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LES AFFRANCHIS

De
208 pages
Une rupture brutale ou progressive, un traumatisme personnel, une mise au chômage, l'absence de reconnaissance… Ainsi des femmes et des hommes s'enfoncent dans la misère, touchent le fond. Pourtant, après 5 ans, 10 ans, 15 ans dans la clochardisation, dans la prostitution, dans la toxicomanie, et autre " galères ", certains s'arrachent à la servitude, à des conditions d'existence avilissantes. Qui sont ces affranchis ? Quelles sont les conditions de leur affranchissement ?
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LES AFFRANCHIS
Étiquetés "SDF, drogués, marginaux,
inemployables... "
Ils s'en sont sortis!(Ç)L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-7384-9496-XBertrand BERGIER
LES AFFRANCHIS
Étiquetés «SDF, drogués, marginaux, inemployables ... »
Ils s'en sont sortis!
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris -FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9INTRODUCTION
Des vies ordinaires!
Paul, 39 ans, marié, père de trois enfants, ouvrier imprimeur
depuis treize ans, habite une maison coquette à la sortie d'un
village dont il est conseiller municipal. Sa famille et lui-même
participent activement à la vie associative locale.
Jacques, 29 ans, célibataire, est animateur socioculturel dans
une Z.D.P.. Il investit pleinement ce travail qui lui permet de
côtoyer de nombreux jeunes au cœur de la cité.
Ces morceaux de vie paraissent somme toute banals. Ils le
sont beaucoup moins si nous précisons que Paul et Jacques
furent, voici quelques années, embarqués « dans la galère} la
plus complète ». Abandonnés à la naissance, enfants de la
D.A.S.S., ils ont été tour à tour placés dans des familles
d'accueil et dans des établissements spécialisés. Ils ont connu
l'isolement, la prison et un quotidien sans horizon; ils ont vécu
les petits boulots, le chômage, les nuits dehors et la déprime au
point, pour Paul, de se lacérer le visage avec le verre d'une
glace brisée. Et pourtant... Ils « s'en sont sortis» !
Catherine, 40 ans, a été élevée par ses grands-parents et
aujourd'hui est aide-soignante en gériatrie. Elle parle avec
ardeur et conviction de son métier. Elle milite entre autres à
Amnesty International et à la C.G.T.. Yann, son garçon de 19
ans, est étudiant en droit.
Daniel, fils d'instituteur, 43 ans, divorcé, occupe un poste de
fonctionnaire à la mairie d'une grande ville. Il voit
régulièrement ses deux grandes filles et vient de lancer un club
de lecture.
Ces quelques repères qui pourraient participer à la
construction d'un curriculum vitae n'appellent a priori guère de
commentaires, ils laissent volontiers deviner une de ces vies que
l'on dit « ordinaire ». Mais ce quotidien présumé « allant de
1 Le langage populaire reprend la référence historique des galères sous le
règne de Louis XIV, en détourne partiellement le sens pour caractériser une
situation contemporaine où sentiment de domination fatale et expérience de
pourrissoir se mêlent dévoilant un destin funeste (Dubet, 1995) (Théodose,
1992).6 Bertrand Bergier
soi» coiffe une histoire pour le moins tourmentée2: - Après
une première année de médecine, Catherine va connaître
pendant plus de 15 ans une existence où tantôt se confondent,
tantôt se succèdent la drogue, la violence, la prison, la
prostitution et l'alcoolisme - Daniel, pour sa part, était promis à
un brillant avenir à l'image de sa sœur aînée pharmacienne, il se
retrouve en fait sur les routes de France où, pendant 10ans,
vagabond bien malgré lui, il est sujet aux humiliations et aux
railleries, aux vols et bagarres qui jalonnent la vie des personnes
à la rue. Et pourtant... Catherine et Daniel « s'en sont sortis» !
Fin 1994, 250.000 individus sans logement, 800.000
Rmistes, 1,18 millions de chômeurs de longue durée, 5 millions
de personnes qui vivent avec moins de 1800 F par mois: ces
chiffres ne sont pas garantis exacts au millier près, le
recensement étant aléatoire en ce domaine, mais ils témoignent
d'un phénomène massif indiscutable. Cette massification est
telle qu'elle ébranle les certitudes de ceux qui, hier à l'abri de
toute menace, craignent aujourd'hui d'être touchés. Ainsi l'étude
de la SOFRES sur l'état de l'opinion en 1994 montre la crainte
généralisée du chômage. Seul 29% des français salariés (privé
et public) estiment qu'ils n'encourent aucun risque dans les
mois à venir. Face à ces chiffres aux résonances alarmantes, et
que des études sans cesse plus fines viennent préciser et
actualiser, nous sommes dans l'incapacité de fournir une
estimation de l'inclusion (par opposition au tableau de bord de
l'exclusion) .
Vraisemblablement, sur ce plan statistique, Catherine et les
autres représentent une « quantité négligeable », ce n'est pas
pour autant que leurs itinéraires doivent être négligés3. Bien au
contraire, pour « lutter contre l'exclusion », il est sans doute
pertinent d'observer et de s'inspirer des stratégies mises en
œuvre par ces personnes, de saisir les conditions de leur
ascension sociale. Étudier leur passé peut contribuer à offrir un
avenir aux laissés-pour-compte. Une topographie de la sortie de
l'errance n'a rien à envier aux multiples études centrées sur les
circuits en forme d'impasse où les individus apparaissent livrés,
2 Tourmentée et extra-ordinaire au sens de sortant de l'ordinaire.
3 Quand bien même serions-nous dans une sociologie de l'exception,
l'observation attentive d'un phénomène aberrant offre deux issues dignes
d'intérêt: soit lui donner une place dans un modèle théorique existant, place
qu'il n'a pu jusqu'alors trouver faute de données détaillées, ce qui affine le
modèle; soit montrer l'inadéquation de cette construction théorique et aboutir
à une nouvelle modélisation. « Dans ces deux cas de figure, la sociologie a
tout à gagner, peu à perdre. » (Laurens, 1992, p. 16).Les affranchis 7
pieds et poings liés, au sur-déterminisme de l'Histoire qui les
produit.
Vers une intelligence de la « réussite »
Par son angle d'attaque, cette recherche se démarque des
approches psychanalytiques ou sociologiques focalisant sur la
pathologie ou les dysfonctionnements.
* Bettelheim (1972) explique combien sa discipline, en
s'intéressant essentiellement à ce qu'il y a de pathologique,
s'avérait inopérante devant le désarroi des déportés et la cruelle
réalité des sévices mis au point par les nazis. Ses rapports avec
les individus analysés ou non-analysés du camp démontraient
d'une façon évidente qu'en temps de crise, il importait peu de
savoir pourquoi une personne se comportait comme elle le
faisait; ce qui comptait, c'était la façon dont elle réagissait. Le
neurologue et psychiatre Frankl (1993), rescapé de quatre
camps de concentration, s'emploie également à comprendre
comment un homme pouvait demeurer résistant et brave dans
les pires conditions, surmontant l'insurmontable.
* Nombre de sociologues, face à la « fracture sociale»
et au « phénomène d'exclusion », s'attachent à décrire le
quotidien et les caractéristiques des populations dites
«marginales», «déviantes», « assistées» à saisir les
dysfonctionnements de tous ordres. Mais quels sont les
itinéraires4 des personnes qui, hier à la rue, sont sorties des
champs de la marginalité, de la déviance ou de l'assistance
(étatique ou caritative) et ont conquis un statut social normalisé
dans cette France de fin de siècle?
Nous cultivions notre rapport d'étonnement: qui sont-elles?
Quels sont les éléments constitutifs de leur ascension sociale? A
quoi et à qui l'attribuent-elles? Bref, il ne s'agissait pas tant
pour nous de miser sur une compréhension de « l'échec », que
de nous éveiller à une intelligence de la « réussite ». La réussite
comme l'échec d'ailleurs, est une notion molle qui ne prend
sens qu'au regard d'un étalon dont la construction renvoie à des
normes sociales. La réussite est normative et donc capricieuse
car la norme, compromis entre des acteurs en lutte, est
renégociable et renégociée. La réussite désigne dans notre
recherche l'accès à un mode d'existence dont les critères de
normalité conformes aux utilités sociales de l'époque ont pour
4 Vient du latin iter, itineris qui veut dire chemin8 Bertrand Bergier
eux la légitimité de l'ordre dominant. Notre démarche ne se
veut pas pasteurienne, centrée sur le microbe et sur la chasse
bactérienne, elle ne relève pas d'une pathogenèse mais procède
plutôt d'une ontogenèseS sociale.
Nous avons construit la notion d'affranchissement pour
désigner ce processus par lequel une personne:
- quitte un mode de vie qui fut parfois le sien pendant de
longues années mais dont les critères de normalité ne font plus
référence;
- s'arrache à des conditions d'existence empreintes à ses yeux
de servitude et s'éloigne ce faisant de ses compagnons
d'infortune;
pour:
* lui préférer un autre mode de vie à la normalité
conventionnelle
* et parvenir à gagner sa place au sein de l'espace social
correspondant.
Naftre libre... ou le devenir
La référence historique renvoie aux sociétés antiques où le
terme d'affranchi est employé pour désigner l'esclave libéré de
l'asservissement. Toutefois sa condition est bien plus complexe
que ne le laisse entendre cette définition. En effet, si son mode
d'existence ne relève plus de l'esclavage, si sa place n'est plus
celle d'un être inférieur appartenant à l'inventaire des biens
inanimés, il n'accède pas pour autant à l'ingenuita, c'est-à-dire
au statut6 des individus nés libres. Les affranchis regroupent7
ceux qui ne sont pas nés ainsi mais le deviennent. Par rapport
5 Ontogenèse ou ontogénie (grec ôn,on to s, être) : en biologie,
développement de l'individu depuis l'œuf fécondé jusqu'à l'état adulte. Cette
approche mise sur une intelligence de la croissance. Cette métaphore
organique est périlleuse car nous n'observons pas dans la société un germe ou
des étapes programmées, c'est-à-dire une croissance au sens littéral.
L'analogie ne saurait conduire à l'amalgame. En revanche, le recours
métaphorique ou analogique nourrit l'imagination et le raisonnement
sociologique. Il constitue un procédé heuristique pour regarder autrement
(Simon, 1991).
6 Ingenus désigne celui qui est né libre, c'est-à-dire celui dont le père où la
mère n'est pas ou plus esclave au moment de sa naissance.
7 C'est à dessein que nous retenons ce verbe car les affranchis formant un
ordo, constituent un groupe puissant et important dans la vie politique
romaine. Leur poids électoral ne saurait être négligé.Les affranchis 9
aux esclaves, le mot liberi leur est imputable mais pour les
distinguer des ingenus, on a créé un vocable particulier, celui de
libertus, libertinus.
Qui sont les affranchis? « Rursus liberorum hominum, alii
ingenui sunt, alii libertini. Ingenui sunt qui liberi nati sunt ;
libertini, qui ex iusta seruitute manumissi sunt.8 » (Gaius cité
par Mouckaga, 1988, p. 357). La manumissio indique l'acte
ouvrant droit à la liberté et correspond à notre mot
affranchissement. Mais la sortie de la servitude ne correspond
pas tant à un moment qu'à une histoire semée d'incertitudes.
D'un mode d'existence à l'autre
L'affranchi romain est amené à quitter un monde où il a
vécu parfois pendant de longues années et qui l'a dûment
façonné. Peu à peu, il ne partage plus le même rang ni le même
sort que les esclaves. La communication avec ces derniers
devient difficile, faute de pouvoir faire référence à un code
commun. L'affranchissement dessine un nouvel horizon
couvert d'un certain nombre d'attributs et d'obligations.
La modification de la nomenclature constitue le premier
signe matériel du changement statutaire de l'affranchi. N'étant
plus esclave, la désignation de seruus se révèle impropre et
l'accès à la citoyenneté, Grand Intégrateur de l'Antiquité (Barel,
1990), le conduit à « troquer» son nom unique contre les tria
nomina, éléments constitutifs de sa nouvelle identité romaine:
le prénom (exclu pour une femme), le nomen gentilicium et le
surnom. Cette .citoyenneté lui confère non seulement une
supériorité juridique mais une assise sociale et des conditions
d'existence qui ne souffrent pas la comparaison avec celles de
ses compagnons restés dans l'esclavage. L'affranchissement
permet d'être intégré à une gens où l'individu peut désormais
faire entendre sa parole et valoir sa liberté de pensée. Il se
soumet en retour à un impératif cardinal: l'adoption d'un
comportement unitaire et la défense du culte ancestral. Se
reconnaissant « descendant» du même ancêtre que le patron, il
est prêt à défendre l'honneur de la gens. Il peut hériter et ainsi
8 « Quant aux hommes libres, les uns sont ingenui (nés libres), les autres,
libertini (affranchis, esclaves qui ont reçu la liberté). Les ingenui sont ceux
qui sont libres de naissance; les libertini, ceux qui ont été affranchis d'une
juste servitude. »10 Bertrand Bergier
s'enrichir, mais le principal ne réside pas tant dans la somme
léguée que dans la portée symbolique de l'acte.
L'affranchi s'agrège d'autant mieux à la cité qu'il use du
droit de contracter un mariage romain (Lemonnier, 1887) et
surtout qu'il procrée9, travaillant ainsi à sa propre descendance.
Il se voit dès lors reconnaître les prérogatives et devoirs du
pater familias. Ces enfants seront ingenus et pourront prétendre
briguer un mandat de magistrat.
Le passage d'un mode d'existence à l'autre ne se fait pas sans
tiraillement. Si de nombreux affranchis acquièrent un domicile
personnel, d'autres préfèrent poursuivre leur existence au
domicile de leur ancien maître. Si certains accèdent à de hautes
fonctions administratives ou économiques, il en est qui
conservent leurs activités antérieures à la différence près que la
relation n'est plus celle de maître à esclave mais celle de patron
à affranchi. Transparaît la pesanteur d'une Histoire qui les a
construits.
Les stigmates du passé
Arraché au « bourbier servile », inclus dans le monde des
libres, l'affranchi romain se présente comme une antithèse de
l'esclave. Cependant son passé le traque et souvent le rattrape.
« Bien que l'affranchi soit assimilé aux hommes libres dans
sa condition privée, qu'il jouisse de tous les avantages que la
société assure à ses membres, et parfois même des différents
privilèges que confère le droit civil, une distinction bien
tranchée est cependant faite entre lui et l'ingénu. Elle éclate aux
yeux dès qu'on passe du droit privé au droit public. Là tout est
infériorité, incapacité, inégalité» (Lemonnier, 1887, p. 251).
Malgré les apparences (accès à de hautes fonctions, richesse,
logement personnel, indépendance dans la gestion du
quotidien...), les libertini restent exclus de l'ingénuitas.
Derrière cette exclusion, affleure la peur des strates serviles
qui sont censées perdurer et contaminer les liberti. En effet, les
ingenui croient fermement qu'ayant pris contact avec un monde
9 « Il faut pour avoir une personnalité complète réunir trois éléments dont
l'ensemble constitue le caput: être libre et non pas esclave, au point de vue de
la liberté; être citoyen et non pas latin ou pérégrin au point de vue de la cité;
être chef de famille et non pas en puissance au point de vue de la famille. Ceux
qui ne réunissent pas ces trois éléments n'ont pas la personnalité complète, la
capacité de droit. » (Girard, 1937, p. 98).IlLes affranchis
grouillant d'infirmités, les affranchis se trouvent après la
consommation de la manumissio dans l'incapacité de s'en
défaire et d'adopter sans restriction les critères de normalité de
la civilisation. Si ardents soient leurs efforts, rien ne saurait
effacer la tache originelle de l'esclavage. Ainsi les affranchis
demeurent-ils à la merci de différents abus de langage porteur
de rejets et qui leur rappellent si besoin était, qu'un retour à la
condition d'esclave n'est pas impossible. Mais peuvent-ils
l'oublier quand on sait que les prénoms et les gentilices des
affranchis ne relèvent pas de leur propre choix mais sont
imposés le plus souvent par les patroni, peuvent-ils l'oublier
quand ils portent dans leurs noms la griffe de leur servitude
antérieure.
Hommes libres tous les deux, l'affranchi et son patron
jouissent des mêmes agréments de la citoyenneté. Évoluant
dans la sphère des détenteurs de la libertas et donc des
privilégiés du système de la Respublica, leur histoire n'en est
pas moins celle d'un rapport de soumission. Malgré l'ossature
juridique, les nouveaux liens créés entre le libertus et le
patron us ne peuvent faire abstraction des dispositions et
pratiques d'asservissement apprises et intériorisées pendant de
longues années.
Placé sous les ordres du maître durant la seruitus, inféodé à
son entière volonté, modelé en fonction de ses impératifs,
l'esclave devenu affranchi ne s'en délivre pas comme par
enchantement. L'imperium du patron ne lui est pas méconnu.
Celui-ci s'étant exercé sur sa personne au cours de l'esclavage, il
ne peut par magie s'y soustraire. Libéré après avoir été formé
pour accepter les ordres et les exécuter sa~s discuter, il se
déprend d'autant moins de ses anciennes pratiques et
dispositions, qu'en bon esclave, il a appris à faire sien cet état de
sujétion. Il ne peut renier ce qui l'a rendu libre.
« - Salut mon cher patron.
- Je suis bien heureux de te voir libre.
- Je vous en crois parbleu mais je t'en prie mon cher patron
continue à me commander comme au temps où j'étais esclave.
Je continuerai d'habiter avec toi, et quand tu regagneras ta
maison je t'accompagnerai. » (Cicéron cité par H. Mouckaga,
1988, p. 362).
Certes, ce dialogue dénote aujourd'hui: l'esclavage est aboli,
les affranchis des temps modernes n'ont pas la visibilité d'un
ordo romain et ont accès à l'ingénuité. Demeure la pertinence
de l'affranchissement en tant que processus interactif:12 Bertrand Bergier
- consacrant le passage d'un mode d'existence empreint de
servitude à un mode d'existence organisé autour d'un Grand
Intégrateur qui n'est plus la citoyenneté mais l'emploi (c'est-à-
dire qui ne repose plus sur le principe de la participation aux
affaires de la cité, à l'ordre public mais sur le principe de la
participation à l'ordre de production) ;
- exprimant le tiraillement entre les attentes d'un groupe
auquel l'individu aspire à appartenir et celles d'un groupe qu'il
est en train de quitter, mais qui l'a en partie construit et avec
lequel il conserve des attaches socio-affectives ;
- impliquant un travail de déconstruction-reconstruction de
son rapport au monde et à lui-même.
A la rencontre des affranchis
Comment les retrouver? Comment atteindre ces personnes
qui, en s'affranchissant des différents dispositifs assistanciels,
jouissent d'une forme d'invisibilité sociale?
En sollicitant exclusivement la mémoire des fichiers des
services et établissements spécialisés ou encore celle des œuvres
de bienfaisance, nous admettons que toute sortie de l'errance
emprunte un chemin institutionnel et ne peut se réaliser sans un
recours salutaire aux travailleurs sociaux ou aux membres
d'associations caritatives. L'idée semble trop hasardeuse pour
être érigée en postulat. Aussi décidons-nous de lancer
parallèlement un « appel à témoin ». Les articles parus dans la
presse nous permettent effectivement d'entrer en contact avec
des personnes que nous n'aurions pu atteindre par la voie du
secteur social.
L'appel public fonde une distribution originale des rôles.
Une des différences communément admises entre chercheur et
consultant tient à la genèse de leur démarche respective: le
premier est demandeur tandis que le second est demandé. Ici la
demande est du côté du chercheur mais son expression
publique crée un espace favorable à l'émergence d'une
demande qui ne voulait pas, ne pouvait pas s'exprimer. L'appel
public laisse à chacun une liberté que n'offre pas l'interpellation
privée et directe. Les articles de presse s'adressent à tous et à
personne. Aucun lecteur n'est tenu de répondre et de se justifier
personnellement. Chacun peut, à l'abri des relances pressantes
du sociologue, s'octroyer le temps de réflexion qu'il juge
nécessaire. Mais cette liberté est exigeante car elle implique une
démarche: prendre la décision de contacter Bergier, le joindre13Les affranchis
par courrier ou par téléphone pour se présenter, manifester un
intérêt, demander à le rencontrer. A la demande publique et
impersonnelle du chercheur, répond la sollicitation privée et
singulière de l'interlocuteur de terrain. La liberté se traduit par
une action de soi sur soi, une détermination de soi par soi. Cette
auto-détermination est fort bien marquée par le redoublement
pronominal: « Je me décide à vous appeler... ». L'appel public
laisse une certaine plasticité, rend possible l'initiative du sujet,
facilite la transformation de l'attente en demande.
Une solide provision de doutes dans les poches, nous partons
en campagne, baladant nos interrogations de Lille à Avignon,
de Nantes à Lyon, là où des affranchis font écho à nos articles
de presse, là où des associations nous indiquent des anciens
« qui s'en sont sortis ». A les suivre à la trace, ainsi aventuré,
nous avons l'impression de jouer au furet, ballotté entre les
indications du Ministère, les orientations de la DASS, les carnets
d'adresses institutionnels, les appels publics lancés dans les
«.journaux, les fausses pistes et les rendez-vous manqués: il
court, il court le furet, il est passé par ici, il repassera par là...
qui là ? »
Sur deux ans, nous parvenons à rencontrer 23 affranchis, 17
hommes et 6 femmes. Chaque personne nous consacre 5 à 10
heures d'interview étalées le plus souvent sur plusieurs séances.
Mais alors que celles-ci se répètent constituant autant de retours
en arrière, l'histoire, elle, ne bégaie pas. Si, d'un entretien à
l'autre, des éléments sont confirmés par le narrateur, d'autres
surgissent: ici, sous la forme d'un événement ou d'une émotion,
là, à travers l'entrée en scène d'un nouvel acteur.
Une ethnobiographie
Notre démarche ethnobiographique relève d'une maïeutique
sociale qui, en demandant au sujet de reconstruire son passé,
l'invite à se retrouverl0 et ce faisant, à témoigner de l'histoire qui
l'a produit et qui en partie oriente ses actes: celle de la lignée
familiale, celle de ses groupes d'appartenance et de référence et
finalement celle des rapports sociaux à l'œuvre à une époque
donnée. L'enjeu ne consiste pas seulement à transcrire une
aventure individuelle mais à tenter d'atteindre «au-delà de
l'idiosyncrasie, la société dont l'individu fait partie» (Clapier,
Poirier, Raybaut, 1983, p. 140).
10 Tout récit de soi est aussi un récit pour soi et sur soi.14 Bertrand Bergier
L'ethnobiographie nous a conduit à dépasser la juxtaposition
de témoignages, à croiser les récits de vie, c'est-à-dire à nous
extraire de la singularité pour tenter de repérer des régularités
transversales. Cette technique de recoupement « permet de
s'arracher à l'illusion d'autonomie que chaque sujet essaie, tant
bien que mal, d'entretenir, et que le récit de vie tend à accentuer
et à communiquer au lecteur. Un effet de distanciation se
produit: chaque vie est relativisée et mise en perspective par les
autres» (Lejeune, 1980, p. 309). « L'ethnobiographie est une
biographie socioculturelle de l'être collectif dont le narrateur
n'est que l'un des composants» (Clapier, Poirier, Raybaut, 1983
p. 61).
Liberté et rationalité
Mais en même temps la conduite humaine de ce
« composant» présente une intelligibilité intrinsèque qui tient
au fait que les hommes ont une conscience et peuvent donner
du sens. Il s'agit là d'un sens subjectif qui a deux
caractéristiques: il est d'une part, immédiatement accessible
(encore faut-il écouter la parole du narrateur) et d'autre part,
ambigu car l'auteur ne connaît pas toujours les motifs de ses
actes. Ce sens subjectif vient rappeler que l'individu
continûment agit par les conditions socio-historiques est en
même temps fondamentalement libre. Il n'est jamais totalement
déterminé, il existe une possibilité de marge autonome qu'il
utilise peu ou prou. Cet exercice de la liberté ne se traduit pas
en actions irrationnelles, folles ou aveugles mais appelle la mise
en œuvre d'une rationalité. Liberté et rationalité se nourrissent
mutuellement11.
« L'homme (est) doué de volonté: c'est lui seul qui délibère
et qui choisit entre les valeurs en cause, en conscience et selon
sa propre conception du monde. [...] Toute activité et, bien
entendu aussi, suivant les circonstances, l'inaction, signifient par
leurs conséquences une prise de position en faveur de certaines
valeurs et par là même en règle générale - bien qu'on l'oublie
volontiers de nos jours - contre d'autres valeursI2. Faire le
choix, cela est donc son affaire» (Weber, 1965, p. 124).
Il Couple central dans l'œuvre de Max Weber, couple dynamique de sa
sociologie compréhensive.
12 En italique dans la traduction française.15Les affranchis
La compréhension requiert la saisie du sens que l'individu
attribue à sa conduite. Nul ne saurait le lui confisquer. Il
s'ensuit pour notre étude l'impossibilité de négliger les
modalités singulières par lesquelles se construit chaque
affranchissement, donc la nécessité d'appréhender des « visions
de l'intérieur », c'est-à-dire de prendre appui sur la parole-
même des sujets évoquant leur histoire sociale.
En conclusion, notre démarche ethnobiographique et
compréhensive des itinéraires des affranchis implique une
reconnaissance à la fois de l'Histoire qui les meut et des
initiatives personnelles. Cette posture de recherche a pour
conséquence méthodologique de privilégier un dispositif
d'investigation se donnant pour enjeu de repenser et de
reconstruire avec les affranchis leur carrière sociale.
Déroulement des entretiens
Au cours de la prise de contact et du premier échange,
s'amorce une entreprise où peu à peu les signes
d'apprivoisement mutuel s'engrangent. Se scelle un pactet 3
autour d'une invitation à se raconter et à être écouté. Nous
tentons d'épouser le rythme d'une parole, son souffle et sa
respiration, acceptant volontiers de nous attarder et de laisser
leur chance aux détails. La première heure est certainement la
plus rogérienne ce qui ne signifie pas forcément qu'elle soit la
plus intimiste. Paradoxalement, c'est quand nous nous centrons
sur l'agenda des événements et plaçons le narrateur sur le
terrain des faits14 que l'investissement de la personne devient
souvent le plus intense. Nous essayons alors de poursuivre
l'aménagement d'un espace d'intervention ouvert où se mettent
en scène aussi bien l'opinion la plus spontanée que des
réflexions plus élaborées, aussi bien des données objectivantes
13 Nous préférons cette notion à celle de contrat qui, en raison de son
caractèrejuridique, repose sur une anticipationdes manquementset des fautes.
14 Si les personnes éprouvent des difficultés mnémoniques pour dater les
changements de position (ex. déménagement conduisant à quitter le parc
locatif social pour un logement privé) en revanche, elles n'ont aucun mal,
face à un changement de position sur un des axes (le logement), à faire
correspondre et à indiquer quelle était, à ce moment là, leur position sur
chacun des autres axes (emploi, situation familiale...). Exemple: « quand j'ai
changé d'appartement, j'étais toujours chez Michelin, je n'étais pas encore
séparé» .16 Bertrand Bergier
que des données subjectives, aussi bien les petits faits quotidiens
que des considérations existentielles.
Écouter l'affranchi parler de son itinéraire professionnel,
résidentiel ou socio-familial permet non seulement de retrouver
les positions sociales successives occupées mais de comprendre
les dispositions attenantes, permet de saisir non seulement des
conditions concrètes d'existence mais le rapport aux valeurs et
le rapport au monde à partir duquel il donne sens à ses
actionslS.
Les itinéraires ont donc été reconstruits à la fois par la magie
de la mémoire, par la volonté farouche d'affronter les souvenirs,
par un dispositif d'investigation qui valorise le passé et ce sens
subjectif que le narrateur lui confère, et par une écoute qui
apprend à se laisser surprendre.
Les matériaux biographiques recueillis sont le fruit d'une
rencontre entre un apprenti-chercheur et un narrateur, entre nos
questions et les réponses qu'elles suscitent. Certes le document
produit est bien issu de l'interrogé mais l'interrogation, elle, est
issue de l'interrogateur. Le couple reste indissociable, toute
séparation serait préjudiciable.
Lorsque nous nous effaçons dans un rôle d'enregistreur,
facilitant et encourageant la production du récit, nous nous
rapprochons des autobiographies directes mais lorsque nous
orientons le récit pour susciter un travail de mémorisation
spécifique en demandant au narrateur d'aborder de manière
subséquente ou concomitante mais précise les positions
occupées sur les axes de l'emploi, du logement ou de la santé,
nous obtenons la production d'une tranche de vie en forme
d'autobiographie indirecte.
Notre posture fut celle d'un funambule cherchant sans cesse
l'équilibre entre souplesse et rigueur, évitant que la première ne
soit synonyme de désarticulation et que la deuxième ne
devienne rigidité, équilibre entre une proximité qui ne soit pas
familiarité et une distanciation qui ne se fasse pas distance16,
équilibre enfin entre une non-directivité prometteuse et le souci
15 Faits et valeurs sont irréductibles: d'un fait quelconque, il est impossible
de tirer une conclusion sur sa valeur et inversement il est impossible d'inférer
le caractère factuel d'une chose à partir de sa valeur.
16 Parfois l'équilibre devient paradoxe lorsque, à la question de l'interviewé:
« quand pensez-vous avoir terminé le livre? », nous répondons que notre
recherche doit être bouclée en décembre! L'aboutissement d'une recherche ne
peut être programmé et en même temps elle a besoin d'être encadrée par des
échéances temporelles.17Les affranchis
de voir le sujet traiter les sous-thèmes qu'il n'aborde pas
spontanément.
Pédagogie de la restitution
Très vite s'impose à nous l'idée d'organiser un mouvement
d'appropriation et de confrontation à la fois de notre démarche
de recherche et des résultats qu'elle produit. En découlent
quelques exigences:
- Fidéliser les propos par une transcription des entretiens
enregistrés (en prenant soin, une fois la saisie informatique
faite, d'éprouver cette fidélité par une réécoute de la bandet7).
Les paroles de l'interviewé et celles de l'interviewer semblent
parfois trahies par récrit, desservies par une ponctuation
alambiquée et tortueuse, égratignant l'amour propret8 des
orateurs et nous conduisant à les avertir de cette
disqualification.
- Envoi de ce récit brut et des enregistrements à l'intéressé
qui peut amender le document à sa guise tantôt en le
complétant tantôt en le modifiant étant entendu qu'aucune de
ses paroles ne peut être retenue contre lui, contre sa volonté.
- Il nous faut avoir à l'esprit la situation de l'entretien,
entendre nos voix, ressentir les gênes, revoir les sourires pour
caresser une dernière fois du regard ces lignes qui défilent
avant que de les soumettre à « la preuve ». Là, elles seront
irrémédiablement découpées, isolées, enchaînées, tiraillées et
décortiquées donnant lieu à un travail interprétatif envoyé au
narrateur et soumis à sa lecture critique.
- La restitution est envisagée comme une circulation de
données factuelles et d'éléments d'analyse où nous exposons
notre travail aux interlocuteurs de terrain, où nous provoquons
un dialogue cognitif (argumentation/contre-argumentation) ce
qui nous permet, outre l'enrichissement du recueil de données:
* d'éprouver notre construction sans pour autant nous
substituer à la validation des pairs et aux critères internes de la
discipline;
* de mener un travail de réflexivité sur notre démarche
sans nous dispenser d'étendre celui-ci à la restitution elle-même,
17 Il ntest fait aucun double des cassettes qui sont la propriété de l'interviewé.
18 A commencer par le nôtre.18 Bertrand Bergier
notamment au rapport social de connaissance et à la
connaissance19.
Cadeaux
Le titre de ce livre peut paraître à certains bien mystérieux,
nous espérons simplement qu'il ait suffisamment de mystère
pour aiguiser la curiosité; d'autres le trouveront éclairant, nous
souhaitons seulement qu'il ait suffisamment de clarté pour
indiquer le cap. Sans doute, se situe-t-il, à l'image de notre
travail, dans le clair-obscur! Si tout était clair, il n'y aurait plus
besoin de recherche, l'homme serait ipso facto savant de
l'homme; si tout était obscur, nous ne pourrions rien attendre
de l'expérience, aucune connaissance ne serait possible. Dans
les deux cas, l'art du raisonnement et celui de l'investigation
seraient insolites et sans objet. Le clair-obscur nous rappelle à la
fois que l'ombre (le réel) se mesure par un jeu de lumière et
qu'il n'est pas possible d'épuiser l'ombre en faisant toute la
lumière.
Parti en éclaireur, notre désir de tout expliquer cède
désormais le pas à l'envie de laisser entrevoir au lecteur la
sinuosité des pistes qui mènent de l'exclusion à la citoyenneté,
de la servitude à « l'ingénuité ». Loin d'un savoir globalisant et
sentencieux, nous empruntons des chemins de traverse aux
issues incertaines mais qui du même coup donnent, avons-nous
dit, leur chance aux détails. En fait, nous nous méfions de la
langtJe de verre qui, pire que la langue de bois, donne l'illusion
de la transparence, réfléchissant un savoir lumineux, sans ombre
et sans doute, sans l'ombre d'un doute. Cette langue délivre un
enseignement sans faille, convaincu de sa cohérence et garanti
pure science. Elle est si lisse et si polie que les critiques glissent
sur elle sans pouvoir la briser. Elle se suffit à elle-même et peut
s'écouter parler ayant par avance réponse à tout.
A s'aventurer en quête de l'humain, à ne pas faire de
l'implication20 du chercheur un objet tabou21, nous nous
19 Concernant l'intérêt et les limites d'une méthodologie de la restitution au
service de la recherche, voir notre livre (Bergier, 2000b).
20 Le carnet de bord, jardin secret du chercheur est là pour recueillir pêle-mêle
à l'état sauvage: émotions, sentiments, idées heuristiques, mots forts,
paroles inattendues, faits anodins, états d'âmes encombrants... A en parcourir19Les affranchis
surprenons à avouer sans honte un amour que Dame Science
dirait coupable, celui porté à ces hommes et ces femmes qui se
sont confiés à nous. Mais après tout, science et tendresse ne se
dénoncent pas et ont en commun d'être humaines.
Malgré le cadrage théorique, la rigueur toute scientifique de
nos plans d'investigation, nous sentons confusément que nos
entretiens d'études n'ont pas été le simple croisement d'un
chercheur et d'un sujet naïf; au-delà de ce que chacun apporte
(question, réponse, écoute, parole...) ils constituent à chaque
fois une rencontre qui fait elle-même cadeau d'autre chose.
J'évoquerai deux de ces cadeaux.
D'abord, je pensais que les affranchis ayant conquis
chèrement leur position au sein d'un groupe conventionnel, se
trouvaient forcément dans une disposition de consolidation de
leur statut. Il me semblait logique qu'après tant d'épreuves ils
aspirent à s'installer dans un mode d'existence sécurisant. Quel
préjugé! Au contraire, ils relativisent leur position, envisagent
un possible après ou ailleurs. Certains risquent même leur
emploi au nom d'un combat militant! En fait, il leur importe
avant tout de préserver une unité personnelle, de s'accorder
avec eux-mêmes. Ils me renvoyèrent, directement ou non, à
cette précieuse question: si la vie te prive de ta position sociale
et professionnelle, qui es-tu? Qui es-tu en dehors de ton image
sociale? Chacun à leur façon, ils répondirent à cette
interrogation. La réponse ne sort pas d'un manuel ou d'un
séminaire de philosophie. Elle plonge ses racines dans les
entrailles d'un hier éprouvant, souvent humiliant. Comme si la
souffrance leur avait permis d'accéder à un questionnement,
celui qu'Einstein qualifie de religieux: le sens de leur existence.
Ensuite, j'ai appris à leur contact que l'on peut trouver des
raisons à sa vie au milieu de la grisaille. En s'ouvrant au beau,
les multiples allées, à relire cette histoire parallèle de la recherche en forme de
patchwork, nous avons l'impression d'avoir changé, presque subrepticement,
au fil de l'écriture. Progressivement nous réalisons que notre réflexion se
heurte à nos certitudes. A la fois ces dernières nous rassurent et paralysent la
dynamique de recherche, refusant d'égarer le raisonnement, de laisser résonner
la raison, et censurant l'audace de l'investigation. Tout compte fait, il nous
faut sans doute miser davantage sur nos questions et leur accorder plus de
crédit qu'à nos réponses. L'incertitude devient avec le temps qui passe une
compagne fidèle et féconde.
21 Voir à ce sujet l'excellent livre de Ruth Kohn et Pierre Nègre: Les voies de
l'observation, Paris, Nathan, 1991. Gageons que ces deux auteurs ne se
satisferaient pas d'une implication de bas de page.20 Bertrand Bergier
en cultivant une disposition esthétique. Je veux parler de Daniel
contemplant Vermeer, de Damien écrivant des poèmes. De
Maria qui en donnant forme à ses tags offre du sens à son
existence. De Patrick dont l'histoire jeta un pont inattendu entre
la rue où il était SDF et la structure culturelle où il travaille
aujourd'hui. De moi qui n'avais jamais mis les pieds dans un
musée (excepté les musées du vin), et qui me surpris à organiser
mes vacances autour des peintres hollandais, à patienter trois
heures dans une file d'attente pour m'extasier devant les
tableaux de... Vermeer! Qui l'eût cru ?
En partant à la découverte des affranchis, je partais à ma
propre découverte...
Lever le voile
Cet ouvrage dévoile les conditions nécessaires à
l'affranchissement. Il montre que ce processus ne peut aboutir
si l'un des cinq éléments suivants fait défaut.
-Le «je» de l'inexternalité: il correspond à la capacité de
faire abstraction de la misère d'autrui pour penser d'abord à soi,
pour responsabiliser le «je» sans pour autant sombrer dans le
narcissisme. Peu importe l'orientation normalisante ou
marginalisante de son action, pourvu que l'on s'estime maître à
bord de sa vie.
-La disposition expérientielle: il faut pouvoir distinguer
passé et présent, s'offrir un ailleurs rendant vraisemblable un
futur. Le temps et l'espace sont indissociables. En intégrant le
fil des saisons, l'affranchi confère à toute situation vécue un
caractère provisoire. Il s'oppose par conséquent au gel du temps
et à la cristallisation de son errance. Si difficile que soit sa
situation sociale, elle ne saurait être inaltérable. Elle laisse
l'après se faire désirable.
- La référence au régime commun de la normalité: le sujet
se met dans une disposition qui consiste à admettre l'anormalité
de son mode de vie actuel. Pour cela, il se réfère aux normes
qui ne sont pas celles de son groupe d'appartenance mais
relèvent d'un système différent: l'ordre social dominant. Celui-
ci remplit une fonction comparative: les attitudes, les
comportements, les croyances ou les valeurs qui le caractérisent
servent de critère pour définir toute situation, l'évaluer et
orienter l'action. L'affranchissement exige de reconnaître
l'antagonisme des modes de vie. Plus l'individu le nie, plus il en