LES BIBLIOTHÈQUES DU DÉSERT

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Sous la dénomination de " Bibliothèques du Désert " on a classifié des milliers de manuscrits qui appartiennent à une période allant de l'an 1000 au début de l'ère coloniale. Ecrits principalement en arabe, ces documents sont l'œuvre de lettrés, juristes, poètes, philosophes, caravaniers, savants appartenant aux groupes ethniques de traditions nomades ou bien aux populations sédentarisées de ces cités historiques du Sahara et du Sahel telles Smara, Chinguetti, Ouadane, Tichitt, Oualata, Tombouctou. Voici une première mise à jour de ces recherches.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296275737
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Institut International d'Anthropologie

LES BmLIoTHÈQUES

DU DÉSERT

Recherches et études

sur un millénaire d'écrits
Actes des Colloques du
(1995-2000) réunis et présentés par
CIRSS

ATTILIO

GAUDIO

L'HarmattanItalia L'Harmattan L'HarmattanKonyvkiado via E. Bava37 5-7,rue de l'École Polytechnique HargitalL3 10124Torino 75005Paris 1026Budapest

LÉGENDE:

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l'ancienne bibliothèque Ben Youssef à Marrakech la bibliothèque de Tiznit la bibliothèque de Rissani les bibliothèques privées de Tata et des oasis du Drâa la bibliothèque de la zaouia ftlali de Hagounia la bibliothèque nomade des érudits du Tiris les bibliothèques de Chinguetti la bibliothèque de Ouadane la bibliothèque de l'IMRS à Nouakchott la bibliothèque de l'Institut Islamique de Boutilimit les bibliothèques privées de Tagant les bibliothèques privées de Tichitt les bibliothèques privées de Oualata les bibliothèques privées de Nioro du Sahel les bibliothèques privées et publiques de Bamako les bibliothèques privées de Djenné les bibliothèques privées de GowlClan les bibliothèques privées et publiques de Tombouctou la bibliothèque cachée de la mosquée de Boujbéa (Sahara malien) dont l'imam a toujours inte~ditl'accès aux étrangers et aux chercheurs les bibliothèques privées de Gao, d'Ansongo et de Ménaka la bibliothèque de Kidal la bibliothèque jamais visitée de la vallée de l' Azaouak la bibliothèque de Niamey les bibliothèques privées de Tamentit et d'Adrar

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des principales localités sahariennes où sont situées
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INTRODUCTION

Les "Bibliothèques du Désert" appartiennent à une période allant de l'an 1000 au début de l'ère coloniale. Ecrits principalement en arabe (quelques rares exemplaires sont rédigés en berbère et en peul), ces documents sont l'oeuvre de lettrés, juristes, poètes, philosophes, caravaniers et savants de l'époque, appartenant aux grands groupes ethniques de tradition nomade ou aux populations sédentarisées des cités historiques du Sahara et du Sahel telles Smara, Chinguetti, Ouadane, Tichitt, Oualata, Tombouctou. L'importance de ce patrimoine culturel en péril a été mise en évidence lors d'un colloque eurafricain organisé en mai 1998 à Milan par l'Institut International d'Anthropologie de Paris et le Centro Studi Archeologia Africana. Les participants aux travaux du colloque ont appelé à la création d'un Comité eurafricain permanent pour la sauvegarde, la restauration et la publication des manuscrits du Sahara et du Sahel. Ils ont invité l'Organisation Islamique pour l'Education, les Sciences et la Culture (ISESCO) ayant son siège à Rabat, à inclure dans le patrimoine historique du monde islamique à préserver ces anciens manuscrits qui représentent la mémoire irremplaçable et précieuse des populations sahariennes. Les intervenants, représentant plusieurs pays européens et africains, ont également mis l'accent sur la nécessité de sensibiliser les imams des mosquées, les responsables des zaouias (confréries musulmanes très anciennes) et les familles qui détiennent encore des manuscrits afin de faciliter leur accès aux chercheurs en vue de constituer un répertoire général de ce patrimoine oublié. Le thème des "Bibliothèques du Désert" et de la sauvegarde internationale de ces archives en péril, constituant la seule mémoire écrite de la civilisation saharienne, a été largement

abordé dans les rencontres suivantes:

- Colloque eurafricain de Chinguetti (Mauritanie) : octobre 1995 - Colloque eurafricain de Milan (Italie) : mai 1998 - Colloque international de Nouakchott (Mauritanie) : novembre 1999
- Colloque
eurafricain de Tombouctou (Mali) : novembre 2000. Les textes choisis dans cet ouvrage figurent tous parmi les interventions parues dans les Actes de ces quatre colloques. Conjointement au VIIème Colloque eurafricain du CJRSS (Centre International de Recherches Sahariennes et Sahéliennes), l'Institut International d'Anthropologie, en collaboration avec le Centro StudiArcheologiaAfricana, a monté me grande exposition photographique d'anciens manuscrits sahariens dans les salons du Musée d'histoire naturelle de Milan. Intitulée Les bibliothèques du désert, cette exposition a été la première du genre en Europe. En outre, en Italie, l'exposition du Musée de Milan en mai 1998 a été suivie par d'autres initiatives culturelles d'information (campagnes de presse et conférences) sur les anciens manuscrits du Sahara et du Sahel à sauver. En juillet 2001 la ville de Cuneo, en collaboration avec l'Institut International d'Anthropologie et l'association italienne ltinerari Africani, consacrait aux bibliothèques du Sahara une grande exposition iconographique et ethnographique, illustrée par des conférences et des films sur la Mauritanie et Tombouctou. Cette exposition est devenue itinérante et, après Cuneo, elle a été demandée par les villes de Florence, Ferrare, V érone, Turin et, de nouveau, Milan. A.G. Paris, novembre 2001

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MANUSCRITS DU SAHARA ET DU SAHEL IGNORÉS OU EN PÉRIL DE DISPARITION
ATTILIO GAUDIO directeur du CIRSS (Institut International d'Anthropologie)

Je me limiterai ici à citer quelques exemples de sites où se trouvent encore actuellement des manuscrits anciens non classés, non examinés et qui risquent de sombrer dans l'oubli, manuscrits que leurs propriétaires ont accepté de me montrer au cours de mes dernières randonnées sahariennes. Je commence par le nord du Mali. A Boujbéa (à 185 kilomètres au nord-est de Tombouctou, piste très difficile, unjour de voyage minimum), une famille Keles-Souk détient environ 600 manuscrits arabes. Ils sont conservés dans le sous-sol ensablé de la mosquée. Selon les renseignements qui m'ont été fournis sur place, les deux tiers concernent le droit et l'histoire islamique. D'autres, plus intéressants, seraient consacrés à la pharmacopée traditionnelle du désert, mais l'imam a refusé obstinément de me les montrer. Pourtant, rien ne pousse dans la région, bien qu'il y ait plus de 2.000 dromadaires au pâturage presque en pennanence. Certains appartiennent aux habitants de Boujbéa, d'autres à des éleveurs d'Araouane, principale étape sur la route des caravanes de sel (l'Azalay). A Boujbéa je n'ai pas compté plus d'une dizaine de maisons en banco et une vingtaine de tentes. Je pense qu'il faut intensifier les recherches et les identifications du patrimoine écrit chez les marabouts et lesfqis (maîtres d'école coranique) des tribus Keles-Souk, dépositaires du savoir et de la tradition cultuelle et religieuse de tout le nord-est malien. Mon ami Tita, qui a constitué une petite bibliothèque à Kidal, m'avait signalé, entre autres, des

manuscrits chez des familles touarègues de l'Adrar des Iforas. Plus précisément, il s'agirait de textes appartenant à des familles de la région de Tamaradant (à 80 km à l'est de Kidal) et au gardien de la mosquée de Tim Essako (à 40 km). En Mauritanie, où la masse de manuscrits anciens dépasse en volume et en importance celle des autres pays du Sahara méridional et du Sahel, le travail d'identification et de sauvegarde entrepris avec persévérance et succès par les chercheurs et les spécialistes aussi bien mauritaniens qu'étrangers et dont le colloque va faire largement écho, semble s'être concentré jusqu'à présent sur les documents provenant des trois cités anciennes proclamées par l'UNESCO patrimoine de l'humanité à préserver: Chinguetti, Ouadane et Oualata. Il reste en marge la quatrième, Tichitt, que l'on appelle indûment la ville morte. Il faut dire que son accès n'est pas aisé et que la traversée de l' Aouker pour ceux, comme moi, qui préfèrent la piste à l'avion, rare et improbable au départ de Nouakchott, n'a rien d'encourageant... Mais l'arrivée dans ce mirage de pierre saharien, où mille habitants s'accrochent à la vie et aux souvenirs d'un passé culturel prestigieux, remplit toujours d'émotion. Et leur accueil aussi. Réputé au Moyen Age dans tout le Sahara maghrébin pour ses savants et ses marchands, Tichitt a été pendant des siècles une ville où chaque maison était bibliothèque et chaque famille we pépinière intellectuelle. Sa richesse et sa prospérité caravanière avaient aussi attiré des érudits et des étudiants de tout le désert maure dont plusieurs générations ont donné des copistes, tandis que les caravanes fournissaient à ses médersas devenues célèbres des livres en quantité provenant des grandes villes arabes d'Andalousie, d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Bien que Tichitt soit aujourd'hui économiquement et socialement endormi, dans ses maisons croulantes et ensablées se trouvent encore 7.000 ouvrages de toutes les époques et traitant de toutes les disciplines. Leur état de conservation est variable. Il dépend de l'intérêt et du soin que les vieux érudits de la ville sont en état de leur assurer. A 10

Nouakchott, on m'a récemment donné une bonne nouvelle à ce propos: Mohamed auld, chercheur de l'IRSM, aurait en projet d'inventorier et de microfilmer les principaux fonds de Tichitt, Inch Allah! En montant plus au nord, dans la région du TirisZemmour, à cheval entre la Mauritanie et l'ex-Sahara espagnol actuellement sous administration marocaine, les quelques campements nomades qui restent détiennent des manuscrits de ce que l'on appelle "les érudits du Tiris des trois derniers siècles". Toutefois l'essentiel de ce trésor culturel du Sahara Occidental précolonial se trouve dispersé entre des familles et des mosquées mauritaniennes, de Dakhla, d'EI-Aïoun, de Hagounia et de Goulimine. Il y en aurait une dizaine à la Karaouyine de Fès. Qui sont les auteurs de ces ouvrages méconnus? Parmi les "tribus zaouia" (hommes de livres), sont apparus des lettrés d'une grande culture, dont l'âge d'or se situe entre le XVlllème et le début du XIXème siècle. Cheikh Mohammed auld Mohammed Salem fut l'auteur d'une oeuvre monumentale de droit coutumier (Adat) et malékite (Chéraa) d'environ dix mille pages. Emhammed El-Tolba fut un grand poète et grammairien. Semyedre auld Habiballa fut le maître du recteur de l'Université Karaouyine de Fès et, à la fin de sa vie, il enseigna à l'Université du Caire. Tout son savoir il l'avait acquis au Tiris. Cheikh Mohammed EI-Maauri fut un grand géographe. Il a recueilli beaucoup de chants sahariens de son époque. Mais son oeuvre maîtresse fut le Kitab e/-Badiati (le livre du nomadisme), véritable encyclopédie descriptive des paysages, des moeurs et des traditions de chaque tribu sahraouie. Toute la littérature sahraouie de cette période a été écrite en hassaniya et en partie conservée par la tradition orale dans de longs poèmes appelés Lejna. Le meilleur poète contemporain est un Ouled Tidrarine, Arrouejen auld Mohammed Oumbairick, qui s'était installé à Boujdour. Ahmed Baba Miské, lui-même originaire de la tribu lettrée des Ahel Barik-Allah, nous donne des détails intéressants sur Il

l'aristocratie de la pensée chez les Sahraouis du Tiris. Il nous dit entre autres: "Iggiw du Tagant, installé en Adrar, Saddoum est l'un des plus grands poètes hassanophones de tous les temps, héritier d'une lignée prestigieuse d'Iggâwen [...] Au cours d'une tournée au Sâhil, Saddoum QuId Abba reçut un accueil triomphal chez les Reguibat, qui le couvrirent de présents. Il chanta leur générosité dans d'innombrables poèmes, que continuent à populariser son fils et ses neveux, en particulier le grand chanteur Sidâti Ould Abba". Le cas des Ahel Barik-Allah est complexe. Il s'agit d'une grande tribu zaouia, mais son influence dépasse largement les limites dévolues habituellement aux tribus de lettrés. Non seulement ils possèdent de très nombreux haratines (affranchis) et esclaves comme d'autres grands zaouia, mais peu de guerriers ont autant de vassaux (tributaires) à travers tout le Sahel et les émirats voisins... jusqu'au Hodh. Cette influence est à base spirituelle, intellectuelle, mais aussi économique et politique. C'est cette tribu qui a foré, par exemple, la plupart des puits du Sahel, notamment du Tiris. Sans porter les armes, elle s'appuie sur plusieurs tribus guerrières qui vivent en étroite symbiose avec elle et dont certaines lui sont apparentées: Ouled AI-Lah (longtemps aile armée ou bras séculier), Ouled Delim, AI-Gueras ; avec les Ouled Bou Sbaa, leurs relations étaient plus conflictuelles tout en étant étroites; de véritables pactes d'alliance sont scellés avec des tribus du Sahel plus éloignées (Reguibat, Izerguiyine) et des émirats voisins. C'est encore la poésie qui témoigne le mieux de ces statuts sociaux. C'est Mohammed Ahdallahi auld AI-Boukhari auld AlFilali qui a le mieux défini celui de sa tribu. Il est, avec Cheikh Mohammed AI-Mamy et Mhammed auld Toilba, l'un des grands maîtres du Tiris, à la fois savant, poète, mystique et politique. Certaines fractions tandgha, les Ahel Mohammad Salem (une tribu de savants), ainsi que les Ideïoub, cousins des Ahel BarikAlla, ont donné au Tiris son plus grand chantre, Mohammed auld 12

Et-Tolba, et d'autres poètes et savants. Mais on n'a pas tout dit lorsqu'on a affinné qu'une tribu est guerrière, lettrée, tributaire; ou qu'elle est "guerrière zaouia" à la fois, ou tributaire-guerrière, ou même un peu mâtinée quelquefois. Car à l'intérieur d'une même tribu, on retrouve des divisions, parfois nombreuses. La caste, accolée automatiquement au nom de la tribu, est celle du noyau principal, elle donne la tonalité dominante... Autour de ce noyau se greffent d'autres catégories, moins notables: tributaires (lorsqu'ils ne sont pas assez nombreux pour constituer une entité à part jouissant d'un minimum d'autonomie), artisans, haratines, esclaves. Chaque tribu n'a pas nécessairement des tributaires et des artisans, mais toujours des esclaves et des haratines en nombre variable. La connaissance des généalogies, des coutumes, des comportements sociaux est telle qu'il suffit à un voyageur venant de l'autre bout du Sahel ou même d'un pays voisin, de dire le nom de sa tribu: le reste transparaît, on sait de quelle souche exacte il est. J'ai eu l'honneur d'être reçu en 1978 par la djemaa (assemblée) des Ouled Tidrarin à Boujdour au grand complet. Elle m'a donné l'occasion de prendre connaissance de documents historiques parfaitement conservés, panni lesquels des originaux de dahirs (décrets du roi du Maroc) du XIXème siècle, protégés par des reliures en peau de chameau. Je me suis également rendu à Hagounia (à 95 km. au nord-est d'EI-Aïoun) où j'ai séjourné dans cette zaouia savante qui, avant la colonisation, avait été dépositaire d'une des plus riches bibliothèques islamiques de l'ouest maghrébin. Le Cheikh Ahmed Bensaïd Mohammed Bensisi Boubaka (Loutkih), chef de la zaouia de Hagounia et président des communes rurales, se considère comme le descendant direct de Moulay Ali Chérif du Tafilalet. "Les Filali, dit-il, sont venus au Sahara il y a trois siècles, reçus très favorablement par toutes les tribus d'origine arabe Ouled Beni Mansour, qui ont aujourd'hui pratiquement disparu à cause des défaites que leur ont infligées les Maârouf, 13

fraction des Ouled Delim. Les Filali sont restés un siècle à Boucraâ puis sont montés à Hagounia. Ils y ont été suivis par les lzarguyins et c'est Sidi Boubaker qui a fondé la zaouia de Hagounia. Les fqis filali ont ensuite étendu leur influence culturelle et juridique dans tout le Sahara, de l' oued Drâa, au Tiris. Ils cumulaient les fonctions de cadi et d'enseignant. Les marabouts filali ont codifié par écrit toute la législation traditionnelle (charia) et les sciences qu'ils enseignaient dans les campements nomades. A présent, la plupart de ces livres, imprimés ou manuscrits, se trouvent à Goulimine dans la bibliothèque de Hagounia. Celle-ci a été bombardée et à demi détruite par l'artillerie espagnole lors de la guerre de libération en 1957. A l'heure actuelle, la plupart des maîtres coraniques du Sahara occidental sont encore filali". Passons maintenant dans le Maroc pré-saharien et plus exactement dans la basse vallée de l'oued Drâa. Les rives de ce grand fleuve préhistorique ont vu s'égrener, depuis l'âge du bronze, sur plus de 750 kilomètres, de très nombreux foyers de culture et de civilisation qui nous ont laissé un vrai musée à ciel ouvert d'art rupestre et de nécropoles préislamiques. En mesure égale les populations et les zaouia actuelles conservent un nombre incalculable d'anciens manuscrits et des livres plus récents, dont une certaine partie demeure inconnue des spécialistes, hors des fiches des bibliothèques marocaines. J'étais franchement stupéfait en découvrant des centaines de manuscrits chez des familles de Tata et des Ksour de sa vaste oasis, jalousement transmis d'une génération à l'autre comme patrimoine familial. Pour la plupart ce sont des textes historiques ou religieux: des Corans, des hadits, des biographies du prophète Mahomet, des grammaires arabes. Parmi les ouvrages les plus précieux on peut mentionner celui de l'histoire soussi Houadaïgui, du XIlème siècle de 1'hégire, ayant en index la biographie de tous les oulemas de la région. On trouve un gros recueil de dahirs promulgués par les sultans alaouites (notamment par Moulay Ismai1) et destinés aux 14

chefs politiques et administratifs (caïds) des oasis de Akka, Tissint, Foum-Zguid, aux califes (représentants du sultan) et aux chefs religieux des grandes zaouias dont celle de Mrimima. Mais le manuscrit que les gens de Tata considèrent comme un trésor inestimable est un traité d'histoire de l'année 563 de l'hégire (XIème siècle de l'ère chrétienne), écrit sur des peaux de gazelle, qui raconte l'arrivée à Meknès du marabout Sidi Ahmed Ben Mohamed Alikhili. Il s'arrêta à Foum-Zguid, avant de poursuivre son voyage vers le Sahara Occidental et Chinguetti, en Mauritanie. Ce chroniqueur d'il y a presque mille ans qui est resté anonyme, précise que les habitants des oasis du Drâa lui firent cadeau de terres irriguées et d'esclaves pour l'encourager à s'installer pour toujours à Foum-Zguid. C'est ce qu'il fit. A 10kilomètres au sud-ouest de Tata, sur la route d'Akka, on trouve l'embranchement d'une piste peu visible qui, à travers le reg, conduit d'une part au ksar de Tazart et de l'autre au village de Tbaïr. Le premier est constitué dans sa plus grande partie d'un bourg, surplombant la palmeraie, qui fut habité pendant des siècles par une florissante communauté juive et où l'explorateur et futur moine français Charles de Foucauld séjourna en 1909 déguisé en marchand juif pendant une vingtaine de jours. Le second est un village perché sur une falaise de basalte actuellement abandonné. Il fut la tête de ligne de nombreuses caravanes transsahariennes jusqu'au début du XXème siècle et j'ai pu visiter le caravansérail presque intact et d'une très belle architecture mauresque. J'ai eu la surprise de me voir montrer un manuscrit arabe, appartenant à une famille d'anciens marchands, où sont consignés tous les détails du commerce caravanier avec l'Afrique soudanaise et avec les grands marchés du Nord comme Taroudant, Marrakech, le Tafilalet et Tlemcen. D'après la traduction intégrale qui m'a été faite aimablement par le délégué du ministère du Tourisme pour la province de Tata, ce document énumère tous les produits transportés dans le sens nord-sud et ceux ramenés d'Afrique noire par les mêmes caravanes, avec le prix à la vente et à l'achat de 15

chaque marchandise et la valeur du chargement pour chaque chameau. Il est fait mention, entre autres, du commerce des livres imprimés à Fès ou importés du Moyen-Orient et qui étaient payés à prix d'or par l'université de Sankoré et par les familles intellectuelles de Tombouctou, ainsi que de Chinguetti, en Mauritanie. Si nous nous déplaçons de 60 kilomètres au sud-ouest de Tata, nous découvrons la merveilleuse oasis d'Akka, berceau de la dynastie saadienne et héritière culturelle de la ville voisine de Tamdoult, disparue à la fin du VIllème siècle de l'hégire / XIVème siècle de l'ère chrétienne. Akka se trouvait aussi sur la route de caravanes reliant Marrakech à Tombouctou. Le caïd de l'annexe m'a confirmé, en janvier dernier, que de nombreuses familles résidant dans les villages anciens de la palmeraie gardent des ouvrages manuscrits et imprimés qui n'ont jamais été répertoriés. Des centaines de manuscrits attendent aussi d'être connus dans les villages de l'oasis de Timmalt, dans la vallée de Tamanart, entre Foum-el-Hassan et Bou-Izakarn. Une partie est conservée dans la zaouia fondée par le savant et saint homme Mahammad Ibrahim as-Sayh. Il écrivit pour ses étudiants des traités de grammaire et de littérature arabe et il laissa également des ouvrages de théologie, de mystique et de jurisprudence. Son fils et disciple, Ibn Ibrahim as-Sayh at- Tamanarti (mort en 971 / 1564) rédigea aussi des livres de grammaire arabe, de droit musulman et d'histoire religieuse. Heureusement, on retrouve une liste essentielle des oeuvres de Tamanart dans "Ma' sul" et "Sus" de l'historien al-Muhtar as-Susie A Rabat, le directeur de la bibliothèque générale, M. Tawfiq, m'a montré dans la section des manuscrits les fiches de sept ouvrages d' Ahmed Baba en très bon état de conservation, catalogués et mis à la disposition des chercheurs. Je ne parlerai pas ici des manuscrits de provenance ou à sujet sahariens fichés dans les autres bibliothèques du Maroc, y compris celle très célèbre de

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la zaouia de Tamgrout dans la haute vallée du Drâa, énumérés et décrits systématiquement dans l'incontournable ouvrage de Madame Latifa Benjelloun-Laroui Les bibliothèques du Maroc publié à Paris en 1990 par Maisonneuve & Larose. Madame Latifa Benjelloun-Laroui nous a informés que le texte de sa communication sera envoyé à Paris pour être inséré dans les actes du Colloque. De même M. Issaka Maga, responsable de la section des manuscrits de l'Institut de Sciences Humaines de l'Université de Niamey s'est excusé de ne pas pouvoir faire le voyage de Milan comme prévu et il nous a annoncé l'envoi de son intervention pour publication dans les actes. L'IRSH de Niamey a hérité du fonds d'environ 3.500 manuscrits et livres anciens du Niger, réunis par le regretté historien Boubou Hama qui fut le président de l'Assemblée Nationale et qui avait entrepris, de son vivant, un patient travail de recherche et de classement du patrimoine écrit de son pays, oublié dans les villages et les campements des différents groupes ethniques qui le composent. En poursuivant cet itinéraire des sites qui détiennent des manuscrits du Sahara et du Sahel insuffisamment connus, signalons le fonds Ben Hammoud de manuscrits de Tombouctou conservés par la bibliothèque nationale d'Alger, le fonds Archinard de la Bibliothèque Nationale de France où sont catalogués certains manuscrits maliens et le fonds Girancourt avec des manuscrits arabes du Sahel consultables à la bibliothèque de l'Institut de France. Je me permets de signaler le manuscrit que j'ai trouvé dans la section des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France en 1982, oublié pendant deux siècles, qui révèle le voyage malheureux d'un officier français de l'administration royale des colonies, Monsieur de Brisson, qui, se rendant en juillet 1785 en mission au Sénégal, fit naufrage le long des côtes mauritaniennes et tomba dans les mains de tribus maures. Ce sont 175 pages étonnantes de description des lieux et des populations nomades du 17

Sahara Occidental, de Mauritanie jusqu'au Maroc. Je dois à l'obligeance des Nouvelles Editions Latines d'avoir pu publier l'intégralité du manuscrit avec des commentaires explicatifs en 1984 et dont je donnerai quelques détails dans les actes du colloque. Egalement à la Bibliothèque Nationale de France se trouve le texte intégral en latin de la relation "Voyage au Touat" du marchand génois Antonio Malfante, daté de 1447, qui a été traduit et publié en français par Charles de la Roncière et en italien par le professeur Romain Rainero de l'université de Milan. J'indique les informations fournies par Antonio Malfante sur cette région du Sahara central qui, au Moyen Age, fut également le centre d'un royaume juif, et ont permis en 1457 au génois Agostino da Noli de dresser une carte des étapes de la pénétration commerciale italienne au Sahara et en Afrique occidentale, conservée à la section des "mappes et portulants" de la Bibliothèque Nationale de Florence. Mais nous savons aussi par la carte de Giovanni Mauro da Carignano (Xème siècle) conservée dans les Archives d'Etat de Florence (palazzo degli Uflizi), qu'une importante commmauté de marchands génois était installée à Sidjilmassa et contrôlait me partie du trafic transsaharien avec l'empire du Ghana d'une part et les ports de la Méditerranée et des Flandres d'autre part. Des documents sur la cartographie et les relations de ces génois de Sidjilmassa seront présentés dans les Actes. Avant de conclure, je souhaite vous faire part de la redécouverte à Florence, dans les fonds de manuscrits de la Bibliothèque mediceo-laurenziana, créée par les Médicis dans le cloître de San Lorenzo, de la collection de Lord Ashurnhan achetée par le gouvernement italien en 1884 où se trouvent les "Memorie storiche" et les lettres du marchand et voyageur florentin Benedetto Dei, le premier européen à avoir atteint Tombouctou autour de l'année 1469. Veuillez m'excuser d'avoir été trop prolixe et assurément fastidieux, mais permettez-moi me considération fmale. Il ne 18

suffit pas de parler de façon académique des manuscrits anciens à sauver ou à publier. Ce colloque se doit d'aller plus loin dans la solution des problèmes de la mise à la disposition des chercheurs de tous les documents historiques partout où ils se trouvent et dans la formulation d'un nouveau pacte de collaboration active entre les chercheurs et les institutions nationales et internationales spécialisées. Il s'agit de dépasser les méthodes classiques de prêt ou d'échange de documents, de microfùms ou de microfiches et de créer une organisation multinationale permanente à vocation culturelle, patronnée directement par les états intéressés et par les fondations. Cet organisme, qui ne serait pas soumis aux aléas fmanciers ou bureaucratiques de l'UNESCO ou de l'ICCRO, aurait pour tâche principale de rechercher et d'analyser des sources encore inédites de l'histoire saharienne et sahélienne, d'aider les institutions scientifiques locales ou les détenteurs de bibliothèques privées, de faire procéder à la restauration des ouvrages dégradés, de les classer, de les cataloguer et de laisser microfùmer les fonds de manuscrits et d'archives oubliés ou négligés par 1'historiographie coloniale et, enfin, de procéder à la publication des catalogues, des bibliographies ou des index et à l'édition de corpus de textes anciens des populations du Sahara et du Sahel. C'est un travail qui pourra engager des générations entières d'historiens et d'arabisants africains et européens, mais combien utile et exaltant pour la préservation de l'héritage culturel de l'humanité. Et nous pourrons revenir satisfaits si, de ce colloque, sort une étincelle de bonne volonté. Merci de m'avoir écouté.

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REVITALISATION DE LA CULTURE TRADITIONNELLE À TRAVERS LA CONSERVATION DES~SCRITS~tŒUT~NS
LAURA ALUNNO attachée culturelle de l'oNG Africa 70 (Milan)

A mon avis, je crois que la culture du désert répond à l'angoisse existentielle de l'Occident. L'Orient et l'Occident ont besoin l'un de l'autre. L'un et l'autre ont derrière eux des siècles de conquêtes réciproques qui les ont obligés dans le passé à des échanges culturels, forcés mais également fructueux. De même la grandeur de la pensée islamique à son origine est due, en partie, à sa capacité d'absorber et de mettre en valeur les cultures qu'elle a rencontrées. Le retrait justifié à l'intérieur de ses propres frontières reconnues, ne doit pas empêcher la rencontre de la pensée. C'est à Monsieur Mohammed QuId Bamaoui, un érudit dans l'étude des textes anciens de l'Université de Nouakchott, que je dois ma première rencontre avec le patrimoine que constituent les manuscrits de la Mauritanie. Comme d'autres avant moi, je me suis trouvée en face d'un grand patrimoine du savoir dans ses différentes disciplines: des volumes vieux de plusieurs siècles, des dizaines de milliers, dans les bibliothèques du désert ou au musée de la capitale, qui, si l'homme n'intervient pas, risqueront de disparaître en raison des conditions atmosphériques ou d'autres facteurs de destruction dérivant simplement de leur consultation. En réponse à ce danger, Afrique 70 a conçu un projet pour la récupération des textes, qu'elle a présenté à l'UNESCO.Ce projet, dont le résumé est en

annexe, a reçu un accueil positif et il est dans l'attente d'un financement. Mon intervention, aujourd'hui à Chinguetti, exprime avant tout l'espoir que grâce à la contribution de la technologie occidentale et à l'engagement moral et spirituel de la Mauritanie, qui est parfaitement consciente de l'importance de ce patrimoine, ces manuscrits qui, dans leur ensemble, représentent le Pays maure, seront sauvegardés. Nous vivons dans un Occident où les idéologies se sont écroulées, des écroulements politiques et moraux. L'écroulement du mur de Berlin, mais également celui de la vie pacifique d'ethnies différentes comme dans l'ex-Yougoslavie. Nous sommes à la recherche d'une nouvelle signification, dans un monde lié à la nécessité d'une exigence de culture diffuse; mais la grandeur et la solidité d'une pensée ne dépendent pas seulement de sa diffusion, et nous savons combien dans la grande diffusion de la médiocrité la progression est absente. Les livres considérés comme des recueils des parcours de I'homme sont notre soutien, ils nous ouvrent un lieu de l'esprit essentiel et qui a ses règles, et c'est à partir de là que nous pouvons considérer notre destin. Dans l'histoire du monde, arrive le moment de se pencher sur la pensée du passé. Cela arrive généralement quand quelque chose nous échappe, ou semble nous échapper. Le jeu des rues, des ponts, des croisements de nos villes qui s'entrelacent et les processions interminables des phares dans la nuit sont notre nomadisme quotidien. Mais bien que ce soit décevant, on ne peut pas vivre loin de sa propre époque. Probablement la solution se trouve dans les paroles du ministre OuId Cheikh Melainine, qui, à l'occasion de son séjour en Italie l'année dernière, a invité à chercher ici en Mauritanie le désert, le Sahara, un lieu de méditation et de pensée au milieu des sables où l'homme peut se retrouver. Dans le Sahara le monde n'a pas encore subi notre condamnation: cette recherche constante de nouveauté. Nous 22

sommes aujourd'hui les hôtes d'un peuple qui a réussi à maintenir tangible le passé, un passé où les manuscrits ont un rôle déterminant. Ces textes dépositaires de la mémoire sont confiés à un pays qui n'a pas perdu la valeur spirituelle de la tradition et du temps: des mots qui accompagnent le cheminement humain du monde, qui incorporent harmonieusement le déroulement des événements. Une page écrite demeure, et si on la fait revivre elle peut servir à pénétrer dans le dessein du Sahara, non pas pour le détruire mais pour le mettre en valeur et le faire connaître. Mais déduire le sens d'une culture signifie entrer dans son contexte, en pénétrer la signification sociale. Un travail a souvent son origine dans des intuitions, mais pour que celles-ci se concrétisent il faut procéder à de longues recherches: un lent et difficile processus de reconstruction de tout à travers les détails, à travers la structure et le fil existentiel qui relient étroitement les manuscrits et la société maure. La conscience que seul un savant local est en mesure d'offrir une clé de lecture et de compréhension à un savant occidental me porte à espérer dans une nouvelle collaboration, à croire qu'à travers la décodification du passé puisse émerger notre monde futur. D'ailleurs, déjà au courant des siècles passés, la pensée de nos deux mondes s'est entrelacée étroitement. Dante Alighieri dans le Convivio ne cache pas qu'il est débiteur de la pensée arabe et il cite en particulier Ibn Sina, connu par les latins sous le nom d'Avicenne, comme un de ses inspirateurs et maîtres à penser. Une grande partie de la production européenne de cette époque naissait d'un réseau de connaissances arabes, et aujourd'hui encore des livres de géographie arabes enrichissent notre connaissance de la Méditerranée médiévale. Un lieu imaginaire, où les livres pourraient dialoguer entre eux, peut ouvrir à un rapport mondial entre les peuples, éloignant la présence de mondes voulus comme des champs clos. Ce serait le lieu où l'espace limité que peut couvrir un geste se transformerait en un espace illimité que peut couvrir l'esprit. Ce

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serait la Tour de Babel, qui ne serait plus une punition mais un lieu de rencontre et de dépassement vers la communication totale. L'Occident a perdu le passé en faveur d'une projection vers le futur, mais ceci a tout de même fourni un progrès technologique qui est aujourd'hui le seul en mesure de nous offrir la possibilité de sauvegarder les manuscrits de la destruction, un point de rencontre entre deux routes différentes, mais qui trouveront un sens dans leur jonction, une technique informatique qui soutient l'ouvrage humain et artistique, où l'ordinateur va remplacer l'artiste calligraphe et devient un instrument pour la pensée. Je termine en m'adressant aux auteurs des siècles passés, les penseurs du désert qui ont conduit notre Moyen Age vers la Renaissance, des hommes qui ont diffusé et approfondi les grandes voix philosophiques et littéraires, aujourd'hui bases communes de nos différentes cultures. A ces auteurs plongés dans leur éternité - et qui nous ont conduits ici -, je demande qu'ils s'unissent à nous pour construire une vision commune entre nos mondes et entre passé et futur.

Manuscrits mauritaniens: une proposition pour leur récupération. Projet présenté à l'UNESCOpar I 'ONGitalienne Africa 70 (résumé)

La Mauritanie est un pays quatre fois plus grand que l'Italie. Dans cette région, en majeure partie désertique, on entrevoit concrètement la particularité d'un pays qui, durant des siècles, a été un centre de référence économique, religieux et culturel du Sahara occidental, et non seulement pour celui-ci. Les tribus nomades plus importantes qui autrefois parcouraient le désert mauritanien n'étaient pas seulement formées de riches marchands, mais également par des hommes d'études, des savants et des lettrés qui nous ont transmis des écrits concernant tous les domaines de la connaissance humaine: c'était le monde de "l'université des sables", une université itinérante à chameau, qui avait rassemblé autour d'elle des penseurs et des disciples d'origines différentes, une université qui transportait dans des sacs en cuir les manuscrits en langue arabe transmis de génération en génération entre les tribus 24

maraboutiques. Dans ce désert ouvert aux différentes cultures, les villes maures étaient devenues les plus importants centres de l'Islam: Chinguetti, Ouadane, Tichitt et d'autres encore étaient sièges d'importantes aujourd'hui, en raison de l'avancement bibliothèques qui risquent des dunes, d'être recouvertes de sable, et

un grand nombre des manuscrits mauritaniens, soit dans les bibliothèques du désert soit dans le musée de la capitale, risquent de disparaître en raison des conditions atmosphériques ou d'autres facteurs de destruction des papiers. Ces pages bariolées et précieuses sont toutefois effritées sur leurs marges et souvent en de nombreux endroits illisibles, au point que les volumes ne peuvent pas être étudiés parce qu'ils risqueraient d'être totalement détériorés. Vu les coûts prévisibles, il n'est pas possible à I'heure actuelle d'envisager une intervention de restauration des papiers de tous les livres, mais il est possible de procéder à la sauvegarde au moins du contenu des livres, en tant qu'expression d'une culture autrement destinée à disparaître. Il faut soutenir la conservation et la diffusion de la culture du pays, comme partie essentielle de la culture du Sahara occidental, et focaliser l'attention internationale sur le patrimoine culturel de la Mauritanie. Il faut commencer par la mémorisation et la reproduction des textes, et nous avons choisi un critère de haute précision, déjà employé en Italie au Théâtre de la Fenice de Venise pour la reproduction de la musique antique: avec un programme sur ordinateur mis au point par des techniciens spécialisés dans ce domaine, il serait possible de mémoriser les textes au moyen d'un scanner/ordinateur. Leur mémorisation, et la possibilité de faire tout de suite des duplicata, en rendrait possibles la consultation et l'étude;

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- afin de favoriser la diffusion auprès des institutions nationales et internationales, il s'avère nécessaire en même temps que la récupération des
textes de rédiger un fichier complet de données principales de documents, qui pourra être édité dans les deux langues: arabe et française;

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- dans le courant de cette récupération, on pourrait envisager I'hypothèse d'une intervention de restauration des volumes eux-mêmes, ou du moins des exemplaires les plus précieux du point de vue artistique et calligraphique.
Le manuscrit doit être mémorisé à travers un computer muni de scanner pour procéder à la photocopie et à la mise en archives des ouvrages. La mémorisation sera accompagnée d'un l'auteur, le titre, le nombre de pages, la On passera ensuite à l'impression papier (mais il est également possible index reportant les informations sur date de rédaction... immédiate d'une copie du volume sur d'effectuer sur pellicule directement à

travers l'ordinateur, si on veut rééditer des exemplaires en plusieurs copies). S'agissant d'un grand nombre de manuscrits, il faut travailler avec des conseillers

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scientifiques mauritaniens qui feront au préalable une estimation des textes, pour rédiger une liste des priorités d'intervention. Un des techniciens de l'oNGAfrica 70, parfaitement au courant du système informatique utilisé ici, aurait soin de compléter \Dl cours de formation aux techniciens mauritaniens préposés. TI s'agira de constituer un bureau-base à Nouakchott, où seront transmises les données recueillies dans le territoire mauritanien et dans les villes historiques à l'aide d'une Wlité mobile. Le projet est initialement prévu pour une durée de deux ans.

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LES MANUSCRITS ARABES DANS L'HISTOIRE DES RELATIONS ENTRE L'AFRIQUE DE L'OUEST ET LA MÉDITERRANÉE
(XVÈME ET XVIIIÈME SIÈCLES)

ZAKARI DRAMANI ISSIFOU CERASA Centre d'Études, de Recherches et d'Actions solidaires avec l'Afrique Université Paris-VIII

En cette fin du XXème siècle et à l'aube du XXIème, l'histoire de l'Afrique noire en général et celle de l'Ouest africain plus particulièrement ont, semble-t-il, définitivement conquis leurs lettres de noblesse. En effet, leur crédibilité forgée patiemment tout au long de notre siècle s'est enrichie, d'une part, de nombreux témoignages sous forme de récits écrits par les premiers explorateurs européens engagés dans l'aventure coloniale de la seconde moitié du XIXème siècle, d'autre part, de la collecte par ces mêmes voyageurs et des missionnaires sur leur passage, de centaines, voire de milliers de manuscrits consignés en langue arabe (1). L'espace-temps couvert par ces manuscrits - originaux ou copies - va du XIème au XXème siècle. Leurs auteurs sont, lorsque les documents sont signés, des lettrés, des voyageurs, des hauts fonctionnaires arabes, arabo-berbères, noirs africains. Si l'alphabet arabe sert toujours de support au contenu de cette vaste historiographie, la langue arabe n'est pas la seule concernée dans l'expression des sujets et des thèmes abordés; c'est ainsi que le pulaar, le hawsa (haoussa), le dioula, le wolof, le bamanan (bambara), le yorouba, etc. sont mis à contribution pour mieux coller aux réalités historiques des peuples locuteurs de ces langues

africaines. Il s'agit d'exemples de manuscrits béninois sur la succession des imams de la ville de Djougou en deux feuillets où apparaissent parfois des contradictions à la fois sur l'ordre de succession et les noms; les deux autres feuilles dactylographiées en caractères arabes portent sur l'histoire de l'Islam à Djougou (ville importante du nord-ouest du Bénin et qui date au plus tôt du XIIIème siècle) (2). Les sujets traités dans ces manuscrits sont d'intérêts extrêmement variés, dans tous les cas ils touchent aux faits et gestes des individus, des sociétés, des hommes de pouvoir ou d'influence, bref, à tous les aspects de la civilisation et de la culture (3). C'est une des raisons pour lesquelles les chercheurs ne devraient pas opérer systématiquement des discriminations de quelque nature que ce soit dans la masse considérable que représentent ces documents aujourd'hui. L'histoire des comportements et des mentalités non encore abordée sérieusement en Afrique de l'Ouest s'en trouverait à la fois largement justifiée et pourvue de sources intéressantes. Cela n'irait-il pas dans le sens de la rencontre interdisciplinaire féconde - que certaines mauvaises langues qualifient de "confusion" interdisciplinaire - amorcée et vécue entre les historiens, les anthropologues, les sociologues et les ethnologues dans certaines universités (4) ou instituts de recherche? La plus grande partie de la masse des manuscrits en arabe officiellement inventoriés, donc accessibles aux chercheurs, se trouve dans l'Afrique anglophone de l'Ouest, particulièrement dans les universités, archives et centres de recherche, surtout au Ghana et au Nigeria. Des efforts considérables, qu'il faut saluer, ont été faits dans l'Afrique francophone à Dakar, à Niamey, à Tombouctou et en Mauritanie pour des raisons évidentes.

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De l'importance

de ces manuscrits

La recherche historique depuis le début du siècle a mis en évidence l'existence de nombreux manuscrits dans lesquels on peut trouver des informations extrêmement précieuses sur les rapports entre le Maghreb al-Aqsa et le Soudan nigérien. A notre avis, seule une petite partie a été traduite et publiée à ce jour. Ils ont été découverts en Afrique noire (5), au Maghreb et en Europe (Espagne et Vatican). Les écrits des lettrés soudanais, arabes ou arabo-berbères des XVème et XYlème siècles nous laissent supposer qu'un très grand nombre d'ouvrages manuscrits sont encore à découvrir d'une part dans les bibliothèques et archives familiales de l'Afrique saharienne et subsaharienne, du Maghreb, d'autre part dans les bibliothèques des grandes mosquées du Maroc méridional, enfin dans les dépôts d'archives de Marrakech, Rabat et Fès en particulier. TIn'est pas impossible non plus que quelque chercheur mette un jour la main sur un manuscrit d'importance à travers les archives plus ou moins bien inventoriées dans les riches bibliothèques nationales d'Espagne (Escorial, Simancas, Barcelone) et du Vatican. C'est ce qui arriva à Lévi-Provençal qui, en 1930, découvrit par pur hasard à la bibliothèque de l'Escorial, "encartée dans la reliure d'un manuscrit acéphale du Coran, la missive..." c'est-à-dire la fameuse lettre du pacha Zergoun au qâdi Oumar b. Mahmud Aqit de Tombouctou (6). A propos des manuscrits qui abordent dans leur ensemble des problèmes politiques et juridiques, on peut faire trois remarques. D'abord, on note un déséquilibre dans la qualité des documents, la part du Maroc l'emportant sur celle de l'empire sonrhaÏ. Cette situation, semble-t-il, est due essentiellement aux pillages des bibliothèques privées opérés par les troupes marocaines d'occupation. Qu'on se rappelle les 1.600 volumes de la bibliothèque personnelle d'Ahmed Baba, perdus lors du sac de Tombouctou. Ensuite, ces manuscrits présentent presque toujours 29

des discours dans lesquels apparaissent en permanence des situations conflictuelles, juridiques, opposant les deux pays. Enfin, il faut souligner le grand rôle qu'ont joué plusieurs chercheurs, dont deux précurseurs dans le domaine de l'établissement des recueils de manuscrits. Le premier, Mohamed Ihrahim El- Kettani, s'était signalé, il y a quelques années, par des communications et des publications de recueils de manuscrits en arabe, relatifs à 1'histoire du Bilâd as-Sudan. Citons notamment Les manuscrits de l'Occident Africain dans les bibliothèques du Maroc (Hesperis- Tamuda, vol. IX, fascicule 1) (7) et Les sections d'archives et manuscrits des bibliothèques marocaines (HesperisTamud, vol. IX, fascicule 3), tous deux parus en 1968. Dans ces deux fascicules, l'auteur nous signale la présence de plus de 300 manuscrits concernant 1'histoire du Bilad as-Sudan. Enfin, à la demande de l'UNESCO, Monsieur EI-Kettani a préparé un Recueil selectif de textes en arabe provenant d'archives marocaines et présentant un intérêt scientifique, comme source pour l'histoire africaine (Paris, 1973) (8). Aux dires de l'auteur, ce recueil est constitué de textes absolument inédits et quatre de ceux-ci intéressent particulièrement l'étude des relations historiques entre les deux rives du Sahara. Le second chercheur, Monsieur Karamoko Diaby, a établi un Inventaire partiel de la bibliothèque de Kadi Muhammad Mahmud à Tombouctou (9). Ce recueil peu diffusé ne comprend que des manuscrits dont les auteurs sont pour la plupart des africains des bords du Niger. L'auteur ne nous dit pas si ces 114 livres et groupes de feuillets, complets ou inachevés, sont des originaux ou des copies, sauf par deux fois où l'indication de "copie" nous est signalée, aux pages 7 et Il. Ce recueil se compose de quatre sections caractérisées par leurs origines:

- les

manuscrits

de la bibliothèque

privée

de Kadi Muhammed Mahmud ; - les manuscrits de la bibliothèque d'Alfa Salum ; - les manuscrits du Centre Ahmed Baba;

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- le don de Kadi Umar ben Ahmed Baba déposé au Centre Ahmed Baba à Tombouctou. Ces sections sont de valeur inégale. La plus intéressante est la première, qui comprend deux groupes de manuscrits (A et B). Le groupe A est surtout constitué d'oeuvres d'Ahmed Baba, dont deux nous paraissent particulièrement dignes d'intérêt. La première est une sorte de fatwa : ensemble de questions de savants soudanais à Ahmed Baba, suivies de réponses. Elle porte le titre de Su Lat Ulami as-Sudan ,. la seconde, intitulée Az-Zand al- Wara Fi Takhyir Al-Mushtari, manuscrit d'Ahmed Baba sur les "questions juridiques et sociales", exprime l'opinion des savants soudanais sur la traite. Ce dernier document pourrait constituer le complément indispensable au Mi 'raj as-Suhud. Ces sujets traités dans l'Inventaire sont variés: hagiographie, soufisme, généalogie,fiqh, grammaire, philologie, jurisprudence, sociologie... Enfm, il nous faut souligner que ce recueil de manuscrits est un des rares qui existent en Afrique occidentale, en tant que recueil complet issu de bibliothèques privées (31).
Des manuscrits pour l'étude des sociétés précoloniales

Nous avons eu l'occasion de travailler sur trois manuscrits à la section des archives de la Bibliothèque Générale de Rabat: deux d'Ahmed Baba et lm d'Abd Al-Aziz Al-Fichtali. Ces manuscrits sont: - Le Mi 'raj as-Suhud : extraordinaire document sur des questions de fond relatives à l'esclavage vu de l'intérieur de l'Afrique noire. - Le Jalb Al-Ni 'ma Wa Daf Al-Niqma Bi Muhanabat AlWulatAl-Zalam (11) ou "Comment obtenir la bénédiction et parer la colère divine en évitant les souverains injustes". Ce manuscrit d'Ahmed Baba date de 1589, donc d'un peu plus d'un an avant la conquête marocaine. A son sujet, le professeur J.O. Hunwick nous 31

avait écrit: "Jalb al-ni'ma was written in 1589, but, contrary to what I first thought, seems to have no contemporary political relevance" (12). C'est sur cette dernière idée que nous ne sommes pas d'accord avec le docteur Hunwick. En effet, selon lui, le Jalb al-ni 'ma n'aurait pas de rapport avec les questions politiques dont il est contemporain. Une lecture attentive des Ta'rikhs -le Fettach et le Sudan - nous fournit des indications contraires. Par exemple entre 1586 et 1588 règne à Gâo l'Askya Mohammed Bani "dont les musulmans avaient eu beaucoup à souffrir en raison de l'amitié qu'ils portaient à son frère, le Balamâ Sâdiq" (13). En effet, ce règne a été particulièrement marqué par la guerre civile entre les flis de l'Askya Dawud (1549-1582), le Balamâ Sâdiq, son frère le Kanfari Sâlih et le futur askya Bani. Sâdiq usurpa le pouvoir, soutenu par le menu peuple de Tombouctou, une partie des oulemas, les hauts fonctionnaires de l' Askya qui résidaient à Tombouctou (le moundio et le tassara-moundio). Et chose plus surprenante, "les imams des mosquées firent en son nom le prône du vendredi, le Jalb al-ni 'ma nous pennet d'avoir un autre élément d'appréciation sur l'attitude en général des lettrés musulmans de Tombouctou et celle plus particulière d'Ahmed Baba à propos de la conquête de l'empire de Gao et des conquérants marocains. - Les Manahil as-Safa'a ou "sources de clarté". L'auteur de cette oeuvre est l'historien Abou Faris Abd al-Aziz ben Mohammed ben Ibrahim al-Fichtali (1543-1622), qui fut surtout connu comme le principal "ministre de plume" du sultan saadien Ahmed AI-Mansour. Il est le témoin capital pour l'histoire intérieure et extérieure du Maroc dans la seconde moitié du XYlème siècle. C'est lui qui rédigea la majeure partie des lettres que le souverain marocain envoya au Sonrhaï, en particulier la lettre d'Al-Mansur à l'askya Ashaq II à propos des mines de sel de Teghaza et celle du même AI-Mansour au qadi de Tombouctou Mahmud ben Omar Aqit en 1594. Ces Manahil étaient considérées depuis longtemps comme perdues. Et Lévi32

Provençal, qui en avait eu écho à travers la Nuzhat d'AI-Oufrani, écrivait à leur sujet en 1922 (14) "[elles] apparaissent comme une anthologie poétique, ou plus exactement comme le propre diwan (15) de l'auteur, dans lequel la matière historique servait, en quelque sorte, de trame destinée à relier les unes aux autres ses différentes qasida (16). Plus encore que les autres histoires marocaines, qui sont trop souvent des chrestomathies littéraires, le livre d' AI- Fichtali devait présenter ce caractère d'ouvrage à double objet". Fort heureusement, ce jugement imprécis est redressé aujourd'hui. Beaucoup plus qu'un diwan, les Manahil sont une oeuvre historique "importante pour l'étude de l'Afrique noire, du grand Sahara et de leurs relations avec le Maroc", car l'auteur a vécu la phase cruciale qui vit les frontières du royaume s'étendre de la "Nubie à l'océan Atlantique". Mais est-il imparfait? Des passages de la Nuzhat attirent l'attention du lecteur sur la question (page 17). C'est en 1962 que l'on connut l'existence d'une partie des Manahil - que les contemporains de l'auteur estimaient à huit volumes! - dans une bibliothèque privée de Tunis. Aujourd'hui, on connaît l'existence de cinq copies du tome II seulement de cette oeuvre considérable à Tunis et à Rabat (17). L'exemplaire microfilm est enregistré sous le numéro 779 aux Archives de Rabat. C'est à l'heure actuelle le plus complet. C'est cet exemplaire qui contient les deux lettres d'AI-Mansour citées précédemment.

Deux pôles majeurs dans la collecte des manuscrits: GHANA et NIGERIA

En dehors du recueil des manuscrits en langue arabe établi par Vincent Monteil en 1965 et 1966 à Dakar (Sénégal) dans le cadre des activités scientifiques de l'IFAN (Institut Fondamental de l'Afrique Noire) d'une part, et de l'inventaire de Karamoko Diaby en 1972, d'autre part, en Afrique noire francophone, 33

l'essentiel des activités de collecte et de sauvegarde de ces manuscrits est effectué par l'IRSH (Niamey-Niger), le Centre Ahmed Baba (Tombouctou-Mali) à Nouakchott et à Chinguetti (Mauritanie). Mais malgré la qualité et la masse des documents ainsi collectés, ces activités ne sont pas comparables à ce qui a été fait dans les Etats anglophones de l'Ouest africain. C'est au Ghana et au Nigeria qu'un immense travail a été entrepris, surtout à partir du milieu des années 1960. Au-delà de la collecte et de la sauvegarde des manuscrits en question, les universités et les instituts spécialisés de ces pays ont ajouté la traduction et l'édition systématique de ces manuscrits. Certains ont essayé d'expliquer ce décalage entre anglophones et francophones dans le traitement des manuscrits en langue arabe par les philosophies qui sont à la base des deux systèmes de colonisation dès le XIXème siècle. D'un côté le processus de la colonisation devait déboucher sur l'assimilation: on s'était évertué à marginaliser, voire à saper, les fondements culturels des populations dominées, l'éducation à la française primant ou excluant toutes les autres formes d'acquisition de savoirs, d'où un déficit constaté dans l'intérêt qu'on pourrait porter aux manuscrits en langue arabe. De l'autre côté, le colonisateur britannique, en partageant certains pouvoirs et responsabilités avec les autorités traditionnelles, a permis l'expression des formes de savoirs précoloniaux, et, dans une certaine mesure, leur affirmation. La pression dans la collecte et la sauvegarde des manuscrits en langue arabe y trouverait sa justification et expliquerait du coup, l'avance des universités ghanéennes et nigérianes dans ce domaine, malgré les débuts prometteurs des Houdas, Delafosse, Charles Monteil (18) et la constitution des fonds Brévié et Vieillard du côté francophone. L'université du Ghana et son Institute of African Studies (lAS) ont accueilli les 26 et 27 février 1965 à Legon un important séminaire sur les documents arabo-africains relatifs à I'histoire africaine. 34

Les travaux de ce séminaire ont mis en évidence le grand intérêt qu'accordait l'Institute of African Studies aux manuscrits arabes sous les auspices de deux chercheurs de renom, Thomas Hodgkin et Ivor Wilks. Ce dernier, spécialiste de l'expansion de l'Islam, estimait pour l'époque que le Ghana disposait de 5 à 10.000 manuscrits à inventorier. Ces documents, décodés déjà au XIXème siècle, proviennent pour la plupart du nord du pays où l'influence culturelle islamique est forte. C'est en effet une zone de contact entre des populations islamisées, les Wangara et les Hawsa, depuis le XIIIème siècle pour les premiers et les XIVème et XVème siècles pour les seconds. L'intérêt économique du nord de l'actuel Ghana était indéniable entre le XIVème et le XIXème siècles, car il était à la fois tête de pont entre les régions aurifères et productrices de la kola et les régions sahéliennes d'où venaient le sel, les chevaux, le cuivre, la maroquinerie, en pays hawsa, mais aussi point de rupture de charge entre la boucle du Niger et ces mêmes régions de l'or sous le contrôle des Wangara (19). Au total, donc, des milliers de manuscrits traitent des sujets aussi variés que les listes des rois, des imams, les chaînes de transmission, les fameuses si/si/a, les généalogies, les chroniques. Ces dernières, appelées aussi ta 'rikhs, sont incontestablement les plus riches. Elles traitent de I'histoire des Hawsa, des Peuls, des Dagomba, des Mamprusi et surtout des Goonja. Tous ces peuples ont construit et animé des hégémonies, des Etats (royaumes et empires) entre le Xème et le XXème siècles. On doit une mention particulière au Kitab Ghunja (Le Livre de Gonja), imposant ouvrage sur l'histoire du royaume Gonja terminé en 1715 et complété en 1765 (20). La masse des manuscrits en arabe est encore plus considérable au Nigeria que partout ailleurs en Afrique occidentale. Le long contact avec l'Islam depuis le Xème siècle au moins, à travers l'empire du Kanem-Bomou (21), l'épopée d'Ousman Dan Foudi et de ses descendants au sein des États
Hawsa (XVIIIème

- XIXème)

expliquent cette situation.

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La réputation des universités d'Ibadan, de Zaria, de Kaduna, d'Ifé etc. en matière de collecte, de sauvegarde, de traduction et d'édition des manuscrits en arabe n'est plus à faire. Au nord du Nigeria nous sommes en pays d'Islam et c'est peu dire. Grâce aux activités scientifiques d'w groupe de chercheurs éminents, parmi lesquels John Hunwick, Denis Murray Last et Mervyn Hiskett, le Centre of Arabic Documentation (C.A.D.), au sein de l'Institute of African Studies d'Ibadan; met à la disposition des chercheurs des milliers de manuscrits élaborés en Afrique de l'Ouest et qui vont sans doute permettre d'avoir des éclairages nouveaux sur I'histoire africaine précoloniale. Avec l'archéologie, dont on ne soupçonne pas le réel dynamisme (22) dans la restitution de quelques pans du passé de l'Afrique noire, l'apport de ces manuscrits en langue arabe est essentiel. C'est une vision de l'histoire des peuples africains qu'ils proposent avec, bien entendu, we approche méthodologique nouvelle: celle du traitement des manuscrits dans la préparation des éditions critiques si souvent les bienvenues. C'est ce qui ressort des observations faites par Sayyed Mohammad al-Ha], de l'université d'Ifé qui préparait justement une édition critique et une traduction anglaise annotée d'un texte important de Mohamed Bello Infaq al Maysur sur la guerre sainte. Il expose au séminaire les problèmes posés par les éditions critiques des textes arabo-africains (23) en prenant par exemple la publication à Ibadan (Nigeria) en 1964 du Tazyin al-Waraqat d'Abdallah Dan Foudi, frère du grand ausman, par Mervyn Hiskett. La pertinence des remarques de Sayyed Muhammad al-Ha] (24) tient au fait que les trois manuscrits, base de l'édition, contiennent des fautes en raison des erreurs commises par les copistes. Mais les difficultés proviennent de la transcription des noms propres qui est toujours une sorte de devinette à partir des graphies arabes, si l'on ne peut collationner ces documents avec des lettrés africains. Exemple: Jukulla nom de l'ancêtre mythique des Peuls mis pour Dyokolo, lIDnom très courant. Bayda traduit
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par "désert" alors qu'il s'agit d'un nommé Bayda, partisan de l'émir de Gobir. C'est à ce propos que John Hunwick avait suggéré de dresser un répertoire critique comparé des noms propres dans les manuscrits arabo-africains. On devine à peine l'ampleur d'une telle tâche, mais son utilité est évidente devant l'énonne déficit des éditions critiques en la matière. Cela expliquerait en partie le constat que l'on fait aujourd'hui de la pénurie des étudiants ou des chercheurs amcains engagés dans des études et des travaux historiques sur des périodes et des thèmes qui font un appel important à l'utilisation des manuscrits arabes. Les actes de ce colloque provoqueront, il faut l'espérer, un déclic salutaire vers un peu plus d'intérêt pour ces manuscrits publics ou privés ou à découvrir afin de mieux continuer à écrire plus sereinement I'histoire de l' Amque noire. C'est justement par l'une des leçons tirées du contenu du plus célèbre des manuscrits du savant de Tombouctou, le jurisconsulte Ahmed Baba, que nous allons conclure. Dans son Mi 'rajas-Suhud (25) étudié depuis bientôt un siècle, Ahmed Baba met en relation des marchands d'esclaves arabes ou arabo-berbères et leurs victimes, les Noirs du Bilad asSudan par l'intennédiaire d'un spécialiste dufiqh (droit malikite) le tout dans une ambiance dramatique (fin XYlème début XVllème siècle). Les protestations et l'indignation des esclaves subsahariens présents sur les marchés du Twat et du Gourara sont à l'origine de l'étonnement, du doute et des interrogations des marchands musulmans de ces oasis sahariennes, sur le statut véritable de leurs marchandises humaines et sur la conduite à tenir. La tranquillité de leur conscience dans ce négoce où il leur est conseillé d'être en confonnité avec les préceptes islamiques en la matière, les a fmalement conduits à faire appel au jurisconsulte le plus en vue de l'époque, Ahmed Baba. Par ce fait, nous pensons que nous nous trouvons là en présence de débats d'idées philosophiques, religieuses et morales - qui éclairent sur les

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comportements et les mentalités sociales. Thème majeur dont il faudra désormais s'occuper dans l'écriture de l'histoire de l'Afrique noire précoloniale. C'est le rôle de la redécouverte, de la sauvegarde et de la mise en valeur de ces manuscrits comme patrimoine universel de l'humanité. Et puisqu'il est question de sauvegarde de manuscrits arabes ou arabo-berbères comme mémoire patrimoniale de 1'humanité, je voudrais ici attirer l'attention des participants à ce colloque sur le problème de ces manuscrits dans le Sahara occidental, territoire au coeur d'un conflit qui se trouve opposant les Sahraouis avec la RASD et le royaume du Maroc. Nous savons que le processus engagé par les deux parties sous l'égide des Nations Unies est en bonne voie. Pour y avoir séjourné plusieurs fois, circulé et discuté en tant qu'historien avec les responsables, nous avons acquis la certitude que le Sahara Occidental recèle des manuscrits extrêmement utiles pour l'histoire ouest-africaine. Ses populations ont en effet participé à la civilisation du continent noir. Le Sahara occidental a été dans le passé le passage obligé et le relais entre les bords du Niger et la Méditerranée occidentale. Ses habitants ont, eux aussi, contribué à tisser des liens historiques dans le contexte de rencontres des peuples de notre continent.

NOTES
(1) Voir Z. DRAMANI ISSIFOU : L'Afrique noire dans les relations internationales au XVlème siècle. Analyse de la crise entre le Maroc et le Sonrhai: Paris, Karthala, 1982, pp. 19-22. Pour une approche plus complète voir notre thèse de 3ème cycle "Les relations entre le Maroc et l'Empire Sonrhaï dans la deuxième moitié du XVlème siècle", Université de Paris VII-Vincennes, 1975, 600 p. ronéotypées. Mais aussi: - LAST (M.) : The Sokoto Caliphate, London, Longman, 1977, pp. 236-254. - ABITBOL (M.) : Tombouctou et les Arma (De la conquête marocaine du Soudan nigérien en 1591 à l'hégémonie de l'Empire Peul du Macina en 1933), Paris, Maisonneuve et Larose, 1979, pp. 265-267. 38

- ROBINSON

(D).) Chiefs and Clerics. The history of Abdul Bokar Kan and Futa Toro, 1853-1892. Oxford, Clarendon Press, 1975, p. 214. - LANGE (D.) Chronologie et histoire d'un Royaume Africain, Wiesbaden, Franz Steiner Verlag, 1977, pp. 164-166. - CUOQ (l.M.) Recueil des sources concernant l'Afrique Occidentale du Vlllème au XVlème siècle. Bilad as-Sudan. Traduction et notes, Paris, Editions du CNRS, 1985. (2) Les originaux de cette liste de succession des imams et I'histoire de l'Islam à Djougou sont chez l'auteur. (3) L'une des caractéristiques des manuscrits arabes ou arabo-berbères concernant I'histoire ouest-africaine réside dans le fait qu'on trouve rarement des textes thématiques spécifiques. L'éclectisme des savoirs de l'époque influe sur la production intellectuelle: il n'est donc pas rare que, dans des traités de jurisprudence, on rencontre des digressions relatives à la botanique, à la sociologie, à la médecine, voire à la magie! La vigilance du chercheur est ainsi sollicitée constamment. (4) L'exemple le plus récent à notre avis est celui du CERASA (Centre d'Etudes, de Recherche et d'Actions Solidaires avec l'Afrique) de l' Université de ParisVIII, organisateur pour l'année universitaire 1997-1998 d'un séminaire
interdisciplinaire sur l'Afrique, Histoire, Cultures, Traditions

- Thème

du second

semestre: "L'Anthropologie et l'histoire dans la recherche sur l'Afrique". (5) Les Universités de Dakar, d'Ibadan et de Legon (Accra) possèdent toutes leurs sections ou départements de manuscrits. Parfois des séminaires ayant pour cadre l'Afrique de l'Ouest permettent à ces Universités de confronter leurs découvertes en matière de manuscrits. Par exemple, le séminaire tenu à Legon (Accra) au Ghana, a permis à V. Monteil de faire un bilan pour Dakar, intitulé "Les manuscrits historiques arabo-africains", B.I.F.A.N. série B, XXVII, 3-4 juillet-oct. 1965,pp 531-542 et XXVIII, 3-4, juillet-oct. 1966. pp 668-675. (6) Lévi-Provençal (E.) : "Un document inédit sur l'expédition Sa'adide au Soudan", in Arabica Occidentalia. IV, 1955. pp. 59 à 96. (7) Communication faite au XXVIIème Congrès des Orientalistes à l'Université du Michigan (USA, 17 août 1967). (8) Il s'agit d'un ensemble de "textes recueillis, sélectionnés, classés et annotés à la demande de l'UNESCO". Cet ouvrage se présente sous la forme d'un cahier 21/27 ronéotypé, de 58 pages, comprenant des textes géographiques, d'histoire politique, culturels et deux annexes. Pour recueillir ces textes, des recherches ont été effectuées dans les manuscrits des bibliothèques de Rabat, de Fès, de la Grande Mosquée de Meknès, de la Grande Mosquée de Taza, de la Grande Mosquée de Ouezzane, de la bibliothèque générale de Tétouan, de la 39

bibliothèque de Ben Youssef à Marrakech, de l'Institut Islamique à Taroudant, de la Zawia naciride à Tamgrout et dans la bibliothèque personnelle de Monsieur EI-Kettani. Un point important à noter dans la plupart de ces bibliothèques, les manuscrits ne sont ni classés, ni catalogués (entre 1969 et 1974). Les choses ont changé depuis. Malheureusement, la réorganisation de la bibliothèque générale de Rabat s'est accompagnée de la disparition d'un certain nombre de manuscrits, sur lesquels nous avions personnellement travaillé et dont on retrouve trace à la bibliothèque royale de Rabat, d'accès moins facile. (9) Ce recueil, établi en 1972, se présente sous la forme d'un cahier de format 24/32, de 13 feuillets photocopiés à partir d'lm original dactylographié. (10) Pour plus de précisions, consulter: - DRAMANI-ISSIFOU (Z.), 1982, p. 40. opus, cité note 1 ; - Le champ sémantique de l'ethnicité chez Ahmed Baba dans le "Mi'raj alSuhud" (XVIème - XVllème siècle) in : Les ethnies ont une histoire, IP.
Chrétien et G. Prunier (sous la dire de), Paris, Karthala-ACCT, juridiques d'Ahmed Baba de Tombouctou 1989, pp. 40-48. des Noirs au

- ZAOUIT (M.) : Mi 'raj al-Suhud et les "Agwida" - Deux consultations
relatives à l'esclavage Bilad as-Sudan au XVIème siècle et au début du XVllème siècle. Edition critique et analyse historique. Thèse de doctorat (nouveau régime) Université Paris-l, 1996,400 p. Un texte de référence. (11) Le Jalb al ni 'ma fut complété par des additifs en 1618 et prit le titre de Ma Rawahu al-ruwat fi mujanabat al-wulat (ID. Hunwick, lettre personnelle du 27 octobre 1974). (12) Dans une lettre personnelle que le professeur J.O. Hunwick nous a adressée de Legon (Accra), octobre 1974. (13) T.E.F., 1964, p. 230, T.E.S., 1964, pp. 196 et 201. (14) LEVI-PROVENÇAL. (E.), 1922. (15) Diwan: Recueil de poésie ou de prose (dans la citation) de la littérature destiné à chanter les vertus d'IDl personnage. TI arabe. (16) Qâsida poème monorime

comporte des thèmes et une métrique classique. (17) Le professeur Abdallah Guennoun publia en 1964 à Tétouan des extraits condensés du Tome n des Manahil. TIn'avait pas connaissance du manuscrit de Tunis. Pour sa part, Mohamed Kriem, de la faculté des Lettres de l'Université de Rabat, a tenté dans IDle thèse de doctorat d'Etat (1971-1972) de rétablir le texte original du tome II, en comparant toutes les copies existantes. Malheureusement, cette thèse déçoit par sa démarche peu scientifique et ses lacunes graves relatives à I'histoire événementielle de l'Europe occidentale au XVIème siècle. (18) Ces auteurs sont généralement considérés à juste titre comme les initiateurs

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fondamentaux de 1'historiographie ouest-africaine. Leurs travaux, éditions et recherches, dépassés ou non, sont des références dans l'histoire de l' Afrique noire entre le XllIème et le XVllIème siècle. (19) DRAMANI-ISSIFOU (Z.): "Routes de commerce et mise en place des populations du nord du Bénin actuel" in 2000 ans d'histoire africaine. Le Sol, La Parole et l'Ecrit en hommage à Raymond Manny, Paris, Société Française d'Histoire d'Outremer, 1981, pp. 655-657. (20) Ce manuscrit d'me grande importance indique que les souverains de Gonja se sont convertisà l'Islam vers 1550.TIdonne aussi la liste des rois pour les XVIème et XVllème siècles et la chronique détaillée jusqu'en 1765. On lira avec intérêt le très riche article consacré à l'islamisation de cette région par Ivor WILKS, "The Growth of Islamic Learning in Ghana" in Journal of the Historical Society of Nigeria, II, 4, 1963, pp. 409-417. (21) LANGE (D.), 1977, op. cité note 1. (22) A consulter le point magistral sur l'ampleur et la richesse de la recherche archéologique aujourd'hui dans : Valléesdu Niger, Paris, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 1993. (23) Séminaire sur les documents arabo-afrlcains, Institute of African Studies, Legon, Ghana, 26-27 février 1965. (24) Contrairement à ce qu'il écrit dans sa thèse, ZAOUIT (M.), 1996, op. cité p. 10 : "(...) TIn'existe à ma connaiss~ce aucm modèle de travail en la matière susceptible de nous servir de référence", dès 1965, Sayyid Muhammad Ha.ü précisait ce qu'il fallait... en la matière! (25) ZAOUIT (M.), 1996, op. cité pp. 34-37.

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