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LES AMERIQUES EN CRISE DE CROISSANCE

308 pages
Des universitaires des 4 continents confrontent leurs savoirs et leurs observations sur ce qui leur est commun : un continent entier, l’Amérique, colonisé par l’Europe à une même époque, des nations s’émancipant à quelques années d’écart, partageant les mêmes valeurs culturelles, et s’étonnant du chemin parcouru ensemble alors qu’elles se préparent à porter dans le XXIè siècle l’héritage de l’histoire.
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LES AMÉRIQUES EN CRISE DE CROISSANCE

1999 ISBN: 2-7384-7998-7

@ L'Harmattan,

Sous la direction de Jean-Paul BARBICHE, Profèsseur, Directeur du CERIL Université du Havre

LES AMÉRIQUES EN CRISE DE CROISSANCE

Actes du Colloque International "Cultures et Société - Ordre et Désordres"

CERIL
Université du Havre Faculté des Affaires Internationales 25, rue Philippe Lebon 76600 Le Havre L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris -FRANCE L'Harmattan Inc. 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

p~
En pleine mondialisation de l'économie et des idées, et alors que l'Europe, en se construisant, met en valeur ce qui l'a toujours unie, l'heure n'est plus au découpage ethno-linguistique de l'étude des cultures et des civilisations américaines modernes et contemporaines.

il convient à présent, avec le recul de l'histoire, de considérer les Amériques comme un continent à l'évolution homogène. Tous les pays qui le composent ont subi une même pression coloniale, celle des nations européennes, toutes imprégnées de spiritualité judéo-chrétienne, structurées selon des schémas économiques et juridiques semblables, et fonctionnant selon des mécanismes politiques identiques, ceux de sociétés monarchiques et aristocratiques évoluant vers des démocraties aux règles quasi normalisées. C'est sur ces modèles que se sont appuyées les nations américaines pour traverser cinq siècles d'histoire. C'est pourquoi il nous est apparu indispensable de permettre à des universitaires linguistes venus de quatre continents de se rencontrer pour tirer quelques conclusions de ces observations.

Jean-Paul BARBICHE Professeur, Directeur du CERIL

SOMMAIRE
PREMIÈRE PARTIE
AMÉRIQUE DU NORD Chapitre I Migrations, démocratie au pays du dollar
Jean-Marc SERME
PRAG - Université de Bretagne Occidentale. Brest

L'autorité en question: Andrew Jackson et l'affaire Eaton, 1829-1831 Annie BLONDEL
Maitre de conférences

15

- Université

du Havre

Désordres de tous ordres: la "Allan Line" ou comment se nourrir du chaos européen pour établir son ordre Marie-Christine
Maitre de conférences

28

MICHAUD

-Université

de Bretagne-Sud

Individualisme

et familisme

: ordre américain,

désordre italien

39

Bénédicte SISTO
A.T.E.R - Université de Tours

Le boom de la spéculation immobilière à Miami: un désordre symbolique de l'Amérique des années vingt Véronique ELEFTERIOU-PERRIN
Professeur agrégé. Docteur - Université de la Sorbonne Nouvelle

48

-Paris

III

Ordre et désordres, orthodoxie et hérésie dans The Chosen, de Chaim Potok Dominique CADINOT Universitédu Havre Les Arabo-Musulmans aux Etats-Unis: agitateurs ou réformateurs? Ha-Hong-Van
Maitre

56

69

HA-VAN

de conférences

-Université

du Havre

Survivances sculpturales dans l'oeuvre d'Isamu Noguchi: disparition de la représentation humaine et fin du désordre

80 7

Chapitre II La société américaine: crise(s)morale(s)
Robert SPRINGER
Professeur. Université de Metz

Réactions contre l'ordre racial dans le folklore Afro-Américain

91

Elizabeth DUTERTRE
Maitre de conférences

-Université

de Paris IV-Sorbonne

La suprématie

blanche:

une perspective

noire

98

Corinne DUBOIN
Maitre de conférences

- Université

de La Réunion

Ordre et désordres: l'imaginaire du chaos chez Ralph Ellison

108

Linda MARTZ
Université de Paris VII

Du désordre social à l'ordre spirituel: religiosité et intégration sociale en Californie du Sud de l'entre-deux-guerres

118

Mokhtar BEN BARKA
Maitre de conférences

-Université

de Valenciennes

Ordre et désordre dans The New World Order de Pat Robertson

128

James TROMBLEY
Professeur

-Université

de La Rochelle

Un rêve primordial: ordre et désordre, nature et écriture chez Wallace Stegner

141

Elisabeth BOULOT

Maître de conférences Université de Paris Val de Marne

-

-

Liberté d'expression et troubles à l'ordre public

157

Marie-Pierre KERNEUR
Maître de conférences

-Université

du Havre

The Crying of Lot 49 : Ie roman de Thomas Pynchon, entre ordre absolu et désordre absurde 8

171

DEUXIÈME PARTIE
AMÉRIQUE LATINE ET CARAÏBES Chapitre I L'épopée coloniale: normes nouvelles et résistances
Michel P. BAJON
Maitre de conférences. Université de NANTES

Troubles, désordres, désastres: éléments fondateurs des nations hispano-américaines

187

Eliane TALBOT
Maitre de conférences

- Université

du Havre

Le miracle, facteur d'ordre de la société coloniale péruvienne au moment de l'apogée de la mine

205

Pablo CATALAN
Maitre de conférences. Université Charles de Gaulle. Lille III

Ordre et société au Chili de Diego Portales

219

Guy-Alain DUGAST
Professeur

-Université

Charles de Gaulle

- Lille III
231

L'anarchie mexicaine devant l'opinion publique française au XIxèmesiècle (1821-1862)

9

Chapitre II
Le x)ème siècle: reflets, rejets, synthèses

Jean-Paul BARBICHE
Professeur

-Université

du Havre

Coup d'Etat islamique sur l'Île de Trinidad (1990)

247

Gérard G6MEZ
Université de Provence

L'ordre et le désordre politique ou la superposition de structures sociales dans une "île entourée de terres"

252

Dante BARRIENTOS
Maitre de conférences

-Université

TECÛN
de Provence (Aix-Marseille I)

Le conflit armé centraméricain à travers les récits de témoignage: la subversion de l'ordre établi

260

Émilio-Fernando
Maitre de Conférences

ORlHUELA-EGOA

-Université

VIL 270

de Caen

Inégalité sociale et violence: ordre et désordre au Pérou entre 1950 et 1980

Françoise LÉZIART
Maitre de conférences

-Université

de Brest

La ville de Mexico: ordre et désordre dans La region mas transparente de Carlos Fuentes

281

Brian BANKS

Professeur -Universidad de las Américas. Puebla, México

La distance du populaire: les cadres dans Ocho por Radio de Silvestre Revueltas

298

10

p~
;4~

fUVttie

du 1tMd

CHAPITRE I

Migrations, démocratie au pays du dollar

L'AUTORITÉ

EN QUESTION: ANDREW JACKSON ET L'AFFAIRE EATON, 1829-1831
Jean-Marc SERME

PRAG - Université de Bretagne Occidentale

-Brest

I have an opinion of my own on all subjects, and when that opinion isformed I pursue it, publicly, regardless of who goes with. that in all things asfar as I have control I please myself by doing what I believe to be right. Andrew Jackson (Moser, 1994: 121).

Introduction

La période qui va de l'élection d'Andrew Jackson à la présidence (1828) à la fin du mandat de James Polk (1849) est communément appelée la Démocratie Jacksonienne, ou simplement l'ère de Jackson. Traditionnellement, les années 1820-30 sont décrites comme une période d'évolution profonde de la culture américaine, avec l'essor économique et industriel, la conquête du continent, l'arrivée massive d'immigrants, l'ère des réformes sociales, la transformation des rapports familiaux, l'élargissement électoral à tous les hommes blancs, la mutation du jeu politique. On assiste également aux signes avant-coureurs de conflits à venir tels que la question récurrente des tarifs douaniers, de l'esclavage, des privilèges de classe et d'argent. La visite triomphale de Lafayette en 1825 et la mort des dernières figures emblématiques de l'ère révolutionnaire ijefferson et Adams en 1826) entra~nent une réflexion nationale sur l'état de l'Union, ses potentialités, ses réalisations, mais aussi ses craintes et ses défauts. C'est à ce moment qu'Andrew Jackson accède triomphalement au pouvoir, premier général élu à la présidence depuis Washington. La joyeuse anarchie de la réception à la Maison Blanche le jour de l'investiture annonçait alors le règne de la populace décha~née et semblait en passe de menacer l'ordre social établi! (Gatell, 1970 : 119). Cet article vise à rapporter un épisode célèbre des conflits qui mettent à malles rapports d'autorité dans les cercles étroits du pouvoir, intriquant pêle-mêle les sphères publique et privée, les intérêts politiques, les codes sociaux et les rapports familiaux. n faudrait davantage de place pour développer toutes les ramifications de l'affaire. Nous nous contenterons donc d'en exposer les grandes lignes. Homme de l'Ouest et du Sud, major-général de l'armée, héros de la bataille de la Nouvelle-Orléans, spéculateur, planteur, marchand, juge, représentant, sénateur, figure de proue du parti Démocrate, Andrew Jackson incarne cette époque protéiforme par son adhérence aux codes 15

sociaux en vigueur et son indépendance d'esprit qui lui fait résister à ces mêmes code en vertu de sa conscience individuelle, elle-même forgée par le code sudiste de l'honneur (voir la citation en exergue). L'ambiguïté liée à ces allégeances diverses forme le terreau de la culture de l'époque et crée, dans l'interaction de ces éléments, ordre et désordres. L'épisode mis en scène ici est une comédie, au sens littéral du terme. Les protagonistes se trouvent aux prises avec un enchevêtrement de conflits qui se dénouera au bout de deux longues années, laissant à peine quelques traces dans l'histoire, malgré l'importance du scandale. L'intérêt pour nos contemporains réside dans la cristallisation à la fois des thèmes éternels (autorité, pouvoir, morale), mais aussi de mœurs et de préjugés de la nouvelle société américaine, entrée dans sa période de développement national2. 1. L'affaire, ses acteurs et ses enjeux En 1829, Andrew Jackson est perçu par la société de Washinton comme un homme dangereux pour les valeurs et les privilèges institués. L'élite de la capitale tremble devant l'arrivée de l'homme du peuple, un barbare assoiffé de changement et de réformes. Une observatrice3 de cette époque commente ainsi l'atmosphère faisant suite aux premières mesures de remplacement des fonctionnaires, le système des dépouilles: Never before did the city seem to me to be so gloomy - so many changes in society. so many families broken up, and those of the first distinction (...) Drawing rooms which I have so often mixed with gay crowds, distinguished by rank, fashion, beauty, talent (...) now empty, silent, dark, dismantled. Oh! 'tis melancholy! (Gatell, 1970: 119). En 1800 déjà, l'élection de Jefferson avait créé des peurs irraisonnées que seule pouvait expliquer une transformation importante des pratiques sociales et politiques jusque-là acceptées comme normes (Matthews, 1991). Lorsque Jackson refusa de se conformer à l'opprobre sociale jetée sur Mme Eaton, le conflit entre le président et les tenants de la moralité publique secoua le monde socio-politique de la capitale. Jackson confirmait ainsi les craintes que son élection avait alors suscitées. Margaret Eaton, la femme du secrétaire à la Guerre, était l'objet depuis longtemps d'une mise à l'index par les femmes de la bonne société qui l'accusaient de mœurs légères. Margaret O'Neale Timberlake avait épousé John Eaton quelques mois seulement après le décès de son premier mari. On soupçonnait les jeunes mariés d'avoir été amants depuis plusieurs

16

années déjà. Or, Eaton était très lié à Jackson. Celui-ci exigeait que son ami et sa femme reçussent les honneurs dus à leur position. S'ensuivit un bras de fer social et politique entra~nant la démission des principaux ministres du Cabinet, dont Eaton, en avril 1831, soit deux ans après le début de la controverse (James, 1938 : 575). Ceci n'est pourtant qu'un aspect d'une affaire aux multiples ramifications. Les pôles principaux de la querelle sont les suivants: 1°) un conflit social dans la micro-société de la capitale fédérale: les femmes des ministres refusent de recevoir Mme Eaton pour des raisons morales. Malgré la fureur de Jackson, leur attitude ne fléchira pas. 2°) Jackson veut imposer Eaton dans le Cabinet et se lance dans une défense acharnée du caractère de Mme Eaton. Son attitude scandalise la plupart des observateurs. 3°) Enfin, un déchirement familial sépare Jackson Q'oncle) et le couple Donelson4 Qes neveux). Les Donelson refusaient toute relation avec Mme Eaton, au grand dam de leur oncle. Le conflit évoque toutes les questions du moment, dont les thèmes s'entrecroisent à loisir. S'y mêlent les problèmes des classes sociales (Mme Eaton est fille de tavernier [voir Marszalek, 1998]), de la morale (pouvoir des élites féminines dans les affaires de mœurs), de l'autorité (du père, du président), de l'honneur (Donelson et Jackson emploient des arguments inspirés du code sudiste), mais aussi les questions politiques Qe droit des États' [Calhoun], la déportation des Indiens [Eaton], les manœuvres bassement politiciennes Qe combat pour la succession de Jackson entre Calhoun et Van Buren). La santé précaire de Jackson faisait penser qu'il ne survivrait pas à l'hiver 1829-30, ce qui ajoutait à la tension générale. L'affaire Eaton démontre s'il est encore besoin, combien, à côté des grandes causes historiques, de petits faits et de mesquines oppositions de personnes peuvent avoir d'importantes répercutions politiques et sociales (Phillips, 1974 : 1-2). Il n'y eut pas de vrais vainqueurs, mais le désordre un temps victorieux se retrouve dissout dans le flot du quotidien et il ne subsista de la controverse que le souvenir de la rhétorique qui était à la fois son moteur et son combustible. La trivialité de l'affaire n'a d'égale que l'importance des questions qu'elle engage et qu'elle permet d'exprimer au grand jour. 2. Querelle de personnes Il est difficile de séparer nettement les antagonismes personnels des querelles politiques. Jackson était habitué aux rapports claniques et paternalistes qu'il entretenait avec sa clique du Tennessee et les membres de

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sa famille. Ainsi, il n'était guère capable d'accepter un différend politique avec quelqu'un sans remettre en cause sa moralité et sa bonne foi. Henry Clay, leader de l'opposition Whig et ennemi de Jackson depuis une décennie, fut évidemment le premier accusé d'avoir fomenté un complot contre Mme Eaton, malgré son absence flagrante des termes du débat. Puis, au fil des mois, la suspicion du président se po na sur John Calhoun, renforcée après que Jackson apprit la censure dont Calhoun l'avait secrètement frappé lors de la campagne de Floride en 1818' ijames, 1938 : 541-43). Jackson cherchait toujours à désigner, derrière chaque conflit, un responsable. Les femmes de Washington ne plaisaient pas beaucoup à Jackson en raison du pouvoir jugé occulte et malfaisant qu'elles exerçaient sur la ville. Les intrigues de la capitale déplaisaient à l'homme de l'Ouest qui n'y retrouvait pas ses points d'appui traditionnels. Jackson était m&mevenu à Washington afin de nettoyer les écuries d'Augias: "I am disgusted even ta loathing at the licentious and depraved state of society. It needs purifying" (cité dans Panon,

III : 188). Jackson remettait en question la venu de ces femmes qui se
posaient en gardienne de la morale publique. Leur opposition décisions les lui rendaient encore plus insupponables. à ses

Par ailleurs, Jackson éprouvait pour Eaton une reconnaissance énorme pour le travail accompli pendant la campagne et sa sollicitude envers Rachel Jackson, victime des insultes de la presse panisane. Ici, le code de l'amitié, panie intégrante du code sudiste de l'honneur, poussait Jackson à soutenir son ami jusqu'au bout, quelles qu'en soient les conséquences. Il écrivait ainsi à Eaton: "I trust you are aware that I will never abandon you or separate from you, so as long as you continue to practise those virtues that have always accompanied you" (Bassett, 1929 : 168). La relation Jackson-Eaton était avant tout fondée sur un lien amical qui demandait une loyauté absolue tant que les principes communs étaient respectés. Jackson préférait saborder son gouvernement que de lâcher Eaton sous la pression d'une cabale. Cette fidélité à la parole donnée était constitutive de l'identité du gentilhomme sudiste et déterminait la dignité de l'homme qui s'en réclamait. Jackson n'avait jamais failli à sa parole et il était pr&t à défendre coûte que coûte sa conception de l'honneur et de la justice. De par son statut d'épouse, Margaret Eaton méritait également la considération et l'estime de Jackson. Si le mari était venueux, sa femme l'était aussi. De plus, la similitude de situation avec les attaques dont avait été victime Rachel Jackson durant la campagne présidentielle renforçait le sentiment d'identification et personnalisait un peu plus le conflit. Jackson entendait obtenir le respect pour une personne dont il affirmait la respectabilité. Or, les dames de Washington entendaient également faire

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respecter une étiquette dont elles étaient les garantes et dont elles détenaient les prérogatives. La remise en question de l'autorité de chacun menaçait l'ordre établi et exigeait une mise au point afin de retrouver le sens des choses. Paradoxalement, les convictions inébranlables des uns et des autres dérangeaient plus sûrement l'ordre puisqu'aucun compromis ne semblait être en mesure de régler le conflit. 3. Une question d'autorité La question d'autorité est au centre des préoccupations. Le président voyait son autorité contestée: la nomination de son ministre recueillait les protestations de nombre de ses opposants, mais aussi de beaucoup de ses amis; les d~ners en ville reflétaient l'état d'esprit de la capitale et de nombreuses femmes évitaient les soirées dans lesquelles apparaissait Mme Eaton, ou l'ignoraient ostensiblement. Enfin, l'obstination du président étayait l'opinion de ceux qui y voyaient là l'influence indue de Margaret Eaton sur l'exécutif du pays. Pour Jackson, cependant, la reconnaissance de son autorité dans la sphère publique allait de soi, tout comme le patriarche est en droit d'attendre la soumission de sa famille à ses décisions. Or, dans cette sphère comme dans l'autre, l'affaire Eaton bousculait les rapports d'autorité et remettait en cause les allégeances. Jackson, Eaton, et Donelson étaient des Sudistes pour lesquels le code de l'honneur organisait le monde et les rapports humains. La discipline et l'obéissance étaient des valeurs cardinales pour le vieux soldat; Eaton ne manquait pas de provoquer en duel tout homme dont la femme aurait été désobligeante avec la sienne7, forçant ainsi une pratique dont beaucoup rejetait la violence et l'illégalité; Donelson ne cessait d'affirmer son amour filial pour Jackson, mais en même temps insistait sur le fait que son honneur de gentilhomme ne pouvait souffrir d'être manipulé par une femme à la moralité douteuse. Le secrétaire acceptait de se soumettre à Jackson, pas à des conseillers dont il désapprouvait les méthodes et les intentions, comme il l'exprime ici à son oncle; I have intimations that my power to hold my place here depended upon my
subserviency to the wishes of Mrs Eaton (...} It was impossible that I could submit to the degradation of having a tribune of this character constituted for the purpose of determining within what limits my good behaviour might secure the station which I held. Honourable as I deem that station I scorn to hold it at the will of anyone but yourself, or at the expense of those principles with which have grown up my love and gratitude for you (Bassett, 1929: 189-90).

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Donelson, élevé dans le giron sudiste par Jackson, se réclamait des mêmes valeurs que son oncle et montrait un entêtement similaire dans ses positions de principe. Incapables de dépasser leur rôle de gentilshommes offensés, oncle et neveu se perdaient en de futiles affirmations d'affection réciproque et d'honneur personnel à défendre. L'importance des rapports familiaux dans cette affaire n'est pas à négliger. Jackson voyait dans ce conflit une menace d'autant plus forte sur son autorité politique que ceux en qui il avait toute confiance (sa propre famille, les Donelson) se rangeaient malgré ses recommandations dans le camp ennemi. L'identification de l'autorité du président à celle du patriarche familial renforçait le sentiment que l'harmonie du monde était menacée et devait être restaurée (Rogin, 1975 : 271). Le désordre de la sphère privée vient de la "trahison" familiale. Dans un monde où le complot est omniprésent à l'esprit de tous (et particulièrement chez Jackson), la famille fait office de refuge ultime. Or, lorsque les proches semblent passer à l'adversaire, tous les repères s'effacent et la cohérence disparaît: "this combination is holding up and making my family the tools to injure me" (Bassett, 1929 : 167). L'irruption de la querelle publique dans la sphère familiale dérègle les lois d'entraide et de sécurité généralement acceptées à l'époque. L'idée d'une rébellion contre l'autorité du patriarche est si insupportable à Jackson qu'il ne voit d'autre alternative qu'un ultimatum radical: "My connections have acted very strangely here, but I know I can live as well without them, as they can without me, and I will govern my Household, or I will have none" (Bassett, 1929 : 165). Au vu des sentiments qui unissait la famille, cette affirmation n'est qu'une bravade aux accents désespérés. De leur côté, les neveux réagissaient de manière similaire et accusaient Mme Eaton de semer partout la discorde. Si Margaret Eaton bouleverse par son intervention les rapports d'autorité et la légitimité des décisions, alors l'ordre établi est rendu caduque. De plus, sur le terrain de l'honneur et du libre-arbitre, le sentiment personnel n'acceptait pas d'être forcé à agir contre la conscience. Les principes édictés par le code sudiste étaient respectés de tous, hommes et femmes: le compromis était impossible. Le malentendu qui se développa entre Jackson et son neveu tendit à occulter le thème central de la dispute pour obliquer vers des questions de loyauté familiale et d'allégeance aux volontés du patriarche, seuls arguments encore valides pour Jackson. Donelson, lui, opposait à cette règle suprême, son honneur souverain. Devant l'opposition farouche de ses proches, il ne restait à Jackson que l'argument des devoirs des dépendants envers le patriarche. Les attentes de ce dernier rejoignaient celles du président envers les ministres de son Cabinet et les deux sphères trouvaient

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à cet endroit un point de rencontre. Pour Jackson, les Eaton devaient &tre traités comme les familles des autres ministres, puisque tous devaient leur nomination à la décision du président :
"I have never asked any sacrifice of either of you, I never will, but I have a right to expect my advice in my own House and to my own family will be obeyed, and that is only the same comity will be extended to all the families of the Heads ofDepartments" (Bassett, 1929: 188).

Ainsi, Jackson ne permettait aucune autre discussion que celle de son autorité. Ne pas adhérer à ses vues était synonyme de trahison et tout argument devenait insultant ou sans objet. Ce point de vue était défendu également au niveau politique et social. Le président devait conserver son autorité sur ses ministres et le corps social en assurant l'harmonie de son gouvernement. Mettre en doute cette moralité revenait à douter de Jackson lui-même et à lui contester l'autorité à laquelle, en tant que président, il avait droit. Pour lui, la question morale était nulle et non avenue puisqu'il assurait de sa caution la moralité de Mme Eaton. Cette conception récusait l'étiquette morale de l'élite féminine de Washington qui s'insurgeait contre Mme Eaton et avançait de son côté des raisons également irrévocables pour justifier l'opprobre dont la femme du ministre était l'objet. À qui profitait le désordre?

4. Complot ou concours de circonstances?
La notoriété de Margaret Eaton commença très tôt dans les années 1820. Son père, William O'Neale, tenait une auberge dans laquelle se retrouvaient les membres du Congrès pendant la session parlementaire. Margaret servait au bar et entretenait des relations étroites avec les élus (peacock, 1901 : 70-71). Lorsque Jackson était sénateur en 1823, il séjourna chez O'Neale. Il semble qu'à cette époque déjà, Eaton connaissait intimement Margaret et personne ne trouvait alors rien à redire quant à leurs relations, Eaton étant un sénateur des Etats-Unis (Nevin, 1992 : 86). Les dames de Washington n'aimaient pas cette femme très appréciée des hommes. Mmes Monroe et Madison, femmes des ex-présidents, lui fermèrent d'ailleurs les portes de leurs salons bien avant l'accession de Jackson au pouvoir. Le complot est peu probable dans ces cercles puisque Margaret y était depuis longtemps persona non grata. La décision de Jackson de passer outre l'opprobre en nommant Eaton au gouvernement peut surprendre et constitue une provocation délibérée. Car l'importance de la décision contre Margaret Eaton par les dames influentes de la capitale est énorme. D'abord parce que la prérogative des femmes en matière

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d'étiquette était apolitique et détenait une force morale hors des querelles de partis. Ensuite, parce que l'autorité des femmes dans la sphère morale était entière et acceptée sans discussion par les hommes et l'ensemble de la société (Marszalek, 1996 : 12 ; Nevin, 1992 : 91). Leur décision avait force de loi. Margaret Eaton avait été déclarée impure et tout le monde se conformait à l'édit. Seul le refus de Jackson d'accepter ce mode de régulation entraîna le déséquilibre que l'on sait (Marszalek, 1998). De l'autre côté, le président tenait l'opprobre lancée par les femmes pour une campagne politique orchestrée par des hommes opposés à Eaton, et à travers lui, à Jackson lui-m&me. Ainsi, pour Jackson, les femmes n'étaient que les instruments d'un complot plus vaste. L'équilibre fragile entre le social et le politique se trouve remis en cause. Les femmes durent insister sur le caractère exclusivement moral, attenant à la bienséance, de leur décision, afin que leur place dans le concert social ne soit pas subordonnée à de basses manœuvres politiciennes dirigées par les hommes. La plupart des biographes de Jackson ont vu dans l'affaire Eaton un complot visant à compromettre Calhoun auprès de Jackson tout en plaçant Van Buren en position d'héritier politique du président. La réorganisation du gouvernement en avril 1831 tend à confirmer cette lecture, politiquement et historiquement stimulante. Pourtant, m&me s'il est incontestable que le "petit magicien", comme on appelait Van Buren, sut tirer parti de la situation en soutenant les Eaton pour s'attirer la sympathie de Jackson, il n'en est pas moins vrai que ce dernier agissait selon ses propres impulsions et aurait défendu Eaton sans y &tre incité. De plus, Eaton et Van Buren travaillaient ensemble depuis de nombreuses années, forgeant ainsi une forte amitié. Les amis de Calhoun dirigeant l'opposition à Mme Eaton, Calhoun était évidemment suspecté de mener la ronde. D'autant que le vice-président ne fit rien pour apaiser la controverse, sa femme restant en Caroline du Sud ou excluant Mme Eaton des cercles féminins de la capitalel. Nous avons vu que Calhoun était en outre discrédité aux yeux de Jackson à la suite de l'affaire de Floride. Cette affaire noue les fils de plusieurs trames plus sûrement que n'importe quelles manigances imaginées par le cerveau humain.En effet, Eaton et Van Buren avaient promu en 1828 un tarif douanier ("The Tariff of Abominations") contraire aux intér&ts du Sud. Calhoun et ses amis ne voyaient pas d'un bon œil l'arrivée des deux hommes au gouvernement. De plus, les ambitions présidentielles de Calhoun s'accordaient mal avec celles de Van Buren. Aux oppositions politiques internes au parti s'ajoutaient donc des rivalités personnelles qui envenimaient davantage une situation déjà chargée (Marszalek, 1996 : 11). Entre la peur du complot et les manœuvres politiques, il était bien difficiles aux contemporains (comme à nous) de faire la part des choses.

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5. Ordre et désordre dans l'ère de Jackson
Une autre atteinte à l'ordre établi est l'accusation portée par les exministres de Jackson selon laquelle leur renvoi en avril 1831 aurait été motivé par leur attitude envers Margaret Eaton et non pour faute professionnelle. L'ingérence du président dans les affaires privées des ministres leur était insupportable. Jackson considérait que ce n'était pas de l'ingérence que de réclamer des ministres un traitement égal pour toutes les familles du Cabinet. Après son renvoi, Branch, l'ex-secrétaire à la Marine, se plaignit de ce qu'une clique de conseillers influençait gravement les décisions du président', une critique émise en son temps par Donelson. Cette question de l'ingérence du chef de l'exécutif dans la vie privée de ses ministres au prétexte de l'harmonie de son gouvernement montre la complexité des rapports entre sphère publique et sphère privée. Le problème de définition traduit l'évolution du concept à cette époque. Le mariage rocambolesque de Jackson avec une femme encore mariée Oe divorce n'avait pas officiellement été prononcé) avait défrayé la campagne présidentielle. Les accusations portées dans les journaux contre le candidat et sa femme éclipsent toutes les insinuations et révélations des journaux à scandale modernes. Les deux sphères abordaient un nouveau rapport, plus étroit, plus ambigu, qui brouillait les repères et provoquait de troublantes confusions. De tous ces désordres sortit un ordre rétabli, comme d'une comédie à l'issue de laquelle s'arrangent tous les conflits. À l'automne 1830, Emily Donelson, la Première Dame, resta au Tennessee, ainsi que Margaret Eaton, de plus en plus isolée sur la scène sociale de Washington. Cet arrangement entre Jackson et Donelson permit une saison calme dans la capitale. Au printemps suivant, le Cabinet fut restructuré et l'affaire mourut de sa belle mort sans qu'aucun des protagonistes perde la face. Cette résolution du conflit fait apparaître à la fois son inutilité, mais surtout l'importance de la rhétorique, puisque chaque camp demeura retranché dans ses positions, confortant sa version des faits. Les dames de Washington eurent gain de cause et Jackson resta fidèle jusqu'au bout à Eaton. Ayant perdu son poste au gouvernement, Eaton brigua sans succès un mandat de sénateur, puis Jackson le nomma gouverneur du Territoire de Floride (1834-36), puis ministre en Espagne où il resta jusqu'en 1840 (Walker, 1952 : 146). Toutefois, les relations entre les deux hommes se refroidirent. Eaton devint aigri et Jackson s'entoura de nouveaux amis politiques, malgré ses affirmations répétées du contraire durant l'affaire (Rogin, 1975 : 271). Il faut souligner comme apothéose de désordre la triste fin de l'amitié entre Jackson et Eaton. À son retour aux États-Unis, Eaton

23

s'engagea aux côtés de William Harrison, le candidat Whig opposé en 1840 à Van Buren. Cette trahison politique, mais aussi humaine, dégoûta Jackson: "The most degraded of all apostatesfed, clothed and cherished by the Administration" (cité dans Rogin, 1975). Eaton avait bafoué toutes les lois de l'amitié et de la constance, comme le remarquait Jackson à son neveu: "Eaton has returned a Whigg an ulogiser of Harrison (.j How I regret,for his account, the apostasy of Eaton. He comes out against all the political principles he ever professed, and against those on which he was supported and elected senator-'O Tempora! 0 Mores!' "(Bassett, VI : 75). La perte des principes traduisait pour Jackson l'abandon moral de la personne. Un autre de ses protégés, Richard K. Call1o, était aussi passé à l'ennemi. Ainsi s'accroissait chez Jackson, de même que chez bon nombre de ses contemporains, le sentiment que les purs idéaux de la révolution s'effaçaient devant une immoralité et un manque de principes grandissants. Conclusion À l'issue du conflit, Andrew

J. Donelson

déclara à son oncle:

"On the Eaton subject (.) a future period may find us differently circumstanced in relation to it. The thing itself is susceptible of change not merely as regards its own moral, but also the right and duty of society" (Bassett, 1929 : 227n). Donelson avait perçu le caractère circonstanciel de l'affaire. La première année du mandat de Jackson fut une période charnière (mort de Rachel Jackson, peur de l'homme de l'Ouest, tensions internes au parti Démocrate). Au-delà des contingences sociales et politiques, les hommes, les femmes et leur société voulaient éprouver les rouages et les principes fondateurs de l'ordre. Le demi-siècle qui les séparait de la ferveur révolutionnaire était à la fois effrayant et prometteur. Chacun cherchait à se rassurer quant à son pouvoir et à son autorité. Ainsi, l'affaire elle-même se trouvait de plus en plus relativisée au profit d'une paix sociale et familiale retrouvée. De son côté, Jackson reconnaissait timidement quelques travers à Mme Eaton:
"Mrs. Eaton, like all others, may have her imprudencies, If she has, let them be considered and treated as improprieties, but not treated as lady without virtue" (Bassett, 1929 : 227).

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Ainsi, l'époque elle-même devait-elle reconnahre ses faiblesses, mais croire également en ses potentialités. De tels scandales, ridicules aux yeux de l'histoire "sérieuse", traduisent de telles questions dans leur langage souvent hystérique et grandiloquent. L'affaire Lewinsky est bien sûr la référence moderne qui met l'Amérique aux prises avec les sphères publique et privée, le mensonge et le complot, les mœurs, le prestige et l'autorité de la fonction présidentielle. Un tel bouleversement provoque une interrogation de fond sur l'ordre politique et social ainsi que sur la moralité de la société mise ainsi en représentation devant elle-même. Ces parenthèses dans l'histoire ne changent probablement pas son évolution profonde, mais permettent de mettre en regard les a-priori et les idées reçues. Le désordre ainsi créé altère pour un temps les cenitudes et les fonctionnements sociaux, invitant à la mise en question d'un ordre souvent figé dans ses propres stéréotypes culturels.

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NOTES

1. Le juge de la cour Supr~me, Joseph Story, qualifia ainsi cette mémorable journée: "from the highest and most polished down to the most vulgar and gross in the nation" (cité dans Van Deusen, 1966). Un journal de Washington y vit l'arrivée terrifiante du peuple au pouvoir: "the reign of 'King Mob" (idem). Nevin (1992 : 87) reflète les sentiments de l'élite plus graphiquement encore: "The past watched in horror as the present swept in on a tide of yellow brogans, homespun and chewing tobacco. "

2. La période était sujette à d'importantes transformations qui affectaient l'équilibre social. Marszalek (1996 : 12) écrit: "A fundamental fact of Jacksonian America was rapid change, a phenomenon which resulted in social instability." 3. Margaret Bayard Smith, femme du directeur de la Banque des Etats-Unis, vécut près de quarante ans parmi la bonne société de Washington. Sa chronique mondaine des débuts de la capitale, The First Forty Years of Washington Society, est un classique. 4. Jackson avait épousé Rachel Donelson en 1794 et entretenait avec sa belle-famille des rapports très étroits. Andrew Jackson Donelson, un neveu de Rachel et favori de son oncle, était le secrétaire de Jackson depuis sa sortie de West Point en 1820. Emily Donelson, une nièce de Rachel, avait épousé Andrew (son cousin germain) et officiait comme Première Dame à la Maison-Blanche puisque Rachel Jackson était décédée en décembre 1828.
5. La vieille opposition du pouvoir des États contre l'influence fédérale revenait dans l'actualité avec la question des tarifs douaniers. En 1832, John C. Calhoun, ancien vice-président de Jackson, mena la Caroline du Sud très près de la sécession quant l'État refusa d'appliquer la loi fédérale relative aux taxes d'importation qui lui était défavorable. L'intervention armée fut évitée de justesse. Cette" crise de la nullification. est perçue comme le premier signe de la sécession des États du Sud de 1860. 6. Jackson avait envahi la Floride espagnole sans autorisation du Congrès, mais avec l'accord implicite du Président Monroe et le soutien d'Adams, alors secrétaire d'État. Calhoun était secrétaire à la Guerre et n'avait pas donné son autorisation à Jackson. Secrètement, Calhoun avait m~me désavoué les actes du général, avant de se rétracter et de saluer son action (Rossignol, 1997 ;James, 1938 : 295). 7. n défia ainsi trois ministres du Cabinet. n poussa m~me l'ancien secrétaire au Trésor à fuir pour Baltimore afin d'éviter le pire. (Remini, II : 320). Soulignons que Jackson soutenait Eaton dans ces pratiques. 8. Floride Calhoun était issue d'une prestigieuse contre Mme Eaton (Nevin, 1992: 91). 9. L'accusation 327). trouva une expression famille de Charleston et dirigeait la campagne

qui resta célèbre, celle de "Kitchen Cabinet"

(Remini,

II:

10. Ironiquement, Cali avait en 1824 fait des propositions indécentes à Margaret O'Neale, après avoir entendu les accusations faisant état de sa légèreté de moeurs. La jeune femme s'était plainte à Jackson, lequel avait sommé CalI de se comporter plus respectueusement envers elle (Bassett, 1929: 72).

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dans

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DÉSORDRES DE TOUS ORDRES: LA "ALLAN liNE" OU COMMENTSENO~RDUCHAOSEUROPÉEN POUR ÉTABliR SON ORDRE
Annie BLONDEL Maître de conférences - Université du Havre

Période troublée que cette dernière moitié du xrxème siècle, de part et d'autre de l'Océan Atlantique. Crise démographique, tensions sociales, persécutions religieuses dans la vieille Europe. La population augmente vite, beaucoup trop vite sous l'effet des progrès de la médecine (introduction de certains vaccins, baisse de la mortalité infantile, augmentation de l'espérance de vie,...). La poussée urbaine est trop forte et le cadre craque, l'essor s'accompagne de désordres de tous ordres: faubourgs lépreux, logements insalubres, surpopulation (on y naît plus qu'ailleurs mais on y meurt aussi plus vite: prostitution, rixes, délinquance, suicides, ivrognerie, sous-alimentation, mendicité ...). Agitation aussi dans les campagnes où des séries de mauvaises récoltes provoquent des disettes entraînant souvent des famines, effondrement du prix du blé concurrencé par la production américaine et ses exportations massives vers l'Europe. En Grande-Bretagne, la population augmente encore plus vite que dans les autres pays européens et l'exode rural y est encore plus prononcé qu'ailleurs. Le mouvement des "enclosures", pratique supprimant aux paysans l'accès aux pâturages, a eu pour conséquence une fuite vers les villes qui s'industrialisent. Les métayers, ouvriers agricoles parmi lesquels on dénombre beaucoup d'Ecossais, viennent grossir les rangs d'un prolétariat déjà appauvri, les grèves se multiplient, la révolte gronde et

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l'intérêt du gouvernement est de se débarrasser de ce surplus de population à problèmes, de ces indigents, de tous ces laissés-pour-compte de la révolution industrielle en les envoyant peupler les colonies de l'empire. Les Scandinaves éprouvent des difficultés similaires (exode rural, explosion des villes ...). Les Islandais, las de se battre contre des éléments toujours déchaînés (éruptions volcaniques, climat hostile, terres pauvres ...) sont, eux aussi, tentés par l'émigration. En Europe du centre et de l'est, les persécutions religieuses se multiplient contre les sectes pacifistes comme les Mennonites ou les Doukhobors tandis que les Juifs sont déjà victimes de pogroms tsaristes: d'ailleurs rien ne va plus en Russie où les paysans supportent de plus en plus mal le servage, la disette ... Convulsions également en Amérique du Nord. En 1865, les Etats-Unis sortent meurtris de la guerre de Sécession qui a déchiré le Nord et le Sud. Le Canada (il ne porte pas encore ce nom) qui tente d'assouplir le cadre colonial que lui impose la tutelle britannique, craint les appétits américains: en effet, tant que les Etats-Unis étaient absorbés par la querelle de l'esclavage, ils ne représentaient pas de réel danger (même si quelques incidents de frontière avaient éclaté ç~ et là). A présent, forts de leur trente et un millions d'habitants, expansionnistes, ils pourraient se révéler une menace pour cette immense contrée fractionnée entre les Maritimes, le Haut et Bas Canada, les territoires de la baie d'Hudson et les quelques établissements isolés sur la. côte pacifique (au total, pas plus de trois millions deux cent mille habitants, c'est-à-dire un rapport de un Canadien pour 10 Américains). Confrontés aux Etats-Unis perçus comme une menace, aux difficultés de mise en valeur de l'espace, l'idée voit le jour d'''ordonner'' ce territoire, de lui donner une unité en lui procurant un gouvernement central pourvu de moyens économiques, politiques et financiers en vue d'une action cohérente. Sont tentés par ce grand dessein, non seulement des hommes politiques mais aussi et surtout, car leur r8le sera déterminant, les hommes d'affaires montréalais qui escomptent de confortables bénéfices. En effet, la Confédération de 1867 (entérinée par l'Acte de l'Amérique du Nord Britannique à Londres) naît d'une volonté de mise en valeur d'un sous-continent qui a jusqu'alors mal récompensé, voire découragé, les efforts des entrepreneurs (souvenons-nous de la construction du Grand Trunck entre Montréal et Portland qui passe pour être le chemin de fer le plus cher du monde). Artisan de cette Confédération, le conservateur John Macdonald (1815-1891) devient le premier premier ministre du dominion du Canada composé des quatre provinces fondatrices: la Nouvelle Ecosse, le Nouveau Brunswick, le Québec et l'Ontario avec Ottawa pour capitale. L'Acte prévoit l'extension de la Confédération à d'autres provinces, la mise en valeur de l'Ouest et la construction d'un chemin de fer transcontinental car le problème des communications est primordial dans un pays aussi vaste.

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Si l'Europe souffre de surpopulation, le Canada rencontre la difficulté inverse. Certes, si le Bas Canada (Québec) a vu sa population croître régulièrement grâce à un taux de natalité élevé (encouragé par le clergé catholique), il en va différemment pour les autres provinces dont la population stagne et qui doivent faire appel à l'immigration pour progresser j il s'ensuit que l'avancée vers l'ouest du front pionnier n'est que le prolongement de l'autre mouvement qui pousse tant d'Européens à traverser l'Atlantique en quête d'un monde nouveau: de 1850 à 1914, c'est plus de trente millions d'immigrants qui vont débarquer en Amérique du Nord dans les ports de Saint John (Nouveau Brunswick), Halifax (Nouvelle Ecosse), Québec ou Montréal, Portland (Maine, Etats-Unis), BostOn ou New York, immigrants qui vont satisfaire aux immenses besoins en main-d'oeuvre d'une économie en pleine expansion. Le Canada s'ouvre véritablement à l'immigration dès 1860 et ce, grâce à la vapeur qui révolutionne les transports maritimes et terrestres. Certes, on peut dire que le commerce de l'immigration a commencé dès le début du XIxème siècle et il a fait le bonheur des compagnies de clippers que les scrupules n'embarrassaient guère. Les voiliers étaient fréquemment mal entretenus, les conditions de navigation difficiles, souvent même déplorables pour les immigrants entassés comme du bétail à fond de cale. On ne comptait pas le nombre de morts à bord, à cause du typhus, du choléra ou de disparus (il n'y eut pas moins de dix sept naufrages entre Liverpool et Québec en 1834).1Un ami de John Macdonald, Hugh Allan, va s'intéresser au commerce de l'immigration et accroître ainsi une fortune déjà colossale. Hugh Allan, comme John Macdonald, est écossais. Il naît à Saltcoats, Ayrshire, le 29 septembre 1810 et émigre au Canada en 1826. Il s'installe à Montréal, centre des affaires (ville anglophone à 55% en 1845) où se recrutent les entrepreneurs en majorité d'origine écossaise et ce, conformément à une vieille tradition écossaise qui dit que la banque ou le maritime sont les seuls moyens pour un fils de famille pauvre de faire un jour partie de l'élite. Ajoutons à cela que tout au long du XIXèmesiècle, beaucoup d'Ecossais ont émigré dans les colonies britanniques tout simplement parce qu'ils ne parvenaient pas à percer chez eux, le marché étant contrôlé par la grande bourgeoisie londonienne. Pressés d'"arriver", ils choisissaient Montréal. Hugh Allan est un de ceux-là, il est obstiné, audacieux, il possède un sens inné du commerce et de la finance, il a "le sens de l'entreprise" : tout ce qu'il entreprend réussit. En 1847, il crée la "Montreal Telegraph Company" reliant ainsi les villes de Montréal, Portland et Boston. En 1854, il fonde sa propre compagnie maritime, la "Montreal Ocean Steamship Company" qui, à l'époque, compte encore surtout des clippers (17 au total) au nom écossais tel que le Glendaruel, le Glenmorag, le Glennifer .., Première collusion avec le gouvernement dès 1855 quand Hugh Allan obtient un contrat pour le courrier impérial entre Liverpool et Québec. Sa

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