Le travail en question

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296318397
Nombre de pages : 224
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LE TRA VAIL EN QUESTION

@ L'Harmattan 1996 ISBN: 2-7384-4203-X

Les Cahiers du CEFRESS
Université de Picardie Jules Verne Atelier "Fondements anthropologiques de la norme"

Sous la direction de Nadir MAROUF

LE TRA VAIL EN QUESTION

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

SOMMAIRE

AVANT

- PROPOS
Doctrine

7 9 15

INTR 0 DUCTI 0 N GENERALE PREMIERE PARTIE:

Espace social du travail: rétrécissement ou recomposition, H. GRANE

17

« Pédagogie des compétences» à l'école, « Logique des compétences» dans l'entreprise, Françoise ROPE 73 DEUXIEME PARTIE: Enquêtes régionales 121

Vers une nouvelle articulation travail-formation pour le développement de compétences collectives permettant de gérer le changement, Richard WITTORSKl .123 Socialisation de jeunes en difficulté, vers une qualification sociale, Dorothée CHERET COMPTE-RENDU DE LECTURE (de Aziz Jellab)

.177 207

L'insertion des jeunes en France, par Chantal NICOLLE -DRANCOURT et Laurence ROULLEAU-BERGER. 5

.209

Ouvrages déjà parus dans la même collection (sous

la direction du même auteur) :

.

- Le chant arabo-andalou
- Identité-Communauté - Espaces maghrébins: laforce du local?

AVANT-PROPOS

Le présent thème consacre les travaux d'un séminaire qui a figuré dans l'agenda du CEFRESS (Atelier: «Fondements anthropologiques de la norme») au cours de l'année académique 1994-95. Ce séminaire, que j'ai eu l'honneur d'animer, a permis au CEFRESS au-delà des rencontres scientifiques occasionnelles - d'inaugurer une tradition de collaboration transversale grâce à la participation d'intervenants «extérieurs ». C'est ainsi que le CURSEP', associé à nos travaux en la personne de Françoise Ropé, est appelé à mener avec le CEFRESS des recherches communes notamment dans le domaine de la sociologie culturelle et de l'éducation, comme en témoigne le colloque conjoint prévu au printemps 96 sur « langue, école et identités ». L'équipe est constituée également de chercheurs doctorants (D. Cheret et M. Grane) constituant le noyau dur de l'axe thématique de l'atelier et dont l'intitulé - tel qu'il figure tout au moins dans la maquette du CEFRESS - est: «Normes et valeurs du travail dans l'environnement institutionnel ». Enfin, ce groupe s'est adjoint un chercheurassocié extérieur (R. Wittorski, maître de conférences IUT Université René Descartes et chercheur au CNAM à Paris), dont l'expérience du terrain aura été bénéfique pour l'ensemble du groupe, notamment pour un des chercheurs doctorants qui travaille actuellement sur l'expérience québécoise en matière de formation-qualification (D. Cheret). Cette expérience fera l'objet d'une journée d'études au cours de l'année 1996, et sera confrontée à d'autres expériences ou recherches en cours dans l'Hexagone.

.

Centre Universitaire

de Recherche en Sciences de l'Education

de Picardie.

7

Le thème central du séminaire qui constitue, par conséquent, la matière du présent ouvrage, portait sur « l'espace social du travail: rétrécissement ou recomposition ». Un des chapitres du livre, signé par M. Grane, reprend cet intitulé comme titre de sa contribution, qui constitue, par ailleurs, une réflexion fondamentale, en amont des autres articles, et faisant le point sur une notion amplement controversée: le travail. L'ouvrage se compose de deux parties: la première, à caractère théorique, retrace la matière dans son aspect doctrinal. La seconde constitue une démarche monographique et résulte de travaux empiriques ou d'expériences plus localisées. L'ensemble de ces contributions constitue un moment de la réflexion sur un sujet vaste et particulièrement «chaud ». Cette réflexion continuera et se précisera au terme de la journée d'études signalée plus haut. Nadir MAROUF

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INTRODUCTION GENERALE

Nadir MAROUF

Du travail - expiation au travail - citoyen, l'aventure sémantique de cette notion n'a pas cessé de partager historiens, économistes, sociologues, anthropologues, et, bien entendu, philosophes. Si la controverse sur l'idée de travail n'avait pas fait l'objet d'obsession particulière dans le passé lointain, l'effort de conceptualisation et de définition semble, en revanche, lié à une préoccupation contemporaine. Un tel souci de sémantisation du travail se fait dans deux directions: l'une rétrospective et intéressant prioritairement historiens, anthropologues et philosophes; l'autre, intro~pective et plus attentive au sort fait au travail ici et maintenant. Ces deux démarches ne sont pas antinomiques - elles peuvent même cohabiter dans un même champ intellectuel - mais les enjeux et l'implication de chacunes d'elles ne sont pas les mêmes. Dans le regard sur le passé, le travail était un indicateur de l'ordre moral dominant avant d'être un indicateur économique. Dans l'antiquité gréco-romaine, mais éventuellement extensible à toute la Méditerranée orientale et méridionale, le travail était défini par opposition à l'oisiveté otium. C'est ainsi que nec vtium, donnant «negotium» plus tard, laisse apparaître le négoce et l'activité marchande d'une manière générale comme du travail par excellence.

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L'idée du travail, sous sa forme séculière, et s'appliquant aux hommes libres, ou aux citoyens (quiritas) s'entendait ainsi pour l'acte de commerce et, par extension, pour la prestation de service réputée laïque: en sont exclus les prêtres, par exemple, comme les dignitaires et autres notables de la cité, dont l'activité ne relève pas du travail, dans son acception littérale, mais d'une fonction symbolique de prestige, de protection, de « baraka» dispensatrice de biens, et toutes sortes de vertus immatérielles, en contrepartie 4esquelles les dépositaires de telles vertus jouissent d'un droit éminent, qui est un droit sur les biens et sur les personnes. Ainsi, si l'on exclut d'une part, les notables qui ont une tâche quasi-magique dans la cité, d'autre part, les esclaves et les femmes qui ont une tâche domestique, le travail concerne la frange des roturiers, dont l'ampleur démographique et le rôle social sont variables d'une aire culturelle à une autre. Dans la configuration du moyen-âge ouest-européen, dont le système féodal est structuré à la fois par l'Eglise romaine et par la hiérarchie tribalo-germanique, le travail va prendre une connotation esclavagiste. A partir du Xlème siècle (avènement des Capétiens), les serfs ont désormais un statut supérieur à celui d'esclave, puisqu'ils sont « personnes » (mais non encore «individus») au contraire du statut réifiant
d'esclave. Ils doivent pour cela « travailler»

- /aborare,

c'est-à-

dire peiner. Ils ont une dette morale à payer, c'est pourquoi, ils doivent «suer» - sudare, expurger le péché originel par la « douleur» - d%r, tout comme celle de l'entàntement. La sémantique théologique d'alors replaçait bien le travail dans un contexte expiatoire, voire sacrificiel, venant justifier les autres fonctions: celle du chevalier noble qui est de combattre (pour défendre le territoire de la chrétienté) et celle du prêtre qui est de prier (pour sauver les âmes, notamment celles des serfs). Ainsi, la trifonctionnalité «dumézilienne », envisagée à l'échelle indo-européenne, est confirmée à l'échelle

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de l'Europe occidentale, dans une triade formalisée par Georges Duby: «predicant, pugnant, laborant» *. Le travail aliénant chez Marx concerne évidemment la société capitaliste, mais l'arrière-plan religieux de cette aliénation n'est pas absent: en effet, l'ordre bourgeois continue à se prévaloir, selon lui, de règles morales et religieuses, en dépit de leur désaffection apparente. Cependant le travail n'est pas aliénant en raison de l'épreuve physique qui lui fut rattachée jadis, ill 'est en raison du rapport social bourgeois lui~même. La vision quasi-biblique qu'a Marx de l'Eden prolétarien, c'est celle de la réconciliation entre le travail et le capital. Une telle réconciliation ne remet pas en question les conditions pénibles du travail, mais les conditions structurelles de rétribution de la force de travail, c'est-à-dire les conditions de sa reproduction. Cette vision formelle de la réconciliation entre travail et capital est entendue chez Marx comme un processus révolutionnaire affectant la société capitalistique tout entière. Lénine se posera plus tard la question de savoir si ce processus ne doit pas s'entendre à l'échelle mondiale pour se réaliser pleinement (<< socialisme dans un seul pays? »). Cette vision Le existe également à une échelle plus localisée et plus proche d'une vision culturaliste, voire ethnographique du travail. Le philosophe Georges Gusdorf racontait dans un de ses cours que, à l'occasion d'un voyage touristique le mettant en contact avec un paysan indien qui labourait son champ, il lui posait la question de savoir ce que ce dernier était en train de faire. Ce1uici lui répondit: «je féconde ma terre ». Cette réponse montre bien que l'idée de travail est ici syncrétiquement articulée au registre rituel, mais c'est aussi une autre manière d'appréhender la réconciliation, ou plutôt la conciliation originelle entre travail et capital. G. Duby parle de « ternarité », quelquefois de « troïka », dans Les trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme, ouvrage publié chez Gallimard, Paris.
*

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Le regard sur le travail aujourd'hui participe d'une vision existentielle, à savoir que, en dépit de toute considération éthique ou normative à l'échelle de la société capitaliste, le travail est générateur de sociabilité, il est la modalité primordiale de constitution du «lien» social. C'est la désaffection profonde de ce lien et, par voie de conséquence, le chaos pouvant en découler qui constituent la préoccupation majeure à la fois des acteurs sociaux eux-mêmes et de l'analyste. La crise du travail prend dans ces conditions une double signification: crise du salariat comme modèle du travail et comme régulation sociale; crise du sens dans la mesure où l'alternative au travail ne dépasse pas des formules « simulatoires ». C'est dans ce contexte que le travail, à la fois nié comme totalité structurant le social et posé comme incontournable, se trouve être questionné non plus en tant qu'idée ou en tant que fondement éthique, mais en tant que forme (gestalt). C'est, dès lors, non plus le travail qui est en crise, mais la conception de son exercice, voire l'inadéquation entre les ressources humaines disponibles et la valorisation du capital. Il faudra donc réajuster compétences et. qualifications à la demande sociale. Celle-ci n'est plus seulement une demande productive émanant de l'entreprise, mais elle concerne également tous les secteurs à finalité socio-culturelle (travail de proximité, d'accompagnement, activité écologique, etc.). L'équation nouvelle consiste à réviser le partage du produit de la valeur, plus précisément la plus-value entre acteurs sociaux à large spectre et, en tous cas, bien au-delà du partage classique entre tenants du capital et tenants du travail. A la recherche de nouvelles qualifications, posées comme individuelles ou collectives (démarche dite « constructiviste»), et de nouvelles opportunités de valorisation des compétences (plus béhavioristes et pennissives de recrutement en dehors des catégories socio-professionnelles 12

traditionnelles), correspond une nouvelle donne dans la répartition des richesses. Mais en même temps, se posent des questions capitales: La disqualification du système éducatif et le transfert de compétences au profit de l'entreprise ne signifient-ils pas une remise en cause des prérogatives de l'Etat en matière de formation, et, au-delà de celle-ci, une résurgence du paternalisme patronal à l'instar de celui qui avait prévalu à la fin du XIXème siècle? Une autre question, subséquente, consiste à se demander si, sous les termes de « compétence» et de « qualification », le système patronal n'est pas en train de glisser vers la détention d'un monopole de fait qui éliminerait tous les garde-fous qui ont permis jusque-là d'éviter que tout le système éducatif, y compris l'école et l'université, ne s'aligne sur les institutions de formation pour l'emploi. Autrement dit, sous le prétexte d'une telle verbalisation, la dimension éducationnelle, citoyenne et libérale (au sens où la définissait Jaspers) de l'école n'est-elle pas en passe de disparaître au profit d'une conception plus besogneuse, trouvant, par ailleurs - sous la pression du besoin adeptes et militants pour la servir, et réduisant les défenseurs de l'autre thèse à une minorité parasitaire et tout à fait marginale?

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PREMIERE

PARTIE

Doctrine

ESPACE SOCIAL DU TRAVAIL : Rétrécissement ou recomposition H. Grane *

Introduction La société salariale vit aujourd'hui des convulsions profondes qui font que le travail, jadis clef de voûte de l'édifice social, intègre de moins en moins et ne serait plus le principal vecteur de socialisation. Dés lors, il devient urgent de faire en sorte que la crise du rapport au travail ne se transforme en crise du lien social. Face à cette urgence, les responsables politiques, mis en demeure de trouver des solutions afin de sortir de l'impasse, se limitent en fait à constater l'existence de fractures d'ordre social résultant de l'accélération des processus d'exclusion. Au lieu de s'interroger sur le devenir du travail et sur les nouvelles reformulations de la question sociale, ils sont réduits à encourager le développement de certaines activités censées maintenir la cohésion sociale. Cependant, la nature de ces activités permet de penser qu'il s'agit plus d'une « gestion» de l'immédiat entravant la possibilité de concevoir des projets à plus long terme dont les vertus créatrices d'emplois semblent . bien réelles. L'objet de ce texte est de s'attacher au social destiné à résoudre les difficultés d'emploi en le rapprochant de l'évolution qui affecte le rapport au travail. Il importe donc de voir comment le travail salarié codifié s'est constitué en norme sociale dominant le fondement de la vie en société, mais aussi

. Chargé de cours à l'UF.R.

de Philosophie, Sciences Humaines et Sociales. Chercheur au CEFRESS - Amiens. 17

comment le processus de déconstruction/(re )construction de cette norme est en train de s'opérer, ce qui nous amènera à nous intéresser à l'évolution de l'articulation entre le social et l'économique. La délimitation de cette articulation se révèle difficile, tant ses frontières sont mouvantes, pour deu.x raisons essentielles: d'un côté, l'économique est lui-même la partie du social soumise à la logique économique ~pris comme substantif, il signifie l'interdépendance des hommes dans l'échange; au sens formel, il se confond avec la rationalité du choix des moyens insuffisants (1). De l'autre, si le social est une construction historique, périssable (2), son objet se révèle insaisissable. Il est fluide, mobile, parce qu'en perpétuel changement (3). D'ailleurs les sciences sociales n'en ont donné que des connaissances périphériques. Ces difficultés d'ordre conceptuel reflètent la complexité qu'entretiennent le travail et le social. Si l'obligation d'intervenir dans le champ du social, en vue de prévenir l'implosion sociale, est justifiée par l'incapacité de la société à assurer à tout le monde un emploi/revenu, il n'en demeure pas moins qu'elle légitime en même temps l'extension de l'économique. Nous distinguons deux étapes d'évolution du social:

- la première étape correspond à un long processus de valorisation du travail au bout duquel le salariat, accompagné d'un progrès social notable, s'était avéré pendant un certain temps comme étant le seul recours permettant d'apporter une solution à la fragilité de masse. Cependant, quand le modèle salarial « normal », qui a mis quelques siècles d'existence pour atteindre un statut stable, commence à s'effriter, l'éthique du travail s'en trouve affectée.

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- la seconde étape coïncide avec la crise de la société salariale. L'idée du salariat comme parade à l'hégémonie de l'économique est remise en cause. Ce qui explique les tentatives de recherche d'autres modes de «sociabilisation », et donc d'autres modalités de contrôle par le biais d'un processus de revalorisation du travail explorant le champ de l'économie « invisible ». En tablant sur les emplois relevant de ce type d'économie, n'est-on pas en réalité en train d'accentuer la précarisation de l'emploi et contribuer à la création d'un marché du travail à deux vitesses avec, pour corollaire, la mise en place d'un système de pluri-activités ? Par conséquent, au-delà de la normalisation des formes « anormales» de l'emploi, la question qui se pose est celle de savoir si l'objectif réel n'est pas de rendre socialement tolérables les situations de précarité et d'exclusion. La nouvelle articulation du social et de l'économique semble ainsi justifier l'émergence de ce qu'on peut appeler« la culture d'activité ».
C'est à l'ensemble de ces questions qu'on essayera d'apporter des éléments de réponse en soulevant dans un premier temps (I) le problème de la compréhension de l'évolution du rapport au travail. Dans un deuxième temps (II) nous nous intéresserons plus particulièrement à la nature des formes alternatives d'emplois.

L'évolution du rapport au travail On ne peut dissocier le travail salarié du social: ils subissent les mêmes soubresauts, connaissent la même évolution. A la fin du Moyen Age, la normalité sociale se situait par rapport au travail et le non-travail était synonyme d'asocialité. La morale du travail servait de référence aux formes de contrôle social aussi bien des travailleurs, dont on vantait les mérites puisqu'ils participaient à l'effort productif, que des individus hors-travail qui ne pouvaient s'en sortir qu'en travaillant. Les uns pouvaient être protégés contre les risques 19

que la société pouvait leur occasionner. Les autres étaient des individus hors-norme, constituant une menace contre la société, dont il fallait se défendre: au mieux, les obliger à intégrer le monde du travail, au pire, les assister. La période d'harmonie entre le social et le travail se traduisant par la « fonctionnalisation » de celui-ci dans le cadre de laquelle on allait connaître le plein emploi et par conséquent une paix sociale, n'a pas fait long feu. Le règne de l'économique et l'exclusion de masse ont eu raison du social focalisé sur le travail salarié. L'éthique du travail est en crise et le travail luimême subit de grandes transformations. C'est ce qui nous amène à nous interroger d'abord sur le fondement même de la conception du travail, c'est-à-dire sur sa dimension anthropologique. La dimension anthropologique du travail Le travail englobe toutes les activités socialisées (4) qui, selon les lieux, les sociétés et les périodes historiques reflètent des oppositions (maître/esclave, serf/seigneur; guerrier/clerc; actif/inactif) fondant et organisant les rapports sociaux dans lesquels ces activités se réalisent. Le travail comme produit des ,rapports socio-historiques Le travail humain n'est que « l'autre nom de l'activité économique qui accompagne la vie elle-même» (5). S'il change de forme selon les lieux et les rapports socio-historiques dominants, c'est parce « qu'il n'est rien d'autre que ces humains eux-mêmes dont chaque société est faite» (6). Cependant, il ne peut être doté d'un caractère d'universalité, en ce sens que le travail tel qu'on le conçoit, le travail salarié, n'a pas toujours existé. C'est « une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons et plaçons

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au centre de la vie l'industrialisme» (7).

individuelle,

a été

inventée par

On sait que le mot travail vient du latin « tripalium », un instrument de torture à trois pieux sur lequel on attachait les animaux pour les ferrer. «Labor» qui désigne l'épreuve, la fatigue, la besogne venant du labourage de la terre et les contractions subies par les femmes lors de l'accouchement. Ce paradoxe de «douleur» et d'enfantement renvoie au «mystère de la condition humaine» (8) et témoigne d'une certaine ambivalence à l'égard du travail: tantôt méprisé, tantôt valorisé. Ainsi sous l'Ancien Régime, tout comme dans la Grèce antique, le travail représentait les activités serviles. Mais face aux épidémies, au vagabondage et à la mendicité, il allait devenir à partir du XIVème siècle un instrument de contrôle et de discipline. Le rapport au travail comme mode d'intégration est donc apparu sous l'Ancien Régime mais la fixation dans le salariat restait à l'état embryonnaire (9), car l'économie de marché et le marché du travail n'avaient pas encore fait leur apparition. L'ordre économique était fonction de l'ordre social puisque «dans les systèmes de corporations, comme dans les autres systèmes économiques qui l'avaient précédé dans l 'histoire, les mobiles et les conditions des activités productrices faisaient partie de l'organisation sociale de la société» (10). Avant d'être considéré comme moyen utile et nécessaire pour l'ensemble du corps social, le travail fut présenté comme un remède obligatoire pour le pauvre qui ne pouvait subsister qu'en travaillant (11). L'obligation de se soumettre à ce remède fut un moyen efficace pour prévenir la révolte sociale, ce qui justifie vers la fin du XVIlème siècle l' enfermement des indigents valides à l'hôpital, considéré à l'époque comme un lieu de travail et d'instauration de la discipline du travail.

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La conception marchande du travail Ce n'est qu'à partir du XIXème siècle que l'économique va se séparer des autres institutions sociales (religieuses, morales et politiques) et s'imposer comme un modèle institutionnel avec ses propres normes et réglementation en soumettant la société à «ses exigences» (12). L'usine devient dés lors le lieu par excellence des différentes formes de l'organisation disciplinaire dans le processus du travail et de la soumission des travailleurs à un ordre productif(13). En s' autonomisant comme système indépendant de toute autre institution, l'économique va forger l'économie marchande (la société elle-même va être érigée en marché) fondée sur un nouveau rapport social, et opérer une sélection dans l'espace social du travail entre les membres de la société en définissant une nouvelle opposition entre ceux que l'on appelle des actifs et les autres que l'on définit en conséquence comme «inactifs» (14). Le nouveau rapport social va être appréhendé par les sciences sociales sous un même concept: le travail salarié. Avec la généralisation de la salarisation, ce type de travail va s'imposer à la fois comme le fondement de la société salariale et comme une institution fondatrice de civilisation dans la mesure où il est producteur de sens pour les individus et assure la solidarité de l'ensemble du corps social. Et si le travail n'a pas le même sens pour tout le monde, les différentes activités concrètes vont être considérées comme renvoyant toutes à du travail «abstrait ». Cette référence à un « travail abstrait» était nécessaire à l'émergence du marché du travail, lieu dans lequel ce rapport va faire l'objet d'un échange dans le cadre d'un contrat. C'est cette caractéristique d'abstraction qui explique la constitution d'une branche à part du droit qu'on va baptiser le droit du travail (15). Parallèlement le travail devient objet de droit alors que le travailleur lui-même en devient le sujet. 22

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