LES ADIEUX D'UN SOCIOLOGUE HEUREUX

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L'auteur, au terme d'une quarantaine d'années de pratique de la sociologie, esquisse les traces de son passage dans les diverses fonctions et enseignements dont la charge lui a été confiée. Trois notions-clés au cœur du message de l'auteur : amour, reliance, bonheur. Message nourri par une triple passion : de la sociologie et du beau métier de sociologue ; de la vie dans le chef du promoteur d'une sociologie existentielle ; de la famille chez un grand-père écrivant pour ses petits-enfants…et leurs descendants.
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296387010
Nombre de pages : 208
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LES ADIEUX D'UN SOaOLOGUE HEUREUX
Traces d'un passage

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logique.f Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomi:nes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systi:mes conceptuels classiques. Dernières parutions

Lindinalva LAURINDO DA SILVA, Vivre avec le .fida en phase avancée, 1999. Ivan SAINSAULIEU, La contestation pragmatique dans le sYlulicalisme autonome, 1999. Chantal HORELLOU-LAFARGE, Les rapports humains chez les penseurs du social, 1999. Maryse PER VANCHaN, Du monde de la voiture au monde social,1999. Marie-Anne BEAUDUIN, Les techniques de la distance, 1999. Joëlle PLANTIER, COl1lmentenseigner? Les tiilemmes tie la culture et de la pédagogie, 1999. Christian RINAUDO, L 'ethnicité dans la cité, 1999. Sung-Min HONG, Habitus, corps, domination, 1999. Pascale de ROZARIO (sous la direction de), Passerelles pour les jeunes,1999. Jean-Rodrigue PARÉ, Les visages de l'engagement dans l'œuvre de Max Weher, 1999. Christine GAMBA-NASICA, Sociali,wtion,\', expériences et tiynamique itientitaire, 1999. Pascales BONNAMOUR, Le,I'nouveaux jouma/i.ftes russe.f, 1999. Paul RASSE, Les musées à la lumière de l'espace public, 1999. Jean-Claude DELAUNAY (ed), La mmufialisation en question, 1999. (Ç)L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7811-5

Marcel BOLLE DE BAL

LES ADIEUX D'UN SOCIOLOGUE HEUREUX

TRACES D'UN PASSAGE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris.. FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) . CANADA H2Y IK9

DU MÊME AUTEUR

Aux Editions L'Harmattan - Paris - Voyages au coeur de sciences humaines, De la reliance (ed.), 2 tomes, 1996 Aux Editions de l'Institut de Sociologie - Bruxelles - Relations humaines et relations industrielles, 1958 (traduit en espagnol) - La structure des rémunérations en Belgique (en collaboration), 4 volumes, 1959-1963 - Le salaire à la production. Formes nouvelles et fonctions sociologiques (en collaboration), 1965 - La vie de l'entreprise. Suppléments de rémunération et participation ouvrière, 1967 (traduit en portugais) - Problèmes de sociologie du travail, 1969 (traduit en espagnol) - Image de l'homme et sociologie contemporaine (ed.), 1969 Aux Editions de l'Université de Bruxelles - Accroissement de la productivité et psychologie du travail (ed.), 1976 - Formation, travail, travail de formation (ed.), 1978 - La tentation communautaire. Les paradoxes de la reliance et de la contreculture, 1985. Chez d'autres éditeurs de rémunération et collaboration dans l'entreprise, Bruxelles, Fédération des Industries Belges, 1967 - Le salaire aux résultats dans les sociétés industrialisées. Tendances évolutives et aspects psychosociologiques, Genève, BIT, 1972 - Les aspirations de reliance sociale. Reliance sociale, recherche sociale, action sociale, Bruxelles, Programmation de la Politique Scientifique, 1978 - La participation. Revue des études sur la participation (en collaboration), Dublin, Fondation Européenne pour l'Amélioration des Conditions de Travail, 1987 (traduit en anglais) - Les doubles jeux de la participation. Rémunération, performance et culture, Bruxelles, 1990, Presses Interuniversitaires Européennes (PIE), (traduit en slovène et en anglais) - La Franc-Maçonnerie, porte du devenir. Un laboratoire de reliances, Paris,

- Mode

Detrad, 1998

Pour

Léna Elsa Rassa Boris Max

H

Nous n'avons pas besoin de certihJde mais de traces.

Seules les traces font rêver ". René CHAR

TRACES DE RECONNAISSANCE

C'était un passage, il en reste quelques traces. Les deux - le passage et les traces - n'ont été possibles et eu de sens .que grâce au concours, à l'amitié de nombreuses personnes, trop nombreuses pour être nommément citées ici. Alors je me contenterai de mentionner, collectivement: mes maîtres ès recherches, mes collègues enseignants, la trentaine de générations d'étudiants qui m'ont écouté, contesté et souvent encouragé, mes collaborateurs parfois disciples, souvent amis - de mes divers services d'enseignement ou unités de recherches, les secrétaires - gestionnaires ès relations humaines - de ces mêmes services et unités.

-

La dactylographie de ces textes a été l'oeuvre initiale de Maria da Cruz. Leur coordination et mise en forme définitive, celle de Jocelyne Brahy.
A tous et toutes, j'exprime mes très vifs et sincères remerciements. Une gratitude particulièrement profonde et affective me lie et relie à Françoise, la "Mamou" de Léna, Elsa, Raïssa, Boris et Max (nos petitsenfants), inspiratrice des multiples réflexions sur l'Amour éparpillées au détour de ces pages.

M.B.D.B.

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POURQUOI?

Pourquoi un livre tel que celui-ci?
Pour plusieurs raisons, d'inspirations diverses. D'abord l'envie de mettre à la disposition du lecteur - sociologue, citoyen, "humaniste" en général- quelques textes inédits ou dont la diffusion était jusqu'ici demeurée confidentielle.

Ensuite, le désir d'offiir à mes enfants et surtout à mes petits enfants, voire à leurs futurs descendants, quelques échantillons des écrits, et donc de la pensée, de leur ancêtre.
Bref, le besoin, vital, de laisser une "trace", un témoignage d'un
"passage"

- par

essence

éphémère

- sur

cette terre, en particulier

dans le

monde restreint de la sociologie, et dans celui, beaucoup plus vaste, d'une société à l'effervescence infinie.

* * *
Pourquoi ce titre: "Les adieux d'un sociologue heureux ?"

D'une part car il s'agit d'une réunion de leçons ou discours prononcés lors de séances d'" adieux", marquant ma dé-liance d'avec les diverses institutions auxquelles j'ai consacré l'essentiel de mon activité professionnelle.
D'autre part car ces textes font en quelque sorte écho à l"'adresse présidentielle" délivrée lors de ma sortie de charge en tant que président de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française et intitulée 'Tai même rencontré un sociologue heureux", adresse dont le texte figure en ouverture de ce livre. La genèse de ce propos se situe en fait au cours d'un colloque de sociologues belges, organisé à Louvain-la-Neuve dans les années 60, si mes souvenirs sont bons. C'était donc à une époque d'intense croissance économique, époque un peu plus tard qualifiée de "Golden Sixties" ou des

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"Trente Glorieuses". Nous ne connaissions pas alors notre (relative) chance. Durant une longue journée d'échanges, le choeur des sociologues présents n'a cessé d'exprimer de lancinantes lamentations sur le triste sort que lui réservait une société peu compréhensive. Finalement, irrité par le narcissique déballage de ces consciences malheureuses, j'ai éprouvé l'irrésistible besoin de prendre le contre-pied de ces chercheurs en mal de reconnaissance, d'affirmer haut et fort la chance que c'était à mes yeux de pouvoir faire de la sociologie, d'y prendre chaque matin un plaisir renouvelé, même si cela ne m'empêchait nullement - tout au contraire - de compatir aux réelles souflTances de nos concitoyens. Cette profession de foi, en ce temps-là, m'avait paru avoir été accueillie par quelques sourires condescendants.. . Quelle heureuse surprise, dès lors, de rencontrer à Mexico, en août 82, lors d'un congrès de l'Association Internationale de Sociologie, un jeune collègue qui m'accoste en me remerciant de l'avoir, par cet ancien propos, convaincu de s'engager dans la voie de la sociologie, champ de son actuel épanouissement. C'est pourquoi, trois ans plus tard, invité par l'AISFL à exposer ma conception du travail de sociologue, j'ai terminé mon premier discours d'adieu en évoquant cette anecdote à mes yeux significative, et en réitérant ma foi en la sociologie, mon bonheur d'avoir été, de continuer à être, jusqu'à la fin de mes jours, sociologue.

* * *
Aujourd'hui, arrivé à ce stade de l'existence où l'expérience acquise et le temps qui passe incitent à jeter un regard en arrière, à dresser le bilan d'une vie, les sentiments qui m'animent sont marqués par une âcre ambivalence. Heureux je suis de l'oeuvre accomplie, d'avoir eu la chance d'exercer un métier passionnant, d'avoir tenté de contribuer à l'élaboration d'une sociologie à la fois théorique et pratique, critique et clinique,

fondamentale et appliquée. Malheureux je suis d'être

- sans

que cela

corresponde à mon réel désir - "admis à faire valoir mes droits à la retraite", de constater que, sans tarder, certains estiment devoir - telle est la dure loi des humaines et académiques successions, paraît-il - effacer la plupart des traces de mon passage au sein des programmes de mon Alma Mater.

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Gratifié du titre impressionnant de "professeur émérite" - alors que, au mépris des droits acquis et des contrats de départ, les avantages financiers de l'éméritat nous ont été ôtés en cours de carrière par un Etat aux abois - j'ai tenu à prononcer, à l'intention de mes étudiants, une série de "leçons terminales", contrepoint de ces "leçons inaugurales" dont la tradition, hélas, tend à se perdre dans un système universitaire en panne de rites initiatiques. Et cela pour chacun des enseignements dont la charge m'a été confiée par mon université. Leçons d"'adieux", en quelque sorte, mais que j'ai préféré concevoir comme autant d"'au revoir", d'ouvertures vers de nouvelles aventures intellectuelles et affectives, personnelles et institutionnelles : moins qu'un départ à la retraite, je considère la fin de mes charges officielles comme l'occasion d'un redéploiement aux formes multiples et aux potentialités innombrables.

* * * A la relecture, deux thèmes centraux, étroitement reliés, me paraissent se situer au coeur de ces divers messages: d'une part, le lien entre mes deux disciplines chéries, la sociologie et la psychologie, d'autre part, celui entre deux notions qui me sont également chères, l'amour et la reliance.
Le lien entre la sociologie et la psychologie: l'essentiel de mon combat intellectuel et académique a consisté à tenter d'établir de solides ponts entre ces deux disciplines séparées tant par les logiques institutionnelles que par la persistance de méfiances réciproques, fondées sur des préjugés tenaces. Ma première intégration universitaire s'est réalisée au sein de l'Institut de Sociologie. Le premier cours dont la charge m'a été confiée était celui de "Problème de Sociologie du Travail"". destiné aux étudiants de la Faculté des Sciences Psychologiques et Pédagogiques: mon dernier "discours d'adieu" a été celui prononcé dans le cadre de ce cours et intitulé "Adiel/ au travail" ? Yy reprends l'essentiel de la matière initiale de cet enseignement et tente de dégager à la fois ce qui dans les propos d'alors demeure toujours valable aujourd'hui et ce qui depuis lors a profondément changé: de la sorte j'entendais relativiser bien des discours actuels et sensibiliser les étudiants à la dimension historique des phénomènes sociaux. Par ailleurs partisan de l'élaboration d'une sociologie existentielle, laquelle, selon moi, devrait accorder une place essentielle, dans ses analyses et théories, aux apports de la psychologie et de la philosophie,

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à l'affecti( à l'ilTationnel, au subjectif dans la vie des systèmes sociaux, j'ai, avec d'autres, créé et assumé un "service de psychologie sociale et de sociopsychologie", institué une série d'enseignements de psychosociologie : approche psychosociologique de la société contemporaine, séminaires de psychosociologie et d'animation des groupes, psychosociologie des organisations, etc. La "leçon d'adieu" de ce dernier cours figure dans ce recueil sous le titre: "Intervention psychosociologique et stratégie de changement" :j'y esquisse les grandes lignes d'une sociologie clinique ou d'intervention clinique de type socianalytique. Sociologue, j'ai été appelé par mes pairs à remplir la fonction de Président de la Faculté des Sciences Psychologiques et Pédagogiques et à ce titre, été chargé de défendre les intérêts des psychologues au sein du Conseil d'Administration et du Bureau de l'Université. Par ailleurs, j'ai convaincu mes collègues de la Section des Sciences Sociales et de l'Ecole de Commerce d'intégrer dans leurs programmes des enseignements et séminaires d'inspiration psychosociologique. Hélas je suis bien obligé de constater que, les restrictions financières aidant ou servant de prétexte, de nouveaux fossés se creusent aujourd'hui entre les deux mondes séparés des sociologues et des psychologues, fiileusement repliés sur leurs territoires perçus comme autant de forteresses assiégées. Le lien entre l'amour et la reliance: la reliance à laquelle - cela commence à se savoir - j'ai consacré l'essentiel de mes réflexions au cours de ces deux dernières décennies constitue, selon moi, une notion-clé, un concept charnière entre la sociologie et la psychologie, ainsi qu'un enjeu social, culturel et politique majeur; quant à l'amour, il a toujours été pour moi, cela n'a rien de très original, un élément essentiel de ma vie, à la fois professionnelle (je me suis promis de parler au moins une fois d'amour à mes étudiants dans chacun de mes cours... et j'ai tenu cette promesse) et familiale (j'ai le bonheur d'être marié depuis 43 ans... et d'en être heureux). Rien d'étonnant, dès lors, à ce que le testament pédagogique et politique que j'ai eu envie de livrer à mes étudiants du "séminaire de sensibilisation aux relations humaines" ait été par moi intitulé "De la sensibilisation aux reliances", et qu'il se termine par une référence à l'amour. Rien d'étonnant non plus à ce que la leçon terminale de mon grand cours "Approche psychosociologique de la société contemporaine" ait porté sur "Totalitarisme, Amour, Bonheur: un triangle existentiel au coeur de la société raisonnante", dont le titre exprime bien le projet sous-jacent. Plus étonnant peut-être mais d'autant plus sympathique et significatif, ce colloque sur la Sociologie de l'Amour organisé, avec le soutien de Jacques Nagels,
directeur de l'Institut de Sociologie, par mes assistants et

- très

autonomes

-

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disciples en sociologie, Madeleine Moulin et Alain Eraly, au moment de mon départ à la retraite: c'est à cette occasion que j'ai prononcé quelques libres propos, repris ci-après sous le titre "Paroles d'amour, paroles sur l'amour". * * * "Traces d'un passage" : sous-titre à la fois nostalgique et optimiste. TI invite à percevoir dans ces divers exposés, discours et
de l'ouvrage - les ultimes traces de mon passage dans le monde de la recherche et de l'enseignement. Mais ce ne sont point les seules traces de ce passage. Sur elles viennent se greffer d'autres traces, institutionnelles et bibliographiques.
interventions

- le coeur

Des traces institutionnelles: d'une part des adieux d'un soci<r logue, cette fois plutôt malheureux, aux institutions qu'il a créées,
développées et animées - le Centre de Sociologie du Travail, le Service de Psychologie Sociale et de Sociopsychologie - et qui, dès son départ, ont été

profondément transformées, dans un sens opposé à celui pour lequel il s'étaittant investi; d'autre part, les "adieux" des autorités académiques de l'Université et de la Faculté de Droit au sociologue heureux admis à "faire valoir ses droits à la retraite". Des traces bibliographiques: la liste, aussi exhaustive que possible, des ouvrages, parties d'ouvrages et articles publiés entre 1958 et
1998. Ceci devrait faciliter - tel est du moins mon souci

- les recherches

de

personnes éventuellement intéressées à approfondir l'un ou l'autre aspect de ma production scientifique ou para-scientifique. La publication de ces autres "traces" de mon passage tend à répondre à l'un des objectifs de ce livre, à savoir offrir à mes descendants l'image la plus complète possible de ce que fut un ancêtre entretemps devenu pour eux, c'est plus que probable, un personnage mystérieux... * * * Pour ne pas sombrer dans la sinistrose des adieux et de la nostalgie,je préférerais que l'ensemble des textes réunis ci-après soient lus, 15

entendus, compris comme l'expression de ce que chantent tant de jeunes et de moins jeunes de par le monde: "Ce n'est qu'un au revoir". Ma "retraite" institutionnelle n'est en effet pour moi, je l'ai dit, que l'occasion rêvée d'un "redéploiement" vers de nouveaux horizons. Je founnille de projets de voyages, de rencontres et surtout d'écriture... et ce, en leur état actuel, au moins jusqu'en l'an 2008 ,

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LA SOCIOLOGIE...

ET LA PERSONNE ?

Ou "J'ai même rencontré un sociologue heureux"

PROLOGUE

Mes Chers Collègues,

Si je m'adresse à vous en ce moment, c'est à la demande, expresse et amicale, des membres du Bureaul.

Ceux-ci, suite à certaines expériences vécues lors de la Table Ronde de Louisiane et à l'instigation de votre Vice-Président, Christian Lalive d'Epinay, impressionné par un récent séjour aux Etats-Unis, ont estimé qu'il serait utile, pour le rayonnement et la vitalité de notre Association, d'adopter ou tout au moins d'adapter la coutume américaine qui veut que le Président sortant d'une association scientifique délivre, avant l'Assemblée générale de celle-ci, une "adresse présidentielle" dans laquelleil présente sa vision, sa conception de la discipline, de l'état actuel et des perspectives d'avenir de celle-ci. Malgré le péril de la tâche, j'ai accepté d'ouvrir le feu de cette nouvelle pratique car j'estime utile une telle présentation:
- d'une part, il devient évident, aux yeux de la majorité d'entre nous, qu'il n'existe pas UNE sociologie, mais bien DES sociologies - et que cette multiplicité de sociologies, que la diversité des approches est non pas un signe de faiblesse, mais au contraire une preuve de vigueur, une source de résistance à la grisaille de l'uniformité totalitaire ;

"Adresse présidentielle" prononcée le 23 mai 1985 à l'occasion du Xlle Colloque de l'AlSLF (dontlethème était: "1984... et alors? L'individu et la machine sociale". Bruxelles 20-24 mai 1985), au moment de la sortie de charge de son auteur et avant l'Assemblée générale de cette Association. Texte publié dans le Bulletin n° 3 de l'AISLF, Bruxelles, 1986, pp. 145-148.

l

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- d'autre

part, une telle prise de position, à la fois officielle et personnelle, devrait fournir de la substance pour de futurs débats épistémologiques, heuristiques, méthodologiques et déontologiques.
Décidé à jouer fi-anchement le jeu, je parlerai donc à la première personne, sans le prudent filet de la distance académique. Et, selon la formule consacrée, mes paroles n'engagent que leur auteur, c'est-à-dire moi, et non l'Association, c'est-à-dire vous, qui m'avez fait l'honneur, dont je tiens à vous remercier, de m'en confier la présidence.

D'aucuns, bien intentionnés, se sont étonnés: l'emploi du mot "adresse", en l'occurrence, n'est-il pas malvenu? Traduction littérale d'un terme américain, ne vient-il pas déflorer le bon usage de cette langue française, à la défense de laquelle notre Association a vocation de se consacrer? Ainsi interpellé, pris d'un doute soudain, je me suis plongé dans le dictionnaire. J'y ai trouvé la définition suivante: "Adresse: expression des vœux et des sentiments d'une assemblée politique, adressée au souverain". Immédiatement rassuré, j'ai compris la logique américaine du recours à un terme d'ailleurs d'origine fi-ançaise : le monde, la société ont changé; la démocratie a remplacé la monarchie, les rôles ont été inversés; aujourd'hui le souverain, c'est le peuple; c'est à lui, donc à vous, membres de cette assemblée, que va légitimement être confiée une "adresse", que vont être exprimés des vœux et des sentiments, ceux de celui qui pour quelques instants encore demeure votre président. Parler à la première personne, face à un parterre de collègues éminents, c'est évidemment une épreuve risquée. Mais, logique avec moimême, je ne puis m'y soustraire, à peine d'être pris en flagrant délit de contradiction théorique et pratique.
Car - et je tiens à le préciser d'entrée de jeu, pour mettre cartes sur table -la sociologie à laquelle je suis attaché, celle qui m'a toujours attiré, que je veux contribuer à défendre et à développer, est une sociologie qui accorde toute la place qui lui revient à l'individu, à la personne, à l'affectif, au subjectif: je suis en effet intimement convaincu que les structures sociales ne sont rien sans les personnes qui les font vivre, sans les relations qui lient, délient, relient ces personnes entre elles.

Entendons-nous bien: je n'ai nullement l'intention de prétendre plaiderpour une seuleforme de sociologiepossible. J'accepte - dans l'esprit 18

de tolérance libre-exaministe et pluraliste qui est celui de l'Université qui nous accueille aujourd'hui -l'existence tout à fait légitime d'autres types de sociologie. Je revendique seulement la même attitude de tolérance, d'acceptation sinon d'empathie de la part de ceux qui ont préféré d'autres voies sociologiques.
Parler à la première personne, c'est donc - pour moi - non seulement me confonner à une règle du jeu institutionnelle, mais également être fidèle à mon orientation scientifique de sociologue, c'est reconnaître l'importance de la dimension personnelle, de la subjectivité dans l'élaboration théorique: l'objectivité absolue, nous l'admettons de plus en plus volontiers, ne peut jamais être atteinte; nous pouvons uniquement nous en rapprocher dans la mesure où notre subjectivité est conçue, exprimée et maîtrisée. Ce que je tente de faire en ce moment, devant vous et avec vous. Parler à la première personne, cela implique un retour en arrière, un bref regard jeté sur le chemin parcouru. Ce rapide voyage dans le passé constituera le premier volet de mon propos. Les autres, selon le moule classique, concerneront le présent et le futur. Le présent, c'est-à-dire nos problèmes, la crise de la société et la crise de la sociologie. Le futur, c'est-àdire la quête et l'esquisse de nouvelles voies pour la sociologie, mon projet (ou mon utopie ?) de sociologue.

LE PASSÉ - Mon itinéraire

en sociologie

A la réflexion, trois grandes étapes me paraissent avoir marqué mon itinéraire en sociologie.

La première étape s'étend de 1953, dernière année de ma vie étudiante, à 1960.
Les études de sociologie, à cette époque, n'existaient pas en mon pays. TIy avait bien un diplôme en Sciences Sociales, mais très peu coté, et réservé, dans la culture stéréotypée de ce temps, aux jeunes filles à marier. Aussi me suis-je adonné à des études dites "sérieuses" : le droit et les sciences économiques. En fait ni les unes ni les autres ne m'ont enthousiasmé: à leur terme les législations, réglementations et procédures judiciaires me paraissaient toujours aussi abstraites et désincarnées, tandis

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que l'inflation gardait tous ses mystères pour mon entendement rebelle (apparemmentje ne suis pas le seul, même aujourd'hui, et même parmi les experts éminents, à n'en point maîtriser les mécanismes complexes. ..). Heureusement il y a eu un séminaire d'économie sociale, et la participation à des enquêtes dites de "relations humaines", dans le cadre des programmes du Plan Marshall visant à l'accroissement de la productivité: j'avais trouvé ma voie. J'allais pouvoir faire d'une pierre deux coups: contribuer à améliorer la condition des travailleurs et accroître le savoir scientifique dans le champ de la sociologie du travail. Un an d'études aux Etats-Unis, puis un stage de six mois à l'Institut de Sociologie... j'y suis toujours, trente ans plus tard.
Comme tout sociologue débutant, en particulier à cette époque là, j'ai été transformé en enquêteur chargé de concevoir, tester, appliquer des questionnaires dans le cadre d'études visant à cerner les opinions, attitudes et "résistances" des travailleurs face (déjà !) au progrès technique. J'ai surtout découvert les lacunes de ma formation : les qualités qui m'étaient demandées - bâtir un questionnaire, mener un entretien, interpréter les résultats - étaient des qualités de psychosociologue voire de psychologue social, tant sur le plan technique que sur le plan humain et relationnel. Découvrant la réalité sociale sur le terrain, et non plus dans les livres, je n'ai pu oublier, depuis, ces hommes et ces femmes qui faisaient marcher les usines, qui nourrissaient les syndicats, qui supportaient (dans les deux sens du terme) l'administration, qui la subissaient et la faisaient subir. La fin de cette première période - et donc le début de la deuxième a été marquée par la grande grève belge de l'hiver 60-61, grève qui a paralysé la presque totalité de l'économie wallonne, et celle des grandes villes de Flandre. Ce fut pour moi un choc épistémologique. Figurez-vous que cette grève historique - une des dernières de ce type et de cette ampleur, dans un bassin de vieilles industries charbonnières et sidérurgiques en déclin, grève générale à forte connotation politique menée par une classe ouvrière aux traditions culturelles bien ancrées - a démarré "spontanément", après un travail de préparation idéologique de syndicats vite dépassés, dans des ateliers d'usines sidérurgiques liégeoises et carolorégiennes que nous avions, par chance ou malchance, étudiées six mois auparavant. Or les ouvriers de ces ateliers nous avaient affirmé avec force - en réponse à nos

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