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Les années de formation de Jules Vallès 1845-1867

456 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 317
EAN13 : 9782296335714
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LES ANNÉES DE FORMA TION DE JULES VALLÈS (1845-1867) Histoire d'une génération

@ Éditions ISBN:

l'Harmattan,

1997

2-7384-5155-1

François MAROTIN

LES ANNÉES DE FORMATION DE JULES VALLÈS (1845-1867) Histoire d'une génération
Préface de Roger BELLET

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Publié avec le concours du Centre de Recherches Révolutionnaires et Romantiques de l'Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand

Je ne saurais trop remercier M.M. Paul Viallaneix et Roger Bellet pour les conseils éclairés qu'ils m'ont généreusem,ent prodigués et le soin avec lequel ils ont lu et relu cet ouvrage. Ma gratitude va aussi bien évidemment à M. Louis Le Guillou qui n'a cessé de me soutenir pour que je puisse mener à son terme la rédaction de ce livre comme à tous ceux qui, d'une m,anière ou d'une autre, m'ont apporté suggestions, renseignements ou encouragements.
F. M.

SOMMAIRE
P REF A CE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9

AB REV I AT IONS..
I NT ROD U eT ION.

.. .. ... .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ... .. .. . . .. .. . . . . .. .. .. . . .. . . . . ..1 7
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..1 9

CHAPITRE PREMIER: LA DECOUVERTE DE LA REPUBLIQUE
I. 1848 à N ANTES.

27

. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . . . .. .. .. . . .. .. . . . . . . . . .. . . .. . . .. . . . ..3 3

L'état d'esprit au lycée: les professeurs 33 L'état d'esprit au lycée: les élèves 37 Le club de l' Oratoire 38 Jules Vallès dans le mouvement ouvrier et républicain de Nantes.41 Les républicains nantais de 48 dans la pensée de Vallès 48 II. INTERNE A PARIS 51 Les plaisirs du latin 52 L'ennui du pensionnaire 54 Vallès et les maîtres d'études républicains 56 Critique de l'enseignement 57 Discipline et despotisme 58 L'approfondissement du sentiment populaire et républicain 60 III. LECTURES PHILOSOPHIQUES ET LECTURES PROUDHONIENNES .....63 Les déboires philosophiques 63 Les difficultés de la démocratie socialiste à Nantes 65 Une lecture nantaise de Vallès: La Voix du Peuple 67 Les échos proudhoniens en 1848-1849 68 Les polémiques de La Voix du Peuple; Les Confessions d'un Révolutionnaire 70 Proudhon, un modèle littéraire pour Vallès 73 De Nantes à Paris 75

Sommaire CHAPITRE DEUXIEME : JULES VALLES DEFENSEUR DE LA REPUBUQUE I.V ALLES ET LES EC 0 LES Antonio Watripon et La Lanterne du Quartier Latin
Hippo ly te Bosse let et L' A van t - Gard

77 ....81 81

e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .8 3

L'évolution des idées en 1850 85 II. VAUES ET L'AGITATION REPUBLICAINE EN 1850-1851..87 Reprise des cours de Michelet 87 Vallès, lecteur de M ichelet. .. ............ ............... .............89 Vallès et les cours de Michelet 93 L'interdiction des cours de Michelet 94 Le Comité des jeunes. Vallès admirateur de Marat 95 Le Comité des jeunes. Vallès et la lutte contre Louis-Napoléon ...99 III. JULES VALLES ET L'ENGAGEMENT LIITERAIRE DE LA JEUNESSE VERS 1850 103
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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..1 03

Les préférences littéraires du quartier Latin Vallès et les cénacles La presse littéraire de la jeunesse républicaine: Le Nouveau Journal Une cible: Désiré Nisard; un exemple: Jules Michelet Pour la suprématie du drame populaire Vallès et le groupe du Nouveau Journa1. LE BILAN PERSONNEL D'UNE REPUBLIQUE CHAPITRE TROISIEME : LES DIFFICILES DEBUTS DANS LE JOURNALISME JULES VALLES ET LA BOHEME UITERAIRE Originalité de la bohème vers 1852 Les deux Bohèmes. Critique de Murger Les tentatives journalistiques des amis de Vallès. La Naïade, un journal d'.opposition. Signification de ces essais La bohème littéraire: art, société et politique La bohème et la recherche d'une esthétique moderne Les fréquentations de Vallès II. DES COMPLOTS A L'APPRENTISSAGE DE L' ECRIVAIN L'exemple de Blanqui Nouvelles influences de Littré et Proudhon Une lecture clandestine: L 'Homme Les obstacles à l'engagement littéraire

105 106 108 110 112 113 117 119 123 123 125 128 130 132 136 ..143 143 145 148 149

6

Sommaire Vallès et le franc-parler de Gustave Planche 150 Vallès et les revues littéraires 151 III. LA LITTERATURE, LES AFFAIRES ET LA BOURSE 155 Vallès et les spéculations de Jumelais 156 L'Argent, littérature et économie politique 159 La pensée économique et sociale de Vallès en 1857 160 La Lettre à Jules Mirès : publicité, provocation et mystification..166 Ambition boursière ou ambition littéraire? .170 IV. LE REFUS DE LA DEMISSION .173 Les audaces de l' allusion 174 Allusion, anecdote et pamphlet 176 La lutte contre la pauvreté 178 Le refus du renoncement 179 Réconcilier l'artiste et la bourgeoisie 182 CHAPITRE QUATRIEME : LE JO URNAL ET LA REV0 LUTION 187 JULES VALLES A CAEN 189 I. REALISME ET REVOLUTION. 195 Premiers signes d'un renouveau politique 195 Primauté de l' individu 196 Tradition et despotisme ...n ...19 7 Sensation, sentiment et connaissance vivante de la société 198 Sensibi Iité et roman 201 Valeur révolutionnaire du roman réaliste 202 Littérature et aspiration libertaire 203 II. VALLES ET LA PETITE PRESSE: UBERTE ET REVOLUTION 207 Vallès et la liberté de la presse 207 Jules Vallès et son éclat révolutionnaire de janvier 1865 208 Vallès et le renouveau révolutionnaire de 1864-65 209 La Rive Gauche et Candide: une petite presse socialiste .21 0 L'entrée en politique de la petite presse 212 VaIlès à L'Epoque .21 5 Un proudhonien au pays du libéralisme 216 Etat et Commune: convergences et différences entre libéraux et libertaires de L'Epoque 219 Vallès et les libertés anglaises 220 Une série avortée: "Les Autoritaires" 223 Vallès à L'Evénement: le chroniqueur de la rue et de la foule .225

7

Sommaire
III. LE COURRIER FRANÇAIS: LA FAUSSE INDEPENDANCE 231 Les Réfractaires de 1865 231 La signification politique et sociale de La Rue (1866) 232 L'entreprise du Courrier Français 235 Les ambitions du Courrier Français 237 240 Le Courrier Français et l' enseignement Présence de l'Internationale et des blanquistes 242 La lutte contre le bellicisme 243 245 Vallès et sa politique de l'art Vallès et Vermore I 25 0 W. VALLES CHEZ LUI: LA RUE DE 1867 253 La condamnation de la chronique boulevardière 253 La Rue: un journal ouvert 255 L'orientation politique et sociale de La Rue 255 Un journal d'inspiration proudhonienne ...256 La peinture de la société dans La Rue 259 A la manière de Vallès 261 La Rue et l' art moderne 264 Une formule originale de journal social 268 V. IRREliGION ET REVOLUTION 271 Les progrès de la libre pensée 271 L'irréligion de Vallès: athéisme ou scepticisme? 273 Vall ès, V0Itaire et Rousseau 2 75 La lutte contre le christianisme. 277 La révolution par ricochet 2 79 La lutte contre le spiritualisme 281 Une conception révolutionnaire de la liberté de l'enseignement.282
CONCLU ANNEXES. SION. . ... .. ... .. . ... . . ... . .. ... .. ... ... ... .. ... ... .. .. . ... . .. .. . .. ... ... .. . . . ..285 .. .. .. .. .. . . .. .. .. . . .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . . .. .. .. .. . . .. . ..293

I. La Naïade II. Jules Vallès et Pierre Leroux III. Vallès, George Sand et lesfemmes de lettres W. Vallès et Levallois V. Jules Vallès et les livres d'étrennes
NOTES..
INDEX.

293 297 307 315 329

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .... .. .. .. .. .. .. . .. . 335
.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . . .. . .. . 363
. .. .. . . .. .. .. . . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ... .. .. .... .. .. .. .. .. .. .... .. .. .... .. .. .. .. . ... 4 3 1

BIB LI OG RAP HIE.

8

PREFACE
Le titre et les années choisies indiquent assez la nouveauté de cet ouvrage. Il s'agit des années vécues par Vallès, durant lesquelles il est devenu Jules Vallès; de la vingtaine d'années qui vont de 1845 et de la ville centrale de Nantes, pour un Jules Vallès de treize ans, à cette année capitale, 1867, où un Vallès consacré grand journaliste, âgé de trente-cinq ans, voit tout à la fois l'apogée factice du Second Empire et la naissance de son propre journal à lui, La Rue. Alors, en 1867, Vallès a dessiné une bonne part de sa fonnation politique, que la suite va prolonger et accélérer à la faveur des secousses de la Guerre et de la Révolution.
François Marotin considère d'abord que Jules Vallès, à Nantes, en 1845, où il vient d'arriver - il a treize ans, il est en troisième - découvre la République; toute une idée, toute une atmosphère politique nouvelle, foncièrement républicaine et "avancée", dont il n'avait rien connu ni senti à Saint-Etienne, ville ouvrière et minière, sinon par des côtés peu fréquentés et peu fréquentables, la famille Vallès étant en mal d'intégration petitbourgeoise. La ville de Nantes rachète ainsi peu à peu, politiquement, son ingratitude foncière et son urbanisme maussade. Le magistère républicain qu'exercent à Nantes les familles Mangin et Guépin est ici bien représenté. Lorsque la République proclamée à Paris, en février 1848, se répercute à Nantes par le télégraphe et s'en vient frapper à la porte du Collège, consacré aussitôt Lycée, Vallès et son "quarteron" d'amis collégiens, les uns un peu plus vieux, d'autres un peu plus jeunes que lui, de Nantes, que domine sans doute la figure de Chassin, bousculent le républicanisme nantais. Vallès commence à se poser par rapport au mouvement ouvrier et républicain (deux notions encore mal distinguées); c'est la première initiation de Vallès; ces 9

Roger Bellet deux années 1845-1848 transfonnent et fonnent Vallès. Et les jeunes amis nantais n'ont pas fini de former un noyau fort dans la capitale, où ils sont devenus plus ou moins étudiants. Il faut pourtant le baptême républicain et historique de Paris. Il faut s'y "naturaliser", y vivre les sauts de 1'Histoire, y sentir les secousses révolutionnaires qui ne sont - Vallès en est et en sera plus encore convaincu - que de Paris; secousses des révolutions et de leurs défaites déjà: car Juin 48, événement de Paris a été vécu à Nantes (mais en quelque sorte vérifié à Paris); traumatisme incontestable pour le Vallès de seize ans. A partir de septembre 1848, Vallès tâte de Paris grâce aux "Ecoles": en vérité, au début, selon une destinée scolaire toute tracée et comme cloîtrée: il est en pension chez Legnagna (Lemeignan) et suit les cours du lycée Bonaparte; pancarte en vue: le Baccalauréat et l'Ecole Normale. Durant ces quelques mois, Jules Vallès François Marotin y insiste à juste titre - s'il fréquente beaucoup d'étudiants-pensionnaires patentés et dressés pour le "concours", fraie avec la confrérie "marginale" des maîtres d'études, des pions, foncièrement républicains: ils ont leur journal (un sort intéressant et neuf est fait à L'Education Républicaine, organe privilégié de cette corporation). Vallès fait des lectures philosophiques (jusqu'où 1), fait certaine lecture de Proudhon, surtout de son journal La Voix du Peuple. On trouvera ici une ferme mise au point sur le "modèle Proudhon" que se forge Vallès.

_

Puis viennent les années 50 et 51 (avec un intermède d'ennui nantais). Jules Vallès fréquente, de plus près et plus fort, l'espace et le milieu du Quartier Latin. Il est beaucoup plus étudiant que sous. l'emprise Lemeignan. Il rencontre des "étudiants" de tous âges, des personnages curieux et originaux dont il est friand; Antonio Watripon, un possédé du "thème" des Ecoles, est de ceux-là: une figure du Quartier. L'agitation républicaine générale s'accroît dans Paris: Vallès la partage de plus près encore. Il suit les cours de Michelet, il l'entend et, l'entendant, se met '.à le lire; il sera au cœur des protestations lorsque le cours est suspendu (en République, comme sous la Monarchie, on suspend Michelet). Un Comité des jeunes cristallise cette effervescence républicaine: on se dispute pour ou contre le modèle révolutionnaire de 1793; Vallès est contre, ou plutôt il commence (Proudhon aidant) à être contre; il n'aime pas 10

Préface Robespierre mais il admire Marat: provocation, ou vocation? François Marotin nous révèle cette étrange admiration. Le Comité des Jeunes mène la lutte contre Louis-Napoléon Bonaparte et ses menaces de moins en moins feutrées; l'engagement du Quartier latin et des Ecoles est de plus en plus décidé. On voit bien là encore, l'individu Jules Vallès et la cohorte qui l'entraîne, et où il s'agite farouchement, d'assez belle façon. Le milieu des "Ecoles" est contradictoire, du reste; on y cultive la Révolution, on s'y dispute sur ses formes; mais on y cultive aussi fort la poésie: Chassin se veut poète, Boulmier plus fracassant poète encore, et Vallès y contracte bien quelques éléments de la maladie poétique: certes contre les cénacles et écoles, mais comme affirmation de l'individu, comme romantisme nouveau et juvénile (sans gilets rouges!) ; un romantisme à la fois politique et littéraire, en somme. On se passionne pour Michelet, on pourfend Nisard; mais on partage, entre tous, un culte du drame populaire, dont Vallès est fortement atteint et dont il ne guérira jamais. Tout cela est lucidement vu et présenté. Les années 1852-1853 voient commencer - plus tôt qu'on avait cru - "le premier journalisme de Vallès, ou ses premières écritures, dans des journaux à vrai dire humbles et de conditions difficiles. Vallès est alors plongé dans une sorte de bohème littéraire, d'où il s'efforce d'émerger, où il insère très vite sa révolte intérieure: alors commence, par l'expérience même, la critique de plus en plus ferme de Murger et du murgérisme - la misère féconde pour la création; point aussi rapide et brutale que le dira L'Insurgé, mais réelle et profonde. 1852 est, François Marotin le montre bien (nous en fournissant quelques documents précis), l'année du fameux journal de bains La Naïade (La Nymphe du Bachelier), de la revue Le Monde Artistique et Littéraire, à coup sûr, et dans tous les sens d'alors, des "petits journaux". Vallès rencontre l'original et filiforme Cressot, poète funambule; il entrevoit Nerval. Il paraît abandonner, s'il l'avait réellement partagé, l'enthousiasme poétique, et devient sensible à l'influence de Littré. Politiquement, il devient aussi sensible à l'exemplarité activiste de Blanqui, comme il l'était déjà à Proudhon penseur et polémiste. Dualité qu'on retrouve longtemps chez Vallès. 1853 est d'ailleurs l'année du "complot de !'OpéraComique", fomenté par un groupe de jeunes compagnons de Vallès, où il tient une position sans doute distanciée et critique: ce qui ne lui épargnera pas un petit séjour à Mazas. Tout cela est Il

Roger Bellet fennement conduit par François Marotin; on suit bien le double fil, sinueux, du politique et du littéraire. Dans les années 1854-1855, se situent diverses rencontres capitales. La première à partir d'une rencontre de hasard, sans doute, celle de Vallès et de Gustave Planche, un grand indépendant, un Bohème, un critique valeureux, un Réfractaire (Vallès le logera bientôt dans sa galerie de portraits): Vallès guigne alors la Revue des Deux-Mondes, dont Gustave Planche ne peut lui assurer l'accès. L'autre relation, intellectuellement capitale, est celle de Champfleury, assurément grand maître en "réalisme", esprit curieux, et romancier non négligeable. Vallès aborde alors, marginalement, une sorte d'antiBohème, cultivant, non la misère mais l'argent, non celui qu'on brasse directement mais celui qu'on joue: le milieu de la Bourse et la petite faune para-boursière. Vallès trouve le moyen d'accéder au Figaro pour y écrire quelques articles boursiers farfelus, mais, en 1857, grande date pivotale (c'est celle de la mort du père), il lance sans le signer son premier ouvrage, L'Argent. Un manuel de boursier, assorti d'une Préface fracassante, la "Lettre à Mirès" (grand financier, de presse surtout) : elle proclame un adieu à la Pauvreté, un ralliement à l'Argent. Assurément une énorme provocation; mais François Marotin a le mérite d'y voir non un ralliement réel à l'argent-roi, ou une complaisance à la Rastignac, mais plus qu'une provocation littéraire: l'occasion de préciser une "pensée" économique et sociale de Vallès à ce moment; le besoin de crier, face à une "nouvelle société" certain rapport profond entre la littérature et l'économie politique.

Ce cri, et les années suivantes vont le montrer, est déjà un "refus de la démission". Vallès écrit (il signe "Max", première grande signature) dans la revue Le Présent où écrit aussi Baudelaire: et cette concomitance, même sans véritable rencontre humaine, est peut-être à examiner. Vallès ne se contente pas d'une critique de "l'allusionnisme", comme il dira; il croit dans les audaces de l'allusion; il perçoit mieux la pauvreté (contre le "pauvrisme"), il récuse les morales du renoncement et du "spiritualisme" échevelés. Vallès - on peut alors vraiment le rapprocher de Baudelaire - est passionné par les rapports de l'artiste et du bourgeois: grande question, on en conviendra. On sautera ici quelques mois, voire quelques années - que la vie même de Vallès parm1sauter, tant elle est mouvementée et en quelque sorte pleine de creux. Pourtant, ces années soixante sont 12

Préface celles des premiers grands articles signés au Figaro qui feront la texture même du premier livre signé, Les Réfractaires (1865). Vallès, pour le moment, est éperdument journaliste, non écrivain de livre; il écrit même le célèbre article, si important, "Les Victimes du Livre", qui crie fort le péril de l'encre enfermée dans les livres et de la lecture identificatrice à des personnages et à des émotions. On voit alors Vallès enseignant à Caen: Vallès comme captivé par la province, et par l'enseignement dans un lycée; presque capté par une carrière universitaire, où il eût pu réussir, sans quelques accidents à demi-volontaires... François Marotin approfondit le problème littéraire qui hante Vallès; il révèle les aspects complexes du jeu entre Révolution et Réalisme: la fonction de la sensation et du sentiment chez Vallès, la fonction de la sensibilité dans le roman, enfin et surtout la valeur révolutionnaire du roman réaliste (une constante et une étonnante cohésion de tous les articles du Progrès de Lyon en 1864-1865). Exploitant ces années 1864 et 1865, François Marotin précise les relations de Vallès avec la "petite presse", alors qu'il écrit beaucoup; il montre sa lutte opiniâtre déjouant, dans la presse même, la censure et plaidant en faveur de la liberté de la presse: défendant alors hautement Girardin contre lui-même. En même temps, François Marotin fait un sort heureux et neuf à la "petite presse socialiste" (La Rive Gauche et Candide), que côtoie Vallès, très tenté, sans y écrire jamais. Car, dès lors, se déploie - année 1866 surtout - le grand journalisme de Vallès hors du Figaro: il écrit à L'Evénement, succursale quotidienne et anodine du Figaro, sous la houlette craintive de Villemessant. Vallès rencontre Ernest Feydeau, le romancier, qui dirige L'Epoque: Vallès y défend, parfois âprement, contre son rédacteur en chef, la liberté de la presse; il y loue (parfois comme envoyé spécial à Londres) les libertés anglaises dont son aîné de jadis, chez Lemeignan, Prévost-Paradol, avait longtemps tartiné ses articles "allusionnistes"... De ses articles de L'Evénement et de ceux de L'Epoque, Vallès va paver, après classement, son second grand livre signé, La Rue (1866), dont le titre même et la notion, si riches et fréquents chez Vallès, dont le contenu, la distribution en parties et le sens politique sont ici dûment explicités. François Marotin fait une place justement exceptionnelle à un grand journal de 1866, Le Courrier Français, dirigé par Auguste Vennorel; il en choisit quelques articles remarquables (de Vallès, Pierre Denis,...) sur l'enseignement (le baccalauréat! à 13

Roger Bellet

supprimer!), sur l'art, sur la notion de "francs-parleurs", sur la guerre (après Sadowa et ses soixante mille morts); Le Courrier Français donnera même, grande date, un extrait de la préface du Capital de Marx. C'est assez dire la signification de ce journal, en plein second Empire, pour l'histoire des idées, du socialisme en France et pour l'histoire même de Vallès. Après le court et remarquable (littérairement cette fois) intermède du journal Le Nain Jaune, François Marotin, en un copieux chapitre, montre enfin Vallès "chez lui": à son premier journal, bien à lui, La Rue. On est en 1867. C'est un journal largement "ouvert": par ses auteurs, par ses articles, par ses caricatures, par ses ambitions. Ouvert à un nouveau peuple, plus social que politique, mais plus que social: déjà socialisant. Beaucoup d'articles sont examinés: sur la misère, bachelière ou universitaire; sur l'art: une véritable critique d'art (on y célèbre ainsi l'eau-forte, et l'on pense alors aux portraits écrits par Vallès). Bref, un grand journal à petit format, une étape capitale dans la carrière journalistique et politique de Vallès; un journal marqué par ce que François Marotin appelle "un voltairianisme politique". Ce voltairianisme est peut-être le déguisement littéraire provisoire - derrière la censure - d'un journalisme qui, en Vallès est foncièrement politique. Un chapitre théorise et couronne le parcours de l'année 1867 : il s'intitule Irréligion et Révolution. François Marotin pose la question: Vallès est-il athée? fi n'est pas, et il l'a dit, athéiste, c'est-à-dire athée théorique doctrinaire. Il est athée de fait, "naturellement", sans proclamation, par esprit antimétaphysique (encore plus anti-métaphysicien); on est tenté de dire irréligieux et (ou) sceptique: c'est pourquoi il est pour Voltaire et contre Rousseau. Il reproche à Rousseau (comme à Robespierre) certain esprit de "religion" (lien avec Dieu). On peut bien parler - et François Marotin nous le révèle - d'un "matérialisme" de Vallès: là encore, nullement doctrinal et doctrinaire; qui procède plutôt (les anti comptent chez Vallès) d'un anti-spiritualisme. Vallès préfère toujours la foi élémentaire, pratique, presque matérielle et terrienne, sinon terrestre, d'un curé de campagne, au spiritualisme fuligineux des bons apôtres républicains qui - sa métaphore est célèbre - battent ensemble le vin des sacristies et le sang des révolutions. Dès lors, la pensée irréligieuse ou a-religieuse de Vallès joue son rôle dans son engagement révolutionnaire.

14

Préface On le voit, le parcours 1845-1867 qu'effectue François Marotin des années de formation de Vallès est fortement historique: il apporte dans ses développements,dans ses annexes et ses notes nombreuses et précises complétant le texte, de considérables mises au point sur des moments primordiaux de la démarche politique et littéraire, littéraire et politique, au fond plus politique que littéraire, de Vallès. C'est bien une destinée personnelle qui se forme au fil de I'Histoire. Mais on peut parler aussi, et François Marotin le montre, d'une "logique" et d'une pensée, à incidences et échos philosophiques - non théorisés bien sûr - qui se cherchent et se forment, en attendant d'avoir à affronter l'imprévisible d'une Révolution, qui sera la Commune de Paris.
Roger BELLET

AB RE VIA TIONS

A : L'Argent AA : Lettres à Arthur Arnould ADC : Archives départementales du Calvados ADIV : Archives départementales d'lle-et-Vilaine ADLA : Archives de Loire-Atlantique AG : L'Avant-Garde AN: Les Amis de Jules Vallès A.N. : Archives nationales B. : Le Bachelier BI. : Les Blouses CD : Le Courrier du Dimanche CdP : Le Candidat des Pauvres CF : Le Courrier Français CP : Le Cri du Peuple E. : L'Enfant Ep. : L'Epoque Ev. : L'Evénement Fig. : Figaro G : Un Gentilhomme I : L'Insurgé JF : La Jeune France UM : Lettre à Jules Mirès Mal: Le Monde artistique et littéraire Na : La Naïade Nf : Le Nouveau Journal NO : Le National de l'Ouest OC : Œuvres Complètes PL : Le Progrès de Lyon Pl. : Bibliothèque de la Pléiade, N.R.F. R : Les Réfractaires RDM : Revue des Deux-Mondes Rév. : Le Réveil

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Abréviations

Rev. F. : La Revue Française RF : La Révolution Française RPa : La Revue de Paris SEP: Souvenirs d'un Etudiant Pauvre TB : Le Testament d'un Blagueur Tr : Le Travail Volt. : Le Voltaire. Les références aux textes de Jules Vallès renvoient dès qu'il est possible à l'édition des Œuvres publiées dans la Bibliothèque de la Pléiade (Pl. I et II). Lorsque le texte intégral d'une œuvre n'y figure point, les références renvoient à l'édition des Œuvres Complètes parue au Livre Club Diderot (OC I, II, III ou IV), sauf pour les Souvenirs d'un Etudiant Pauvre, dont l'édition de référence est celle des éditions Du Lérot, et Le Candidat des Pauvres, dont la seule éditions intégrale est celle que L. Scheler a procurée en un volume séparé. L'absence de référence paginée pour un article signifie que celui-ci n'a pas été publié en recueil depuis sa parution originale.

A la mémoire de mon père,
qui, pour mon éducation sociale, m'offrit à l'adolescence L'Enfant et me fit découvrir le monde de Jules Vallès

INTRODUCTION
"La vie des autres est un morceau de la vie de chacun, mais combien c'est plus vrai pour les défenseurs de peuple, les tribuns des foules, les officiers de l'année des pauvres!" 1

En récusant, dans son exil de communard vaincu, la vie solitaire qui, selon lui, sent sa province et n'a rien à voir avec l'existence d'un révolutionnaire - parisien par nature - Jules Vallès révèle du même coup, à son insu peut-être, comment il est possible de connaître celui qu'il fut et de quelle manière il l'est devenu. L'individu, cet être irréductiblement singulier qu'il ne veut jamais sacrifier au drapeau, jamais soumettre à une mutilante discipline, est, selon lui, tout entier nourri de ses rapports avec autrui. "Je est les autres" semble sa conception de l'être humain. C'est pourquoi Vallès manifeste tellement le désir d'écrire l' histoire d'une génération,2 la sienne, parce qu'il a l'intime conviction qu'en racontant les autres il se raconte lui-même. Qu'est-il donc sinon l'incarnation d'une trajectoire qui l'a mené de la province à la capitale, à l'instar de tant de ses contemporains? Sinon le fruit de ses rencontres, de ses lectures et de l'enthousiasme ou des haines qu'elles ont en lui suscités, des amitiés et de la fraternité qu'il a partagées, des querelles et des conflits auxquels il a participé? Cet ouvrage ambitionne de retrouver les voies par lesquelles un jeune garçon prénommé Jules, petit-fils de paysans, neveu d'artisan menuisier et de curé de campagne3, et fils de Louis

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Introduction

Vallez (et de Madame!), ancien maître d'études promu finalement professeur agrégé à grand renfort de thèmes, versions et dissertations, s'est affinné non sans mal comme le journaliste Jules Vallès, homme de lettres, écrivain aussi - car son talent au vitriol le distingue à coup sûr du banal plumitif - qui fait entrer "la Rue" dans l'univers de la presse. Il s'agit donc de retracer les années de fonnation de ce garçon-là. De remonter le plus haut possible, jusqu'au moment des premiers grands choix, décisifs pour l'existence entière. De cerner ces années d'apprentissages divers avec les influences admises ou récusées, inconscientes ou non, les imitations, les transgressions, les rejets.. . La tradition universitaire, inaugurée par Gaston Gille il y a un peu plus d'un demi-siècle, privilégie, non sans arguments, l'idée que Vallès fut un maître de la langue et avant tout un écrivain dont la carrière se trouva couronnée par la composition de la trilogie de Jacques Vingtras. Roger Bellet, qui reste à ce jour le meilleur spécialiste des études va1lésiennes et qui a toujours manifesté de la sympathie pour les choix politiques et sociaux de Vallès, a insisté, de son côté, sur ce fort massif d'articles de journaux, jusqu'à lui insuffisamment étudié, qui révèle une plume d'autant plus brillante qu'elle exprime une "mythologie" d'artiste toute personnelle. Mais il s'est toujours déclaré convaincu que le natif du Puy était, par son tempérament et son talent, beaucoup plus homme de lettres qu 'homme de politique, et que s'il était une révolution qui comptât pour lui et pour laquelle il eût quelque compétence, c'était la Révolution littéraire. Or ce ne fut pas toujours l'avis des admirateurs de Vallès. Alexandre Zévaès, la revue Commune, le Bulletin des Ecrivains prolétariens, qui lui consacra un numéro spécial avec bibliographie dans sa livraison de juin 1932, se refusaient à séparer l 'homme de lettres du socialiste révolutionnaire. Avec le recul, subsiste l'impression que la récusation d'une telle appréciation était en vérité la condition sine qua non d'un travail universitaire sur Vallès à la veille et au début de la dernière guerre mondiale. Gaston Gille, qui jugeait Vallès un politicien médiocre, était d'ailleurs surtout préoccupé de tirer Vallès de l'oubli dans lequel il lui semblait tombé. Mais la critique, malgré les progrès accomplis, ne s'est pas entièrement dégagée de la perspective alors adoptée parce que les études Iittéraires qui s'attachent prioritairement aux textes - ce qui n'est pas sans poser quelque problème dans les périodes où une censure stricte impose le silence 20

Introduction à un obscur, à un sans-grade comme le Vallès du début de l'Empire - ont trop souvent tendance à dissocier les choix politiques de la littérature. - L'idéal universitaire semble même consister pour quelques-uns à démontrer que les œuvres, dans leur clôture scripturale, sont de toute façon infidèles aux engagements individuels et collectifs, le moi littéraire étant réputé de nature étrangère au moi social. Cependant tout montre que Vallès s'est très tôt pris de passion et pour la politique et pour la littérature. Qu'il a voulu devenir homme de lettres pour mieux intervenir dans les choix politiques et sociaux de son temps. Passion pour la politique? Non point, certes, pour celle du juste-milieu défendue par une monarchie bourgeoise essoufflée, mais pour celle qui serait trempée aux grands souvenirs de la Révolution de 89 et 92-93 et saurait retrouver une modernité que les décennies ont fait perdre aux imitateurs. Passion pour la littérature? Non pas pour celle du lycée, mais pour celle qui devrait supplanter la génération triomphante - sauf dans les enceintes universitaires - du romantisme. D'ailleurs, en ces jours de 1848 qui semblent annoncer le printemps des peuples et celui de la France par la même occasion, littérature et politique font bon ménage; la gloire littéraire appelle les prises de parti politiques. Lamartine a joué les premiers rôles de février à juin 48; et tout au long de la seconde République, Victor Hugo, Lamennais, Eugène Sue, Edgar Quinet, écrivains de renom, illustres même, bien d'autres, journalistes de talent, prouvent que la carrière d'homme de lettres n'est pas incompatible avec la mission de représentant du peuple. Même s'ils ne sont pas toujours à la hauteur de la tâche... Il ne saurait donc s'agir ici de s'engager dans une voie où l'on déciderait, somme toute arbitrairement, que le Hugo des Châtiments doit s'effacer derrière le Hugo des Contemplations, que le Vallès de L'Enfant supplante naturellement celui de L'Insurgé. Le lecteur est invité à se pénétrer de l'état d'esprit d'un siècle où les tenants de la beauté pure sont une minorité - se réclamant certes de la modernité, mais ils ne sont pas les seuls, puisque Vallès mène campagne pour "la Moderne" en même temps que pour "la Sociale" - où la littérature ne considère point qu'il soit scandaleusement contraire à l'art de parler au peuple de l'avenir de la société et même de l'humanité, ce qu'elle considère d'ailleurs comme une de ses missions depuis la plus haute antiquité. N'est-ce point un siècle où le théâtre, redouté 21

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comme lieu de propagande ouverte ou insidieuse, reste généralement soumis à la plus sourcilleuse des surveillances, plus encore que la poésie ou le roman qui cependant ont plus d'une fois maille à partir avec la justice? La littérature est crainte pour la force révolutionnaire des mots, même chez Balzac. Ce livre prétend offrir les moyens de mieux comprendre les textes de Vallès, en permettant de savoir quel il était dans le domaine intellectuel, politique, social. Comment serait-il possible d'apprécier son art d'écrivain et même son talent de journaliste si n'apparaissait pas en quoi consiste son originalité? Or si "je", c'est les autres, comme Vallès l'a laissé entendre à son ami Arnould, "je" recouvre un individu et une manière personnelle de dire ce qu'il a appris des autres ou avec eux. Pascal déclarait ne point répugner aux mots anciens et aux pensées déjà exprimées pourvu qu'une "disposition" différente vînt leur conférer une authentique nouveauté.4 Autrement dit, l'originalité se distingue sur un arrière-plan de lieux communs à une génération. Ces topoi constituent le fonds nourricier de l'individu, qui les assimile, les transfonne ou, pour en avoir trop ingéré, les rejette faute de les pouvoir tolérer. Mais quelle méthode suivre pour ressusciter l'univers mental d'un jeune homme qui n'a jamais songé à rédiger quelque journal intime? Nulle autre sinon celle qui consiste à recenser tous les indices qu'il a pu laisser, presque même sans y penser, au détour d'un article, d'une lettre, ou que ses amis, ses proches, ses adversaires aussi, ont livrés dans la confidence ou en public. A partir de là, même s'il est nécessaire d'user de I'hypothèse historique, il devient possible de se livrer au travail dont G. Cuvier a donné l'exemple et qui fascinait les contemporains de Vallès: restituer ses années de fonnation en s'appuyant sur ses souvenirs et ceux de ses amis, même les plus allusifs, comme le savant paléontologue retraçait les origines de la vie animale en examinant les fossiles les plus fragmentaires. Telle est la voie choisie. Or les plus anciens documents qui soient connus sur Vallès remontent au début de 1846 et relatent l'arrivée à Nantes dans les tout derniers jours de 1845. Ce sont eux qui commandent le point de départ chronologique de ce parcours dans la biographie intellectuelle et politique de Vallès sans que ce soit aussi arbitraire qu'il y paraisse. Car l'arrivée à Nantes coïncide avec l'adolescence et la crise de la personnalité proches; elle annonce le moment des choix qui marquent de façon décisive l'adulte en devenir. La 22

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rencontre de Nantes et de Vallès est une donnée essentielle de sa jeune existence. Il était donc nécessaire de recréer l'atmosphère de Nantes. Celle dans laquelle le jeune Jules a voulu baigner. Non les milieux bigots du Nantes traditionnel et des pays bretons environnants, non le conformisme éclairé du Nantes orléaniste, libéral et bourgeois. Mais l'atmosphère du Nantes républicain emmené par Ange Guépin, les trois Mangin - le père et les deux fils - et leur quotidien Le National de l'Ouest, ainsi que par Michel Rocher, plus en retrait dans la documentation disponible mais, semble-t-il, plus proche encore des milieux populaires et des cercles gagnés aux idées socialistes, icariennes en particulier. C'est dans ce contexte que l'activité des jeunes lycéens ou anciens lycéens prend tout son relief. De Nantes, comme de Paris les années suivantes, il subsiste bien peu de témoignages de Vallès et de ses proches: Chassin est le moins avare de détails sur cette période. Ses souvenirs de vieil homme blessé dans son amour-propre par l'image que Vallès a laissée de lui avec son redoutable talent de caricaturiste, demandent à être utilisés avec prudence. Mais il faut retenir les grands traits du tableau et se souvenir que Vallès et lui communiaient dans une même ferveur républicaine malgré les différends voire les disputes. La figure magistrale de Michelet éclaire et soulève cette juvénile ardeur. Sans Michelet, Vallès n'aurait pas été animé du même sentiment révolutionnaire que nous lui connaissons. Sans Proudhon non plus. Vallès fut proudhonien: c'est un lieu commun. Il a confessé son admiration pour le socialiste français le plus marquant de son époque. Mais il n'en parle vraiment qu'à sa mort. Intérêt tardif? Ce serait curieux, et toute une série d'indices permettent d'esquisser une probable chronologie des lectures ou des discussions auxquelles il s'est livré ou a été mêlé.5 Vallès a peu de chances de s'être intéressé à Proudhon beaucoup plus tardivement qu'à Blanqui. Blanqui dont il ne parle en définitive ni plus ni plus tôt. Blanqui dont l'intransigeance lui rappelle celle de Marat et l'encourage à s'opposer résolument au coup d'Etat. Mais qui, très vite, lui paraît plus un farouche symbole d'opiniâtreté révolutionnaire qu'un meneur bien inspiré. Et c'est Proudhon qui permet à Vallès de s'en tenir à une sympathie indiscutable mais pleine de retenue pour le "Vieux". L'épisode du complot de l'Opéra-Comique, qui valut au jeune Vallès sa première incarcération, le confirme: il 23

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n'est pas question pour lui de suivre la voie blanquiste dans laquelle persévère longtemps l'ami Ranc. Il faut compléter le tableau néanmoins et tenter de recréer la vie intellectuelle des Ecoles et du quartier Latin pendant la seconde république, puis dans les débuts de l'Empire. Les périodiques des Ecoles, La Lanterne du Quartier Latin de Watripon, L'Avant-Garde de Bosselet, L'Education Républicaine des maîtres d'études parisiens, par delà leurs différences et même leurs oppositions, révèlent, en même temps qu'un goût prononcé pour le théâtre et la poésie, qu'une préférence marquée pour la culture moderne en défaveur des humanités, l'association quasi constante de la politique et de l'art en général, de la littérature en particulier. Les petits journaux de la bohème littéraire après le coup d'Etat, dans les conditions de la censure rigoureuse des débuts du nouveau régime, marquent des préoccupations à la fois analogues et sensiblement différentes: les déconvenues de la politique portent les uns vers la célébration de la beauté pure et de l'art pour l'art tandis que les autres, réunis en cénacles parmi lesquels il faut bien ranger Vallès, restent fidèles à leur idéal de littérature et d'art militants, à leurs visions généreuses d'une société libérée des petitesses et des égoïsmes bourgeois. L'analyse de journaux jusqu'ici méconnus, tels que Le Nouveau Journal, La Naïade ou Le Monde Artistique et Littéraire, éclaire les choix du jeune homme Vallès, tout comme la lecture, quelques années plus tard, des revues littéraires marquantes de l'époque, la Revue des Deux-Mondes sans doute, mais aussi et surtout, parce qu'elles ne sont point devenues des institutions, La Revue Française, La Revue de Paris ou Le Présent auquel il donne une première et anonyme collaboration. Ces publications et d'autres, souvent confidentielles, parfois même simplement autographiées, ces lectures indiscutables, bien moins nombreuses assurément que les lectures réelles, permettent de comprendre ce que les confidences, les mémoires, les souvenirs et autres écrits autobiographiques, ne font pas toujours apparaître, sinon par leur nombre dans un effet de masse. Vallès lui-même apporte moins avec sa trilogie de Jacques Vingtras, avec Le Candidat des Pauvres ou les Souvenirs d'un Etudiant Pauvre, que ces journaux et revues qui ressassent une manière de parler et de penser, un mode de vie et de culture propres à une génération. Les premiers écrits de Vallès, comme ses textes à valeur autobiographique les plus médiocres du point de vue esthétique, car l'exemple de Vallès confirme qu'il faut se défier sur le plan de 24

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l'information biographique de ses réussites d'écrivain romancier - demandent à être éclairés voire corrigés aussi par des documents que les archives ont conservés pour le plus grand bonheur du chercheur, qu'il s'agisse du trouble et minable épisode de l'imprimeur, inventeur et spéculateur Jumelais, duquel est né, en un sens, le texte si controversé de L'Argent, ou de l'année passée comme "pion" à Caen pour échapper aux créanciers et qui le vit s'opposer, nolens volens, avec l'appui tacite des professeurs de l'Université, au proviseur de son lycée, un ecclésiastique. Une fois l'éclairage apporté sur cette dimension politique et sociale qui se retrouve constamment dans la vie de Jules Vallès - étant entendu que ce tenne de politique récuse la politique traditionnelle, y compris celle des républicains bourgeois - il devient possible de saisir plus en profondeur les exigences du journaliste dans son ascension professionnelle, son refus de la démission, à quelque niveau qu'elle se situe, sa volonté d'échapper aux contradictions dans lesquelles l'enfenne le régime impérial. Ce qui le conduira à faire le choix d'être lui-même, de créer son propre journal, d'être maître chez lui. Le franc-parleur incrédule, sceptique et irrégulier aura alors le sentiment qu'il lui manque peu pour réaliser ses voeux les plus chers: le droit d'être un journaliste poli tique.

CHAPITRE PREMIER LA DECOUVERTE DE LA REPUBLIQUE

Jules Vallès a treize ans et demi quand il arrive à Nantes le 29 décembre 1845. Louis ValIez, le père, candidat malheureux mais admissible à l'agrégation de grammaire, vient d'être nommé à Nantes où il retrouve l'ancien proviseur du collège du Puy, J.-B. Jullien. En 1846, son succès au concours le confinne dans ses fonctions: il passe même de la seconde à la première division. Nantes signifie donc pour la famille Valiez une "position". Le collège de Nantes est un collège de première classe, plus réputé que celui de Saint-Etienne, et sans comparaison possible avec celui du Puy où Louis ValIez travaillait cinq ans auparavant, et qui avait été longtemps considéré par l'administration comme "un lieu d'exil offert comme dernière épreuve aux fonctionnaires tarés".l Sans doute Louis Valiez n'est-il qu'un professeur de "troisième ordre"2, mais, agrégé, il appartient à une élite3. Désormais avec les répétitions qui s'ajoutent au traitement, les ValIez, qui sont aussi un peu "marchands de soupe", connaissent une certaine aisance: "On était riche, à ce que les collègues disaient, non sans envie!"4 Ainsi choisit-on "sur le quai, dans une très belle position, un appartement de quatre pièces, très gentil et très commode, non loin du collège",5 qui donne sur le quai Richebourg. Quartier bourgeois, éloigné de plus d'un kilomètre du "seul quartier assez remuant" de Nantes, le quartier industriel de la Fosse,6 le quartier des Vallez est proche de "l'île Feydeau où les riches négociants nantais ont bâti leurs hôtels, aux pièces amples, tenninées par de larges fenêtres aux balcons ventrus" et de "l'île Gloriette sur les quais de laquelle vivait une partie de la bourgeoisie aisée."? Le séjour nantais n'est pas désagréable. Il ne faudrait surtout pas imputer à une expérience brûlante de la pauvreté l'enthousiasme révolutionnaire qui saisit le jeune Vallès en 1848. La pauvreté, si elle n'est pas oubliée, appartient désonnais au passé. La mesquinerie familiale subsiste. Mais Jules, dès l'abord, est favorablement impressionné par la ville:
"Nantes est une grande et belle ville: son port, son chantier de marine, ses vapeurs, les mille bateaux qui vont et qui viennent avec leurs voiles et leurs cordages, tout cela donne à cette ville une physionomie que n'auront jamais les villes non maritimes."g 29

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Nulle réticence, on le voit, dans cette description de bon élève. Nulle comparaison désavantageuse non plus avec SaintEtienne, le pays de la mine où la bourgeoisie locale redoute, périodiquement, les grèves. De toute évidence, à quatorze ans, Vallès ne pense ni à la politique ni à la révolution. Cependant, dans ces années 1846-1848, les futurs acteurs de la seconde République sont déjà présents à Nantes. La crise politique de la Monarchie de Juillet se déclare dès juillet 1846 au moment des élections municipales. L'opposition républicaine décide de présenter une liste radicale pour faire approuver son programme, tout particulièrement dans le domaine social. Ce n'est pas la première fois; Victor Mangin, le rédacteur en chef du National de l'Ouest, s'est présenté trois ans plus tôt, obtenant d'honorables résultats.9 Mais la nouvelle liste associe à Mangin le docteur Ange Guépin.10 Les deux figures les plus populaires de l'opposition nantaise livrent une bataille électorale qui passionne les Nantais et pendant laquelle Guépin fait sensation dans Le National de l'Ouest. en dénonçant le capitalisme, en proclamant le droit au travail et à l'éducation: "Nous ne voulons pas, écrit-il, que le capital exploite, use, consomme et ruine à son profit les travailleurs. "11 La liste radicale prend ainsi une coloration ouvertement socialiste. L'intérêt suscité par la bataille électorale est d'autant plus soutenu que chacune des dix sections de la ville de Nantes vote l'une après l'autre, et que les opérations électorales durent un mois. Mangin et Guépin se présentent section après section, jusqu'à ce qu'ils soient enfin élus. Cette tactique crée une lutte ardente et provoque une participation sans précédent au scrutin. L'esprit d'opposition acquiert une vigueur exceptionnelle. Si 1846 marque un renouveau de l'opposition, 1847 est l'année de la crise économique12 : disette et chômage touchent la région nantaise; de février à août se produisent manifestations et grèves toujours suivies de graves condamnations judiciaires. Pendant toute l'année, Le National de l'Ouest insiste sur la misère du peuple, réclame la création de commissions d'enquête, préconise la socialisation des moyens de production. Dans ces conditions, Mangin et Guépin ont les raisons les plus sérieuses de participer à la campagne des banquets de 1'hiver 1847-1848; le docteur publie sous forme de Conseils un véritable manifeste à la bourgeoisie, en janvier 1848; il rassemble les douloureux 30

La découverte de la République événements de l'année écoulée et lance un appel à la réflexion des classes dirigeantes:
"La disette des premiers mois de 1847, les dettes créées à la plupart de nos villes par la cherté des grains, le mauvais état de nos finances, les misères dont nous avons été témoins dans l' hiver de 1848, la déplorable qualité du pain fourni sur beaucoup de points par les produits de l'importation, le coup de fourche de Buzançais qui pouvait être le signal d'une nouvelle Jacquerie sans résultat social, tous ces enseignements et tant d'autres implicitement renfermés dans la question des grains seront-ils perdus pour la classe bourgeoise?" 13

Peut-être est-ce dans le souvenir de ces événements et de ce manifeste prérévolutionnaire que Vallès, trente-deux ans plus tard, trouve le sujet de son feuilleton Les Blouses.14 En tout cas, la disette et l'épisode de Buzançais ont marqué les esprits à Nantes et les républicains n'hésitent pas à en tirer argument contre la monarchie de Louis-Philippe. Un mois après ce manifeste, la révolution de Février l'emporte à Paris, et Jules Vallès entre dans la vie politique, qui, à Nantes, a déjà un riche passé républicain.

I 1848 à Nantes
Lorsqu'éclate la révolution de Février, Nantes en apprend la nouvelle par le télégraphe aérien, comme Vallès l'évoque avec humour vingt-neuf ans plus tard.! Un courrier anive dans la ville (Chassin prétend en 1885 avoir été le premier Nantais à le rencontrer) qui lit au public la proclamation du gouvernement provisoire au peuple français, et résume la situation.2 L'effervescence gagne les milieux républicains. Devant la délégation comprenant Guépin, Victor Mangin père, Michel Rocher et Clémence au (le père de Georges), le préfet refuse de proclamer la République, mais reconnaît le gouvernement provisoire "comme gouvernement de fait".3 Le 26 février, dans une adresse aux membres du gouvernement provisoire, les républicains appellent le peuple à soutenir le nouveau régime. Face à la résistance sourde, voire menaçante des autorités nommées par le gouvernement déchu, ils organisent des manifestations. Spontanément le drapeau rouge est arboré, mais bientôt les drapeaux tricolores se sont imposés "dans le flot populaire qui envahissait la place Royale". Vallès, "un affreux collégien aux souliers mal lacés, aux doigts pleins d'encre", "tout débraillé et tout fiévreux, heureux de [son] désordre", se laisse porter avec enthousiasme par le mouvement et va "offrir [son] bras à la République".4 Chassin est lui aussi de la manifestation, à la tête de laquelle marche, entouré de ses deux fils Victor et Evariste, Victor Mangin père. La foule, qui grossit sans cesse avec l'arrivée d 'hommes du peuple, va chercher Guépin et l'installe à la Préfecture. Tels sont les débuts de Vallès dans la révolution. L'état d'esprit au lycée: les professeurs. La bourgeoisie nantaise reste dans l'expectative, mais ne cache pas son hostilité à un régime qu'elle redoute; et le proviseur se garde de toute démarche ou visite à Guépin nommé 33

La découverte de la République officiellement commissaire de la République. L'administration du lycée, il est vrai, ne brille pas par ses idées avancées. Si le proviseur fait preuve d'un certain libéralisme dans l'exercice de son autorité, l'aumônier affiche ses sentiments conservateurs. Selon Vallès, "huit jours avant, quand on parlait de Paris en rumeur, [il] avait, en pleine cour, dit que ces agitateurs étaient une congrégation de coquins." Le commissaire de la République, devant cette situation, décide de visiter le collège.5 Parmi les professeurs du collège, la réserve est extrême. La quasi totalité du personnel enseignant veut éviter que les vicissitudes de la politique aient de fâcheuses conséquences sur le déroulement des carrières. Un seul professeur, Marc-Lucien Boutteville, le germaniste, n 'hésite pas à publier ses idées nonconformistes. Il l'a déjà fait en 1830 : il souhaitait alors le rétablissement des religions antiques! Il recommencera sous le second Empire, ce qui lui vaudra d'être destitué de son poste de professeur à Sainte-Barbe pour avoir osé posé l'alternative: "Homme ou Chrétien".6 Mais en 1848, dans son Premier Sermon d'un laïque du Royaume de Dieu sur la terre,? il montre avoir été apparemment sensible au cheminement intellectuel et religieux de Lamennais, qu'il cite avec ferveur.8 Il veut "relier au Christianisme, en les replaçant sur leur véritable base, les questions sociales qui s'agitent dans le monde"; la lutte contre le paupérisme, l'analphabétisme et l'ignorance doit lever l'obstacle que représente "l'alliance monstrueuse des prêtres du Christ avec tout ce que le Christ réprouve contre tout ce que le Christ a préconisé"; elle ne peut être fructueuse qu'en acceptant la Révolution francaise, qui, "malgré ses souillures restera la manifestation la plus éclatante comme la plus terrible de l'esprit chrétien." Boutteville espère désormais en un christianisme régénéré. Le républicain, qui devint par la suite philosophe et franc-maçon, se situe, tout comme Guépin (qui évolua aussi vers la franc-maçonnerie)9, dans un courant vivace en Bretagne puisant aussi bien chez Lamennais que chez Buchez. Ses idées parurent toujours fumeuses à Vallès.IO Il n'en est pas moins victime de sa franchise et de son engagement. Le Nantes clérical, au lendemain des élections d'avril à la Constituante, menaèe de retirer ses enfants du lycée et réussit à obtenir sa révocation. L'indignation est générale dans les milieux républicains. Le National de l'Ouest dénonce "le parti prêtre" et . "la terreur noire" qu'il prétend exercer; la comparaison est faite avec la suspension de Michelet, au début de l'année, au temps de la 34

1848 à Nantes monarchie déchue.II Boutteville est remplacé par Sklower, un républicain, sténographe au Moniteur en février 1848, qui est lui aussi révoqué, deux ans plus tard, à la suite d'une cabale organisée par un journal conservateur.I2 Il faut donc du courage ou de la prudence, et de la chance, pour exprimer ses opinions au lycée. Il y a bien des républicains et même des démocrates socialistes: mais ils sont sur leurs gardes.!3 Gare à ceux qui se laissent emporter par la passion: pour avoir giflé un collègue clérical au cours d'une discussion politique, le maître d'études républicain Louis Guillemois est révoqué en 1849; par sympathie, le jeune Vallès l'avait accompagné d'un petit salut au moment de son départ.I4 Les pédagogues républicains rallient difficilement leurs collègues. Un comité de l'Instruction Publique se dissout dès le 16 mars 1848. Le principal animateur, A. Leloup, le directeur de l'Ecole Supérieure Commerciale, avoue que ses membres appartiennent déjà à d'autres clubsIS : le comité n'a pas su se gagner des sympathies en dehors du cercle des républicains convaincus, de ces instituteurs nantais qui dès le début paient d'avance leurs impôts à la République ou versent aux souscriptions en faveur des ouvriers sans travai1.16 La création d'un comité électoral de l'Instruction Publique est également tentée: on invite toutes les personnes vouées à l'enseignement, professeurs, chefs d'établissements, maîtres de pension, instituteurs de tous degrés. En fait, ce comité semble n'avoir seIVi qu'à désigner dix délégués au comité central électoral!? : panni eux, Leloup, encore lui, et un professeur d'histoire à l'Ecole Primaire Supérieure, J. Guiberteau, ami de Guépin, chargé par celui-ci de faire connaître les antécédents révolutionnaires de la région nantaise.I8 Il faut attendre le mois de mai, après les élections, pour voir le professeur de troisième du lycée, Eugène Talbot, celui-là même qui recommanda le jeune Vallès à son beau-frère le maître de pension Lemeignan, se montrer aux côtés de républicains, de tendance socialiste parfois. Il s'agit d'organiser un Athénée. Le risque est limité, puisque la municipalité, fort modérée, soutient l'initiative. Néanmoins, à côté de Talbot et d'un professeur de botanique, Ecorchard, se trouvent l'ingénieur fouriériste Allard, Victor Mangin fils, et le républicain Dugast-Matifeux.I9 La présence de Talbot fait tant jaser qu'il doit se justifier, quelques jours après, de n'avoir point collaboré à la brochure de Boutteville! 20 La pression républicaine sur l'Athénée se fait toutefois vite sentir. Le 18 mai, dans Le National de l'Ouest, Guiberteau demande l'institution d'une chaire spéciale 35

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d'économie politique, et suggère au commerce de Nantes de se cotiser pour faire venir de Paris l'indispensable professeur d'économie. Il préconise l'enseignement de toutes les doctrines économiques, y compris socialistes. Sans doute l'éclectisme affiché par Guiberteau n'est-il pas foncièrement révolutionnaire. Il heurte néanmoins la bourgeoisie nantaise, car, tout en réaffinnant la nécessité d'une république pacifique, Guiberteau glorifie le travail comme seule source de richesse, réclame l'établissement de banques agricoles, autant de thèmes qui, d'une manière ou d'une autre, rappellent le saint-simonisme ou le proudhonisme. Et surtout il conclut par une véhémente diatribe contre les humanités classiques, qui dut attirer l'attention du jeune Vallès:
"L'étude de l'économie politique, devenue vulgaire, aurait encore pour résultat d'atténuer un peu l'influence de la fausse éducation littéraire, celle qui fait les avocats sans clients et les sophistes, les corrupteurs de la morale publique et les brouillons, les esprits inquiets et les intrigants. Que d'intelligences atrophiées à l'étude du grec et du latin prendraient une direction positive en suivant cette voie que, du reste, la république, si elle n'est pas un mensonge, doit ouvrir à tous! Il ne faut pas s'y tromper: la république n'est pas seulement l'avènement d'une politique nouvelle; elle entraîne nécessairement dans la philosophie l'avènement des idées positives et l'extinction graduelle des dernières métaphysiques dont nous sommes nourris jusqu'ici."

Le projet d'Athénée nantais avorte en raison de l'évolution politique et des journées de juin. La participation des enseignants, et singulièrement des professeurs du lycée, au mouvement républicain de 1848 est donc limitée. Louis Vallez, le père de Jules, se tient soigneusement à l'écart. Quelle est son attitude à l'égard de son fils? Jusqu'en juin, elle est probablement libérale. Le pouvoir est entre les mains des républicains, le ministre de l'Instruction publique est Hippolyte Carnot, lié à Guépin, et Rocher, le commissaire général de la République pour les cinq départements bretons, est proche de Ledru-Rollin. Le père, tout en gardant personnellement une prudente réserve, peut sans trop de crainte donner la bride à son jeune fils, quitte à laisser au ~roviseur le soin de l ' admonester, quand la mesure est oubliée21. Il ne semble pas que Vallès ait souffert à ce moment-là de la tyrannie de son père; il n'en est pas de même par la suite, lorsque le parti de l'ordre l'emporte.

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L'état d'esprit au lycée: les élèves. En fait, lorsqu'éclate la révolution de février, tout le collège est pour le mouvement.22 L'état d'esprit des élèves, qui saluent les allusions de tel professeur, relève d'un saint-simonisme diffus. Le bibliothécaire de Nantes, Antoine Peccot, républicain de bonne souche - son père administra la Loire-Inférieure en 1792, - ami admiré de Guépin,23 joue un rôle non négligeable dans la fonnation démocratique des adolescents. Il avait rassemblé, se rappelle Chassin, les éléments essentiels de l'éducation humaine. Au centre des rayons philosophiques, resplendissait Voltaire, accompagné de Condorcet. Cousin était flanqué de la Réfutation de l'Eclectisme par Pierre Leroux; et les œuvres d'Auguste Comte, alors peu connues, ouvraient la série des sciences. Celle de I'histoire se tenninait par les principaux ouvrages sur la Révolution Française: Mignet, Thiers; les premiers volumes, qui venaient de paraître, des récits de Louis Blanc et de Michelet; l'Histoire des Girondins de Lamartine qui obtenaient en ce moment même un prodigieux succès. Les poésies de Musset et Hugo ouvraient les jeunes esprits à la littérature contemporaine: la littérature coiffée du bonnet rouge ne leur était pas inconnue.24 Peccot, presque mourant, puise des forces nouvelles dans l'avènement de la République, consacre ses derniers mois à lutter pour son idéal. De nombreux lycéens lui doivent une ouverture d'esprit et la sensibilité aux problèmes du temps.25 Dans ces conditions, un groupe non négligeable de lycéens et de jeunes participe au mouvement de quarante-huit. Dès le 26 février, les élèves de l'Institut agricole de Grandjouan font savoir que le concours des soixante jeunes gens qui composent ce bel établissement est acquis à la démocratie nantaise et assurent à leurs aînés que la révolution de 1848 ne sera pas un 1830.26 Vallès, Chassin, sont de toutes les grandes manifestations. Chassin est régulièrement flanqué de ses deux inséparables amis Camille et Brissonnière, et il élargit rapidement son groupe à une dizaine de jeunes gens.27 Parfois la présence de jeunes lycéens est tout à fait officielle; ils font partie de la délégation du lycée, constituée sur le conseil ou l'ordre du préfet.28 Vallès est même choisi pour une députation d'élèves. Le proviseur n'est probablement pas sans arrière-pensée en choisissant le fils d'un collègue: il donne à bon compte un gage aux autorités et évite les frictions avec les familles, pas toujours satisfaites de voir leurs fils compromis dans des 37

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manifestations républicaines. Vallès a ainsi l'honneur de participer à la manifestation solennelle organisée à l'occasion du départ des Polonais et de la plantation d'un arbre de la liberté. La manifestation, politique, est destinée à montrer la force du courant républicain, le Il avril, quelques jours avant les élections de la garde nationale et les élections à la Constituante. Dans le cortège se trouvent la garde nationale, les clubs, les loges maçonniques, l'école de médecine, la douane, les élèves du lycée national, ceux de l'école primaire supérieure, la délégation d 'Indret, les corporations.29 Vallès se souvient avec humour de son comportement30 : "Il pleuvait à verse.31 On m'avait acheté la semaine d'avant un chapeau neuf, je mis mon beau chapeau et j'y piquai, comme un insecte, une cocarde. La cocarde était large et le chapeau énorme; pour avoir l'air plus militaire, j'avais, je crois, mis des sous-pieds. J'étais fantastique, impossible! Recueilli et grave, j'allai me ranger sous le drapeau que portait mon ami Materre, et je mêlai ma voix à celle de nos concitoyens." Les jeunes gens qui participent comme Vallès aux manifestations républicaines, s'ils obéissent à une impulsion romantiquement révolutionnaire, ignorent tout de la politique. Vallès ne sait pas, à l'annonce de l'insurrection de février, ce que veut dire cette épithète de sociale appliquée à la République. Il n'est pas le seul: "Il y avait, sous la redingote comme sous la blouse, des gens qui n'y comprenaient rien non plus."32 De là une immense curiosité politique chez les jeunes comme chez les adultes. Les clubs ont un rôle à jouer; très vite, ils le jouent. Le club de l'Oratoire. Dès les premiers jours de la république, les clubs se constituent à Nantes. Guépin encourage les discussions politiques et se félicite du bouillonnement des idées, même quand elles sont hostiles au nouveau régime.33 De fait, les réunions se multiplient34 et Mangin admire l'intérêt marqué par les ouvriers pour les problèmes politiques: "Les classes ouvrières ne restent pas inactives au sein de ce vaste mouvement. La vie circule avec force dans ces classes que la victoire populaire a tiré de leur néant politique pour les transformer, en fait d'élections, en un puissant élément. En vue du grand acte qui va s'accomplir, elles ouvrent de nombreux clubs. Toutes ces assemblées de travailleurs sont régies par un règlement ~ui assure à leurs délibérations la liberté aussi bien que l'ordre." 5 La classe ouvrière nantaise, il est vrai, est
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relativement nombreuse. Il faut compter avec l'usine d 'Indret et ses quinze-cents ouvriers, dont Alphonse Daudet fera la peinture dans Jack: Indret est alors un foyer de républicains socialistes. Panni les très nombreux clubs, certains jouent un rôle de premier plan, orientant l'activité des autres. Tandis que la bourgeoisie républicaine, pour l'essentiel ralliée "du lendemain" à la République, se partage en deux clubs,36 le grand club ouvrier siège à la chapelle de l'Oratoire, propriété du département, désaffectée depuis la Révolution et transfonnée en grenier à foin de la gendannerie.3 7 Le Club national et de l'organisation du travail, couramment appelé club de l'Oratoire, est, dans toute sa diversité, l'expression du mouvement ouvrier quarante-huitard de Nantes. A l'origine, les fondateurs38 manifestent l'intention d'éduquer les travailleurs dans l'amour de la patrie, de leur enseigner I'histoire de la nation, et tout particulièrement de la Révolution, en faisant connaitre l'œuvre et la pensée de Michelet39 : les ouvriers de la région nantaise, très sensibles aux échos venus du Collège de France, apprécient en Michelet l'''enfant du peuple". Dans une lettre au maire, Guépin est en mesure de préciser que les auteurs appelés à être commentés en public, sont, outre Michelet, Louis Blanc, Lamartine, Lamennais et Leroux. Il s'agit donc de "faire en commun des lectures philosophiques dont le sens et la portée seraient commentés et discutés par tous les auditeurs."4o En réalité, c'est un "club national électoral" qui s'installe aussitôt et dont l'un des premiers actes est de rendre hommage à Guépin après sa nomination comme commissaire de la République dans le Morbihan.41 Toutefois, passées les élections à la Constituante, il ne renonce pas à ses .projets initiaux, comme l'explique, après les journées de juin, son vice-président Boutet, qui, dans une réponse publique aux calomnies du Courrier de Nantes, défend "l'enseignement du club" : "Vous dites que nous faisons mentir l'histoire au club de l'Oratoire. Si nous avons menti, c'est avec des historiens aux travaux desquels vous ne refuserez ni votre estime, ni votre admiration: les Michelet, les de Sismondi, les Henri Martin. Jamais non plus, aucun de nous ne prit la parole pour la négation insensée de la Divinité, négation qui se détruit, vous le savez, avec Descartes, par la plus simple démonstration, par l'affinnation d'un mode quelconque de l'existence. "42 Le club de l'Oratoire joue un rôle important dans la vie nantaise mais aussi dans la vie du jeune Vallès. Il est le club populaire par excellence, à l'assistance nombreuse. Guépin, 39

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absence est à remarquer: il n'y a pas de proudhonien au début de la Seconde République à Nantes. Il faut attendre le mois de septembre 1848 pour que Roîné, l'un des fondateurs du club, devienne le correspondant du Peuple et de Proudhon. Ce n'est pas étonnant: avant juin 1848, et surtout avant son fameux débat parlementaire avec Thiers, Proudhon est pratiquement un inconnu. Guépin n'éprouve pas le besoin de l'évoquer devant son auditoire.50 En revanche, quand il s'agit du saint-simonisme et de ses divers épigones, du fouriérisme et de l'école sociétaire, de Cabet, influent depuis plusieurs années à Nantes, de Buchez, si précieux par son républicanisme dans une région si croyante, le commissaire de la République se met en devoir de critiquer ce qui lui semble relever du sectarisme, et de reprendre à son compte ce qui lui pennet de confinner sa pensée et son action politiques. 51 Le club de l'Oratoire a joué un rôle non négligeable dans la fonnation du jeune Vallès. C'est le club quarante-huitard par excellence, ouvrier, populaire, aux discussions passionnées, un peu confuses dans la confrontation de points de vue parfois sensiblement différents, mais soutenues par le désir de faire de la République nouvelle une république démocratique et sociale. Les grandes figures du républicanisme nantais y prennent la parole, conscientes de l'importance qu'y revêtent leurs propos. Tout ce qui dans la ville s'intéresse aux problèmes du moment, par sympathie ou par inquiétude, a l'attention fixée sur la chapelle des oratoriens. Jules Vallès dans le mouvement ouvrier et républicain de Nantes. Comment le jeune Vallès ne serait-il pas attiré par un tel lieu? Il est à peu près sûr qu'il entend parler là pour la première fois de Proudhon, peu avant juin 48 : "Un soir, dans un club dont ni la salle ni les membres, hélas! n'étaient très éclairés, J'entendis le nom de Proudhon prononcé à la tribune par un homme dont le visage et l'éloquence m'avaient déjà frappé. Destitué de la veille, il faisait au club et à la ville ses adieux, non sans vaillance et dignité."52 Précise et précieuse confidence. Tout d'abord, le décor correspond bien à celui de la chapelle. On remarque ensuite qu'en faisant ses adieux au club, l'inconnu les fait en même temps à la ville. Or, le seul club populaire auquel une telle remarque puisse s'appliquer est celui de l'Oratoire. La preuve est fournie que Vallès n'est pas resté absent des réunions populaires, qu'il y a 41

La découverte de la République assisté plusieurs fois au point de remarquer des visages, de distinguer des orateurs. Il faut ajouter que l'Oratoire, symbole de la République du peuple à Nantes, est un lieu de rassemblement pour plusieurs petits clubs, généralement corporatifs, qui se fondent le soir avec le grand club populaire.53 A côté de ces clubs, il y a un "club de jeunes", que Chassin désigne sous le nom de Club républicain de la jeunesse de Bretagne et de Vendée. Nom bien pompeux pour ce que Vallès appelle "un club d'extemes".54 C'est à l'Oratoire qu'il tient séance et Chassin apporte ici un témoignage sans équivoque: "Je connais un local où nous ne gênerons personne... une église, citoyens, oui, une église où il n'y a plus de bon Dieu!... Elle dépend de la caserne de gendannerie et sert de grenier à foin. "55 Il ne peut donc s'agir que de l'Oratoire. Est-ce l'existence du club populaire qui incite les jeunes gens à s'installer à la chapelle ? Est-ce leur installation à la chapelle qui les amène à assister aux séances du "club des grands"? Sans doute, les jeunes gens imitent les adultes, parce qu'ils éprouvent le même besoin qu'eux de se mettre au courant des affaires de la République. Avec une différence toutefois: "si nous suivions la mode parisienne des clubs improvisés, nous n'avions pas la prétention d'être la jeunesse souveraine et de régenter les pouvoirs publics. Nous ne voulions que nous infonner et nous instruire mutuellement sur les choses d'intérêt national. "56 Le noyau de l'assistance est la douzaine de jeunes gens rassemblée par Chassin pour lire le discours prononcé le 6 mars par Quinet au Collège de France, lors de la triomphale reprise des cours suspendus. Chassin est élu président pour un mois, ses amis Brissonnière et Camille, trésorier et secrétaire. Au début, le club de jeunes se réunit à la salle du café Laveyssière, à côté de la Bibliothèque, non loin de chez Leveau et Chassin. Dès la seconde séance, l'assistance comprend une vingtaine de jeunes gens. Au cours de ces réunions, on étudie le manifeste par lequel Lamartine, alors ministre des Affaires Etrangères, proclame que la République renonce à la politique des frontières naturelles.57 Il suscite de fortes réticences panni les jeunes républicains dont plusieurs sont fils d'anciens soldats de l'Empire et qui, par romantisme révolutionnaire, sont prêts à s'enrôler, volontaires de seize ans, comme Bara et Viala. Le mouvement des nationalités en Europe les enthousiasme tant qu "'à la fin du mois de mars et durant le mois d'avril, chaque réunion de notre club des petits s'ouvre par la lecture d'une dépêche ou d'une correspondance étrangère. Nous avions, poursuit Chassin, accroché au mur une

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carte d'Europe. A l'issue de la séance, le secrétaire y marquait d'un trait rouge la ville nouvellement insurgée."5 8 L'exaltation des jeunes républicains inquiète le patron du café. Le club se transporte à l'Oratoire. Selon Chassin, la première réunion donne lieu à un débat sur l'instruction du peuple, à propos des circulaires du ministre Carnot: la perspective d'une instruction primaire gratuite et obligatoire est saluée avec enthousiasme, le club envoie au gouvernement provisoire une lettre de remerciements. Ce serait seulement à ce moment-là que Vallès aurait fait son apparition dans le club. Jules, qui n'a pas encore seize ans, n'aurait pas été admis au café Laveyssière. Aurait-t-il été refoulé par le patron ou par les jeunes républicains eux-mêmes? On ne le sait. Toujours est-il qu'il se serait imposé à l'Oratoire, amenant avec lui bon nombre de jeunes gens: "à la sortie des classes du lycée et des divers externats de la ville, il recueillit des adhérents qui, un jour de discussions sur le baccalauréat, nous mirent, chez nous-mêmes, en minorité [...] nous étions une soixantaine le jour où l'opposition nous écrasa." Vallès aurait présenté victorieusement ce jour-là une motion demandant la suppression du baccalauréat et de l'internat. Portée à la préfecture, elle y apparalt comme le produit des influences séminaristes et cléricales hostiles à l'instruction publique. Vallès et ses amis en sont tout penauds. 59 La motion sur le baccalauréat, selon Chassin, aurait été à l'origine de la dissolution du club, le capitaine de gendarmerie retirant l'autorisation de se réunir. Mais il s'agit là d'un témoignage controuvé. Le grand club de l'Oratoire ne sera fermé qu'en juillet 1848. Quel danger particulier peut représenter une réunion des jeunes, même si elle prend des aspects excentriques, en une période où la liberté de réunion est toujours pleine et entière? Au surplus, l'ouverture de la chapelle ne dépend pas du capitaine de gendarmerie mais. des autorités civiles. Le témoi~age de Vallès en 1861, un quart de siècle avant celui de Chassin,6o prouve qu'il n'y eut pas "renversement de majorité". Le bureau du club comprenait à la fois Chassin (vice-président) et Vallès (secrétaire) tandis que le président était un futur ingénieur dont le nom ne nous est pas resté. Vallès assure, non sans malice, avoir profité de sa fonction "pour faire des motions". En 1882,61 il donne des précisions plus ou moins amusées, et se rappelle avoir été convoqué par le proviseur parce qu'il avait "présenté des motions incendiaires dans le club, demandé des annes, proposé de quitter la classe, de marcher sur Paris peut-être." Il eut droit à un sermon de 43

La découverte de la République Jullien. De toute façon, les relations de Vallès et Chassin, si l'on en croit La Rue, remontent au tout début des événements de 1848. Dès la fin de février, Chassin qui a séjourné à Paris et passe pour un initié, tente, avec plus ou moins de bonheur, d'expliquer à Vallès ce qu'est une République sociale62. Le journaliste de La Rue n'évoque, il est vrai, qu'une discussion assez tardive, nécessairement postérieure à la circulaire Ledru-Rollin du 8 avril 1848.62 bis Mais Vallès se vante, en même temps, d'avoir été "pendant quatre mois, de février à juin, [...] chef de groupe de l'armée des conscrits révolutionnaires." Dans sa mémoire, son activité de lycéen révolutionnaire lui semble aussi continue que ses relations avec Chassin. Comment expliquer ces divergences avec son ami à propos du "club des petits"? Par une certaine imprécision des souvenirs d'abord, mais surtout par l'affabulation de type romanesque à laquelle se livre Chassin. En 1885-1886, quand il publie son feuilleton Félicien dans Le Rappel, il en veut à Vallès de l'avoir représenté dans Le Bachelier avec les ridicules de Matous saint, et surtout, d'être revenu à la charge, tout crOment, en levant le voile du pseudonyme, dans Les Souvenirs d'un Etudiant pauvre. La lecture des papiers de Chassin conservés à la Bibliothèque historique de la ville de Paris est révélatrice. Chassin prétend rétablir, avec Félicien, la vérité de son personnage, qu'il juge déformée par Jacques VinRtras ; il en profite pour rendre à Vallès la monnaie de sa pièce.6'3 De là le plaisir qu'il éprouve à charger "le petit Jules" (il a deux ans de moins que lui!) et à en faire un personnage de comédie par son goût puéril de l'excès et son habitude de la gaffe. C'est ce que l'on observe tout particulièrement lorsque Chassin évoque l'attitude du petit groupe lors des journées de juin. Vallès y apparaît comme un gavroche irresponsable, entêté, qui veut toujours avoir le dernier mot. Au moment de l'insurrection, en effet, des volontaires sont enrôlés pour aller porter secours à la République. Chassin et ses amis n'ont pas compris que les renforts demandés à la province sont destinés à prêter main forte aux troupes de Cavaignac. Il s'ensuit un quiproquo que Vallès manque, paraît-il, de faire tourner à la catastrophe:
"Nous nous y présentâmes une dizaine de notre groupe dont étaient Camille, Brissonnière, Leveau et moi avec Jules Vallès à qui son escapade du club de la gendarmerie avait été pardonnée. - Et que voulez-vous faire à Paris? nous demande-t-on avec une assez dédaigneuse curiosité. Je répondis au nom de tous: 44

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- Nous battre pour sauver la République! - Laquelle? Je ne savais que dire. Leveau s'écria, irrité: - Comme plusieurs! - Il n'yen a qu'une, ajoute précipitamment le petit peuple... Vive le peuple de Paris! L'adjudant enrôleur et les très bourgeois gardes nationaux vomissent des torrents d'injures contre ces canailles de Parisiens, autres gamins, qui avons bien l'air de pactiser avec les criminels. - Criminels vous-mêmes, s'obstine à répliquer Vallès." s'il y en avait Jules, celle du qui l'entourent et contre nous

Peu s'en faut que la scène ne dégénère en petite émeute:
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- A baa lea çommunisteL.". Guerre aux partageuxLu défenseurs de la société!... Victoire à l'ordre!

Vivent les

De l ~autre côté:

- Vive le peuple! Vive Paris! A bas les aristos! A bas les exploiteurs!... Vivent les ouvriers! Nous entendîmes les plus furibondes exclamations: - A l'eau les blancs!... A l'eau les bleus!... Victoire aux rouges!... Vive l'insurrection parisienne!... C'était Vallès qui les poussait. Brissonnière se hâta de le faire taire. On murmurait autour de nous, on parlait d'agents provocateurs. Nous eûmes la bonne inspiration d'acclamer de toutes nos voix ce à quoi personne ne paraissait plus penser: - Vive la République!'~
Dans ces souvenirs plus ou moins romancés, ces témoignages plus ou moins contradictoires, est-il possible de savoir ce que fut l'action de Jules Vallès dans les premiers mois de 1848? On peut sûrement affinner qu'après le coup de tonnerre de février, Jules anime au lycée un groupe de jeunes républicains. C'est, ni plus ni moins, le cercle des externes, dont Paul Eudel signale l'existence, pour ce qui le concerne, vers 1852.65Chassin, de son côté, n'est pas élève au lycée: il prépare sa philosophie chez lui. Mais il est au centre d'un autre groupe de jeunes, sortis du lycée. Les uns et les autres se retrouvent dans les manifestations. Comme Chassin et Vallès sont d'anciens condisciples, les deux groupes finissent très vite par se fondre, vraisemblablement en se rencontrant à l'Oratoire pour prendre part à la campagne électorale. Chassin se rappelle le 22 avril, veille des élections: "Nous courions aux portes des ateliers, et des casernes, par les rues, par les places, dans les cafés et cabarets, répandre notre admiration révolutionnaire, notre fierté patriotique, notre fanatisme d'union républicaine." Chassin va même dans les campagnes au
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