LES ARCHITECTES : MUTATIONS D'UNE PROFESSION

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Les architectes font partie des professions libérales déstabilisées dans leur rôle sociale et dans leur identité. L'unité professionnelle est largement brouillée par la diversité des pratiques, et est confrontée à des changements profonds depuis trois décennies. Cet ouvrage en révèle quelques-uns en appréhendant les pratiques professionnelles et les systèmes qui les déterminent. Pour en tracer une meilleure lisibilité, un rapide historique réinscrit ces évolutions dans une temporalité plus longue.
Publié le : mardi 1 février 2000
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EAN13 : 9782296405752
Nombre de pages : 320
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LES ARCHITECTES: MUTATIONS D'UNE PROFESSION

@ L' Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-8803-X

Guy TAPIE

LES ARCHITECTES:
MUTATIONS D'UNE PROFESSION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Howard S. BECKER, Propos sur l'art, 1999. Jacques GUILLOU, Louis MOREAU de BELLAING, Misère et pauvreté, 1999. Sabine JARROT, Le vampire dans la littérature du XIX: siècle, 1999. Claude GIRAUD, L'intelligibilité du social, 1999. C. CLAIRIS, D. COSTAOUEC, J.B. COYOS (coord.), Langues régionales de France, 1999.

Publications 1999-2000, Guy Tapie, Patrice Godier, Olivier Chadoin, FranceEspagne: Grands projets urbains et architecturaux, PUCA, à paraître édition de l'Aube. 1998, Guy Tapie, Rôles et position des architectes dans les projets urbains et architecturaux: comparaison Franco-Espagnole, in Les pratiques de l'architecture: comparaisons et grands enjeux. Ouvrage collectif, PUCA-CSTB. 1998, Guy Tapie, Professions et pratiques: la redistribution des activités des architectes, in Les cahiers de la recherche architecturale, n° spécial métiers, (à paraître). 1997, Patrice Godier, Guy Tapie (Directeur scientifique), Acteurs du projet architectural et urbain en Europe, Ouvrage collectif, Plan Construction Architecture-CSTB. 1996, Catherine Chimits, Guy Tapie, Modernisation des méthodes et techniques de travail de la maîtrise d'oeuvre, in L'informatisation du secteur de la construction, p 193-229. Plan Construction Architecture, collection recherche n° 73. 1996, Catherine Chimits, Guy Tapie, Les effets des nouveaux systèlnes de communication sur les métiers de la maîtrise d'oeuvre. Plan Construction et Architecture. Collection Recherches N° 71. 1994, Guy Tapie, Enseigner le projet d'architecture, actes du séminaire de Bordeaux-l et 2 avril 1993. Direction de l'architecture, MELATT.

INTRODUCTION

Encensés et .respectés en raison de leurs facultés créatrices, les architectes et leurs productions captivent critiques d'architectures et publics, initiés et profanes. Ils sont aussi fortement contestés en raison de leur goût prononcé pour la monumentalité et de leur éloignement relatif des attentes du grand public. Ces visions du rôle de l'architecte laissent au second plan l'analyse de son travail et de ses compétences qui sont trop déconnectées d'une réflexion sur l'oeuvre. Pourtant, cette professiÇJnlibérale représente dans un monde du travail aseptisé et rationalisé, principale~_ent orienté par l'efficacité, une alternative par l'engagement individuel voire vocationnel qu'elle présuppose. Elle est confrontée comme bien d'autres, à des changements profonds depuis trois décennies. Dans cet ouvrage, nous en révélons quelques uns en appréhendant les pratiques professionnelles et les systèmes qui les déterminent. Pour en tracer une meilleure lisibilité, un rapide historique réinscrit ces évolutions dans une temporalité plus longue. L'expertise architecturale à l'épreuve de son histoire

Jusqu'au moyen âge prévaut l'idée que la forme moderne de l'architecte n'existe pas et que le maître d'oeuvre occupe essentiellement les fonctions qui lui seront dévolues par la suite à force d'affrontements avec ses concurrents, maîtres maçons, entrepreneurs puis ingénieurs. Les corporations ont alors le monopole des activités techniques en général et de construction en particulier: maçons, charpentiers, serruriers, peintres, verriers ont chacun le monopole d'une tâche. Toutes ont leur mandat du client. Les maçons ont une place particu!ière puisqu'ils sont chargés du gros oeuvre et, à partir de ses prérogatives, il n'est pas rare qu'ils occupent une place privilégiée de maître d'oeuvre dans le processus de production 1. Ce maître d'oeuvre est souvent illettré et formé sur le chantier. Il peut aussi être un représentant du commanditaire de l'ouvrage administrant un chantier et gérant directement les matériaux et biens nécessaires à son déroulement.

1- Géo Minvielle,
droi t, 1 921.

Histoire

et condition juridique

de la profession

d'architecte,

Thèse

de

Dès le treizième siècle, l'importance préalable du dessin se manifeste et découle des développements techniques liés à la construction. Des parties de bâtiments se réalisent en série ce qui supprime la part d'improvisation du chantier. Les modèles en nature, maquettes en bois du futur bâtiment, sont aussi utilisés pour donner les indications de construction aux futurs ouvriers. L'homme de l'art, revoit donc sa pratique habituelle pour produire en atelier les dessins. La multiplication des chantiers du quinzièmeau dix-septième siècle renforce les prérogatives de la conception et du dessin préalable des bâtiments. C'est l'une des étapes de la séparation entre conception et réalisation due au progrès technique. La perspective,

plus tard l'axonométrie, comme toutes les conquêtes techniques,
permettent des représentations volumétriques, jusqu'alors peu usitées. Chaque avancée technologique rend plus performant le travail initial œ conception. La distinction entre arts libéraux et arts mécaniques et la confirmation d'une pratique et technique originale, le plan, légitiment l'expertise architecturale. Les ouvrages et traités d'architectures contribuent à étoffer cette position intellectuelle: la circulation de livres et de gravures présentant les oeuvres "assure l'immortalité du projet" et conforte l'identité de son auteur. Sollicités et protégés par la monarchie et les princes, les architectes construisent au cours du dix-septième siècle les grands monuments de la France. Cette situation n'est pas forcément aisée à gérer "étant cerné entre le commanditaire et l'artisan"}; le premier revendique la force symbolique de l'édifice exprimée par l'architecte, le second sa matérialisation. Si le maître d'oeuvre du moyen âge ne possède qu'une instruction sommaire, l'architecte de la renaissance a des origines fréquemment bourgeoises et une culture qui le rapproche des "puissants". Artiste, humaniste, savant, fréquemment autodidacte, il exprime par sa maîtrise de l'objet dessiné, la dimension intellectuelle de la production architecturale. L'entrée de l'architecture dans les arts libéraux reflète la capacité œ l'homme de l'art à composer l'architecture et à dire ce qu'elle est. Pour nombre d'historiens cela s'exprime dans le modèle qui est un édifice, ou un type d'édifice exemplaire, sorte de synthèse entre le goût en architecture (l'art) et le besoin d'expression des princes et du pouvoir. La doctrine ou les théories architecturales, font le lien entre la commande et le projet
1- Hélène Lipstadt, Architecte et ingénieur dans la presse, CORDA, 1980.

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mais assurent plus durablement l'autonomie du discours architectural. Ainsi pour Jean Pierre Epronl, le modèle est "un manifeste, un ensemble de réflexions, de positions d'énoncés, résumés dans un édifice symbole. Il est un objet construit et à ce titre il se réfère à des capacités non seulement à le penser mais aussi à le réaliser. Mais le modèle est l'expression du désir des "dominants" et plus généralement l'expression du pouvoir ajoutant aux mécanismes de domination politique ceux de la gestion de l'espace physique2. En ce sens, il est une idéologie et ne peut prétendre à être une théorie scientifique. Les discussions seront nombreuses et ne cesseront jamais avec des moments historiques forts où le discours architectural (dix-huitième siècle; fin dix-neuvième) s'impose et d'autres, plus faibles, où il est en retrait et contesté. Beaucoup mettent en exergue le travail d'émancipation de l'architecte vis-à-vis du maître maçon et de l'entrepreneur. Cette distinction s'appuie sur la différenciation entre travail manuel, celui du maître maçon, et intellectuel, apanage œ l'architecte. Cette dimension intellectuelle est possible par une production abstraite et théorique qui se concrétise dans les traités d'architecture. Sur une autre dimension, artistique, l'architecte s'éloigne des corporations et se rapproche de l'Académie des littérateurs, rapprochement qui lui confère un statut social plus significatif. Sur une dimension, socio-économique, l'architecte s'efforce de se distinguer des entreprises par son mode d'exercice: un statut qui exclut le salariat et le profit.
Il

L'Académie royale, créée par Colbert en 1671 et supprimée par la conveJ.1tionen 1793, est une étape essentielle de la professionnalisation œ l'architecte. A la fois institution et quasi association professionnelle, elle est le garant d'une nouvelle expertise et de son savoir. A l'articulation œ trois grandes autres institutions (le p01Jvoir royal, l'administration œ bâtiments, les métiers concurrents), son ambition est de créer un corps d'architectes à l'image des corporations qui contrôlent le recrutement de ses membres. L'Académie a quatre missions: l'enseignement; l'examen des procédés de construction, des nouvelles inventions, des méthodes œ travail et des matériaux; le conseil de l'administration des bâtiments dans le choix des projets et des techniques; l'énonciation de la doctrine en architecture. Elles lui donnent un prestige et une grande efficacité sociale: l'académie crée et diffuse un savoir tout en contrôlant la production architecturale de l'époque; elle assure en son sein sa propre
1- Jean Pierre Epron, Enseigner l'architecture, l'architecture 2- Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975. en projet, CORDA, 1975.

Il

reproduction; elle est proche du pouvoir royal et de l'administration tout en étant autonome par sa production es-qualités. Les grands architectes, membres de l'académie, protégés par le roi, essentiellement parisiens et mandatés pour la construction des grands monuments, ne doivent pas masquer la confusion qui existe et qui perdure entre architectes et entrepreneurs. Il est fréquent que les architectes, même parmi les plus connus fournissent les matériaux de toute nature (charpentes, pierres) et s'assurent de substantiels gains. Inversement, il n'est pas rare que nombre de maçons s'intitulent architectes, "artistes de toutes sortes, hommes d'affaires, artisans", beaucoup usurpent un titre non protégé à des fins spéculatives. Au cours du vingtième siècle, l'enjeu pour les architectes est cE circonscrire les éléments d'une pratique et les savoirs qui conditionnent l'existence d'une profession autonome. Il s'agit d'établir avec précision un rôle dans le processus de production du bâtiment en s'appuyant sur une activité singulière, la pratique du projet et le contrôle de son exécution, et un ensemble de savoirs pour la définir. La responsabilité de l'ouvrage (conception et réalisation) et sa durée sont aussi fortement discutées car elles positionnent l'autorité des acteurs dans le processus. De plus le port du titre et l'exercice du métier sont soumis au versement d'une patente au titre d'une profession commerciale ce qui rend plus confuse la distinction de l'architecte d'autres corps de métier. Les progrès de la science de la construction, le raffinement architectural, ce que Jean pierre Epron nomme l'éclectisme, et la clarification progressive des rôles respectifs de l'architecte et de l'entrepreneur, conduisent à une transformation du système de production et à une spécialisation relative des acteurs. Cette institutionnalisation d'une pratique est double: interne pour homogénéiser des pratiques de la part de ceux qui se réclament architectes; externe pour se distinguer d'acteurs concurrents ou œ professions contiguës. Ce double mouvement est caractéristique de la structuration d'un groupe professionnel et se concrétise par la création d'associations ou syndicats. Les corporations et jurades de l'ancien régime n'offrent plus le cadre adapté; l'académie seule, est aux yeux d'un grand nombre trop élitiste, il faut trouver d'autres formes d'organisations. Jusqu'au début du dix-neuvième siècle, plusieurs associations professionnelles se succèdent, cohabitent ou s'affrontent pour donner une identité à la profession. En 1895, le "Code des devoirs professionnels de Guadet" est l'aboutissement de presque un siècle de débats et de la mise 12

au point d'une stratégie commune. L'architecte a une fonction et délivre une prestation (concepteur et maître d'oeuvre). Il a un statut autonome qui le délie des intérêts des autres protagonistes du cadre bâti. Il a une éthique et une morale défendant d'abord la cause architecturale. Cette figure professionnelle perdure au cours de la première moitié du vingtième siècle. Entre temps, la création de l'ordre des architectes en 1940 est l'aboutissement d'un consensus sur ce que doit être la profession. Outre les relations difficiles entre architectes et entrepreneurs, ambiguës entre architectes et État, le dix-neuvième et le vingtième siècle sont marqués par l'opposition entre architectes et ingénieurs. Les architectes, issus de l'école nationale des Beaux-Arts, libéraux dans l'âme, créateurs, artistes, se démarquent des ingénieurs, formés à l'école polytechnique ou aux Ponts et Chaussées, fonctionnaires, constructeurs, scientifiques. Leurs rapports vont de l'opposition virulente, car les architectes voient dans les ingénieurs les fossoyeurs de la beauté, à la complémentarité obligée ou stratégique, en raison de l'usage de nouveaux matériaux. La prédominance nouvelle de l'ingénieur résulte de l'avènement d'une rationalité technique et de la raison scientifique, alliées à une esthétique industrielle. De l'après-guerre aux années 1960, les analystes. soulignent le caractère libéral de la profession. Ce trait devient l'emblème de son action et de son identité autour de plusieurs caractéristiques: l'indépendance des entrepreneurs et du client évitant toute concession "d'architecture"; la confiance du client au coeur de la réalisation du projet; la responsabilité confortée à partir 1943 par la mise en oeuvre de l'assurance professionnelle; l'éthique de la vocation qui sous-tend l'engagement professionnel des architectes; la dimension artistique et l'humanisme qui découle de son intervention sur le cadre de vie des hommes. La rupture des années 1970, l'entrée dans le capitalisme

Historiquement la maîtrise d'oeuvre s'est confondue avec une figure professionnelle, l'architecte ou l'homme de synthèse, et un statut, l'activité libérale. Au centre du procès de production, l'architecte faisait valoir la logique de l'oeuvre, trouvant une pleine expression à ses valeurs d'indépendance, d'autonomie, de créateur et de constructeur.

1- François Marquart, Christian de Montlibert, sous la direction de Marcel Lesne, Étude sur l'exercice de la fonction d'architecte, Institut National pour la fonnation des adultes, Nancy, 1969.

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Au début des années 1970 La métamorphose d'une profession libéralel met en exergue les transformations des architectes par l'entrée de la profession dans le capitalisme et sa confrontation à un système œ production industriel. Le constat est décapant et souligne le décalage entre les prétentions aristocratiques d'un autre monde et la réalité plus banale des pratiques professionnelles. De manière aussi implacable, Christian œ Montlibert replace l'architecte dans la réorganisation du processus œ production: accentuation du contrôle des objets produits et de la pression économique, limitation de la liberté artistique et de l'indépendance issue œ la profession libérale, hiérarchisation et spécialisation. Sous la pression de la force montante d'un modèle de production industriel, cette métamorphose prévoit leur salarisation et leur spécialisation dans des systèmes de production du bâti qui se rapprochent de la grande série: les logements sociaux, la maison individuelle, les politiques de modèles pour les équipements publics. L'industrialis~tion du bâtiment hypothèque l'existence de l'architecte au moins dans les formes statutaires du libéral. Acteur dominé dans des modes d'organisations rationalisés sinon taylorisés, l'architecte devient un rouage de systèmes d'activités plus orientés vers l'efficacité que vers la créativité. Jusqu'alors la fonction architecturale confondait une position hiérarchique, la maîtrise d'oeuvre, et une position fonctionnelle, la conception architecturale. L'architecte est soumis à la concurrence d'acteurs plus nombreux: promoteurs, services des collectivités publiques, bureaux d'études. Il est le rouage d'une mécanique qu'il subit plus qu'il ne contribue à la définir. Dans le même temps, l'univers de l'architecte français laisse aussi percer une radicalisation des pratiques où deux tendances cohabitent: celle qui privilégie la conception architecturale et la maîtrise d'oeuvre, largement dominante; celle de pratiques alternatives comme la programmation, le contrôle administratif, le conseil et la planification qui se différencient des pratiques et valeurs véhiculées par la première. Jacques Allégret et Bernard Haumone réinscrivent les évolutions de la profession dans la société contemporaine. L'abandon progressif des grands programmes de construction et des rénovations bulldozers, la multiplication des opérations en sites urbanisés sont les signes annonciateurs de changement. La sectorisation des produits infère 9'autres manières de faire; la diversité doctrinale est de règle alimentant un
1- Raymonde Moulin (dir.), Métamorphose 2- Jacques Allégret (dir.), Trajectoires l'architecture, BRA, 1989. d'une profession libérale, Calman-Lévy, 1973. professionnelles, Esquisse du champ. de

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postmodernisme érigé en sty le; le développement urbain crée d'autres champs d'activité; l'économie cyclique du bâtiment oblige à des adaptations comme l'augmentation régulière des jeunes architectes formés (35 à 40 000 dont 26 000 inscrits à l'Ordre des architectes). Ces auteurs insistent sur les hiérarchie£ en oeuvre dans la profession, distinguant les "Avant- gardes", (architectes plébiscités par les revues, intellectuels membres de ces revues, architectes-concepteurs consacrés par la commande publique, architectes-conseils, enseignants), les "producteurs d'art bourgeois", défenseurs d'une tradition, (architectes des bâtiments de France, des monuments historiques, architectes libéraux œ tradition classique) et "Les producteurs de grande consommation". Ils montrent aussi la diversification des métiers en analysant la socialisation professionnelle des jeunes architectes. Ces nouvelles positions et fonctions sont à rechercher dans un mouvement dialectique œ transformations sociétales1 et d'évolutions des mécanismes de la production du cadre bâti. Le premier terme (le sociétal) part du constat d'une socialisation accrue à l'architecture des institutions et de l'attention soutenue de nos contemporains à l'environnent et au cadre matériel. Perspecti ve qui accroît la demande d'architectes tout en modifiant les profils requis: l'architecte concepteur et maître d'oeuvre n'est plus seulement concerné. Le second terme fait état de la sophistication actuelle des systèmes de production qui marque un étalement des savoirs, des positions et des missions des archite~tes formés et ouvre d'autres perspectives à la profession questionnant leur compétence propre: la créativité, la conception architecturale2.

1- La recherche du sens social d'une expertise se réalise par le lien dialectique qu'elle entretient avec les forces sociales et culturelles qui la produit et la légitime, Eliot Freidson,
La profession médicale, Payot, 1984. "Pourquoi l'art ne peut pas être une profession", p 120, in L'art de la recherche, Essais en ['honneur de Raymonde Moulin, La documentation Française, 1993 2- Une interrogation féconde s'est structurée sur la conception architecturale. Le produit terminal n'est plus le seul objet de recherche mais l'intérêt se focalise sur les mécanismes de sa production et principalement sur la pensée du concepteur qui le modèle, le dessine, organise sa composition, en exprime la symbolique. L'architecturologie, les analyses cognitives et interactionnistes, la phénoménologie, les savoirs de la composition architecturale sont mobilisés pour expliquer la particularité de l'action. Cet intérêt pour la conception n'est pas neutre, il correspond peu ou prou au désir de légitimer l'action d'une profession. Ce désir identitaire est commun à bien des corps professionnels, scientifiques ou non, concepteurs ou exécutants. En structurant une recherche architecturale, notamment sur la conception, l'objectif est de faire reconnaître une discipline architecturale par la prise en compte des constituants des formes et par leur processus d'élaboration. Philippe Boudon, Introduction à l'architectur%gie, Dunod, 1992. Michel Conan, Concevoir un projet d'architecture, L'Harmattan, 1991. Robert Prost, Conception architecturale: investigation méthodologique, L'Harmattan, 1992.

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Mutations

contemporaines,

la complexité

professionnelle

Écartelés entre les valeurs du patrimoine et l'éclectisme de l'architecture contemporaine, confrontés aux échecs du mouvement moderne dans sa capacité à donner une image cohérente de la société postindustrielle, soumis aux aléas de la production et de la crise économique, les architectes s'efforcent de trouver une cohérence à leur devenir. Sur un autre registre, la contestation de leurs productions et la communication délicate avec l'opinion publique n'arrivent pas véritablement à ancrer leurs savoir-faire dans la société. La forte liaison avec des activités de création artistique et la dimension culturelle qui en résulte est ambiguë, critiquée en raison du rationalisme technique ou de l'efficacité économique érigés en dogmes, valorisée par la référence à l'imaginaire et à la liberté de l'artiste. Sociologues et chercheurs signalent la difficulté à identifier des savoirs propres et à légitimer une fonction sociale, ce qui expliquerait les crises régulières, alors que son autonomie et sa spécificité sont revendiquées par les architectes pour faire valoir leurs droits à être un des interlocuteurs incontournables dès lors qu'il y a production d'espace ou d'aménagement bâti. Crise économique et crise d'identité se rejoignent alors pour expliquer les difficultés d'une profession à faire valoir son expertise. Le milieu professionnel y fait face par des attitudes contradictoires. Pour les uns, il faut retrouver la pureté originelle du métier par la combinaison, si souvent revendiquée, de l'ingénieur et de l'artiste ou allier la force symbolique à la rationalité technique. Pour d'autres il faut admettre des représentations néolibérales du rôle des architectes en intégrant la notion de profit inhérent au mode de production capitaliste contrairement à l'éthique du désintéressement propre à l'activité libérale, et cela même au prix d'une architecture-produit. Pour d'autres encore il faut s'appuyer sur la diversité des activités des architectes pour reconstruire une identité en voie d'éclatement. La palingénésie de la profes!;ion est assujettie à l'existence de valeurs unanimement partagées, celles de la croyance en une architecture sociale. Ces constats sur l'état de la profession sont recevables et les moments œ crise économique sont souvent des périodes d'interrogation sur soi encore faut-il aller plus loin au moins dans la description des processus en jeu si ce n'est dans leurs explications. Les mutations des architectes doivent être décrites et lues au travers d'une analyse des compétences en action pour en saisir toute la complexité actuelle et la diversité. Une sociologie du travail

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professionnel alliée à celle des professions. montre la recomposition des activités des architectes à l'intérieur de leur métier historique (la maîtrise d'oeuvre, la conception architecturale, l'agence d'architecture), l'élargissement de ses activités et les évolutions entrelacées du système œ formation. Sur la base de cette hypothèse, cinq changements ordonnent la recomposition de la profession. La division actuelle du travail dans le cadre bâti repositionne le rôle et la fonction de l'architecte. Il n'est plus concepteur et maître d'oeuvre, il devient essentiellement concepteur partageant, en complément et en concurrence, avec de multiples professionnels la maîtrise d'oeuvre du projet (Conception architecturale et division du travail). Si le métier historique se recentre sur une de ses composantes, il intègre les effets d'une nouvelle génération d'outils de production, liés au développement de l'ordinateur et de l'informatique: les logiciels de dessin ou d'aides à la conception; les réseaux techniques pour les échanges œ données informatisées. Conversion culturelle moins anodine qu'il n'y paraît, car elle oblige à se séparer des instruments techniques attachés à une fonne antérieure d'activité professionnelle (La révolution des
techniques) .

La spécialisation des agences d'architecture dans des projet ou prestations, imposée par la segmentation accrue des marchés, fait aussi partie de ce renouvellement des pratiques. Avec pour conséquence une hausse de leurs compétences dans ces domaines mais aussi une difficulté à se présenter comme des concepteurs universels. Les fonnes d'organisation des agences subissent les effets de ces changements. La fonction conception y est privilégiée; les agences s'inscrivent dans des réseaux pour mener à bien leurs tâches et rationalisent leur organisation (Agences d'architecture, marchés et formes d'organisation). Ces transformations internes de la conception et de la maîtrise d'oeuvre s'accompagnent d'une ouverture vers de nouveaux métiers hors de la conception architecturale2: situation peu aisée à gérer par un milieu professionnel qui garde sa foi au créateur davantage qu'à l'analyste ou au critique (Diversifications professionnelles: de nouveaux territoires).

1- Voir notre thèse. Les architectes à l'épreuve de nouvelles conditions d'exercice,
Université de Bordeaux II, sous la direction de F. Dubet, 1998. 2- Notre analyse ne couvre pas la totalité des formes d'exercices et des champs d'interventions des architectes: les concepteurs, salariés d'équipes de maîtrise d'oeuvre intégrées, d'entreprises, de promoteurs ou de bureaux d'études techniques; les architectes des bâtiments de France; les experts; les chercheurs.

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Enfin ces changements sont perceptibles dans le système de formation, principale voie de renouvellement de la profession, créant une dynamique de transfonnation en profondeur des compétences des architectes. L'évolution du système de formation plaide pour un changement structural qui donne l'image d'un architecte pluriel (De la formation à la maîtrise d'oeuvre aux métiers de l'architecture).

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CONCEPTION ARCHITECTURALE DIVISION DU TRAVAIL

ET

Le programme, architectes

encadrer

l'intervention

des

L'évolution du système de production, aujourd'hui plus complexe et segmenté, explique le nouveau positionnement des architectes. Une plus haute exigence de résultats, une meilleuI ~ qualité générale, une recherche d'économie et une sophistication des techniques ont conduit à une réglementation accrue des processus de production des espaces bâtis ou aménagés, notamment pour la commande publique. Sous la pression conjuguée des organisations professionnelles pour légitimer leur expertise et des pouvoirs publics pour contrôler leur propre production patrimoniale, le droit ordonne les tâches et missions des uns et des autres. L'activité des architectes, celle de maîtrise d'oeuvre et de la conception architecturale est donc précisément codifiée. Depuis 25 ans, trois lois et décrets donnent une image précise du travail de l'architecte et de la structure du processus de production dans lequel il est engagé1. Par l'établissement des missions et modes de rémunération de la maîtrise d'oeuvre, le décret sur l'ingénierie et l'architecture de 1973 fait passer les architectes du monde de l'art à celui de l'industrie scindant en trois pôles le système de production: le maître d'ouvrage, la maîtrise d'oeuvre et l'entreprise. La Loi sur l'architecture du 3 janvier 1977 acte le rôle d'une profession au delà d'une définition strictement technique. La loi Maîtrise d'Ouvrage Publique de 1985 et ses décrets d'application fin 1993 actualisent ceux de 1973. Ce que les textes dissocient, la pratique doit le lier. Dans la réalité, des itérations et interactions dynamiques ont lieu entre les moments de production du projet: la conception architecturale nourrit fréquemment le programme et objective les attentes du client, la construction et le chantier transfonnent des aspects de la conception architecturale ou technique d'origine. En conservant un double regard réglementaire et pragmatique, il est essentiel de situer l'action cE l'architecte par rapport à la division du travail en oeuvre dans la production du cadre bâti. La fonnulation du programme et l'explicitation de la demande sont les premiers jalons qui orientent le projet architectural. Les architectes par les idées et les concepts du projet contribuaient à l'expression des besoins. Mais l'une des caractéristiques de ces vingt dernières années est la
1- Cette présentation se heurte à la difficulté de situations intermédiaires entre l'abrogation des décrets de 1973 et la mise en oeuvre récente de la loi Maîtrise d'Ouvrage Publique. Nos propres enquêtes se réfèrent aux deux Périodes.

professionnalisation du milieu de la maîtrise d'ouvrage institutionnelle publique ou privée et la naissance d'une fonction autonome qui prend en charge la formalisation des conditions de production d'un projet. La conséquence est la coupure relative d'un lien privilégié entre architectes et clients. Instaurer un métier, maître d'ouvrage

Historiquement, le système français est marqué par une forte implication de l'État dans le domaine de l'architecture au travers des constructions publiques, implication qu'il médiatise par l'action de ses services centraux et locaux. Les premiers textes législatifs de la période moderne qui régissent l'activité ou la fonction de maître d'ouvrage sont ceux du décret sur l'ingénierie œ 1973. Cette réforme a un triple objectif: structurer la maîtrise d'ouvrage publique en instituant des fonctions susceptibles d'assurer une maîtrise idéale d'une opération de construction; modifier profondément le rôle et la responsabilité de l'homme de l'art mais également le mode de passation des marchés publics et la réalisation des opérations d'investissements; contrôler les coûts de construction jusqu'alors trop sujets à fluctuations. La finalité est de professionnaliser la maîtrise d'ouvrage afin de limiter les dépassements de coûts, de délais, la mauvaise adéquation des constructions aux usagers. La rupture avec la période précédente de production œ l'architecture publique est nette: "La politique des modèles s'est instituée pour raccourcir les procédures. Sur la base d'un programme technique, on lançait un concours national et l'on sélectionnait des entreprises avec lesquelles on passait des marchés de gré à gré (...) Les efforts de réflexion se limitaient à modifier les modèles tous les crois ou quatre ans. J'ai jugé qu'il était temps de reporter la réflexion sur la qualité des bâtiments publics. Une position qui réaffirmait contre la série, le principe de l'unicité." 1 Pour le maître d'ouvrage cela veut dire s'interroger sur la pertinence œ l'opération et sa faisabilité avant même d'entreprendre la formalisation d'un programme et d'entamer une réflexion sur le projet constructif proprement dit. Dans trop de cas jusqu'alors le projet architectural tient lieu œ programme, le maître d'ouvrage sollicite l'architecte pensant que l'acte constructif se résume à la mise en oeuvre de matériaux.

1- Jean Millier, entretien "Maîtrise d'ouvrage et architecture Intérieure Créée, 1992. 22

de qualité", Architecture

Cette professionnalisation a consisté à organiser les séquences d'activités de la construction d'un ouvrage: définition des intentions; conception du projet; réalisation. Les textes d'accompagnement de la réglementation ~ 1973 préconisent notamment le renforcement des études: "Ayant indiqué les données générales de l'opération, puis du noyau central du programme, exprimé les besoins, le maître d'ouvrage devra s'attacher à préciser les contraintes techniques ou urbanistiques qui pèsent sur lui puis faire ressortir les exigences qu'il formule. Une étude économique devra donner au concepteur une idée de l'environnement financier de l'opération. Le programme devra s'efforcer d'indiquer des orientations qualitatives en termes de satisfaction et de buts à atteindre sans pour autant définir les moyens pour les atteindre." 1. Deux profils sont institués dans la maîtrise d'ouvrage pour personnaliser ces nouvelles compétences, le directeur d'investissement et le conducteur d'opération. Le premier constitue le programme de l'opération sur plusieurs aspects fonctionnels: d'usage pour décrire les besoins, économique afin de maîtriser les coûts, architectural et technique pour établir les contraintes au concepteur. Puis, il valide et contrôle son exécution. Le conducteur d'opération2, davantage technicien, établit les caractéristiques techniques des ouvrages et les modalités de leur construction: du choix des maîtres d'oeuvre, aux entreprises jusqu'au contrôle des travaux. Il est sous l'autorité du directeur d'investissement et peut être aussi bien un service public que privé. La loi maîtrise d'ouvrage publique de 1985 et les décrets de 1994 confortent et affinent le rôle de ces fonctions d'assistance à maîtrise d'ouvrage tant sur le plan des études préalables que sur les relations entre architectes, BET et, à un autre niveau, entreprises. Ce qui a été dissocié par la loi sur l'ingénierie se trouve confondu et réuni par la loi MOP: le conducteur d'opération doit une assistance générale à caractère administratif, financier, technique. Sa mission est exclusive de toute mission de maîtrise d'oeuvre ce qui rassure les architectes. II est aussi indiqué que celui-ci doit justifier d'un savoir-faire en relation avec la catégorie d'ouvrages concernée et de références en matière de conduite d'opération. Aujourd'hui, la notion de coût global inscrit l'ouvrage dans une durée de vie plus longue: "L'établissement d'un coût global est
1- "Mode d'emploi de la réglementation de 1973". Honoraires agréments et contrats, Le Moniteur, 1985. 2- Initialement, l'Ordre des architectes s'est beaucoup inquiété de son rôle y voyant un écran entre maître d'ouvrage et concepteur, remettant en cause la position privilégiée de ce dernier vis-à-vis du premier.

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essentiel. En effet le choix de solutions peu onéreuses à la construction peut hypothéquer lourdement la future gestion. Le coût global est devenu une exigence essentielle formulée par les maîtres d'ouvrage auprès des programmistes puis des maîtres d'oeuvre (...) Il inclut le coût de la construction, celui de son exploitation quotidienne (le chauffage, les ascenseurs) et enfin celui de sa maintenance (ravalement, réfection de l'étanchéité, remplacement d'une chaudière)"1. Sur le plan des systèmes constructifs et des matériaux, nombre de maîtres d'ouvrage ont identifié des critères de performances à partir d'une analyse de leur patrimoine et de son coût d'exploitation, ils les prescrivent aux concepteurs. Cette restructuration de la maîtrise d'ouvrage recouvre dans les faits une grande diversité d'attitudes et de pratiques que l'on peut saisir dans la manière de formaliser un programme. Trois situations caractérisent cette diversité. Le programme succinct ou peu élaboré, définit le projet sous forme d'une liste de locaux, (fonctions, surfaces) et de données techniques (plan œ situation, de masse, règles d'urbanisme). Programme basique, il est souvent le fait d'un maître d'ouvrage délégué (mode de délégation abandonnée depuis 1994) qui n'est pas l'utilisateur de l'équipement construit, son objectif est souvent limité à la viabilité économique àJ projet. Il s'agit fréquemment d'une société de promotion immobilière parapublique ou privée, filiale de grands groupes du BTP. Interlocuteur intennédiaire pour le concepteur, il ne traduit parfois qu'imparfaitement les attentes de l'utilisateur final ce qui provoque des décalages entre les attentes de ce dernier et le résultat terminal. C'est une situation peu professionnalisée et sur le plan de la programmation très empirique. Le programme approfondi, répétitif et non contextualisé, est établi par des spécialistes. Le programme des établissements scolaires (CES, Lycées), des hôpitaux ou plus généralement des éq~ipements publics des années 6080 en est l'archétype en prescrivant la totalité des données à intégrer par le futur projet. La technicisation de services de l'État, de l'éducation nationale ou de la DDE, a permis une réflexion approfondie sur le patrimoine œ l'État. Des documents complets ont été produits mais leur forme universelle jusqu'à l'obsession du détail, très inspirée par des approches rationalistes de résolution de problèmes, ne dégage pas d'objectifs principaux et néglige les aspects qualitatifs. Aujourd'hui, ces programmes sont appréhendéscomme des documents de base à contextualiser. Leur
1- Jacques Riva, Michel Frenot, Maîtrise d'ouvrage bâtiment, loi MOP et décrets d'application, Eyrolles, 1995, p. 24. 24

principale qualité est de traiter en profojdeur les besoins des maîtres d'ouvrage, l'État ayant produit un guide pour chaque type de bâtiment. L'attribution de la commande par concours a favorisé, de fait, l'élaboration de ce type de programme: description fonnelle ou véritable traité prescripteur du projet, à l'exception des concours d'idées. L'importance et la spécificité de ces programmes ont conforté une spécialisation correspondante de la maîtrise d'oeuvre, architecturale notamment: les spécialistes d'écoles, d'hôpitaux, d'équipements culturels, d'ouvrages spécifiques, instituant de véritables filières de production. Le programme approfondi, contextuel et concerté, s'est développé en vue de s'adapter aux exigences singulières des maîtres d'ouvrage. Il est produit par des professionnels du programme. Ce type de programme tend à devenir la norme. La différence majeure réside dans son mode d'élaboration. Il résulte d'une démarche qui mobilise les principaux partenaires et les utilisateurs potentiels. Le programmiste, professionnel spécialisé dans le domaine, gère pragmatiquement les relations entre les acteurs, comme pour des projets d'établissements scolaires où directeurs, élus, enseignants, parents d'élèves sont consultés dans un cycle œ réunions. De façon plus générale, la co~sultation des usagers retrouve droit de citer par la création de groupes de pilotage qui intègrent la diversité des décideurs ou de groupes de consultation dont font partie les usagers finaux des constructions. Comme le remarque à juste titre Michel Callon dans ce type de situation "il n'y a pas que les experts techniques qui comptent et leurs compétences ne sont pas établies une fois pour toute. Les experts sont des médiateurs qui mettent en relation et qui ,,1 Nous combinent des ressources techniques et non techniques. sommes dans un contexte de co-élaboration du programme et des projets. Cela n'exclut pas les diverses expertises mobilisées mais elles font partie d'un processus flexible, réactif et relativement incertain sur la nature du produit final, découvert en bout de course2. Après une période œ production technocratique et bureaucratique, le programme évolue vers une
1- Michel Canon, Concevoir, modèle hiérarchique et négocié, in L'élaboration des projets architecturaux et urbains en Europe, dir. Patrice Godier, Guy Tapie, Plan Construction et Architecture, 1997, p. 170. 2- Les réalisations expérimentales du programme conception et usages du Plan Construction Architecture sont souvent de bons exemples. Didier Bourdon, Daniel Girard, Les espaces du choix. boulevard Crosne à Louviers, Plan Construction et Architecture, 1988. B. Bouzou, M.L. Félonneau, Saint Médard en Jalles, l'immeuble villa réinterprété, Monographie, Plan Construction et Architecture, 1936. Et nos travaux dans le domaine: C. Chimits, F. Rathier, G. Tapie, Penser la cohabitation, monographie, Plan Construction et Architecture, 1991. Le logement étudiant en résidence collective, Plan Construction et Architecture, 1993.

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contextualisation de plus en plus marquée répondant aussi aux conditions locales de production. Les activités de programmation, et plus largement d'assistance à maîtrise d'ouvrage, s'autonomisent de la phase de conception et comportent une technicité issue d'une tradition de programmation de l'État, fondant une véritable culture du programme. C'est vrai aussi pour l'immobilier œ bureaux et d'entreprises, secteur dans lequel sont sollicités de plus en plus fréquemment les spécialistes du space planning, architectes entre autres. Le milieu s'est professionnalisé pour constituer les services de conseil et d'assistance à la maîtrise d'ouvrage. La professionnaIisation de cette phase conduit à déposséder l'architecte concepteur d'une partie de ses prérogatives sur l'identification des besoins du client. Le dialogue entre architecte et commanditaire ne détennine plus exclusivement le projet, d'autres interlocuteurs, programmistes, conseillers, sont de plus en plus souvent des partenaires privilégiés du maître d'ouvrage. Attribution de la commande

Le programme établi, les besoins consignés, l'attribution de la commande

architecturalede la part du maître d'ouvrages'exerceselon deux modalités.
Pour la maîtrise d'ouvrage publique, le concours est une forme réglementée d'accès à la commande. Pour la clientèle privée, le marché œ gré à gré est la pratique générale. Ces deux fonnes ne s'excluent nuIlement car, sous certaines conditions, le marché de gré à gré existe dans la commande publique et le concours dans le secteur privé. Le choix de l'un ou de l'autre varie en fonction des circonstances de production des projets et de l'expérience des maîtres d'ouvrage dans le domaine. En cela il n'y a pas de systématisme. Néanmoins le concours est la principale procédure qui guide l'attribution de la commande en architecture et sa mise en oeuvre a participé à la codification du rôle des missions d'architecture et d'ingénierie bien qu'en tant que forme de dévolution de la commande architecturale il soit minoritaire. Philosophie du concours: qualité et équité La création d'une maîtrise d'ouvrage forte et autonome, l'amélioration des programmes font partie d'une réforme de l'action publique dans ce domaine de la construction. Au niveau central, la création en 1978 de la Mission Interministérielle pour la Qualité des Constructions Publiques, la 26

MIQCP, est significative de cette nouvelle période. La mission prodigue des conseils aux maîtres d'ouvrages, développe des méthodes cC programmation et promeut la qualité architecturale1. Elle défend aussi, et c'est essentiel, la mise en compétition des concepteurs pour améliorer la qualité des projets. La mise en oeuvre des concours, procédure de sélection des projets, est la pierre angulaire de son action pour rompre avec une situation antérieure jugée inopérante car peu inventive et inaccessible aux jeunes concepteurs. Le programme "architecture publique" engagé par la MIQCP "permet ainsi de faire passer dans les faits ces principales recommandations notamment en matière de concours d'architecture. Pour chacune des opérations inscrites au programme, le choix des architectes s'opère selon une logique rigoureuse: des concours transparents ouvrant l'accès à la commande par des appels publics à candidature, restreints ensuite à quelques concurrents par un jury,. des concours légers sur esquisse où ce niveau de prestation autorise un dialogue en amont entre maître d'ouvrage et maître d'oeuvre avant de figer le projet; des concours jugés avec équités,. des concours correctement indemnisés". 2 Forme technocratique de rationalisation des choix, portée par l'État, le concours se veut exemplaire d'un arbitrage dans le sens du bien public. Il entend moraliser des pratiques d'attribution de la commande en évitant au mieux les concussions, en permettant à de jeunes équipes d'accéder à la commande, en introduisant une transparence dans le choix des concepteurs et, enfin, en rompant avec des situations privilégiées d'architectes par une concurrence accrue entre concepteurs. C'est dire si les enjeux du concours ne se résument pas au choix, certes essentiel, du projet. Une procédure réglementaire, des choix rationalisés Les procédures de concours précisent clairement les étapes qui conduisent jusqu'au projet lauréat: l'information et l'appel à candidature, le contenu des prestation;., demandées et les formes de rendu, les modalités d'indemnisation des concurrents, l'analyse des propositions et le choix des jurés. La responsabilité du maître d'ouvrage est clairement affichée: il est responsable de la procédure, de la nomination des membres du jury, de la désignation définitive des équipes admis~s à concourir et du choix du lauréat. S'il ne suit pas les propositions du jury, il lui est demandé œ
1- Guide pour les études préalables et programme d'une construction du Moniteur. Architectures publiques, Mardaga, 1990. 2- Architectures publiques, Ibidem, p. 9. publique. 1984. Ed

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rendre publics les motifs de sa décision. La procédure est pour ainsi dire ritualisée par l'objectivation d'étapes connues de tous. Le jury est composé d'architectes ou de maîtres d'oeuvre (1/3 minimum), de praticiens compétents sur l'objet du concours et de représentants de la maîtrise d'ouvrage. Il se réunit une première fois pour connaître le programme, discuter du règlement et des critères de jugement; une deuxième fois pour examiner les réponses, leur recevabilité et proposer un lauréat au maître d'ouvrage. La commission technique examine les réponses sur le plan fonctionnel, technique et économique, et vérifie leur confonnité au programme afin d'en dégager les aspects positifs et négatifs. Mais elle ne se substitue pas à l'autorité du maître d'ouvrage. Le montant des honoraires de maîtrise d'oeuvre détermine la procédure adaptée: inférieur à 450 000 F, mise en' compétition limitée au recensement préalable et à l'examen des compétences et moyens des candidats; de 450 000 F à 900 000 F mise en compétition simplifiée avec appel public de candidature et réunion d'un jury; au-delà cE 900 000 F concours d'architecture et d'ingénierie. Des exceptions existent et tendent à devenir plus nombreuses: réutilisation et réhabilitation, ouvrages expérimentaux, extension. Les récents décrets (1993) de loi MOP modifient les seuils pour être en accord avec les directives européennes. Ils sont relevés, de 900 000 F on passe à 1 350 000 F, et les prestations de tous les candidats sont indemnisées à 80 % du montant de la prestation demandée. C'est une grande nouveauté qui devrait favoriser l'emploi de procédures légères. Jusqu'alors l'indemnisation des candidats était réservée aux projets exceptionnels. Si le montant des honoraires de maîtrise d'oeuvre détermine pour partie le choix des procédures, le concours reste un système sophistiqué aux multiples adaptations selon les intentions des maîtres d'ouvrages et la nature du problème à traiter. Le concours s'adresse suivant les cas à des architectes, souvent à des équipes qui réunissent architectes et bureaux d'études techniques ou autres spécialistes: paysagistes, urbanistes, scénographes, économistes, acousticiens. Dans le cas d'équipes, un système de cotraitance régit alors les relations entre les différents partenaires qui désignent un mandataire. La loi sur l'ingénierie de 1973 puis les décrets de la loi MOP spécifient les caractéristiques d'une mission de maîtrise d'oeuvre. Elle identifie les domaines de compétences (architecturale, technique, économique) sans détenniner qui en a la charge. 28

De la part de l'Etat, il a été jugé aussi vain que dangereux de tracer une frontière entre ingénierie et architecture au niveau des missions confiées par les clients publics à des concepteurs. Les deux sont considérées comme des disciplines indissociables dans la plupart des cas, toujours nécessaires quand il s'agit de la production d'ouvrages. Il y a un recouvrement de fait des tâches entre l'ensemble des intervenants de ce domaine: l'architecte n'ignore ni la construction ni l'économie; le bureau d'études et l'économiste n'ignorent pas la conception. On a reconnu le pluralisme des intervenants sans que la loi ne formule les domaines œ chacun et n'établisse avec clarté les honoraires correspondants, ce qui a posé quelques problèmes sur les négociations des tâches et honoraires entre professionnels. Dans tous les cas, la réponse au concours est le fait d'équipes pluridisciplinaires souvent sous l'autorité de l'architecte qui est fréquemment le mandataire de ces équipes. Le concours, un enjeu stratégique

Le concours, dans sa routine pourrait-on dire, a repositionné l'architecte comme un élément influant dans le procès d'ensemble puisqu'il est l'initiateur de projets. Il a relativisé la réponse architecturale en faisant apparaître plusieurs solutions à un même problème et favorisé une émulation dans le milieu professionnel. On lui reproche la césure qu'il accentue entre programme et conception car il supprime l'interactivité entre client et concepteur, et une tendance à la séduction plastique des réponses bien qu'elle puisse être tempérée par l'expertise et l'avis des commissions techniques. Aujourd'hui, il est devenu l'objet d'un extraordinaire jeu d'influence à tous

les niveaux et à tous moments de la part des architecteset des BET;
l'enjeu économique est évident: faire de l'architecture et construire. Les projets rendus, même s'ils ne sont pas retenus, sont des références professionnelles pour les concepteurs grâce à leur médiatisation dans les revues d'architecture. Cette architecture de papier est l'occasion pour une élite, ou pour les prétendants, d'entrer dans le débat architectural. La complexité de la procédure elle-même laisse nombre d'interstices dans lesquels se glissent les stratégies des uns et des autres. Il faut entrer dans le cercle de ceux qui sont sollicités pour y participer: ce n'est pas chose évidente pour celui qui n'est plus un jeune architecte, pour un autre qui a acquis sa notoriété professionnelle dans d'autres secteurs de la production

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architecturale comme la commande industrielle ou de bureaux; pour les plus jeunes enfin à la recherche de premières références. Ceux qui ont déjà une expérience dans la commande publique ou qui ont des lettres de noblesse issues de la MIQCP, les lauréats des albums de la jeune architecture ou ceux des Programmes d'Architectures Nouvelles1 sont en position de force, ne serait-ce que pour accéder au droit œ participer. Si nous considérons la création d'agences d'architecture, le concours a été un formidable outil pour faire valoir leurs qualités professionnelles et architecturales. Néanmoins d'autres ressources sont mobilisées pour accéder à la commande et c'est leur combinaison, outre les qualités des concepteurs, qui permet à une agence d'émerger comme une entité reconnue. Nous pensons au capital social des agences et de leurs représentants et à leurs réseaux relationnels, deux atouts majeurs. Plus généralement et récemment les avis des architectes sont très partagés sur l'équité de cette mise en compétition, les appréciations divergent sur son utilité. Les revues professionnelles s'en font fréquemment l'écho pour souligner l'exemplarité d'une démarche ou en critiquer une autre. Quelques sources statistiques2 confirment cette inégalité dans la profession: 29 % des architectes de moins de 40 ans, quand ils peuvent y participer, ont été lauréat d'un concours suivi de réalisation contre 39 % des 40-49 ans et 43 % des 50 ans et plus; les plus âgés bénéficient davantage d'invitations que les jeunes; le nombre de concours augmente avec le chiffre d'affaires, il est alors le principal moyen d'accéder à la commande publique. Le jury est un lieu où s'exercent les influences des uns ou des autres comme le remarque un architecte de l'État à propos de l'attitude de ses membres et des architectes en particulier: "Critiquer un projet pour en faire passer un autre" ,. "Les tricheries au niveau de l'inlage présentée: la personne qui amène une maquette en couleurs par exemple. Au travers du dessin rendre élégant alors que construit cela ne sera pas comme cela" ,. "Savoir qui en fait partie pour adapter sa proposition ou faire pression. "L'architecte de jury doit bien se faire voir par des commanditaires éventuels". Les critiques n'épargnent pas non plus la maîtrise d'ouvrage pour qui le concours relève d'un certain formalisme. Quelques-uns reprochent de favoriser une architecture d'image qui attire les
1- Le Programme Architectures Nouvelles (PAN) fait partie des procédures expérimentales du Plan Construction et Architecture qui visent à renouveler depuis plus de vingt ans la réflexion sur l'architecture du logement. 2- Etude portant sur la profession d'architecte: contribution à un état des lieux, Association pour la réflexion sur la profession d'architecte, METT, 1994. 30

élus. D'autres, enfin, signalent les effets pervers d'un système qui consiste à aller au delà de la demande initiale; les concepteurs, pour accéder à la commande et sous l'effet de la concurrence, rendent des prestations bien supérieures à la demande. La scène du jury n'est pas seule en cause car bien des décisions apparaissent comme "déjà faites". Une imagerie du concours se crée et un uni vers fantasmatique naît du décalage entre la limpidité théorique de la procédure et la réalité de celle-ci faisant apparaître" les victimes", "les manipulateurs", "les copains de", "les pressions", "l'intox". Légalement, le choix du jury n'est pas le choix définitif du maître d'ouvrage, la pratique aidant il devient force de loi et génère une ambiguïté quant à la légitimité du choix 1. Toutes les subtilités de l'appareil judiciaire français sont mobilisées pour défendre ce type de position sachant que le concurrent malheureux d'un jour est souvent le lendemain l'heureux élu, situation fréquente pour les agences déjà installées sur le marché. Des architectes, entre autres responsables d'agences ou en faisant partie, s'impliquent dans les jurys pour avoir accès à la philosophie des choix. Cette situation est bien acceptée car elle renvoie à une régulation professionnelle. Des fonnations destinées aux architectes-jurés ont été ainsi mises en place à l'initiative des organisations professionnelles. Des professionnels se mobilisent dans les instances ordinales ou associatives qui, pour diverses raisons et par cumul de mandats, les rapprochent de la maîtrise d'ouvrage. Certes, c'est une fonne de stratégie personnelle mais aussi professionnelle et collective. Le bilan sur les concours est nuancé par les mêmes qui ont incité à son usage. La pratique dépasse les intentions des initiateurs: la transparence des choix et l'égalité des chances sont parfois contestées. On assiste à une inflation au niveau des prestations demandées par les maîtres d'ouvrage ou fournies par des maîtres d'oeuvres en situation de concurrence. La MIQCP préconise le concours sur esquisse, moins figé que sur Avant Projet Sommaire, car il pennet d'ajuster le projet lors d'un travail d'équipe architecte-maître d'ouvrage; le relèvement du seuil des concours pour en éviter l'inflation; la présence d'une moitié de maître d'oeuvre dans le jury pour éduquer les jurés. Elle affirme en outre le droit absolu du choix cC l'architecte par le maître d'ouvrage.
1- La presse professionnelle et grand public relate régulièrement les travers d'une telle procédure de décision. 31

Une telle procédure clarifie les rapports entre maîtres d'ouvrage et maîtres d'oeuvre. Elle ne résout pas les carences des uns, ni des autres et devient un cadre formel de décision si elle est utilisée à "la lettre" comme le souhaiteraient ses initiateurs ou "en toute circonstance" donc sans guère de préparation. Elle a l'avantage de faire penser qu'une décision rationnelle est prise. C'est essentiel car cela amène l'État à se positionner en arbitre garant d'une transparence des choix. Ce qui signifie pour beaucoup, et c'est le sens de nombre de travaux de la MIQCP, le devoir de structurer une maîtrise d'ouvrage compétente. La dévolution de la commande par concours est un enjeu professionnel fondamental pour les architectes libéraux; tout changement de circuits décisionnels devient problématique notamment pour ceux dont les premières références sont issues de l'action de la MIQCP. Rappelons à cet égard, que le concours est le produit d'un circuit national et centralisé, amenant par naissance une commande plus prestigieuse (la publication dans les revues, l'écoute des médias). La décentralisation a globalement modifié ces circuits, renforçant des réseaux locaux ou du moins a dissocié plus fortement la commande de l'État de celle des collectivités locales. Cela impose pour les agences d'architecture des stratégies aussi diversifiées qu'erratiques, notamment d'associations, pour se rapprocher de cette maîtrise d'ouvrage. Pour les agences proches des pouvoirs locaux, il s'agit de répondre aux nouveaux besoins d'images de ces collectivités sachant que leur enracinement local les met en position de force pour traiter nombre œ projets. Procédure sophistiquée mise au point par l'État, le concours répond à un souci d'amélioration de la qualité architecturale et de réduction des coOts, de transparence et de performance dans les choix par la mise en concurrence d'équipes de maîtrise d'oeuvre. Il s'adapte aux intentions dl maître d'ouvrage par sa diversité de fonnules, du concours sur esquisse au concours conception-construction. Grâce à cet éclectisme, le concours a été un outil de régulation de la commande publique orientant vers l'innovation dans le cas d'appel d'idées ou vers l'efficacité du service dans le cas d'une cooptation. La procédure a ses travers: elle accentue le travail sur l'image; elle s'effectue au détriment d'une production négociée. Ce qui était perçu initialement comme une garantie démocratique pour la distribution de la commande et comme une amélioration de la qualité des constructions, est critiqué par une part importante de la profession. Aujourd'hui sous l'effet de la diversification de la commande et de sa raréfaction, le concours n'est

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