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Les années Sankara

De
336 pages
Dans ce livre, un témoin attentif, visiblement sensible à cet élan de fierté d'un peuple qui veut prendre sa destinée en main, nous promène à travers les péripéties de la scène politique, les articles de presse, les statistiques économiques et sociales... Ce livre nous soumet un examen scrupuleux de ce que l'on peut savoir des circonstances de la tragédie de la mort du Capitaine Sankara.
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BURKINA

FASO

LES ANNÉES SANKARA DE LA RÉVOLUTION À LA RECTIFICATION

BRUNO JAFFRÉ

BURKINA

FASO

LES ANNÉES SANKARA

DE LA RÉVOLUTION À LA
RECTIFICA TION

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Photo B. Jaffré @ L'Harmattan, 1989 IS8N : 2-7384-000-0

à Patricia à André

,

,,' l, ,

I

Source: 1979.

BOURGES (H.) et WAUTHIER (C.),

Les 50 Atriques,

Paris,

Seuil,

8

LE BURKINA

FASO EN QUELQUES

CHIFFRES

Burkina Faso (ex Haute- Volta) est un nom formé à partir de plusieurs mots empruntés à des langues nationales qui signifie

le

«

pays des hommes intègres».

Ses habitants se nomment

les

Burkinabè. Superficie: 174 200 km~ Les trois quarts du territoire du pays font partie du Sahel et sont atteints par la sécheresse. Les régions riches (bénéficiant d'une bonne pluviométrie) sont l'Ouest et le Sud-Est. Population: 7 976 019 habitants (recensen1ent 85). Villes princiPales: Ouagadougou 450 000 habitants. Bobo Oioulasso 230 000 habitants. (capitale)

La population est essentiellen1ent agricole (à 90 % environ) et se répartit en une soixantaine d'ethnies dont les principales sont les Mossis (près de 50 %) au centre du pays, les Peuls au nord, les Gourmantchés à l'est, les Gourounsis au sud, les Lobis et les Sénoufos au sud-ouest, les Bobos et les Dioulas à l'ouest. Espérance de vie: 41 ans. Taux de mortalité infantile: 15 q,. Taux de scolarisation: 21 %. PrinciPales productions industrielles: bière, savon, sucre, textile, farine, usine de rnontage de cycles et fabrication de pneus pour cycles. Ressources ,ninières : n1anganèse tion de l'or est en pleine expansion (non eXploité). depuis peu. La produc-

PrinciPales productions agricoles: coton, arachides décortiquées, mil, sorgho, maïs, fruits, an1andes de karité, élevage. Monnaie: IJa monnaie est le franc CFA (1 franc CFA 2 centimes). Le Burkina Faso fait partie de la zone franc. Pn'nciPales exportation~ : or. coton. viande. Taux de couverture (rapport exportation/importation): 21,3 %,.

=

Dette extérieure: Le Burkina du monde.

500 millions

de dollars. des huit pays les plus pauvres

Faso fait partie

9

INTRODUCTION

DE L'INDÉPENDANCE au 4 AOÛT 1983
UN L()NC PR()CESSCS

Le 4 août 1983 constitue une rupture dans l'histoire de la Haute- Volta. Rupture qui découle d'un pourrissement progressif du système politique hérité de la colonisation. En quelques vingt-trois années, ce pays et son peuple ont accumulé une des expériences politiques les plus riches de l'Afrique depuis les indépendances. Ainsi cette journée historique apparaît comme l'aboutissement d'un processus, dont il convient d'analyser la logique pour comprendre comment il a pu se conclure par le déclenchenlent d'un mouvement révolutionnaire particulièrement original. Examinons donc les principales forces politiques en présence, partis traditionnels, syndicats, armée et organisations révolutionnaires.

LA FAILLITE

Dl: SYST}'~ME ET DES PARTIS QL:I y ()NT PARTICIP~~

p()LI~rIQCES

Deux fan1illes politiques vont se partager le pouvoir jusqu'au 4 août 1983. La première est représentée par la section voltaïque du RDA(Rassemblement démocratique africain). Ce parti fédéral créé en 1946, issu lui-même du Syndicat agricole africain, rassemble à l'oriRine les planteurs ivoiriens Il

qui revendiquent d'être traités à égalité avec les colons européens, et quelques jeunes intellectuels ayant fréquenté les écoles coloniales, en quête de droits politiques. Le RDAdirige avec succès la lutte contre le travail forcé que l'administration coloniale impose aux populations africaines et dont les planteurs africains demandent aussi l'abolition. Il devient alors le parti où va se cristalliser le mouvement populaire, un parti authentiquement anticolonialiste qui entraîne derrière lui une large partie de la population. Mais en 1950, alors que des militants sont victimes de la répression, Houphouët-Boigny accepte de négocier et de composer avec les autorités françaises. Il décide de désapparenter le RDAdu groupe communiste à l'Assemblée nationale française. Un revirement qu'il aura bien du mal à faire accepter par l'ensemble du parti. Houphouët-Boigny va s'opposer jusqu'au bout à l'indépendance qu'il doit finalement se résoudre à accepter plus vite qu'il ne l'a souhaitée. Il préférait une alliance privilégiée avec la France dans le cadre d'une fédération que l'on appelait alors l'LTnion française. Un autre parti fédéral, le PRA(Parti du regroupement africain) naît en 1957. Il va jouer par la suite un rÔle dans la vie politique voltaïque. Favorable à l'indépendance dans le cadre de la Fédération du Mali qui regroupait le Sénégal et le Soudan (1), il s'oppose alors aux thèses du RDA. Cette divergence, raison principale de la naissance du PRA,va disparaître après l'octroi de J'indépendance en 1960 et de l'échec de la Fédération du Mali. Une partie importante du territoire actuel de la Haute-Volta a été rattachée à la Côte-d'Ivoire jusqu'en 1947 ce qui explique que la vie politique des deux pays se confond à peu près jusqu'à l'indépendance. Houphouët-Boigny a toujours pu disposer en Haute- Volta de fidèles soutiens. l\ la suite des élections législatives de n1ars 1959, entachées de lllultiples manœuvres, au cours desquelles il remporte 6Lt sièges sur 75, le RDAaccède seul au pouvoir en Haute- Volta. Deux n1inistres français (sur 16) font partie du premier gouvernernent. Les dirigeants d'alors n'ont d'autres ambitions politiques que de voir n1aintenue la présence française. Ils en ont besoin pour se maintenir à la direction du pays et profiter des avantages du pouvoir. La vie politique se résume à des querelles qui opposent quelques individus rivalisant surtout par an1bition personnelle, les autres couches de la société n'étant considérées que comme force d'appoint. parti, soit représenté par des individus connus pour leur sympathie pour cette formation lorsque les partis politiques sont interdits, soit enfin par le truchement de formations 12

J usqu

'en

1980,

le RDA participe

au pouvoir

soit en tant

que

politiques créées par des hommes issus de ce parti. Il s'emploie, de 1960 à 1966, à supprimer le multipartisme. Il lui suffit de proposer des postes aux dirigeants des partis rivaux, comme le PRA,pour s'en débarrasser. Le RDAparticipe encore au pouvoir de 1966 à 1970, et il remporte les élections en 1971 à la suite desquelles il obtient le poste de Premier ministre. Une crise éclate peu après en son sein, en raison de l'opposition des députés dirigés par Joseph Ouedraogo au Premier ministre Gérard Kango Ouedraogo. En février 1974, la suspension de la Constitution par Lamizana et le retour des militaires au premier plan viennent y mettre fin. Après un référendum constitutionnel en novembre 1977. de nouvelles élections sont organisées, législatives en avril 1978 et présidentielles les 14 et 28 mai, puisque cette fois un ballotage nécessite un deuxième tour. A part le PRA et le MLN dont nous reparlerons, les principales formations politiques qui s'opposent à cette occasion sont issues du RDA, marquant encore un pas supplémentaire dans les divisions internes de cette famille politique. Une partie du RDA soutient le général Lamizana, chef de l'Etat depuis 1966, le Front du refus-RDA présente Joseph Ouedraogo, enfin une autre formation, l'LNDD(Union nationale pour la défense de la démocratie), créée par le fils de Maurice Yaméogo, président de la République jusqu'en 1966 et principal dirigeant du RDA, présente son propre candidat Macaire Ouedraogo qui promet de remettre en place Maurice Yaméogo. Un nouveau coup d'Etat militaire en 1980 marque la fin de la prédominance du RDAet des différentes formations qui en sont issues. Par manque d'ambitions nationales et offrant un triste tableau de querelles personnelles, leurs dirigeants ont définitivement montré leur incapacité à offrir des perspectives à leur pays. Si la crise de 1966 a pu être surmontée par la mise à l'écart de Maurice Yaméogo en tant qu'individu, les péripéties qui suivirent entraînèrent l'éviction du RDAen tant que courant politique. Si, en Côte-d'Ivoire, la vie politique a évolué différemment, c'est surtout que ce pays présentait des potentialités économiques plus importantes. Les capitaux étrangers n'ont donc pas manqué. Ils ont entraîné un décollage économique et permis une distribution plus large, bien que très relative, des richesses ainsi créées. L'instauration du parti unique n'a pu cependant être réalisée que par la répression de tous ceux qui pouvaient inquiéter Houphouët-Boigny, suivie de multiples tentatives de récupération, le plus souvent réussies. Mais les irréductibles étaient finalement contraints à l'exil. L'autre courant politique s'inspire d'idées plus proKressistes 13

qui se rattachent à la social-démocratie. Il a représenté pendant un certain temps une alternative politique aux partis néocoloniaux, cristallisant autour de lui une opposition ph.J.~.<militante surtout représentative de la petite bourgeoisie intellectuelle. Au gré des différentes alliances politiques et des interdictions, ce courant sera représenté par différentes formations dirigées par le professeur et historien Joseph Ki Zerbo qui bénéficie en raison de ses travaux d'une renommée internationale. Sorti de la clandestinité en 1966, le MLN (Mouvement de libération nationale) participe jusqu'en 1970 au gouvernement de Lamizana, qui, issu d'un soulèvement populaire, a pu sembler représenter une possibilité de progrès par rapport à la gabegie des six premières années de l'indépendance. Victime d'une campagne anti-communiste, il subit cette année-là un grave échec politique, n'obtenant que six sièges sur cinquante sept, arrivant derrière le PRA. De nouveau dans l'opposition, il devient désormais la seule alternative puisque le PRAparticipe au gouvernement. Joseph Ki Zerbo se présente aux élections de 1978 sous l'étiquette cry (Union populaire voltaïque). Il a réussi à regrouper autour du MLNdifférentes petites formations progressistes. Le MLN refuse de participer au nouveau gouvernement malgré les avances de Joseph Conombo appelé au poste de Premier ministre par Lamizana. Il se transforme en FPV(Front populaire voltaïque) après son alliance en 1980 avec le Front du refus de Joseph Ouedraogo. Cet accord avec une formation issue du RDAa sans doute déjà entamé, aux yeux du mouvement populaire, la crédibilité du FPVcomme alternative progressiste à un système politique de plus en plus impopulaire. Le I ('roctobre 1980, les enseignants se mettent en grève à l'appel de leurs syndicats dirigés par les proches du FPV. Ils reprennent le travail le 22 novenlbre sans avoir obtenu satisfaction, la grève étant devenue peu à peu impopulaire. Un coup d'Etat ramène des fi1ilitaires au pouvoir le 25 novembre. La population n1anifeste alors son soutien aux nouvelles autorités qui décident de satisfaire les revendications des grévistes. Le FPYapparaît dès lors, malgré quelques réserves, comme le principal soutien au nouveau pouvoir. Peu à peu, les restrictions à la liberté de l'infot;"mation, l'interdiction de la cs\' (Confédération syndicale voltaïque), l'absence de programme politique et la persistance des détournements de fonds vont faire de ce régime l'un des plus impopulaires depuis l'indépendance. Il n'a pas su faire fructifier la confiance que lui avait manifestée la population urbaine au lendemain du 25 novembre 1980. Cet échec flagrant, auquel est associé le FPV, consacre la fin de cette 14

formation et du courant qu'elle représente comme alternative politique p~ogressiste crédible. Parmi les autres petites formations politiques qui vont naître tout au long de cette vie politique mouvementée, seul le PRA eut une existence quasi permanente. Mais il est resté cantonné au rôle de force d'appoint des différents gouvernements jusqu'en 1978. Le RDAa absorbé en son sein quelquesuns de ses militants connus entre 1960 et 1966. Ceux qui s'opposaient à cette intégration comme Nazi Boni durent s'exiler. De 1966 à 1970, le l'RAfut représenté au gouvernement par l'intermédiaire de personnalités, alors que l'activité des partis était interdite, et de 1974 à 1978, en tant que parti au sein d'une alliance donlinée par le RDA. Lors des grèves de 1966, il se trouve certes pendant une courte durée au côté du ML~ contre le RDA, mais cette alliance éphémère ne se concrétisera jamais par un accord politique. Ainsi nous préférons donc ranger le l'RA dans la même famille politique que le RDAet les formations qui en sont issues. D'autant plus qu 'il s'était prononcé en 1957, au cÔté des formations politiques néocoloniales, pour le oui au référendum proposé par de Gaulle sur le projet de communauté avec la France. On a voulu voir dans la Haute- Volta un modèle de démocratie, sous prétexte que s'y sont déroulées des élections pluralistes. Mais ne faut-il pas voir dans cette position l'expression d'un égocentrisme occidental qui considère son modèle comme le meilleur quelle que soit la réalité d'autres pays? Quelle peut être la liberté de choix pour une population à plus de 90 lk analphabète qui reste largement sous l'emprise de la chefferie? Quel intérêt peut-elle trouver devant ce spectacle de jOllte~ parlenlentaires motivées principalement par des intérêts personnels qui n'opposent que des représentants d'une couche de privilégiés très minoritaires? Que peut donc représenter une Assenlblée nationale, qui n'a pas brillé par son souci de s'attaquer au problème du sousdéveloppenlent, aux yeux d'un paysan ou d'un jeune chômeur en ville dont la principale préoccupation est de se procurer de quoi nlanger ? Le taux inlportant d'abstention au premier tour de l'élection présidentielle en nlai 1978, 65 %, les manifestations populaires qui ont accueilli le coup d'Etat militaire du 25 novenlbre 1980 ou l'accession du CNRau pouvoir le 4 août 1983 ne suffisent-ils pas à révéler la faillite de cette pseudodémocratie? En octobre 1985 Yaméogo est élu président avec 99,97 % des suffrages et le RDAobtient 99,98 % aux élections législatives qui suivent. r[rois mois après pourtant, Yaméogo est chassé du pouvoir par de puissantes manifestations de rue. Ces élections avaient-elles reflété la volonté populaire? 15

Sans être un modèle de démocratie, ce pluralisme politique, unique dans la région, laissait place à des espaces de liberté, que défendaient les syndicats, où ont pu s'engouffrer ceux qui s'opposaient à ce système. Mais quel paradoxe! La HauteVolta, qui connut le pluralisme politique, est sans doute l'un des seuls pays de la région où la population a manifesté plusieurs fois son soutien à des coups d'Etat militaires. Les partis traditionnels ne jouant pas le rôle de représentants des intérêts du peuple, le systèn1e devenait caduc.

LES SYNDICATS

REPRf:SENTATIFS Dl' L'RBAIN

M()L'VEMENT

P()PULAIRE

Les faits en eux-mêmes suffisent à prouver l'importance des syndicats dans la vie politique. Chaque changement important jusqu'en 1980, mise à part la dissolution du Parlement en 1974 à la suite de querelles parlementaires, est précédé d'une mobilisation populaire dirigée par des syndicats. Grève générale unitaire et manifestations de rue, le 3 janvier 1966, qui portent le colonel Lamizana au pouvoir, grève en décembre 1975 pour exiger la dissolution du gouvernement et le retrait d'un projet de parti unique, grèves et manifestations encore en octobre et novembre 1980 précédant le coup d'Etat militaire dirigé par le colonel Sayé Zerbo qui marque la chute de Lamizana au pouvoir depuis 14 ans. Contrairement à ce qui s'est passé en Côte-d'Ivoire, l'instauration d'un systèrne à parti unique après 1960, ne s'accompagne pas d'un regroupement syndical malgré la tentative du RDA(Rassemblement démocratique africain), alors au pouvoir, de créer une centrale unique pour mieux la contrôler. Sans doute les centrales syndicales ont-elles pu mieux résister grâce à leu rs affiliations à des organisations internationales; l'l'S'l'V (Union syndicale des travailleurs voltaïques) à la FSM (Fédération syndicale mondiale), l'UNSTHv (Union nationale des syndicats des travailleurs de Haute- Volta) qui deviendra plus tard l'()NSL (Organisation nationale des syndicats libres) à la CISL (Confédération internationale des syndicats libres) et la CATC (Confédération africaine des travailleurs croyants) qui se tranformera en CNTV(Confédération nationale des travaileurs voltaïques) à la CISC(Confédération internationale des syndicats chrétiens) devenue entretemps la CMT (Confédération mondiale du travail). Malgré leur faible représentativité par rapport à l'ensemble 16

de la population, les salariés et les employés temporaires, c'est-à-dire la population syndicalisable, représentent avec la jeunesse scolarisée, les couches les plus actives de la vie politique, en dehors de la chefferie et des politiciens. Les moyens de communication demeurent très peu développés, les paysans ne sont guère informés du jeu politique et restent soumis à la chefferie locale ou nationale qu'il suffit de séduire pour obtenir les votes unanimes des populations sur lesquelles elle exerce son pouvoir. L'activité politique, en dehors des cam pagnes électorales se restreint donc aux villes, principalement Ouagadougou et Bobo Dioulasso, aussi bien pour ce qui est du lieu des mobilisations populaires que des gens qui y participent. Les syndicats, plus dynamiques que les partis, deviennent donc un enjeu politique de tout premier plan car ils constituent les seules forces civiles organisées capables de mobiliser les foules et d'influer ainsi sur les événements. Tous les partis tentent donc de placer quelques-uns de leurs nlembres à des postes de direction. Par exemple, Joseph Ouedraogo qui sera à l'origine du Front du refus-RDA en 1978, est porté à la tête de l'intersyndicale qui dirige la grève de janvier 1966, comme président de la CACT, bien que l'initiative en revienne à l'USTV. Le système de parti unique étant alors en vigueur, l'opposition ne pouvait s'exprimer qu'à travers les syndicats. Et le coup d'Etat militaire du 25 novembre 1980 reçoit rapidement le soutien du SNEAHV (Syndicat national des enseignants africains de Haute- Volta), à l'origine de la longue grève des instituteurs qui a duré du au 22 novembre 1980, et du SUVESS (Syndicat I cr octobre unique voltaïque des enseignants du secondaire et du supérieur), deux syndicats dirigés par des membres du FPVqui va collaborer avec le nouveau pouvoir. Faut-il pour autant ne voir dans l'action syndicale que manipulation de la part des organisations politiques? C'est avec une certaine complaisance que cette thèse est aujourd'hui développée. D'autant plus que le CNR(2) qui n'est pas arrivé à neutraliser les syndicats l'a largement reprise à son compte. C'est surtout en 1975 que les grèves paraissent les plus politiques. Après avoir obtenu satisfaction sur des revendications salariales, les syndicats demandent alors le retour à une vie constitutionnelle normale. En 1966, par contre, la mobilisation est née de la volonté du président Maurice Yaméogo de diminuer les salaires de 20 % alors qu'il se refuse à préciser l'utilisation future des fonds ainsi récupérés. Le mécontentement prend alors d'autant plus d'ampleur que le président vit dans une opulence provocatrice. Et ce n'est que le mépris 17

affiché par le pouvoir et la répression qui donnent aux événements un contenu plus politique. L'appel, lors des manifestations de rue, à Lamizana, qui n'est merhbre ni d'un parti, ni manipulé alors par l'un d'entre eux, semble avoir alors été spontané. Les syndicats ont certes défendu les libertés démocratiques en 1975, les partis étant interdits, mais n'est-ce pas là aussi le rôle des organisations syndicales? Accuser les syndicats de politisation fait partie de l'arsenal des gouvernements pour tenter de contourner les revendications dont ils sont porteurs. Toute revendication syndicale ne pose-t-elle pas en elle-même des questions politiques par le seul fait qu'elle remet en cause des injustices inhérentes à un système politique? Si l'on parle beaucoup du rÔle politique des syndicats, on oublie trop souvent, dans le cas du Burkina Faso, leur présence réelle, bien qu'inégale selon les centrales, dans les entreprises. Les grèves se sont succédées et n'ont pas été déclenchées qu'à la veille de changements poJitiques. J'ai entendu parfois des travailleurs se plaindre que des dirigeants syndicaux locaux semblaient plus préoccupés par leurs intérêts personnels, cherchant des arrangements, plutôt que par ceux de l'ensemble des travailleurs. Il faut pourtant se garder de généraliser, d'abord à cause de la diversité syndicale mais aussi parce qu'on ne pourrait pas alors expliquer la capacité de mobilisation des syndicats par le passé. Cependant ce sont sans doute les insuffisances de l'activité des centrales déjà existantes qui ont provoqué les créations de la csv (Confédération syndicale voltaïque) en 1974, dans un paysage syndical pourtant déjà bien compliqué, et d'autres syndicats de base autonomes par la suite. La csv, elle-même constituée à l'initiative de syndicats de base déçus, devient rapidement la centrale la plus combative. Cette évolution accon1pagne l'essor des idées développées par les organisations de gauche et d'extrême gauche. La progression des idées progressistes et révolutionnaires résulte de la déjà riche expérience de luttes qui montrent à chaque fois un peu plus les limites du système politique. C'est à travers les organisations syndicales que s'exprinlent les exigences démocratiques et ce sont elles qui prennent l'initiative des luttes pendant lequel1es se forgera une conscience politique toujours plus radicale. Plus que d'une manipulation de la part de partis politiques, la politisation des syndicats résulte donc bien de l'expérience accumulée dans le combat syndical. Même si les organisations politiques se disputent les directions des syndicats à force de manœuvres parfois douteuses, ce qu'elles font surtout après avoir compris le rôle politique des syndicats, elles 18

joueront plus le rôle de relais des luttes syndicales plutôt que celui de déclencheurs de celles-ci. L'accession de Soumane Touré, dirigeant de la LIPAD (Ligue patriotique pour le développement) (3) à la tête de la csv en 1978 est à cet égard révélatrice. Elle n'a pu être possible que par sa renommée de syndicaliste combatif et efficace bien sûr, mais aussi parce que nombre d'anciens dirigeants de cette centrale, membres du FPV,voulaient se présenter aux élections législatives, ce qui était incompatible avec un mandat syndical. Il y eut alors accord au congrès pour fornler une direction confédérale composée des secrétaires généraux des syndicats de base. N'était-ce pas la meilleure façon de se rapprocher des exigences de la base? Certes la lutte syndicale a des limites dans ce pays. Cantonnée aux zones urbaines et aux salariés, elle exprime les intérêts des couches moyennes urbaines minoritaires. Celles-ci peuvent sembler privilégiées comparées aux paysans. Elles tentent d'obtenir une meilleure distribution des maigres richesses du pays et s'opposent à la couche la plus privilégiée du régime, encore plus minoritaire, celle des politiciens qui se servent de leur position dans l'appareil d'Etat pour s'enrichir. Mais les salariés restent très liés à leurs familles restées aux villages. Celles-ci les sollicitent sans cesse pour assurer leur survie. Les syndicats, bien que ne pouvant prétendre représenter les paysans qui ne disposent d'aucune organisation professionnelle, n'en ont pas moins montré qu'ils étaient capables d'accepter des sacrifices lorsqu'ils pensaient que ceux-ci allaient dans le sens de l'intérê't national et du développement du pays. C'est ce qui s'est passé en 1966 quand ils ne s'opposèrent pas à la politique d'austérité de Lamizana alors qu'ils venaient de terminer une grève générale contre les projets d'abattement des salaires de Maurice Yaméogo. Les organisations syndicales a.pparaissent donc plus représentatives que les politiciens qui se partageaient le pouvoir politique et se présentaient aux élections. L'ampleur des manifestations de 1966 et 1975 a montré que les syndicats mobilisaient bien au-delà des syndiqués et des scolaires qui ont toujours été politisés. Chaque mouvement de protestation était l'occasion pour la jeunesse urbaine au chômage d'exprimer sa révolte contre un système qui ne lui permettait guère de se faire une place dans la société. Car les revendications syndicales, outre la défense des libertés, portaient en elles, y compris celles touchant aux reclassements ou aux salaires, la remise en cause du système politique caractérisé par la dilapidation des fonds publics et la mauvaise gestion de l'Etat, l'incapacité des politiciens à promouvoir une politique mobilisatrice pour la population en quête d'espoir. 19

LA POLITISATION

PROGRESSIVE

DE L'ARMÉE

Lorsque le colonel Lamizana accède au pouvoir en janvier 1966, il vient d'être plébicité par de puissantes manifestations populaires. Sans doute parce qu'il est resté en dehors de toute activité politicienne. Le RDA, pendant six ans seul au pouvoir, a prouvé son incapacité à gérer le pays et a réussi à faire l'unité contre lui. Les autres partis étant interdits, l'armée apparaît alors comme la seule alternative, représentant sans doute aux yeux des manifestants l'ordre, la droiture et l'intégrité auxquels ils aspirent. Il était temps en effet de mettre de l'ordre dans la gestion des affaires publiques. Mais, mise à part l'instauration d'une gestion plus rigoureuse qui donnera d'ailleurs quelques résultats, ce coup d'Etat ne remet pas fondamentalement en question les orientations du régime précédent, à savoir le libéralisme économique et l'alliance privilégiée avec la France et les pays du Conseil de l'Entente groupés autour de la Côte-d'I voire. Les militaires deviennent majoritaires dans le gouvernement et le Conseil supérieur des forces armées, qui regroupe l'ensemble des officiers supérieurs, va désormais devenir le principal organe exécutif. L'armée, alors unie derrière son chef Lamizana qui a été chargé de la constituer après l'indépendance, fait une entrée en force dans la vie politique. Elle ne va pratiquemment plus la quitter. Son objectif semble alors de créer l'union nationale autour d'elle, d'où la formation d'un Conseil consultatif qui se veut représentatif de la population dans son ensemble, autorités religieuses, chefferie, syndicats, associations professionnelles et partis politiques. Ainsi, le rétablissement des activités politiques est-il annoncé dès le mois de juin 1966. Mais après des incidents qui ont opposé des n1embres de partis différents, leur interdiction est de nouveau prononcée, cette fois-ci pour plusieurs années. L'armée garde jusqu'en 1978 une certaine neutralité par rapport à la bataille que se livrent entre elles les différentes formations politiques. Elle choisit des personnalités proches des différents partis parmi les civils pour constituer les gouvernements. Après avoir réintroduit le système parlementaire en 1970, l'arnlée se veut encore, en 1974, garante de l'unité nationale en dissolvant de nouveau l'Assemblée nationale à la suite de querelles politiciennes qui bloquent les institutions. Elle propose la constitution du Mouvement national pour le renouveau. Cette neutralité apparente prend fin lors des élections présidentielles de 1978 lorsque Lamizana, devenu général, décide de rejoindre le RDA. 20

Désormais les coups d'Etat vont se succéder. Entre-temps les militaires qui se préoccupent peu de défense nationale, il est vrai que l'armée est bien mal équipée, ont pris goût à l'exercice du pouvoir. On peut supposer aussi que, compte tenu du rôle politique de premier plan qu'ils jouent depuis 1966, ils n'ont cessé depuis d'être courtisés par les différents partis politiques qui se disputaient le pouvoir jusqu'ici. D'autre part les militaires révolutionnaires, issus d'une autre génération ont déjà conlmencé à développer leur propagande dans l'armée. Le coup d'Etat du 25 novembre 1980 du colonel Saye Zerbo, formé lui aussi dans l'armée française, reçoit le soutien du FPV.Il marque la fin de l'unité de l'armée derrière son chef et l'apparition au grand jour de clans opposés en son sein, souvent liés à des formations politiques. Les sous-officiers et les soldats font une apparition timide au sein du CMRPN(Comité militaire de redressement pour le progrès national) qui demeure cependant coiffé par un comité directeur de neuf officiers. Le CMRPNsemble vouloir renouveler la vie politique. Des missions sont envoyées dans les campagnes pour tenter de gagner la sympathie des paysans. De même le gouvernement semble vouloir s'attaquer aux maux qui minent alors le pays, en particulier la désertion des fonctionnaires de leurs postes de travail puisque les bars sont fermés pendant les heures de bureau. Mais le CMRPNparaît vite ne pas avoir de réels projets politiques et surtout il va dresser contre lui l'ensemble de la population qui avait pourtant exprimé sa joie après le 25 novembre 1980. D'abord parce que les détournements de fonds ne vont pas cesser, se déplaçant seulement des civils vers les militaires, et parce que la répression va s'abattre sur les nlilitants progressistes et les syndicats comme jamais auparavant. Après plusieurs refus, le capitaine Sankara accepte finalement de rentrer au gouvernement conlme Secrétaire d'Etat à l'infornlation. Mais il dén1Îssionnera en avril 1982 avant de quitter le CMRPNavec Compaoré et Henri Zongo. Le CMRPN perd désormais toute caution de gauche. Le coup d'Etat du 7 novembre 1982, auquel se rallient Sankara et ses amis, apparaît comme le fait d'un clan opposé au CMRPN désireux, semble-t-il, de ramener les civils au pouvoir. et Les nouveaux dirigeants promettent en tout cas de le faire dans les deux ans. Dans les mois qui suivent, la nomination de Sankara au poste de Premier ministre en janvier 1983, le coup de force pour l'en écarter le 17 mai, et enfin la prise du pouvoir le 4 août 1983 ne sont que les événements marquants de l'affrontement entre les éléments progressistes de l'armée et les autres qui tentèrent après le 17 "mai de les écarter. Cette 21

période renforce encore la renommée déjà importante de Sankara, sa démission du CMRPNavait été accompagnée d'une apparition remarquée à la télévision où .il déclara en direct
«

malheur à ceux qui bâillonnent le peuple».

Lui et ses

camarades en profitent en effet pour se faire connaître au-delà de l'armée et développer leurs idées notamment lors des meetings où se presse une affluence nombreuse. L'affrontement politique qui se déroule au sein de l'armée apparaît alors au grand jour. Il peut paraître étonnant qu'une armée dirigée par des officiers formés dans l'armée française puisse faire sortir de son sein des officiers progressistes. Ces derniers représentent une nouvelle génération, les camarades de Sankara sont tous très jeunes. Ils ont donc peu d'avenir dans l'immédiat au sein de l'armée. D'autres éléments plus fondamentaux peuvent fournir une explication. La sélection des élèves à l'entrée de l'EMP (Ecole militaire préparatoire) était sévère et seuls les meilleurs élèves y étaient reçus. D'autre part aucun clivage ne se crée entre les jeunes qui choisissent la carrière militaire et les autres. Au contraire, ils entretiennent, longtemps après, les amitiés qu'ils ont pu forger au lycée. Les jeunes officiers vont donc garder des liens solides avec les étudiants de leur génération qui partent en Europe ou dans des capitales africaines. L'après-68 est propice au développement des idées révolutionnaires chez les jeunes Africains. C'est ainsi que, au cours de son stage à l'Ecole des parachutistes de Pau, Sankara rend régulièrement visite aux étudiants voltaïques nombreux à Bordeaux ou à Paris. Ces jeunes officiers ont aussi l'occasion de séjourner dans d'autres pays confrontés à des expériences politiques diverses, Sankara à Madagascar et au Maroc avec Compaoré, ce dernier et Zongo au Cameroun. Enfin la nomination dans de petites garnisons où ils vont vivre au milieu du dénuement de la population va sans doute contribuer encore à leurs prises de conscience. Il semble en outre que les officiers révolutionnaires se soient organisés assez tôt au sein de l'armée. Paulin Bamouni (4) date à 1971 l'apparition des premiers tracts du R()C (Rassemblement des officiers communistes). Enfin la forte personnalité de Sankara, courageux, résolu et convaincant, et ses qualités militaires reconnues, lui ont sans doute permis d'augmenter aussi son influence dans l'armée et celle des idées qu'il incarnait.

22

LE DÉVELOPPEMENT

DES IDÉES

RÉVOLUTIONNAIRES

Après la Deuxième Guerre mondiale le PCF met en place des groupes d'études communistes que vont fréquenter nombre de futurs cadres du RDA. L'influence qu'ils ont eue persistera, après le désapparentement du groupe communiste en 1950. Sans doute faut-il voir là l'origine des difficultés que rencontra Houphouët-Boigny, après son revirement, à l'intérieur du RDAen Côte-d'Ivoire, mais aussi et surtout en Guinée et au Mali. (~'est dans ces circonstances que naît en 1957 un parti communiste de type fédéraliste, le Parti Africain de l'Indépendance. Il n'a alors que peu d'impact sur le cours des événements, tout se jouant à l'intérieur du RDA,mais assure la permanence du mouvenlent cOInnluniste. En 1963 une poignée de syndicalistes et d'anciens étudiants fondent dans la clandestinité le PAIHV (Parti africain de l'Indépendance de Haute- Volta). Contrairement aux autres organisations de l'extrême gauche qui naîtront par la suite, c'est à l'intérieur du pays que ce parti va tout de suite développer son activité. Il s'adresse surtout aux milieux syndicaux et à la jeunesse scolarisée. Ainsi par exemple au pays Lobi, au sud de la Haute- Voha, région qui a toujours résisté au pouvoir central, les militants du PAl organisent les scolaires pendant leurs congés dans des associations du pays Lobi. Ils les incitent à mieux s'intégrer à la population, à sensibiliser celle-ci sur l'hygiène et d'autres aspects de la vie sociale, organisent des discussions, leur prêtent des livres, les initient à la vie dénl0cratique, autant d'activités dont l'objectif est d'éveiller leur conscience politique et de recruter les premiers militants dans la jeunesse. Ceux-ci sont ensuite appelés à se disperser à travers tout le pays ou à partir poursuivre leurs études à l'étranger car le pays ne conlpte pas encore d'université. Ils deviendront les premiers cadres du pays non formés par l'administration coloniale. D'oÙ lïnlportance qu'aura cette activité par la suite. Le PAl passe à un stade supérieur en créant des cercles anti-impérialistes dans les quelques lycées que compte alors la Haute- \' olta et dans les différentes universités étrangères où se trouvent des étudia:n'ls voltaïques. (~es cercles vont brasser beaucoup de personnalités qui apparaîtront après le 4 août 1983, par exemple Basile Guissou, Somé Valère, Moïse Traoré qui fréquentèrent le cercle de Dakar en 1971 au côté de Touré Soumane. Cette activité aura un certain impact, bien que limité, sur la population urbaine. Les congrès de l'UGEV (Union générale des étudiants voltaïques) étaient en effet publics et les 23

gens étaient invités à assister aux commissions. Mais surtout parce que ces étudiants vont intégrer peu à peu le monde salarié. La propagande touchait aussi l'armée. En effet, Adama Touré, l'un des membres fondateurs du PAl, professeur au Prytanée militaire, où se recrutaient les futurs officiers, exerça une influence sur ses élèves. C'est à l'étranger et parn1i les étudiants attirés par les longs débats idéologiques que vont intervenir les scissions calquées sur celles du mouvement communiste international. En 1971 est créée l'()CV (Organisation communiste voltaïque) en milieu étudiant. Ceux qui sont à l'initiative de ce mouvement reprochent au PAl de ne pas soutenir la Chine dans le conflit qui l'oppose à l'V nion soviétique. De cette organisation naissent le PCRV(Parti communiste révolutionnaire voltaïque) en 1978, puis l'LLC (V nion des luttes communistes) en 1979. Leurs divergences portent sur des appréciations différentes à propos de la Chine et de l'Albanie. Le PAl décide de créer la LIPADen 19~ .e patriotique pour le développement). Profitant d'UH Cer\~tln libéralisme politique, cette organisation, qui ne se veut pas un parti mais une organisation de masse, va poursuivre son activité au grand jour jusqu'en 1980 et développer une propagande antiimpérialiste tout en étant un centre de réflexions sur les problèmes du sous-développement, un lieu de rassemblement des progressistes. Elle possède un local où les gens, le plus souvent des jeunes, peuvent visionner des films, publie régulièrement un journal Le Patriote que les militants diffusent publiquement, met en place des comités de quartier, organise des semaines de solidarité avec les peuples en lutte et de grands débats publics. Celui qui opposa en 1977 les fonctionnaires de la CEAOaux militants de la LIPAD,à la suite d'un défi de ces derniers, reste mémorable. Des sections sont rapidement mises en place dans la plupart des villes du pays. Les militants sont invités à aller à la rencontre des paysans et à faire des enquêtes pour préparer la deuxième conférence statutaire en janvier 1980 sur le thème: «la paysannerie voltaïque et la misère dans les campagnes ». Le PAl, qui ne s'exprime que rarement publiquement, continue grâce à cette activité publique intense par l'intermédiaire de la LIPAD,à recruter d'autres militants remarqués dans cette organisation. Il n'est donc pas étonnant que le PAljoue par la suite un rôle de tout premier plan, et posera au CNRun problème particulièrement délicat. Il a accumulé une réflexion qui sera utilisée au niveau gouvernemental sous le CNR mais aussi une expérience d'activités de masse, comités de quartier, veillées débats, dont vont s'inspirer les CDR (Comité de défense de la révolution). L'appareil 24

clandestin du PAl, désormais bien rodé, lui permet de résister assez bien pendant les périodes de répression. Le PCRV, proche des thèses albanaises, cantonné dans la cladestinité ne jouit pas de la même marge de manœuvre, et la phraséologie qu'il développe, coupée des réalités du pays, rend difficile son développement. Il a cependant contribué à la création de nouveaux syndicats et certains militants de ce parti en ont pris la direction. Quant à l'CLC née plus tardivement, en 1979, elle a joué un rôle dans le mouvement étudiant, mais des luttes intestines ont provoqué son autodissolution. Certains de ses militants ont cependant participé à la préparation du 4 août et aux négociations qui se déroulèrent alors entre les militaires et la LIPAD. II importe donc de rétablir à leur juste valeur les rôles joués par le PAl et la LIPAD, de loin l'organisation de gauche la plus importante à la veille du 4 août 1983, dans le développement des idées révolutionnaires en Haute- Volta. Rôles fréquemment sous-estimés notamment après les divergences qui les ont opposé au CNR après août 1984. Mais la trop grande faiblesse de l'ensemble des organisations qui s'affirment révolutionnaires, leur division et la persistance des querelles intestines vont priver le processus révolutionnaire d'une structure politique solide sur laquelle s'appuyer.

N()TES (1) Ne pas confondre avec le Soudan actuel. Le territoire du Mali d'aujourd'hui s'appelait avant l'indépendance le Soudan français. (2) Conseil national de la révolution. Va diriger le pays après le 4 août 19H3. Concernant les sigles, se reporter à l'annexe p. 24. (3) ()rganisation de gauche, voir p. 00. Touré Sournane est une des personnalités les plus importantes de la vie politique voltaïque. II fut plusieurs fois emprisonné. (4) Burkina Fa.m : Processus de la revolution. L'Harmattan, p. 166.

25

PREMIÈRt'

PARTIt'

IMAGES DU BURKINA FASO

I OUAGADOUGOU

Vue d'avion, la capitale du Burkina Faso ressemble à un immense village. Des milliers de petits rectangles, bien rangés les uns à côté des autres s'alignent sur des kilomètres et des kilomètres. Quelques bâtisses plus importantes apparaissent cependant çà et là. Une chaleur suffocante surprend les voyageurs à la sortie de l'avion. La plupart des Européens virent instantanément au rouge. Il faut pourtant encore affronter une première fouille de la Sécurité, des formalités tatillonnes, la cohue pour récupérer les bagages, une autre fouille consciencieusement mais poliment exécutée par les douaniers, une dernière vérification des passeports, se frayer un chemin entre les amis ou les familles des voyageurs, les chauffeurs de taxi ou les

employés des hôtels à l'affût des clients et enfin la sortie.

«

Le

Burkina n'est pas à vendre ». Ce cri, dessiné dans une bulle, s'échappe de la bouche d'un enfant, que le dessinateur a voulu heureux. Placé bien en évidence face à la sortie de l'aéroport, il saute aux yeux. La gaieté de ce dessin vif en couleurs au milieu de l'ocre de la terre et du vert des arbres, les deux couleurs dominantes, fatiguées par la chaleur et la poussière, semble vouloir atténuer la gravité du propos. Si on se retourne un autre mot d'ordre apparaît sur la façade de l'aéroport, dans un style plus classique: « l/onte à l'imPérialisme» en grosses lettres rouges sur fond blanc. Cette inscription a été momentanément effacée à la veille de la venue de Mitterrand en novembre 1986, m'a-t-on dit. On a prétendu, officiellement, qu'il fallait la repeindre parce que la peinture était passée. Dans le centre, on se sent dans une ville, une ville pauvre. 29

Les buildings sont encore rares et modestes à part le siège de la CEAO(Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest). La circulation est assez dense bien que déjà quelques grands

boulevards aient été conçus à sa mesure. A la « montée» (la prise du travail) ou à la ~ descente » (le retour à la maison), c'est
un véritable flot de deux roues qui s'emparent des rues au milieu desquels les voitures paraissent des exceptions. Les feux multicolores se sont multipliés ces dernières années pour tenter de réguler ce trafic de plus en plus important. Partout des chantiers. Beaucoup de routes en réfection, d'immeubles en construction, des quartiers éventrés à coup de

bulldozer. Les habitants en ont été

«

déguerpis

»,

comme on dit
«

ici. Les endroits préservés nous donnent

une idée de l'ancienne

physionomie de la ville. De ces petites rues étroites, les

six

mètres» (1), montent par endroits de fortes odeurs d'urine, d'eaux sales et d'ordures déposées çà et là. Pas de lampadaires, mais un maigre fil électrique a été tiré pour les rares abonnés à la S()NABEL(Société nationale burkinabè de l'électricité), qui ont installé une ampoule électrique au-dessus de leur porte. Des adolescents se pressent aux abords des robinets publics entourés souvent d'une grande flaque d'eau. Ce sont eux qui alimentent les habitants en eau potable contre quelques pièces de monnaie. Une saleté que les campagnes de sensibilisation n'ont pu qu'atténuer. Comment dans des rues si étroites, sans égout, faire fonctionner un système d'évacuation des déchets laissés par l'homme ou les animaux domestiques? Des cités de villas toutes neuves doivent être édifiées à la place des quartiers rasés quand les autorités auront rassemblé les financements nécessaires. Tous les commerçants du centre ont été sommés en août 1985, soit de s'engager à bâtir des immeubles dans un délai de trois ans à la place de leurs vieilles boutiques, soit de vider les lieux. Délai qu'ils ont jugé trop court rnais la plupart ont fini par s'y soumettre. La mendicité semble avoir disparu de la ville, excepté autour de la grande olosquée où se sont installés beaucoup de vieux, tout de blanc vêtus. Impossible de les déloger. C'est ici qu'on les tracasse le moins. Le gouvernement a essayé

d'appliquer une vieille loi interdisant la mendicité. Des « cours
de solidarité» ont été construites nlais les mendiants à qui on denlande de travailler n'arrivent pas à s'y faire. L'avenue Yennega, la plus vieille rue de la ville, vestige du « Ouaga » ancien, est pour l'instant préservée. Du moins sur la moitié de sa longueur, l'autre étant déjà atteinte par les exigences du modernisme. Jusqu'à quand? Tailleurs, hôtels, bars, boîtes de nuit, bijoutiers, restaurants, commerçants, buvettes se succèdent le long de cette rue. Des peintures naïves 30

essayent d'attirer le passant. Par endroit de puissants hautparleurs, orientés vers la rue, parviennent à faire oublier le bruit de la circulation. Dans la rue, derrière de petits tas d'arachides ou de fruits, des femmes ou de petites filles attendent patiemment, jusqu'à une heure avancée de la nuit, de quoi compléter les maigres revenus de la famille. La vitalité de ce quartier animé tard le soir a de quoi attirer les nombreux touristes en quête de sensations tropicales.

« Les gens ici ne cherchent que leur intérêt. Ils ne pensent qu'à nous arnaquer! » m'a dit un jour un touriste visiblement à

bout. Il n'a pas su comprendre que la concentration des touristes entraîne celle de ceux qui tentent d'en vivre. Ici, il faut manger. Des jeunes ont trouvé un moyen simple, le vol ou le petit service dont on attend une rétribution financière. Certains touristes soulagent à peu de frais leurs conscience en distribuant quelques pièces de monnaie, à la vue de la misère. Un touriste est reconnu de loin, harcelé par une multitude de vendeurs en tout genre particulièrement tenaces. Il faut marchander, véritable rapport de force qu'il faut apprendre à maîtriser. Avec un peu d'expérience ce peut être aussi un jeu qui peut se terminer par une relation plus amicale. Les

vendeurs savent que

((

le Blanc» ne connaît pas les prix

pratiqués et qu'ils peuvent faire de très bonnes affaires. Mon interlocuteur en a fait les frais. A l'opposé, d'autres touristes désargentés n'hésitent guère à se faire entretenir pendant plusieurs jours en logeant dans les cours où les familles ne lésinent pas quand il s'agit d'accueillir un étranger... Autre désagrément pour le voyageur novice, les voleurs, concentrés aussi au centre, ou ces jeunes semi-voyous qui tentent par tous les moyens de vivre à l'européenne, écartelés entre leurs désirs et la triste réalité quotidienne. Mais Ouagadougou, c'est autre chose, une ville accueillante, des habitants d'une gentillesse peu commune, particulièrement respectueux de l'étranger qui a fait un si long parcours pour venir voir leur pays et qui représente s'il est blanc le mythe d'une société occidentale où tout marcherait très bien et qu'on aimerait tant aller connaître sur place. La cité An I I I (2) est-elle la préfiguration de la ville de demain? Elle fait en tout cas la fierté des dirigeants mais aussi de bon nombre d'Ouagalais. Elle a été construite sur les ruines de Bilbambili, un quartier autrefois des plus insalubres, haut lieu de la prostitution. U ne prostitution particulièrement misérable. De jeunes femmes, le plus souvent Ghanéennes ou Togolaises assises devant une toute petite chambre cachée par un rideau, attendaient les clients pour des passes leur rapportant de 200 à 400 francs CFAmaximum. On les appelait 31

les «tabourets» (3). Aujourd'hui, elles ont pratiquement disparu. Du moins demeurent-elles invisibles car on m'a affirmé que ce commerce continuait clandestinemen\L De la poste, passez devant la Maison du peuple, la place des Cinéastes, tournez à droite place de la Révolution, passez devant le mess des officiers, ouvert au public depuis la révolution, empruntez cette avenue bordée d'arbres et vous découvrirez un quartier qui ne ressemble pour l'instant à aucun autre. Deux rangées de petits immeubles de deux étages bordent une très large avenue. Une contre-allée, séparée de l'avenue par des parterres couverts de fleurs, maintient l'abord de ces immeubles à l'écart de la circulation. Les rez-de-chaussée sont occupés par des petites boutiques modernes; alimentation, salon de thé, magasin de prêt-à-porter... C'est ici que se trouve le magasin coopératif qui propose les Faso Dan Fani (4), ces habits traditionnels, remis à la mode et devenus obligatoires pour les fonctionnaires, après -le lancement du mot d'ordre « Consommons burkinabé ». Derrière s'étend un quartier de villas dont les récents jardins commencent à donner des arbres et des fleurs. Un quartier moderne, propre, les habitants savent ce que ça coûte, eux qui doivent payer plusieurs dizaines de milliers de francs pour payer un bidon de ferraille qui sert de poubelle. Ce prix élevé s'explique peut-être par la nécessité de financer les services de la SENE(Société pour l'entretien, le nettoiement et l'embellissement). Les appartements sont spacieux, confortables. Les immeubles d'habitation font encore exception dans cette ville. Avant la construction de cette cité, on n'en comptait guère que deux ou trois. Si les villas ont rapidement trouvé preneurs malgré des traites élevées, 42 000 francs par mois, il n'en a pas été de même pour les appartements. Les Ouagalais ont encore besoin de terre autour d'eux, d'un jardin, d'une cour où les femmes sont habituées à faire la cuisine, faute de quoi d'ailleurs toute la maison est envahie par de fortes odeurs épicées. Ceci explique sans doute pourquoi la plupart des nouveaux occupants des appartements sont des personnes ayant vécu en Europe. Ouagadougou compte déjà d'autres quartiers neufs comme la cité An II, par exemple, sur la route de Pô. Les opérateurs économiques ont été plus ou moins obligés de prendre en charge la construction de quelques villas. Certaines sont d'ailleurs de vrais joyaux de recherche architecturale, tentant de combiner habitat moderne et matériaux locaux tout en s'inspirant du style soudanais. D'autres quartiers sont encore en construction dans le centre ou à la sortie de la ville comme les cités an IV dont une se trouve sur la route de Bobo 32

Dioulasso. D'autres immeubles construits par la SOCOGIB (5), encore plus chers que la cité An III, sont aussi pratiquement terminés près du « Petit Paris» ou vers la « Zone du bois». Dans ces deux quartiers et la zone des ambassades autour de la Présidence se concentrent les plus belles villas. Celles des fortunés Burkinabè ou des assistants techniques. Ouagadougou est une succession de constrastes entre quartiers populaires et îlots de villas, quelquefois mêlés. U ne ville en pleine mutation. Mais aujourd'hui, elle semble organisée, maîtrisée, planifiée après une longue période d' « anarchie» et de
laisser-faire. obli~és de Ce ne va pas sans domrnage
« déguerpir».

pour les plus pauvres

Que ce soit au centre ville, dans les vieux quartiers encore préservés, ou sur toute la périphérie, là où se sont installés spontanément les vagues successives de nouveaux arrivants, les habitants tentent de reconstituer la vie villageoise. Ils ont construit autour d'une grande cour, le plus souvent ouverte sur l'extérieur, un mélange de maison et de cases. Il faut pouvoir y accueillir des membres de la famille, souvent des neveux ou des nièces venus du village, pour chercher du travail ou faire des études. La vie y est plus collective, les plus vieux tentent de garder autour d'eux les plus jeunes. On doit aussi toujours pouvoir accueillir un étranger. Heureusement, durant deux ou trois mois, la saison des pluies se charge d'un nettoyage complet. Les pluies particulièrement violentes emmènent tout ce qui traîne. Parfois malheureusement les maisons s'écroulent et des gouffres se creusent au milieu des pistes qui deviennent alors difficilement praticables en voiture. Presque tout le monde sait ici s'improviser promoteur et maçon quand il s'agit de construire sa propre maison. Parfois la compétence fait défaut mais le plus souvent c'est le manque de moyens qui ne permet pas de construire du solide. De plus, chacun sait qu'aujourd'hui tous les quartiers aménagés spontanément vont un jour être réaménagés pour de nouveaux lotissements. Alors leurs habitants ne cherchent pas à arranger leurs habitations qu'ils savent provisoires. Ils seront « déguerpis» un jour ou l'autre. Les nouvelles parcelles seront souvent plus petites. Les répercussions de ces mutations se font déjà sentir. Des jeunes couples commencent à refuser les petits frères des villages, arguant du manque de place et aussi il faut bien le dire, de la baisse du pouvoir d'achat. Les « célibatorium » se

sont multipliés. Environ 3 000 francs les

«

entrées couchers»

alignés comme dans un couloir de HLM,donnant sur une même cour, où les locataires peuvent disposer des sanitaires communs. Le plus souvent étudiants ou jeunes salariés, ils y mènent une vie plus indépendante même s'ils se retrouvent souvent 33