Le village périphérique, un autre visage de la banlieue

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296314108
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" " LE VILLAGE PERIPHERIQUE

UN AUTRE VISAGE DE LA BANLIEUE

Collection Villes et entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
Dernières parutions : J.-P. Gaudin, Desseins de villes. Art urbain et urbanisme, 1991. A. Conan, Concevoir un projet d'architecture, 1991. R. Prost, Conception architecturale, une investigation méthodologique, 1992. J. Rémy, L. Voye, La ville: vers une nouvelle dé;{initioll 1, 1992. Collectif, Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992. Large, Des halles au .(orunl, 1992. E. Cuturello (ed.), Regard sur le logenlent: une étrange nlarc!zandise, 1992. A. Sauvage, Les habitants: de nouveaux acteurs sociaux, 1992. C. Bonvalet, A. Gotmann (ed.), Le logenlent, une ({traire de .fanlille, 1992. E. Campagnac (collectif), Les grands groupes de la construction, 1992. J. -C. Drlant (collectif), Habitat et villes, l'avenir en jeu, 1992. E. Lelièvre, C. Lévy- Vroelant, La ville en nlouvenlent, habitat et habitants, 1992. G. Montigny, De la ville à l'urbanisation, 1992. D. Pinson, Usage et architecture, 1993. B. Jouve, Urbanisnle et.frontières, 1994. S. Jonas, Le Mulhouse industriel, Tome 1 et Tome 2, 1994. A. Henriot-Van Zanten, J.-P. Payet, L. Roulleau-Berger, L'école lfans la ville, 1994. G. Jeannot (sous la direction de), Partenariats publidprivé dans l'anlénagement urbain, 1994. G. Verpraet, La socialisation urbaine, 1994. S. Theunynck, Economie de l'habitat et de la construction au Salzel, Tome 1 et Tome 2, 1994.

Collection YUles et entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy

Pierre Lannoy

LE VILLAGE PERIPHERIQUE
UN AUTRE VISAGE DE LA BANLIEUE Spatialisation du quotidien et représentations sociales

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Pr~face de Jean Rémy

Éditions L'Harmattan
5-7 rue de l'École-Polytechnique 75 ()()5 Paris

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L'Harmattan, 1996

ISBN: 2-7384-3965-9

Remerciements

Je tiens à remercier chaleureusement le Professeur Jean Remy, de l'Université Catholique de Louvain, pour l'accompagnement instructif qu'il m'a fourni tout au long de l'élaboration de mon travail et pour l'entrain grâce auquel il a rendu possible sa publication. Mes remerciements sincères vont également à tous les habitants de Bois-Seigneur-Isaac qui m'ont aidé de quelque façon que ce soit dans la réalisation de mon étude. Sans leur amicale collaboration, ce livre n'aurait jamais vu le jour.

PREFACE

Cette analyse se présente d'une certaine manière comme une monographie d'un petit village. L'auteur se préoccupe dans un premier chapitre de situer le village dans son contexte socio-spatial en le décrivant comme un milieu doté d'une morphologie spécifique. Le village apparaît ensuite comme un cas de figure, où une situation périphérique à une grande ville est vécue autrement qu'en terme de banlieue ou de cité-dortoir. Comme tel, ce travail incite à élaborer une typologie complexe où l'on abandonne les dualismes simples entre la campagne et la ville, le centre et la périphérie. Dans le cas analysé, la morphologie rurale de l'habitat est valorisée dans un contexte où se diffuse l'urbanisation comme mode de rapport à l'espace. Cette urbanisation se répand de façon autonome par rapport à la ville. Les divers chevauchements engendrent une architectonique spatiale aux frontières multiples et ouvertes. Ce petit village en périphérie de Bruxelles a subi une mutation brusque au moment où un lotissement à caractère social s'est réalisé entre 1977 et 1980. Dix à douze ans après cet événement, l'auteur analyse les relations entre les autochtones et les allochtones. Le choix de ces termes suppose un mode de rapport à l'espace qui est connoté par la durée. L'auteur s'inscrit en fait dans la ligne de la recherche de

7

D. Bodson sur Les villageois (Editions L'Harmattan, 1993) qui fait ressortir l'importance pour le rural de disposer d'un espace socialement maîtrisé: "le village", lieu non substitutif à un autre, comme le serait "un village". Avec ce lieu, la population enracinée entretient un rapport direct, sensible et corporel. Cet enracinement constitue l'autochtone vis-à-vis duquel les autres se redéfinissent. Comment les autochtones ont-ils réagi devant ce choc brusque et massif? Les réactions sont médiatisées par les représentations dont disposent les agents. L'auteur essaie de donner un statut analytique fort à cette notion. Pour ce faire, il distingue le noyau central et les schèmes périphériques. Le noyau central est une matrice générative inspirant une attitude face à la nouveauté et l'inattendu. Vu les circonstances et les réactions du nouveau partenaire, ce noyau générateur va conduire à réinterpréter la rupture comme un événement fondateur d'une nouvelle époque où le village sort gagnant. L'affrontement à la réalité nouvelle va se faire dans le déroulement de la vie quotidienne à travers les schèmes périphériques aménageant des compétences pratiques cohérentes avec..le noyau central. L'évolution aboutit à redéfinir le village comme une totalité composite. Elle suppose chez les allochtones des représentations organisées autour d'un noyau central, partiellement différent, mais néanmoins en connivence avec ce qui oriente les autochtones. Les gens qui s'installent n'y viennent pas par contrainte, juste pour avoir un logement à prix accessible, les nouvelles populations s'intéressent au lieu, même s'ils vivent dans une distance conflictuelle avec les anciens villageois. Leur attitude socio-spatiale n'est pas dictée par une nostalgie de la ville. L'espace nouvellement occupé se valorise à partir du mythe de la terre rurale. Celle-ci est supposée permettre un rapport plus proche avec la nature et avec les autres. La représentation du rural comme mode particulier de spatialisation du social est dissociée d'une prédominance de l'activité agricole comme occupation des habitants. Cette dissociation a pris forme depuis un certain temps chez les autochtones d'un bon nombre de villages wallons, comme l'ont bien montré C. Mougenot et M. Mormont dans L'invention du rural (Bruxelles, Vie Ouvrière, 1988). Ceci a résulté d'un dynamisme

8

endogène à des villages qui voulaient se redéfinir face aux défis de la modernisation. Un tel dynamisme a été mis en oeuvre par divers mouvements ruraux. Cette évolution dans la conception du rural a facilité, dans le village étudié, les zones de connivence entre les deux populations appelées à coexister. Quoi qu'il en soit, les confrontations et les transactions demandent du temps. Divers événements vont être interprétés comme faisant partie de l'histoire nouvelle du village. Dans ce jeu transactionnel les nouveaux venus se constituent comme un groupe à travers diverses circonstances qui les mettent en contact; entre autres pour le parachèvement, la fête du nouveau quartier... La rencontre avec les autochtones va demander des lieux plus formels, comme la défense de l'école du village ou les commerces locaux. Ici les nouveaux venus adoptent une attitude différente, d'après les connotations qui valorisent pour eux le rural. Chez certains, le rural est connoté par des caractères écologiques et paysagers qui permettent de garder, voire de renforcer, la vie privée de la famille. Pour d'autres, le rural est associé à une forme de sociabilité plus souple et plus ouverte. Ces derniers vont jouer un rôle de pionnier dans la rencontre, les autres intervenant plus tard, lorsque certains enjeux menacent le caractère rural du site. Leur présence est donc plus discrète et plus

occasionnelle sur la scène villageoise.

.

L'essentiel est que se développe une responsabilité partagée, symbolique et pratique sur le devenir du lieu. Ceci aboutit à surévaluer le partage d'un même espace, qui devient une ressource et un moyen de représentations communes. Cela crée le sentiment d'appartenir à un même milieu socio-spatial. Une identité se forge progressivement fondée sur une appartenance territoriale et non .pas professionnelle. Ceci vient renforcer une dissociation entre le rural et l'agricole, même si celui-ci garde un rôle symbolique important. Il en résulte que le village se représente comme une totalité antagonique. Il ne s'agit pas de rêver d'une communauté fusionnelle, niant les différences. Au contraire, la nouvelle époque suppose la présence de l'altérité dans l'ici et maintenant. La distinction se fait entre l'altérité interne et l'altérité externe. Ceci permet de discerner le

9

monde intérieur par rapport à ce qui lui est extérieur et devient une des clés de la relecture sociospatiale. S'il est bien acquis que le village et son environnement a une morphologie rurale, il est néanmoins perçu comme un interstice entre des réseaux routiers qui permettent l'accès facile à l'extérieur et notamment à Bruxelles. Ce double axe structurant la représentation du village suppose par ailleurs une réarticulation particulière entre le centrifuge et le centripète. Ceci apparaît bien dans les réactions vis-àvis de la disparition de la petite épicerie. Cette ouverture vers l'extérieur et ce sentiment de faire partie de la périphérie de Bruxelles, se combine avec un haut niveau de centration, c'est-à-dire, une forte capacité d'autoréférence. Cette capacité de se définir par soi-même y compris dans ses tensions internes et dans ses échanges externes est une des clés de la coexistence et une des modalités à travers lesquelles un lieu se constitue et se redéfinit. Ce livre peut se lire à deux niveaux. On peut s'intéresser à la compréhension du village comme cas de figure. C'est ce qui nous a occupé jusqu'à présent. Mais à partir de cet exemple, l'ouvrage contribue aussi à élaborer le statut des représentations collectives dans la formation d'un milieu de vie. Partant du propos où Durkheim est préoccupé de mettre en relation morphologie et représentations collectives, il critique les transpositions trop mécaniques entr~ les deux. Les liaisons se font davantage à travers un jeu d'interférences et en outre les relations entre ces deux niveaux du social se comprend à partir des pratiques. On obtient ainsi un jeu triangulaire. Si la morphologie et les représentations collectives ont une incidence sur la gestion des pratiques quotidiennes, elles sont par ailleurs une ressource où l'individu s'impose comme l'architecte de sa propre coexistence. Cet ouvrage vient prendre place par rapport à d'autres textes sur la transformation des campagnes, en Belgique francophone. Chacun de ces ouvrages relie une compréhension du terrain avec l'élaboration d'une problématique. De ce fait, tout en présentant des cas de figure, ils permettent de poser de bonnes questions analytiques et

10

interprétatives pour diagnostiquer comment la continuité se réalise à travers le changement. La lecture de ce livre serait heureusement complétée par un regard sur quelques autres textes:

- Mougenot

C. et Mormont M., 1988, L'invention du rural, Bruxelles, Ed. Vie Ouvrière. - Bodson D., 1993, Les villageois, Paris, L'Harmattan. A ces deux ouvrages s'ajouteraient deux articles qui ont joué un rôle important dans l'orientation générale, étant eux-mêmes des condensés de recherches antérieures. - Hiemaux J.P. et Remy, J., 1975, "Rapport à l'espace, rapport au corps et intégration sociale", Recherches sociologiques, VI, 3, pp. 321-332. - Mormont M., 1978, "L'espace rural comme enjeu social", Recherches sociologiques, IX, l, pp. 9-25. Ces divers textes sont préoccupés de donner un statut sociologique à l'espace et au temps. Ils font leur le propos de A. Giddens: "the structural properties of social systems exist only in so far as forms of social conduct are reproduced chronically across space and time" (The Constitution of Society, Cambridge, Polity Press, 1993). Espérons que ces diverses contributions entrent dans un processus à caractère cumulatif, permettant de comprendre sur des bases renouvelées les rapports entre ville et campagne.

Jean REMY Professeur Ordinaire à l'Université Catholique de Louvain

Il

Les références complètes des livres et articles cités dans le corps du texte sont fournies dans la bibliographie. Elles ne sont pas répétées dans les notes.

12

INTRODUCTION

Affirmer que "l'espace est le lieu des figurations", c'est souligner l'inscription mondaine de nos représentations, c'est montrer que nos rêves et nos pratiques quotidiennes s'enracinent, se territorialisent dans un humus qui est facteur de socialité. M. Maffesoli, L'Espace de la socialité.

"Qu'est-ce qu'une science dont la principale découverte consisterait à faire évanouir l'objet même dont elle traite ?" écrivait Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, désignant par là l'exigence intellectuelle du triomphe du concept sociologique sur les formes variables que le phénomène étudié peut prendre dans le temps et dans l'espace. Mais, en partant de l'étude de ce.sformes mêmes, son dessein reflétait l'exigence fondamentale de la typification sociologique de l'objet pour espérer ensuite pouvoir rendre compte de sa persistance et de son ubiquité. Conscient de l'immodestie de notre intention, c'est cette exigence que nous avons voulu respecter dans les pages qui suivent. Le lecteur jugera par lui-même de la conformité du résultat au projet.

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Mais quel est ce projet? Nous voudrions proposer une réflexion empirique et théorique sur le langage spatial des habitants en tant que modalité d'expression sociale soutenant la construction collective d'identité(s). Pour ce faire, nous étudierons de façon méthodique les représentations sociales de l'espace de résidence, en poursuivant deux objectifs: d'une part, caractériser le contexte sociospatial qui servira de cadre à notre analyse et, d'autre part, tracer les contours d'une "forme" sociale particulière qu'est la construction d'images de l'espace et des groupes qui l'occupent. Comprendre le rapport existant entre le substrat morphologique (les "formes-machines" dirait Ledrut) et les représentations sociales a depuis toujours été un projet des sociologues. Pour ne citer qu'eux, Durkheim et Mauss, dans leur célèbre essai sur les formes primitives de classification 1, ont tenté d'atteindre une telle conceptualisation. Mais sans doute ont-ils voulu relier de façon trop mécanique un substrat particulier à un ensemble symbolico-figuratif donné, ce qui confère un caractère quelque peu statique à leurs analyses, pourtant très fines. Les développements actuels à la fois d'une sociologie de l'espace soucieuse de saisir les évolutions structurelles dans leurs potentialités dynamiques et d'une science des représentations sociales de plus en plus étoffée et affinée va nous permettre de saisir le rapport substrat / image à partir des interactions qui se nouent entre ces deux termes. Comme l'écrit Michel Maffesoli, "l'individu ne peut être compris qu'en interaction. Interaction avec l'environnement naturel, et avec son environnement social. Interaction qui fait que l'ensemble est quelque chose de plus que les parties qui le composent,,2. L'espace et son image sociale seront compris ici comme interdépendants dans une dynamique temporelle et contextuelle spécifique mais qui suit une logique sociale qui nous semble relativement constante. Cette dernière
nous paraît pouvoir
1

être formulée

en ces termes:

l'espace

-

de

DURKHEIM, E. & MAUSS, M., "De quelques formes primitives de classification.
P. (s. dir.), Le

Contribution à l'étude des représentations collectives". 2 MAFFESOLI, M., "L'ambiance sociale", in TACUSSEL, réenchantement du monde, Paris, L'Harmattan, 1994, p. 14.

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résidence, de travail, de loisirs, etc. - est toujours appréhendé indistinctement mais consciemment par les individus comme un espace social, c'est-à-dire comme: - un espace structuré: l'espace est toujours un territoire, un cadre matériel, une configuration d'objets physiques, une mosaïque de groupes sociaux, qui présente des caractéristiques structurelles qui ne se transforment que sur le temps long. L'espace est ainsi saisi comme produit social, mais il n'est pas uniquement le reflet des structures sociales; il jouit d'une autonomie propre qui engendre des figures particulières de cristallisation de la vie sociale. Il devient le support physique de cette dernière. - un espace structurant: l'espace en tant que structure s'impose également aux agents comme un cadre relativement contraignant, comme un "milieu" de vie sociale. Selon Y. Grafmeyer, "ce milieu interne se modifie sous l'effet des actions humaines, mais il en détermine en même temps le contexte et les conditions de mise en oeuvre,,3. Les animateurs de l'Ecole de Chicago, pour ne citer qu'eux, ont centré leurs études les plus célèbres sur les "effets de milieu" et leurs conséquences tant sur les comportements sociaux que sur l'évolution du cadre morphologique. En tant que tel, l'espace est réinvesti par les agents sociaux d'une valeur symbolique servant à exprimer leur insertion sociale spécifique, il est un code culturel permettant la visibilisation des groupes. - un espace "formant" : la configuration des espaces fréquentés par les individus permet le jeu quotidien de "scènes" qui par leur ritualisation étayent le processus de formation et d'entretien de l'identité personnelle et sociale. On peut parler d'une socialité spatiale, ou d'une mémoire spatiale; en soutenant l'imaginaire et les représentations collectives, l'espace fonde l'être-ensemble de toute communauté, c'est-à-dire facilite la perdurance du lien social grâce à une "ambiance" locale qui imbibe les comportements et exerce une forme d'action osmotique et discrète venant conférer un sens à l'espace.

3

GRAFMEYER, Yves, Sociologie urbaine, Paris, Nathan, 1994, p. 25.

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Petit hameau de quelques centaines d'habitants blotti dans un écrin de verdure au centre d'un triangle formé par d'importants axes routiers et autoroutiers, Bois-Seigneur-Isaac illustre à sa manière cette triplicité constituante de l'espace en tant qu'espace social. Espace rural au point de vue morphologique, il n'en reste pas moins un espace intersticiel situé à moins de dix minutes de centres urbains importants et à une demi-heure de la capitale, Bruxelles. Cependant, en tant qu'espace fonctionnellement périphérique, notre village semble ne pas vouloir se laisser définir comme tel et entretenir un fort niveau de centration lié à une spécificité spatiale et historique propre. Espace ambigu, ambivalent même, partagé entre la "vie au village" et les facilités urbaines, sa définition apparaîtra comme l'enjeu des transactions quotidiennes qui se jouent entre les habitants de BoisSeigneur-Isaac. Au risque de paraître abrupt, nous dirons d'emblée que le champ des possibilités qu'offre cet espace aux agents sociaux s'articule a~tour de quatre axes principaux: - le rural et l'agricole ne se superposent pas nécessairement: en Belgique, on peut se dire rural sans être employé dans l'agriculture; en effet, la taille du territoire, le développement des transports publics dans les zones rurales, le maintien d'une population non agricole dans les villages, sont autant d'éléments qui contribuent à rendre plausible une caractérisation du rural qui ne se fonde plus sur l'occupation professionnelle du villageois (l'agriculture) mais sur la valorisation du paysage rural s'opposant à la ville et à l'espace suburbain et sur l'idéalisation d'un ensemble de traits culturels et comportementaux. Néanmoins, la présence de terres et d'activités agricoles reste un élément déterminant de la qualité de l'image qu'offre l'espace rural. il peut y avoir dissociation entre la ville et l'urbain: les fonctions urbaines, tout comme les comportements citadins, se sont disséminés dans la quasi totalité du territoire belge, et plus particulièrement dans la région qui nous concerne. Ainsi, on peut retrouver des structures foncières, économiques ou comportementales urbaines dans des espaces qui ne sont pas spécifiquement appréhendés comme appartenant à la ville.

-

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de centre et de centralité peuvent diverger: avec le développement de l'économie flexible, la centralité a en partie quitté le centre des villes; autrement dit, si la centralité reste un concept (urbain) de première importance, il n'est plus automatiquement lié à celui de centre. Comme l'écrivent J. Bonnet et F. Tomas, "les lieux de centralité se multiplient, comme des relais d'une culture technicienne de communication et d'information,,4. La centralité, caractère spécifiquement urbain, peut quitter le centre de la ville pour qualifier des espaces sub-, péri- ou non-urbains. A côté de cette évolution structurelle, on peut observer que le fait d'être éloigné d'un lieu central n'empêche nullement un haut niveau de centration, c'est-à-dire une forte capacité de se définir par soi-même et de ne pas se laisser définir par les autres. Nous reviendrons sur ce dernier point tout au long de notre ouvrage. - il existe deux stratégies de réseaux5 : la première concerne la gestion de l'urbain, tandis que la seconde alimente la socialité par l'entretien de la sociabilité. D'une part, l'espace se transforme sous les impulsions du mode de production économique et de ses exigences structurelles; en conséquence, "la génération et la généralisation des relations assurent dans un rapport espace/temps tout à fait nouveau la circulation des personnes, des biens, des informations point à point"6 sous la direction de la technocratie qui. gère le fonctionnement et la modernisation de la nouvelle spatialité réticulaire. D'autre part, les multiples réseaux qui se nouent de manière infonnelle, spontanée et cachée sur la base de la parenté, du voisinage, des affinités, etc, contribuent à la consolidation d'une socialité qui met en échec la programmation généralisée et donne à l'image, qui investit un lieu et dynamise. un espace, une fonction de matrice pour les différentes agrégations sociales.

- les notions

4

BONNET, J. & TOMAS, F., "Centre et périphérie: éléments d'une problématique
et réseaux".

urbaine", p. 2. 5 BASSAND, M. & ROSSEL, P., "Métropoles
6

DUPUY, Gabriel, L'urbanisme des réseaux. Théories et méthodes, p. 182.

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Ces quatre axes convergent vers le territoire sur lequel, grâce aux diverses transactions qu'ils permettent, nous pourrons étudier la structuration d'un espace tout à fait spécifique: l'espace des représentations, où se vit chaque jour "un jeu violent, invisible et inaudible, étranger et familier: celui qui porte sur la définition du nous et des autres, sur la persistance du passé et les lignes de force du temps" 7. Cet espace des représentations nous intéressera tout spécialement dans cet ouvrage. Ainsi, nous voudrions tenter de dégager la logique qui lui donne fonne. Considérant qu'entre l'imaginaire et le symbolique, entre l'image et la représentation, gît le fossé séparant la socialité de la sociabilité - fossé constamment traversé dans un va-et-vient ritualisé qui assure la perdurance du lien social -, les pages qui suivent voudraient rendre compte, à l'aide d'un exemple concret, de ce mouvement incessant entre l'imaginaire, le mythe, le rituel et les pratiques quotidiennes, entre l'invisible et le
monde sensible. Ceci ne nous épargnant pas du devoir de méthode



savoir celle qui permettrait de saisir le rapport entre l'espace concret, tangible, visible, et l'espace imaginaire, onirique, labile. En ce qui nous concerne: quelle est la "solidarité" entre l'espace du petit village qui servira d'illustration à notre démarche et les représentations que s'en font ses habitants? Ayant recueilli leurs discours, nous tenterons de comprendre le rôle de l'espace dans la structuration des représentations sociales qu'ils véhiculent et leur incidence sur la gestion sociale de leurs pratiques quotidiennes. Ce faisant, notre objectif sera de montrer comment la représentation de l'espace permet une définition caractérisée des modes de coexistence propres au milieu étudié et comment elle en canalise les évolutions. Il s'agit donc en tout premier lieu de préciser ce que nous entendrons dans cette étude par le terme de représentation sociale.

7

SCHURMANS, M.N., "Négociations silencieuses à Evolène : transaction et identité sociale", p. 129.

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Le concept de représentation a une longue histoire et a surtout connu des développements très divers8. L'étude de l'objet "représentations" a très tôt intéressé les théoriciens de l'individuel et du social car celles-ci correspondent à une exigence fondamentale de la pensée humaine, celle de donner cohérence au réel, celui-ci étant fondamentalement polymorphe et appréhendable d'une multitude de points de vue dépendant des caractéristiques historiques et sociales des acteurs. Bien que dans une perspective phénoménale les représentations sociales témoignent d'une grande diversité, elles ont toutes en commun d'être une manière de penser et d'interpréter la vie quotidienne. C'est E. Durkheim qui donnera au concept son statut sociologique. Dans son célèbre article sur les représentations collectives, il écrit:
"Les représentations [...] ne sont pas des néants; elles sont des phénomènes, mais réels, doués de propriétés spécifiques et qui se comportent de façon différente les uns avec les autres, suivant qu'ils ont, ou non, des propriétés communes. [...] Les représentations sont des réalités partiellement autonomes qui vivent d'une vie 9 propre" .

Se voyant ainsi conférer le statut de réalités sui generis, la notion de représentation reste néanmoins vague et tend avant tout à rendre compte de la diversité des substrats fondant la multiplicité culturelle et historique des groupes et des individus et conditionnant la forme et le contenu des représentations collectives. H. Lefebvrelo va contribuer à une clarification conceptuelle des plus fructueuses. En rapportant également les représentations à l'insertion socio-historique des groupes et des individus, il y intègre la dimension subjective en considérant la représentation comme l'oeuvre labile d'un sujet inséré dans le social et qui cherche à combler le néant
8

JODELET, Denise (dir.), Les représentations sociales. 9 DURKHEIM, Emile, "Représentations individuelles et représentations collectives", pp. 22-43. 10 LEFEBVRE, Henri, La présence et l'absence. Contribution à la théorie des
représentations.

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du non-sens. Ainsi, la représentation est conçue comme occupant "les intervalles et les interstices" entre le sujet et l'objet, entre l'expérienciel et le conceptuel, etc. H. Lefebvre montre également que, jaillissant de l'interstice, la représentation a toujours un contenu pratique irréductible et que, ce faisant, elle tend à se substituer aux "choses". Ainsi, tout en confinant les représentations aux domaines multiples de la vie quotidienne, il définit leurs trois dimensions constitutives: les représentations sont constituées par la conjonction dialectique d'un contenu, lequel se rapporte à un objet (qui peut être un sujet) avec lequel ego entretient des rapports sociaux. Objet, contenu, rapport social: telle est la triplicité constituant la représentation sociale. L'objet Pour étudier cette triple constitution de la représentation, nous avons choisi l'espace comme objet d'analyse, et plus spécifiquement l'espace d'un petit village belge du Brabant wallon nommé BoisSeigneur-Isaac. Notre intention n'est pas de dresser une somme monographique concernant ce dernier. Si, certes, nous ne négligerons pas de rendre compte des spécificités de notre terrain d'étude, c'est dans le but de rendre intelligible la situation que nous avons analysée et ainsi de permettre la comparaison avec d'autres types de situations dans d'autres contextes. I I Un tel cas de fiIgure ne prend donc sens que par rapport à d'autres situations d'urbanisation affectant les périphéries des grandes villes européennes. Or, cet espace est "vécu" par ses utilisateurs et, dans le cas plus particulier du village de Bois-Seigneur-Isaac, il est "habité" par ses occupants. Pour H. Lefebvre, cet espace qu'il nomme vécu "est l'espace dominé, donc subi, que tente de modifier et d'approprier l'imagination. Il recouvre l'espace physique en utiljsant symboliquement ses objets. De sorte que ces espaces de représentations tendraient
Par exemple, dans le cas de la périphérie de Dijon, cf. CHAPUIS, R., "La mobilité sociospatiale et ses conséquences dans une commune rurbaine de l'agglomération dijonnaise", Revue de Géographie de Lyon, 1990,65,3, pp. 209-211.
II

20

vers des systèmes plus ou moins cohérents de symboles et de signes 12 non verbaux" . La représentation se présente ainsi comme étant une instance au service des interactions individu-objet ou groupe-objet. Mais cette instance est fondamentalement relative, principalement dans un double sens: d'une part, la représentation participe des processus d'appropriation de l'objet, mais il existe d'autres rapports à celui-ci, essentiellement ceux de perception-sensation; d'autre part, il existe d'autres processus d'appropriation que les représentations, notamment le désir, l'imaginaire, l'identification, etc. Ce qui peut se schématiser comme suit:

stimulations

... ...

- - désir - imaginaire
OBJET
.....-

appropriation

- représentations
~-identification
......

INDIVIDU GROUPE

- etc.

,~

perception

- sensation

Le rapport qui existe entre l'individu ou le groupe et l'espace est un exemple qui illustre pertinemment cette schématisation. Nous percevons l'espace, les distances, les objets architecturaux par nos différents sens, mais nous tentons également de nous les approprier à travers divers processus figuratifs dont, par exemple, l'imaginaire ou la représentation, à propos desquels on peut avancer le constat suivant:
"Le territoire constitue le champ privilégié des représentations. Ces dernières émanent de la vie sociale et psychologique des individus, de ses mythes parfois transformés en symboles géographiques. Productrices d'espace au rythme du temps long, les représentations sociales se nourrissent aussi de la substance des territoires,

12

LEFEBVRE, Henri, La production de l'espace, p. 49.

21

sous forme de déterminations subtiles et impalpables qui résultent de notre rapport phénoménologique aux lieux et aux objets spatialisés,,13.

Ainsi, nous tenterons d'analyser les représentations de l'espace que véhiculent les habitants de Bois-Seigneur-Isaac, terrain privilégié de notre étude, et nous examinerons dans quelle mesure ces représentations se présentent comme des ressources plus ou moins opératoires pour la formation de rapports sociaux dans une architectonique sociospatiale locale caractériEée par son histoire et ses composantes actuelles. Le contenu Si la sociologie a contribué à forger le concept de représentation sociale, les propositions théoriques les plus probantes relativement à l'étude du contenu de la représentation ont émergé du champ de la psychologie sociale. Depuis les célèbres travaux de S. Moscovici et de w. Doise en ce domaine, l'analyse des représentations sociales a connu une évolution impressionnante débouchant sur une constatation fondamentale: les représentations sociales ne sont pas affaire d'information: à information égale, elles peuvent différer et, en outre, plus d'information ne les modifie pas nécessairement. C'est qu'en réalité, là où la science analytique opère par découpages pour définir ses objets, les représentations sociales opèrent par articulations, l'objet étant perçu dans un monde d'objets physiques et sociaux reliés entre eux, ce qui engendre des mises en ordre logiques et sociales, à la fois aux plans perceptif, évaluatif et symbolique. Ainsi, mettant de côté l'aspect informationnel, l'étude des représentations sociales va se pencher sur leur structuratiol1 interne. Dans la façon d'appréhender le contenu des représentations, deux orientations théoriques vont se dégager, qui ne sont pas exclusives l'une de l'autrel4 : il est traité soit comme champ structuré, ou réseau de significations, soit comme
DI MEO, Guy, "La genèse du territoire local: complexité dialectique et espacetemps", p. 274. 14 JODELET, Denise (dir.), Les représentations sociales, p. 55.
13

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