LES BETI DU GABON ET D'AILLEURS

De
Publié par

Cet ouvrage est l’œuvre d’un Africain à la quête de ses origines et de son devenir. Il restitue la longue migration des Beti-Bulu-Fang. Les multiples faits de société, de culture, de religion, d’économie, sont minutieusement classés pour en dégager pertinences et incohérences, ressemblances et dissemblances, continuités et ruptures, persistances et disparitions, en rapport avec les exigences du temps présent. Il en est ainsi de tout ce qui a trait aux sites successifs de leur parcours, à la structure de la société, à leurs modes d’organisation sociale, politique, économique, spatiale et résidentielle, aux objets et techniques de leur vie matérielle, agricole, artisanale et artistique.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 178
Tags :
EAN13 : 9782296295339
Nombre de pages : 271
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES BETI DU GABON ET D'AILLEURS
Tome I Sites, parcours et structures

~ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2847-2

Jean-Marie AUBAME ouvrage coordonné par Fidèle-Pierre Nze-Nguema et Henry Panhuys

LES BETI DU GABON ET D'AILLEURS
Tome I

Sites, parcours et structures

Préface de Bonaventure MVE ONDO Professeur à l'Université Omar Bongo

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Economie Plurielle
dirigée par Henry Panhuys et Hassan Zaoual La collection «Economie Plurielle» a pour ambition de développer le pluralisme dans les sciences sociales et particulièrement en économie. Cet objectif est devenu, aujourd'hui, une nécessité tant du point de vue des faits que du point de vue des théories et des paradigmes relevant du domaine de I'Homme. Leur cloisonnement s'avère être un obstacle à l'interprétation des mutations en cours. L'irruption et la diffusion de la société de l'information et de la connaissance ainsi que l'importance de la culture, du sens et des croyances dans les pratiques d'acteurs supposent un changement radical dans l'épistémologie des sciences sociales. Dans ce but, la collection se veut aussi un lieu de dialogue et d'échanges entre praticiens et théoriciens de tous horizons. Série Economies et Cultures H. PANHUYS, La fin de l'occidentalisation du monde. De l'unique au multiple, GREL (ULCO)-Réseau Sud-Nord Cultures et Développement, à paraître en 2002. H. ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique, GREL (ULCO)-Réseau Sud-Nord Cultures et Développement, Préface du Prof. S. LATOUCHE, juin 2002,618 p. M. LUYCKX GHISI, Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme. La société réenchantée? GREL-Université du Littoral Club de Rome, Préface du Prof. Ilya PRIGOGINE, prix Nobel 1977, juil. 2001, 216 p. H. PANHUYS et H. ZAOUAL, (sid), Diversité des cultures et mondialisation. Au-delà de l'économisme et du culturalisme. Ouvrage collectif Réseau Cultures I GREL-Univ. du Littoral, mars 2000, 214 p. S. LATOUCHE, F. NOHRA, H. ZAOUAL, Critique de la raison économique, Introduction à la théorie des sites symboliques. Préface d'A. KREMER-MARlETTI, in «Collection Epistémologie et Philosophie des Sciences », sept. 1999, 125 p. H. ZAOUAL (ed), La socio-économie des territoires. Expériences et théories. Colloque GREL, Dunkerque (mai 1997), sept. 1998, 352 p.

B. KHERDJEMIL, (sid), Mondialisation et dynamiques des territoires, Colloque GREL, Dunkerque (mai 1997), sept 1998, 218 p. B. KHERDJEMIL, H. PANHUYS, H. ZAOUAL, (sid), Territoires et dynamiques économiques. Au-delà de la pensée unique. Actes Colloque
GREL

- Univ.

du Littoral, Dunkerque

(mai 1997), mai 1998, 228 p.

I.P. LALÈYÊ, H. PANHUYS, Th. VERHELST, H. ZAOUAL (sid), Organisations économiques et cultures africaines. De I 'homo œconomicus à I 'homo situs. Ouvrage collectif publié dans la Collection «Etudes Africaines », Réseau Sud-Nord Cultures et Développement! Université Saint-Louis du Sénégal, sept. 1996, 500 p. Série Gestion et Cultures G.A.K. DOKOU, M. BAUDOUX, M. ROGE (sid), L'accompagnement managérial et industriel de la PME. L'Entrepreneur, l'Universitaire et le Consultant, préface de J. DEBOURSE, novo 2000, 292 p. Série Histoires et Cultures J.-M. AUBAME, Les Beti du Gabon et d'ailleurs. Ouvrage coordonné par Fidèle-Pierre NZE-NGUEMA et Henry PANHUYS, Préface du Prof. Bonaventure MYE ONDO, T. I, Sites, parcours et structures, 273 p., T. II, Croyances, us et coutumes, 292 p., juil. 2002.

Photo de couverture

Figurine gardienne de reliquaire fang, en bois sculpté, hauteur 60 cm. Cliché D. Destable et M. Delaplanche Collection Musée de l 'Homme, Paris

Remerciements
Tout d'abord, l'auteur et sa famille remercient très chaleureusement Monsieur Fidèle-Pierre Nze-Nguema qui, après avoir manifesté son vif intérêt à la lecture du manuscrit initial, a été à l'origine de la publication de l'ouvrage. Ils lui savent également gré de la postface élogieuse qu'il a estimé utile de lui consacrer. Ensuite, l'auteur et sa famille tiennent à exprimer leur profonde reconnaissance à Monsieur Bonaventure Mve Ondo qui, malgré ses multiples responsabilités, a bien voulu accepter de rédiger une préface dont la teneur témoigne d'une lecture attentive et critique du texte de l'ouvrage et constitue par là-même un apport précieux à cette recherche des origines et du parcours de notre peuple. Enfin, l'auteur et sa famille remercient très vivement Monsieur Henry Panhuys ainsi que Madame Nadine Lefebvre, du Bureau Lefebvre à Bruxelles, pour le travail de préparation du prêt-àclicher de l'ouvrage qu'ils ont accompli avec une compétence et une motivation toutes particulières. Ils sont particulièrement redevables au premier de lui avoir permis de publier cet ouvrage dans la collection qu'il dirige avec Monsieur Hassan Zaoual aux Editions L'Harmattan à Paris.

SOMMAIRE
PREFACE
AVANT-PROPOS

15 25 27 37 57 95 119 147 165

INTRODUCTION
CHAPITRE 1 : L'Afrique, berceau de I'Homme

CHAPITRE 2 : Les racines: la langue fang
CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE 3 : D'où viennent les Beti ? 4 : Les principales étapes 5 : Le pays et les hommes 6 : La structure de la société

CHAPITRE 7 : L'organisation politique, économique et sociale CHAPITRE 8 : La civilisation matérielle BIBLIOGRAPHIE
AUTEUR ET ADRESSES

185 221 265 269 271

TABLE DES MATIERES

Cartel Migrations et transferts culturels des peuples africains de l'Antiquité à l'an mille

Source: Le grand atlas de l'histoire mondiale (collectif). Préface d'E. Le Roy Ladurie, Albin Michel, Encyclopaedia Universalis, Ed. française, Verone, 1979, pp. 44-45.

Préface
LE CHERCHEUR DES ORIGINES
En présentant au public l'ouvrage Les Beti du Gabon et d'ailleurs, je veux rendre grâces à l'auteur, Jean-Marie Aubame, que je n'ai pas connu et qui est décédé en septembre 2001, de la vraie joie qu'il m'a donnée. Je lui dois en effet une récréation dans le sens étymologique et profond du mot. Il a fait revivre en moi l'être fang ancien, si ancien que je le trouve nouveau. La magie de ce livre, supprimant les siècles et les espaces, m'a renvoyé à moi-même, tel que j'étais dans ma lointaine enfance, lorsque, pour la première fois, j'eus la révélation des mystères et des modes de fonctionnement de notre groupe ethnique, ceux-là mêmes que M. Aubame Jean-Marie nous décrit avec tant de science et de conviction, de charme et de précision. Je note cette concordance, non certes pour apporter un témoignage, bien superflu, mais pour engager d'autres lecteurs, mes contemporains, à goûter comme moi, tout à la fois, les délices de cette évocation et les méandres de cette recherche des origines. Il faut le dire, une telle recherche est une démarche légitime et nécessaire pour tous ceux qui veulent comprendre les repères de l'identité beti-bulu-fang, pour reprendre l'expression consacrée de Pierre Alexandre 1. En effet, tout homme cherche toujours à se comparer dans son être et dans sa collectivité, à se démarquer pour mieux se faire reconnaître, à se comprendre et à comprendre d'où il vient pour mieux apprécier où il en est aujou~d'hui. Mais cette démarche est toujours complexe, multiforme, jamais achevée et naturellement idéologique. Elle procède par allers et retours, fige certains repères et en passe d'autres sous silence. Bref, elle idéalise, mythifie et transforme. Au-delà de cette orientation même, cette recherche procède aussi d'un écheveau d'influences caractérisées par des emprunts, des filiations, des rejets, des confrontations, tous hérités d'autres
Pierre Alexandre, « Proto-histoire du groupe beti-bulu-fang : essai de synthèse provisoire », in Cahiers d'Etudes Africaines, n° 20, volume V, Paris, 1965, pp. 503-560.

15

sociétés et résumés dans cette merveilleuse expression de Claude Lévi-Strauss, le «feuilleté». Autant la durée dans le temps (l'histoire) que les différentes étapes dans l'espace (emplacements) interagissent sur l'existence à la fois mouvante et fixe de la société beti, autant il n'y a point de déterminisme premier dans cette forge qu'est I'histoire. Se trouvent ainsi redéveloppés tout le mysticisme fang, mais aussi son histoire et son mode d'organisation. Selon Jean-Marie Aubame, vus dans la macroscopie des siècles, les Beti sont une société à longue sédimentation culturelle. Ils sont issus de multiples mouvements et, autrement dit pour simplifier, leur histoire est traversée par deux formes de relations majeures: celle de la superposition floue de plusieurs univers de significations ou civilisations depuis la Phénicie à celle d'aujourd'hui en passant par la mythique Egypte des Pharaons et bien d'autres, et celle de la confrontation puis de la fusion de plusieurs mondes avec la descente depuis le Moyen-Orient jusqu'au centre de l'Afrique. Autant dire que le livre de Jean-Marie Aubame propose de nombreux éléments de repère de l'identité culturelle beti. Il les retient sous plusieurs angles d'attaque tout en convoquant plusieurs disciplines scientifiques. Premier angle d'attaque, les sensibilités personnelles. L'auteur permet au lecteur de situer sa propre perception dans le jeu plus large des théories scientifiques et de représentations collectives autour de la quête des origines. C'est l'axe proprement idéologique et que Pierre Alexandre appelle « le romantisme ethnologique» 2. C'est aussi la partie la plus historique de son ouvrage avec les discussions sur « la vaste migration» des Beti, un des groupes ethniques les plus importants du Nord-Ouest de l'Afrique centrale, «jusqu'à leur habitat actuel». Second angle, les principales disciplines scientifiques qu'il convoque dans cette quête. Parmi celles-ci, on retient plus particulièrement l'archéologie, la linguistique, l'anthropologie et la sociologie. Avec l'archéologie tout d'abord, il revient sur la question du caractère négroïde des premiers êtres humains. Avec beaucoup d'à propos, il nous fait voir le mouvement de la «première mondialisation dans la préhistoire» qu'Edgar Morin décrit de manière pertinente: « La préhistoire fut en fait une première mondialisation. Celle-ci a dispersé ce que la seconde, plusieurs millénaires plus
2 Pierre Alexandre, op. cit., p. 535. 16

tard, allait relier. A partir d'un vraisemblable foyer africain, les rameaux humains se propagent en Europe et en Asie, certains passent, peut-être encore sur terre ferme, en Amérique, d'autres s'éparpillent en Océanie (...). Avant même que commence I 'histoire, notre espèce a établi ses colonies sur toute la planète. Au cours de cette diaspora, elle a produit une extraordinaire diversité de langues, de cultures, de destins, sources d'innovations et de création dans tous les domaines, sources aussi de méconnaissances réciproques. Les humains séparés ont oublié leur identité commune et sont devenus étrangers les uns aux autres» 3. C'est à la suite de cela que s'est réalisée la «seconde mondialisation» au XVllème siècle, c'est-à-dire pour l'Afrique à l'époque de son intégration brutale au marché mondial à travers la traite. Dès cette époque, on constate une périphérisation de l'Afrique, de sa pensée, de son histoire et donc de son annexion à la référence occidentale. Désormais, I'histoire de l'Afrique se fait sans la participation des Africains eux-mêmes. Avec la linguistique beti, il inaugure, à la manière de son maître à penser Cheikh Anta Diop, une lecture nouvelle et la constitue comme une science « fondamentale» de l'histoire pour la compréhension d'un peuple sans écriture. La linguistique ainsi comprise se présente ainsi dans sa dimension « archéologique» comme le réservoir de la mémoire du peuple beti. Il nous ouvre ainsi sur la « taxinomie» beti et sur son propre système de classification. Avec l'anthropologie comparée et la sociologie comparée des Cananéens, des Phéniciens, des Egyptiens et des Beti d'aujourd'hui, il tente d'établir des similitudes, des permanences, mais aussi des ruptures. En tous les cas, il retrouve des indices qui lui permettent d'établir des parentés entre ces civilisations d'hier et d'aujourd'hui. D'une manière générale, l'ouvrage propose une sorte de « révision» de I'histoire de l'Afrique et notamment du peuple beti, en réaction à l'histoire raciale écrite par des Blancs en d'autres temps. Le cadre général de cette thèse est connu: 1'humanité, à l'origine, noire, a peuplé le monde et a engendré les premières grandes civilisations de l'Antiquité - celle de l'Egypte en tout premier lieu qui a influencé le monde grec. C'est ainsi que l'auteur
Edgar Morin, La méthode 5. L 'humanité de l'humanité. L'identité humaine, Seuil, 2001, p. 211. 17

convie le lecteur à la découverte de l'histoire et de la culture des Beti et l'invite, s'il le désire, à se situer lui-même dans cette démarche. Il l'amène à établir le lieu d'origine d'où proviendraient les Beti et les étapes de leur migration. Du même coup, il nous amène à comprendre la cécité habituelle de certains historiens « blancs» trop soucieux selon lui des traces écrites et de faits incontestables. L'ambition de Jean-Marie Aubame n'est pas d'être un simple informateur au service d'une histoire « occidentale» de l'Afrique 4, mais de proposer une histoire des Beti qui repose sur leur propre vision du monde, sur leurs paradigmes, sur des hypothèses et des conclusions auxquelles il parvient. Non seulement il apporte sur la connaissance des Beti une importante contribution, mais encore il tente de revoir cette histoire en partant des ambitions et des enjeux des Beti eux-mêmes. A partir de certains faits historiques ou bibliques, de comparaisons linguistiques et d'observations diverses de certains ethnologues, Jean-Marie Aubame propose une lecture et une compréhension de 1'histoire des Beti depuis leurs origines « supposées» jusqu'à nos jours. En ce début du XXIèmesiècle où les hommes manquent de repères et s'enferment dans des égoïsmes sans fin, caractérisés par leur intolérance et leur incapacité à comprendre l'humanité de l'homme, Jean-Marie Aubame s'interroge donc sur l'essence même des Beti, sur leur histoire, sur leurs origines, sur leur humanité. Il s'agit d'une ouverture intellectuelle et d'une vision qui dépasse la rigueur habituelle du chercheur classique et sort de la «situation (...J d'extraversion scientifique» des anthropologues africains5. Entre linguistique et anthropologie, entre archéologie et anthropologie religieuse, Jean-Marie Aubame reconstitue 1'histoire des Beti ou des Fang et leurs traditions sociales et culturelles. Même s'il se sert de manière un peu trop appuyée des travaux de Cheikh Anta Diop qui dépassent I'histoire événementielle et
Paulin J. Hountondji : «Au-delà de l'ethnoscience : pour une réappropriation critique des savoirs endogènes », Revue Notre Librairie, n° sur la question des savoirs, pp. 52-59. 5 Paulin J. Hountondji : « Situation de l'anthropologue africain: note critique sur une forme d'extraversion scientifique », Revue de l'Institut de Sociologie, 3, 4, Les nouveaux enjeux de l'anthropologie (autour de Georges Balandier), sous la direction de Gabriel Gosselin, Bruxelles 1988, pp. 99-108. 18

économique, on lui sait gré d'engager un débat autour de la réconciliation des Fang avec eux-mêmes, autour de leur identité. Est-il nécessaire de souligner que l'identité n'existe ni dans un ensoi, ni dans une forme, fût-elle majeure, de la symbolique sociale, comme par exemple la langue ou la religion, mais dans un système complexe, constamment en évolution et en redéfinition? Or dans ce processus de construction et de reconstruction d'une identité beti, la question de l'altérité apparaît essentielle, l'identité définissant les contours des ressemblances au moyen des dissemblances. Etre, c'est non seulement être-dans, c'est être-avec, c'est provenir de quelque part, mais c'est aussi être engagé vers. C'est pourquoi la mise en relief d'affinités et de solidarités qui s'élabore consciemment ou inconsciemment dans un rapport de proximité et d'éloignement entre les uns et les autres, est toujours le fruit d'un agencement complexe et multiforme d'expériences, d'apprentissages et de croyances partagées, c'est-à-dire d'images de soi et d'autres. Ainsi se construit l'identité du Beti d'aujourd'hui à travers un réseau de souvenirs et d'appropriations. Jean-Marie Aubame reconstitue avec beaucoup de brio les diverses formes au sein desquelles se matérialise l'identité beti: langue, territoires,. modes de vie symboliques, profanes ou sacrés, événements, économie, monnaie, etc. Pour y parvenir, l'auteur a emmagasiné, sélectionné, classé de nombreux éléments et faits de société et de culture pour dégager des ressemblances et des continuités et pour signifier des ruptures ou pour établir des cohérences selon les exigences du présent. Il décrit, entre autres, tous les aspects qui entourent par exemple la naissance, la circoncision, les modes de salutation, les pratiques rituelles et les croyances, etc. Cette recomposition historicosociale, si elle peut paraître parfois contradictoire, réorganise certainement la société beti et la réinterprète selon une logique stratégique et idéologique claire que l'on peut ou non approuver. C'est le choix de l'auteur, c'est aussi son droit. Car comment partager les souvenirs et les intuitions? Comment choisir dans la masse des documents oraux, comment distinguer les plus intéressants? Comment être sûr de ce que l'on avance? Comment être sûr de ne pas trahir la mémoire des Anciens? En bref, comment être sûr que ce qui est dit renvoie à l'histoire la plus probable des Beti? L'intérêt majeur du livre de cet érudit qu'est 19

Jean-Marie Aubame est qu'il nous livre tout à la fois ses convictions, ses observations et ses réflexions. On pourra toujours reprocher à Jean-Marie Aubame sa volonté d'engager une histoire autonome, de proposer une approche avant tout esthétique, descriptive et analytique, voire purement idéologique des Beti. Mais on ne saurait lui reprocher de poser, pour une fois, la question de la validité théorique et de l'efficience pratique d'une histoire endogène des peuples africains. Sa démarche, si audacieuse soit-elle, est pourtant comparable à celle de l'ethnopharmacologue qui, remarquant parmi les résultats d'une enquête ethnobotanique, des indications sur l'usage médicinal d'une plante pour le traitement d'une maladie donnée, procèdera non seulement à la vérification de l'information, mais encore testera l'efficacité du traitement et procèdera aux analyses chimiques et biochimiques, aux mesures et aux dosages nécessaires pour isoler la substance active et, à la fin du processus, obtenir un brevet. C'est ainsi que dans sa quête, Jean-Marie Aubame exhume une sorte de mémoire idéologico-nostalgique et cherche à en vérifier la scientificité. Sur une trame de fond tissée de témoignages de certains vieux Fang et de connaisseurs (les « sachant ») de la société beti, il rassemble les représentations sociales positives d'un passé collectif véritablement repensé et intègre les différents moments de l'histoire (antiquité phénicienne, égyptienne, colonisation), la migration dans l'espace (MoyenOrient, Egypte, Ethiopie, Afrique centrale) et les faits de société avec une facilité étonnante. Mais il ne nous dit pas comment résoudre certaines difficultés de principe, comme par exemple la probable rencontre des Beti avec d'autres civilisations telles que l'Islam. Le chercheur des origines qu'est Jean-Marie Aubame ne milite pas seulement pour la réappropriation de l'histoire des Beti, il ne cherche pas la simple reconnaissance de la communauté scientifique internationale, il vise plus concrètement à l'émergence d'une communauté scientifique africaine délibérément engagée dans la résolution des problèmes locaux tout en apprivoisant l'universel. Comment en effet trouver réponse à des problèmes particuliers, notamment celui de nos origines? Comment proposer une identité beti qui réalise la jonction de l'universel et du particulier? Pourquoi rechercher ses origines? D'où viennent 20

véritablement les Beti? Quelles sont leurs origines proches et lointaines? Comment ont-ils été modelés? Quelles populations ont-ils rencontrées dans leur migration? Quels ont été leurs rapports? Comment en sont-ils arrivés à perdre la mémoire de leur histoire et celle de leurs origines? Comment ont-ils pu, dans le même temps, stocker certains éléments de leur histoire et de leur être à travers la langue et certains rites, en un mot résister? Sur toutes ces questions, Jean-Marie Aubame propose des éclairages, justifie certaines hypothèses, en réfute d'autres, bref, procède à une vaste et originale recomposition. Après un rappel des données archéologiques, historiques et bibliques, l'auteur présente le pays fang, ses tribus et leur mode opératoire et les différents aspects de la culture beti. C'est ainsi qu'il montre comment la société beti au Gabon par exemple s'est adaptée aux autres ethnies et au monde de la forêt à travers les mots et les choses. Ce rapport que les Beti entretiennent avec les autres ethnies est double: il est à la fois intégrateur et exclusif. Une telle attitude se retrouve aussi bien dans les mots que dans les lieux et les pratiques sociales et religieuses. On apprend ainsi une foule de choses, par exemple les origines du mot Beyok par lequel les Beti désigne la capitale du Gabon, Libreville, mais aussi l'influence qu'aurait jouée l'acception mpongoué de Dieu (Agnambié) dans l'appropriation que les Fang ont fait du Dieu chrétien, etc. En outre, l'adaptation des Beti au pays (monde de la forêt) serait récente et se serait effectuée dans un double rapport de contrôle et d'intégration à l'environnement. A travers la légende d'Odzambogha, on découvre qu'ils se sont fait initier aux mystères de la forêt, ont appris à reconnaître et à se protéger de ses dangers en même temps qu'ils ont trouvé les moyens d'en contrôler certains aspects. La langue joue ici un rôle de site archéologique premier qui permet de comprendre certaines de ces adaptations. Mais si les premières approches de Jean-Marie Aubame font état d'une histoire recomposée et restructurée par les analyses de Cheikh Anta Diop qui établissent les souvenirs d'un passé mythique, on constate aussi en quoi l'inconscient et le refoulé font partie de sa démarche. C'est parce que certaines choses ont été tues qu'elles peuvent ressurgir pendant certaines périodes et fixer des comportements dissidents. A partir de là, l'auteur nous amène à voir, au niveau des mœurs, des événements sociaux, quels sont les 21

signes « chuchotés» qui rappellent les déviances, les douleurs et les défaites. Il procède ainsi à une véritable réhabilitation de la mémoire beti. C'est en ce sens qu'il faut lire notamment avec intérêt tous les développements autour des pratiques initiatiques et du Bwiti fang que l'auteur présente avec beaucoup de clarté. C'est aussi le lieu de comprendre ce phénomène social majeur qu'est le mariage dans l'établissement des alliances et dans l'organisation politique des beti. Pour terminer, on peut dire que le livre de Jean-Marie Aubame est un véritable testament pour les générations futures. Il éclaire le présent en réorganisant le passé selon une rationalité nouvelle et orientée vers un tout autre but, la réappropriation de soi. Il choisit délibérément d'approcher les Beti à travers des mémoires fragmentées, autour des méandres de la langue et des faits de société, et tente d'en reconstituer 1'histoire et le rapport au monde. Il montre toute la difficulté d'être soi. Etre soi-même, à la fois différent et semblable aux autres, certainement africain, mais avec des traces orientales et européennes, être d'une tribu et d'une ethnie tout en affirmant sa nouvelle nationalité, voilà le défi de notre société. Savoir se rappeler, réconcilier l'ancien et le nouveau monde, la sédentarité et l'aventure; avoir confiance dans notre possibilité d'adaptation et de consolidation; s'ouvrir aux possibles, à l'imprévu, comme nos pères l'ont fait, voilà l'acte de subversion symbolique que propose Jean-Marie Aubame. Il nous permet, selon la formule de Bourdieu, de contrecarrer des schèmes de pensée universaliste indiscutés et hypocrites sans universaliser un particularisme. Ce testament est une reconstitution de 1'histoire des Beti condamnés à n'être rien par les historiens classiques, mais reconsidérés par un de ses fils cultivé, passionné et fier de ses sensibilités. Comme le disait le sociologue Balandier et grand connaisseur de la société beti, « la continuité sociale n'est pas une belle ligne droite mais plutôt l'objet d'un développement chaotique et hasardeux». C'est pourquoi, Beti du Cameroun, du Congo, du Gabon, de Centrafrique et de la Guinée équatoriale, mais surtout hommes de bonne volonté, il faut lire l'ouvrage de Jean-Marie Aubame. C'est un livre qui donne à réfléchir sur les origines des hommes et des peuples, mais aussi sur leurs évolutions. Il ne s'agit pas seulement d'un livre de science, mais d'abord du témoignage d'un honnête homme qui nous invite à penser l'identité non plus 22

comme une «substance finie », mais sur un mode connectif, comme «mobile », entre racine et errance, entre sédentarité et nomadisme, entre fermeture et ouverture.

Professeur Bonaventure MVE-ONDO Université Omar BONGO

23

Avant-propos
En tant que correcteur et superviseur du prêt-à-clicher, après six lectures et mises en forme minutieuses des manuscrits et tapuscrits successifs, il paraît utile de fournir les informations suivantes aux lecteurs de l'ouvrage. De manière à rendre le texte aussi aéré que possible, avec l'accord de l'auteur, des aménagements de forme ont été apportés au manuscrit initial. C'est le cas en particulier pour l'introduction et les deux premiers chapitres du Tome I. De même, un certain nombre de sous-titres (en caractères gras ou italiques) ont été intercalés dans les chapitres et sous-chapitres dont la longueur et les variations de contenus appelaient, naturellement, une pause ou des subdivisions supplémentaires. Le chapitre relatif au théisme qui clôturait initialement le premier tome de l'ouvrage, a été transféré en ouverture au deuxième tome. Outre qu'il assure un meilleur équilibre en nombre de pages des deux tomes, ce transfert correspond beaucoup mieux à la thématique socio-culturelle globale de chacun d'eux. Aussi l'auteur a-t-il pleinement souscrit à la proposition que nous lui avons faite de sous-titrer le Tome I, Sites, parcours et structures, le Tome II, Croyances, us et coutumes. Ce qui rend parfaitement compte, dans toute sa profondeur historique, sociale et culturelle, de la genèse et de la dynamique (passée, récente et en cours) du peuple fang ou beti, en tant que composante d'une humanité une et plurielle. Cette manière de voir et de faire renvoie d'ailleurs à la notion de site symbolique d'appartenance qui est implicitement au cœur même de la problématique de l'auteur de l'ouvrage. Elle justifie ainsi sa publication dans la collection Economie Plurielle que nous dirigeons avec Hassan Zaoual, laquelle entend contribuer d'une part, à l'éclatement des cloisons entre disciplines, recherches et actions, d'autre part, à la prise en compte des croyances, représentations et motivations dans les pratiques d'acteurs. Au plan typographique, pour faciliter la lecture du texte, les mots, expressions et formulations en langues africaines et en latin ont été imprimées en italique, sans guillemets; leur traduction française, imprimée en caractères tantôt droits, tantôt italiques, est

25

indiquée soit par un signe égal (=), soit entre parenthèses ( ) ou encore par une simple virgule (,). Les noms propres de tribus et de peuples africains ont été orthographiés avec une majuscule sans jamais être accordés; lorsqu'ils sont utilisés comme adjectifs, ils prennent une minuscule et ne sont jamais accordés non plus. Les citations d'auteurs, très nombreuses, ne sont pas toujours clairement délimitées par les guillemets (<<») dans le manuscrit initial. C'est pourquoi, à défaut de pouvoir consulter les originaux d'où elles sont extraites, nous avons indiqué entre parenthèses la source bibliographique à la fin de chaque phrase ou paragraphe cité. Lorsque la citation couvre plusieurs paragraphes, nous avons placé les guillemets d'ouverture au début de chaque paragraphe concerné, mais les guillemets de fermeture à la fin seulement du dernier paragraphe. En raison du grand nombre de références à Cheikh Anta Diop, nous nous sommes souvent limité à ses initiales: CAD. Quant à la bibliographie indicative, elle a été reproduite à l'identique dans les deux tomes. Bien entendu, hormis quelques corrections de détail, aucune modification substantielle de contenu n'a été apportée au manuscrit initial. Mais, là où la pertinence des faits historiques ou autres et de leur interprétation pouvait prêter à discussion au regard des découvertes récentes, il nous a semblé opportun d'en faire part à Bonaventure Mve Ondo pour lui permettre d'en tenir éventuellement compte dans sa préface. Enfin, au terme de cette longue cohabitation avec le texte, il s'avère que l'auteur aura contribué à nous faire mieux comprendre, de l'intérieur, le cheminement intime d'un homme à la quête de ses origines, ainsi que la vérité cachée d'un peuple, d'un pays, d'un continent auxquels nous sommes attachés par de nombreux liens. Et pour cela, nous tenons à le remercier de la parfaite confiance qu'il nous a accordée pour la réalisation de ce travail. C'est donc avec une particulière émotion que nous transmettons à sa famille et à la postérité son précieux témoignage que la mort ne lui aura pas permis de voir publié.

Henry Panhuys

26

Introduction

1.

GENESE DE L'OUVRAGE

Ce livre est l'aboutissement de plusieurs années de recherches. Il a été inspiré par les conclusions du rapport du Docteur Caperan sur l'état sanitaire des populations Fang du Woleu Ntem. Dans ce document établi sur la bienveillante suggestion de Mr le Médecin Major de 1èreclasse Tardif, Chef du service de Santé du Gabon, le Dr. Caperan, alors en service à Oyem, rendant la syphilis responsable de l'état de délabrement des populations, concluait en ces termes: «Même chez les Fang, ces nomades impénitents, cette maladie commence à présenter des indices de vieillissement». «Le Fang, ce nomade» fut le titre de la timide ébauche de monographie que j'élaborais dès 1958. Sans le blanchir ou le noircir davantage, je voulais démentir cette affirmation injustifiée, en présentant le Fang tel qu'il est réellement. Mais dans ce travail hâtivement exécuté, de nombreux problèmes soulevés étaient restés en suspens, faute d'informations suffisantes, et la partie historique faisait cruellement défaut. C'est dans cet état qu'il fut transmis en 1962 à une commission chargée de se prononcer sur les divers documents écrits par des gabonais, contes, légendes, monographies, susceptibles de faire connaître les groupes des populations gabonaises. Des amis qui avaient fait partie de la commission de dépouillement m'assurèrent que «Le Fang, ce nomade» avait été bien accueilli et, même, qu'il avait eu une prime de 10.000 francs, prix accordé aux meilleurs manuscrits.

27

Mais cette récompense ne me fut pas versée, et plus tard, on m'a fait retour d'un des deux exemplaires que j'avais envoyés. Je repris la collecte des matériaux et dès lors, la conception du travail avait évolué en envisageant une étude d'une toute autre dimension, ce qui m'amena à lui attribuer un nouveau titre. Ce nouveau titre rend compte des conclusions auxquelles j'ai abouti à la suite de mes recherches. Il s'agit d'une étude plus globale qui ne concerne plus le cadre restreint d'un seul groupe de migration, mais l'ensemble de tous les groupes. Comme le titre d'une telle investigation doit être le plus significatif possible, j'ai choisi: Beti du Gabon et d'ailleurs. En effet, on les trouve au Nord-Ouest de la République Populaire du Congo, au Gabon, en Guinée Equatoriale, au Cameroun, au Nord-Est de la République Centrafricaine, au Sud du Soudan, en peuplements disparates en Ethiopie, au Nigeria, au Bénin, au Ghana, en Côte d'Ivoire et même au Sénégal! Que signifie Beti ? A propos des noms de peuples, Cheikh Anta Diop constate que tous ces noms dérivent d'une racine commune qui serait le terme générique d'homme comme c'est le cas pour les Bantous. En effet, comme dans Ba-ntu, les hommes, la racine ntu se retrouve en valaf où l'on a nit = homme (in Nations Nègres et Culture, p. 400). En égyptien, nti signifie homme ou quidam selon le Dictionnaire Pierret. En fang, nti signifie également homme ou quidam qui au pluriel devient Beti. C'est pourquoi Beti du Gabon et d'ailleurs est le titre qui nous paraît convenir. Les Beti, dans l'esprit de ce travail à portée générale, recouvre donc ce vaste ensemble de tribus issues de l'ancêtre biblique Canaan qui occupa la Palestine aux temps préhistoriques. Mais dans la zone de l'Afrique Centrale où elle s'est le plus concentrée, les premiers observateurs ont divisé cette descendance en trois groupes. Selon P. Alexandre, il y a : 1°_les Fang: divisés en Fang Betsi et Fang Mekè; Wtumu, Mvè, Okakh ; 2°-les Bulu, Zaman, Yebekolo, Yesum, Yengono, Yelinda, Yembama, Yekabo, Mvele, Ovang, Yengakekh, auxquels s'ajoutent les populations acculturées du Haut Dja Bakwélé, Djem, Mbahouin,

28

30_ les Beti qui comprennent les Ewôndô, EtôÎi, Mengisa, Bene, Fôn, Mbida, Evuzokh, Mevumenden, Mvôkh Nyenge. Tous ces groupes ont une identité culturelle qui échappe à toute contestation. Si, comme le pensent certains, le nom Fang avait été acquis après la réalisation de l'exploit d'aza mbôgha (ou ôza bôgha), tous ces ensembles peuvent se ranger sous cette appellation de circonstance car -ce passage commun, dont le souvenir est vivace dans la mémoire collective de ces groupes, est révélateur d'identité et d'unité. Il incite à croire que les différentes appellations repérées actuellement sont postérieures à l'évènement. C'est pourquoi la dénomination de Fang que j'utiliserai le plus souvent est une question de commodité et n'introduit ni discrimination, ni restriction d'aucune sorte. Elle doit être perçue dans le cadre général de Beti. Comme il apparaît dans la classification de P. Alexandre qui précède, de nombreuses tribus descendant de l'ancêtre Canaan, en émigrant par approches territoriales et affinités familiales ont formé des groupes portant des appellations de circonstance. Ceci est très important à noter si l'on veut comprendre les structures ethniques actuelles. J'ai essayé de le dégager en définissant chaque groupe repéré. Il en résulte que les groupes Fân, Bulu, Ewôndo Ntumu, Mekè, etc., renferment en leur sein les mêmes tribus. J'ai pris le cas de la tribu Efakh que l'on trouve aussi bien chez les Etôn, Ewôndo, Bulu du Cameroun, que chez les Ntumu et Fang du Gabon, que chez les Okakh et les Mevumenden de la Guinée Equatoriale. Ce qui est un signe de la postériorité de ces groupements par rapport aux tribus qui sont à la base de la structure sociale. Les séparations qui sont nées ainsi, à la suite des itinéraires des migrations et de 1'habitat ont suscité des différences dialectales qui apparaissent comme un phénomène géographique et circonstanciel.

2.

UNE HISTOIRE DES « VRAIS HOMMES »

Parlant des Fang, sous le titre «Les vrais hommes », Laburthe TaIra écrit: «Il est probable que le mot Fang se dissoudrait de la même façon que le mot Beti si l'on poussait son analyse. Au cours 29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.