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Les crimes et détournements de l'ex-président Habré et de ses complices

272 pages
Les crimes et détournements de l'ex-président Habré et de ses complices (rapport).
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Les crimes et détournements de l'ex-Président Habré et de ses complices

Le Tchad à L'Harmattan
ABADIE J-C!. et E, Sahara-Tchad 1898-1900 - Carnet de route de Prosper Haller médecin de la mission Foureau-Lamy (Coll. Racines Prés.), 222p. BOUQUET Christian, Insulaires et riverains du lac Tchad: une étude géographique (tome 1), 1991, 412p. BOUQUET Christian, Insulaires et riverains du lac Tchad: une étude géographique (tome 2), 1991, 464p. BRITSCH Jacques, La mission Foureau-Lamy et l'arrivée des Français au Tchad 1898-1900 (Coll. Racines du Présent), 19Op. CHAPELLE Jean, Le peuple tchadien, ses racines et sa vie quotidienne, 304p.
CHAPELLE Jean, Nomades noirs du Sahara

- Les

Toubou,

452p.

DADI A., Tchad: l'Etat retrouvé (Coll. Points de Vue), 222p. FORTIER Joseph, Le couteau de jet sacré. Histoire des Sar du Tchad,

296p. FOUREAUE, D'Alger au Congopar le Tchad(Réédil de l'ouvrage original paru en 1902), 836p. HASSAN ABAKAR M.: Un tchadien à l'aventure, 122p. KOTOKO Ahmed, Le destin de Hamai - ou le long chemin vers l'indépendance du Tchad (Coll. Mémoires Africaines), 23Op. LE ROUVREUR Albert, Sahéliens et sahariens du Tchad. 535p. LE RUMEUR Guy, Méhariste et Chef de poste au Tchad, 1991, 189p. MAGNANT J.P., Terre Sara. terres tchadiennes (Coll. Alternatives Paysannes), 38Op. MOLLION P., Sur les pistes de l'Oubangui-Chari au Tchad 1890-1930Le drame du portage en Afrique Centrale, «Racines du Présent», 272p. N'GANGBET KOSNAYE M., Tribulations d'un jeune Tchadien. De l'école coloniale à la prison de l'indépendance, préfacé par A. Bangui-Rombaye, 192p. NGANSOP Guy Jérémie, Tchad, vingt ans de crise (Coll. Racines du Présent), 23Op. 1RIAUD JL., Tchad: 1900-1902. Une guerre franco-libyenne oubliée? Une confrérie musulmane. La Sanusiyyaface à la France, 22Op. TUBIANA J. & M.J., Contes Zaghawa du Tchad (Coll. Légendes du Monde), tome 1, 128p. TUBIANA J. & M.J., Contes Zaghawa du Tchad (Coll. Légendes du Monde), tome 2, l28p.
TUBIANA M-José, Des troupeaux et des femmes - Mariage et transfert de biens chez les Beri du Tchad et du Soudan, 39Op. ZAKARIA FAOOUL KHIDIR, Loin de moi-mime, 225p. ZELTNER J.C.,Les pays du Tchad dans la tourmente (1880-1903) (Coll. Racines du Présent), 285p.

ZELTNER J-C!., Pages d' histoire du Kanem, pays tchadien, 28Op.

RAPPORT DE LA COMMISSION D'ENQUETE NATIONALE
(Ministère Tchadien de la Justice)

LES CRIMES ET DETOURNEMENTS DE L'EX-PRESIDENT HABRE ET DE SES COMPLICES

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Ce rapport officiel a été publié à N'Djaména en mai 1992 par le ministère de la justice du Tchad avec le titre suivant: «Rapport de la Commission d'enquête sur les crimes et détournements commis par l'ex-Président Habré, ses co-auteurs et/ou complices» (De légères modifications d'emplacement ont été apportées par l'éditeur mais elles sont à chaque fois signalées en bas de page. Les mots et expressions en italiques en ont remplacé d'autres improprement utilisés dans le texte original. Les autres erreurs mineures - notamment celles relevant de la grammaire française, des temps de conjugaison etc. - n'ont pas été corrigées. Iconographie: toutes les photos et tous les dessins et plans figurent dans le rapport original à l'exception des photos de l'ex-Président Habré dont celle de couverture. La carte administrative (page 6) remplace une carte artisanale illisible). En couverture, le portrait officiel de l'ex-Président Habré, titré: «Son Excellence Al Hadj Hissein Habré Président de la République Chef de l'Etat».

L'Harmattan 1993 ISBN: 2-7384-1749-3

INTRODUCTION *
Avant d'aborder le fond du sujet, il serait utile de donner au lecteur du présent document et annexes un bref aperçu sur le Tchad d'aujourd'hui. Bref aperçu sur le Tchad
Superficie: 1 284 000 km2. Population: 6 000 000 ha environ. Religions: l'islam, le christianisme et l'animisme. Capitale: N'Djamena. Principales villes: Sarh, Moundou, Abéché. Langues officielles: le français et l'arabe; mais le Tchad compte plusieurs autres langues non écrites. Partis politiques: le Tchad est gouverné actuellement par le Mouvement patriotique du salut (MPS); certains partis politiques se sont constitués et légalisés au seuil de l'année 1992. TIs'agit de: - Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP) dirigé par LoI Mahamat Chou a; - Union pour la démocratie du peuple tchadien (UDPT) dirigé par Elie Romba; - Rassemblement national pour la démocratie et le progrès (RNDP) dirigé par Nouradine Kassiré Delwa Coumakoye; - Union pour la démocratie et le rassemblement (UDR) dirigé par Jean Bawoyeu Alingué. D'autres se sont formés et attendent leur légalisation. Chef de l'Etat: Idriss Deby.

* Cette «Introduction» ainsi que le texte suivant intitulé «La Commission d'Enquête», sont situés originellement dans la «Première Partie» du rapport officiel que nous avons déplacée plus avant. 5

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Chronologie succincte des régimes politiques successifs
Le Tchad est l'un des pays d'Afrique noire qui a connu dès les premières années d'indépendance des problèmes de tous ordres: guérillas, guerres civiles, luttes fratricides meurtrières et interminables pour conquérir le pouvoir central. Ajouter à cela les calamités naturelles quasi régulières telles que la sécheresse et la famine. Tous ces maux l'ont meutri, affaibli et l'ont retardé dans tous les domaines politiques, économiques et sociaux des décennies entières. Le Tchad a vécu pratiquement jusqu'à nos jours vingt-six ans d'instabilité et d'insécurité. Rares sont les pays qui ont connu un destin aussi triste. Ces événements douloureux qui ont marqué profondément le Tchad peuvent se résumer succinctement comme suit: - Il août 1960: le Tchad est proclamé indépendant. M. François Tombalbaye devient Premier président de la République. TIest originaire du sud du pays. - fin octobre 1965: excédés par des prélèvements exagérés de taxes civiques (impôts de capitation), les paysans de Mangalmé (localité située au centre du pays) se sont soulevés contre les autorités administratives locales, massacrant plusieurs d'entre elles. - 22 juin 1966: création à Nyala (Soudan) du Front de libération nationale du Tchad, en abrégé «Frolinat». Ce front regroupe, au départ, les ressortissants originaires du centre, centre-est et du nord du pays, qui se sentent maginalisés et opprimés par les gouvernants de l'époque, qui sont leurs concitoyens du sud. C'est le commencement d'une longue, très longue instablité politique.

-

1er septembre 1969: le colonel Kadafi prend le pouvoir en Libye et

chasse le roi Idriss de son trône. L'arrivée de Kadafi au pouvoir en Libye aura des répercussions incalculables sur l'avenir politique tchadien. Kadafi soutiendra constamment tous les mouvements armés qui convoitent le pouvoir central. - 13 avril 1975: les militaires prennent le pouvoir et tuent Tombalbaye. Le général Malloum a été désigné président de la République et président du Conseil supérieur militaire (en abrégé «CSM»). - 29 août 1979: début du conflit armé entre les partisans du président Malloum et ceux du Premier ministre Hissein Habré. Ce conflit permettra au Frolinat de rentrer à N'Djamena sans combat et entraînera le départ des militaires du pouvoir. - 10 novembre 1979: un gouvernement d'Union nationale et de transition, en abrégé «GUNT», a été créé. Il est présidé par Goukouni Ouddeï, ex-chef rebelle; le colonel Kamougué est vice-président; Hissein Habré, ministre d'Etat à la Défense; Mahamat Abba, ministre d'Etat à l'Intérieur; Acyl Ahmat, ministre des Affaires étrangères. Ce nouveau 7

gouvernement consacre la victoire du Frolinat parce que tous les postes clés sont accaparés par les leaders de ce mouvement armé. - 21 mars 1980: la guerre éclate à N'Djamena, la capitale, entre les forces armées du nord (FAN) de Hissein Habré et les forces armées populaires (FAP) de Goukouni Oueddeï qui était président de la République. Cette guerre civile a été particulièrement meurtrière. Elle a fait des milliers de morts, des milliers de blessés et des centaines de milliers de réfugiés chez les pays voisins. N'Djamena la capitale a été détruite. - 14 décembre 1980: Hissein Habré vaincu par les forces du Gunt se replie à l'est du pays, à la frontière tchado-soudanaise. Les N'Djaménois découvriront, avec grande indignation, un important charnier au bord du fleuve non loin de la résidence de Habré, au quartier Sabangali. C'était l' œuvre de Hissein Habré. - 7 juin 1982: Hissein Habré s'empare du pouvoir à N'Djamena tandis que Goukouni Oueddeï s'enfuit au Cameroun. - 1erdécembre 1990: huit ans plus tard, le tout puissant Habré fuit N'Djamena et se réfugie au Cameroun, emportant avec lui tous les fonds de l'Etat tchadien et tuant froidement tous les prisonniers politiques détenus à la présidence. Son ancien commandant en chef des Forces armées

nationales tchadiennes, le colonel Idriss Deby, qui s'est rebellé le 1cr avril
1989, s'empare du pouvoir.

La Commission d'enquête
Après la fuite de Hissein Habré, le nouveau gouvernement dirigé par le colonel Idriss Deby a créé par décret n° 014/p.CE/CJ/90 du 29 décembre 1990 une commission dénommée: «Commission d'enquête sur les crimes et détournements commis par l'ex-Président, ses co-auteurs et/ou complices». La Commission a pour mission de: - enquêter sur les séquestrations, les détentions, les assassinats, les disparitions, les tortures et pratiques d'actes de barbarie, les mauvais traitements, les autres atteintes à l'intégrité physique ou moral et tous actes de violation des droits de 1'homme et le trafic illicite de stupéfiants; - rassembler la documentation, les archives et les exploiter; - saisir et placer sous scellés les objets meubles et immeubles nécessaires à la manifestation de la vérité; - conserver en l'état les lieux de torture et les matériels utilisés; - entendre toutes les victimes et les inviter à produire les pièces attestant leur état physique et mental à la suite de leur détention; - procéder à l'audition des ayants-droit et les convier à fournir toute pièce justificative et nécessaire; - entendre toute personne dont la déposition peut être utile à la manifestation de la vérité; - déterminer le montant de la contribution à l'effort de guerre et son utilisation à partir de 1986; 8

- vérifier les opérations financières et les comptes bancaires de l'exPrésident, de ses co-auteurs et/ou complices; - recenser tous les biens et immeubles se trouvant tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, appartenant ou ayant appartenu à l'ex-Président, à ses co-auteurs et/ou complices. La Commission était composée initialement de douze membres, dont deux magistrats, quatre officiers de police judiciaire, deux administrateurs civils, deux archivistes et deux secrétaires. TI lui a été accordé un délai de six mois pour déposer son rapport. La Commission, faute de moyens et de locaux pour abriter ses bureaux, n'a pu commencer ses travaux que le 1ermars 1991, c'est-à-dire avec deux mois de retard. N'ayant pas trouvé mieux, elle était obligée d'occuper, après réfection hâtive, les anciens bureaux de la répugnante Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), la police politique du régime Habré. Après de multiples démarches auprès des autorités concernées, la Commission a pu bénéficier d'un fonds de fonctionnement d'un montant de 4 800 000 francs, versés en trois tranches. Le problème financier en partie réglé, c'est le manque des moyens roulants qui a paralysé longtemps la Commission. Au départ, la Commission a été dotée de deux petites voitures urbaines, une «504» et une «Suzuki» petit modèle, alors qu'en réalité ce sont des véhicules tout terrain qu 'il lui fallait pour les tournées provinciales et les périphéries de N'Djamena. Le 25 août 1991, un véhicule Toyota tout terrain a été affecté à la Commission. Mais malheureusement avec les événements du 13 octobre 1991, la «Toyota» et la petite «Suzuki» ont été emportées par les combattants. Et c"est un mois plus tard qu'on a pu retrouver la «Toyota», tandis que la «Suzuki» a été découverte le 3 janvier 1992. Cet acte de brigandage qui a privé la Commission de ses moyens de déplacement l'a encore paralysée durant plusieurs mois. C'est la raison pour laquelle la Commission n'a pu envoyer des enquêteurs à l'intérieur du pays pendant toute la première période. La Commission s'est heurtée au cours de ses investigations à de multiples obstacles matériels comme psychiques. Les victimes de la répression de Habré avaient peur de témoigner parce qu'elles doutaient de la mission exacte de la Commission. Elles craignent qu'elle ne soit un piège pour les identifier et les persécuter après. Elles ont peur aussi que Habré ne revienne pour la énième fois et ce sera la fin de leur vie. D'autres par contre ne voulaient pas évoquer ces pénibles souffrances pour ne pas raviver leurs traumatismes et les violents chocs subis. TIfaut reconnaître également que l'emplacement même du siège de la Commission n'est pas de nature à encourager les victimes à venir faire leurs dépositions. Comme il a été déjà mentionné plus haut, faute de locaux disponibles, la Commission a établi ses bureaux dans l'ancien bâtiment de la sinistre DDS. Et il a fallu beaucoup de diplomatie pour rassurer et apaiser les esprits hésitants et apeurés. 9

L'audition des anciens agents de la DDS, réengagés dans le nouveau centre de renseignements nouveau modèle appelé «Direction générale du centre de recherches et de coordination de renseignements», a donné à la Commission du fil à retordre. Ces criminels sans scrupules ont cru, avec raison d'ailleurs, qu'ils étaient réhabilités et qu'ils n'avaient de compte à rendre à personne. Certains d'entre eux ont même tenté d'intimider des témoins venus déposer à la Commission. C'est avec beaucoup de peine que nous avons réussi à entendre la majorité d'entre eux. La Commission a attiré à plusieurs reprises mais sans succès l'attention des autorités compétentes sur le danger réel que représente la récupération de ces agents ayant participé dans un passé récent au génocide du peuple tchadien. La vérité douloureuse est que ces agents ont été formés par Habré pour tuer, piller et terroriser. Donc en aucune manière on ne peut attendre de ceux-ci une contribution positive. De même que l'audition des anciens hauts responsables de Habré responsabilisés précipitamment par le nouveau gouvernement n'a pas été facile. Du côté de la Commission, certains membres ont jugé la mission trop risquée et se sont éclipsés définitivement. D'autres par contre ne réapparaissent qu'à la fin du mois pour toucher leurs indemnités puis disparaissent. C'est pour cela qu'à l'expiration du premier délai de six mois qui a été imparti à la Commission, celle-ci par la voix de son président a sollicité le remplacement de certains membres et leur renforcement en nombre. Cette démarche a été acceptée par les autorités compétentes et c'est ainsi que le second décret numéro 382/PR/MJ/91 du 29 juillet 1991 a vu le jour. Ce décret a prorogé de quatre mois le délai du dépôt du rapport. Les trois quarts des membres de la Commission ont été remplacés par des nouveaux et le nombre renforcé passa de 12 à 16 personnes. La nouvelle composition des membres de la Commission est la suivante: Président: Mahamat Hassan Abakar, Premier substitut général. Vice-président: Ali Abdoulaye, directeur de service des renseignements généraux. Membres: Abdoulaye Ndoukoulbe, magistrat; Mahamat Abderamane, magistrat; Djadina Daniel, inspecteur de Trésor; Ramadane Moussa, inspecteur principal des finances et crédit; Haroun Zakaria, officier de police judiciaire; Mahamat Ahmat Djy, officier de police judiciaire; Al Hadj Issa Saleh, maréchal de logis-chef; Elie Mbaiboldje Ngaradbaye, adjudant de la gendarmerie; Laoukoura Belkoye, maréchal de logis; Mahamat Mahdi, contrôleur de Trésor; Ali Abde1-Aziz et Naindo DaIroh, archivistes; Bananeh Tefaya Faba et Koh Djabou, greffiers. La mission de la Commission comporte deux volets essentiels: - Le premier est relatif aux crimes portant atteinte à l'intégrité physique et morale des personnes tels que les détentions arbitraires, les tortures, les assassinats, les disparitions, etc.

10

- Le second volet concerne les détournements de biens publics. Pour faire face à cette lourde responsabilité, les membres de la Commission ont été scindés en deux sections: - une section criminelle; - une section financière. Les méthodes suivies dans ces investigations sont celles utilisées dans les procédures judiciaires, notamment la procédure pénale. A savoir les auditions sur des procès-verbaux des personnes concernées telles que les anciens détenus politiques, les proches parents de personnes mortes ou exécutées, les anciens agents de la DDS, les anciens hauts responsables de la sécurité et même certains ministres. En 'un mot la Commission auditionne tous ceux qui peuvent l'éclairer. Elle rassemble également les preuves écrites ou matérielles telles que les listes des personnes exécutées ou mortes en détention, les photos de tortures, la localisation des charniers, etc. Généralement chaque enquêteur prend individuellement les dépositions du comparant. Mais lorsque le comparant recèle des renseignements importants, c'est une équipe d'enquêteurs, dirigée souvent par le président en personne, qui procède à son audition. C'est le cas des anciens directeurs et hauts responsables de la DDS, de certains ministres et des rescapés des grandes exécutions. Après plusieurs mois d'enquêtes approfondies et pour accélérer davantage les travaux, la Commission a mis sur pied une série de questionnaires: - pour les anciens détenus politiques; - pour les proches parents des victimes mortes en détention ou exécutées; - pour les prisonniers de guerre; - pour les anciens agents de la DOS. Grâce à ces questionnaires préétablis, le rendement journalier de la Commission a plus que quintuplé. Mais le travail de la Commission serait incomplet si elle n'incluait pas dans son programme d'investigation la province. C'est pour cela qu'une équipe d'enquêteurs composée de deux magistrats et d'un officier de police judiciaire a été dépêchée dans le sud du pays le 19 novembre 1991. Elle y a séjourné pendant plus d'un mois à sillonner les préfectures et les sous-préfectures. Elle a accompli un travail remarquable et considérable. Plus de 700 personnes ont été entendues, 4 préfectures et 10 sous-préfectures ont été visitées qui se répartissent comme suit: - Préfecture du Moyen-Chari: Sarh, Kyabé, Maro, Koumra, Moïssala. - Préfecture du Logone occidental: Moundou, Beinamar, Bénoyé. - Préfecture du Logone orientai: Doba, Bébidja, Goré, Mbaibokoum. 11

- Préfecture de la Tandjilé: Laï, Kélo. Comme dans le reste du pays, la répression au sud a été aussi brutale que désastreuse. Des villages entiers incendiés avec leurs habitants, des fidèles surpris en train de prier dans des églises ou temples ont été enfermés et brûlés vifs (le lecteur trouvera dans le chapitre réservé aux provinces de plus amples détails). il convient de signaler également que faute de temps, les enquêteurs n'ont pas pu visiter le Mayo-Kebbi qui n'a pas échappé à la folie meurtrière des agents habréistes, notamment le poste administratif de Gagal. Une autre équipe composée d'un officier de police judiciaire et de deux gendarmes a été dépêchée le 24 décembre 1991 au centre, centreest et à l'extrême nord-est du pays. Elle y a séjourné vingt- et-un jours durant et a pu sillonner les localités suivantes: Abéché, Biltine, Tiné, Arada, Oum-Hadjer, Ati, Djaddaâ. Pour des raisons de sécurité, ces enquêteurs n'ont pu visiter la région du Guera. Cette zone a subi un odieux génocide pendant plusieurs années. La Commission a pu tout de même recueillir un important témoignage des ressortissants du Guera vivants à N'Djamena. Ceci permettra en partie de combler ce grand fossé. Mais l'enthousiasme de ces jeunes enquêteurs dépêchés au centre du pays a été fortement annihUé par nombre d'obstacles qui ont jalonné leur parcours. Première difficulté: arrivés à Tiné (localité située à l'extrême nord-est du pays, près de la frontière soudanaise), le chauffeur qui les conduisait décéda brusquement le 29 décembre 1991 des suites d'une courte maladie. Deuxième obstacle majeur: les attaques armées déclenchées au lac Tchad par les partisans de Hissein Habré à la fin de l'année 1991. Cette tentative de retour de Habré vers N'Djamena a provoqué une peur certaine et des réticences justifiées chez les victimes du régime Habré, de crainte de représailles. Un rescapé d'un grand massacre du nom de Bichartl Djibrine Ahmat, s'est même vu menacé à N'Djamena pour avoir déposé devant la Commission. Pour toutes ces raisons, le rendement de cette tournée a été très faible mais tout de même édifiant: 143 personnes au total ont été entendues dont 120 parents de victimes; 21 anciens détenus politiques et 2 anciens prisonniers de guerre. Les enquêteurs ont pu localiser deux fosses communes, une cavité aménagée pour brûler vifs les opposants au régime. Ils ont recensé 420 personnes mortes en détention ou exécutées. En clôturant ses enquêtes, la Commission récapitule ses auditions comme suit: tées; 12 662 anciens détenus politiques ou d'opinion; 786 proches parents des victimes mortes en détention ou exécu236 anciens prisonniers de guerre; 30 anciens agents de la DDS; 12 anciens hauts responsables politiques de Habré.

Au total, 1 726 auditions enregistrées par la Commission, qui a pu localiser à N'Djamena plusieurs charniers disséminés aux alentours de la capitale et des lieux d'exécution en plein air, où les ossements traînent jusque dans la brousse. A signaler également les cadavres flottant sur le fleuve Chari du côté de Milézi, après des exécutions sommaires et qui sont des spectacles quotidiens des riverains du fleuve. Rien qu'à la périphérie de N'Djamena, la Commission a recensé cinq grands charniers et quatre lieux d'exécution en plein air (les bourreaux ne daignent même pas les enterrer). Trois exhumations ont été effectuées par la Commission dans les périphéries de N'Djamena. La première a eu lieu le 15 juillet 1991, au cimetière de Hamral-Goz, située à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de N'Djamena, qui a permis de découvrir des cadavres de détenus politiques ensevelis dans des grands sacs en plastique. Le 16 janvier 1992, une seconde exhumation a été entreprise toujours à Hamral-Goz, où 30 corps ont été dénombrés dans deux fosses communes juxtaposées. Le 6 février 1992, une dernière exhumation a eu lieu à 25 kilomètres au nordouest de N'Djamena et à un kilomètre du village Ambing où 150 personnes ont été exécutées sommairement par la DDS en 1983. La Commission avait cru au départ qu'elle aurait à faire à un important massacre. Mais plus l'enquête avance, plus elle se rend compte qu'il s'agit plutôt d'un véritable génocide contre le peuple tchadien. Il serait honnête d'attirer l'attention du lecteur que cette enquête ne couvre en réalité qu'une infime partie de ce qui a été commis par la dictature Habré. Ni le temps qui a été imparti à la Commission, ni les moyens mis à sa disposition, ni la disponibilité des victimes n'ont permis d'accomplir un travail exhaustif. Ce travail couvre seulement 10 % des crimes du tyran Habré. Il convient aussi de souligner le mérite du gouvernement actuel d'avoir pris cette initiative pour éclairer le public tchadien sur le désastreux règne du tyran Habré. Il serait souhaitable également d'assurer une très large diffusion de ce rapport pour que l'opinion nationale en priorité et l'opinion internationale soient informées de ce que le peuple tchadien tout entier a enduré pendant ces interminables huit années de despotisme. Il convient aussi d'attirer l'attention du lecteur que cette première partie du rapport ne traite que les crimes portant atteinte à l'intégrité physique et morale des personnes et de leurs biens. La seconde partie sera consacrée aux détournements des fonds publics.

13

PREMIERE PARTIE LES CRIMES ET DÉTOURNEMENTS PRIVÉS *
Enquête sur les crimes portant atteinte à l'intégrité physique et morale des personnes ainsi qu'à leurs biens

* Ce premier titre a été ajouté du Rapport.

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le suivant

étant le titre original

de la première

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CHAPITRE I LE RÉGIME DE HISSEIN HABRÉ

Lorsque, le 7 juin 1982, Hissein Habré s'empara du pouvoir, beaucoup de Tchadiens ont pressenti le drame que va connaître le Tchad sous son règne, car c'est un homme sans scrupules. Pour atteindre son but, il ne connaît ni foi ni loi qui puissent freiner son impétuosité. Fidèle à cette ligne de conduite, il rallia tour à tour la rébellion armée et le gouvernement. Pour gagner la sympathie du peuple, il se fit tantôt maoïste convaincu, tantôt fervent musulman. Son long et tumultueux parcours vers le pouvoir est truffé de complots, d'intrigues, de perfidies et d'élimination physique d'adversaires. C'est bien lui qui, en 1976, faussa compagnie à son frère rebelle, Goukouni Oueddeï, pour rallier le pouvoir central dirigé par le général Félix Malloum. Nommé Premier ministre conformément aux accords de Khartoum (Soudan) de 1978, Hissein profita de son entrée dans la capitale pour déclarer la guerre à celui qui lui a tendu la main, le général Malloum. Sachant qu'il ne peut peser lourd dans cet affrontement armé, compte tenu du nombre réduit dt ses soldats, Hissein transforma la bataille en une guerre civile entre musulmans et chrétiens (Hissein musulman-nord~ste, le président Malloum chrétien-sudiste). il attisa et exploita avec un rare machiavélisme les clivages ethniques, religieux et régionaux pour dresser les Tchadiens les uns contre les autres. Malheureusement, les Tchadiens musulmans l'ont naïvement suivi et ce fut la fracture Nord-Sud. A la suite de ces événements, le gouvernement du général Malloum a été écarté, ce qui a permis l'entrée à N'Djamena de toutes les factions armées qui végétaient dans les provinces du centre, centre-est et nord. il fallait maintenant redistribuer les cartes politiques et assurer à chaque faction un poste au prochain gouvernement. C'est ainsi qu'un nouveau gouvernement a vu le jour le 10 novembre 1979, intitulé «Gouvernement d'Union Nationale et de Transition», en abrégé «GUNT», dirigé par Goukouni Oueddeï, ex-chef rebelle. Hissein occupe dans ce même gouvernement le poste de ministre d'Etat à la Défense. Goukouni et Habré viennent tous deux d'une même préfecture, ils parlent une même langue et ils pratiquent la même religion musulmane. Mais tous ces facteurs de ressemblance et d'affinités n'ont pas empêché Habré de lui déclarer la guerre au mois de mars 1980, cinq mois seulement après avoir prdvoqué la chute brutale du général Malloum. La guerre la plus meurtrière qu'a connu le pays entre un président de la Répu17

blique (Goukouni) et son ministre de la Défense (Habré). En grande majorité, les victimes de ce massacre ont été les nordistes. Les Tchadiens n'ont pas oublié et n'oublieront jamais que c'est Habré qui, en décembre 1980, quand il a été vaincu par les forces coalisées du GUNT, laissa derrière lui un horrible charnier près de sa résidence située au quartier Sabangali à N'Djamena. C'est lui qui dans la même période, liquida physiquement nombre de hauts cadres nordistes et sudistes et décima toute une famille, la famille Djallal. Il est évident que le penchant criminel de Habré n'est pas un accident de parcours ou occasionnel, mais c'est une disposition innée. Parvenu à la tête de l'Etat après avoir balayé I'hétérogène coalition GUNT, qui a démontré son incapacité à gouverner le pays, Habré s'attela rapidement à bâtir un pouvoir personnel et absolu. L'enthousiasme de ses alliés qui l'ont porté au pouvoir, composés essentiellement des ethnies Hadjaraï et Zaghawa, céda très vite à la déception et à l'amertume. Ils découvrirent très tôt que Habré n'a confiance qu'au groupe ethnique auquel il appartient, celui des Goranes et notamment les Anakaza. Pour les autres, il n'a que méfiance et mépris. Il convient de rappeler au lecteur que Habré n'est pas un analphabète, mais un intellectuel cultivé formé dans les distinguées universités françaises; or, dans la politique quotidienne, son comportement, son raisonnement ne diffèrent guère de ceux d'un vulgaire voleur de chameau. En quelques mois d'exercice du pouvoir, l'Etat de tous les Tchadiens est devenu, à la grande surprise des citoyens, l'Etat d'une seule ethnie, celle des Goranes. Pour s'assurer le contrôle et la mainmise sur le pays tout entier, Habré plaça ses frères dans tous les rouages stratégiques de l'Etat, à savoir les services de sécurité, l'armée et les finances. Il a planifié et manœuvré de telle sorte qu'aucun acte, aucune décision aussi banale soit -elle ne puisse être prise à leur insu et à l'encontre de leurs intérêts. A titre d'exemple, la direction des douanes qui constitue l'organe principal des recettes de l'Etat, n'a jamais été confiée à quelqu'un d'autre n'appartenant pas à leur famille, et ce durant tout son règne. Mais le comble des malheurs, c'est que ces responsables nommés par affinité tribale sont souvent des anaphabètes, d'où la paralysie des institutions. Le but de ces nominations est de permettre aux membres de son clan de s'enrichir en détournant les recettes à leur profit personnel. Au sein de l'armée nationale tchadienne, Habré a créé sa propre armée dénommée la Sécurité Présidentielle (SP) composée essentiellement des membres de sa tribu et de ceux qui sont acquis à leur cause. Les éléments de la SP jouissent non seulement de tous les droits et des privilèges exceptionnels, mais ils se permettent en outre toutes les exactions tandis que le reste de l'armée est clochardisée et abandonnée à elle-même sans salaire ni indemnité. Les principes de la hiérarchie militaire ont été intervertis: des officiers supérieurs marchent à pied avec des pantalons rapiécés alors que de simples soldats sans grade et sans formation sont 18

véhiculés, logés et donnent des ordres à ceux qui, en temps normal, devraient être leurs chefs hiérarchiques. Dans le domaine de la sécurité, tout le pays a été minutieusement quadrillé et les populations terrorisées par ces sanguinaires agents de la police politique, dénommée Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS). Cette sinitres institution veille sur le peuple, sur ce qu'il dit et sur ce qu'il fait. Le moindre mot jugé déplacé, le moindre geste perçu comme suspect coûtera la vie à son auteur. Au fur et à mesure qu'il consolide son pouvoir dans le sang et la terreur, Habré se croit doté des qualités surnaturelles comparables à celles de Dieu. TI croit tout savoir et tout pouvoir. Et les militants de son parti unique, l'Union Nationale pour l'Indépendance et la Révolution (UNIR), lui scandent à chacune de ses apparitions publiques des slogans comme ceux-ci: «Hissein Habré le sauveur», «Hissein Habré le libérateur», «Hissein Habré le messager de la paix», ou bien «Avec Hissein Habré peut-on avoir des doutes!», et le public répond en chœur «Non! Non!». Mais la folie des grandeurs de Habré va plus loin comme le révèle ce slogan qui lui est cher: «Hissein Habré ici, Hissein Habré là-bas, Hissein Habré partout, Hissein Habré pour toujours... pour toujours!»: Grisé par un pouvoir absolu et sans limites, Habré n'a ni honte ni gêne pour usurper les attributs de Dieu. TI se sent si fort, si durable, qu'il s'identifie à Lui. Mais c'est dans la vie quotidienne que le despotisme de Hissein et de ses frères a été le plus révoltant. Il y a eu de fait deux classes distinctes dans la société tchadienne. La première est celle des gouvernants ou les maîtres du pays. La seconde est celle des gouvernés ou les asservis. Cette denière est soumise au jour le jour aux persécutions, aux humiliations et à l'arbitraire. Pour illustrer cette situation dépravée, citons quelques exemples au hasard: - Le 25 octobre 1989, un certain Issa Koki, de l'ethnie Gorane, contraint sa victime, le nommé Dayangar Moudjinia, ingénieur d'élevage, à s'agenouiller devant ses camarades de travail avant de l'abattre froidement avec une arme à feu. Motif de ce supplice public: la victime a refusé d'aller soigner la volaille du maître gorane. Le coupable n'a jamais été inquiété. Il n'a été ni arrêté ni jugé. Un maître n'a pas de comptes à rendre pour le meurtre de son sujet. Les forces de l'ordre comme la police judiciaire et la gendarmerie sont entre les mains de la même tribu. C'est pourquoi elles n'interviendront jamais pour arrêter un Gorane, et ce malgré les injonctions pressantes des magistrats. Si au contraire leur frère est en mauvaise posture, ils l'aideront plutôt à s'échapper. - Abdelkader Mahamat, un jeune Abéchois de 30 ans environ, a été poignardé mortellement en 1989, suite à une banale dispute avec un soldat gorane. Le coupable arêté sera élargi quelques jours plus tard par ses frères de la gendarmerie. Il ne sera jamais retrouvé. 19

- Le 23 janvier 1987, Jérémie Djeré, milicien bénévole, était de permanence avec un de ses collègues au deuxième arrondissement municipal. TIs ont été sollicités pour mettre fin à une bagarre qui se déroule au bar «Domino», entre les Goranes et des particuliers. Par malchance, la bagarre s'achève par un mort du côté gorane. La panique s'empare du public et tout le monde prend la fuite. Les deux miliciens n'ont pu que constater les faits. Dès que la famille de la victime apprit la nouvelle, elle réagit en enlevant Jérémie et son compagnon. Le compagnon de Jérémie sera aussitôt exécuté et jeté au fleuve Chari. Quant à Jérémie, il sera torturé sauvagement avant d'être assassiné. Pour dissimuler leur forfait, les coupables remplirent un grand sac de cailloux et de morceaux de fer pesant, puis attachèrent ledit sac sur le dos du cadavre avant de le jeter dans le marigot situé à côté de la maison du peuple à Digue!. Plusieurs jours après, le cadavre en décomposition avancée surgit avec son lourd fardeau flottant sur le marigot. Les coupables étaient un groupe de Goranes dirigés par un proche de Habré qui s'appelle Hissein Hamita. Les criminels resteront impunis, à la grande indignation de tous les Tchadiens. Celui qui n'a pas vécu le régime Habré ne pouvait ni croire ni imaginer ce qui s'est passé. A la grande stupéfaction des magistrat~, les coutumes gorans sont devenues de fait au-dessus des lois de la République. Elles sont applicables par la force du kalachnikov. Les Goranes ne connaissent pas la faute exclusive de la victime en matière d'accident de circulation, ni la légitime défense, encore moins la prescription. Si par malheur vous écrasez un Gorane et même si la faute exclusive lui incombe, vous devez débourser sur-le-champ quatre millions de dommages-intérêts si vous tenez à votre vie. Cette somme représente en nature cent chameaux, selon les coutumes locales. Et tant pis pour vous si le tribunal vous déclare non coupable, ce sera lettre morte. Etourdis par le pouvoir et forts de l'impunité que leur garantit le régime, les Goranes se sont comportés à l'égard de leurs concitoyens avec mépris et les ont traités comme des esclaves.

SECTION I LES ORGANES DE RÉPRESSION DU RÉGIME HABRÉ
Les piliers de la dictature sur lesquels Habré a bâti son régime étaient la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS) ou la police politique, le Service d'Investigation Présidentielle (SIP), les Renseignements Généraux (RG) et le Parti-Etat, Union Nationale pour l'Indépendance et la Révoution (UNIR). Tous ces organes avaient pour mission de quadriller le peuple, de le 20

surveiller dans ses moindres gestes et attitudes afin de débusquer les prétendus ennemis de la nation et les neutraliser définitivement.

1. LA DDS EST L'ORGANE PRINCIPAL DE LA RÉPRESSION ET DE LA TERREUR
De toutes les institutions oppressives du régime Habré, la DDS s'est distinguée par sa cruauté et son mépris de la vie humaine. Elle a pleinement accompli sa mission qui consiste à terroriser les populations pour mieux les asservir. Habré a jeté les bases de sa future police politique dès les premiers jours de sa prise de pouvoir. Au début, elle n'était qu'un embryon appelé «Service de Documentation et de Renseignements» dirigé par Mahamat Fadil et Saleh Batraki. Ledit service était rattaché à l'époque à la direction de la Sûreté nationale. Quant à la DDS telle qu'elle est connue aujourd 'hui, elle a été créée par le décret n° 005/PR du 26 janvier 1983.
A) ATTRIBUTIONS ET STRUCTURES

DE LA DDS

1. Les attributions L'article 4 du décret du 26 janvier 1983 énumère les attributions de la DDS comme suit: a) la collecte et la centralisation de tous les renseignements émanant de l'intérieur ou de l'extérieur, relatifs aux activités étrangères ou d'inspiration étrangère susceptible de compromettre l'intérêt national; b) l'identification des agents de l'étranger; c) la détection des réseaux (renseignements ou action) étrangers éventuels et de leur organisation; d) la recherche des buts poursuivis, immédiats ou lointains; e) la préparation de mesures de contre-espionnage, de contre-ingérence et éventuellement de contre-propagande; f) la collaboration à la répression par l'établissement des dossiers concernant des individus, des groupements, collectivités, suspectés d'activités contraires ou seulement nuisibles à l'intérêt national; g) la protection, sur le plan de la sécurité, des ambassades du Tchad à l'étranger et du courrier diplomatique.

2. Le ressort territorial de la DDS La compétence territoriale de la DDS s'étend sur tout le territoire national et même à l'étranger.
a) au niveau national Aucun secteur public ou privé, aucune parcelle proche ou lointaine

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n'échappe à l'œil de la DDS. Des agents ont été disséminés partout à travers le territoire à commencer par les préfectures, les sous-préfectures, les cantons et même les villages. Il a été implanté une antenne par circonscription. Celle-ci, pour superviser son territoire, recrute des agents locaux à titre d'indicateur ou informateur. Chaque antenne est composée d'un chef et d'un adjoint. En plus du salaire de ses membres, l'antenne reçoit chaque fm de mois un fonds de fonctionnement d'un montant allant de 50 000 à 100000 francs CFA, selon l'importance de l'agglomération, destinés à rétribuer les mouchards. A propos de ce quadrillage national, Saleh Younouss, ex-directeur de la DDS, explique: «... nous avons placé des agents dans tous les secteurs: administration, quartier, centre commercial, etc. Au départ, c'est nous qui les plaçons; par la suite les gens se sont présentés spontanément pour nous offrir leurs services. Certains ont obtenu des promotions grâce aux informations qu'ils ont fournies». Enfin, un puissant émetteur-récepteur installé au siège de la DDS, centralise chaque jour les comptes rendus des antennes provinciales. b) au niveau international Les pays limitrophes sont particulièrement visés par la DDS, du fait de la concentration des opposants tchadiens ou des simples réfugiés qui ont fui la guerre civile. Aussi, des agents spécialement formés ont été envoyés dans les différentes ambassades avec le titre de conseiller culturel. Ces derniers adressent leur compte rendu directement à la présidence de la République. Il convient de signaler brièvement qu'il existe au sein de la DDS un organe chargé de liquider physiquement les opposants du régime à l'étranger. Ce service s'intitule «MT» ou Mission Terroriste et compte à son actif des dizaines d'assassinats et d'enlèvements. Il sera consacré plus loin un paragraphe entier à cette unité de chasseurs de têtes d'opposants. 3. La DDS est rattachée directement à la présidence de la République

L'article premier du décret relatif à la création de la DDS dispose qu'elle est subordonnée à la présidence de la République en raison du caractère confidentiel de ses activités. IL n'y a pas d'intermédiaire entre la DDS et Hissein Habré; la communication entre eux est directe. Il transmet tous ses ordres et directives à celle-ci qui, à son tour, lui rend compte quotidiennement de ses activités dans les moindres détails à travers des fiches. La DDS est son affaire personnelle; il n'associe personne dans sa gesti<.'n. Le tout puissant Djimé Togou, ex-ministre de l'Intérieur et excommissaire à l'Orientation et à l'Organisation des Masses de l'UNIR confirme cette réalité en déclarant à la commission d'enquête: «Tout ce qui concerne la DDS est réservé au Président, et aucune personnalité de l'époque quels que soient son rang, sa fonction, ne peut s'immiscer dans les affaires de cette direction».

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4. Les structures

de la DDS

La DDS est une institution administrative dirigée par un directeur nommé par décret simple du président de la République, assisté d'un directeur-adjoint qui le supplée en cas d'absence ou d'empêchement (art. 5, 6 et 7 du décret n° 005/PR du 26/01/83). Le directeur est chargé de coordonner et contrôler les activités des services qui en dépendent. Lors de sa création en 1983, la DDS comportait seulement trois services et quatre secrétariats répartis comme suit: a) un service administratif qui gère le personnel et le matériel de la direction; b) un service de la documentation subdivisé en deux bureaux, l'un pour l'exploitation et l'autre pour les archives: -le bureau d'exploitation veille à la centralisation, au recoupement, à l'analyse et à l'exploitation prévisionnelle des renseignements à l'intention du gouvernement; -le bureau des archives établit les fiches d'identité des agents suspectés de faits d'ingérence, en assure le classement et la conservation. c) le service «action» est chargé de prendre les mesures propres à combattre, limiter ou canaliser les effets des plans d'ingérences étrangères ou de subversion. Il dispose pour accomplir cette mission d'une force de frappe et de dissuasion, intitulée «Brigade spéciale d'intervention rapide». En réalité, cette brigade est destinée à exécuter toutes les sales besognes telles que liquidations physiques, tortures et arrestations. Six ans plus tard, l'appareil oppressif a connu une évolution fulgurante. Le nombre de services est passé de 3 à 23 services. Les autorités créent en moyenne plus de trois services par an. La nouvelle organisation de la direction se présente comme suit: 1. - Le service d'exploitation, chargé d'exploiter toutes les informations en provenance de l'intérieur comme de l'extérieur, qui seront transmises sous forme de fiches au président Habré. 2. - Le service de recherches, chargé de collecter les informations dans la ville de N'Djamena par le biais de ses antennes auprès des arrondissements municipaux. 3. - Le service liaison et surveillance, une aile du service de recherches, qui complète le travail de ce dernier. 4. - Le service contre-espionnage, dont la mission consiste à surveiller toutes les ambassades accréditées à N'Djamena, et plus particulièrement l'ambassade de Libye. Il compte 20 à 30 agents et dispose d'une dizaine de motos pour la filature. 5. - Le service de sécurité aéroport, chargé de surveiller et de contrôler les entrées et les sorties pour l'aéroport, de même qu'il surveille la piste et les installations aéroportuaires. 6. - Le service de sécurité fluviale, chargé de surveiller les entrées et les sorties qui s'effectuent le long du fleuve jusqu'au lac Tchad. 23

7. -Le service des transmissions, chargé de transmettre et de centraliser tous les messages en provenance de l'intérieur comme de l'extérieur. 8. - Le service de sécurité intérieure, chargé de surveiller et de contrôler les agents de la DOS, leurs relations, leurs visites privées, en bref, veiller à ce qu'ils ne soient pas manipulés ou à la solde d'une puissance étrangère. 9. - Le service exploitation étrangers, chargé de surveiller les étrangers et de les identifier. 10. - Le service administratif et financier, chargé de gérer le personnel et le matériel de la Direction. Il. - Le service formation et recrutement qui, comme son nom l'indique, s'occupe du recrutement et de la formation du personnel. 12. - Le service documentation et archives, chargé de ficher les ressortissants tchadiens en provenance de la Libye et classer méthodiquement tous les dossiers. 13. - Le service liaison militaire et extérieur, en étroite collaboration avec celui des renseignements militaires et le haut commandement de l'armée. 14. - Le service fichier central, qui a pour vocation la centralisation des fiches des étrangers et des opposants tchadiens. 15. - Le service source ouverte, qui a pour mission de capter les stations de radio internationales, d'exploiter les journaux et d'en dresser la synthèse. 16. - Le service photo, qui s'occupe de photographier les personnes arrêtées, les détenus; il couvre aussi certaines cérémonies officielles auxquelles participe le chef de l'Etat. 17. ---=- Le service désamorçage, qui comme son nom l'indique est chargé de désamorcer, et de poser des bombes ou tout autre explosif. 18. - Le Service Mission Terroriste (SMT), chargé de persécuter et liquider physiquement les opposants tchadiens se trouvant à l'étranger. Ce service compte à son actif des dizaines d'assassinats et d'enlèvements, surtout dans les pays limitrophes. Les différents responsables qui se sont succédé à la tête de ce service sont Mahamat Djibrine dit «EIDjonto»; Djadda Mallah (ex-documentaliste aux Affaires étrangères) et Youssouf Bandaï; selon certains, ce service aurait été supprimé au début de 1989. 19. - Le commandement de la Brigade Spéciale d'Intervention Rapide, bras armé de la DOS chargé d'exécuter toutes les basses besognes telles qu'arrestations, tortures, assassinats et massacres à grande échelle. Cette unité dirigée par un commandant dépend uniquement de la DDS. Les différents responsables qui se sont succédé à la tête de la BSIR sont Chaha Allanga, Gumar Souni, Hassan Dria, Sougui Touka, Mahamat Soumaïne, Ali Koreï et Mahamat Saker dit «Bidon». Elle a un effectif de 584 soldats fortement armés. 20. - Le service pénitencier, chargé de gérer le personnel carcéral et de sélectionner, sur ordre du sommet, les détenus destinés à l'abattoir. Ce 24

service était dirigé par Abakar Torbo, assisté de Hadji Addah, qui ont acquis une triste notoriété parmi les détenus, en particulier le grand fossoyeur dénommé Moussa Adoum Seïd dit «Abba Moussa», qui transportait les morts à longueur de journée dans sa macabre «404» immatriculée RT 1247 AP, à destination de Harnral-Goz. 21. - Le service garage et parc automobile, qui comme son nom l'indique, s'occupe de la gestion et de l'entretien des moyens de transport. Il convient de signaler qu'une partie non négligeable du parc automobile de la DDS provient des pillages opérés chez les personnes arrêtées. Certains de ces véhicules sont affectés aux agents influents de la DDS, d'autres sont répartis entre leurs proches parents et amis. 22. - Le service contrôle, chargé de veiller sur la bonne gestion des moyens mis à disposition de la direction. Il a été longtemps dirigé par le nommé Adoum Calmaye, l'assassin de Mahamat Ali Diop, ex-adjoint au préfet du Chari Baguirmi. 23. - Le service secrétariat, en clôture de liste, qui frappe et classe toutes les correspondances. Il existe aussi un poste de coordonnateur, assuré successivement par le lieutenant Nodjigoto Haunan et Mahamat Djibrine dit «E1-Djonto». Ce dernier est chargé de centraliser toutes les fiches, tous les rapports avant de les transmettre au directeur. A la DDS, il règne une ambiance permanente de méfiance et de suspiscion. Chaque agent se tient sur ses gardes. Pour éviter les indiscrétions et les fuites de renseignements, les services sont cloisonnés les uns par rapport aux autres, et aucune communication horizontale n'existe entre eux. Chaque service est rattaché directement à la direction. Depuis sa création jusqu'à la fin du régime Habré, la DDS a connu quatre directeurs successifs, qui sont: - Saleh Younouss; - Guihini Koreï; - Ahmat Allatchi; - Toke Dadi. Tous ces directeurs précités proviennent de la même ethnie que Habré, ce qui est assez révélateur du manque de confiance de ce dernier à l'égard des autres composantes tchadiennes. 5. Le personnel de la DDS La Commission d'enquête a recensé 1076 agents permanents en tenue civile et 584 soldats appartenant à la redoutable BSIR, bras armé de la DDS. Certes, on trouve dans cette «entreprise» des Tchadiens de tout bord, mais la majorité des agents est recrutée dans le milieu gorane et kanembou. Leur niveau d'instruction est généralement très bas; dans le meilleur des cas, ne dépasse guère le cycle secondaire. Le directeur de la DDS jouit d'une grande latitude de recrutement. Il n'existe pas de critères objectifs de recrutement; les facteurs déterminant 25

le choix étaient le copinage ou l'amitié, les affinités tribales ou le militantisme dans l'UNIR. Abass Abougrène, par exemple, jeune bachelier en chômage, a été recruté par l'ami de son père, Qumar Miskine, qui était à l'époque le chef du service de la sécurité fluviale. Mis à part les quelques policiers et gendarmes détachés auprès de la DDS, le reste du personnel ne comprend absolument rien de cette délicate mission qui lui est assignée. Rien ne les prédisposait, dans leur passé récent, à une telle fonction. Leurs anciens métiers en disent long: ils étaient colponeurs, éleveurs, paysans, élèves n'ayant pas achevé leur cycle d'études primaires, simples soldats ou chômeurs. Aucun projet de formation, même accéléré, n'a été prévu lors de leur recrutement. C'est seulement plusieurs années plus tard que les responsables ont décidé de former quelques éléments triés sur le volet. Le personnel est relativement jeune, souvent immature et sans aucune expérience de la vie. La moyenne d'âge varie entre 25 et 35 ans environ. a) la formation professionnelle La formation professionnelle n'occupe pas une place de choix dans cette direction. EUe se fait au coup par coup au profit d'une poignée de privilégiés. La hiérarchie préfère plutôt compter sur des robots aveugles, toujours prêts à exécuter n'importe quelle sale besogne, plutôt que d'avoir à faire à des hommes instruits, intègres et responsables. D'ailleurs, beaucoup de ces agents n'ont aucun niveau qui leur permette de suivre une quelconque formation.
b) Les lieux de formation

Les formations professionnelles dispensées aux agents de la DDS se déroulent souvent à l'étranger, dans les pays dits «amis» tels que les Etats-Unis d'Amérique, l'Egypte, le Zaïre et l'Irak. Brahim Mahamat Saleh, ex-agent de la DDS, responsable du service photo, déclare: «Qui, j'ai bénéficié d'un stage de 45 jours aux USA sur la photographie et le désamorçage». Quant à Yaldé Samuel, ancien chef de service à la DDS, il a bénéficié d'une formation sur place à N'Djamena pendant 40 jours, dispensée par un colonel français. c) Les programmes deformation Les bénéficiaires des stages et des cours de formation apprennent entre autres quelques notions essentielles d'espionnage et de contre-espionnage, telles que les méthodes de filature, la sécurité, la protection des personnalités, la rédaction des fiches, etc. Les cours et stages de formation sont souvent de courte durée, variant entre 40 jours et 6 mois.

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d) La prestation de serment Dès le début de l'année 1990, il a été instauré la prestation de serment pour tous les agents de la DDS. Ces derniers prêtent serment sur la Bible, le Coran ou le Diro, selon qu'ils sont chrétiens, musulmans ou animistes. Ce serment se fait devant une commission composée de trois membres qui sont: Adoum Galmaye, contrôleur; Warou Fodou Ali, chef du service de recherches et Mbang TIanan, chef du service formation et recrutement. La formule du serment est ainsi libellée: «Ie jure sur mon honneur fidélité et dévouement au président de la République et aux institutions de la Troisième République. Je prends l'engagement solennel de ne jamais trahir et garder le secret de toutes les activités de la DDS, quelles que soient les circonstances et en toutes épreuves.» Le directeur de la DDS ou son intérimaire reçoit le serment en prononçant la formule suivante: «Au nom du président de la République, je prends acte de votre serment.» Le but recherché étant de mettre fin aux fuites des informations relatives aux atrocités pratiquées dans la «maison». Habré, harcelé par le flot continu des correspondances qui lui sont adressées par les membres actifs d'Amnesty International, le sommant d'arrêter les exécutions sommaires et autres violations des droits de l 'homme, avait cru que ces indiscrétions provenaient des employés de la DDS, d'où l'instauration de ce serment. B) LE BUDGET DE LA DDS DE 1988 La DDS jouissait d'un budget considérable composé de fonds de fonctionnement et du traitement du personnel. Les sources d'approvisionnement étaient multiples: le Trésor public, la présidence de la République, l'argent confisqué chez les personnes arrêtées et les pays dits «amis» comme les Etats-Unis et l'Irak. 1. Le fonds de fonctionnement Ce fonds est destiné à faciliter la mission confiée à ladite direction. TI provient de quatre sources distinctes pour couvrir l'ensemble des besoins exprimés.
a) Le Trésor public

Le Trésor public débourse mensuellement une somme de 5 millions pour couvrir l'achat de fournitures de bureau, l'entretien des véhicules, des appareils et celui des bâtiments. b) La présidence de la République Celle-ci débloque également de ses fonds dits «spéciaux» une bagatelle de 5 millions chaque mois, destinée à satisfaire les besoins financiers des antennes disséminées tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. 27