyés en Algérie, où il avait été plus facile qu'en Métropole de leur procurer des terres, ou peut-être de ces révolutionnaires de tous poils, ouvriers des barricades de 1850, communards de 1871, qui avaient été déportés outre-mer? Ces mollets bien galbés, soigneusement épilés, annonçaient une origine méditerranéenne et une promotion sociale évidente: c'étaient deux filles brunes, aux formes agréables, au teint mat, d'origine espagnole, maltaise ou sarde, dont les aïeux étaient venus s'installer un jour sur cette terre peu peuplée, mal exploitée, pour ne pas continuer à mourir de faim sur quelques arpents d'un sol ingrat. Ces attaches un peu fortes étaient sûrement celles d'une juive: la fille riait sans contrainte avec les autres, mais Fanfani ne put s'empêcher de penser, qu'une fois ses études terminées, elle épouserait un bon juif que lui auraient choisi ses parents, qu'elle serait accaparée par les familles, rapidement déformée par les maternités et les pâtisseries trop sucrées. La vue de cette jeune et jolie juive amena un sourire optimiste sur le visage de Fanfani. Il pensa à Salomé, l'institutrice de Bab-el-Oued, avec laquelle il devait passer la nuit avant de rejoindre ses camarades à EI-Biar. Salomé partageait un petit appartement vieillot, à un deuxième 20

étage de la rue de Phalsbourg, avec sa mère impotente qui ne se rendait plus compte de rien et sa sœur aînée qui préférait fermer les yeux. Fanfani pensa à la nuit de plaisir qui l'attendait: il y avait chez Salomé un mélange qui l'émouvait toujours, de gentillesse affectueuse, sans afféterie, et de hardiesse toute orientale dans les gestes de l'amour. Il sentit monter en lui un désir soudain qui lui remit en mémoire des émois et des habitudes de son adolescence ; il en sourit, amusé. L'entrée d'un légionnaire à la vareuse ornée de la médaille militaire et de l'insigne des parachutistes le ramena aux choses du présent. Depuis le putsch avorté d'avril les uniformes étaient devenus rares au Tantonville. Seuls y étaient accueillis sans réticence les képis blancs de la Légion, les bérets rouges ou verts des parachutistes, qui ne pouvaient appartenir qu'à des militaires de passage, car les régiments d'élite avaient été dissous ou éloignés de la ville. Qu'un quelconque appelé du contingent se risquât en ces lieux, les conversations sitôt s'interrompaient, les visages se renfrognaient, chacun fixait ses pieds ou le plafond, attendant que l'intrus fût sorti. De même les étudiants musulmans avaient disparu. Après le 13 mai 1958 ils avaient pris l'habitude d'accompagner leurs camarades, chrétiens et juifs, dans les brasseries et les bars nombreux autour des facultés. Certes il avait fallu surmonter quelques difficultés liées aux différences de mœurs: le choix des boissons, les relations entre filles et garçons, mais à la longue les choses se seraient arrangées. Simplement, ici comme ailleurs, la cohabitation n'avait pas résisté aux phrases savamment distillées du général de Gaulle qui avaient progressivement conduit les deux communautés de l'euphorie de mai 1958 à l'antagonisme cruel d'aujourd'hui. Chacun s'enfermait maintenant dans ses quartiers, attendant l'issue de la crise qui ne pouvait être que violente et meurtrière, car aucun rapprochement n'était plus possible entre l'intolérance et la certitude des Musulmans d'avoir gagné la guerre, le désespoir des Français d'Algérie, convaincus d'avoir été lâchés par une Métropole femelle et versatile, dupés et trahis par un Président de la République ingrat qui avait oublié que c'était à eux, à leur dynamisme, à leur patriotisme, qu'il devait d'avoir été tiré de sa retraite de Colombey-les-Deux-Églises et rappelé à l'Élysée. Le Tantonville était un des bastions de l'Algérie française. L'O.A.S., l'organisation de combat qui avait cristallisé la résistance à l'abandon, était ici chez elle. Fanfani savait bien que ces apartés entre les étudiants et des hommes à l'allure discrète, dans la salle 21

ou sur la terrasse, étaient le prélude aux opérations de propagande de la nuit. Les filles porteraient des messages dans toute la ville. Les équipes de propagande, sans cesse renouvelées pour que tous se sentissent concernés, se rendraient aux adresses qu'on leur indiquerait pour y prendre des échelles, des pinceaux, des pots de peinture et, au petit matin, les Algérois découvriraient sur leurs façades les thèmes du jour : De Gaulle = Trahison» « O.A.S. vaincra» « L'O.A.S. frappe où elle veut, quand elle veut, qui elle veut»
«

Des commandos de sous-secteur, armés de mitraillettes et de grenades, assuraient la protection des équipes de propagande. En fait il n'y avait à craindre que les pelotons de gendarmes mobiles sortant de leurs casernes pour un coup de main rapide sur telle ou telle rue chaude. Mais ils n'étaient pas plus tôt sortis de leurs cantonnements que l'alerte était donnée dans toute la ville, par téléphone, coups de klaxon, cris sur les balcons. Les mouvements des gendarmes étaient retardés par des voitures mises en panne au milieu de ]a chaussée. Les équipes de propagande et les commandos de protection avaient le temps de disparaître. Les patrouilles de l'armée se déplaçaient sans entrave, mais militaires et hommes de l'O.A.S. préféraient s'ignorer, s'il le fallait changer d'itinéraires pour s'éviter, sentant instinctivement que personne n'aurait eu lieu d'être fier d'un affrontement meurtrier entre Français autour d'un pot de peinture. Assis, à sa petite table, les yeux un peu flous, Fanfani se sentait à l'aise au milieu de ce va-et-vient et de ce brouhaha: il appartenait aux commandos Delta, le fer de lance de ]'O.A.S., exécuteurs des hautes œuvres, auxquels étaient confiées les missions les plus difficiles et les plus dangereuses. Il savait que ces commandos ne relevaient d'aucun sous-secteur. Leur chef était Degueldre, Delta pour les initiés, qui recevait ses ordres directement du Grand Patron de ]'O.A.S., de «So]eil », le général Salan. Pour égarer les recherches des policiers et des gendarmes qui avec obstination cherchaient à les localiser, ces commandos changeaient fréquemment de cachettes, de planques, disaient-ils, immergés dans la population qui les choyait, assurait leur sécurité, pourvoyait à leurs besoins. Son commando, le Delta 7, se trouvait actuellement dans un grand immeuble du boulevard Galliéni à ElBiar. Ille rejoindrait demain matin après avoir passé la nuit à Babel-Oued où l'attendait Salomé. Il regarda la pendule. Il ne savait pas encore s'il prendrait le bus ou irait en flânant. Il se sentait en sécurité. Il possédait une carte d'identité qui n'avait de faux que 22

son nom et sa profession, et qui avait été établie, le plus régulièrement du monde, par les services de la Préfecture: l'O.A.S. avait des complices partout. Il songea à son commando, à son chef, Murat, un capitaine déserteur de la Légion Étrangère, à l'adjoint, José Suner de Bab-el-Oued, à ses sept camarades, qui probablement ne sortiraient pas cette nuit car ils avaient besoin de repos après huit jours d'opérations ininterrompues. La discipline chez les deltas était sévère et la vie quasi monastique. Il n'avait dû qu'à l'indulgence que José Suner lui témoignait d'obtenir la permission de l'après-midi et de la nuit: il s'était rendu chez Albert, un coiffeur de la rue d'Isly, qu'il connaissait depuis douze ans, et qui savait donner à ses cheveux l'ondulation à laquelle il tenait tant. Chez ses camarades de Delta 7 dominaient les brosses et les nuques rasées, il n'avait jamais pu s'y résoudre. Une bouffée d'orgueil lui monta au visage: il appartenait à ces commandos dont on ne parlait qu'avec crainte et respect, qui tenaient Alger bien en mains. Il savait toutefois que c'était à José Suner qu'il devait d'être aujourd'hui un delta: rien dans sa vie n'aurait prêché en sa faveur auprès d'hommes exigeants et sans faiblesses comme l'étaient Delta et Murat.

*

* *
Au lycée de Calvi il avait redoublé la classe terminale sans avoir pu obtenir son baccalauréat. Alors, en 1948, il s'était engagé dans les parachutistes à Philippeville, mais à l'école de saut il avait eu peur et n'avait jamais pu franchir la porte de l'avion. Il avait été muté aux zouaves à Alger. Dans la grande ville sa prime d'engagement avait rapidement fondu. Dans les bars, sur les plages, il avait lié connaissance avec des Corses de la région de Calvi, à l'argent facile, accompagnés de filles voyantes. Il s'était fait démobiliser sur place, certain qu'Alger offrirait à ses appétits de femmes et d'argent plus de ressources que son île. Il avait vite renoncé à un métier stable pour vivre d'expédients. Il avait vendu des cigarettes blondes de contrebande. Il avait ensuite fourni un peu d'opium aux amateurs de paradis artificiels, souvent des officiers rapatriés d'Indochine. Il était approvisionné par ses amis corses, mais il avait bien senti qu'il n'y avait là qu'une simple et modeste manifestation de la solidarité insulaire. Il aurait voulu travailler avec eux sur une plus grande échelle. Les autres n'y tenaient pas. Ils ne l'avaient pas pris au sérieux et le lui avaient fait comprendre. Il en avait été mortifié. Il était devenu l'amant de cœur de Solange, une fille qui possédait un petit trois pièces rue d'Isly et y recevait quelques riches colons de 23

la Mitidja et des notables musulmans. Elle lui glissait parfois un peu d'argent. La police ne l'importunait pas, ne voulant pas perdre son temps avec un petit trafiquant sans envergure. Il passait en outre pour être un indicateur du commissaire Marchetti, qui était en fait un ami de ses parents et veillait à ce qu'il ne lui arrivât rien. Il y avait eu ensuite les événements: le terrorisme musulman aveugle et meurtrier, l'arrivée des parachutistes du général Massu qui avaient rétabli la sécurité, l'espoir soulevé par le Coup d'État du 13 mai 1958 qui avait amené le général de Gaulle au pouvoir. Tout cela avait compliqué sa vie. Ses amis corses avaient pris leurs distances et ne le ravitaillaient plus. Le commissaire Marchetti, qui avait activement participé auprès des parachutistes à la lutte contre le terrorisme musulman, avait été muté en 1959 à Paris. A peu près à la même époque Solange avait disparu sans rien lui dire. Et puis, en janvier 1960, un journal allemand avait publié une interview du général Massu, qui exprimait des doutes sur la volonté de de Gaulle de conserver l'Algérie à la France. Le patron des parachutistes avait été rappelé à Paris et mis aux arrêts. Les Algérois s'étaient sentis trahis, abandonnés, livrés aux terroristes. Le 24 janvier ils s'étaient retrouvés nombreux au plateau des Glières. Les mâchoires étaient crispées, les cris haineux: l'euphorie et la bonne humeur du 13 mai 1958 étaient loin. Fanfani, qui venait une nouvelle fois de frapper sans succès à la porte de Solange, s'était trouvé pris dans un groupe de manifestants qui arrivaient par la rue d'Isly pour rejoindre les autres. Soudain près de lui quelqu'un avait crié: «Attention, ils

descendent! »
La nuit commençait à tomber. Fanfani avait levé les yeux et aperçu, descendant lourdement par les deux escaliers bordant le square Laferrière, la masse sombre et compacte de seize escadrons de gendarmerie. «Ils n'ont pas le droit, ils n'ont pas fait les sommations réglementaires» avait grommelé devant Fanfani un homme âgé, très droit, un officier en retraite probablement. Et puis il y avait eu quelque part comme un bruit de crécelles: « Attention, ça tire! », avait poursuivi le voisin de Fanfani, et l'enfer s'était déchaîné. Fanfani n'avait jamais vu le feu. Il ne s'imaginait pas que ce pût être ainsi. Le crépitement des armes automatiques, les coups de fusil formaient un bruit de fond ininterrompu. On tirait de partout: des terrasses, des balcons, des fenêtres, des rangs clairsemés des escadrons de gendarmerie qui avaient amorcé un mouvement de repli vers le haut du square. Ce bruit de fond semblait ne pas devoir prendre fin. Il s'accompagnait des cris déchirants des blessés, des vociférations désespérées et haineuses 24

de la fouie. Aux bruits s'ajoutaient l'odeur de la poudre, l'âcre brûlure des gaz lacrymogènes. Fanfani s'était étonné que, dans cette ambiance, quelqu'un pût s'amuser à lancer sur les arbustes des poignées de graviers ramassés sur les allées du square, puis il avait compris que c'étaient les balles tirées par les gendarmes du haut des escaliers, et qu'elles tombaient dru autour de lui. « Mon baptême du feu! tout ça c'est bien beau! leurs conneries je n'en ai

rien à foutre! » s'était-il dit, et il s'apprêtait à courir, par-dessus les
corps étendus, jusqu'à un petit kiosque d'où il pourrait gagner rapidement la rue Bugeaud, quand il avait vu à ses pieds, dans un visage émacié, deux yeux sombres qui ie regardaient intensément, sans rien demander, sans implorer. L'homme était blessé, vraisemblablement à la poitrine: il crachait un peu de sang; il semblait souffrir beaucoup; il serrait les dents pour ne pas geindre. Fanfani n'avait pas cü.mpris ce qui s'était passé en lui. Etaient-ce les yeux si profonds? Etaient-ce ces traits si durs, si expressifs? II avait pris l'inconnu dans ses bras et s'était dirigé vers la rue d'Isly. Les balles martelaient les pavés, écornaient les coins des façades au-dessus de sa tête. Sans encombre il était arrivé dans une zone à l'abri des tirs des gendarmes. De nouveau la foule était dense. Des ambulances attendaient. Des hommes à brassards organisaient l'évacuation des blessés: « Priorité aux patriotes! les enculés de gendarmes, les S.S. de de Gaulle, passeront après, s'il reste de la place ». Fanfani s'était retrouvé dans une ambulance, à côté de son inconnu qui lui serrait la main comme s'il avait eu encore besoin de lui. Sur l'autre brancard se trouvait une jeune fille dont la moitié du visage avait été arrachée par une grenade. L'ambulance était partie, lentement pour se frayer un chemin au milieu de la foule, puis avait accéléré, toute sirène hurlante, jusqu'à I'hôpital Maillot. «Votre camarade s'en tirera, était venue lui dire une infirmière- ; mais pour la jeune fille il n'y a plus rien à faire» II avait attendu le réveil de son inconnu; il était revenu le voir. Quelques jours plus tard celui-ci lui avait serré la main, ce fut la seule fois, et simplement lui avait dit: «José Suner n'oubliera jamais ». Les deux nouveaux amis ne s'étaient plus quittés. Fanfani, qui n'avait pas de domicile fixe, avait accepté l'offre de Suner d'aller s'installer chez lui, à quelque cent mètres derrière I'hôpital, rue Hadj-Jamar. Habitué aux quartiers bourgeois et affairistes du centre, il avait été séduit par le caractère généreux et bon enfant de Bab-el-Oued.C'est la mère de José, seule dans le petit appartement, qui l'avait reçu, et sans lui poser de questions, lui avait préparé un lit, avait partagé ses repas. Elle lui avait raconté I'histoire de la famille. Les arrière-grands-parents, ouvriers 25

agricoles, étaient arrivés d'Estramadure, il y avait soixante-dix ans de cela, dans l'espoir d'une vie meilleure. Le grand-père avait été mobilisé dans les zouaves en 1914 et pendant quatre ans s'était battu sur la Marne et à Verdun: sa médaille militaire se trouvait en bonne place sur la commode. Sa décoration lui avait permis d'entrer dans le corps des gardiens de la paix de la ville d'Alger. Le père de José, bon ouvrier, avait été mobilisé en 1943 dans les blindés. Le 15 août 1944 il avait débarqué sur la Côte-d'Azur,

et avec son char baptisé « Bab-el-Oued », il avait remonté la vallée
du Rhône et de la Saône. Aux pieds des Vosges ils s'étaient heurtés à des régiments allemands plus coriaces que ceux rencontrés jusqu'alors. Le char avait été frappé par un Panzerfaust ; il avait pris feu et l'équipage avait brûlé vif. Une deuxième médaille militaire à titre posthume celle-là, avait rejoint la première sur la commode. La mère n'en avait pas raconté plus. Le reste était des histoires d'hommes, et Fanfani l'avait appris de José quand celui-ci, bien remis sur pieds, était rentré à la maison. Chez les Suner on était communiste. José se rappelait qu'en février 1934, il avait six ans, son père l'avait emmené à un grand rassemblement qui avait fait descendre tout Bab-el-Oued dans la rue, pour manifester contre la tentative des Croix de Feu de renverser la République. Avec les grandes personnes il avait crié:
«

Le fascisme ne passera pas! » Ouvrier typographe comme l'avait

été son père, et dans la même imprimerie, il avait milité dans les Jeunesses Communistes. José s'était marié en 1952 avec une fille de Bab-el-Oued. Qu'il faisait bon, les samedis et les dimanches, tlâner sur les plages, se baigner, manger des merguez, et terminer la soirée au Casino de la Corniche où il y avait toujours de bons orchestres. C'est là qu'en 1956 des terroristes du F.L.N. avaient jeté une bombe qui avait fauché des dizaines de danseurs. Lui s'en était tiré. Sa jeune femme avait eu les deux jambes arrachées. Pendant une semaine elle avait lutté contre la mort. Elle s'était éteinte à l'hôpital en lui étreignant la main. Il avait alors compris que c'était le droit de rester Français sur une terre française, d'y gagner sa vie comme ouvrier, qui lui était contesté. Son combat pour l'Algérie française s'était identifié à son combat de communiste pour une vie meilleure et plus juste. 11s'était engagé dans les Unités Territoriales, les D.T. disait on, il avait pris le commandement d'une section et avait aidé les parachutistes de Massu à combattre et vaincre les terroristes. Comme il parlait l'arabe, il s'était montré utile et efficace. Le 13 mai 1958 il avait participé à l'assaut du Gouvernement général, avait vu les généraux Salan et Massu apparaître au balcon et crier: «Vive l'Algérie française - Vive de Gaulle ». Il avait répété ce cri quand le général de Gaulle était venu à Alger et leur 26

avait dit: «Algérois, je vous ai compris! » Il s'était dit que tout était sauvé, que Bab-el-Oued resterait terre française. Il avait rapidement compris que tout cela n'avait été qu'une immense tromperie, que de Gaulle avait berné les généraux qui l'avaient amené au pouvoir, et trompé les Français d'Algérie qui avaient cru en lui. Il avait su que le combat serait plus rude que prévu, mais il avait gardé confiance: J'armée n'était-elle pas présente, dont les chefs avaient juré qu'ils conserveraient l'Algérie à la France? Sa blessure au plateau des Glières et un mois d'hôpital n'avaient pas entamé son optimisme: il savait que les parachutistes et les légionnaires avaient sympathisé avec les manifestants, et que seuls les gendarmes mobiles, les S.S. de de Gaulle, avaient osé tirer sur les Français d'Algérie. Il fallait continuer le combat. Fanfani avait remarqué l'ascendant qu'exerçait son nouvel ami sur son entourage. II était connu de tous, arrêté à tous les coins de rue: «T'en fais pas, José, on l'aura le traître de l'Élysée ». « Inch Allah, camarade! »Fanfani n'avait été accepté que parce qu'il était l'ami de Suner. De la façon la plus naturelle du monde Suner l'avait associé à ses activités. Il truffait Bab-el-Oued de caches, comme les hommes du F.L.N. l'avaient fait en 1956 dans la Casbah, et il y stockait des armes qu'il trouvait un peu partout. Il imprimait des tracts que des dizaines de jeunes gens allaient déposer dans les boîtes aux lettres ou sous les portes. Une des plus acharnées était Salomé, une jeune institutrice juive. Fanfani avait pris I'habitude de J'accompagner et de l'aider. IlIa ramenait souvent chez elle. Un soir il s'était retrouvé dans son lit. Fanfani avait également participé à des opérations de plasticage contre les tièdes et les bavards. En mars 1961 on s'était mis à parler d'une organisation

mystérieuse: « L'Organisation de l'Armée Secrète» l'O.A.S., dont
les lettres étaient apparues sur les murs. José Suner lui avait confié qu'il en faisait partie avec d'autres patriotes d'Alger. II y avait eu le coup de tonnerre du 21 avril 1961 : les parachutistes avaient marché sur Alger; toute la ville était tombée entre leurs mains; le général Challe rejoint par le général Salan, avait pris les pouvoirs civils et militaires; ils avaient proclamé que l'Algérie était et resterait française. Suner s'était attendu à ce qu'ils fissent appel à J'O.A.S. et aux civils pour une levée en masse des chrétiens, des juifs, des musulmans, qui auraient proclamé à la France et au monde entier que les habitants de ce pays, dans leur immense majorité, voulaient rester Français. Il s'était trompé: les généraux du putsch avaient pensé qu'une prise de position très ferme de J'armée contre tout abandon de l'Algérie aurait suffi à obliger de Gaulle à modifier sa politique, ou mieux à se démettre. Mais de Gaulle avait fait face à 27

la tempête. L'armée de 1961 n'était plus celle de 1958. En dehors de quelques corps d'élite, la plupart des régiments avaient hésité, finalement refusé de suivre les généraux en rébellion, et le 26 avril, en cinq jours, le putsch s'était effondré de lui-même ;Challe s'était constitué prisonnier, Salan était entré dans la clandestinité. «Nous continuerons notre combat avec l'O.A.S.» avait affirmé Suner. Les événements s'étaient précipités. L'échec du soulèvement militaire avait été durement ressenti par les Français d'Algérie, pourtant habitués depuis deux ans aux coups durs, aux déceptions, aux promesses non tenues. Désemparés, ils s'étaient jetés dans les bras de l'O.A.S. qui n'avait eu aucune difficulté à étendre ses tentacules dans tous les quartiers, toutes les rues, tous les immeubles, à encadrer la population, à la faire participer au combat. Les responsables civils de l'O.A.S. avaient finalement accepté de sc placer sous les ordres de Salan, le clandestin, pensant qu'il serait bon pour leurs relations futures avec l'armée, que des chefs militaires qui n'avaient jamais trahi leur serment de conserver l'Algérie à la France apparussent dans les rangs de l'Organisation. C'est ainsi qu'en juin, quand il avait été décidé, pour donner une force offensive à l'O.A.S., de créer des commandos spéciaux qui regrouperaient les hommes les plus solides et les plus combatifs, les civils, non sans réticence d'ailleurs, avaient accepté que le commandement en fût confié au lieutenant Degueldre de la Légion Étrangère, qui avait été un des premiers à déserter et à entrer dans la clandestinité. Les commandos Delta étaient nés. Degueldre avait proposé à Murat, un autre officier déserteur, de prendre le commandement du commando Delta 7 et il lui avait donné comme adjoint José Sun cr de Bab-el-Oued qui connaissait tous les dédales d'Alger. José Suner avait demandé qu'on retint le nom de Fanfani et qu'on l'affectât à son commando. Degueldre avait fait la grimace: -Je n'ai que l'embarras du choix, tu le sais bien, José, alors qu'est ce que tu veux que je fasse d'un petit trafiquant pas très propre, un peu maquereau par-dessus le marché? Qu'est-ce que tu lui trouves donc de bien? - C'est mon ami, avait simplement répondu Suner. Degueldre n'avait pas insisté, il connaissait la loyauté de son interlocuteur et la valeur chez lui d'une amitié. Il avait haussé les

épaules: « Bien, on te le prend ton gusse ; tu te démerderas avec ».
* * *

28

Le brouhaha du Tantonville grandissait. Une nouvelle fois Fanfani trempa ses lèvres dans le liquide anisé, les essuya du revers de la main et pensa qu'au milieu de tous les événements et des périls qui l'entouraient, il était bon d'avoir des chefs comme Delta et Murat, un ami comme José Suner, des camarades comme ceux du commando, une petite comme Salomé. Il se dit que la vie méritait quand même bien d'être vécue. Cet instant d'émotion heureuse ne dura pas. Il éprouva soudain une impression désagréable. Un homme corpulent, habillé de façon voyante, venait d'apparaître sur la terrasse et pénétrait dans la salle. L'individu promena son regard sur les clients, s'attarda un instant sur le groupe des filles, dévisagea Fanfani et se dirigea vers lui. Fanfani vit sans plaisir le corps massif de l'inconnu se planter devant sa table, mais déjà ce n'était plus un inconnu. Fanfani avait levé les yeux, découvert le visage empâté d'un homme habitué à la bonne chère et, cherchant dans ses souvenirs, avait fini par y mettre un nom: Andreï Palaccio, de la bande des Corses. - Helio, Fanfani, tu me reconnais? Comment va ?

-

Bene, bene, Palaccio,

on ne te voyait plus?

- J'ai été quelque temps au pays, mais je ne peux pas me passer d'Alger, alors je suis revenu; tu permets que je m'assois? Sans attfyndre la réponse il prit un siège et s'installa en face de Fanfani. - Assieds-toi si tu veux Palaccio; de toute façon j'allais partir; j'ai un rancart. - Tu as bien cinq minutes pour un vieil ami, Fanfani, qu'estce que tu deviens? - Pas grand-chose, tu sais que j'ai toujours bricolé, je continue; les temps sont durs. - J'ai du sérieux à te proposer, Fanfani, tu peux gagner beaucoup d'argent et rentrer au pays riche comme Crésus, avant que les choses ne tournent mal. - Et comment? Palaccio. Palaccio sortit de sa poche une petite boîte plate qui ressemblait à une boîte de cachou, l'ouvrit, et plaça sous le nez de Fanfani une pâte brune à l'odeur âcre. - C'est du bon, chuchota-t-il, il vient tout droit du Triangle d'Or; je peux t'assurer un approvisionnement régulier. Sa voix se fit encore plus basse: « Je suis prêt aussi à en fournir à l'O.A.S. qui s'occuperait de la vente au détail; ils ont les moyens de le faire et ils ont besoin d'argent, et puis à l'O.A.S. il y a des officiers, même leur grand patron, qui ont pris I'habitude en Indochine de tirer sur le bambou; ça les arrangerait car ils doivent être en manque en ce moment; peux-tu me présenter à quelqu'un 29

pour discuter de l'affaire?

Tu auras ta commission;

je reviens du

pays et je ne connais plus personne par ici. »
C'était trop beau, trop facile. Fanfani sentit confusément que quelque chose sonnait faux dans cette proposition. Prudent, il répondit: - Tu sais, Palaccio, je connais des gens de l'O.A.S. comme tout le monde ici: des petits responsables d'immeubles ou d'îlots, des bourgeois que je ne vois pas se mettre à vendre ta marchandise; ce n'est pas le genre; je peux toujours essayer d'en contacter un ou deux et leur demander qu'ils en parlent à plus haut placé; si j'ai quelque chose, où pourrai-je te toucher? Palaccio griffonna quelques chiffres sur un coin de journal qu'il déchira: «Tu peux m'appeler à ce numéro, plutôt le matin avant dix heures; ne tarde pas! Tu pourras rentrer au pays avec de l'argent plein les poches; tchao ! » Il se leva, massif, et s'éloigna vers la terrasse et la rue.
«

C'était il y a quelques années qu'il aurait dû me proposer de

placer sa camelote », se dit Fanfani qui, dégoûté, malgré tout inquiet et troublé, sortit à son tour et se dirigea vers Bab-el-Oued. Il marcha rapidement jusqu'au square Bresson car il lui fallait calmer son agitation, puis il s'engagea dans la rue Bab-Azoun où, progressivement, son pas se ralentit pour finir en celui d'un flâneur. Il avait toujours aimé cette rue bordée de lourdes arcades et de boutiques regorgeant de victuailles aux odeurs épicées, de tapis, de couvertures aux dessins géométriques, mystérieux et multicolores, d'aiguières et de plateaux en cuivre martelé, de poufs en cuir de chèvre, un véritable bric-à-brac oriental au milieu des quartiers européens. C'est là que jeune démobilisé, à l'abri des arcades, il avait commencé ses petits trafics, proposant aux touristes étrangers et aux militaires en transit des cigarettes blondes, du haschich, ou des tournées spéciales dans la Casbah toute proche. Plusieurs vitrines étaient éventrées, ouvrant sur des échoppes sombres et vides, aux murs noircis. Il reconnut sans difficulté les magasins que Suner et lui avaient plastiqués, le plus souvent parce que leurs propriétaires, arabes, mozabites, parfois israélites, plus rarement européens, avaient mis de la mauvaise volonté à verser leurs contributions aux collecteurs de fonds de l'O.A.S. Les mauvais payeurs n'avaient plus droit de cité: ils avaient dû s'exécuter ou fermer boutique. Certes, il y avait encore quelques plasticages, mais à charge réduite, simplement pour affirmer l'omniprésence de l'O.A.S. En tout cas lui ne s'en occupait plus: les deltas abandonnaient ces tâches secondaires aux commandos de quartiers ou de sous-

secteurs et se réservaient les attentats avec morts d'hommes,
opérations ponctuelles », disaient-ils dans leur jargon. 30

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