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Le thème du retour dans le Cahier d'un retour au pays natal (Aimé Césaire)

De
190 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 1 021
EAN13 : 9782296320024
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LE THÈME DU RETOUR

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4313-3

Gloria SARA VAYA

,

LE THEME DU RETOUR

dans le Cahier d'un retour au pays natal (Aimé Césaire)

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - C.~"tADA H2Y 1K9

AVANT-PROPOS

Descendre dans les mots, au pays natal des mots et prendre ainsi possession de la langue en se laissant posséder par elle, c'est l'essentiel du retour-détour d'Aimé Césaire. Pour montrer ce travail de délinéarisation des signifiants textuels, Gloria Saravaya s'appuie sur les recherches de Marcel Jousse. Etudiant la tradition orale des paysans galiléens, Jousse a montré que le dire (ce qu'il appelle le portage oral) est une suite du gestuel (le portage global) et que le balancement qu'on observe chez les diseurs de targoums manifeste la poussée obstinée du parallélisme formulaire en poésie. En quoi cet esprit religieux rencontre le savant formaliste Jakobson, parvenu à la même conclusion à partir d'une l!ypothèse radicalement opposée. Tous les chemins mènent à Rome... Quoi qu'il en soit, c'est le mérite et l'originalité du travail de Gloria Saravaya que d'avoir, sur la base d'une lecture attentive d'un chercheur injustement oublié, proposé concrètement une mise en récitatif du Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé CESAIRE. Se poursuit alors une lecture ouverte, attentive à ce qui se libère derrière le bourdonnement des scolopendres et le hennissement des pur-sang. Daniel DELAS

7

Introduction générale VERS UN LANGAGE NOUVEAU

La révolution poétique telle qu'elle est envisagée par Césaire a pour assise une prise de conscience, résultat de

l'anéantissement auquel est assujetti le



Nègre ». La

connaissance à laquelle accède celui-ci est le résultat d'une négation, d'un écartèlement vis-à-vis d'un objet esthétique qui a pour nom la poésie. Elle passe par le libre exercice de la parole. Césaire doit à Mallarmé d'avoir compris que la langue est arbitraire. Et si les poètes d'expression française s'avouent prisonniers, lui, déclare ne pas l'être, car le poète se définit précisément comme « celui qui fait son langage »(1). La perception de l'aspect concret des mots avec laquelle il a été familiarisé par les lectures de Péguy lui inspire, en revanche, l'idée de refaire une langue. Mais pour lui, la connaissance poétique ne se dissocie pas de la connaissance scientifique. Elle ne fait que la dépasser, "La connaissancepoétique naît dans le grand silence de la connaissance scientifique. Par la réflexion, l'observation, l'expérience, l'homme dépaysé devant les faits finit par les dominer (2) ". La prise de parole par le «Nègre» se solde par une expérience historique qui trouve un langage nouveau. L'écriture a pour fondement la rupture avec un genre consacré: la poésie. L'insistance de Césaire devrait permettre de découvrir, à son époque, des œuvres qui ont pu 'légitimer sa différence de position et de replacer celle-ci dans le cours de l'évolution littéraire. 9

C'est à ce titre qu'il semble légitime de passer en revue les critiques formulées par Jean Paulhan en matière de littérature pour expliquer l'opposition parole/poésie puis de présenter la démarche anthropologique suivie par M. Jousse pour analyser le processus de production de la parole, démarche que nous adopterons dans notre travail de décodage du Cahier d'un retour au pays natal.

I.

Expérience de Jean Paulhan

La préoccupation de Jean Paulhan porte sur le langage. Sa réflexion découle d'une expérience vécue à Madagascar et de l'étude du proverbe et de la poésie malgaches dans leur utilisation pratique, soit à travers la langue parlée. Le paradoxe et le fait langagier analysés dans le processus de production d'un genre poétique, celui de «la dispute », contribuent à faire de la polémique de Jean Paulhan une réflexion d'avant-garde indispensable pour comprendre la démarche de Césaire en quête de la parole. 1. Intérêt pour les primitifs "L'approche de Paulhan, inhabituelle, crée un type d'échange nouveau entre langues. Selon lui, en effet, un explorateur confronté à une langue étrangère, primitive, hostile, est invité au comparatisme afin de devenir conscient du langage qui est le sien. Ce rapport s'établit en général de manière unilatérale. Il s'agit, à vrai dire, d'une entreprise de guerre où le principe de tolérance est quasi ignoré et il faudrait à son avis tenir compte du fait que la réalité peut être découpée par le primitif de manière différente. Jean Paulhan questionne le contexte littéraire de son époque et ouvre un débat sur les lois fondamentales de l'expression qui sont des lois sémantiques dont la méconnaissance est à l'origine du mal du langage.

Nées d'un contact avec les Malgaches, les réflexions de
Jean Paulhan présentent l'intérêt de remettre en question la littérature. Sa thèse sur les Hain-Tenys et leur Expérience du proverbe (3) mettent en lumière des modes de perception 10

différents, susceptibles de modifier les dispositions subjectives d'un critique littéraire qui doit préalablement s'astreindre à comparer la pratique d'une langue dans un système écrit et dans un système oral. Selon lui, en effet, se trouver en face d'une langue étrangère, primitive, hostile, c'est être invité à la comparer avec la sienne. Il devient conscient de ce qu'est celle-ci et, ce faisant, il évalue l'importance d'une pratique langagière où les mots doivent être tenus pour des choses. Pour dire ces «choses singulières» il faudrait les considérer et les saisir dans leur expression. Cette pratique langagière constitue le fondement d'un enseignement qui doit aider à la compréhension des HainTenys et des proverbes. Les Hain-Tenys se présentent de prime abord comme une «poésie obscure». Mais leur message devient simple quand ils sont considérés comme appartenant au genre du «duel poétique» où ils servent d'arguments. Beaucoup plus que leur contenu, c'est l'emploi des proverbes dans l'usage de la parole qui est porteur de sens. La réflexion de Jean Paulhan a le mérite d'exposer l'interaction entre le texte et le lecteur sur un plan théorique et pragmatique. L'écrivain met en place de nouvelles normes d'interprétation où les conditions de production et de réception sont liées à une tradition propre à la parole. Cela lui permet, par les voies de la comparaison et par les liens de cause à effet, non seulement d'évaluer le rapport parolepoésie dans le système littéraire, mais de critiquer ce qui semble être déficitaire dans celui-ci. 2. Le« mal» de la littérature Si la langue nomme les choses, les langues primitives les montrent. Jean Paulhan émet alors une hypothèse de travail visant à remédier à la « situation misérable» dans laquelle se trouve la poésie et à lui permettre de cerner le problème du langage. Il impute, en effet, le mal dont souffre la littérature à une maladie chronique de l'expression et, en tant que critique, se consacre à la définition de lois poétiques.

Il

Dénonçant les critiques de son époque, Paulhan accorde de l'importance aux œuvres qui veulent retrouver l'adhésion aux choses du monde qu'a perdu le langage (Rimbaud, Apollinaire, Joyce) et qui recherchent l'innocence primitive en «dissociant la matière des phrases et des mots (4) ». Contre toutes normes imposées par l'histoire ou par la rhétorique, il préconise trois directions pour se libérer de la littérature en tant que lieu commun: «détection des arguments, logique brute, grammaire des idées »(5). Refusant d'accorder à la littérature une signification cachée, il déclare, "l'écrivain a le droit d'employer des mots qu'il fabrique luimême (00')'L'écrivain exprime, il ne communique pas (6) ".

Le recours à l'étymologie est une démarche préliminaire qui permet le libre usage des mots afin de préciser les rapports entre poésie et parole. L'étymologie, l'onomatopée, les hiéroglyphes servent à illustrer l'authenticité des mots primitifs et Jean Paulhan recommande, pour la fabrication du poème, le recours à la parole. Les mots primitifs sont plus proches des débuts du langage, car une langue originelle, plus juste que les langues modernes, " n'a pu manquer d'être motivée puisqu'il a .fallu découvrir le lien de l'objet au mot qui le désigne (7) ". Il plaide pour l'authenticité d'un langage qui accorde au son la primauté sur le mot écrit, " faire l'étymologie consiste à dégagerdes couches internes qui l'ont recouvert, le premier son, le son authentique qui le constituait (8) ". La critique, telle qu'elle s'exerce sous sa plume, démontre en premier lieu le changement radical opéré par l'ouverture de l'Europe à l'ethnologie et à la connaissance des langues primitives également. Elle dénonce «la misère, l'excès, la solitude d'une littérature exaspérée », " L'usage des mots défendus provient d'une confusion des mots avec les signes (9) ". Jean Paulhan met ainsi ànu une convention à laquelle tout écrivain se soumet, «un égotisme littéraire» où jouer son propre rôle revient à se faire plus nature que nature. 12

Il préconise certains procédés consistant entre autres à : briser les langages figés, en particulier ceux de la doctrine classique, aller au-delà de la littérature aux pensées, le modèle étant Rimbaud, regarder les mots jusqu'à les faire bouger, rejeter lieux communs et expressions choisies. Ces procédés sont chers autant aux surréalistes qu'à Césaire. Mais la différence réside dans le fait que, pour les écrivains de la Négritude, le rêve a fait place à une réalité vécue. 3. La traduction comme remède Paulhan affirme la nécessité impérieuse de confronter découvertes et résultats d'une époque. Il suffirait, à son avis, d'être à la recherche d'une expression de pensée primitive pour qu'il soit donné de saisir, avant et après la réflexion, la nature de la déformation due à la sclérose du langage. La traduction pourrait être une voie fructueuse pour en briser les limites, "Il faut obtenir du lecteur qu'il sache entendre en cliché la traduction comme avait dû l'entendre le lecteur, l'auditeur primitif (10) "A Cette critique invite à se demander si elle a pu avoir une influence sur Césaire. La libre mouvance de celui-ci ne s'explique-t-elle pas comme le triomphe d'un lecteur pour qui l'écriture automatique réalise, de manière immanente, le passage d'un langage oral à une transposition écrite en révélant ce qui opposait sa situation référentielle (les Antilles, perçues comme nature) à une situation contextuelle (perçue comme culture et domination) ? Ce passage est pour Paulhan essentiel. Les écrits de Jean Paulhan car ils constituent une prise de dans une époque et permettent position de Césaire, soucieux
« nègre».

nous paraissent importants conscience. Ils nous situent de comprendre la prise de de témoigner du langage

13

Le Cahier d'un retour au pays natal illustre un passage: celui du «nègre» à l'existence. C'est ce passage que nous nous proposons de lire comme le récit d'une histoire vécue.

ll.

Le style oral selon Marcel Jousse

Marcel Jousse conçoit une anthropologie dynamique, persuadé que le langage peut occasionner la naissance d'une science de la gesticulation significative. Ses travaux portent sur le milieu palestinien et il expose sa méthode scientifique synthèse expérimentale de la pensée et du langage, de la mémoire et du rythme - dans son livre Le style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbes-moteurs (11).

Réagissant contre « l'algébrose » (déformation du milieu
de style écrit) il démontre dans toutes ses conférences que l'homme est le plus mimeur de tous les animaux. De 1932 à 1957, il donne une série de cours sur l'anthropologie du geste et du rythme à l'amphithéâtre Turgot de la Sorbonne. De 1930 à 1950, il enseigne l'anthropologie linguistique à l'Ecole d'anthropologie. A l'Ecole des Hautes Etudes (section des sciences religieuses), il dispense des cours d'anthropologie ethnique (1933-1935) et d'anthropologie pédagogique (1933-1940). Il publie en outre de nombreux articles dans la Revue d'Ethnographie. Le milieu littéraire ne l'ignore pas: F. Lefèvre lui consacre plusieurs articles dans Les Nouvelles Littéraires (12). Les travaux de Jousse nous paraissent révélateurs pour se pencher sur les préoccupations angoissantes de Césaire : parler, écrire, mais surtout traduire le parler en écrire. Ils nous permettent en effet d'appréhender l'importance du geste qui mime l'interaction entre l'acte de parler et l'acte d'écrire et se prêtent donc à l'illustration du dialogue qui se déroule dans le Cahier. 1. Voix et loi rythmique universelle Jousse énonce la loi rythmique universelle de l'énergie qui propulse un «complexus de gestes» régi par une loi interactionnelle ou propositionnelle. Pour lui, l'évolution anthropologique de l'écriture s'est effectuée parallèlement à 14

celle du langage phonographisme.

par imitation

du mimographisme

au

Pour Jousse, la voix est en fait un élément sémiologique postérieur à l'élaboration du langage qui est, en réalité, l'expression de tout l'être. Le langage produit des gestes caractéristiques de l'univers. Jousse les désigne sous le terme de « corporage » prolongé dans le «manuélage » (gesticulation des mains). Ils se transposent sur les muscles laryngo-buccaux par le langage (13). Mais l'anthropos est pourvu d'une faculté réceptive globale qui lui permet « d'intussusceptionner », c'est-à-dire de saisir par la conscience, jusqu'à les rendre intelligibles, les interactions du cosmos et de les exprimer globalement. Cette expression globale interactionnelle que Jousse appelle «mimisme» est constituée d'un ensemble qui comprend, le phonomimisme : actions et interactions audibles le cinémimisme : actions et interactions gestuelles. L'anthropos est également doté de la faculté d'abstraire des actions et des objets qui l'entourent les «mimèmes» caractéristiques. Comme par ailleurs, entre en jeu la loi de l'économie de l'énergie, le mécanisme global s'est transposé sur le mécanisme oral au cours de l'histoire. Le rôle de la bouche ne peut être compris qu'en fonction de l'homme total. C'est la raison pour laquelle limiter l'étude du langage à l'étude des langues ethniques sans tenir compte du mimisme informateur et « exprimeur » lui semble être une erreut. Tout le geste propositionnel de Césaire semble se conformer au schéma proposé par Jousse. C'est celui qui, dans le Cahier, joue, hors de l'espace et du temps, ces mimèmes, parler contre l'écrire ou le corpOrage (le morne contre la ville) traduire dans un langage global tout le langage qui est le sien mais surtout celui du « Nègre». Cette opposition est transcendée pour être, dans un deuxième temps, rejouée et exprimée. La proposition finale du Cahier est un geste qui met en accusation le redécalque écrit de ce qui est oral, tel qu'il se poursuit dans une Institution (seule prédominance de l'écrit). 15

Le geste global est une exigence que Césaire exprime selon le mimème caractéristique: le parlant écrivant le parlé. C'est un décalque logique du réel qui dicte une attitude, substitut de son essence. C'est ce mimème caractéristique ou «Nom gestuel» de l'être en question qu'il nous semble devoir proposer à la lecture. 2. Bilatéralisme.. Mémoire et loi du formulisme Or, phonomimèmes et cinémimèmes ont tendance à se rejouer dans les milieux de style oral de façon stéréotypée en fonction de la structure bilatérale de l'homme. Ce bilatéralisme se transpose dans les compositions orales ou littéraires selon un parallélisme. Ces mimèmes mémorisés ont été à leur tour codifiés dans des formules. D'où la loi du formulisme utilisée comme outil mnémotechnique. A partir des études consacrées au milieu palestinien, Jousse expose la pédagogie vivante propre à ce milieu qui met à la disposition de la mémoire un jeu indéfini de comparaisons, d'oppositions et de suppositions, " Dans un milieu de style oral, l'improvisateur-récitateur e crée n pas les formules,mais il crée avec des formulesque pourtant j 1 n'a jamais inventées (14) ". La technique palestinienne se trouve ainsi en

contradiction avec la technique grecque. Autant l'observation
est importante pour le savant grec, autant les gestes commandent le milieu palestinien. C'est un mécanisme d'atomes textuels où les données formulaires sont d'ordre anthropologique. Jousse ouvre à l'expérimentation le résultat de ses travaux dont l'importance est d'être une remise en question totale de la traduction. La rhétorique gréco-latine a quasiment voué à la disparition les formules targoûmiques du Christ qui s'énonçaient en araméen et a rasé les triades gauloises proches des formules araméennes. Jousse se propose de réhabiliter ce type.

16

3. Lecture et style oral Le Targoûm est un décalque araméen littéral des formules hébraïques de la Torah mises par écrit. Ce décalque littéral a eu tendance à s'amplifier en glose et en commentaires. Il s'est élaboré deux genres de Targoûms : le Targoûm décalquant, le Targoûm midrashisant (mémorisant). Ce qui permet de comprendre la différence entre style écrit et style oral. C'est ainsi que dans le prolongement d'une tradition orale, dans certains milieux ethniques, on apprend à lire et non à écrire, car la lecture a des fins différentes, " Dans les milieux ethniquesde style oral on apprend à lire pour être à même,seul ou après le premier secours d'un RécitateurLecteur, d'apprendre par coeur, en psalmodiant rythmiquement les

formulesrythmiquesd'une Récitation célèbremise parécrit dans le livre aide-mémoire.Là, existencedu style oral et existence de sa mise par écrit ne s'excluentpas (15) ". Selon Jousse, les rythmeurs ioniens récitaient avant même la venue d'Homère des passages d'Homère. On peut par analogie déduire que les thèmes de mort de l'écriture et de retour circulaient communément dans les milieux qui mettaient le poète Césaire en état de jouer le Cahier comme l'expression d'un mimodrame. La transcription du Cahier permettra d'illustrer cette mécanique «des atomes textuels» comme un jeu prototype analogique à travers lequel s'élabore une formule destinée à perfectionner les gestes de l'homme blanc désormais étroitement associés à ceux de l'homme noir. Jousse plaide pour une rythmo-typographie adéquate. Il ouvre les voies à une méthode de lecture d'un texte qui serait plutôt la mise par écrit d'un récitatif oral. L'enfant serait

heureux d'entendre « l'écho d'une voix» dans sa primordiale
pureté où danse, musique, poésie auraient la complexe unité de leur origine,
"Montrons-lui que les mots, typographiquement.. desséchés sur la page imprimée, ont une vie interne et externe. Prouvons lui, par un exemple bien choisi, que tel mot, apparemment coagulé en un seul bloc graphique, attend notre vivante analyse pour jouer dans toutes ses phases étymologiques composantes (16) ".

17

Dès 1931, il attire l'attention et social entre sty le oral et poésie,

sur l'abîme psychologique

" Curieuse métamorphose d'une institution humaine et qui doit attirer l'attention du psychologue et de l'ethnographe. Ce qui était, par nature, essentiellement didactique et oral est devenu chez nous essentiellement esthétique et écrit (17) ".

4. Traduction Deux axes de lecture qui animent fondamentalement la mimique hébraïque sont proposés par lousse comme loi de formulisme à suivre pour se dégager de l'algébrose de l'écrit: « Manducation-mémorisation» gustative et attentive. « Bilatéralisme et opposition» (comparaison négative) Il élabore une anthropologie linguistique culturelle en vue de découvrir les lois fondamentales de la mécanique humaine. Le redécalque oral se veut ainsi l'exposé d'une méthode de traduction dont les différentes phases seraient: la prise de conscience des sensations rythmiques devant le récitatif original qu'il faut faire jouer dans les muscles laryngo-buccaux ; la nécessité de mettre en relief les formules ethniques sous-jacentes à la langue de départ. .En effet, le décalque du récitatif original d'un milieu ethnique à un autre milieu ethnique ne laisse guère percevoir la rythmique et la sémantique sous-jacentes à la langue d'arrivée. D'autre part, travaillant à la reconstitution des formules targoûmiques dans leur lecture originale, lousse insiste sur le passage oral-écrit. A cet égard deux écueils sont, selon lui, à éviter, la conscience que le sémantisme de la langue d'arrivée n'est point le même que celui de la langue de départ. la conviction que le style oral formulaire exige une traduction différente,
" Au traducteur de peiner inlassablement pour faire cristalliser comme en seul bloc, dans sa propre langue, les mots disjoints dans lesquels il décalque le cristal monobloc de la formule, cette multiplicité qui est unité (18) ". 18

Cette nouvelle logique que Jousse s'efforce de construire offre l'intérêt de proposer une démarche qui nous semble particulièrement répondre aux préoccupations de Césaire. Ce dernier ne puise-t-il pas, dans l'étreinte organique de l'écriture, la jouissance esthétique qui lui procure le plaisir de concevoir, d'enfanter selon sa loi? Et le cannibalisme dont il ne se départit pas lui ouvre précisément les acquis d'une histoire sur les traces de l'ironie, de l'humour et de la démesure. Le contexte qui a présidé à l'éclosion de la littérature de la Négritude fait ainsi naître une critique de la littérature en tant qu'écriture. Paulhan comme Jousse insistent sur l'importance du sémantisme et sur la pratique .langagière qui distingue une langue parlée d'une langue écrite. Ils devaient ouvrir les voies de la recherche d'une traduction plus apte à exprimer le passage d'un langage global (gestuel/oral) à une langue écrite. Loin de s'attarder sur les nombreuses influences historiques, sociologiques, artistiques ou strictement littéraires déjà répertoriées par les critiques, notre étude portera sur le passage du dit dans l'écrit à travers la parole «Nègre» et sur les différentes implications de son émergence dans la littérature en tant qu'écriture. Selon Jousse en particulier, la production de la parole se conforme à une loi scientifique qui n'a rien de commun avec la manière dont la production est conçue à travers la poésie. Or, chez Césaire, le poème apparaît comme un travail d'expérimentation dont la valeur ne peut être décelée qu'à travers les propos de Césaire lui-même. Une lente perception émerge, se reconstruit progressivement, pour donner lieu à la production du texte. On ne peut qu'être surpris de ne trouver dans la critique césairienne - pourtant abondante - aucune référence aux différents courants de recherche de l'entre-deux guerres qui auraient pu précisément contribuer à faire du Cahier un processus de production. En fait, un véritable «combat contre les dieux» se déroule à Paris, qui fournit à Césaire les lois d'un détournement en visant à inverser l'ordre des mots. Ce détour fonde toute une argumentation dans le lien à retrouver avec la terre natale. L'expérience de l'Afrique lui 19

présente le retournement d'une quête d'ordre existentiel et celle de l'Europe déclenche une réaction qui le prédispose à devenir l'actant idéal d'une histoire. La quête semble s'être déroulée, tout comme chez Senghor, dans ce désir de parler le mot avec le rire ricaneur du Nègre primitif qui puise dans le Grand Temps mythique la force de se désaliéner de l'histoire. Nous essayerons de démontrer que le Cahier se conforme à une transcription en récitatifs formulaires à travers laquelle ce retour se concrétise en un processus de lecture-réécriture. Nous nous proposons donc de mettre en valeur le traitement particulier que subit le signe dans l'exercice de la lecture. Nous tenterons ensuite de dégager l'historicité propre à la rédaction du Cahier à travers ses différentes étapes de production au cours desquelles les oppositions paradigmatiques se résument en une opposition syntagmatique fondamentale parole/poésie. Nous étudierons en dernier lieu le signe sémiologique de lecture concrétisé par la voix et qui contribue à faire de la langue poétique de Césaire un idiome particulier. L'ensemble de notre démonstration aura pour but d'illustrer le Cahier comme modèle exemplaire de réécriture à travers une étude diachronique et une étude synchronique car,
" c'est précisément aux intersections de la diachronie et de la synchronie que se manifeste l'historicité de la littérature (19) ".

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Références
1. Bernard Mouralis, « Césaire et la poésie française », in Revue des Sciences humaines, n° 176, 1979, p. 139. 2. Ibid., p. 137 ; citation de Césaire, « Poésie et Connaissance », in Tropiques, n° 12, février 1945. 3. Jean Paulhan, Les Hain-Tenys mérinas ; 1ère édition en 1913 par la librairie Paul Geuthner, avec notes abondantes, texte malgache et traduction française; 2ème édition en 1939, publiée chez Gallimard, précédée d'une préface qui reproduit une conférence intitulée: «Sur une poésie obscure », publiée dans la revue Commerce, n° XXllI, 1930. Expérience du proverbe, Société générale d'imprimerie et d'édition, 1925, 67 pages. Sémantique du proverbe (correspondance de Jean Paulhan avec Léon Brunchwig), voir B. Domenichini Ramiaramana, du Ohakolana au Hain- Teny, in Langue, Littérature et Politique à Madagascar, éd.Karthala, 1983, pp. 617 à 622. 4. Jean Paulhan, « L'Homme muet» in Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les lettres, Gallimard, 1941, p. 19. 5. Jean Paulhan, La Preuve par l'étymologie, éd. Minuit, 1953, p. 119. 6. Jean Paulhan, Les Fleurs de Tarbes... op. cit., voir note p. 32. 7. Jean Paulhan, La Preuve par l'étymologie, op. cit. p. 21. 8. Ibid., p. 21. 9. Jean Paulhan, « Usages des mots. Mots défendus, diables, bêtes dangereuses» (écrit entre 1919 et 1921), in Jacob Cow le pirate, ou si les mots sont des signes, Paris, éd. Tchou, 1970, p. 16. 10.Ibid., op.cit. p. 68. Il. Œuvres de Marcel Jousse : Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbomoteurs, Archives de philosophie, Vol. 2, Cahier 4, Paris, 00. Beauchesne, 1924; 2ème édition, Fondation Marcel Jousse, Diffusion le Centurion, 1982, 350 pages.

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