Les adultères seront punis

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296350151
Nombre de pages : 216
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LES ADULTÈRES SERONT PUNIS
Une histoire d'amour sous l'Occupation

Collection Poste Restante dirigée par Valérie Desplas

Poste Restante, revue trimestrielle publiée par l'Association des Lettres du Monde, se consacre depuis 1992 à la publication de lettres inédites. Les adultères seront punis inaugure une collection d'ouvrages où prendront place des correspondances, anciennes ou récentes, qui méritent la publication en volume.

@ L' Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5902-1

Présentation Valérie Desplas et Renaud Rebardy

LES ADULTÈRES
SERONT PUNIS
Une histoire d'amour sous l'Occupation

LES LETTRES DE SERGE ET DENISE éditées par la revue Poste Restante

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

A VANT-PROPOS

«Les adultères seront punis et leurs complices poursuivis»: c'est ce que proclame une loi de Vichy à laquelle se réfère l'un des protagonistes de cette correspondance. Tandis que la France est à demi-occupée par les armées du Führer et à demirégie par l'Etat de Pétain, il ne saurait être question, pour un homme, d'être surpris avec une femme dont le mari se bat dans la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme, ou bien fabrique des obus dans une usine nazie quelque part du côté du Rhin. Ce serait une atteinte au moral des Français, un crime contre la nation. Une vigilance toute particulière s'exerce à l'égard des femmes. Elle n'est pas seulement liée à l'état de guerre. Qu'on se souvienne en effet qu'à cette époque les femmes ne sont pas si nombreuses à travailler; qu'il est rare qu'elles fassent des études; que ce n'est qu'au lendemain de la guerre qu'elles pourront voter pour la première fois... En ce temps-là, une femme n'a d'autre protection que celle que lui assurent ses parents ou son mari. Elle quitte en général la maison des uns pour celle de l'autre. Ce thème de la difficulté, pour une jeune femme, à vivre selon ses désirs dans un monde en guerre régi par des lois de fer, est un de ceux qui courent tout au long de ces lettres. Avec l'obsession du secret, le cheminement sourd de la «mauvaise conscience», la peur des bombardements ou des rafles et la hantise plus insidieuse du jugement des autres, c'est le quotidien d'une époque désenchantée mais habitée par une morale du rachat et du sacrifice qui forme la toile de fond des amours de Serge et Denise. Exceptionnelle, leur correspondance l'est à plus d'un titre. D'abord par son volume. La totalité des lettres échangées entre Serge, Denise et Arlette (la plus âgée des sœurs de Serge) représente plus de huit cents courriers, cartes postales, télégrammes, qui n'ont pas pu être tous reproduits ici. L'essentiel date des années de guerre. A cette époque, Serge et

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Denise s'écrivent tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, et leur séparation physique n'est pas le seul ressort de ce besoin d'écrire. Au lendemain d'une journée de retrouvailles, on n'hésitera pas à faire à l'autre le récit d'une scène ou d'un événement pourtant vécus ensemble, comme si seul l'échange épistolaire pouvait leur donner tout leur sens. Il est tout aussi exceptionnel que cette correspondance ait été conservée dans sa quasi-totalité, nous permettant de suivre ses protagonistes jusqu'à l'ultime développement de leur histoire. Mais son originalité tient surtout au ton et à la personnalité de ses auteurs. Rapidement, le lecteur est captivé par le halo de passion qui émane d'eux. Il participe à leurs doutes, à leurs réflexions et à leurs calculs; il retient son souffle à chacune des péripéties de leur existence, et il ne peut finalement se départir du sentiment d'une étrange proximité avec Serge et Denise, en dépit du temps écoulé depuis l'époque où ces lignes ont été tracées. Qui sont-ils exactement, Serge et Denise, au moment où commence cette correspondance, en juillet 1941 ? Comme celle de beaucoup de Français habitant le nord-est du pays, la vie de Serge a basculé le 11 mai 1940. Il est alors un jeune homme «rêvant d'Afrique », ayant «soif d'aventures ». Ce sont ses propres mots, ceux qu'il griffonne à la mine de crayon dans le

journal qu'il tient alors et qu'il qualifie volontiers de « marotte ».
En ce mois de mai 1940, Serge attend de se forger un destin. Dans l'intervalle, il fabrique des canons: il travaille dans une fonderie, à quelques pas de la frontière belge. Car il lui faut faire vivre sa mère et ses deux sœurs. Son père est mort en 1935, revenu malade des prisons allemandes, après la guerre de 14-18. Et si Serge est épris de littérature, il est aussi un jeune garçon à la mine sévère, presque rude, pénétré du sens de ses devoirs, alors qu'il est déjà soutien de famille. n a donc vingt ans et habite un petit village, dans un pays de brume et de forêts. Il n'a pas été mobilisé, car le conseil de révision l'a jugé « inapte ». Dans les bureaux de la fonderie, quelques secrétaires lui «tournent autour»: il se montre

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volontairement mufle, afin de ne pas trop les laisser espérer. Il y a aussi l'orage d'une guerre qui menace. Là-bas, en effet, à quelques centaines de kilomètres, des soldats allemands se sont massés depuis des mois. Ils sont prêts à se ruer vers la France. Mais le rendez-vous est fixé au pied de la ligne Maginot - du moins, c'est ce que croit le haut-commandement français, qui s'attend à rejouer le deuxième acte de la guerre de 14. On sait ce qu'il est advenu des projections des galonnés français... Les forces du Reich sont passées à l'attaque avec une armée fortement mécanisée. Elles ont contourné la ligne Maginot au petit matin. Quelques heures leur ont suffi pour déclencher la panique parmi les forces françaises. Pour Serge, le destin porte l'habit d'un garde-champêtre et frappe à sa porte à six heures,

ce matin du 11 mai: « Il faut partir; c'est zone d'opération. A
midi, le village doit être évacué. » Serge et sa famille n'ont que le temps de sauter sur leurs deux tandems et de rejoindre l'usine où des camions sont en train d'emmener personnel et matériel vers un lieu de repli, à Chateauville I, sur les bords de la Loire.

Dans un camion chargé de barres

«

d'acier rapide»,

Serge

traverse la France sous les balles des Stukas allemands. Il y a là Irène, sa plus jeune sœur, « la plus hardie, pour qui les difficultés n'existent pas », et Arlette, l'aînée, ainsi que sa mère. Robert (le dessinateur), le chef comptable, sa femme et ses deux

filles font aussi partie du voyage. Les routes sont

«

submergées

de piétons, de chariots, de camions vieux et poussifs, d'automobiles démodées ressorties des granges, car l'armée a tout réquisitionné ». Français et Belges mêlés se replient. A plusieurs reprises, des avions allemands surgissent et
« mitraillent la route en enfilade », dans un bruit de sirène.

Après plusieurs jours, la petite troupe arrive enfin à Chateauville. La vie s'organise et la production recommence dans une fonderie réinstallée. Parmi les nouveaux visages qui ont fait leur apparition dans les bureaux, il y a celui d'Odette,

1 Les noms de villes, de sociétés et la plupart des noms propres ont été modifiés.

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une jeune fille habitant la région. Il y a surtout celui de Denise, parisienne dont le mari est mobilisé, et qui a fui la capitale. Elle est venue habiter Chateauville où vit sa belle-mère. Le jour, elle

travaille à la fonderie, qu'elle appelle dans ses courriers

«

la

forge ». Le soir, elle revient rue Bonne-Darne, dans cette bellefamille qu'elle n'aime pas. A la forge, Denise a fait la connaissance d'Arlette, la sœur de Serge. Elle se raconte à sa nouvelle arnie dans un courrier qui n'est pas publié ici. Elle lui parle de sa jeunesse chez ses grands-parents, dans le Massif central, de ses quelques années à Paris, chez ses parents dont elle se sent différente, entre un jeune frère et une sœur cadette, puis de son mariage contracté presque malgré elle. « Pourquoi je me suis mariée?» se

demande-t-elle, avant de répondre:

«

Depuis trois ans, je

sortais avec un voisin. La mobilisation est arrivée. Bernard est parti. Au cours d'une permission, il m'a demandé de l'épouser. Pour être libre, j'ai dit oui. Le mariage a eu lieu à Chateauville, le 4 décembre 39, et j'ai trouvé une famille encore plus étouffante.» A l'usine de Chateauville, Denise a un travail épuisant: elle peint des poutrelles de métal dans un atelier où il fait froid. Serge, un jour, s'étonne qu'une telle tâche ait été confiée à une femme, et par l'intermédiaire d'Arlette lui propose de venir travailler près de lui, dans les bureaux. Serge a la réputation d'être un chef dur. Denise a raconté à

Arlette sa première journée avec lui: « La première fois qu'il m'a
parlé, l'accueil a été bref. Il n'a pas pris la main que je lui tendais et m'a installée à une table, près de son bureau. Il m'a montré un tableau qui devait me faire comprendre le processus de la mise en fabrication des commandes, et il a ajouté: "Ce que vous ne comprenez pas, demandez-moL" Je n'étais pas loin de partager l'avis d'Odette. C'est vrai qu'il a l'air vache. Je suis allée le trouver au moins dix fois dans la matinée. Il n'a montré aucune impatience. Odette et Ginette m'ont dit: "Vous avez de la chance, il ne vous envoie pas promener, vous." Ce "vous" sentait déjà un peu la jalousie.)) Entre eux, en effet, s'installe immédiatement une relation particulière, faite d'attirance et de

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non-dits, de complicité et de reculs. Mais la première bataille de la guerre est finie. Serge s'en retourne à Charleneuve, dans le nord-est. Il est accompagné de Raymonde, une jeune tuberculeuse dont il a décidé de s'occuper. La suite est tout entière racontée dans les lettres réunies ici, parfois drôles, parfois crues, et qui constituent un témoignage sur une époque autant que la trace écrite d'une passion peu commune. C'est pourquoi sans doute Serge a entrepris, sur ses vieux jours, de mettre de l'ordre dans cette correspondance et de la taper à la machine, comme pour bâtir un monument de papier à la femme qu'il a tant aimée. Il nous en a d'abord transmis quelques feuillets, à la suite d'une conférence que nous avions donnée, puis l'intégralité: un tapuscrit qui comptait plus de cinq cents pages. « Nous », c'est-à-dire les membres du comité de rédaction de la revue Poste Restante 2, revue associative consacrée à la publication de lettres inédites. Tous les trois mois, depuis 1992, nous donnons à lire des courriers retrouvés dans les greniers et les brocantes, ou confiés à nos soins par nos lecteurs, abonnés et amis, comme Serge: lettres de voyage ou courriers de réclamation, lettres d'amour, billets, bafouilles, fax et petits mots... Au fil des ans, les correspondances reçues par la rédaction sont devenues de plus en plus volumineuses; ce sont parfois des vies entières qui nous ont été ainsi confiées. Ainsi est née l'idée d'une collection, grâce à la complicité des éditions de L'Harmattan. A la lecture des lettres de Serge et Denise, nous avons été séduits, émus, fascinés par cette histoire d'amour sous l'Occupation, où l'aventure de l'écriture commande l'histoire amoureuse plus qu'elle ne l'accompagne, où le geste épistolaire est en lui-même mouvement passionnel. Les relectures et sélections nous ont occupés durant plus d'une année, au cours de laquelle nous avons échangé de nombreux courriers avec Serge. Tandis que nous apprenions à connaître dans son intimité le Serge d'antan, celui d'aujourd'hui est presque devenu
2 Poste Restante:

Il, rue de J'Espérance, 75013 Paris. 11

un proche. Nous nous sommes rencontrés plusieurs

fois. Dans

une de ses récentes lettres, il écrivait:

«

J'ai l'impression que

vous allez me rendre bouffi d'orgueil. Pourtant, lorsque mon reflet m'apparaît dans une glace, je ne vois qu'un petit vieux semblable à ceux que les amateurs de .légendes rencontrent au détour d'un sentier de forêt [...]. Je voulais vous remercier. Voir revivre en un livre ce que nous avons vécu, quel beau cadeau pour une fin de vie... Ce n'est pas par prétention littéraire. Je voudrais seulement que quelqu'un ait envie des mêmes émotions que celles que nous avons connues. Nul besoin

d'explications... »
C'est d'abord à Serge que nous pensons en voyant ce projet aboutir, mais aussi à tous les autres, lecteurs et lectrices, qui vont bientôt découvrir l'histoire de ces deux amants. Puissentils éprouver à leur tour l'enthousiasme que nous avons ressenti, il y aura bientôt deux ans, en lisant pour la première fois les

mots qui ouvrent cette correspondance: passons de longues heures ensemble... »

«

Chère Arlette, tu vas
Valérie Desplas, Renaud Rebardy.

dire que je suis folle de t'écrire alors que chaque jour nous

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PREMIERE

PARTIE

Le 27 juillet 1941 Arlette, ma chère amie, Tu vas dire que je suis folle de t'écrire alors que chaque jour nous passons de longues heures ensemble. Mais ce sont des heures de travail avec sans cesse, autour de nous, des collègues médisants. Alors, veux-tu, lis et garde tes commentaires; j'aurais trop mal si tu me jugeais. Toi qui es aussi l'épouse d'un prisonnier, oh, ne me trahis jamais surtout. Vois-tu, je me suis mariée en décembre 39, au cours d'une permission, avec celui avec qui je sortais depuis plus de

trois ans, cédant à cette sorte de chantage: « Si je ne revenais jamais... » Mes parents n'ont pas assisté au mariage, ce mariage
que je regrette. Arlette, quel gâchis j'ai fait de ma vie. Pourquoi ne t'ai-je pas dit que je souhaitais que Serge reste libre jusqu'au retour de celui avec qui je n'ose pas, je ne veux pas rompre tant qu'il est là-bas? Laisse-moi te raconter comment ton frère est venu m'importuner - oui, m'importuner, car sans lui je vivais presque tranquille, malheureuse d'être seule, d'une sorte de vie végétale. Je la vivrais encore, cette vie, et cela est bien fini. J'étais devant la forge, triste et excédée par mon travail, et soudain, devant moi, il s'est arrêté. J'ai eu le temps de penser:
«

Quelle blondeur!»,

avant

que mes idées se brouillent.

Un

éclair vert s'est jeté sur mes yeux. Mon sourire a répondu au sien. J'ai failli pleurer. Je n'avais qu'une idée: qu'il reste. Mon âme fut capturée. Mon cœur battait si fort que je n'entendais plus le bruit de la forge. Je l'avoue à ma grande honte, mon corps a frémi. Tout cela n'a duré que le temps de l'éclair de ses yeux. Après, il s'est enfui, mais il t'a parlé de moi et, le lendemain, je sortais de l'atelier pour partager son travail. Ce n'est pas seulement son travail que j'ai partagé, mais aussi ses idées. Il se moquait de moi, et surtout de l'amour à venir, car celui que je pensais avoir n'était plus rien auprès de celui que je n'ose encore reconnaître. Il me disait « Madame», prenant chaque fois grand soin de laisser le vide d'une seconde entre Ma et

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Dame, et je comprenais pourquoi. Moi, j'osais le nommer « mon petit Serge ». J'en avais bien le droit, devant vous tous. il était tout de même plus jeune que moi de trois ans. Plus jeune, c'était mon prétexte pour faire accepter le « mon» qui accompagnait le « Serge ». Je savais déjà qu'au fond de moi il était bien mon Serge. Oh, cet air insolent qu'il sait prendre et qui fait que j'ai parfois envie de le gifler! Mais je sais aussi qu'il a une façade, sous ses airs de petit dur. Je la lui fais oublier quelquefois, cette façade. Ainsi, il a eu, en mai, un abandon spontané le jour où, par ma faute, il s'est penché sur mes seins. Nous avions très chaud et, tu le sais, les femmes du bureau étaient toutes en robe d'été. J'ai eu besoin de parler à ton frère d'une commande de pièces forgées qui ne semblaient pas très appariées. Je me suis appuyée sur son bureau. En voulant regarder la lettre que je lui tendais, ses yeux sont tombés dans l'entrebâillement de ma robe. Je n'ai jamais voulu en parler, même à toi, car de sa réflexion, j'aurais dû me fâcher. Oh, il m'a demandé pardon, mais le mal était fait. Le mal, crois-moi, je n'ai pas considéré que c'était un bien grand mal lorsqu'il m'a dit, l'infernal garnement: «J'ai cru un instant, en les contemplant, qu'ils étaient là pour moi. Restez rien qu'un instant, tout est si beau... » Je peux t'avouer que j'ai pris cette phrase, et cette demande, pour un hommage, et je lui ai souri, avant de regagner mon bureau; sa demande de pardon méritait mon sourire, ainsi que la «seconde», que je lui ai accordée. Ce sont ces mots, «j'ai cru qu'ils étaient là pour moi», que je n'ai pas osé répéter. En me retournant, j'ai vu que les filles médusées nous fixaient. Pour sauver la face, j'ai dit: «Oh, les hommes! » J'ai entendu: «Oh, les femmes!» Ce fut fini. La journée fut calme comme d'habitude. Il travaillait. Il dérogea pourtant à son rituel de six heures lorsqu'en tendant la main, il disait: «A demain», sans autres mots. Aux filles, il ajouta: «Nous avons eu chaud. Espérons que demain nous serons mieux. »

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Dimanche, pendant notre promenade avec toi, il a dit: «Je pars demain », sans presque me regarder. Aussitôt, il s'est enfui. C'était une fuite que j'aurais dû stopper en criant
«

Reste!» Maisje n'ai su que me jeter sur toi, en pleurant.

Tu n'as rien dit. Tu savais toi aussi. Alors n'en parlons plus, de sa fuite. Je n'y peux plus rien. Pourtant, un peu plus tard, lorsque je saurai, grâce à toi, si tu le veux, ce qu'il devient, il faudra bien que je l'appelie à mon secours. Car j'aurai besoin de lui et s'il ne veut pas venir, j'irai le retrouver; il faudra bien qu'il me garde, il en garde bien une autre, que je voudrais détester, qui ne peut l'aimer autant que moi, mais qui a su pleurer devant lui et dire sa misère de pauvre petite malade sans soutien, et dont il n'a que pitié. Tu vois, je suis folie, je t'avoue un amour que le temps et l'éloignement calmeront peut-être, mais qui, j'en suis sûre, restera en moi. Bonsoir Arlette, je t'écrirai encore, même quand, à ton tour, tu seras repartie, à moins que je ne lui écrive à lui; crois-tu qu'il me répondra? Sa Dame, oui, je suis sa Dame. Denise. Chateauville, le 7 août 1941
Mon ami Serge,

il paraît que si quelque chose m'embarrasse, je n'ai qu'à vous écrire. Rien ne m'embarrasse, et je voudrais quand même bavarder. Arlette ne veut jamais se charger des commissions. Elle a peut-être peur de se compromettre. Ça vaut mieux d'ailleurs. Le travail a l'air de marcher. Je dis «a l'air », car les bêtises ne ressortent jamais tout de suite. Heureusement, brigand, que vous m'aviez promis l'aide de M. Jovenas. Il se décharge sur moi de tout ce qu'il peut et n'aime guère donner d'explications. 17

D'ailleurs, je tâche de me débrouiller toute seule le plus possible, car on a froid au cœur rien que d'être à côté de lui. Quant à Odette, elle est très sage jusqu'à présent. Vous voyez, je suis raisonnable, je fais des réserves. Le jour de votre départ,

elle a chanté toute la journée:

«

Reviens, veux-tu, ton absence a

brisé ma vie.» L'auriez-vous cru? C'était pour elle qu'elle chantait? Ou y avait-il une allusion contre notre amitié? A part cela, rien n'a changé: temps épouvantable, gens odieux, commerçants grincheux, patrons râleurs et la suite. Pensez-vous bientôt faire reprendre la pile de paperasses qui encombre mon bureau, ex-vôtre? Vous devriez bien essayer de faire rentrer votre sœur. Elle s'ennuie ici, et je me demande si, malgré mes bousculades, elle osera jamais le demander au patron. Pourtant, il faudrait bien qu'elle rentre. Elle est trop hésitante, trop vite troublée. Elle aurait besoin de votre stabilité. Moi, j'essaie de vous remplacer, mais je n'ai pas la manière. Je sais par elle que la convalescence de Raymonde semble marcher très bien. Je suis contente pour vous, mon petit Serge. Denise.

Le 9 août 1941
Madame (non, trop lointain) Chère Madame (trop protocolaire et commun) Madame Amie (pas très réjouissant) Alors petite Madame (oui, si vous m'y autorisez),

Croyez-moi, si je n'avais pas été à mon bureau, votre lettre m'aurait, m'aurait... Oh, je ne sais pas, moi. Le moins que je puisse dire, c'est: surpris. Je pensais que notre amitié n'avait été que le temps d'un travail commun, et si j'y pensais souvent, je n'aurais jamais osé vous écrire. Heureusement, vous l'avez fait, vous, et je vous remercie de tout mon cœur, et croyez-moi, il est grand pour vous et votre amitié.

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Mais cette lettre, petite Madame, parle de tous les autres, et rien, ou si peu, sur vous. Aussi, si vous osez continuer à m'écrire, il faudra plus de détails sur vous, sur autre chose que votre travail. Je voudrais y retrouver de quoi échanger à nouveau nos pensées. Passons, et voyons un peu les autres, puisque vous m'en parlez. Odette et sa chanson, peut-être était-ce seulement une ironie sur notre amitié. Mais Raymonde, c'est un sujet tabou entre nous. Je vous en prie, parlez-en le moins possible, même à Arlette. Maman va bien. Quant au travail, mon amie, je sais que je vous ai laissé un lourd souci, mais je sais aussi que vous l'avez accepté pour m'aider. Est-ce bien utile que je vous remercie... Serge. Le 15 août 1941 Ma chère Arlette, Lorsque, dans ma lettre imprudente du 27 juillet, je t'ai avoué le vertige qui m'a pris lorsque j'ai vu ton frère, je n'avais pas encore conscience de ce qui m'arrivait. Depuis notre échange de lettres, je ne parviens plus à me libérer de mes pensées. Je me les reproche, car je ne suis pas libre et j'ai promis d'attendre celui qui est en Allemagne. J'essaie bien de me persuader que c'est à lui qu'une femme mariée doit tout donner. Ton frère est parti, pourquoi? Peux-tu le savoir? Si seulement c'était par peur, par peur de moi, par peur de lui. Oui, je sens bien qu'il a peur de nous. Je voudrais tant - mais je n'oserai jamais - lui dire ce que j'éprouve! Je vais répondre à sa lettre en amie. Toi, je sais bien que demain tu me diras: «Tu es folle, fais attention à ce que tu écriras; il est plus fragile que tu le

crois. » Surtout, tiens-moi au courant. Je t'embrasse,
Denise. P.S. : Garde mes lettres, plus tard, peut-être, tu pourras les lui donner. 19

Le 25 août 1941 Mon grand ami, Ma lettre vous a surpris! Pourquoi? Pensez-vous que j'aie peur de me compromettre, ou bien me jugez-vous capable d'oublier si vite notre amitié? Il est vrai que vous en parlez au passé... Vous trouvez que le travail marche bien? Mon pauvre Serge, si vous pouviez voir les airs de martyr que prennent à longueur de journée le patron et M. Jovenas, vous changeriez peut-être d'avis. Jusqu'à présent, votre travail ne m'a apporté qu'ennuis, désagréments, soucis et surtout vexations de toutes sortes. J'en ai assez, si vous saviez, mais je tiendrai quand même, par orgueil. Comment va votre comité d'aide? Vous avez de la chance de lutter pour un idéal. Je ne sais si vous collectionnez toujours les paroles de prisonniers. En tout cas, voici ce que j'ai reçu:
« Suivre Pétain, c'est marcher dans l'honneur et pour le bien de la France. Voilà pourquoi on doit se taire quand il commande. »

Alors, après cela, vous ne croyez toujours pas que c'est gâcher sa vie que de poursuivre pendant toute sa jeunesse un idéal qui n'est qu'un mirage? Oui, Monsieur, c'est à vous que ce discours s'adresse. Croire au redressement de la France alors que cette pauvre France glisse sur une pente savonnée... Utopiste, va. Moi, je crois que nous nous fracasserons la tête au bas de la pente. Vous voyez que la captivité de mon mari aura décuplé le patriotisme de sa petite femme. Certes, le pays profitera toujours de lui, et des autres prisonniers, mais nous, les femmes, nous aussi «profiterons» de certains changements. Celui, entre autres, de retrouver nos maris moins tendres, plus ridés, changés. Or tout changement est un déchirement. D'ailleurs, nous aussi, nous aurons changé. J'aurais tant voulu que tout soit comme avant... Pour la première fois, j'ai peur de la vie, du retour et de toutes ses souffrances. Oh, pas des souffrances matérielles! Celles-là, 20

je m'en moque, mais de toutes les souffrances du cœur que je devine, tapies dans le sombre avenir. J'ai peur du travail toute seule. Je crois à la victoire du mal sur le bien, de la laideur sur la beauté, de la méchanceté sur la bonté, mais je n'ai plus de courage. Vous m'aviez dit de cacher ma trop grande sensibilité. Oh, mon ami, si vous pouviez parler un peu avec les gens, ici, vous comprendriez vite que c'est une recommandation inutile. On me juge froide, indifférente, insensible. Et pourtant, si vous saviez les folies dont je rêve.. . Vous, vous m'avez devinée, Monsieur mon ami. Mais je vous ai deviné aussi, allez. Sans en avoir l'air, que ferons-nous de cela? C'est le privilège d'une vraie et rare amitié et il est normal qu'on tienne à ce plus. N'est-ce pas? Vous n'aurez sûrement pas très envie de répondre à cette lettre stupide. Faites-le quand même.
Votre amie Denise.

Le 30 août 1941 Petite Madame, Oui, votre lettre m'a surpris, mais ravi surtout. Vous compromettre, oh oui, je le craignais, moi, car si des lettres étaient parties de moi vers vous. .. Le travail, je vous l'ai dit, je savais que ce serait lourd. Eh bien c'est lourd aussi pour moi. Et aussi lourd à notre amitié parce que vous manquez à ma joie de travailler.

Oh, comme je déteste lire « gâcher sa vie» sous votre plume.
Mais je ne veux pas, moi, que vous gâchiez votre vie! Je suis certain que vous aurez celle que vous désirez. Avez-vous oublié que je suis sorcier? Je peux donc vous l'affirmer.

L'idéal poursuivi toute sa vie», mais il change l'idéal, il change sous la pression de la vie même. Votre aveu: « j'ai peur
«

de la vie, des souffrances du cœur que je devine tapies» me remue jusqu'au fond de mon cœur, car déjà à Chateauville,

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