LES BANLIEUES, LES PROFS ET LES MOTS

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L'auteur a mené son enquête sur les niveaux de langue, parmi plus de trois cents témoins distingués par le statut donné d'âge et de sexe, et par le statut social acquis, dans la sphère de l'enseignement général, technique et professionnel. Le but de cette recherche était de repérer les cause de l'échec de l'enseignement du français dans les ZEP. Les résultats de l'enquête montrent comment les mots jouent un rôle crucial dans la réussite et l'échec des élèves, qu'il s'agisse de l'emploi et de l'évaluation des mots ou des tests scolaires portant sur le vocabulaire.
Publié le : samedi 1 avril 2000
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EAN13 : 9782296409590
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Les banlieues, les profs et les mots

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9021-2

Hubert Lesigne

Les banlieues, les profs et les mots
Essai de lexicologie sociale

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L' Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur Poésie
Cirque guignol et marionnettes Autoédition. (1949-1959)

La vie la mort la poésie (1954-1976) Autoédition. Cirque la vie (1990-1993) Autoédition. Blues des métiers (1996) Editions L'Hannattan, collection Ecritures. Récits de vie fantaisie
Un garçon d'Est Editions L'Hannattan

(1995)

Les J Troyes Editions Guéniot (1999) Pour le français ici et maintenant Jouer sur et avec les mots (1988) Épuisé Chants d'amour en douce France (1991) Épuisé Mots du Bassigny et de la Vôge Editions D. Guéniot (1999)

A mes maîtres' Marcel Cressot t Jacques Chaurand Bernard Quemada Alain Rey

Il y a des trésors latents dans ce peuple qui n'ont pas pu sortir. La culture française ne lui convient pas. La sienne ne peut pas germer. Simone Weil En France, on est très chatouilleux sur tout ce qui concerne les problèmes de la langue. On la traite comme un objet de vénération, comme une pièce rare, un fauteuil d'époque. Quand on en parle, c'est toujours pour la surveiller, la bichonner... On a la crainte que les vers s'y mettent ou qu'elle reçoive des gnons. Je suis sûr que les lettrés, au fond, regrettent que tout le monde s'en serve. Claude Duneton

Introduction

Le discours sur les niveaux et registres de langue, marques d'usage ou valeurs d'emploi, qu'on trouve dans les manuels, les techniques d'expression et les ouvrages d'initiation à la linguistique, en dépit des critiques sur son caractère arbitraire ou ses fondements normatifs, a son origine dans la lexicographie. Mais ses références sociales, explicites chez les auteurs du 17° siècle par exemple (Richelet dans une optique descriptive, Furetière dans une approche encyclopédique), ont aujourd'hui disparu des dictionnaires. En tout cas, le discours sur les niveaux de langue n'a fait qu'accessoirement l'objet d'un détour de la part de certains lexicologues. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les phénomènes que recouvre la terminologie en cours aient donné lieu surtout à des analyses relevant, soit d'un ethnocentrisme social implicite, soit d'attitudes prescriptives ne s'élevant guère au-dessus du code des bonnes manières. A la fin du 19° siècle et au début du 20°, aux moments où la linguistique se dégage de la philologie historique, comparatiste et littéraire, et se constitue comme science humaine autonome, l'intérêt ne se porte guère sur les manifestations concrètes du langage comme institution socioidéologique. Saussure est essentiellement occupé à fonder les concepts dichotomiques qui allaient déboucher sur la linguistique structurale. Rares sont les linguistes qui, comme L. Spitzer (ltalienische Umgangsprache, 1922), tentent des investigations dans le langage de la conversation courante, en étudient les variantes et surtout, les interrelations sociales dans le dialogue. En France, la tentative la plus marquante est celle de Ch. Bally, qui publie en 1919-1920 son Traité de stylistique. Il y développe une méthode d'approche des "faits d'expression du langage" organisés selon leurs contenus affectifs, qu'il distingue des styles littéraires. Il établit une 13

différence entre ce qu'il nomme caractères affectifs naturels et effets par évocation. Il entend par caractères affectifs naturels ceux qui paraissent inhérents aux formes ellesmêmes, semblent émaner des mots et s'expliquer par les rapports immédiats entre faits de langage et faits de pensée, pourvu que le sentiment intervienne dans le travail d'association, qu'il s'agisse de différences quantitatives (intensité ou atténuation), qualitatives ( péjoration ou mélioration ) ou d'autres encore. Les effets par évocation sont à comprendre comme des réactions provoquées par les mots ou expressions fonctionnant comme des exposants des milieux sociaux ou circonstances sociales de la communication, parmi lesquels Bally fait figurer par exemple les termes techniques, et surtout certaines particularités de la langue parlée et l'expression familière à ses différents degrés. Bien que Bally rattache ces effets par évocation aux caractères affectifs de l'expression - il parle de sentiments
sociaux

- sa démarche

prend ici un caractère psychosocial,

auquel il manque néanmoins des préoccupations sociologiques affirmées pour qu'on puisse considérer ce chercheur comme un précurseur de la sociolinguistique. Quoi qu'il en soit, son travail avait le mérite, surtout à son époque, d'essayer de rompre avec l'assujettissement de la linguistique à la littérature et d'arracher l'enseignement de la langue maternelle et des langues vivantes à leurs impasses anciennes. Du point de vue théorique, il est également important que cet élève de Saussure tente, au début du siècle, d'orienter l'étude des faits de parole dans une direction relativement sociale. Il est regrettable que ses avertissements et propositions n'aient pas été entendus en France, si bien que pour l'essentiel, la recherche et l'enseignement linguistiques allaient rester livrés à leurs démons favoris, attachement quasi passionnel à l'esthétique littéraire et cet objectivisme abstrait issu du rationalisme cartésien, qui s'est manifesté longtemps par la prééminence accordée aux langues mortes, par définition coupées de tout contexte langagier, de la parole vivante et de ses débordements créateurs, et relayés vers le milieu du siècle par l'intolérance et les excès du formalisme structural et génératif. Des lexicologues français comme J. Dubois ou L. Guilbert ont eu le mérite, pendant une période, de maintenir 14

les ponts entre lexique, vocabulaires et société. Mais aucun d'entre eux n'a estimé utile de reprendre la problématique des niveaux de langue, issue de la très ancienne rhétorique. A part de brèves incursions dans le domaine des variations de l'usage en matière de vocabulaire, le terrain était laissé aux lexicographes, très féconds et peu sensibles aux systèmes mais attentifs aux variations des langues selon l'espace, le temps et les individus, les sous-groupes d'âge, de sexe, d'activité, puis les classes socio-économiques (peuple et bourgeoisie, ruraux et urbains...), les intergroupes régionaux (cultures locales, folklore et littératures ré gionales), et même des usages nationaux (français de France, Suisse, Belgique, Québec, TOM-DOM ou Afrique). Dans cette perspective, le linguiste Eugène Coseriu 1 a repensé la notion de système et l'a reformulée en termes de système diastratique, c'est-à-dire traversé par les usages et discours propres aux individus et aux groupes sociaux. Pour lui, une langue est certes un système fonctionnel mais aussi un en-semble de sous-systèmes normés selon les lieux (géolectes du nord ou du midi), les métiers (technolectes), les classes sociales (sociolectes ) et les individus (idiolectes ou particularités de langage propres aux individus). Cette optique sera développée et approfondie par trois linguistes de Lyon, Berrendonner, Le Guem et Puech, dans un livre intitulé Principes de grammaire polylectale (1983) qui part d'une tradition lexicographique française allant de Furetière à P. Robert et A. Rey, en passant par Littré et d'autres. * * * C'est par le détour de la linguistique anglo-saxonne d'orientation sociale, britannique d'abord, américaine ensuite, préoccupée d'autres objectifs que le structuralisme et le générativisme, que seront forgés des instruments méthodologiques, grâce auxquels il est possible de reprendre d'une façon un peu plus rigoureuse la conception assez empirique des niveaux de langue ou mieux, des marques d'usage. Encore que B. Bernstein soit d'abord un sociologue de l'éducation préoccupé par l'échec scolaire des enfants de la
1. Sistema, norma y habla. Montevideo, 1952 15

classe ouvrière, ses travaux sur le langage iront en s'affinant au fur et à mesure du développement de ses recherches. On connaît surtout de lui les notions de code restreint et de code élaboré, dont on sait qu'elles ont pu lui être reprochées dans la polémique autour de la notion de déficit linguistique, en raison même des insuffisances théoriques de ces deux concepts mal élaborés à l'origine. Ce qu'il est possible de retenir parmi ses travaux, dans la perspective de l'étude des marques d'usage du vocabulaire, c'est que la représentation et l'intériorisation de l'ordre social s'opèrent principalement par l'intermédiaire de formes de langage diversifiées et que celles-ci sont reliées à la différence des situations et modes d'apprentissage, socialisation et inculcation morales, communication psychologique, expérimentation cognitive. En ce sens, Berstein a contribué à faire éclater les limitations introduites entre psychologie, sociologie et linguistique, au cours du processus d'autonomisation de celle-ci. C'est aussi le cas de M.A.K. Halliday, dont les recherches prolongent celles de Bernstein et rejettent la grammaire générative pour aboutir à la conclusion que l'étude du langage ne peut être conduite qu'en relation avec les types de situations dans lesquels il est employé, d'où l'importance du concept de fonction interpersonnelle. Pour lui, il n'y a d'autre structure profonde de la langue que sociale. C'est dire que l'étude des sélections qui se font au niveau des phonèmes, de la syntaxe et du vocabulaire éclairent les structures de comportement qui sont à leur tour explicables en tant que réalisations d'actes symboliques et pragmatiques qui sont l'expression de la structure sociale (The Functional Basis of Language, 1973). Cependant, le progrès décisif, opérant un renversement de tendance par rapport à la domination des linguistiques structurale et générative dans les années 50 et 60, allait être accompli Outre-Atlantique, grâce aux travaux de terrain de W. Labov. Dans l'île de Marta's Vineyard d'abord, à Newy ork ensuite, en 1963-64, dans le Lower East Side, à Harlem de 1965 à 1967, en vue d'étudier le vernaculaire noir américain des bandes d'adolescents du quartier centresud, comparativement à l'anglais standard de l'école, afin d'essayer de rendre compte de l'échec scolaire en lecture. 16

L'enquête de Marta's Vineyard met en lumière des covariations frappantes entre la distribution d'une variable infraphonémique en cours d'évolution, prononciation archaïque ou standard dans le sud-est de la Nouvelle Angleterre, des deux diphtongues layl et lawl et la structure sociologique d'un échantillon représentatif de 69 locuteurs (un peu plus de 1 % de la population) natifs de l'île, établi selon les paramètres sociaux qui interviennent dans les postures socio-idéologiques des habitants face à la pression considérable du tourisme d'été. Les variantes phonétiques choisies sont en corrélation avec deux attitudes conflictuelles divisant les autochtones, résistance à l'envahissement touristique et sauvegarde de l'identité de l'île, ou attitudes procontinentales. Elles se répartissent régulièrement en fonction de l'appartenance des locuteurs aux diverses catégories et sous-catégories mobilisées par l'une ou l'autre de ces options. L'enquête fait apparaître que des usages linguistiques, ici des variantes phonétiques, et leur évolution, ne peuvent s'expliquer indépendamment du mouvement des rapports sociaux. Bien qu'elle ne porte pas sur le vocabulaire, Labov fait accessoirement référence à quelques particularités lexicales de la tradition vineyardaise et à l'évolution de certaines d'entre elles. En tout cas, une perspective est ouverte qui paraît devoir être féconde pour l'étude sociolinguistique des marques d'usage des vocabulaires et de leur évolution. Il s'agit là d'une orientation de type essentiellement socio-idéologique. Premier point. Un second type d'étude peut s'inspirer des résultats de la deuxième étude de W. Labov. Il y poursuit l'exploration de la covariation linguistique et sociale de variantes phonétiques, à l'occasion de 155 interviews réalisées parmi un échantillon de témoins répartis selon un classement sociologique poussé à l'extrême de dix paliers hiérarchisés, élaboré par des sociologues universitaires et représentant à leurs yeux l'ensemble de la communauté new-yorkaise. Ce qui est intéressant dans cette deuxième enquête, ce n'est pas d'abord l'étude de covariations que d'ailleurs le caractère trop fin du continuum sociologique adopté perturbe dans la mesure où il exclut ce qui faisait la force de l'étude sur Marta's Vineyard, c'est-à-dire la prise en compte des aspects antagonistes de rapports sociaux. C'est surtout 17

l'étude de la variation stylistique dont la linguistique a toujours admis l'existence sans parvenir jusque-là à dépasser le stade des intuitions assez impressionnistes, comme dans le cas de Ch. Bally. Persuadé que cette variation présente un caractère de systématicité aussi important que la variation sociale, Labov exploite la situation d'interview de telle sorte que les enquêtés s'expriment dans des styles allant du plus spontané (casual) au plus surveillé (formai ). Il montre que les variantes phonétiques observées sont liées au degré de formalité de la situation d'interview. Les résultats confirment ceux de la pré-enquête, conduite parmi les employés de différents types de grands magasins, lesquels montraient que les styles utilisés par les employés variaient dans le sens des statuts sociaux de la clientèle. Labov donne de ces observations une interprétation surtout psychologique en ce sens qu'il attribue les variations stylistiques au degré d'attention que les locuteurs portent à leurs propres langages et à la surveillance qu'ils exercent sur leurs paroles. TItend ici à suivre la pente, qui était déjà celle de Bally, du subjectivisme individuel. De fait, il paraît plus juste de considérer que cette autosurveillance consiste plutôt en une hétérosurveillance intériorisée des rapports sociaux entre interlocuteurs, prenant la forme d'une domination des normes légitimes sur les normes illégitimes, pour reprendre à P. Bourdieu des termes référant aux rapports de pouvoir s'exerçant sur le marché des échanges linguistiques. Enfin, toujours dans la même enquête, Labov examine les réactions à des tests dits de réaction subjective destinés à sonder l'évaluation sociale des variantes par les témoins eux-mêmes. Il aboutit à la conclusion que l'évaluation des formes d'expression se caractérise par une grande uniformité, quel que soit le statut des enquêtés présentant de fortes variations d'usage dans leurs propres réalisations langagières. Ce qui conduira le chercheur à proposer une reformulation du concept de communauté linguistique. Il serait faux de concevoir la communauté linguistique, écrit-il, comme un ensemble de locuteurs employant les mêmes formes. On la décrit mieux comme un groupe qui partage les mêmes normes quant à la langue.2
2. Sociolinguistique, p. 228.

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Ces deux points, variation stylistique et redéfinition de la communauté linguistique, peuvent fonder une partie de l'étude des valeurs d'emploi des vocabulaires. D'une part, la mise à jour des caractéristiques des variations de style permet d'envisager un examen des registres de langue ou des marques stylistiques (la terminologie reste à définir) sous le rapport des déterminismes inhérents aux contextes immédiats de communication, interrelations entre locuteurs, destinataires et tiers éventuels, évoluant entre les deux pôles extrêmes d'une hiérarchie ou d'une solidarité maximale (famille, lieu de travail, école, réunion publique...) et, bien sûr, au contenu des sujets traités. D'autre part, les résultats obtenus lors des tests de réaction subjective suggèrent d'envisager une étude comparée des variantes parasynonymiques en tant que normes de production (usages réels des locuteurs) et normes de réception (évaluation des usages objectifs), ces dernières émanant des diverses catégories de témoins eux-mêmes et non des seules décisions des lexicographes ou lexicologues. Ici, notre expérience d'enseignant et de formateur d'enseignants, ainsi que divers sondages effectués parmi quelques populations d'enseignés et de professeurs, conduisent à l'hypothèse que la définition nouvelle de la communauté linguistique que W. Labov infère de ses observations sur des variables phonétiques ne nous paraît pas transposable sans examen au domaine des variantes parasynonymiques. Dans sa troisième enquête, le point de départ de Labov, qui rapproche d'ailleurs ce linguiste de Bally ou de Bernstein, est très largement pratique. Dans le fil de la politique amorcée par J. Kennedy envers la pauvreté aux Etats-Unis, psychologues, sociologues et linguistes sont sollicités pour la mise en place de programmes éducatifs destinés aux enfants des ghettos. C'est à cette occasion que commence la polémique soulevée par les "programmes compensatoires" plus ou moins issus des idées de Bernstein sur les codes différentiels. Labov y prend part activement, sur la base de ses travaux à Harlem. Dans l'enquête qu'il y dirige sur le vernaculaire noir américain, il adopte une méthodologie plus nettement ethnographique que précédemment. Il confie le recueil des données à John Lewis, un jeune homme noir choisi lors de la pré-enquête pour sa connaissance de la 19

culture de la rue et de sa langue, immergé un an durant dans la communauté de groupes autoconstitués d'adolescents noirs dont il partage totalement la vie. Grâce à cet observateur-participant, Labov écarte les risques de déformation des données qu'introduit la présence d'un observateur extérieur au groupe étudié, phénomène qu'il désigne par la formule paradoxe de l'observateur. L'analyse des productions linguistiques ainsi obtenues, outre qu'elle conduit Labov à formuler le concept de variation inhérente, c'est-à-dire de l'hétérogénéite inscrite dans la grammaire de tout système linguistique (question qui déborde de beaucoup notre recherche) lui permet de donner de l'échec scolaire dans l'apprentissage de l'anglais standard une explication de fond. Les enfants des ghettos, s'ils reconnaissent les normes de l'anglais standard, ne les partagent pas et les appliquent d'autant moins qu'ils sont plus fortement intégrés à la culture et attachés à la langue des groupes sociaux auxquels ils appartiennent. Dans cette perspective, l'échec scolaire peut s'interpréter en termes d'attachement aux normes du vernaculaire et de résistance aux normes scolaires. Plus généralement, Labov voit dans les oppositions linguistiques l'affleurement de conflits plus amples dépendant des systèmes de valeurs culturelles, sociétales et idéologiques propres aux différentes catégories sociales. Ainsi, en France, notamment dans les banlieues les plus déshéritées de la capitale, on a vu éclore un vocabulaire spécifique à certains groupes de jeunes, bouffon par exemple, dans le sens de servile à l'égard des enseignants, et la réactivation d'argots anciens retravaillés, tel que le verlan (l'envers), meuf pour femme ou reupe pour père. Ceci parallèlement à des comportements particuliers en matière de culture, chants ou danses, le rap ou le hip hop par exemple, qui donnent lieu à des démonstrations souvent très élaborées. Ces phénomènes sont d'ailleurs concomitants à l'exclusion, la relégation et des formes de révolte sans cesse plus violentes, dont les professeurs (baptisés cakes) sont bien souvent les cibles, depuis les années 70. Dans la perspective d'un travail sociolinguistique s'appliquant plus particulièrement à des pratiques et des acteurs du système éducatif français, on s'est donc attaché, dans la problématique des niveaux de vocabulaire, à la recherche 20

d'indices susceptibles de valider cette hypothèse que si le langage a bien cette fonction de communication et d'information mises en valeur par les linguistiques structurales, il n'en possède pas moins des fonctions différenciatrices de repérage social, d'intimidation, de domination, qui peuvent se traduire par des attitudes de mimétisme ou de résistance symboliques s'organisant d'une manière vraisemblablement cohérente autour des formes légitimées par les usages dominants (modèles scolaires par exemple) et selon les groupes sociaux. * * * Telles sont les théories et méthodologies qui ont guidé la recherche sur les niveaux de langage, laquelle s'orientera dans trois directions principales. La première découle du concept de variation sociale, empiriquement évidente mais bien éclairée par tous les travaux de Labov, dans le sens de la covariance du social et du linguistique, ou plus fondamentalement, des causalités sociales de la variation et du changement linguistique. C'est ce point de vue qui sera retenu dans ce travail dont la dominante sera donc, au moins la mise en relation d'éléments parasynonymiques appartenant à différents usages. Ici se pose le problème ardu des choix de variantes à explorer (que choisir ?) dans le maquis des formes socialement concurrentes et de facteurs sociologiques pertinents (seconde question: lesquels choisir?) et l'interprétation de corrélations éventuelles entre les deux séries de phénomènes. Encore faut-il tenir compte des avertissements mêmes de Labov, qui souligne que tout n'est pas variation dans le langage et qui met en garde contre la chasse systématique aux variables sociolinguistiques qui renverserait sans raison la direction normale de la linguistique 3. Un second type de recherche peut s'appuyer sur la reprise et l'approfondissement critique de ce que Bally nommait caractères affectifs naturels des faits de langage. Il s' agit là de termes ou d'expressions dont l'effet provient, selon Bally, de la forme qui est donnée à la chose exprimée, de l'angle sous lequel la fait voir l'expression qui en est le
3. Cité dans Marcellesi et Gardin, 1974, p. 144. 21

symbole4, en quelque sorte de valeurs d'emploi que le locuteur peut faire intervenir comme modalisateurs de son discours, par exemple par le recours à des tonalités ludique, ironique, polémique... ou dans les phénomènes de péjoration ou de mélioration, d'atténuation ou d'amplification, de métaphorisation ou de conceptualisation. On s'orienterait ainsi vers une étude contrastée de l'usage expressif-affectif du langage (Quemada-Wagner, 1969), mais aussi des relations qu'entretiennent le linguistique, l'affectif et le cognitif, relevant d'approches à dominante plutôt psycholinguistique. Ici, on débouche sur un domaine dont la complexité n'encourage guère à continuer dans la voie ouverte par Bally. Enfin, les travaux de Labov plus particulièrement consacrés à la variation stylistique constituent une base assez solidement établie pour qu'on puisse envisager des enquêtes sur l'utilisation des différentes variétés sociolinguistiques de vocabulaire en relation avec les situations dans lesquelles s'effectue la communication, notamment son cadre social immédiat, le statut social et les postures psychosociales des interlocuteurs. Cette troisième démarche occupera donc une position intermédiaire entre les deux précédentes, dans la mesure où elle suppose des travaux relevant à la fois de la sociolinguistique et de la psycholinguistique, puisque celleci s'est intéressée aussi aux situations de communication. La multiplicité de ces situations, que tentent d'ailleurs d'appréhender des chercheurs comme D. Hymes ou J. Gumperz, chefs de file du courant dénommé ethnographie de la communication, impose la plus grande prudence et beaucoup de patience, car le risque est grand de tomber dans des schématisations abusives. Cependant, rien n'interdit d'aborder le comportement "stylistique" des enseignés en fonction de quelques situations scolaires typiques, à l'écrit en tout cas et à l'oral dans la mesure où la pratique pédagogique dominante n'accule pas enfants, adolescents et adultes à un semi mutisme défensif ou au silence. Non seulement ces travaux ont leur raison d'être sur le plan psycho et sociolinguistique (car la situation scolaire est aussi vécue que d'autres, considérées à juste titre comme plus authentiques) mais encore ils concernent des centaines de milliers d'enseignés pendant de
4. Traité de stylistique, p. 167.

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nombreuses années et peuvent rendre de précieux services à la pédagogie du français langue maternelle, dont on sait la crise parmi les milieux scolaires relégués, collèges, lycées et même écoles primaires recrutant dans les zones d'éducation prioritaire (Z.E.P.) Naturellement, ces délimitations dans le champ d'exploration des niveaux de langue ne se justifient que dans la mesure où la recherche est obligée de tenir momentanément séparées les particularités de l'usage, formes socialement et psychologiquement marquées ou non, mais aussi fréquentes ou inusitées, généralisées ou spécialisée, anciennes ou récentes, régionales ou nationales, cognitives ou affectives, qui s'interpénètrent et se fondent dans les fascinantes synthèses qu'opère le langage. Néanmoins, ainsi repéré sur le plan théorique et même réduit à sa première dimension, le territoire était encore trop vaste au regard des possibilités actuelles d'investigation, des nôtres en particulier. Il fallait encore le circonscrire. Nos goûts et des préoccupations de formateur en enseignement du français nous avaient porté vers un travail de lexicologie appliquée. La nécessité de recueillir des données par une enquête de terrain s'imposait comme un acquis de la sociolinguistique labovienne. Enfin, les trois questions que soulève tout travail de ce type obligeaient encore à réduire la champ de la recherche. Les deux premières impliquaient des options d'ordre vraiment sociologique: Qui observer? Quels témoins ou échantillons de témoins choisir? Comment organiser cette observation, dans quel genre de relation avec les enquêtés? La troisième était plus spécifiquement sociolinguistique: Que choisir d'observer, décrire puis expliquer, dans l'optique des niveaux de langue en matière de vocabulaire? Les réponses n'allaient pas de soi. La manière d'aborder la première question supposait un choix parmi l'éventail des approches sociologiques. La notion de groupe social (dont il s'agit d'étudier les productions et les évaluations linguistiques) ou des concepts comme ceux de covariance ou covariation sont loin de faire l'unanimité dans la mesure où ils renvoient à des options sociologiques, à des conceptions du social différentes. En simplifiant, on se trouve devant deux perspectives essentielles. 23

Un premier courant met l'accent sur le rôle déterminant des antagonismes entre classes et prend plus ou moins explicitement appui sur la conception marxiste des liaisons entre infrastuctures et superstructures et considère avec des nuances et à des titres divers que le langage reflète et réfracte tout à la fois les rapports de classe, les conflits entre idéologies opposées (Bakhtine, Marcellesi, Gardin et à certains égards Bourdieu). Un second courant, dérivé en partie de l'anthropologie américaine ou prenant sa source dans la sociologie interactionnelle, se préoccupe peu des classes sociales mais étudie plutôt les situations de communication, les aspects qualitatifs des rôles et des rapports entre individus, raisonnant en priorité en termes de facteurs socioculturels liés aux phénomènes linguistiques (courants américains de l'ethnographie de la communication et de la sociolinguistique
interactionnelle ).

Labov ouvre une voie allant dans le sens d'une conciliation des deux tendances, dans la mesure où ses enquêtes (Marha's Vineyard et Harlem surtout) prennent en compte les antagonismes sociaux et où elles portent aussi la marque de préoccupations plus ethnographiques, centrées sur l'observation de groupes sociaux restreints ou d'interactions sociologiques. On a donc adopté la perspective de la covariance, selon nous la plus apte à étayer une vérificë;ltiondes hypothèses et la plus capable de permettre la mise à jour des liens de causalité éventuels entre les particularités sociolinguistiques et l'extralinguistique social. En second lieu, on a exclu des approches quantitatives statistiques, hors de portée de nos moyens, aussi bien que des méthodes strictement qualitatives qui, dans le domaine concerné, auraient présenté des inconvénients majeurs. D'abord, étant donné le caractère relativement vierge du territoire à explorer et sa complexité, il fallait des procédures simples, faciles et sûres. Ensuite, il était nécessaire de se prémunir contre le danger de voir des variations imputables à un ou plusieurs individus masquer des dominantes propres à un groupe et d'aboutir ainsi à une dispersion totale des résultats et à un véritable kaléidoscope là où l'objectif était d'essayer de saisir des constantes ou des variations dont on estimait qu'elles pourraient présenter des corrélations significatives avec le statut social acquis ou 24

le sexe et l'âge de~témoins. Enfin, plus fondamentalement, s'il est vrai que des courants comme celui de l'ethnométhodologie ou de l'analyse interactionnelle ont le mérite de chercher à capter le comportement communicationnel conçu comme une totalité intégrant aussi des données non verbales, il reste que ces approches, en raison même du souci qu'elle ont de coller aux réalités les plus fines et les plus immédiates, présentent l'inconvénient de perdre de vue que ce qui se déroule entre les interlocuteurs doit aussi ses particularités à des déterminations sociales transcendant telle ou telle interaction ou situation d'échange et d'occulter - penchant significatif de la microsociologie américaine - un réel qui ne se livre pas si facilement à l'observation ou à l'intuition immédiate. Car si toute interaction est explicable en fonction de la situation où elle a lieu, elle doit encore prendre en compte un contexte social plus large. C'est pourquoi on a retenu une méthode semi quantitative s'appuyant sur l'analyse des dénombrements de réponses fournies par plus de trois cents témoins susceptibles d'ouvrir quelques pistes principales. Ce qui n'excluait pas la possibilité d'explorer le qualitatif. Et puis, bien qu'il ait été hors de portée de se placer dans une optique macrosociologique, on a évité d'opposer groupes socioculturels et classes sociales en choisissant d'enquêter parmi des échantillons de témoins aussi contrastés que possible, à deux pôles des hiérarchies qui existent dans l'univers de l'enseignement, qu'il s'agisse d'élèves ou de professeurs. Cette manière de faire permettait d'éviter les brouillages et interférences qu'aurait pu entraîner l'adoption d'un continuum sociologique trop fin et de préserver la possibilité d'étudier l'effet éventuel des différences sociales, à tout le moins socio-idéologiques qui peuvent affleurer dans les attitudes linguistiques, comme Labov en a donné la preuve, par référence à des normes d'usage de vocabulaires légitimes ou illégitimes, qualificatifs qui s'appliquent particulièrement bien au monde de l'enseignement. * * *

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Il a donc été retenu des populations de témoins échantillonnées selon les quatre indicateurs d'âge, de sexe, de statut socio-scolaire pour les élèves et de statut socioculturel pour les enseignants. La comparaison des normes de référence entre élèves et adultes, à une génération d'intervalle, s'imposait d'elle-même puisqu'elle pouvait mettre en évidence des variations selon les coupes qu'opère la différence d'âge dans le temps apparent. L'appartenance de sexe entre adolescents et adultes, pouvait être intéressante dans la mesure où le phénomène d'hypercorrection observé par Labov, en particulier chez les femmes des classes moyennes, pouvait s'observer compte-tenu de la féminisation du corps enseignant français, précisément dans la discipline qui nous intéresse, et plus généralement du statut général de la femme qui, malgré les évolutions contemporaines, lui impose des censures que l'homme ne subit pas au même degré. Les deux autres variables, touchant le plus nettement au domaine socioculturel et pouvant même renvoyer aux classes sociales, ont été déterminantes dans le choix des populations. En ce qui concerne les élèves, on a retenu deux paliers importants de l'orientation, les classes de quatrième et de seconde, qui reçoivent des jeunes ayant fait l'objet de décisions capitales en classe de cinquième et de troisième. D'un côté filières de prestige avec des classes de quatrième

classique et de seconde scientifique,de surcroît avec option
latin ou grec ou les deux à la fois. De l'autre se présentaient deux voies situées au plus bas des hiérarchies scolaires, c'est-à-dire, après la cinquième, la première année de préparation au certificat d'aptitude professionnelle (préparation en trois ans s'effectuant en L.E.P. (Lycées d'Enseignement Professionnel, écoles de la dernière chance) et après la troisième, la classe de seconde technique industrielle, rassemblant toutes deux des élèves considérés comme incapables de suivre les voies plus "nobles" du second cycle long, et des élèves rejetant le système général qui les a rejetés à cause d'insuffisances en français et en mathématiques, souvent révoltés jusqu'à la violence. On sait que l'orientation vers ces différentes filières recoupe très largement l'origine sociale des jeunes qui s'y rencontrent. En SeineSaint-Denis, de Montreuil à Stains, de La Courneuve à Aulnay-sous-Bois, il m'a été donné, au cours de visites à des 26

professeurs-stagiaires de français, d'assister aux manifestations d'anomie les plus sévères, bagarres, déplacements et sorties intempestives, conciliabules à voix haute et grasse, interpellations d'enseignantes dans le registre du sexe (où le verbe niquer revient sans cesse dans des syntagmes divers). Bref, absence de règles et d'acceptation du système. En ce qui concerne le corps enseignant, il fallait choisir dans la multiplicité des catégories où règne une extrême complexité, qu'il s'agisse de l'échelle des salaires, des formations initiales ou des options socio-idéologiques. Ici encore la situation de formateur d'enseignants du technique offrait des facilités, dans la mesure où nous connaissions bien ce milieu et où il était facile d'aborder des groupes d'enseignants en formation initiale ou continuée, dans l'une ou l'autre des deux Ecoles Normales Nationales d'Apprentissage (E.N.N.A.) de la région parisienne, lesquelles rassemblent chaque année plusieurs centaines de .stagiaires venus de toute la France. On a donc choisi d'enquêter parmi deux groupes de professeurs ne se différenciant pas par le revenu (fonctionnaires de la catégorie A, corps des enseignants de L.E.P.) mais fort tranchés par les origines, les formations de base, les intérêts professionnels et culturels, les modes de vie et les options idéologiques. D'un côté, on a des professeurs d'enseignement général (P.E.G.), de l'autre des professeurs d'enseignement professionnel pratique (P.E.P.P.) ou professionnel théorique (P.E.P.T.) Les premiers, en général titulaires d'une maîtrise de lettres ou de sciences, sont issus de l'université où ils ont parfois préparé l'agrégation. Ils ont les attitudes que donne une formation générale de type secondaire-supérieure (s.s.) Parmi les seconds, on rencontre d'anciens étudiants d'I.U.T. dont le profil se rapproche des premiers, mais surtout d'anciens ouvriers qualifiés de l'industrie ou de l'artisanat ayant reçu au départ une formation de type primaire-professionnel (p.p. désormais, certificats d'études ou équivalents et c.A.P.), relayée par des cours de promotion sociale axés sur l'amélioration de la qualification professionnelle. Ces derniers sont en général titulaires de divers diplômes du niveau IV (brevets professionnels par exemple) En gros, la démarche des P.E.G. ou des techniciens supérieurs est plutôt de type "intellectuel" tandis que les seconds revendiquent leur 27

appartenance aux "manuels" très compétents. On reviendra plus en détail sur ces différences socioculturelles patentes et assumées. Ainsi l'enquête pouvait se faire chez des témoins différenciés par l'âge, adolescents / adultes. Dans chacun de ces deux groupes, il était possible d'étudier d'éventuelles incidences de la variable de sexe, filles / garçons et femmes / hommes. Chacun de ces quatre groupes se subdivisait encore soit selon la variable de statut socio-scolaire: réussite / échec scolaire, soit selon le statut socioculturel: études secondaires supérieures / études primaires professionnelles. La deuxième question de méthode (dans quel genre de relation avec les témoins faire l'observation? comment éviter de possibles distorsions dues à des modifications du comportement de l'enquêteur ?) a reçu la réponse que voici. L'un des objectifs de la recherche étant s'essayer de cerner les incidences de l'utilisation, en situation pédagogique, d'un vocabulaire appartenant aux niveaux de langue légitimés, ainsi que de formuler des propositions pour une diversification des pratiques et une prise en compte d'usages plus larges, en évitant le double danger de l'hypercorrection et de l'hypervulgarisme, on a choisi un cadre contextuel et un style de relations enquêteurenquêtés proche des conditions d'une pratique pédagogique largement répandue: enseignant fournissant des explications, des consignes de travail et des exercices à réaliser dans la forme traditionnelle et dominante de l'écrit; enseignés réalisant les exercices selon les consignes données. Ce choix présentait en outre l'avantage de permettre une bonne neutralisation des conditions d'enquête puisqu'il laissait jouer complètement, face aux différentes populations, le paradoxe de ['observateur. En d'autres termes, on a présenté l'enquête dans un contexte et une relation formels d'observation. Le lieu a toujours été celui d'une classe ou cours de français rassemblant institutionnellement soit des élèves, soit des adultes en formation. Ainsi, l'enquête a eu lieu dans le cadre d'un établissement scolaire de premier ou de second cycle pour les élèves, après accord avec leur professeur de français, ou à l'occasion de cours de français prévus dans le cursus des enseignants-stagiaires, dans des E.N.N.A. L'enquête s'est 28

faite selon le canal de l'écrit. Enfin, les témoins savaient qu'ils étaient soumis à l'observation explicite d'un formateur d'enseignants non masqué, se présentant comme spécialiste de la langue française, surtout du vocabulaire. C'està-dire comme détenteur d'un savoir envers lequel élèves et adultes avaient à se situer, à proposer et/ou juger mots et énoncés présentés dans un questionnaire écrit. Un conducteur imprimé de présentation et d'explication avait été préparé, pour éviter à l'enquêteur des variations dans les explications et les exemples à fournir entre les deux temps de l'enquête. Le premier temps proposait aux témoins de répondre sans information préalable à des questions relatives aux niveaux de langue dans le domaine du vocabulaire. L'objectif était d'essayer de cerner les effets du sentiment de niveau intuitif des témoins, tel qu'il avait pu se former dans la famille, à l'école, dans l'environnement social, la profession, bref au cours des diverses circonstances de l'existence. On a pris soin de vérifier que les témoins n'avaient pas reçu (les scolaires surtout) d'information récente ou travaillé sur le sujet, sous quelque forme que ce soit. Au second temps, les témoins, après avoir reçu la même information explicite sur les questions principales posées dans le domaine exploré, étayée par des exemples concrets, devaient remplir la deuxième partie du questionnaire, notamment à partir de grilles permettant une approche plus systématique des problèmes posés par tels ou tels ensembles parasynonymiques. Le style de l'enquête présentait néanmoins deux différences de taille avec ce qui se passe dans la pratique pédagogique réelle. D'une part, chaque témoin était sollicité d'une manière totalement anonyme, de l'autre il n'avait pas à redouter les effets de l'évaluation du professeur-correcteur réel. Ces deux points limitent donc les analogies entre la situation de témoin soumis à une enquête éphémère et sans conséquence pour lui et celle de l'enseigné durablement engagé dans une relation où le pouvoir de l'enseignant est loin d'être négligeable. Reste que tous les témoins étaient logés à la même enseigne. La troisième question (qu'observer ?) .posait le problème du choix, dans le domaine foisonnant des vocabu29

laires, de variantes aussi pertinentes que possible, que le questionnaire avait pour but d'obtenir des témoins ou de proposer à leur évaluation. Autant les variantes phonétiques ou morpho-syntaxiques sont relativement faciles à sélectionner, autant les variantes parasynonymiques sont difficiles à choisir, étant donné la masse considérable des formes concurrentes, l'intense mouvement de brassage et de renouvellement qui les affecte, les glissements du sentiment de niveau de langue, le manque de travaux sociolinguistiques nettement centrés sur ces questions et poursuivis méthodiquement et le caractère implicite, subjectif et contradictoire des normes de référence qui déterminent les marques d'usage de toutes sortes et que les lexicographes n'ont jamais cessé d'attribuer aux mots. Ici encore, une délimitation de l'objet de la recherche s'avérait nécessaire, aussi stricte que possible. D'abord procéder à une réduction sévère du domaine qui pouvait être couvert par l'expression niveaux de langue. En premier lieu, situer hors des limites de l'enquête tout ce qui aurait pu faire dériver vers l'histoire des mots, selon un axe diachronique en temps réel, mais sans rejeter d'éventuelles variations relatives aux différences de génération. Et puis écarter les vocabulaires spécifiques référant à des secteurs particularisés de l'expérience sociale: vocabulaires techniques, scientifiques, professionnels, jargons de métiers. L'investigation ne porterait pas non plus sur les variétés régionales ou dialectales et resterait hors du champ de la géolinguistique et de la dialectologie, d'ailleurs bien exploré, sans toutefois écarter d'éventuelles variantes géographiques. Enfin, ont été éliminées les utilisations littéraires, les emplois du vocabulaire à des fins esthétiques. Ainsi, l'objet de la recherche était circonscrit à des ensembles parasynonymiques du vocabulaire général, mots simples ou construits ou des syntagmes lexicaux considérés essentiellement sous l'angle des marques sociolinguistiques qu'ils pouvaient comporter et renvoyant d'abord les témoins à leursnonnes d'usage et d'évaluation. De ce point de vue - c'est la deuxième série de critères qui ont alimenté le questionnaire - on a choisi d'interroger les témoins à partir de trois objectifs essentiels. Un : il a été proposé des questions dont on pouvait espérer qu'elles conduiraient à la production de variantes parasynonymi30

ques, porteuses d'indications significatives des conduites respectives des groupes de témoins, dans la situation d'enquête assez neutralisée. Deux: la seconde partie du questionnaire visait à obtenir une évaluation d'éléments appartenant à des ensembles parasynonymiques comportant de nombreuses variantes socialement marquées. Trois: une dernière série de questions proposait de trouver une solution à quelques problèmes d'acceptabilité et d'homogénéité stylistiques ( dans des phrases) ressortissant clairement aux prescriptions scolaires. On avait en vue, en mettant en relation les résultats obtenus à partir de ces trois ensembles de questions, d'essayer de pénétrer et d'expliquer d'éventuelles concordances ou discordances entre les normes de référence des divers groupes, et de comprendre les conséquences qu'elles peuvent entraîner dans la situation pédagogique. Le questionnaire a été proposé à un ensemble de 324 témoins choisis comme il a été expliqué. * * * Le travail se présente donc comme un essai de microsociolexicologie appliquée ou de micro-lexicologie sociale appliquée, bien que la dénomination de lexicologie sociale risque de paraître ambitieuse puisqu'elle s'est appliquée à des travaux d'envergure, comme ceux de J. Dubois (Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, 1967) et de L. Guilbert (La formation du vocabulaire de l'aviation, 1965 et Le vocabulaire de l'astronautique, 1967. Il ne doit rien aux théories génératives, qui n'ont d'ailleurs pratiquement pas abordé le domaine des vocabulaires, lesquels ne se prêtent guère à la systématisation. On n'a pas davantage éprouvé la nécessité d'utiliser des distinctions, utiles dans d'autres types d'approche, entre mots simples, mots construits, lexies ou synthèmes. On parlera donc de "mots" ou "termes" dans leur sens courant et indifféremment de "syntagmes" pour des expressions, lexicalisées ou non. Les objectifs proprement sociolinguistiques s'appuient sur l'hypothèse de corrélations peut-être interpré31

tables en termes de causalité entre certaines variantes de l'usage comme d'éventuels écarts d'appréciation portant sur les mots d'un même ensemble parasynonymique et les contrastes socioculturels entre groupes diversement impliqués dans le système éducatif. De plus, on peut postuler que des varia-tions sur certains points du vocabulaire ou ensembles de termes sensibles aux influences sociales peuvent être inter-prétés en fonction d'un contexte social plus vaste, où interviennent des antagonismes ou des mimétismes relevant soit de l'idéologie du quotidien, soit de systèmes idéologiques plus nettement constitués à l'oeuvre dans l'arène de l'enseignement, et s'y manifestant entre autre par le degré d'attachement ou de résistance aux normes légitimes. Bien que le but poursuivi n'ait pas été historique, il n'était pas exclu que des variations dans le sentiment de niveau de langue puissent accessoirement être interprétées comme des indices du mouvement de la société française pendant les "trois glorieuses". Nous avons cependant gardé à l'esprit que les mots ne sont pas le réel et que le social ne peut se réduire mécaniquement aux reflets qu'en donnent les voc~bulaires. La tentative, fondée sur le sentiment propre des divers groupes sur les notions deniveaux ouregistres de langue, sera faite dans les deux perspectives des normes de production (témoins scripteurs), des normes de réception (évaluatives) et des normes prescriptives scolaires. L'exploration des appréciations des témoins, constantes et variations, aura lieu aussi bien selon le nombre des niveaux perçus qu'en fonction de la manière de les appréhender qualitativement et s'est efforcée de repérer comment certains mots ou mini ensembles de parasynonymes se répartissaient à l'intérieur des distinctions faites par les enquêtés, soit spontanément, soit à partir de grilles expliquées au préalable. Sous l'angle des applications pédagogiques, le but était de tenter d'échapper à la naïveté, à la platitude ou la tonalité bon chic bon genre qu'on rencontre parfois sur le sujet au détour des pages d'un livre, d'une étude, d'un article ou d'un manuel scolaire. Un projet qui se veut généreux et sympathique, de fait marqué par un populisme condescendant, repose sur l'idée que les élèves des classes 32

"défavorisées" ne disposeraient que d'un seul niveau ou registre (on reviendra sur ces points), l'illégitime. C'est là un des nombreux avatars de la thèse du déficit linguistique. En ce sens, l'un des rôles de la pédagogie du français consisterait à faire accéder ces démunis à la .maîtrise de l'éventail de tous les registres. Mais les acquis de la sociolinguistique montrent justement combien de telles ambitions doivent être modérées, puisque l'acculturation linguistique, lorsqu'elle s'est produite, s'accompagne d'une impossibilité de retour aux formes vernaculaires d'origine. Naturellement, le fait est aussi valable pour un locuteur issu d'un milieu où s'utilisent couramment les normes légitimes, qui n'a que peu de chances d'accéder, en admettant qu'il le veuille, à la maîtrise des variétés de langage propres à certaines banlieues parisiennes. En définitive, et c'est là surtout que les objectifs pédadogiques importent et révèlent leur vraie nature puisque les modèles communément proposés sont des formes de prestige, quand il ne s'agit pas de formes écrites de type littéraire. En fait, le jeu est faussé en raison même des hiérarchies qui sous-tendent les exercices sur les niveaux de langue et s'appuient sur l'assurance des classes dominantes de la valeur intrinsèque de leurs pratiques langagières. C'est aussi l'un des buts de ce travail que d'essayer de comprendre à quel point elles sont admises par les autres catégories sociales, notamment dans l'institution scolaire. La perspective nous semble devoir être, non pas totalement renversée - ce qui serait absurde - du moins ouverte de la façon suivante: Dans quelles mesures et limites l'école doit-elle se faire tolérante aux usages divers des enfants et adolescents qu'elle regroupe? Notre point de vue est que l'hypercorrection - ses manifestations pédagogiques sont bien réelles - et l'hypervulgarisme - danger à vrai dire théoriquesont à exclure de la pratique pédagogique ou à utiliser comme de simples points de repère sociolinguistiques. Reste à circonscrire, avec les témoins, ce qu'on peut entendre par hypercorrection et hypervulgarisme en matière de vocabulaire. TIfaudra également s'interroger sur le rôle que jouent les disparités entre les normes de référence des enseignants de français et celles des deux catégories d'élèves retenues 33

selon leur réussite ou leur échec scolaire. Notre hypothèse est qu'enseignants et élèves des classes très populaires sont victimes d'une ignorance réciproque. L'enseignant connaît généralement très malles usages des élèves. Inversement, les élèves, ,quand ils sont de milieux sociaux situés aux antipodes de ceux des enseignants, comprennent mal les exigences de leurs professeurs. D'où trop de malentendus. On débouche ici sur la mise en question de la tradition française de formation des professeurs de "lettres" (dénomination héritée d'une éducation conçue par le clergé spécialement pour les enfants de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie et qui persiste dans tous les ordres actuels d'enseignement, y compris le technique court, dernier-né du système éducatif, mis en place après la Libération) toujours recrutés sur leur aptitude à se plier à des jeux intellectuels ancestraux et à manier des codes rhétoriques désuets, malgré l'explosion scolaire et la massification du secondaire (autre chose serait une vraie "démocratisation") Que proposer pour que les élèves accèdent à la compréhension la plus claire possible des enjeux sociaux d'une bonne maîtrise de la langue maternelle et pour que certains ne soient plus en position par trop défavorable sur le marché scolaire des apprentissages linguistiques, oraux et écrits? Ainsi, des comparaisons peuvent être établies entre les résultats des deux groupes d'élèves et d'enseignants, mais aussi entre les comportements des jeunes en situation d' apprentissage professionnel après échec dans l'enseignement du premier cycle, et ceux de leurs aînés qui ont connu la même situation mais se retrouvent quelque quinze à vingt ans plus tard dans une situation de relative acculturation, du fait de leur passage du statut d'ouvriers qualifiés à celui de professeur d'enseignement professionnel pratique. Le même genre de comparaison peut se faire entre élèves en situation de réussite et professeurs issus de l'université mais en situation de relatif déclassement, ou vivant ainsi leur passage dans l'enseignement technique court. Enfin, il était inévitable que le cheminement croise les voies qu'empruntent la lexicographie pour décrire les variétés de vocabulaire et donner des points de repère aux utilisateurs, sous la forme des marques d'usage. C'est un
fait connu des spécialistes

- non
34

du grand public qui féti-

chise volontiers le dictionnaire - qu'il règne dans les ouvrages d'usage courant dans les classes de français, Dictionnaire dufrançais contemporain, Petit Robert, Petit Larousse une assez grande diversité dans tout ce qui touche aux choix que font les lexicographes parmi les synonymes et aux normes qui sous-tendent la description et l'appréciation des variantes parasynonymiques des vocables. Les remarques qui sont faites aux lexicographes partent de deux considérations fondamentales, absence de rigueur dans la définition des marques et incohérence dans leur application aux éléments de la nomenclature, mots-vedettes ou synonymes figurant dans les articles. Car les marques réfèrent à différentes variables: temporalité (vx, vieilli, mod. ) espace (dial, rég. ), stylistique (littér., poét.), modalisation (péj., sc., sports, seal. ) fréquence (rare, cour.), situations de communication (jam., vulg.), étagement social (arg., pop.) Ce sont évidemment les deux dernières variables qui provoquent le plus d'approximations. La confusion est permanente entre ce qui renvoie aux situations déterminant l'emploi des "styles contextuels" ou à un usage social dominant, voire à la fréquence (c'est le cas pour Jam., qui se distingue mal de la série argo et pop.) D'autre part, on ne dispose d'aucune référence sociologique claire pour fonder les distinctions entre des marques du type argo ou pop. De plus, on manque de marques pour caractériser (positivement ou négativement ?) les usages de catégories sociales écono-miquement ou culturellement dominantes. Cela supposerait une théorie sociolinguistique et des prises de position socio-idéologiques que les lexicographes ne peuvent envisager, en admettant que l'entreprise d'un Furetière soit reprise aujourd'hui. TIa donc fallu procéder à des sondages destinés à repérer les types d'indices auxquels les témoins se référeraient spontanément pour qualifier des parasynonymes proposés à leur évaluation, puis soumettre à l'épreuve de l'enquête une partie au moins de la métalangue lexicographique, de façon à voir comment seraient comprises des marques aussi polysémiques et subjectives que Jam ou pop, établir enfin une comparaison entre les deux genres d'appréciation. En tout cas, l'exploration des compétences évaluatives des témoins pouvait permettre l'établissement d'une terminologie simplifiée utile en pédagogie. 35

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