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Le transfert

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238 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296324299
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LE TRANSFERT
Enjeux cliniques, pédagogiques et culturels

DU MÊME AUTEUR
La pensée de Martin Heidegger, Toulouse, Privat,1971. Le discours théologique à la lumière de la critique heideggérienne de la métaphysique, Lille III, 1974. La théologie face au défi herméneutique, Louvain, Nauwelaerts, 1975. La philosophie du langage, Paris, P.U.F., "Que sais-je ?", 1979 (2ème édit.1985, 4ème édit., 1995). La méthode interdisciplinaire, Paris, P.U.F., "Croisées", 1980. Guillaulne d'Occam: Dieu comme terme, in "Etre et Dieu", Paris, Le Cerf, "Cogitatio Fidei", 1986. Langage et déplacements du religieux, publié sous la direction de 1. P. Resweber, Paris, CERIT/ Le Cerf, 1987. L'institution médiévale du discours chrétien et les émergences de la doctrine chrétienne au moyen âge, in "Les chrétiens, leurs idées et leur doctrine", Paris, Desclée, 1988. Qu'est-ce qu'interpréter ?, Paris, Le Cerf, 1988. L'institution. Métaphores, stratégies et méthodes d'analyses, C.E.F.E.A. (BP65, 67061 Strasbourg cedex), Strasbourg, 1989. La relation d'enseignement, C.E.F.E.A. (BP65, 67061 Strasbourg cedex), Strasbourg, 1989. La fiction pédagogique, C.E.F.E.A. (BP65, 67061 Strasbourg cedex), Strasbourg, 1990. Le questionnement éthique, Paris, Cariscript, 1991. Apprendre à apprendre. Fonctions de l'imaginaire et des fantasmes, Lille III, 1991. La philosophie des valeurs, Paris, P.U.F., "Que sais-je ?", 1992. La recherche-action, Paris, P. U.F., "Que sais-je ?", 1995. Les pédagogies nouvelles, Paris, P.U.F., "Que sais-je ?", 1995 (4ème édition).
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A paraître L'Absolu paradoxal (Caris-cript) La Modernité et esthétique (I.M. Leveratto et l.P Resweber)

@ Édition L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4546-2

LE TRANSFERT
Enjeux cliniques, pédagogiques et culturels

PAR J.P. RESWEBER Professeur à l'Université de Metz

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
Lire, écrire, analyser. La littérature dans la pratique psychanalytique, par A. Fonyi Métamorphoses de l'angoisse. Croquis analytiques, par 1. ArditiAlazraki Idées enfoUe. Fragments pour une histoire critique et psychanalytique de la psychopathologie, par J. Chazaud Cet obscur objet du désir, C. Dumoulié Les matins de l'existence, M. Cifali Les psychanalystes et Goethe, P. Haçhet Œdipe et personnalité au Maghreb, ELéments d'ethnopsychologie clinique, A. Elfakir Herbes vivantes, Espace analytique et poésie, J. Persini Ethnologie et psychanalyse, N. Mohia-Navet Le stade vocal, A. Delbe L'orient du psychanalyste, J. Félicien Psychanalyse, sexualité et nlanage/nent, L. Roche Un mensonge en toute bonnefoi, M.N. L'Ï1nage sur le divan, F. Duparc Traitenlent psychothérapique d'une jeune schizophrène, J. Besson Sa/nuel Beckett et son sujet, une apparition évanouissante, M. Bernard Du père à la paternité, M. Tricot, M.- T. Fritz Transfert et structure en psychanalyse, Patrick Chinosi Traces du corps et nzé/noire du rêve, Kostas Nassikas Métamorphoses du corps. Dessins d'enfants et oeuvres d'art, S. Cady, C. Roseau La jalousie, colloque de Cerisy sous la direction de Frédéric Monneyrou. Ecriture de soi et Psychanalyse, sous la direction de Jean-François Chiantaretto. Mort et création: de la pulsion de 1110rtà la création, Béatrice Steiner. L'invention psychanalytique du telnps, Ghyslain Lévy. Angel Guerra, de Benito Pérez Galdos. Une étude psychanalytique, S. Lakhdari La haine de l'amour, Maurice Hurni et Giovanna Stoll. Du droit à la réparation, Yolande Papetti- Tisseron Mallarmé ou la création au bord du gouffre, Anne BourgainWattiau

à Etienne,

à Guy,

Il ne faut pas croire que l'analyse crée le transfert et que celui-ci ne se produise que dans l'analyse. L'anano lyse ne fait que découvrir et isoler le transfert. Le transfert est un phénomène humain général, il décide du succès dans tout traitement où agit l'''ascendant'' médical; bien plus, il domine toutes les relations d'une personne donnée avec son entourage humain.

s. Freud
(Se lbstda rstellung, 1925 ; trad. Gallimard, 1985 : Freud présenté par lui-même).

INTRODUCTION

Ce livre emprunte trois trajectoires. La première est culturelle. Elle découle du développement pardoxal des sciences humaines qui, d'une part, se spécialisent, de plus en plus, jusqu'à constituer des sous-langues, accessibles aux initiés, et qui, d'autre part, en se croisant au carrefour d'un langage commun, constItué par la commercialisation des savoirs, font le lit de méta-concepts, ou encore de concepts transversaux. Celui de "transfert" en est un parmi d'autres, à côté de ceux d'inconscient, de culture, d'événement, d'apprentissage, de représentation, de désir, de discours, d'imaginaire, d'efficacité symbolique, de mémoire, de communication, de patrimoine, de représentation, d'Autre, de dette, de personnalité de base... Nous vérifions ainsi, en les analysant, les effets d'une transdisciplinarité qui tient aux media, à la culture de masse, à la vulgarisation scientifique et à l'accroissement du capitallinguistique de la culture. La deuxième entrée est de nature pédagogique. L'homme communiquant trouve son identité dans ce que l'on appelera, d'une formule, quelque peu galvaudée, la bonne gestion du transfert. Travailleurs sociaux, hommes politiques, enseignants, formateurs, parents se débattent, parfois avec souffrance, dans un espace transférentiel insoupçonné et mal maîtrisé. A telle enseigne que l'on pourrait, par exemple, proposer une typologie du formateur, en arguant du rapport qu'il entretient à un transfert rejeté, provoqué, dominé, manipulé, dépassé ou ignoré. TI s'agit, par conséquent, de fournir des repères indispensables à la définition, à la reconnaissance et au contrôle des diverses formes de transfert. Autre chose est le transfert thérapeutique, autre chose le transfert "formatif' et le transfert cognitif. En dépit des différences, il existe pourtant des points communs et des stratégies qu'il convient de souligner.

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La troisième entrée est de type heuristique. On assimile spontanément le transfert à un processus clinique qui s'impose à l'encontre de toute visée cognitive ou expérimentale. TI convient de dépasser les clivages scolastiques d'un pouvoir du savoir qui, dans la quasi-totalité des sciences humaines, divisent scientifiques et humanistes, expérimentalistes et cliniciens, herméneutes et constructivistes, ethnologues et sociologues... Or, l'analyse, conduite dans ces pages, ouvre un lieu privilégié, pour relativiser ces querelles. Si le terme "transfert" reste fortement connoté par la prégnance du langage de la clinique analytique, on ne saurait le réduire à cette fonction. TI est aujourd'hui étendu à des pratiques extrêmement diversifiées. A l'horizon de ces analyses, se dessine une conception existentielle et éthique du transfert. Si, en effet, le sujet est traversé par cet Autre qui est culture, langue et discours, s'il n'existe qu'à être enseigné par autrui, on mesure alors l'importance constitutive du contre-transfert, qui ancre ce dernier dans un sentiment d'être échu et marqué au coin de l'Autre. C'est pourquoi la vie familiale, civique, culturelle ou religieuse du sujet se présente avant tout sur le mode d'un transfert qui est, en réalité, une réplique contre-transferentielle à un contre-transfert fondateur. Or, c'est ce 1,aysage .historique des transactions humaines que nous voulons décrire dans ces pages, en parlant, pour plus de concision et de clarté, de transfert, comme le fait J. Lacan. Nous emploierons le terme du contre-transfert, lorsqu'il s'agira d'insister sur une stratégie définie de réplique, de retrait ou d'esquive. C'est afm de satisfaire à ces trois objectifs que ces pages ont été écrites. Le transfert est une notion qu'il convient de situer dans les espaces mentaux du langage et de la culture (chapitre I). Mais s'il s'impose dans le champ de la psychologie, c'est qu'il correspond à une stratégie dominante, mise en place par Freud, ses disciples dissidents ou ses interprètes autorisés. L'analyse de ce modèle représente le noyau dur la recherche (chapitre II) entreprise. Elle dessine, en effet, le cadre indispensable à une interprétation du transfert, qui, après un détour, reflue vers son contexte natif: celui de la psychologie 10

de l'apprentissage (chapitre ill). C'est après avoir pris acte de ce circuit que l'examen des applications possibles sur le terrain de la pédagogie (chapitre IV) et des pratiques sociales (chapitre V) est susceptible d'être mené à terme. Les pages qui suivent visent à redonner au processus du transfert une portée plus générale, de nature épistémologique, que les interprétations psychanalytiques ont paradoxalement contribué à approfondir et à masquer. En interrogeant sucessivement les discours et les pratiques: du point de vue du sujet de la psychanalyse, du point de vue de l'objet à apprendre, du point de vue du projet à formuler, enfin du point de vue de trajets sociaux à mesurer, elles cherchent à mettre en lumière une loi déterminante de la relation humaine et, par voie de conséquence, le profil du sujet humain, qui n'existe qu'en position de partage. Sans doute, s'expose-t-on, en suivant ce parcours, au reproche classique de perdre en compréhension ce que l'on gagne en extension. En réalité, notre hypothèse résiste à une telle critique, car elle entend aborder le processus en question sous le double aspect diachronique et synchronique. TI existe, en effet, une évolution du concept qui se trouve codée dans le champ d'usages diversifiés dont nous entreprenons l'inventaire. Mais ces multiples interprétations représentent autant de modélisations d'un paradigme transversal que la psychanalyse a contribué, pour une part détenninante, à élucider.

Il

CHAPITRE I APPROCHE SEMANTIQUE ET HISTORIQUE

Le terme transfert est lourd de significations, indépendamment de ses emplois en psychanalyse, en psychologie, en éthnologie et en pédagogie. TIest probable qu'à le situer dans un cadre plus large, à la fois sémantique et historique, nous parvenions à une intelligence plus aiguë de ses opérations. Portons, d'abord, le débat sur le front de l'usage polysémique de la notion avant de le recentrer, ensuite, dans les chapitres suivants, sur le front de ses fonctions. 1 PERSPECTIVE SEMANTIQUE

Selon l'étymologie, le transfert désigne un déplacement ou encore un passage. TI s'agit, dans cette perspective, d'un changement de lieu qui implique, outre une signification topographique, une signification symbolique. Ainsi, le transfert de cendres, de biens ou de titres de propriété se produit toujours à la faveur d'un rituel social qui confère à l'objet ainsi pris en charge, ainsi qu'aux sujets engagés dans l'opération, un autre statut, sinon un autre rôle. On n'exagèrera pas en le situant au principe même du jeu social. Le processus envisagé reste complexe. TIenveloppe, en effet, un triple geste. Point de transfert, d'abord, sans transition, sans translation, sans transposition. Ici, la préposition trans (au-delà) évoque bien le mouvement de départ ou de transport vers une limite, temporairement ou défInitivement indépassable. Voici acquis de nouveaux titres de propriété, voici honorées les cendres de Jean Jaurès, déposées au Panthéon. Le déplacement a beau être toponymique ou topographique: il exprime une valeur inaliénable. Objet et sujet sont insérés dans un complexe symbolique qui les inscrit sur une trajectoire de changement et de renouveau.
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Le déplacement s'inscrit, du même coup, dans un geste de dépassement qui libère l'Autre du Même, constitutif de tout objet et, d'une façon particulière, institue la personne-sujetl. Bien plus, l'objet du transfert apparaît, à cet égard, comme le symbole même du transfert affectant l'acteur-social qui, de ce fait, libère son Autre, sa face cachée, ses réserves et ses ressources inédites. Le héros vénéré entre dans une immortalité aussi fragile que la mémoire; l'héritier, quant à lui, se trouve enrichi et reconnu, au prorata de l'héritage qu'il contracte. Tout se passe comme si le transfert s'employait à réagir à l'exigence d'une dette: celle contractée par la société vis-à-vis d'un citoyen hors pair ; celle dont une personne est débitrice vis-à-vis d'ellemême. L'Autre est bien, comme témoin de la limite, la marque d'une dette symbolique qui, une fois honorée, ne s'éteint pourtant point. C'est sur le fond de cette exigence que l'échange peut avoir lieu. Le tranfert déplace des représentations d'objets symboliques (ossements, images inconscientes, siège d'un pouvoir, acte notaria1...) et, grâce à ce déplacement qui fonctionne à la manière d'un dispositif transitionnel, il enjoint au sujet de se dépasser. TItravaille, on le voit, sur les deux fronts: sur celui de l'objet qui entre dans un processus de symbolisation et sur celui du sujet qui se trouve investi d'une autre puissance, soit par délégation, soit par interpellation. Mais le dépassement ici mis en oeuvre s'effectue, pour ainsi dire, en glissant le bas plutôt qu'en visant les sommets. TIest le principe d'une "transdescendance" ou d'une expérience en profondeur, et non celui d'une transcendance ou d'une quête de la hauteur. Telle est la troisième opération, qui, avec le déplacement et le dépassement, compose le profil du référent sémantique: celle du ressourcement à l'instituant personnel ou collectif, ou au stockage de représentations, de schémas ou de types disponibles.

L'Autre désigne le tiers constitutif de chaque sujet ou acteur social: langue, culture, oeuvre, action..., qui trouve son paradigme dans le langage. 14

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Le transfert de pouvoir, de corps ou de propriété, ne s'effectue qu'en passant par un lieu tiers qui englobe ici mémoire et imaginaire. La mémoire tient en réserve les événements du passé inscrits et oubliés qui concernent l'histoire d'un sujet, d'une famille ou d'un pays. Elle est, bien sûr, inséparable du mythe fondateur de l'imaginaire patrimonial, sédimenté dans la geste sacrale des Vercingétorix, Romulus et Rémus, Oedipe et Antigone... Mais, s'il est vrai que cet imaginaire est, pour une large part, coextensif à la mémoire, ilIa déborde, car il en est la marge non écrite, le potentiel inexploré, la matrice créatrice. La mémoire retient le passé en le contenant dans un ensemble d'inscriptions, de représentations et de significations. Ce pourquoi elle délimite le passif du passé et libère le dynamisme de ce dernier, à côté duquel elle ne cesse de passer. On dit souvent que l'on ne refait pas l'histoire. L'observation est étroite, car l'histoire n'arrête de se faire et c'est parce qu'elle continue sur sa lancée qu'elle peut à nouveau se faire. TI suffit d'une découverte archéologique ou d'un événement imprévu qui réveille les gloires ou les blessures du passé, pour que l'histoire se refasse, mais autrement, à partir de réser.ves conservées et occultées dans le souvenir. L'imaginaire, lieu du ressourcement relaie et relève la mémoire meurtrie, la mémoire défaillante, la mémoire figée. TIest l'espace de recréation des représentations, la "dette fi qui oriente toute perception du présent. Ainsi, l'anamnèse, telle que Freud la définit vise à restituer le passé, mais aussi à le reconstruire. On dira sans outrance que le passé alors inventé peut tenir lieu de l'inscription d'un passé non assumé parce que traumatisant, forclos, indicible. Toujours est-il que l'anamnèse, qui, selon l'étymologie, est une mouvement de remontée ou de transcendance convoque mémoire et imaginaire. Mais, on s'en doute, l'espace du transfert est indispensable à cette opération de ressourcement, où se reconstitue la mémoire, prise en charge par l'imaginaire disponible. Telles sont les fonctions de cette opération, que l'on peut dégager en analysant des jeux de langage, qui tournent autour de pôles qui renvoient, chacun à leur façon, à l'expé15

rience du corps perdu. Sans vouloir anticiper sur la suite du développement, on conçoit que le transfert soit la traduction d'un tranfert fondamental qui marque le sujet au coin d'une division constituante: celui du corps par le langage. C'est cette expérience fondatrice de la castration symbolique qui est, pour ainsi dire, réactivée dans les intrigues transférentielles que la langue a codées. Le transfert est une souffrance. TIimplique un renoncement aux représentations sécurisantes. TI prend ainsi acte de la rupture inaugurale qui a exilé le corps dans le langage. Si nous exprimons cette interprétation en des termes existentiels, on dira que le déplacement inclut l'expérience d'un risque et le dépassement celle d'un gain, mais que cette double expérience requiert, comme condition essentielle, celle d'une mise à distance de l'image du corps ou du paysage familier, auxquels le sujet s'est identifié jusqu'ici. Le transfert est un dépaysement, car il est un voyage au coeur d'un inconnu, trop proche de nous, pour être connu, sans l'épreuve d'un détour. "J'étais déjà là, mais j'ai refusé de m'y voir". Si l'on s'interroge avec raison sur le moteur qui provoque et régule ce travail de déplacement, de dépassement, de ressourcement et de détour, on l'attribuera à la mise en place d'une relation affective, juridique, politique ou religieuse qui s'institue entre deux personnes. Au risque de simplifier, l'on observe, que l'une est sujet, l'autre objet du transfert. Mais le dispositif a ceci de particulier qu'il change le visage, le profil, la visée ou le comportement des partenaires. Le transfert de pouvoir, de propriété ou de corps invite l'un et l'autre à se resituer dans le champ social. C'est dire qu'il les engage à être sujets d'un devenir commun. D'une façon fonnelle, le sujet du transfert devient l'objet du transfert, ou plus précisément, du contre-transfert dont l'autre l'investit. Inversement, celui qui se trouve être initialement l'objet du transfert devient sujet de ce transfert, en s'engageant dans une réplique contre-transférentielle. Le transfert surgit au lieu de recoupement de deux trajectoires, qui ouvre l'espace de l'avenir de deux sujets. TIpose l'expérience intersubjective comme la condition préalable de la découverte de soi.

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Cette efficacité en appelle à des supports différents selon le style du dispositif engagé: règles ou lois, titres de reconnaissance de dette ou de propriété, restes conservés sous forme de reliques ou de cendres... Ce sont ces réalités, ces morceaux de vérité selon l'expression de Freud (Stück Wahrheit) qui servent de véhicules à un croisement d'itinéraires. Mais ces éléments changent eux-mêmes de signification au rythme de l'évolution de la relation. Ils se trouvent chargés de nouvelles valeurs qui se présentent, en fin de compte, comme autant de fonctions exprimant des "perspectives" de désir. Le support en question est à la fois l'appui et l'appoint du transfert. Ainsi, les attributs du pouvoir varient selon la personne qui l'exerce, le déplacement des cendres d'un personnage connu réveille et renouvelle la mémoire que l'on en avait; la dation d'un patrimoine, effectué en avance d'hoirie, réactualise la valeur de ce dernier. En d'autres tennes, tous ces objets représentent les symptômes-symboles ou encore les métaphores de l'histoire de relations diverses. Si le transfert s'investit sur des objets, c'est que ceux-ci renvoient à la figure supposée ou réelle d'un partenaire qui, les désirant, les institue comme valeurs. 2 PERSPECTIVE mSTORIQUE

L'analyse sémantique a l'avantage de définir un parcours-type qu'il conviendra d'approfondir et de diversifier par la suite. Elle se trouve vérifiée par les premiers emplois du tenne qui ont été effectués dans un contexte, où pouvoir, corps, langue et religion entrent en interaction. Venons-en à la mise en relief des paradigmes régissant l'emploi de ce concept chez Th. Hobbes, E. H. Weber, R. Kleinpaul et L. Feuerbach. Hobbes nous propose une analyse politique, où le tenne de transfert est, pour la première fois, employé pour désigner le moteur de l'institution du pouvoirl. On connaît sans doute les grands traits de la théorie. L'homme est, à l'état de nature, un
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Sur l'emploi du terme, voir Le Léviathan, trad. F. Tricaud, édit

Sirey, Paris, 1983, p.130 : "Qui juri suo renuntiat, vel Jus suum Transfert ad alium"... 17

"loup pour son proche". Aussi, s'en remet-il, pour conjurer cette violence meurtrière, à un chef unique, à un "dieu mortel", qui a tout pouvoir sur lui. En compensation de cette aliénation ou de cette servitude consentie, il obtient une sécurité et une paix garanties dans le temps. On le pressent, l'analyse de Hobbes, à la différence de celle de Rousseau, ne repose pas sur le présupposé du passage de la nature à la culture. Le statut de citoyenneté est naturel, puisqu'il imite et limite les rapports de forces de l'état premier. Le pouvoir n'insère pas l'homme dans un autre ordre; il entend seulement sanctionner et réguler les rapports primaires de forces existants. On comprend, en effet, que, pour subsister, l'homme refrène spontanément son désir de l'emporter sur autrui. S'il n'y mettait un frein, l'état naturel d'équilibre instable pourrait aboutir à une autodestruction générale, ruinant la paix. Voilà pourquoi le pouvoir politique ne fait que confmner, en le mettant en fonne, l'ajustement précaire de pouvoirs informels et informulés qui se tenaient déjà à bonne distance les uns des autres. La leçon d'Aristote est respectée: l'homme reste, par "nature", un animal politique. On décèle aisément, dans cette théorie, le sillage du transfert. L'homme transfère au chef son pouvoir et, en contrepartie, il obtient, par contre-transfert, sécurité, calme et tranquilité. Mais si le même dispositif se vérifie dans le cadre de cette théorie, il reste que l'échange permet de déplacer et de dépasser la violence meurtrière, mais au prix de l'aliénation et de l'écrasement du sujet. Hobbes opère ici une transposition politique du modèle de l'institution des religions. L'homme remet au "dieu mortel" la cause de son désir et se coupe, du même coup, de l'accès à la vérité, qui se présente dès lors à lui non sous le mode d'un impératif d'accomplissement, mais sous le mode d'une astreinte impériale et impérialiste à un pouvoir aliénant. Cette interprétation rend bien compte de la démarche de Hobbes. L'opération qui se joue ici ne suppose ni transformation ni ressourcement du désir, car le modèle de la vérité qu'il mobilise enchaîne ce dernier à la toute-puissance d'une évidence absolue. Elle se réalise chez un sujet désapproprié de 18

ses rêves, et non exproprié de ses possibilités. Ces limites ne sauraient, cependant, nous faire oublier deux points essentiels. Le premier concerne la conception hobbésienne du désir conçu comme désir du désir de l'autre. La trajectoire de ce dernier bute sur la toute-puissance d'un autre qui fait barrage à l'Autre, c'est-à-dire aux possibilités inédites du sujet. Quant au second, il touche au recoupement caché de la fonction du pouvoir et de la fonction paternelle. Si le père est au fondement de l'existence, c'est parce qu'il expulse de l'inconscient de l'enfant toute peur de mort. A l'image de Léviathan, qui conjure, chez ceux qui lui abandonnent leur liberté, la crainte imminente de la violence destructrice. Finalement, le pacte politique suppose un transfert de ses droits sur la personne du souverain. Ainsi, les sujets se déssaisissent de l'usage spontané de leur liberté, pour en faire un autre usage défini par un contrat spécifiquel. Ils décident d'effectuer une transmission, une translation ou un transfert de leurs droits et d'inclure ce geste dans des signes. Le pacte n'est donc pas un simple contrat, car la contrepartie qui accentue le contre-don peut se faire attendre. TI n'est pas, non plus, un accord ou une convention, car il est d'emblée négocié entre chacun des sujets et le Souverain, et non entre les sujets euxmêmes. Pour Hobbes, le pacte est un transfert central et le chef est le symbole de la volonté de tous. Rousseau, en revanche, qui n'emploie pas le terme, se réfère plutôt à un contrat qui, négocié entre les membres du corps social, supposerait plutôt le geste d'un transfert latéral. Le peuple est le souverain et le chef le symbole de la volonté générale. A côté de cette avancée politique, il existe une avancée psychologique, ouverte par E. H. Weber (+ 1878). Rappelons brièvement le cadre dans lequel elle a été effectuée. Weber part du fait qu'un organe du corps indisponible, parce que lésé, peut
Le Léviathan, op. cit; p. 132 : "La chose peut en effet être remise au moment du transfert du droit, comme lorsqu'on achète et qu'on vend comptant, ou que l'on échange des biens ou des terres, mais elle peut aussi être remise un peu plus tard" (trad. de version anglaise). 19
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être remplacé par un autre organe, qui, moyennant un temps d'apprentissage plus ou moins long, soit susceptible de réaliser une performance équivalente. Ainsi, la main gauche accomplitelle le même travail que la main droite, devenue inapte à certaines fonctions. De même, une partie du cerveau, ayant subi une ablation, est-elle, dans certains cas, remplacée par une autre partie restée intacte. Tel est le déplacement de "capacités" à exécuter une tâche que E. H. Weber nomme transfert et qui, un peu plus tard, sera caractérisé d'intermodal. Observons qu'il s'agit, d'abord, d'un transfert d'apprentissage. Ce qui signifie que l'organe ou la partie du cerveau mobilisée se doit d'apprendre à réaliser le travail précédemment fait par un autre organe ou par une autre partie du cerveau. Or, cette opération suppose qu'une certaine équivalence de fonctions existe entre les membres ou les lieux corporels sollicités. Par exemple, l'hémisphère droit du cerveau peut remplacer partiellement l'hémisphère gauche, et la main droite la main gauche. Mais le transfert reste problématique, s'il s'agit de mettre en synchronie deux zones qui n'ont pas originellement la même fonction, comme la main et le pied, le cortex et le cervelet. Dans la psychologie de l'apprentissage, on parle désormais de transfert intermodal, pour qualifier cette opération. Entre, dans cette catégorie, l'extension des compétences acquises par un registre sensoriel donné à un autre régime sensoriel voisin, sans qu'un travail d'appropriation supplémentaire ne s'impose. Tel est, par exemple, le cas de quelqu'un qui, ayant appris à discriminer, par la vue, les caractères de l'écriture chinoise, est ensuite capable de reconnaître ces derniers grâce au seul toucher. Mais, à la différence du transfert dit intennodal, le phénomène, analysé par E. H. Weber, suppose un temps d'apprentissage, d'autant plus réduit que les deux parties du corps en interaction sont censées accomplir des opérations équivalentes: il est plus facile d'apprendre à peindre de la main gauche que du pied ou de la bouche. Le transfert d'apprentissage est alors un cas d'espèce du transfert latéral et analogique. TIsuppose, fmalement, un relais central, qui soit le lieu
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recteur des fonctions ou des aptitudes. Cette observation est capitale. Car elle atteste que l'apprentissage vise moins à effectuer des perfolTIlances, qu'à acquérir des compétences, asseoir des "habitus", développer des schèmes, en mobilisant l'image du corps 1. On le conçoit aisément, le transfert, ainsi défini par E. H. Weber, rassemble les quatre opérations de déplacement, de dépassement, de ressourcement et de médiation, repérées plus haut. TI suppose, en plus, une conception interactionniste du corps, où l'organe agit sous la dépendance de la fonction, la fonction sous celle du schème et du schéma corporel, le schéma corporel sous celle de la totalité du corps. Un autre emploi notoire et explicite du tenne est illustré par le linguiste R.Kleinpaul, fréquenté, tout comme E. H. Weber, par Freud lui-même. La dette de Freud est ici importante à l'égard de cet auteur qui, s'inscrivant dans la lignée de Max Müller et d'Arsène Darmesteter, interprète la psychologie individuelle comme étant l'effet d'une vie des langues et les langues comme étant elles-mêmes l'effet d'une sorte d'inconscient linguistique, de type infrasémique, qui leur serait commun. TI existe bien une logique de la sémantique des langues, qui opère par transfert (Übertragung) à partir de deux figures complémentaires du nouage du sens: la métaphore et la métonymie. Voila pourquoi il est possible d'inventorier, à l'aide de cette double procédure, la "psychê" du sujet, qui, à la faveur d'un transfert linguistique, exprime et masque des représentations quelque peu troublantes, d'ordre émotionnel et sexuel. R. Kleinpaul avoue, comme le fera Freud, sa passion pour les hiéroglyphes, qui se présentent comme le paradigme du déchiffrage d' "un langage par images". Métaphore et métonymie opèrent des transferts de significations, qui déguisent et habillent l'objet tabou à l'aide de représentations, exprimant d'autres parties du corps ou se rapportant, indirectement, au lexique des organes génitaux ou des interdits communautaires.

L'imaginaire du corps est plus vaste que l'image du corps. Il caractérise ce qui manque à l'image, laquelle se confond avec la projection symbolique du corps. 21

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A côté des paradigmes politique, psychologique et linguistique du transfert, il existe aussi un paradigme philosophique et religieux., que L. Feuerbach développe dès les premières pages de L'essence du christianisme. Dans un contexte critique, l'auteur s'emploie à montrer que la croyance en Dieu est le fruit d'une projection inversée de la croyance en soi. Aussi, l'homme se doit-il de se réapproprier, au moyen d'un
"contre-transfert" - qui n'est pas nommé comme tel

- l'image

qu'il a prêtée à Dieu par transfert. Le discours religieux est le miroir inversé du discours anthropologiquel. La critique philosophique se doit donc, au préalable, de détruire ce transfert illusoire et, par conséquent, de renverser jusqu'à ce processus d'inversion. Lorsque l'homme parle de Dieu, c'est bien de luimême qu'il parle, sous le masque d'une projection idéale qui a tous les traits de la dénégation. Feuerbach ne recourt pas au terme même. TI parle de renversement (Umkehre), mais ce dernier est implicitement compris sur le mode d'une double opération, mettant en jeu transfert et contre-transfert. L'homme commence par inverser son existence dans une image idéale qu'il absolutise et divinise. Sqilveut mettre fm à cette aliénation, il lui reste à récupérer cette image idéale, et donc à renverser le renversement qu'il a opéré: "Pourquoi assigner à Dieu l'essence et à l'homme simplement la conscience? Dieu a-t-il sa conscience dans l'homme et l'homme a-t-il son essence en Dieu ?... Quelle séparation contradictoire! En renversant, tu as la vérité: le savoir que l'homme a de Dieu est le savoir que l'homme a de lui-même, de sa propre essence,,2. Le détour projectif par Dieu n'est pas inutile, puisqu'il permet à l'homme de prendre l'exacte mesure des attributs d'une identité refoulée.

On se rappelle le mot de Lacan, selon lequel le message retourne, de manière inversée, à l'émetteur. 2 L. Feuerbach, L'essence du christianisme, trad, Paris, Maspero 1979, p.382 (spécialement chapitre 5, II, p. 377-382). C'est ce modèle que reprend et commente J. Lacan, lorsque, dans les Ecrits, il aborde la question du religieux (cf. chap. V, p. 206). 22

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3 PERSPECTIVE

OPERATOIRE

En tant qu'il est un travail de "trans-formation", le transfert comporte quatre figures dominantes, que l'on ne saurait isoler: la transposition, la translation, le transfert d'apprentissage et le transfert analytique. La transposition est une stratégie s'exprimant au travers de tactiques diverses de renversement de l'ordre existant, d'inversion ou de permutation de données, de déplacement et d'échange d'éléments à l'intérieur d'u~ système. Mais c'est la référence à l'expérience musicale qui donne ici le "ton" de la figure. La transposition est une forme de transférabilité intermédiaire entre la translation et le transfert proprement dit. Le musicien transpose un morceau de musique, lorsqu'il modifie, par exemple, la hauteur des degrés de la gamme, dans laquelle l'écrit musical se trouve initialement codé. TI impose alors une autre tonalité au morceau, qui s'entend d'un registre musical autre que celui dans lequel il a été composé. Ce modèle est riche d'applications. TI est possible de transposer des sentiments, des compétences ou des jugements... Mais, quel que soit le champ d'expérience envisagé, il convient d'observer que cette opération n'implique ici aucune transformation du matériau. En clair, la transposition requiert tout au plus un travail d'ajustement. Tel est le cas, par exemple, en pédagogie. Le transfert par transposition a pour visée de "transplanter" un comportement acquis dans un autre contexte. S'il corrige la forme et la présentation des éléments, il n'en remanie pas pour autant la substance. C'est bien le même morceau de musique qui est transposé et, de façon analogue, le même comportement appris. L'expérience psychanalytique ellemême rencontre ce type de transfert, lorsque, par exemple, le patient reporte sur le médium les mêmes sentiments de haine, d'effroi ou d'amo~r qu'il a jadis éprouvés à l'endroit d'une figure familière de son enfance. Dans ce dernier cas, c'est sans doute l'écart existant entre la mise en scène initiale et sa réédition qui est significatif. Encore convient-il de pouvoir l'entendre et le mesurer.

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