Les débuts d'une colonisation laborieuse

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296293908
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LES DEBUTS D'UNE COLONISATION LABORIEUSE

.-

Le Sud Calédonien
.

(1853-1860)

Du même auteur

Chronologie ] 987.

foncière

et agricole de la Nouvelle-Calédonie,

L'Harmattan,

Les spoliations foncières L'Harmattan, 1989. Ponébo. Histoire d'une L'Harmattan, ]992.

en

Nouvelle-Calédonie,

1853-1913,

tribu

canaque

sous le Second

Empire,

Joël DAUPHINÉ

LES DÉBUTS D'UNE COLONISATION LABORIEUSE

Le Sud Calédonien (1853-1860)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Agence de Développement de la Culture Kanak 100, avo James Cook, BP 378 NOUMEA, Nouvelle Calédonie

La couverture du livre est la reproduction d'un dessin el la plume réalisé par un jeune kanak, Émilien Thomo.

1995 ISBN: 2-7384-2767-7

@ L'Harmattan,

A Jacques, un ami trop tôt disparu

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LA NOUVELLE-CALÉDONIE ET SES DÉPENDANCES SOUS LE SECOND EMPIRE

CARTE

DES ENVIRONS DE PORT.DE.FRANCE (CAOM, CARTON 1)

CARTE

DU PÉRIMÈTRE DE PORT-DE-FRANCE, (CAO M, CARTON 69)

1856

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INTRODUCTION
« En vertu des ordres de l'Empereur, le ministre de la Marine et des

Colonies a prescrit, le 1ermai dernier, à M. le contre-amiral FebvrierDespointes, commandant en chef des forces navales françaises dans l'océan Pacifique, de se diriger vers la Nouvelle-Calédonie. Conformément aux instructions qui lui avaient été transmises, le contre-amiral Febvrier-Despointes, après s'être assuré que le pavillon d'aucune nation maritime ne flottait sur la Nouvelle-Calédonie, a pris solennellement possession de cette île et de ses dépendances, y compris l'île des Pins, au nom et par ordre de sa Majesté Napoléon ill, empereur des Français» I. Le nouveau maître de la France inaugurait sa politique coloniale par un acte qui, sans être véritablement provoquant ni même spectaculaire, n'en comportait pas moins quelque incertitude. Effectuée les 24 et 29 septembre 1853, respectivement à Balade et à l'île des Pins, l'opération s'était déroulée dans le plus grand secret, car les nouveaux dirigeants du pays avaient encore en mémoire l'expérience douloureuse de leurs prédécesseurs qui, pour quelques semaines, avaient vu la NouvelleZélande leur échapper 2. Quelques maigres entrefilets de presse, parus en février 1854, signalèrent brièvement l'événement à des lecteurs passablement indifférents, davantage préoccupés par les développements de la question d'Orient que par l'acquisition d'une terre lointaine quasiment inconnue. Hors de nos frontières, le silence de l'Angleterre rendit vaines les aigreurs bien lointaines de ses colons d'Australie. Seul Victor Schoelcher, réfugié à Londres depuis le coup d'état du 2 décembre, fit

1. Extrait du «Moniteur officiel» du 14 février 1854. 2. L'État avait consenti, après tergiversations, à équiper deux bâtiments pour favoriser la compagnie nanto-bordelaise qui s'était formée pour exploiter un territoire acquis par Langlois. Mais lorsque la corvette 1'« Aube» arriva en Nouvelle-Zélande, en 1840, ce fut pour recevoir notification de l'annexion par la Grande-Bretagne: «Les Anglais avaient agi pendant que nous délibérions ». 11

connaître son hostilité irréductible à une opération qu'il n'hésita pas à qualifier de » vol à main armée « 3. Située aux antipodes de la métropole, la Nouvelle-Calédonie était un véritable bout du monde: l'énormité des distances et les aléas de la navigation rendaient en effet les communications fort lentes. La durée des voyages, toujours supérieure à cent jours, atteignait fréquemment quatre ou cinq mois. Un simple échange de correspondance dépassait aisément le délai d'un semestre. Tahiti était encore distante de près de neuf cents lieues, soit plusieurs dizaines de jours de mer. Seule l'Australie était relativement plus proche, à quelques jours seulement des côtes calédoniennes. Dans ces conditions, déplacer des contingents de troupes de métropole jusque dans ces parages, constituait une entreprise délicate. Ainsi, la corvette-transport la « Caravane» 4, qui acheminait trois compagnies en Océanie, appareilla de Rochefort le 17 février 1856. Elle doubla successivement Santa Cruz de Teneriffe puis Rio de Janeiro, franchit le cap Horn à sa troisième tentative pour rallier Valparaiso le 19 juin, au soulagement général des troupes embarquées. Relâche de quinze jours pour un nouveau départ en direction de Papeete (Tahiti), atteinte à la mi-août. Le 3 septembre, la «Caravane» reprit la mer et gagna sa destination finale, la Nouvelle-Calédonie, après un mois de traversée supplémentaire. Soit un périple de plus de sept mois, entrecoupé il est vrai de quelques semaines de relâche. Ce voyage interminable fut très éprouvant, même pour des soldats de l'infanterie de marine. Considérablement éloignée de France, la nouvelle colonie était en outre fort mal connue en 1853. Plusieurs officiers de marine avaient bien fréquenté les eaux calédoniennes avant cette date et parfois débarqué en quelques points du littoral de la Grande-Terre, mais leurs rapports, souvent superficiels et parfois contradictoires, avaient de quoi rendre perplexes les membres de la Direction des Colonies. Un des premiers visiteurs, Laferrière, commandant du «Bucéphale », qui déposa un groupe de prêtres maristes à Balade en décembre 1843 s,
3. Dans « L'homme» du 23 mars 1854, sous le titre « Nouveau pas des bonapartistes et des amis de l'ordre vers la barbarie », Schoelcher commentait la prise de possession en des termes sévères: «Jamais la raison du plus fort n'a employé moins de rhétorique à s'expliquer (...) Nous n'hésitons pas à dire que l'acte de M. Febvrier-Despointes est purement et simplement un vol à main armée qui le conduirait au bagne dans tout pays civilisé ». Référence aimablement communiquée par Nelly Schmidt et extraite de sa thèse, «Victor Schoelcher et le processus de destruction du système esclavagiste aux Caraibes au XIXe siècle », Paris IV, 1991. 4. Sur laquelle se trouve le jeune sous-lieutenant d'infanterie de marine, Victor de Malherbe, dont nous aurons l'occasion de reparler. 5. Conformément aux instructions reçues, Laferrière prit possession de la NouvelleCalédonie, mais le gouvernement français, soucieux de ne pas envenimer ses relations 12

rédigea un rapport assez optimiste quant aux chances de succès d'une colonisation éventuelle de la Nouvelle-Calédonie. D'autres, après lui, se montrèrent en revanche plus réservés. Tel fut le cas de Leconte: venu discrètement reprendre le drapeau tricolore, confié trois ans plus tôt au chef de la mission mariste, monseigneur Douarre, il fit naufrage en abordant les côtes calédoniennes 6 et mit à profit une résidence forcée de quelques semaines dans l'île pour entreprendre l'exploration des environs. Ses conclusions, peu encourageantes, furent corroborées l'année suivante par le capitaine de vaisseau du Bouzet dont la corvette surgit à point nommé pour évacuer les hommes d'Église, alors gravement menacés par les indigènes. Définitivement fixés à l'Île des Pins à partir de 1848 et de retour à Balade en 1851, les missionnaires, seuls résidents français de l'archipel, commençaient bien à connaître le pays, ses habitants et ses ressources, mais leurs rapports, destinés à leurs supérieurs, ne furent pas connus des fonctionnaires des Colonies. Plusieurs navigateurs anglo-saxons fréquentèrent également les parages de la Nouvelle-Calédonie: leurs relations de voyage, quand elles furent publiées, ne trouvèrent qu'un faible écho en France. En 1849, le ministère résolut de faire entreprendre une étude approfondie de la Nouvelle-Calédonie: mission exécutée, l'année suivante, par 1'« Alcmène» du commandant d'Harcourt 7. Cependant la commission Mackau, qui se prononça officiellement en juillet 1851 pour la mise en œuvre de la transportation outre-mer des condamnés de droit commun, avait préféré choisir la Guyane plutôt que la NouvelleCalédonie 8, faute encore de renseignements précis ou indiscutables. Le retour des officiers de 1'« Alcmène» en France apporta une nouvelle moisson de renseignements dont la tonalité générale était cette fois très optimiste.
avec l'Angleterre, se hâta de faire effacer cet acte de souveraineté. D'où la mission de Leconte. Pour de plus amples détails, voir mon article, « Du nouveau sur la première prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France (1843-1846), Revue française d'histoire d'Outre-Mer, t. LXXVI (1989), n° 284-285, pp. 379-398. 6. «M. le ministre, la corvette la « Seine », dont le commandement m'avait été confié, n'existe plus! ». C'est en ces termes que le capitaine de vaisseau Leconte annonçait son naufrage dans une lettre adressée au ministre de la Marine et des Colonies, le 9 juillet 1846. 7. Le sort s'acharna sur cette expédition: douze de ses membres furent massacrés en décembre 1850 par des indigènes du Nord calédonien. Quant à 1'« Alcmène », elle sombra quelques mois plus tard au large des côtes néo-zélandaises, perdant douze marins supplémentaires. 8. A la courte majorité de 8 voix contre 6. La mise au point la meilleure sur ce sujet est celle de Louis-José Barbançon dans son mémoire de D.E.A., «Les origines de la colonisation pénale en Nouvelle-Calédonie (1810-1864) », soutenu en décembre 1992 à l'Université française du Pacifique. 13

En 1853, seuls le nord-est de la Grande-Terre, de Hienghène à Balade, ainsi que l'Île des Pins sont à peu près connus. L'ensemble de la côte Est a été sommairement parcouru et ponctuellement visité. En revanche, les côtes occidentale et méridionale de l'île demeurent encore «terrae incognitae ». Qu'avait-on appris de cet espace insulaire et de ses habitants quand la France décida de s'y installer? La configuration de l'archipel était grossièrement appréciée. On savait que l'île principale, la Grande-Terre, était vaste; qu'elle baignait dans un lagon ceinturé d'une barrière de corail qui était presque partout continue et qui constituait un sérieux danger pour la navigation; qu'elle était partagée par une longue chaîne centrale dont la présence rendait les communications terrestres fort difficiles. De même, tous les observateurs s'accordaient à vanter les qualités d'un climat qui, malgré sa tropicalité, semblait parfaitement convenir aux Européens: les températures raisonnables, la fraîcheur des nuits, la présence fréquente de l'alizé, le contraste des saisons étaient particulièrement remarqués. Entrevue partiellement, la NouvelleCalédonie apparaissait très verdoyante: les forêts étaient vastes, les possibilités agricoles assurées. La présence d'or et de charbon était en outre jugée très probable. Les habitants furent plus sommairement observés. Estimés à quelques dizaines de milliers 9, ils étaient tenus pour belliqueux et leur pratique de l'anthropophagie ne contribuait pas peu à leur mauvaise réputation. Regardés comme des primitifs, classés «au dernier degré de l'échelle humaine », ils inspiraient généralement une profonde répulsion. Leur vie tribale, caricaturée, était jugée bien fruste, ordinairement assimilée à la société médiévale. Leurs travaux d'irrigation, seuls, suscitaient quelque admiration. Plutôt embarrassée par sa nouvelle acquisition, la France se résigna à coloniser ces terres lointaines et peu connues. Comment s'y prit-elle? Avec quels moyens? Pour quels résultats? La découverte fortuite d'un mémoire inédit rédigé par le sous-lieutenant d'infanterie de marine Victor de Malherbe, complétée par plusieurs textes déjà publiés 10et par de multiples recherches personnelles dans les divers dépôts d'archives existant à Nouméa, Paris, Rome et Aix-en-Provence aident à éclairer les débuts incertains d'une colonisation qui, pendant quelques années, se
9. Vingt-cinq à trente mille âmes pour les uns, le double pour d'autres. 10. Notamment, «Six textes anciens sur la Nouvelle-Calédonie », Publications société d'études historiques de Nouvelle-Calédonie, n° 42. 14

de la

réduisit au contrôle et à l'administration d'une partie de la Grande-Terre, le Sud. Informé de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie, le ministère de la Marine dut se résoudre à prendre les mesures que commandait la situation ainsi créée. Le capitaine du Bouzet, un habitué de la navigation dans les mers du Sud 11,fut choisi pour occuper le poste nouveau de gouverneur des Établissements français de l'Océanie, ayant en charge les Marquises, Tahiti et la Nouvelle-Calédonie; il était également nommé commandant de la toute neuve subdivision navale de l'Océanie - détachée, hormis le cas de guerre, de la station des mers du Sud et des côtes occidentales d'Amérique (division du Pacifique). Sans résidence fixe, il était prévu qu'il se rende alternativement à Tahiti et en Nouvelle-Calédonie où deux commandants particuliers, directement placés sous ses ordres, résideraient en permanence. Quant aux soldats nécessaires à l'occupation, ils devraient être prélevés sur les maigres effectifs stationnés en Polynésie: dans l'immédiat, une compagnie d'infanterie de marine et quelques ouvriers d'artillerie devraient suffire, estimait un ministère qui, faute de pouvoir échapper aux lourdes contraintes financières imposées par les événements de Méditerranée orientalel2, en était réduit à rogner sur les petites dépenses. Le 10 juin 1854, le gouverneur du Bouzet quittait la métropole à bord de la corvette 1'« Aventure », muni d'instructions ministérielles rédigées en termes assez généraux pour lui laisser une réelle marge de manœuvre 13.Celles-ci lui recommandaient de déterminer en priorité le domaine de l'État et de fixer les modes de concession des terres, de veiller à établir de bons rapports avec les indigènes et d'étudier sérieusement les ressources du pays. Pendant que du Bouzet voguait vers sa lointaine destination, un capitaine de vaisseau, Tardy de Montravel, multipliait les initiatives en Nouvelle-Calédonie. Pressenti lui aussi pour prendre éventuellement possession de l'île, il était arrivé trop tard. Parvenu seulement le 5 janvier 1854 dans les eaux calédoniennes, il n'hésita pas à contrevenir aux
11. Membre de l'expédition de Dumont d'Urville au pôle sud (1837-1840), du Bouzet revint en Océanie en 1842, puis y séjourna de nouveau de 1844 à 1848, comme commandant de la « Brillante ». 12. La France et l'Angleterre déclaraient la guerre à la Russie le 27 mars 1854, 5 jours après la nomination de du Bouzet comme gouverneur des Établissements français de l'Océanie. 13. « Ces instructions ont beaucoup plus pour but d'aider et d'encourager votre initiative que de l'exclure ou même de la limiter », écrivait ainsi le ministre de la Marine. C.A.O.M., Océanie, carton 13. 15

ordres formels de Febvrier-Despointes qui lui enjoignait de retourner aussitôt à la station de l'Indo-Chine et s'obstina à vouloir exécuter des instructions ministérielles devenues quasiment sans objet. Quitte à s'exposer aux reproches du ministre 14, il renouvela la prise de possession de l'Île des Pins et fit reconnaître la souveraineté de la France à divers chefs de tribu de la côte Est et du Sud. Après avoir exploré une bonne partie de l'île et pesé mûrement les avantages des différents sites, Tardy décida d'installer un établissement militaire dans la baie de Nouméa et de le baptiser Port-de-France 15(25 juin 1854) : la sécurité complète du port, la facilité avec laquelle il pouvait être défendu, l'entrée et la sortie commodes par tout temps, la relative proximité de Sydney, la présence avérée de charbon dans les environs (baie de Morari) étaient les arguments principaux avancés par l'officier de marine pour justifier son choix 16. Tardy de Montravel quitta la Nouvelle-Calédonie le 31 octobre 1854, après dix mois de présence: il laissait à Port-de-France quelques dizaines d'hommes. Ses rapports détaillés, généralement optimistes, permirent à la Direction des Colonies de se faire une idée plus précise, sinon toujours exacte, des potentialités de la nouvelle annexion.

A l'arrivée des Français, le Sud calédonien est faiblement peuplé: un relief accidenté, des sols souvent ingrats et sans doute aussi les épidémies véhiculées par les santaliers et l'acharnement des guerres précoloniales l'expliquent en grande partie. Les premiers officiers de marine (Tardy de Montravel, du Bouzet), qui avaient avancé le chiffre de 60.000 indigènes présents en Grande-Terre, au vu des tribus populeuses du Nord-est, révisèrent d'ailleurs leurs estimations à la baisse lorsqu'ils prirent en compte l'ensemble de l'île. Ces maigres populations indigènes du Sud vivaient disséminées dans les parties les plus fertiles de la région. On a conservé la trace écrite de plusieurs dizaines de «villages », de simples hameaux en fait, chacun d'eux ne regroupant qu'un petit nombre de cases, mais il est de nos
- 14. Ce qui advint effectivement. La dépêche ministérielle du 26 juin 1854 désapprouvait Tardy pour avoir renouvelé la prise de possession de l'île des Pins, considérée comme inutile, et le blâmait pour ne pas s'être conformé aux instructions de FebvrierDespointes. 15. Ce n'est qu'en juin 1866 que, pour éviter toute confusion avec Fort-de-France, le cheflieu fut appelé Nouméa. 16. D'autres arguments vinrent plus tard conforter ce choix: peu d'indigènes dans les parages, partant, de nombreux terrains disponibles; de la place pour construire une ville dont le périmètre pouvait aisément être mis en défense. Un seul inconvénient: le manque d'eau, mais on tâchait d'y remédier en creusant des puits. 16

jours très difficile de connaître leur localisation précise. Il est à peine plus aisé d'estimer l'importance et le rôle exact des principales tribus présentes dans le Sud car le refoulement puis le cantonnement induits par l'impact de la colonisation ont fortement brouillé 17 l'image de l'implantation indigène. Les sources européennes en cette matière, peu nombreuses, souvent tardives et contradictoires, inspirent circonspection, méfiance ou incrédulité.
. Pour nous en tenir à l'essentiell8, on peut distinguer trois principaux

groupes d'indigènes établis dans le Sud: 10 Les Gambas, encore appelés Kambas, Kamboas, Aoulembas, Houassios. Ils occupaient l'espace compris entre la baie de Saint-Vincent et la presqu'île de Port-de-France, spécialement les vallées de Païta et de Dumbéa. Leur chef Quindo était le personnage le plus en vue de cette région, celui que tout le monde redoutait, l'interlocuteur privilégié des premiers Européens: il avait consenti à l'installation de l'anglais Paddon sur l'île Nou en 1851 ou 1852 et il s'était résigné à l'arrivée des Français, assistant, maussade, à la cérémonie de prise de possession organisée par Tardy de Montravel sur son territoire (16août 1854). Dans les premiers temps de la présence française, il fréquentait plus ou moins régulièrement Port-de-France, s'invitant sans façon à la table du commandant particulier qui ne prisait guère cette «corvée» car il n'appréciait pas du tout un grand chef 19 qu'il devait cependant ménager. Les Gambas étaient-ils de récents envahisseurs qui, par leurs vertus guerrières, se seraient imposés à des clans plus faibles dispersés le long de la côte? On peut le penser, d'autant qu'ils semblaient connaître une nette expansion territoriale vers le Sud. Dans cette hypothèse, l'arrivée inopinée des Français aurait pu faire naître quelques espoirs de revanche parmi les vaincus, comme les Ouhamous. D'où venaient-ils? Des brousses de la Tontouta, comme le croit Guiart 20 ? Du pied de la montagne Houassio, comme l'affirmait le
17. Définitivement? Nous aimerions penser le contraire. D'où le regret de ne pas avoir encore d'historien mélanésien originaire du Sud. Seul un Kanak: serait à même de démêler l'écheveau compliqué des relations claniques précoloniales et de localiser l'emplacement des anciens tertres de la région. A titre d'amorce, voir l'annexe IV qui rassemble les toponymes de la région cités dans les sources écrites que j'ai consulté. 18. Pour de plus amples détails, se reporter à la synthèse très complète d'Alain Saussol dans «L'Héritage. Essai sur le problème foncier mélanésien en Nouvelle-Calédonie »,

Paris, 1979.

.

19. Tardy de Montravel nous a laissé une description peu flatteuse de Quindo. Voir document 1. 20. Dans son livre, « La Chefferie en Mélanésie. Structure de la chefferie en Mélanésie du sud », Paris, 1963. 17

secrétaire colonial Mathieu en 1868 217Ou bien de l'Île des Pins comme l'écrivit de Malherbe 7 Ou encore d'un autre endroit 7 Parmi eux, émergeait également l,a personnalité du chef Titéma, dit Watton 22 : proche parent de Quindo auquel il versait régulièrement un tribut, il aspirait sans doute à s'affranchir de sa dépendance et l'occupation française lui en fournit l'occasion. 2° Les N'Garas ou Nennegaras, Angaras, Boularis. Ils étaient installés au sud-est de Port-'de-France, de Yahoué jusqu'au pied du Mont d'Or. Leurs chefs les plus en vue étaient le vieux Kari, père de Maké, qui avait ses cases sur le bord de mer et dont les sujets cultivaient la plaine de Boulari; Candio, surtout 23, dont les champs s'étageaient sur le Mont d'Or, et son frère Bétié, dit Jack, qui occupait le village de Nogouïto. Sur la défensive, les N'Garas redoutaient les exactions des Gambas. Au-delà du Mont d'Or vivaient quelques clans isolés comme celui des Kourés ou Plums. 3° Les Touaourous et les Yatés. On les trouvait sur le littoral sud-ouest de la Grande-Terre, sous la conduite de leurs chefs respectifs, Vatota (puis son fils Katé) et Damé, dont les démêlés sanglants alimentèrent la chronique locale. Plus au nord, à Ounia, résidaient d'autres clans, originaires peut-être de Boulari 24,qui obéissaient au chef Manganaki. Quelle pouvait être l'importance numérique de ces trois principaux groupes 7 On peut l'estimer, sous toute réserve, à environ deux milliers d'indigènes, dont un bon millier de Gambas 25. Il y aurait également lieu de tenir compte des Kouniés de l'Île des Pins, dont le chef exerçait une influence politique certaine sur le littoral des Touaourous et sur les rares habitants de l'île Ouen. Les relations entre ces diverses communautés étaient fréquentes, alternativement amicales ou belliqueuses. Les expéditions guerrières furent les plus spectaculaires, telle cette «descente» effectuée par les forces réunies des Kouniés et des Gambas dans le pays des Touaourous

21. Article du «Moniteur de la Nouvelle-Calédonie », 12 janvier 1868. 22. De Malherbe préfère l'appeler Téma. Le surnom de Watton, prononcé «Witton» en anglais, viendrait du nom de la presqu'île de Uitoé où il lui arrivait de résider. 23. Qualifié de chef de la tribu de Moraré par Tardy de Montravel, il était la seule autorité coutumière des N'Garas «invitée» à accepter la souveraineté de la France le 16 août 1854. 24. C'est du moins ce qu'affirmait le Père Vigouroux dans une lettre du 15 octobre 1864 adressée au secrétaire colonial Mathieu. 25. Tardy de Montravel ne comptait pas plus de 400 âmes chez les Gambas, dans un rapport du 25 décembre 1854, mais il était loin d'avoir exploré l'ensemble de la région. 18

et qui se traduisit par le massacre de plusieurs dizaines de personnes 26. En septembre 1850, les Kouniés et leur chef furent accueillis en grande pompe sur le territoire de Quindo. Celui-ci, l'année suivante, fut à son tour solennellement reçu à l'Île des Pins 27, en compagnie notamment des Touaourous et des Yatés, leurs ennemis d' hier. .. Les multiples liens familiaux qui unissaient les principales chefferies de la région permirent l'émergence d'une alliance de circonstance devant la menace représentée par le débarquement des Français, mais la gravité des conflits antérieurs et les nombreuses préventions des uns et des autres pouvaient-ils ne pas influer sur sa solidité 28 ?

26. Ces faits, qui se déroulèrent en novembre 1849, furent rapportés dans son « Journal» par le père Goujon, missionnaire de l'île des Pins. Les Kouniés, conduits par le jeune chef Vandegou revinrent en vainqueurs avec une vingtaine de cadavres qu'ils destinaient à leurs estomacs. Katé et Damé, les chefs ennemis qu'ils voulaient éliminer, étaient toutefois parvenus à s'échapper. 27. Le 17 août 1851, Quindo et ses gens vinrent voir les missionnaires. Le grand chef des Gambas souhaita même que l'un d'eux vienne s'installer chez lui, mais, note le Père Goujon dans son « Journal », «nous n'avons qu'une voix pour témoigner de leur air féroce, misérable ». 28. «Loin d'être solidaire et monolithique, c'est un monde fractionné », écrit fort justement Alain Saussol dans «L'Héritage », page 61. 19

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