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Les catholiques allemands à la conquête du développement

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272 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 52
EAN13 : 9782296340459
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LES CATHOLIQUES ALLEMANDS À LA CONQUÊTE DU DÉVELOPPEMENT

@ L' Harmattan,

1997

ISBN:

2-7384-5405-4

Sylvie TOSCER

LES CATHOLIQUES ALLEMANDS À LA CONQUÊTE DU DÉVELOPPEMENT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION

En août 1958, le cardinal Frings, archevêque de Cologne, fait part devant la Conférence épiscopale de Fuldal de sa décision de créer, sous le nom de Misereor, une "oeuvre catholique contre la faim et la lèpre"2, placée sous la responsabilité des évêques allemands, conçue au départ comme une action ponctuelle limitée à un an. L'organisme Misereor est opérationnel dès 1959, puis son action est reconduite successivement tous les trois ans, jusqu'à ce qu'il soit institué par l'épiscopat allemand en 1967 comme organisme pennanent, dont le monopole en matière d'aide au développement est reconnu. Les évêques allemands font ainsi figure de précurseurs au sein de l'Eglise catholique en matière de lutte contre la faim, comme ils ne manqueront pas de le souligner eux-mêmes à de nombreuses reprises, dans la mesure où Misereor voit le jour plusieurs années avant la mise en place d'organismes catholiques du même type dans la plupart des pays occidentaux. A titre de comparaison3, on peut noter que le Comité Catholique contre la Faim (CCF), homologue fiançais de Misereor, est fondé en 1961. La création de Misereor précède également la parution des textes pontificaux consacrés à ces questions. Les autorités romaines commencent en effet à s'intérp.sser à ces problèmes à partir du début
I

Le cardinal Frings est lui-même président de la Conférence épiscopale de Fulda.

Jusqu'au concile Vatican II, l'épiscopat allemand est divisé en deux conférences: la Conférence épiscopale des huit évêques bavarois qui se réunit à Freising, et la Conférence épiscopale de Fulda rassemblant les autres évêques allemands. Les transformations issues du concile Vatican Il aboutissent à la création d'une conférence unique, la Conférence épiscopale allemande, à la fm des années soixante. 2 La référence à la lèpre est abandonnée très rapidement. Dès 1959, l'oeuvre Misereor est rebaptisée "oeuvre catholique contre la faim et la maladie". 3 Quant à l'homologue protestant de Misereor, 8ro/ jùr die Welt, il voit le jour en 1959. 7

des années soixante. Le pape Jean xxm, recevant les délégués de la F.A.O. en mai 1960, à l'occasion de leur dixième Conférence générale, lance un appel à la prise de conscience, à la responsabilité et à la solidarité, en rejetant d'avance tout argument qui invoquerait l'éloignement pour justifier un désintérêt à l'égard du problème de la faim4. Mais c'est seulement l'encyclique Populorum Progressîo. publiée par Paul VI en mars 1967, dans la continuité du Concile Vatican II, qui manifeste toute la mesure de l'intérêt porté par le SaintSiège à l'égard du problème du développement: Misereor prend naissance dans la conjoncture internationale des décolonisations et de l'émergence des pays en voie de développement à l'échelle mondiale. C'est dans le programme lancé par Hany S. Truman en 1949, plus comm sous le nom de point IV, définissant l'assistance technique comme un objectif de politique extérieure, que le concept d"'aide au développement" apparaît pour la première fois. Il s'impose ensuite progressivement dans les années cinquante à l'attention des économistes. En juillet 1960, l'organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, la F.A.O.5, lance la "Campagne Mondiale contre la Faim", tandis que les Nations Unies proclament solennellement, la même année, l'ouverture de la première Décennie du développement et que la première Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (C.N.U.C.E.D.) s'ouvre à Genève en mars 1964. Ces transformations à l'échelle internationale ne restent pas sans répercussions sur l'Eglise catholique, dans la mesure où pays de mission et pays décolonisés recouvrent en grande partie la même réalité géographique. L'action des missionnaires se trouve ainsi largement remise en question et en partie discréditée, certains d'entre eux se voyant même chassés des pays où ils exerçaient leurs activités après la mise en place de nouveaux gouvernements. Les missionnaires allemands sont les premiers à sensibiliser l'Eglise catholique en RFA à la réalité, tant sociale que religieuse, des pays en voie de développement. Le Comité central des catholiques

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Cf. "Allocution de Jean XXIII aux membres de la conférence internationale organisée par la F.A.O. le 3 mai 1960 ", lX, 1960, n° 1330, col. 734-736. S Institution spécialisée de l'O.N.V., la FAO. (Food and Agriculture OrganizatiQn) a été créée en 1945. Son siège a été fixé à Rome en 1951. 8

xe

allemands (ZdK) 6 se fait l'écho de ces problèmes et se voit largement
relayé, à partir de 1957, par bon nombre d'associations catholiques (Pax Christi, Caritas, etC.) qui organisent des actions d'aide ponctuelles en faveur des populations soumant de la faim. Le succès que connaissent ces différentes initiatives dans les rangs catholiques, ainsi que la proposition du ZdK soumise aux évêques en 1958, leur suggérant d'organiser une action d'aide concertée à l'échelle nationale, ne restent pas sans écho. Le cardinal Frings estime alors en effet le moment opportun pour lancer une action de grande envergure en faveur des pays soumant de la faim. La création de Misereor fait ainsi suite à une série d'initiatives en faveur des pays en voie de développement, lancées par de nombreux groupes catholiques allemands dès la seconde moitié des années cinquante. Aussi pouvait-on aisément concevoir que Misereor se constitue à partir du regroupement des différents mouvements concernés par la question, comme ce fut le cas, par exemple, du Comité Catholique contre la Faim en France. La question se pose donc de savoir pourquoi le cardinal Frings décide, en 1958, de créer un organisme spécifique de lutte contre la faim épiscopal et autonome. Pour quelle raison choisit-il de fonder une oeuvre ex nihilo plutôt que de s'affilier à la Caritas (Deutscher Caritasverband7) ou de rassembler les actions de lutte contre la faim existantes? La mise en place, dès 1958, d'un organisme épiscopal de lutte contre la faim et la maladie, tout comme la mobilisation des catholiques allemands, semblent d'autant plus paradoxales qu'au cours des années cinquante, l'Eglise catholique en RFA apparaît en effet beaucoup plus préoccupée par d'autres problèmes (questions internes au catholicisme, misère sociale et religieuse, reconstruction d'un ordre

Le Comité central des catholiques allemands (Zentralkomitee der deutschen Katholiken, ZdK) est le pendant de l'épiscopat pour les laïcs. Par la suite, on retiendra l'abréviation ZdK pour désigner cet organisme. 7 La Caritas allemande (Deutscher Caritasverband) est une oeuvre caritative catholique, qui a été fondée en 1897. Destinée au départ à l'aide aux handicapés, aux personnes âgées, aux malades, etc., elle a progressivement élargi son action aux secours d'urgence à l'échelle internationale, dans les cas de catastrophes naturelles. Par la suite, elle encouragera également des actions en faveur du développement. Elle est également membre de Caritas internationalis.

6

9

social chrétien. sort des catholiques dans la zone d'occupation soviétique, etc.). Par ailleurs, la création de Misereor n'est pas non plus l'aboutissement d'une expérience acquise dans les pays du Tiers monde. Le cardinal Frings, fondateur de Misereor, n'a lui-même aucune connaissance de la réalité du sous-développement. Du fait que la RFA, à la différence de bon nombre de ses voisins européens n'a plus de colonies depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les catholiques allemands ne sont guère familiarisés avec les pays en voie de développement et ignorent généralement les problèmes qui s'y posent. Rien a priori ne semble donc prédisposer les évêques allemands à accorder une attention particulière au problème de la faim dans le monde. Comment interpréter alors l'intérêt de l'épiscopat pour une réalité qui lui est étrangère? Comment expliquer qu'il ait été, sur le plan institutionnel, précurseur en matière de lutte contre la faim dans le monde et que la mobilisation des catholiques allemands ait été aussi rapide et massive, à en juger par les sommes récoltées dès la première campagne de carême de Misereor en 19598? En fait, le paradoxe est double: alors que les évêques allemands font oeuvre de pionnier en matière de lutte contre la faim en 1958, on constate qu'au concile Vatican II (1962-1965), à la différence de leurs collègues français notamment, ils ne se font pas particulièrement les porte-parole du Tiers monde, mais qu'ils jugent bien au contraire les problèmes des pays industrialisés insuffisamment pris en compte. Faut-il y voir un revirement d'attitude? En outre, il semble swprenant que le cardinal Frings insiste dans son discours fondateur prononcé en août 1958 sur le fait que Misereor n'est pas un organisme missionnaire, étant donné que la prise de conscience de la réalité sociale des pays en voie de développement et l'émergence du problème de la faim au sein de l'Eglise catholique en RFA s'effectuent principalement par le biais des missionnaires allemands. Comment expliquer que l'archevêque de Cologne instaure une rupture immédiate avec la logique missionnaire, alors que l'action et la réflexion de l'Eglise catholique dans les années antérieures s'inscrivent dans cette même logique? Pourquoi ne pas confier le

8 Les dons récoltés à l'issue de la première campagne de:carême de Misc:reor e:n 1959 atteignent le montant de 35,3 millions de DM. 10

domaine de la lutte contre la faim aux missionnaires présents sur le terrain et particulièrement sensibilisés à ces problèmes? Une dernière inteITogation porte enfin sur le décalage entre le projet initial du cardinal Frings, ancré dans une conception traditionnelle de l'aide caritative (envoi de vivres, de médicaments, etc.), et les orientations novatrices prises par Misereor sous l'impulsion de son premier secrétaire général, Gottfiied Dossing. Que signifie un tel changement? Il convient donc de saisir l'enjeu ou les enjeux que représente la problématique de la lutte contre la faim dans le monde pour l'épiscopat allemand. Si l'organisme Misereor passe inaperçu aujourd'hui, s'il fait depuis longtemps partie du paysage familier du catholicisme allemand, il faut cependant avoir à l'esprit que le processus conduisant de sa création en 1958 à son institution par l'épiscopat allemand comme organisme pennanent en 1967 n'est pas allé de soi. L'étude de la genèse de Misereor incite donc à la prudence. Toute réflexion sur les origines est en effet une lecture rétrospective de ce qui ne pose plus problème a posteriori, mais qui a pourtant été source de désaccords et de conflits initiaux. La voie empruntée par l'histoire risque ainsi d'apparaître claire et évidente, parce qu'on ne repère que celle qui a été effectivement suivie, et non les différentes possibilités existant au départ. On se gardera donc de projeter cette histoire dans une téléologie. C'est pourquoi aux conceptions largement répandues, on opposera que le lancement par le cardinal Frings d'un organisme épiscopal autonome, créé ex nihilo, n'est pas une réponse "naturelle" et nécessaire au problème de la faim à l'échelle mondiale et au nouvel environnement international, comme tend à le prouver le simple fait que les évêques ne réagissent pas de la même manière dans tous les pays occidentaux. Cette étude s'inscrit également dans une problématique de la continuité et du changement au sein de l'Eglise catholique. On tentera de rendre compte de la spécificité et de l'originalité de l'action de l'organisme épiscopal allemand. L'aide au développement mise en oeuvre par Misereor et les orientations fixées par le secrétaire général Gottfried Dossing se situent-elles dans la continuité des oeuvres de charité? Son action n'est-elle qu'une extension géographique de l'aide caritative traditionnelle? En quoi l'initiative du cardinal Frings est-elle marquée par l'héritage du catholicisme social? Il s'agit donc d'apprécier les éléments de continuité et de nouveauté dont l'organisme épiscopal 11

est porteur. On examinera ainsi la définition des objectifs, l'affectation des dons et la stratégie poursuivie par les responsables de Misereor. On tentera également de détenniner si, dans la pratique, son action représente véritablement une innovation par rapport à celle des missionnaires ou si elle est simplement une continuation de la mission par d'autres moyens. Différents types de sources ont été mis à profit pour la présente recherche9, parmi lesquelles les archives constituent un pilier essentiel. La persévérance et les efforts déployés n'ont toutefois pas eu raison de l'inflexibilité des responsables de Misereor, qui ne nous ont pas permis d'accéder à leurs archives, invoquant comme raison officielle le délai d'interdiction de quarante ans et le souci de discrétion et de réserve à l'égard de personnes toujours en vie. Il a cependant été possible de contourner cet obstacle majeur et d'avoir accès à une partie importante des archives de Misereor grâce au bon vouloir des responsables de la Caritas et du Service historique des archives de l'archevêché de Cologne, qui disposent de copies de la plupart des procès-verbaux de Misereor. Cela s'explique par le fait que le cardinal Frings, fondateur de l'oeuvre épiscopale Misereor, était archevêque de Cologne. En outre, comme la Caritas est représentée au comité consultatif de Misereor depuis 1959, elle possède également des copies d'un nombre important de procès-verbaux. Cette circonstance n'est pas sans intérêt, lorsqu'on sait les conflits et les tensions qui ont existé entre Misereor et la Caritas. Parmi les archives consultées, il convient également de mentionner le Fonds Lebreeo, déposé aux Archives Nationales, et notamment le journal du père Lebret, expert en matière d'aide au développement, dont l'influence dépasse largement les cercles de l'Eglise catholique. La présence du père Lebret au concile Vatican II, son rôle majeur dans la prise en compte de la problématique du développement par l'Eglise catholique et dans l'élaboration de
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Le présent ouvrage est issu d'une thèse de doctorat" Genèse et légitimation de

Misereror, oeuvre catholique allemande contre la faim et pour le développement" soutenue en janvier 1994 à l'Université de Paris IV, à laquelle on pourra se reporter pour plus de précisions. JO Le dominicain ftançais, Louis-Joseph Lebret, fondateur de la revue Economie et Humanisme, est l'un des principaux rédacteurs de l'encyclique Populorum Progressio sur "le développement des peuples", publiée en mars 1967. 12

l'encyclique Populorum Progressio et l'appréciation qu'il porte sur les interventions conciliaires des évêques allemands fournissent un éclairage supplémentaire sur le sujet traité. Il s'agit donc d'une source de documentation originale et précieuse, au même titre que les entretiens effectués auprès de catholiques français ayant eu des responsabilités au CCFD (Comité catholique contre la Faim et pour le Développement) ou ayant été présents au concile. Le regard de catholiques français sur les questions relatives au sous-développement s'est révélé très enrichissant et a permis de mettre en évidence avec une plus grande netteté la spécificité de Misereor et le poids des appartenances nationales ou transnationales. Les discours fondateur du cardinal Frings, les déclarations
épiscopales, les publications de Misereor

- ultérieures

à 1968

- et celles

de ses partenaires principaux en Amérique latine, ainsi que le matériel publicitaire diffusé à l'occasion des campagnes annuelles de carême et les discours des principaux acteurs catholiques engagés dans la lutte contre la faim, constituent également une partie importante de la documentation utilisée. Des dépouillements systématiques de périodiques et de revues catholiques ont également été effectués, afin de saisir l'importance accordée au problème du développement au sein de l'Eglise catholique, tout comme l'ensemble de ses préoccupations à cette époque. Le recours à des entretiens menés auprès de nombreux représentants de Misereor et d'acteurs de la première heure ayant joué un rôle capital dans ces questions s'est également avéré très précieux. Des zones d'ombre ont pu ainsi être en partie compensées par des informations directes. La confrontation de ces différentes sources a ainsi permis de comparer les perspectives et d'effectuer une analyse critique. Bien qu'il n'y ait pas de regard neutre, cette étude se veut aussi objective que possible.

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CHAPITRE 1 LA SITUATION DU CATHOLICISME EN ALLEMAGNE APRES 1945: UNE NOUVELLE DONNE

Si l'année 1945 ne constitue pas une rupture radicale pour l'Eglise catholique en Allemagne, il n'en demeure pas moins qu'une nouvelle page de son histoire s'ouvre à l'issue de l'effondrement du régime hitlérien et qu'elle doit composer avec des données tout à fait nouvelles. Un bref retour en arrière sur sa situation particulière au lendemain de la Seconde Guerre mondiale permet ainsi de comprendre le cadre dans lequel se produit l'émergence du thème de la lutte contre la faim au sein du catholicisme ouest-allemand dans les années cinquante. Un lourd héritage Les douze années de nazisme ne sont pas une parenthèse dont les Eglises pourraient faire abstraction. Elles ne peuvent ainsi retrouver du jour au lendemain la situation dans laquelle elles se trouvaient en 1933, ce qui implique une réflexion sur elles-mêmes, sur les tâches et les responsabilités qu'elles ont à assumer dans la société, sur les défis à relever résultant de l'effondrement du régime hitlérien.
Rappel de l'attitude des catholiques allemands sous le Ille Reich

Durant les premières années de la période hitlérienne, les catholiques allemands ne manifestent guère d'opposition, dans leur ensemble, face au régime national-socialiste qui semble apparemment 15

bien disposé à leur égard. En mars 1933, le Zentruml vote la loi des pleins pouvoirs (Ermachtigungsgesetz) proposée par Hitler et donne son aval à la modification de la Constitution. L'attitude des évêques allemands vis-à-vis du nazisme s'inscrit dans la logique du Saint-Siège visant à donner à l'Eglise catholique des garanties juridiques et institutionnelles face à l'Etat. S'ils mettent tous leurs espoirs dans le concordat signé le 20 juillet 1933, censé garantir les conditions d'existence et la liberté de l'Eglise catholique et répondre à certaines de leurs exigences, le nouveau régime ne tarde pas en fait à mettre au pas le catholicisme politique. Il décrète en effet des mesures répressives envers les associations (Verbande2), ainsi que la dissolution des partis et syndicats chrétiens et l'interdiction de la presse catholique, limitant pour ainsi dire le rôle et les activités de l'Eglise à son action pastorale dans le cadre paroissial. La politique menée par le régime dissipe donc rapidement toute illusion sur les intentions du gouvernement. On observe alors une diversification et des divisions au sein de l'épiscopat et dans les rangs catholiques sur l'attitude à adopter face au régime hitlérien. Une ligne de partage s'effectue ainsi entre les évêques favorables à des protestations fermes vis-à-vis du régime et la majorité d'entre eux, attachés à des positions très timides et modérées à l'instar du cardinal Bertram, archevêque de Breslau et président de la Conférence épiscopale de Fulda, ou du cardinal Schulte, archevêque de Cologne. En 1942, Josef Frings est nommé archevêque de Cologne pour succéderau cardinal Schulte, décédé en mars 19413. L'historien Ulrich von Hehl souligne que cet homme, né en 1887, ayant été ordonné prêtre en 1910, s'était distingué jusqu'à cette date par son action
C'est au lendemain de la proclamation de l'Empire allemand en 1871, dans une nation majoritairement protestante, que s'est constitué le Zentrum comme groupe parlementaire de la diète prussienne, pour défendre les intérêts catholiques face à la prépondérance des protestants, ainsi que pour lutter contre l'emprise croissante de l'Etat et contre les courants libéraux dominants. 2 Entre 1937 et 1939, toutes les organisations de jeunesse importantes sont dissoutes. Seule la Caritas (Deutscher Caritasverband) peut se maintenir sous la dictature nazie. Les écoles confessionnelles, quant à elles, sont supprimées en 1939. 3 Sur l'attitude de l'Eglise catholique dans l'archidiocèse de Cologne et de Josef Frings sous le Ille Reich, voir HEHL, Ulrich von, Katho/ische Kirche und Nationa/sozia/ismus im Erzbistum Ko/n /933-1945, Mainz, Matthias-Grünewald, 1977. 16 1

pastorale et non par un quelconque engagement politique, de sorte que le gouvernement national-socialiste ne manifeste guère d'opposition à cette nomination. Dès lors qu'il est archevêque, il dénonce dans de nombreux sermons le régime hitlérien qui méconnaît les droits de Dieu et condamne à mort des hommes à cause de leur race ou de leur origine4, mettant en avant l'incompatibilité de l'idéologie nazie avec les fondements, les valeurs et les principes chrétiens. Ses homélies ont un grand retentissement dans l'opinion catholique et le font connaître auprès d'un large public. Elles contribuent de manière décisive, tout comme ses nombreux appels aux dons en faveur des victimes de la guerre, à asseoir son autorité bien au-delà de la population catholique. Hormis les réactions individuelles de quelques évêques restés illustres pour leurs interventions remarquées contre le nazisme, il n'y a pas eu cependant de condamnations ou de protestations collectives de la part de l'épiscopat. Si les faits sont établis et les textes connus, si l'on peut certes afftrmer que les catholiques allemands étaient dans leur ensemble clairement hostiles au nazisme, il n'est pas aussi simple de saisir les raisons du silence gardé par la hiérarchie allemande vis-à-vis des mesures de persécution et d'extennination des juifs. Si certains évêques s'en prennent clairement au régime, ils ne dénoncent pour ainsi dire jamais de manière explicite la politique d'extermination menée par le gouvernement à l'égard des juifs5. L'explication ne peut toutefois pas être simplement attribuée à la tradition antisémite de l'Eglise catholique. La résistance passive de l'épiscopat s'explique principalement par le fait qu'il a cherché avant tout à défendre ses intérêts, préserver ses propres libertés et ses institutions, ainsi qu'à éviter au maximum les conflits avec les autorités politiques. Son attitude globale est à mettre en lien avec la stratégie concordataire du Saint-Siège visant à obtenir des garanties pour l'Eglise. La plupart des historiens retiennent également comme facteur d'explication la

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Cf. ses homéliesdu 25 décembre1943et du 12mars 1944,in: FROITZHElM,Dieter

(Hg.), Kardinal Frings. Leben und Werk. Kôln, Wienand, 1979. 5 Il convient de noter que les mesures en faveur de l'euthanasie décidées par Hitler, en septembre 1939, suscitèrent de la part des évêques allemands des prises de position plus détenninées que les mesures d'extennination des juifs. 17

référence au Kulturkampf qui aurait empêché les catholiques allemands de faire une analyse pénétrante du régime nationalsocialiste.
Conscience historique et mémoire des catholiques

Le 23 août 1945, la Conférence épiscopale de Fulda publie une déclaratior/, dans laquelle il est rendu hommage à l'attitude courageuse des chrétiens sous le me Reich. A la différence de l'Eglise protestante& et conformément aux positions de Pie XIfJ sur la question, l'épiscopat allemand refuse la thèse de la culpabilité collective du peuple allemand envers le nazisme et laisse à chacun le soin de mesurer sa responsabilité personnelle. La déclaration épiscopale ne mentionne toutefois ni l'extermination des juifs, ni la connaissance que pouvait en avoir l'Eglise catholique. S'il est vrai que certaines associations catholiques ont aidé des juifs à fuir à l'étranger, s'il est vrai que les catholiques ont été victimes de la politique antireligieuse du régime hitlérien, que leurs activités ont été réduites au minimum, que plusieurs d'entre eux ont été persécutés, faits
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Le Kulturkampf désigne la lutte menée par Bismarck contre les catholiques qui étaient des adversaires acharnés de l'hégémonie prussienne, des partisans du fédéralisme et qui soutenaient les revendications des minorités nationales. Il s'agissait dans son esprit de retirer à l'Eglise catholique bon nombre de ses moyens d'influence, afin de manifester ainsi la souveraineté de l'Etat et de ses lois. De 1871 à 1875, il obtint à cet effet le vote d'une série de lois limitant les prérogatives de l'Eglise en matière scolaire, obligeant les futurs prêtres à faire leurs études dans les universités d'Etat, laïcisant l'état civil, etc. 7 Cf. DC, novembre 1945, n0952, col. 812. & La thèse de la culpabilité collective du peuple allemand a été défendue par l'Eglise protestante dans sa déclaration du 18 octobre 1945 (Stuttgarter Erkltirung). Il convient de rappeler que, sous le me Reich, l'Eglise protestante s'est trouvée profondément divisée puisqu'une partie de ses membres s'est largement compromise avec le régime hitlérien, tandis qu'une autre traction, regroupée sous le nom d"'Eglise confessante" (Bekennende Kirche) autour des théologiens Karl Barth et Dietrich Bonhoeffer, et du pasteur Martin Niemôller, lui opposa une résistance active. La déclaration de Stuttgart, publiée par l'Eglise protestante (EKD) en octobre 1945, lui permit de regagner sa crédibilité auprès de l'opinion publique. 9 En février 1946, Pie xn adresse un avertissement aux puissances d'occupation, affirmantque l'on ne peut condamnerun homme pour la seule raison qu'il est membre d'une communauté. 18

prisonniers ou ont même péri dans des camps de concentration, leur situation n'est en rien comparable à celle des juifs. Or, il est particulièrement ftappant de constater que l'Eglise catholique, en dépit de ses appels à l'expiation, n'a pas véritablement mené de débat ou de réflexion de fond sur son attitude sous le me Reich. La lecture qu'elle fait de la période nationale-socialiste est tout à fait sélective. Elle semble avant tout encline à mettre en avant les mérites et le courage des catholiques, les mesures discriminatoires, les. répressions et les humiliations qu'ils ont subies sous le régime hitlérien, plutôt qu'à remettre en question son attitude face au nazisme. Elle évite ainsi de justifier le silence qu'elle a observé face au génocide des juifs. Il faut toutefois nuancer l'analyse. Le reproche de l'oubli serait injustifié pour l'ensemble des catholiques. Plusieurs associations ne cesseront de rappeler à la mémoire des catholiques la période nationale-socialiste ainsi que leurs propres responsabilités. Certains évêques s'appuient également sur le passé pour inviter les catholiques à l'expiation, à la conversion et à la rechristianisation du monde contemporain. Les appels à la mémoire ne sont certes pas forcément dénués d'ambiguïtés. Aussi faut-il toujours se demander à quelle fm est évoqué tel ou tel aspect de la période hitlérienne. On peut donc dire qu'il n'existe pas une, mais des mémoires catholiques, plurielles et contrastées. Quelle que soit la manière dont le passé est évoqué, il représente pour les catholiques allemands une référence obligée qui détermine en partie leurs choix, leurs orientations et leurs nouvelles responsabilités au lendemain de la guerre, comme le révèlera leur engagement en faveur de la lutte contre la faim. Transformation publique des modes d'influence des catholiques sur la vie

La période de reconstruction de l'Allemagne est une période de réorganisation et d'intense activité pour le catholicisme et le protestantisme. Les Eglises, dont les structures sont intactes à l'issue du Ille Reich, sont les seules institutions qui sortent quasiment indenmes de la période hitlérienne en dépit de certaines compromissions et du silence qu'elles ont pu observer pendant cette période. Ayant fait l'objet d'une mise au pas et de mesures répressives sous le régime nationalsocialiste et ayant réussi à préserver une marge de liberté relative, elles bénéficient d'une autorité importante et d'une image positive auprès 19

d'une grande partie de la population, bien au-delà des rangs catholiques et protestants, d'où le rôle éminent qui leur échoit dans la reconstruction spirituelle du pays et leur position renforcée dans la vie publique. Nombreux sont ceux qui, en proie au plus grand désarroi au lendemain de la guerre, cherchent refuge, ne serait-ce que provisoirement, auprès des Eglises. Face au vide spirituel et politique laissé par le me Reich, elles représentent des éléments de stabilité au milieu du chaos général et sont en quelque sorte considérées comme des instances de "relégitimation" du nouvel ordrè étatique et social. Le recours constant à des principes éthiques pour la reconstruction du pays en fait ainsi des acteurs déterminants de la vie publique. La personnalité du cardinal Frings, président de la Conférence épiscopale de Fulda et archevêque de Cologne, n'est pas étrangère au regain d'influence que connaît l'Eglise catholique. Le rôle joué par ce dernier au lendemain de la guerre mérite une attention particulière, dans la mesure où il donne des orientations déterminantes au catholicisme allemand.
Le rôle décisif du cardinal Frings10

Par son autorité et le retentissement de ses prises de position publiques contre le nazisme, le cardinal Frings apparaît comme l'une des personnalités les plus en vue de l'épiscopat allemand au lendemain de la guerre. Il jouit d'un prestige certain et d'une grande popularité tant auprès des évêques et de l'ensemble des catholiques que de l'opinion publique. En août 1945, il est ainsi nommé à l'unanimité président de la Conférence épiscopale de Fulda à la mort de son prédécesseur, le cardinal Bertram, et se retrouve à la tête de l'Eglise catholique en Allemagne. Il accède ensuite à la dignité de cardinal en décembre 1945.
lO Ce bref parcours historique s'appuie essentiellement sur les discours du cardinal Frings, sur ses mémoires: FRlNGS Josef, Für die Menschen bestellt. Erinnerungen. Koln, 1973, ainsi que sur l'ouvrage de Dieter Froitzheim qui fut le secrétaire personnel du cardinal Frings de 1968 à 1978: FROITZHEIM, Dieter (Hg.), Kardinal Frings. Leben und Werk,Koln, Wienand, 1979, et sur le cataloguede l'expositionqui lui fut consacrée en 1987, à l'occasion de son centième anniversaire, réalisé par l'archiviste Josef van Elten à partir des archives de l'archevêché de Cologne: Pro Hominibus constitutus, Koln, 1987. 20

S'il réclame d'emblée le rétablissement de la presse religieuse et la restitution des biens dont l'Eglise a été dépossédée sous le me Reich, il se soucie tout autant du sort de l'ensemble de la population allemande. Dans la mesure où les Eglises sont considérées comme les seuls interlocuteurs valables des forces d'occupation et comme les seules institutions capables de représenter les intérêts généraux du peuple allemand, il se voit amené à exercer un rôle décisif de médiateur dès la mise en place de l'administration alliée dans les zones occidentales et jusqu'à la formation du gouvernement ouest-allemand en 1949. 11ressort de l'étude réalisée par l'archiviste Josef van Elten que, dès la fin du mois de mai 1945, le cardinal Frings a eu de très nombreux entretiens avec les autorités militaires américaines et britanniques. 11est ainsi régulièrement consulté pour exprimer son avis sur le climat général régnant dans le pays. 11intervient directement auprès des puissances occupantes pour leur transmettre les diverses requêtes et exigences de la population concernant la réorganisation de la société. 11 écrit également au ministre français des Affaires étrangères pour obtenir la libération des prisonniers allemands. Le cardinal Frings refuse à tout prix de laisser l'Allemagne ravalée au rang d'objet, de la voir exclue des négociations alliées, sans qu'elle ait un seul mot à dire ou qu'elle puisse faire valoir ses intérêts, trouvant à cet effet son meilleur allié en la personne de Pie XII. 11 n'hésite pas non plus à adresser à plusieurs reprises des lettres de protestation aux puissances d'occupation, critiquant vigoureusement leur politique de démantèlement des usines, plaidant pour le rétablissement des droits élémentaires de la population et demandant des rations alimentaires plus copieuses. Il s'oppose également au recours abusif aux directives générales sur la dénazification et exprime son indignation vis-à-vis des discours de ceux qui veulent "rééduquer le peuple allemand", définissant ainsi la position de l'ensemble de l'épiscopat sur ces questions.
Les nouveaux modes de représentation pol1tique des catholiques

Si, dans l'immédiat après-guerre, le rôle de l'Eglise catholique dépasse largement ses tâches pastorales traditionnelles, si elle connaît une audience et un rayonnement sans précédent auprès de l'opinion publique, elle assiste en revanche au rétrécissement de son emprise traditionnelle dans de nombreux domaines. La nouvelle configuration 21

de l'espace social implique donc pour elle des pertes et des profits, et notamment une transformation de son mode de représentation politique. L'année 1945 marque un tournant important dans la mesure où le régime national-socialiste a mis fm au catholicisme politique. Au lendemain de la guerre, l'Eglise catholique tente d'accroître son champ d'intervention et de regagner l'influence dont elle ne dispose plus du fait de la dissolution du Zentrum en 1933. La reconstitution de l'ancien parti catholique, symbole de la représentation politique spécifique des catholiques, ne suscite guère l'enthousiasme général Il , vu les liens de solidarité noués pendant la guerre avec les protestants, tandis que la création d'un parti bi-confessionnel apparaît conforme à l'esprit oecuménique et à la volonté des catholiques et des protestants12 de poursuivre la coopération qui a vu le jour sous le me Reich. L'accueil favorable réservé dans les rangs catholiques à la création d'un parti biconfessionnel chrétien-démocrate s'explique également par des considérations tactiques, notamment par la volonté de la hiérarchie catholique de faire contrepoids aux forces socialistes et communistes. Pour le cardinal Frings et la majorité de l'épiscopat, la CDU/CSU est le meilleur garant de l'unité politique des catholiques et d'une influence possible sur la vie politique, même si les catholiques ne peuvent s'identifier complètement à la COU/CSU, comme antérieurement au Zentrum. La disparition des syndicats chrétiens au profit d'un syndicat unitaire, conformément aux souhaits du chancelier Adenauer, constitue également une question controversée et l'un des changements majeurs du catholicisme allemand après 1945, qui le prive ainsi d'une voie d'influence directe sur le monde ouvrier. La position minoritaire des catholiques au sein de la Confédération des syndicats allemands (OGB), créée en 1948, affaiblit en effet considérablement leurs possibilités de s'affmner. L'appel lancé par le cardinal Frings, en 1950, en faveur de l'adhésion des catholiques au OGB ne rencontre pas la
Le Zentrum s'est reconstitué à l'automne 1945, essentiellement dans le Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, mais n'a pu se maintenir face au parti chrétiendémocrate. Il a définitivement disparu en 1952. 12 La création d'un parti bi-confessionnel s'est cependant heurtée à certaines résistances de la part des protestants qui craignaient le poids trop grand des catholiques au sein du parti. 22
Il

faveur de l'ensemble des évêques qui lancent des mises en garde contre la position de monopole des sociaux-démocrates au sein du DGB. Ces questions feront l'objet de discussions et de controverses au sein de l'Eglise catholique jusque dans les années soixante.
L'Eglise catholique et la Loi fondamentale

Détenninée à jouer un rôle important au sein de la société civile et à participer pleinement à la création du nouvel Etat allemand, l'Eglise catholique n'entend pas être dessaisie des prérogatives dont elle disposait autrefois. Refusant de considérer la religion comme une affaire individuelle ou privée, elle s'attache très clairement à affirmer son identité et à rechercher de nouvelles voies d'influence sur la vie publique. Elle souhaite avant tout garantir à l'Allemagne une constitution qui rende impossible une expérience semblable à celle du nazisme. L'idée de faire des valeurs et des principes chrétiens les fondements du nouvel Etat démocratique fait l'objet d'un large consensus parmi les évêques, qui se montrent partisans d'un nouvel ordre social chrétien et lancent des appels répétés à la rechristianisation de l'Etat et de la société. Ces positions sont tout à fait représentatives des orientations et de l'action du cardinal Frings dans la vie publique au cours des décennies d'après-guerre. L'Eglise catholique entend également profiter du climat de renaissance spirituelle et de la conjoncture qui lui est favorable, pour faire valoir un certain nombre de droits pour elle-même, et notamment à propos de la question scolaire. Les évêques défendent ainsi vigoureusement le droit des parents (Elternrecht) de donner à leurs enfants l'éducation de leur choix selon le principe "à chaque enfant catholique, une école catholique", comme en témoigne la déclaration publiée par la Conférence épiscopale de Fulda en août 1945: "Nous espérons qu'on rendra aux parents catholiques la possibilité d'envoyer leurs enfants dans des écoles catholiques. Il n'y a pas de meilleure garantie, pour l'assainissement des esprits, qu'une éducation vraiment religieuse, qui est assurée par l'école confessionnelle"13.
13 "Déclaration des évêques allemands réunis à Fulda le 23 août 1945", DC, 1945, n0952, col. 812. 23

Ainsi, l'élaboration de la Loi fondamentale ne va pas sans tensions entre les autorités gouvernementales et les évêques, ces derniers cherchant à y inclure les principes du droit naturel et de l'école confessionnelle. En dépit des pressions exercées par le cardinal Frings et le père Bôhlerl5, son principal conseiller, sur les travaux du Conseil parlementaire chargé de rédiger la Loi fondamentale, l'Eglise catholique n'obtient pas satisfaction en ce qui concerne la garantie de l'école confessionnelle. Suite à l'échec subi sur ce pointl6, plusieurs évêques fonnulent publiquement leurs réserves vis-à-vis de la Loi fondamentale de la RFA et menacent de ne pas lui apporter leur soutien. Le père Bôhler réussit toutefois à les convaincre qu'un rejet de la Loi fondamentale représenterait une menace sérieuse pour la démocratie allemande et pour la COu. Dans sa lettre pastorale publiée à ce sujet, l'épiscopat allemand ne dissimule pas son mécontentement, dans la mesure où le "droit inaliénable des parents" en matière scolaire n'est pas inscrit dans la Loi fondamentale au titre des droits valables pour l'ensemble du pays. La décision des parlementaires montre ainsi les limites des possibilités d'influence des catholiques au sein du nouvel Etat allemand. Quant au cadre institutionnel régissant les activités religieuses en RFA, il renvoie à l'histoire des relations EgliseslEtat en Allemagne. Le statut des Eglises fixé par la Loi fondamentale reprend intégralement les clauses de la Constitution de Weimar17. Ces dernières sont ainsi définies comme des "corporations de droit
ISNommé chanoine de la cathédrale de Cologne au lendemain de la guerre, le prélat Bohler fut le conseiller du cardinal Frings pour les questions de politique religieuse. Il se montra toujours soucieux de ne pas laisser une trop grande autonomie aux laïcs par rapport à la hiérarchie.Au lendemainde la guerre, il oeuvra avec acharnementpour faire inscrire dans la Loi fondamentale le droit des parents d'envoyer leurs enfants dans des écoles confessionnelles. 16La Loi fondamentale garantit le droit à l'instruction religieuse au titre de l'article 7 relatif à l'enseignement scolaire. D'une part, elle établit que l'instruction religieuse est une matière d'enseignement ordinaire dans les écoles publiques; d'autre part, que les personnes chargées de l'éducation des enfants ont le droit de décider de la participation de ceux-ci à l'instruction religieuse. Elle pose également le principe de la souveraineté des Lânder en matière scolaire. 17 L'article 140 de la Loi fondamentale reprend intégralement les clauses de la Constitution de Weimar relatives aux Eglises.

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public"18 et se voient reconnaître des prérogatives particulières dans la vie politique et sociale, panni lesquelles on peut citer l'impôt d'Eglise
(Kirchensteuer)19.

18

Cf. article 137.5de la Constitutionde Weimarintégralementrepris dans l'article 140

de la Loi fondamentale. 19Prérogative essentielle des Eglises en RFA, l'impôt ecclésial (Kirchensteuer) est certainement l'lme des expressions les plus originales des rapports entre les Eglises et l'Etat. 25

CHAPITRE 2 LES PREOCCUPATIONS CENTRALES DES CATHOLIQUES ALLEMANDS

Les catholiques allemands se trouvent confrontés dans l'immédiat après-guerre à une série de problèmes urgents, parmi lesquels figurent en tout premier lieu les questions internes à l'Eglise. Ils consacrent ainsi tout particulièrement leurs efforts à la réorganisation des anciennes structures du catholicisme, et notamment à la refonte du Comité central de préparation aux Assemblées générales des catholiques allemands. Un rappel historique succint des origines et du développement du catholicisme associatif (Verbandskatholizismus) en Allemagne permet de comprendre les problèmes posés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les Verbiinde et la question de l'autonomie des laïcs vis-à-vis de la hiérarchie
Origines et développement des Verbande au X/xe siècle

La situation de l'Eglise catholique en Allemagne se voit complètement bouleversée au début du XIXe siècle par les transformations politiques imposées par la Révolution française, puis par Napoléon. Ce n'est qu'à partir de 1830 que le catholicisme allemand retrouve sa vitalité. Si un certain nombre d'associations catholiques allemandes (Verbande) naissent à l'initiative de laïcs dès la première moitié du XIXe siècle, la plupart d'entre elles voient le jour au lendemain de la Révolution de 1848. Elles tentent d'apporter une réponse aux problèmes sociaux issus de l'industrialisation croissante, 27