Les Araucans et le Chili

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296325449
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LES ARAUCANS

ET LE CHILI

DES ORIGINES AU XIXÈME SIÈCLE

Jean-Pierre

BLANCP AIN

LES ARAUCANS

ET LE CHILI
SIÈCLE

DES ORIGINES AU XIXÈME

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Ce livre est une édition révisée et élugn1entée de l'ouvrage Les Araucans et la.frontière dans l'histoire du Chili des origines aux X/Xe siècle publié par V ervuert Verlag, FrankfuJ1 ,un Main, 1990, Ù,U1S série Lateinamerikala Stiûicn, Band 26

(Ç)L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-73S4-4626-4

Sommaire
Introduction: UNE HISTOIRE ET UNE HISTORIOGRAPHIEPATHETIQUES I. LE CHILI PREffiSPANIQUE ET LES ARAUCANS A. LES NOMADES DU CHILI CENTRAL B. LES ARAUCANS C. LE NORD DU CHILI ET L'ENVAHISSEURINCA D. COMBIEN DE "DESTINS INTERROMPUS"?
IT.LE CONQUERANT ESPAGNOL AU CHILI A. ORIGINE ET IDENTITE 1. Hidalgufa vraie et prétendue 2. Les autres catégories 3. Un profil d'aventuriers B. MOTEURS DE LA CONQUETE ET CHEMINS DE LA GLOIRE 1. L'or 2. Les comportements chevaleresques 3. Le service de Dieu et de Sa Majesté 4. La gloire personnelle 9 17 17 19 27 29 34 34

42

C. LES MOYENS ET L'ORGANISATION 1. Le financement des expéditions 2. Le capitaine et son ost privé 3. Du choix, de l'usage, de l'efficacité des armes
ill

50

. L'AVENTURE

ARMEE: DE L'INCURSION A L'ECHEC (1535 1612)

-

57

A. L'EXPEDmON D'ALMAGRO B. LA GESTEET L'ECHEC DE VALDIVIA 1. Une carrière exemplaire 2. Santiago, marque d'une volonté 3. L'échec inattendu D. LE RETRAIT: DE SARABIA A GARCIA RAMON (1568-1612) E. LES MARGES TRANSANDINES ET L'ARGENTINE PREMIERE F. CONQUISTA ET COLONIE IV . LE TEMPS COLONIAL Le coût de la guerre araucane A. LES BELLIGERANTSET LE STYLEDE GUERRE 1. "L'hydre insaisissable" 2. Le concours des Indiens "amis" 3. Et l'esclavage des autres

57 60

76 80 81
85 85 87

B. LA STRATEGIE AU xvna SIECLE 1. De l'ost privé à l'armée permanente 2. 1612-1641: l'alternative, guerre défensive ou offensive? 3. 1641-1657: de la reconnaissance de l'autre à la guerre lucrative C. DE L'EVANGELISATION JESUITE A L'ILLUSTRATION INTELLIGENTE 1.Les réductions araucanes, le Père Havestadt et l'évangélisation généreuse 2. Les échelles stratégiques du Sud: Chiloé et Valdivia 3. Ambrosio O'Higgins 4. Les Parlements indigènes 5. Haciendas et missions jésuites 6. Relèvement et repeuplement d'Osorno 7. Encomienda , esclavage et société coloniale V. LA REPUBLIQUE ET LES "BARBARES" A. L'ARAUCANIE ET SES HABITANTS AU MILIEU DU XIXQSIECLE 1. Les Araucans et l'Indépendance du Chili 2. Le "Territoire des Araucans libres" vers 1850 3. La société "espagnole" de la Frontière B. ATTITUDES OFFICIELLES ET CONTROVERSES JUSQU'A 1868 1. Les politiques gouvernementales avant 1851 2. Les controverses sur la "civilisation" des Araucans et la politique d'Antonio Varas 3. Le plan de Saavedra et l'avance du limes (1861-1868) C. LA PENETRATION FINALE 1. De nouvelles et bonnes raisons d'en finir 2. Dernier dilemme: lutte à outrance ou fusion des races? 3. Décembre 1882: l'Araucanie libre a vécu VI. LA COLONISATION DE L'ARAUCANIE (1882-1914)

96

104

119 119

127

134

148 148

A. LE PEUPLEMENT NATIONAL DE L'ARAUCANIE 1. La migration interne spontanée 2. Les voies de communication 3. La loi et son application B. LE PARTAGE CONCURRENTIEL DU DOMAINE ARAUCAN 1. Fixation, spoliation et aliénation de l'indigène 2. L'échec de la petite colonisation civile et militaire et ses raisons 3. Le triomphe de la spéculation

153

C. L'IMMIGRATION EUROPEENNE ET PLURINATIONALE (1882-1914) 1. Des immigrants, mais lesquels? 2. Services d'émigration et campagnes de recrutement (1882-1904) 3. Un bilan migratoire décevant D. MYTHES ET REALITESDE LA COLONISATION EUROPEENNE 1. L'infrastructure administrative 2. Hypothèques et errements de la colonisation 3. La "sélection naturelle" et le prix de la réussite
Conclusion: Bibliographies Orientation bibliographique du temps de la Conquête, historiens et du temps colonial. "LA MAUVAISE CONSCIENCE DES CHILIENS"

164

173

186 197 197

I Chroniqueurs historiographes

II.Ouvrages et études modernes sur la Conquête de l'Amérique et les Conquistadores Ill. Ouvrages modernes sur les Araucans et le Chili colonial IV. Ouvrages et études sur le Chili au XIXQsiècle, la colonisation l'Araucanie et l'immigration européenne au Chili de

V. Sur Antoine-Orélie

de Tounens

-Glossaire
- Sigles

-

et abréviations Table des figures

employés

209 217 217

Chile, fértil provincia y seii.a1ada en la regi6n Antârtica famosa, de remotas naciones respetada por fuerte, principal y poderosa: la gente que produce es tan granada, tan soberbia, gallarda y belicosa, que ne ha sido por rey jamâs regida ni a extranjero dominio sometida

Alonso de Ercilla La Araucana, chant I, 1569

"Fué una pérdida la que alli se hizo no vista ni oida en las Indias, porque alU perdieron les espanoles toda la reputaci6n que entre indios ternan, teniéndolos en poco de alli adelante... Antes de ésto, en tierra llana, nunca les indios osaron parecer cerca de donde anduviesen cristianos. Quedaron soberbios y los espanoles corridos de su flaqueza y poco animo".
GONGORA MARMOLEJO Historia de Chile desde su descubrimiento el ano 1575, chapitre 74

hasta

proie" .

"L'Araucan est le prototype de l'être primitif qu'Homère, il y a quatre mille ans, aurait appelé sauvage: c'est un homme de Charles WIENER, Chili et Chiliens, Paris, 1888

9

Introduction
UNE mSTOIRE ET UNE mSTORICX:;RAPIDE PATHETIQUES L'histoire de l'Amérique latine zone périphérique hypertrophiée de l'économie-monde occidentale n'est pas intelligible sans référence extérieure; dès le repère décisif de 1492, elle s'inscrit tout entière dans cet espace intercontinental. Mais elle ne se lit pas non plus comme une simple variante marginalisée et extensive d'un système; elle a son autonomie, ses permanences et ses turbulences, chacun des Etats du XIXQsiècle étant au surplus soucieux de légitimer son idiosyncrasie. A

-

-

qui veut écrire une histoire de l'Amérique indépendante se pose, note Tulio Halperin, le problème de l'unité du sujet. Des pays nés du morcellement catastrophique de l'Indépendance, le Chili est sans doute le premier où la nation balbutiante rencontre immédiatement l'Etat: dès 1830 et grâce à Portales, le respect des lois, une gestion rigoureuse, un minimum d'ordre y sont assurés par un centralisme garant de stabilité. Coupé plus tôt que ses voisins de ses référents ibériques, pourvu d'une intelligentsia cosmopolite, attaché aux libertés formelles, féru d'éducation européenne et positive, le Chili n'a pas, cependant, tourné le dos à son passé. La qualité et l'épaisseur de sa production historique ne laissent pas, depuis un siècle, d'étonner le chercheur étranger. Se demandant si cette ex-colonie secondaire et excentrique, terme d'humanités insularisées par la barrière andine, avait bien mérité qu'on lui consacrât des histoires plus longues que celle de Rome par Mommsen ou de la Grèce par Curtius ou Grote, Menéndez y Pelayo vantait en 1910 dans son Histoire de la pensée hispanoaméricaine l'étendue et la sûreté d'une incomparable érudition. "TIn'est pas un coin de leur histoire, écrivait-il, que les Chiliens n'aient scruté, ni une pièce de leurs propres archives qu'ils n'aient publiée et assortie de commentaires"l. Cet hommage aux oeuvres monumentales narratives, positives ou révisionnistes de Barros Arana2, Francisco A. Encina3 , José Toribio
1 Cité par S. VILLALOBOS, Historia del pueblo chileno , t. I, Santiago,
1981, p. 10

2 Membre, avec Amunategui et Vicuna Mackenna, du triumvirat des grands historiens d'un petit pays, Diego BARROS ARANA (1830-1917) est le meilleur représentant de l'histoire narrative, positiviste, libérale et pénétrée d'anticléricalisme. n a été, dans sa jeunesse, disciple de Comte, de Renan et de Littré dont il a suivi les cours au Collège de France et il a lu avec application l'"Histoire" de Guizot et celle de

to
Medina4, à tant d'autres aussi de leurs pairs et de leurs émules, invite à une prudente humilité. Mais comment expliquer cette splendeur historiographique? C'est, selon Sergio Villalobos,l'interminable corps à corps entre Amérindiens et envahisseurs, exceptionnel dans l'empire espagnol, qui justifie le goût prononcé des Chiliens pour l'histoire, et d'abord pour la leur. Legs du temps colonial, la "question araucane" a été comme la mémoire du pays, lui rappelant ses origines, ses handicaps et un certain "poids du passé" diversement apprécié. Longtemps, l'indigénisme s'est limité au

Lafuente. Son Historia Generalde Chile en 16 volumes, complétée par Un deceniode la Historia General de Chile 1841-1851 et dont la publication s'échelonne de 1884 à 1902, est considérée comme la "colonne vertébrale" du passé chilien. Miguel Luis AMUNA TEGUI (1828-1888) procède de la même veine idéologique, affichant le même anticléricalisme de principe et la même valorisation des ardeurs individuelles comme agent principal du devenir historique. Ses oeuvres marquantes sont Los precursores de la Independencia de Chile (1872) et Descubrimiento y Conquista de ChUe après La dictadura de 0 'Higgins (1853) dont les conclusions serv~nt aujourd'hui encore dans l'enseignement national. Quant à Benjamin VICUNA MACKENNA (1831-1886), homme politique de premier plan, libéral superbe d'aristocratie mais dressé contre l'Exécutif, il est, des trois, le plus enclin à délaisser la rigueur méthodologique au profit de l'idéalisme, de l'irrationnel et du patriotisme. Attiré par les épopées
collectives, des luttes de l'indépendance à la guerre du Pacifique, ou individuelles

- les

Carrera, O'Higgins, Portales -, il conçoit l'histoire comme une justice à rendre aux meilleures intentions des protagonistes. On s'accorde à voir en lui l'historien le plus représentatif du caractère national. 3 Prolongeant le courant du révisionnisme aristocratique représenté par Jaime EYZAGUIRRE et Alberto EDWARDS auteur en 1920 d'une célèbre Fronda arist6cratica, Francisco Antonio ENONA est bien l'historien national le plus connu à l'etranger. Les 20 volumes de son Historia de Chile publiés de 1940 à 1952, constituent selon Sergio Villalobos, "la plus grande entreprise intellectuelle d'un seul homme au XX 0 siècle".

Les dix derniers volumes sont consacrés à la période de l'autoritarisme portalien (1830-1891), objet de la vive admiration de l'auteur. L'histoire d'ENCINA, interprétative, intuitive, psychologique, "biologique" et donc raciste, est pétrie de conceptions de Comte, Spencer, Ward, James, Darwin, Le Bon et Gobineau. Elle part de l'idée que les variations de la structure raciale d'un peuple ou d'une civilisation déterminent ses mutations historiques. Dans cette perspective, Encina ne voit aucune différence entre l'héritage génétique et le phénomène sociologique caractérisant la transmission de la culture. Mais s'il croit à des caractères raciaux héréditaires expliquant les attitudes économiques, il ne nie cependant pas l'importance de l'éducation et les deux livres qui, au début du siècle, l'ont fait connaître, Nuestra
inferioridad

econOmica

(1911)

et La Educadon

econOmica

y elliceo

(1912)

contiennent

une

analyse pertinente de la société et de la mentalité chiliennes à laquelle bien des sociologues se réfèrent encore aujourd'hui (d...le remarquable essai de P. HUNEEUS, Nuestra mentalidad econOmica, Santiago, 1980). 4 Continuateur, par une érudition poussée jusqu'à l'excès, de la tradition classique, on lui doit la compilation de 378 volumes de manuscrits coloniaux (Biblioteca hispanochilena), outre la publication de dizaines d'autres sous le titre Colecdon de documentos inéditos para la historia de Chile et ColecciOn de historiadores de Chile y de documentos relativos a la historia nacional , gigantesques sommes couvrant le continent tout entier et source inépuisable à laquelle ont naturellement recours les historiensactue1s; parmi les meilleurs, Mario G6ngora, Alvaro Jara, Rolando Mellafe, Sergio Villalobos. La tradition érudite, illustrée par Medina, s'est poursuivie au Chili jusqu'à nos jours grâce à William Thayer Ojeda, Guillermo Feliû Cruz et Eugenio Pereira Salas, ses successeurs à la tête de la Bibliothèque Nationale.

Il
pittoresque, à l'exotisme et à l'anathème, dressant des répertoires de

spécimens et des inventaires de curiosités qui rappellent la découverte de Cortés devant le zoo de Moctezuma. Ce pouvait être aussi l'occasion d'un hymne gratuit à la vaillance araucane ou le moyen commode d'alimenter le débat sans fin entre espace et anthropologie, civilisation et état de nature, impérialisme et dépendance. Mais les progrès de l'ethnohistoire et les récentes réflexions sur la pensée sauvage invitent aujourd'hui à un nouvel examen: celui des cultures natives, des destins interrompus, de l'homme aborigène et résistant considéré sur la longue durée avec son savoir, ses valeurs, sa vérité propre... Histoire et littérature sont, d'autre part, au Chili, étroitement liées, confondues même, puisque la société de ce pays a été structurée par la violence et que la guerre y est présente au temps colonial "dans les chroniques, dans les poèmes, dans les récits, dans les documents"5. On l'oublie parfois, les ouvrages généraux supposant que l'Espagnol a vaincu ici comme ailleurs ou qu'il a simplement renoncé devant la forêt, le froid, la rareté des richesses6 . Comparé à la fragilité des mondes caraibe, aztèque ou inca brisés au premier choc de l'intervention extérieure, le Chili s'est au contraire trouvé, pour trois siècles et demi, placé sous le signe de l'épopée. g Dès la fin du XVI siècle, l'Araucodomado de Pedro de Ona salue avec un lyrisme appliqué la geste ibérique dans ce dernier coin du monde; il présuppose l'Espagnol toujours vainqueur et l'indigène rapidement soumis. Mais le talent du poète est d'abord au service de son protecteur, l'ex-gouverneur Garda Hurtado de Mendoza qualifié de "Nouvel Achille" et triomphant comme Enée de la tempête qui assaille ses navires au large de l'Araucanie; vingt-neuf strophes et plus de trois cents vers ne sont pas trop pour amplifier Virgile et célébrer comme il convient l'épisode7 Dans les trente-sept chants de La Araucana ,Iliade ou Enéide collective et impartiale des Chiliens8 , Alonso de Ercilla prend soin, tout au contraire, d'unir dans la gloire et dans la mort
5 Alvaro Jara, Guerre et société au Chili. Essai de sociologie coloniale, Paris, 1961, p. 18

6 "Ne pourrait-on penser que l'arrêt des Espagnols devant la résistance araucane s'explique avant tout par le répugnance qu'ils éprouvaient à prendre possession d'un pays forestier et déjà froid, d'ailleurs dépourvu de métaux précieux?" écrit ainsi, sans en être tout à fait sûr, P. GOUROU, L'Amérique tropicale et australe, Paris, Hachette,

1976, p.57.
7 Pedro de DNA, Arauco XI, Madrid, 1944). domado , canto 111 (cf. Colecci6n de Incunables Americanos , vol.

8 Cf. Hugo Montes,
hispanoamericanos,

El Problema
1964

dei héroe en la Araucana",

Cuadernos

n° 174, Nov.

12
indigènes etC-onquérants aux prises à Tucapel, Andalién, Purén, Penco et Millarepue. S'il juge digne de l'antique la mort de Valdivia, il tient aussi les exploits de Leonidas, de Scevola ou d'Horace pour inférieurs au courage de l'Araucan Lautaro. Refusant toutefois de n'exalter que l'individu, il couvre du manteau de l'épopée l'ensemble des protagonistes. n s'attache enfin à ne dire que ce qu'il a vu ou vérifié par la confrontation raisonnée des témoignages, taisant sa propre rancoeur, pourtant légitime, contre l'arrogance des Mendoza9 . Après lui, l'inestimable apport de la Compagnie de Jésus à la dis-

sertation nationale illustre d'originale façon et jusqu'aux xvn

Q

siècle la

genèse et les péripéties de cet affrontement. Tous les Pères demeureront tributaires de la vision première et mythique de l'Araucan, celle du primitif héroïque dont la mentalité collective chilienne restera longtemps imprégnée. Le Père Alonso de Ovallle n'a pas pris part aux épisodes qu'il raconte, mais il est encore plus chroniqueur qu'historien, un chroniqueur "libre", esthète, avide de sensations personnelles et de distanciation par rapport à l'événement, plus soucieux de restituer avec art la beauté. d'un pays inviolé que de commenter la fureur des hommes. Son Hist6rica relaci6n dei reino de Chile 10,écrite vers 1640, n'est bien qu'une longue paraphrase d'Ercilla, mais la place qu'il accorde au paysage de cette Amérique des antipodes lui vaut le titre flatteur de premier représentant du créolisme chilien. Même démarche, postérieure de quelques lustres seulement, de la part du Père de Rosales. Son Historia general del reino de Chile Il est cependant davantage axée sur le récit des luttes entre indigènes et Espagnols, la représentation de l'Araucan perdant en générosité. Certes, la constance, l'astuce et l'entrainement des combattants ne sont pas mises en doute, mais tout en réprouvant l'esclavage des vaincus pratiqué dès la fin du XVIQ sièclel2, Rosales insiste sur la cruauté

9 Condamné à mort par le gouverneur Garcia de Mendoza pour s'être battu en duel à la Imperial avec un certain Juan de Pineda, Ercilla vit sa peine commuée in extremis en bannissement perpétuel du Chili. C'est après son retour à Madrid qu'il écrira l'essentiel de son poème publié en trois parties en 1569, 1578 et 1589. 10 "...y de las misiones y ministerios que ejercita en él1a campania de Jesus". Voir P. URA URQUIEID, El padre Alonso de Ovalle, el hombre y la obra, Santiago,1944 11 Le Père Diego de Rosales vint au Chili à vingt ans, chargé de diriger les missions jésuites d'Araucanie. n fut ensuite recteur du collège jésuite de Penco, puis supérieur des Jésuites du Chili jusqu'à sa mort à 73 ans en 1677. 12 Voir D. de Rosales, Historia general del Reino de Chile, Valparaiso, 1878, 1.II, p. 327, 351, 353.

13
naturelle aux indigènes, leur propension à l'ivrognerie, la répulsion qu'en maintes occasions ils inspirent à l'Européen. Au siècle suivant, le labeur infatigable de la Compagnie enrichit encore les lettres chiliennes. De l'Histoire du Père Miguel de Olivares13

- il

est né à ChillAD en 1713 ne nous est parvenue que la première partie; la seconde a servi à l'abbé Molina pour la rédaction de son Ensayo sobre la historia natural de Chile, oeuvre savante et encyclopédique d'un théologien et d'un naturaliste, magistrale réfutation, surtout, des Investigaciones filos6ficas sobre los Americanos de Paw qui prétendait qu'à l'égal de toutes les autres, l'espèce humaine perdait, à être transplantée, ses aptitudes et ses vertus d'origine14 . Par ce rapide survol, on voit quelle place tiennent l'Araucanie et ses habitants dans la littérature coloniale du Chili et on comprend quelle séduction le passé national a pu exercer sur les historiens du temps républicain. Convulsive et mouvementée, alternant exploits vengeurs et temps d'accalmie et de rémission, l'histoire du Chili paraît au naturaliste
g

-

français

Claude

Gay

- l'un

des esprits

les plus féconds

du

XIX siècle sud-américain15- éblouissante et exceptionnelle:

13 Historia militar, dvil y sagrada deI reino de Chile 14 L'ouvrage de l'abbé Molina était très prisé au Chili à la veille de l'Indépendance. Lors de son escale à Talcahuano en février 1816, Chamisso s'en verra offrir par un Franciscain, le P. Aldey, un exemplaire résumé, le Compendio de la Historia natural de Chile. "Il n'est pas traduit en allemand, dit Chamisso, mais c'est l'Homère des Chiliens et il est excellent." Il faisait erreur. L'ouvrage de l'abbé avait été écrit en italien en 1782 à Bologne où de nombreux Jésuites d'Amérique s'étaient réfugiés, et il avait paru en allemand chez Brand à Leipzig dès 1786 pour la première partie, en 1791 pour la seconde. 15 Né à Draguignan en 1800. Auteur dans les années 1840-50 d'une somme de 30 volumes sur le Chili: 8 sur son histoire, 8 encore sur sa botanique originale, 8 autres sur sa zoologie. Outre deux Atlas remarquables qui tranchent sur l'indigence cartographique de l'époque, les deux tomes intitulés Agricultura sont, malgré leurs lacunes, un chef-d'oeuvre auquel les historiens d'aujourd'hui font encore immanquablement référence. Par loi du 29.12.1841, signée des présidents Bulnes et Montt, Claude Gay s'était vu accorder le bénéfice exceptionnel de la citoyenneté chilienne. Différente de la nationalité attribuée sans difficulté aux migrants européens

pour hâter leur assimilation, la citoyenneté droit à l'éligibilité et à l'exercice de fonctions politiques est toujours réservée, en vertu du jus soli, aux ressortissants nationaux nés dans le pays. Le cas de Gay, unique au XIX 0 siècle, montre bien l'estime

-

-

et la gratitude des autorités chiliennes à l'endroit de l'homme et de l'oeuvre. "C'était, écrit le naturaliste allemand Rufolf Amandus Philippi, un savant véritable, modeste et discret, mais sachant ouvrir les yeux, s'informer, construire à partir de renseignements vérifiés, des cartes plus exactes que celles de son compatriote Pissis qui ont coûté à l'Etat plus de 100 000 pesos sans compter les aides offidelles de toutes sortes". Le tome premier de la Historia fisîca y politica de Chile, publié par Gay en 1844, indique avec fierté It...publicada bajo los auspicios del Supremo Gobierno por Claudio Gay, ciudadano chileno, individuo de varias sociedades cientificas nacionales y estrangeras, Caballero de la Legiôn de Honor". Sur l'homme et l'oeuvre, cf. S. VILLALOBOS, Claudio Gay, testigo de un Chile de hace mas de un siglo, Santiago, 1967.

14
"...Que d'actions de part et d'autre! côté la constance l'autre, et de péripéties! Quel foisonnement de prouesses à aucune et de héros autre. D'un de

Telle est bien l'histoire et l'opiniâtreté

du Chili, comparable leurs souffrances

des Espagnols,

et leurs disgrâces; si brillants

l'élan, l'intrépidité

et le surprenant

refus de ces Araucans

qu'ils

eussent bien mérité d'une nation qu'elle leur élevât des statues d'airain!"

Assimilant quis 16 araucans Luxembourg, contrepoint

de façon plaisamment à la science militaire c'est avec le même

abusive

le sens tactique de Villars impartial

des toet de et

des maréchaux

enthousiasme

qu'Ercilla

pour magnifier

la résistance

de leurs adversaires

qu'il rappelle

en

la valeur

des Ibériques:

"...Considérons le courage et l'expérience des assaillants et voyons que du grand Cyrus jusqu'à eux, les guerres d'Araucanie n'ont par d'équivalent... Le même jour où ils élevaient une place au Chili, les Espagnols remportaient en Europe une victoire qui faisait trembler la capitale de la civilisation. Et ce que firent les Espagnols, aucune armée du monde ne l'aurait fait, placée dans les mêmes conditions")7

Cette visions flatteuse d'un étranger de bonne volonté pénétré de gratitude envers ses protecteurs officiels allait cependant à contreQ courant des idées reçues et des préoccupations dominantes d'un XIX

siècle féru de progrès positiviste18 et contempteur acharné de la "barbarie araucane"19 . "Réduit", banni ou prolétarisé - en langage
officiel, "civilisé"-l'indigène, naguère altier et héroïque, perd après 1880, avec sa terre, son orgueil, son honneur et son indépendance de fait fondée sur la reconnaissance au moins implicite de ses droits et de son identité ethnique et culturelle. De rares défenseurs, c'est vrai, livreront encore, en son nom, un combat d'arrière-garde: missionnaires bavarois qui, avant de l'évangéliser, s'attachent après 1895 à la défense de ses intérêts matériels20 ; pamphlétaires nationalistes et xénophobes

-

Santivân21 , Palacios22 ou le "docteur" Valdés Canje23 -, ardents à
16 Dictateur au sens romain investi d'un pouvoir étendu par l'ensemble des caciques indigènes et chargé par eux pour une durée limitée de la conduite de la guerre. 17 Historia /fsica y politica de Chile, Santiago, 1846-1852, t. Il, chap. XXVIII. 18 Voir, sur cette question, notre article "Francisation et francomanie en Amérique

latine: le cas du Chili au XIX Il siècle", in La Revue Historique, Nil 544, t. CCLXVII/ 2,
oc1.- déco 1982, pp. 365407. 19 D. BARROS ARANA, Un decenio de la Historia de Chile 1841-1851, Historia general de Chile, 1913, 1. XV, p. 433. 20 Voir Infra, Conclusion, notes 5,6, et J.P. BLANCPAIN, Les Allemands au Chili,18161945, Cologne, 1973, Livre m, chap. III, p. 751-782. 21 Pseudo de SANTIBANEZ, El Crisol, Santiago, 1913. Voir aussi "El desalojamiento deI naoonal", Paciiico Magazine, nll 3, juin 1914. 22 Auteur de nombreux articles contre "l'invasion" du Chili par les étrangers. Son oeuvre la plus connue, Razll Chilena dont la première édition est de 1904, est sous-titrée Ubro escrito por un chileno y para los chilenos. Sur les manifestations de ce boxérisme

15
stigmatiser prédateurs et spéculateurs de tout acabit qui l'expulsent et se partagent son domaine; rares, trop rares fonctionnaires enfin qui, chargés de sa protection théorique, ne pourront, en désespoir de cause, que retracer honnêtement, comme Latcham24 ou Guevara25, les modalités de sa dépossession légale et les étapes d'une "pacification" sans quartier. Mais voici que, pour faire bonne mesure, l'indigène déjà voué aux gémonies par l'historiographie officielle, est encore victime d'une subtile imposture nationaliste par détournement et récupération abusive des seules qualités qui lui sont communément reconnues: endurance, énergie, bravoure, sens tactique et aptitudes militaires de tous ordres. L'hommage que lui rend l'histoire "génétique" d'Encina26 est ainsi habilement exploité:
"Atavisme? guenières Notoire Une question maintenant s'impose: avons-nous hérité les qualités mesure... militaires, l'habileté nade nos aborigènes? Je crois que oui, au moins dans une certaine

est la facilité avec laquelle notre peuple assimile les connaissances avec laquelle nos hommes à se déplacer deviennent d'excellents cavaliers,

la rapidité

turelle qu'ils montrent commentaires flatteurs

sur le terrain. Je n'en veux pour preuve allemands

que les

des instructeurs

qui ont eu tout loisir de nous ob-

server...27 . Inversement et avec un souverain mépris des exigences que doit s'imposer l'historien, la vie collective et supposée harmonieuse des Araucans des temps préhispaniques peut servir d'argument idéologique contre l'expansion espagnole, l'esclavagisme, l'esprit de déprédation, de lucre et d'exploitation auquel on ramène la
chilien, voir C. SOLBERG, Immigration and Nationalism, Argentina and Chile, 1890-1914, University of Texas Press, Austin, 1970, et notre étude "Intelligentsia nationale et immigration européenne au Chili, de l'Indépendance à 1914" Revue d 'Histoire moderne et Contemporaine, Paris, 1. XXVII, oct.-déc. 1980, p. 565-600 (sur Palacios et Raza chilena, p. 589-597). 23 Pseudo d'Alejandro VENEGAS. Auteur notamment d'un brulôt intitulé Sincerldad, Chile intimo , Santiago, 1910, qui pourfend la colonisation étrangère, mais aussi les structures administratives, économiques, éducatives et mentales du Chili. 24 Dont les deux maîtres livres sont La capaddad guerrera de los Araucanos; sus annas y métodos mûitares publié pour la première fois en 1915 in R. Ch. H. G., t. XV, vol. 29, p. 22 sq. et La organizaci6n soCÎllI y las creencias religiosas de los antiguos Araucanos , Santiago, 1922. Voir aussi "Los elementos indigenas de la raza chilena", R.Ch.H.G., t. IV, vol. 8, p. 303 sq. et "Creendas religiosas de los Araucanos" Ibid. t. XLVI, vol. SO, p. 5~. 25 O. Historia de la CiviliZllCwn de la Arllucania , notamment le t. Ill, Los Araucanos y la Repûblica , Santiago, 1902; aussi in AUCh., 1916,1. CXXXIX, p. 147-196,249-274,525547; 1917, p. 383-418,573-608,839-881. 26 Cf. ENCINA - CASTEOO, Resumen de la historia de Chile, t. I, p. 113. 27 Générall. TELLEZ, Una raza militar , Santiago, 1944, chap. XXVIII, p. 215.

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Conquête, sans voir d'une part l'horizon élémentaire des indigènes dans leur relation avec le monde naturel, de l'autre la conscience historique de ses actes propre au conquérant espagnol, à Valdivia en particulier. Militante, manichéenne, unidimensionelle, une certaine représentation primaire du passé à l'usage du présent se veut d'abord pédagogique, mais on aurait tort d'en sous-estimer l'impact28. Il a été possible enfin d'écrire, à l'opposé, une histoire du Chili strictement religieuse et traditionaliste, une histoire d"'humanisme exclusif"29, sous prétexte que cette histoire ne commence qu'avec le Verbe impérial de l'Espagne et qu'elle ne saurait avoir pour objet que la succession consciente des événements et la mobilité créatrice des hommes. L'anthropologie et l'archéologie descriptives et énumératives en sont largement responsables, qui n'ont jamais eu, jusqu'à une époque récente, de vision panoramique, synthétique et interprétative des formes élémentaires de la culture ni du développement atteint par les populations autochtones du Chili préhispanique3D. Une telle position31, aussi indifférente à la marginalité sociale et culturelle qu'insensible à l'interprétation de la pensée "primitive", ne saurait être acceptable aujourd'hui. Reste que l'irruption des Espagnols identifiés et sa conséquence immédiate -l'incorporation du Chili à l'histoire planétaire et au monde directement intelligible de l'écrit ont longtemps été considérées comme la véritable date de naissance de l'histoire nationale du Chili. n peut donc paraître légitime d'aborder ainsi, de la manière la plus classique, l'antagonisme pluriséculaire qui va servir de trame à

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l'histoire incontestablement "cône sud" de l'Amérique.

originale de la nation la plus ancienne du

28 Voir RANQUIL, (pseud. de M. FERNANDEZ CANQUE), Capitulos de la historia de Chile, Santiago, 1973. De l'examen des Araucans avant la Conquête, il conclut, p. 17: "Aucun des peuples qui habitaient ces terres n'était divisé en classes. Terres et mines étaient la propriété de tous et tous participaient aux semailles et aux récoltes. Ils travaillaient de façon égale pour faire face à leurs besoins et non à des fins de lucre ni pour s'enrichir des tiers. L'argent n'existait pas parce qu'ils n'en avaient pas besoin. Les produits étaient répartis entre tous de la façon la plus équitable. Il n'y avait ni vente ni achat, et en cas de nécessité, on avait recours au troc". 29 Selon l'expression de S. VILLALOBOS, Histo1'Ûl del pueblo chileno , Santiago, 1980, t. 1, p. 91, qui s'en prend avec vigueur aux interprétations traditionalistes et aux convictions "hispanophiles" de Jaime EYZAGUIRRE. 30 Idem, ibid., p. 92 31 Celle, notamment, de J. EYZAGUIRRE, in Fisonomfa histOrica de Chile, Mexico, 1948 et Hispanoamérica del dolor, Santiago, 1968.

17
CHAPITRE PREMIER LE CHILI PREHISP ANIQUE ET LES ARAUCANS L'image ordinaire et populaire du Chili en Europe est au XIXQsiècle celle d'un pays indien ou exposé à la menace indienne, araucane de préférence pour plus de couleur locale et de férocité. Vision fausse, assurément, et contre laquelle s'élèvent les Chiliens qui voyagent1, mais qui a le mérite de rappeler l'existence, au bout du monde, du seul peuple aborigène américain n'ayant jamais plié devant l'envahisseur étranger. A l'arrivée des Espagnols, les Araucans ne représentent qu'une partie des indigènes habitant le Chili. D'autres groupes nomades ou en voie de sédentarisation s'échelonnent du Nord au Sud d'un territoire présenté par les géographes comme une succession de climats et de paysages, mais aussi comme un archipel de cultures. fi convient donc ici d'introduire de réelles distinctions dans ces "Indiens du Chili" globalement rangés par Braudel et Hewes dans la catégorie des peuples aux techniques agricoles extensives à longues rotations sur de vastes. espaces et à faibles rendements2.

A - LESNOMADES DU CHill CEI\ffRAL Dans le Chili central, la présence de l'homme ne remonte pas audelà du neuvième millénaire avant J.C.3 . Jusqu'à l'irruption des Espagnols, de multiples vagues migratoires appartenant aux cultures
1 Sans doute par référence aux Voyages anecdotiques de Paulin NIBOYET ou aux Voyages et aventures de Félix MAYNARD parus la même année, Vicente PEREZ ROSALES, "Agent général de colonisation du Chili en Europe", écrit dans son ESSilisur

le Chili publié à Hambourg en 1857, p. 12: "Le Chili est un pays qui n'a pas eu l'honneur d'être visité par Humboldt; il en résulte à son propos une accumulation d'erreurs où quelques faits véridiques sont enterrés comme des perles dans un tas d'ordures; un amas informe de vues mesquines, de renseignements faux, d'aventures personnelles et de périls imaginaires surmontés avec honneur dans le cabinet de l'auteur. " 2 Cf. F. BRAUDEL, Civilisation matérielle, Paris, 1967, p. 40-41; P. CHAUNU, Histoire,
Science Sociale, Paris, 1974, p. 27 3 De nombreux gisements ont été étudiés en Patagonie, Terre de feu et dans les archipels avoisinants depuis un quart de siècle par les missions archéologique européennes, cf.. J. BIRD, "Antiquity and Migrations of the Early Inhabitants of Patagonia", The Geographical Review, vol. XXVII, avril 1938; J. EMPERAIRE, A. LAMING, "Les gisements des lies Englefield et Vivian dans la mer d'Otway", Journal de la Société des Américanistes , 1. L, Paris, 1961; A. LAMING-EMPERAlRE, "Missions archéologique françaises au Chili austral et au Brésil méridional", ibidem, t. LVII, 1968; idem, "Quelques étapes de l'occupation humaines dans l'Extrême Sud de l'Amérique australe" XXXVll Congreso Internacional de Americanistas , Actas y Memorias , vol. III, B. Aires, 1968.

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les plus diverses ont envahi ces régions, des changements climatiques obligeant l'homme à des déplacements et à de constantes adaptations au milieu. Au XVIa siècle, cueilleurs, chasseurs et pêcheurs paraissent déjà confinés dans les solitudes ingrates du continent: Onas de Terre de Feu qu'observera l'expédition Cook en 17694 et dont l'organisation sociale, les activités et les croyances ont été étudiées plus près de nous avec autant d'intuitive sympathie que de rigueur scientifique par le Père Martin Gusinde 5 ;Yaghanes des "chenaux" dénudés les plus extrêmes, Alacalufes du Golfe de Penas et Chonos de l'archipel homonyme au sud de Chiloé, tous "nomades de la mer" vivant dans des huttes et circulant d'île en tIe, offerts à l'observation des navigateurs britanniques des XVIIP et XIXa siècles, de Byron à Fitz-Roy et Darwin6. Sur la côte septentrionale désertique, à l'arrivée des Espagnols, d'autres groupes de pêcheurs et chasseurs de loutres, Changos pour les Espagnols et descendants probables de ces hombres de conchales , qui, 4000 ans avant J.C., fréquentaient déjà les baies du littoral, se nourrissant pour l'essentiel des ressources de la mer7. Ces Changos entretiennent des rapports souvent conflictuels avec les cultures isolées de l'intérieur, celles des Diaguitas, Atacameflos et Picunches, développées
4 Q. J. HA WKESWORTH, "Relaci6n de los viajes emprendidos para realizar descubrimientos en el hemisferio meridional", in Biblioteca India, Madrid, 1957, vol. I. 5 Membre de la mission de Steyl au Chili, ancien élève de Klaatsch et collaborateur de l'ethnologue Max Uhle, il effectue son premier séjour chez les Fuégiens en 1916, alors que les représentants de ces peuples Onas, Alacalufes , Yaghanes ne sont plus que quelques centaines. Le Père Martin Gusinde a publié le résultat de ses observations in Urmenschen in Feuerland et Die Feuerland IndUlntr , 3 vol., Vienne, 1931-32; mais sa grande oeuvre a été son Dictionnaire Yamana (ou Yaghan) dont les épreuves ont disparu en 1945 lors de l'avance soviétique en Poméranie. Le P. Gusinde s'est également attaché aux Yupas du Venezuela, aux Ainos de Hokkaido et aux Pygmées de l'Insulinde. Aucun peuple immobile ou agonisant n'a échappé à son regard aigu et à son attention compatissante. 6 Voir J. BYRON (l'oncle du poète), Relato dei honorable J. B., Santiago, 1901, qui porte sur des observations faites à l'issue d'un naufrage en 1841; les pêcheurs du Chili austral sont décrits par P. KING, R. FITZ-ROY in Narrative of the Surveying Voyages of His Majesty's Ships Adventure and Beagle, Londres, 1839, vol. I p. 130-140. Les notes de Fitz-Roy sur les Fuégiens ont servi à Barros Arana pour retracer l'histoire de Magellan. Les faits comme leur exposition sont clairs, mais la vision qu'a Fitz-Roy des Fuégiens est négative, il leur dénie toute vie spirituelle et ne cherche pas à les comprendre. Weddel et Anson auront une attitude semblable. On consultera ~alement le Journal de l'illustre passager du "Beagle", DARWIN, Journal of Researches into the Natural History and Geologie of the Countries visited during the Voyage of HM.S. Beagle round the world, N. York, s.d., p. 220-287. En allemand: Reise tines Naturforschers um die Welt, Stuttgart, 1899, (Chili, p. 221-316); en espagnol: Geologia de la América meridional, Santiago, 1906; en français: Voyage d'un naturaliste, Paris, 1875. 7 Voir les Etudes de J. BIRD, "Ecxcavation in Northern Chile", Ameriœn Museum of Natural History, N. York, 1945 et "The cultural Sequence in the North Chilean Coast", Handbook of South Ameriœn Indians , Washington, vol. fi

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dans les vallées et quebradas irriguées, fortement influencées parfois, comme dans la région de Arica, par les civilisations de Tiahuanaco et de l'altiplano. Mais le groupe essentiel est celui des Pehuenches 8, établis entre les fleuves Laja et Biobio sur l'axe andin, flanqués au nord et aux sud de tribus primitives comme les Chiquillanes et les Puelches . D'origine indéterminable, ces Pehuenches de Pehuén , l'araucaria chilensis -, sont, lors de la Conquête espagnole, en plein processus d'araucanisation. Semi-nomades aux migrations saisonnières mais tendant à la fixation, ils vivent de la cueillette du pinon, fruit de l'araucaria, de racines et de la chasse au guanaco grâce à une panoplie d'armes offensives où dominent javelots, flèches et boleadoras maniées avec une égale dextérité par les Araucans.

-

8 Etudiés par Ricardo E. LA TCHAM, "Los Indios en la cordillera siglo XVI ", R.Ot.HG, Santiago, n° 66-68, 1930

y la pampa

en el

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B-LESARAUCANS
Les premiers indices d'agriculture primitive relevés à Tarapacâ (sites de Quiani II, Alto Ramirez et Val d'Azapa) remontent avant notre ère, cette "révolution néolithique" étant le fruit d'une évolution de longue durée progressant du littoral nord du pays jusqu'à la région forestière centrale 9 A l'arrivée des Espagnols, la plupart des populations du Chili continental, entre le rio Choapa et l'île de Chiloé (fig. I), se consacrent à l'agriculture, chasse et cueillette assurant une bonne part de leurs moyens d'existence. Les Araucans - le mot est d'origine espagnolel0 constituent le "noyau dur" de ces Mapuches ou Moluches 11 installés entre le Biobio et le Toltén, encadrés par d'autres tribus, Picunches (gens du Nord) et Huilliches (gens du Sud), de même origine amazonienne probable12, mais d'inégale résistance aux envahisseurs étrangers, Hu incas incompris et abhorrés. Fondée pour l'essentiel sur l'ethnohistoire et sur les chroniques de la Conquête, leur connaissance

-

9 Les études essentielles sont celles de L. NuNEZ, La agricultura prehist6rica en los Andes meridionales, Santiago, 1975; "L'évolution mil1énaire d'une vallée. Peuplement et ressources à Tarapaca," Annales, 33. n° 5 et 6, sept.-déc. 1978. 10 Arauco désigne tantôt un fort et une vine, tantôt le territoire tout entier des "Araucans libres", parfois aussi la "nation araucane", notamment chez J'abbé MOLINA. Mot propagé par les Espagnols, Arauco vient de J'aymara et signifie "ennemi". On consultera sur ce point les glossaires et dictionnaires hispano-araucans qui sont très nombreux: F. de AUGUST A, Dicdonario Araucano-Espaflol y Espanol-Araucano , 2 voL, Santiago, 1916; R. LENZ, Dicdonario etimol6gico de las voces derivadas de lenguas indigenas , Santiago, 1905; W. MEYER, Diccionario geografico-etimrA6gîco ind{gena de las provincias Valdivia, Osorno y Llanquihue , Padre Las Casas, 1955; idem, 55 chilenismos, voces ind{genas dellenguaje popular sureflo , Osorno, s.d. Pour plus de commodité, voir aussi le "glosSdire" des vocables chiliens d'origine indigène que nous avons établi dans notre travail Les Allemands au Chili, 1816-1945, Cologne, Vienne, 1974, p. 1033-1037. 11 Mot à mot, "hommes de la terre" (Mapu = terre, che = homme); au sens large, tous les indigènes du Chili parlant la même langue du r(o Choapa à l'île de Chiloé, les Araucans n'en constituant que la branche principale entre le Biobio et le Toltén. En ce
sens, Picunches anthropologues

- aient

et Huilliches sont également fini par réserver cette

des Mapuches , bien désignation aux seuls

que J'usage et les Araucans habitués

-

d'ail1eurs à cette autoappellation. Les travaux classiques des araucanistes anthropologues ou histç>riens sont extrêmement nombreux et toute étude sur cette question ne peut que s'inspirer de ces acquis. Parmi les meil1eurs ne concernant que les Araucans de la période préhispanique: J.T. MEDINA, Los aborigenes de Chile, Santiago, 1884; Ricardo E. LATCHAM, La organizaci6n social y las creendas religiosas de los antiguos Arauanos, Santiago, 1923; Idem, La prehistoria chilena, 1928; T. GUEVARA, Historia de Chile. Chile prehispdnico, Santiago, 2 vo1., 1929; John ~A COOPER, "The Araucanians", Handbook of South American Indians, Washington, 1946, vol. II, p. 687-760. 12 II seraient, en effet, d'origine guarani, selon O. MENGHIN, "Estudios de prehistoria araucan@" Studia prehist6rica , vol. II, B. Aires, 1962.

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doit peu aux recherches archéologiques négligeables ou presque, à cause de la rareté, de la pauvreté ou de la destruction des sites13. Fixés depuis quelques siècles seulement avant l'irruption des Ibériques, les Araucans connaissent au XVIQsiècle l'aji, la pomme de terre14, le maïs, le haricot15 , les fraises, outre une gamme de céréales indigènes pour la plupart disparues aujourd'hui: Madi (ou magu ), fuca, mango et d'autres variétés dont Claude Gay, en bon naturaliste, donnera au XIXQsiècle une description minutieuse et savante16. Des troupeaux de lamas fournissent laine, peau et viande, guanacos, huemules, renards et pumas étant chassés à l'arc ou à l'aide de multiples pièges. L'essentiel des travaux agricoles incombe aux femmes, les hommes prenant leur part des plus pénibles, notamment les labours effectués par une araire à triple pointe surmontée d'une pierre dont la pression approfondit la griffure du sol. Les ustensiles domestiques sont faits de bois ou de fibres végétales, l'or ou l'argent étant rarement employés et la céramique n'ayant aucun caractère artistique sauf en cas d'exceptionnelle influence incaïque comme à Valdivia17.
13 Les fouilles de MENGHIN, DILLMAN S. BULLOCK et B. BERDICHEWSKI n'apportent pas de vive lumière sur l'existence des anciens Araucans, la plupart des observations étant naturellement contemporaine de la Conquête et dues aux envahisseurs. 14 Elle serait, à en croire Darwin et après lui Oaude Gay, originaire de Chiloé. Celui-ci en dénombre dans l'île vers 1840 45 variétés dont l'une dépasse quatre mètres de haut. Dans une lettre à sa soeur Catherine du 20 juillet 1834, alors qu'il fait escale avec le "Beagle" à Ancud, il écrit que "porcs et pommes de terre sont aussi abondants qu'en Irlande" mais que "la grande différence entre ce trou misérable (miserable hole) et la verte Erin, c'est qu'ici la pluie, réellement, ne s'arrête jamais", d. Darwin and the voyage of the Beagle. Unpublished Letters and Notebooks edited with an Introduction by his fianddaughter lAdy Barlow, N. York, 1946, n° 21, p. 100.

5 Frejol , appelé aussi poroto . Incas et Mapuches le connaissent, en effet, contrairement à ce qu'avancent Barros Arana et Claude Gay qui le croient venu d'Europe.

16 Historia f£sica polftica de Chile, Agricultura , 1. II, p. 89-91. Le bromus mango aurait Y été, selon lui, le céréale la plus répandue au Chili avant l'arrivée des Espagnols. "Avec sa tige semblable à l'orge et son grain analogue au blé, écrit-il, elle était d'un excellent rapport, un boisseau (c'est-à-dire une fanègue de 97 litres) suffisant à assurer la subsistance d'une famille de huit personnes". Mais combien de temps? Sur ces céréales chez les indigènes, la meilleure source de renseignements est certainement Karl REICH, naturaliste professeur à l'école Polytechnique de Dresde, professeur au Chili à la fin du XIXo siècle et chef de la section botanique du Museum National d'Histoire Naturelle, avant de passer au service du Mexique en 1911. On consultera ses Grund%üge der Pflanzenverbreîtung in Chili, ainsi que ses Estudios crlticos de la flora chiletlll, An. de la U., 1894-1909. Pour les céréales, voir "Die einheimischen pflanzlic~en Produkte von Chile", Mittn. des Deutsch-Südamerikanischen Instituts, Jg 4, novo 1916, n° 3/4, p. 123-143. 17 Cf. J.T. MEDINA, Los aborlgenes de Chile, 1882

22
Huttes rectangulaires ou ovales de troncs serrés, les TUCasou chozas offrent une bonne protection contre les éléments. Elles se présentent le plus souvent en hameaux à flanc de coteau ou dans les méandres des fleuves. L'organisation sociale des Araucans présente au XVIQsiècle des traces de filiation matrilinéaire et, si la polygamie existe, il semble qu'elle ait été réservée aux caciques qui sont aussi les plus riches. Objet d'un rapt simulé lors du mariage, la femme est sexuellement très libre étant célibataire; mariée, elle est étroitement soumise à l'homme, l'adultère étant puni de mort ou donnant lieu à une compensation économique âprement discutée18. Loin de former une société unie et organisée comme le croiront les Espagnols abusés par les populations nombreuses rencontrées au Mexique et au Pérou, c'est d'une juxtaposition de communautés et de groupes souvent rivaux (mais solidaires face au danger extérieur) qu'est fait le peuple araucan. Levas ou rehues , clans d'un millier d'hommes, occupent un territoire déterminé, un tronc de canelo , arbre sacré servant aux cérémonies religieuses, étant fiché en terre au centre du hameau principal. C'est avec raison qu'observateurs et historiens ont toujours insisté sur le pluriel araucan. Parfois présentés par les chroniqueurs comme indiscutés, arrogants et impitoyableé?les caciques exercent leurs congénères une autorité difficile à apprécier, variable, selon la bonne volonté des hommes du clan20, leur propre des chefs en fait sur semble-t-il, ascendant

18 Au-delà économique
un terrain

de l'attirance sexuelle, la femme représentait surtout une valeur chez les anciens Araucans par son rôle dans tous les travaux agricoleslui était assigné, dont elle avait la responsabilité de la mise en valeur

-, dans

les tâches domestiques et dans le tissage, la poterie et la vannerie. Le fiancé, pour son enlèvement, payait à son futur beau-père une compensation en lamas, ponchos, chieM ou céréales après évaluation débattue entre familles. L'adultère apparait donc d'abord, lui aussi, comme un délit économique ouvrant droit à une réparation du même ordre. 19 "fi est parmi eux des gens valeureux par les annes, certains possèdent un pouvoir tyrannique; j'ai vu à Arauco un certain Peteguelén craint parce qu'il était courageux et libéral à la fois", écrit Jer6nimo de BIBAR , Cr6nica y relaci6n copiosa , op. dt., p. 156. Dans ses Guerras de ChUe, causa de su duraci6n , C H Ch, 1854, t. V, Santiago de TESILLO affirme, p. 24 :"Ces barbares se gouvernent de monstrueuse façon. fis ne reconnaissent de supérieurs et de chefs que ceux qui sont aptes à commander par la force; il n'y a chez eux aucune forme de république, c'est la loi de la corde et du couteau. fis n'ont pas de juges pour punir les délits, ne connaissent d'autres sujétion que leur propre appétit ni d'autre puissance à qui obéir qUE:leur propre nature individuelle; et ceux qui réunissent des armées sont les plus riches ou i~ plus vaillants..." 20 Les chroniqueurs parlent de groupements "spontanés", les indigènes leur paraissant une gente de behetria sans véritable hiérarchie ni cohésion durable.

23
naturel et surtout l'importance de leur richesse personnelle21. fis peuvent avoir sous leurs ordres, en région densément peuplée, jusqu'à cinq ou six mille hommes22. Ecrire sur les formes d'organisation de guerre des Araucans oblige à la redondance, selon Alvaro Jara23, tant la bibliographie littéraire ou scientifique est abondante sur cette question. Quitte à ne pas faire oeuvre originale, il importe cependant de rappeler ici les caractères essentiels de cette société guerrière. Manquant de cohésion, clans, factions ou groupes familiaux suivent dans la guerre leur intérêt immédiat et l'inspiration du moment. L'unité ne se fait qu'occasionnellement sous la direction d'un toqui dont l'autorité n'existe plus sitôt que cesse le combat. Des alliances plus larges dites cavies, hutalmapus ou aillarehues peuvent être conclues en cas de menace générale ou d'invasion par les Incas ou les Espagnols-, mais chaque cacique combat à la tête des hommes qu'il a personnellement recrutés. Se méfier, d'autre part, du témoignage des chroniqueurs enclins à justifier l'opiniâtreté de la résistance araucane par la cohérence de son organisation et l'autorité reconnue de ses chefs.

-

La guerre et la chasse, donc avec elles la fabrication et l'entretien des armes, occupent le plus clair de l'activité des hommes. C'est sans doute la forte densité de population entre Bioblo et Toltén qui explique l'enchaînement des agressions mutuelles et des expéditions punitives au sein des sociétés araucanes; ajoutez les superstitions, les maléfices et les pratiques magiques24, les sorts jetés au voisin ou à d'autres groupes, l'enrichissante tradition du rapt des femmes25, enfin l'absence d'un arbitrage suprême entre communautés rivales et jalouses de leurs avantages. Autant de "motivations" qui, relevant de rauto-conservation, de la soif de butin, de la gloire personnelle et d'impératifs religieux, ne différencient guère les Araucans des autres peuples primitifs.
21 Le mot ülmenes , hommes riches, servait souvent à désigner simplement les cadques. 22 1500 à 2000 selon BffiAR qui mentionne sous des chefs plus prestigieux encore, des cohortes beaucoup plus importantes: 6000 avec Colocolo, 5000 sous Pailaguala, 3000 avec Paicavl ou nlacura, plus de 3500 avec Tucapel, 4000 avec Caupolican, 5000 avec Ayllacura, enfants et vieillards non porteurs d'armes étant exclus. Aux échelons inférieurs, les adjoints des caciques sont dits principales. 23 Guerre et société... op. cit., p. 50
24 Rapportées notamment par le Père de Rosales, Historia general deI reino de Chile...

,

op. cit., t. I, p. 125, 189. "La guerre que mena l'Indien contre le Conquérant dut être aussi intense qu'inaperçue", affirme Alberto MARIO SALAS (oté par Alvaro lara, op.

cit.,p. 59).
25 d. Supra, note 18

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