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Les défis de la Tunisie, une analyse économique

De
256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 221
EAN13 : 9782296152366
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Moncef Guen

LES DÉFIS DE LA TUNISIE
Une analyse économique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0106-6

A Mounir, Karim, et Sarnia.

Je voudrais remercier tous ceux qui m'ont aidé à réaliser ce livre malgré les difficultés. Ma femme Inge m'a pratiquement «forcé », par sa persuasion habituelle et son affection à l'écrire. Mon fils Karim, pendant ses vacances, a collaboré à l'élaboration des tableaux. Mon fils Mounir, lui aussi économiste, a lu et commenté le manuscrit. Ma nièce, Sarnia, a assuré la mise au point du manuscrit. Je ne saurais oublier ceux qui, à la Banque Centrale de Tunisie, au Ministère du Plan et des Finances, à l'Institut National de la Statistique et à l'Institut d'Économie Quantitative, m'ont aidé à rassembler les données nécessaires à l'analyse. . Ils sont nombreux mais je citerai en particulier, Messieurs Ghannouchi, Rjeb, Saddam, Kammoun, Trifa et Lazreg. Enfin un mot de reconnaissance à M. Béchir Ben Yahmed, responsable du groupe Jeune Afrique qui m'a guidé dans la publication de cette ouvrage.

Avant-propos

Ce livre a été entièrement écrit, revu et corrigé, avant le 7 novembre 1987, date historique de la Tunisie indépendante qui marque le début de la lIe République. En saluant cet événement majeur dans la vie politique du pays, nous pensons qu'une ère nouvelle s'ouvre à la Tunisie et au Maghreb, une ère dans laquelle la Tunisie saura relever les formidables défis économiques auxquels elle fait face pour réaliser sa seule ambition: assurer un mieux-être à son peuple, et dans laquelle le Maghreb se dégagera des ornières et réalisera les perspectives prometteuses de son édification. Ce livre constitue une analyse critique - dans le sens noble du terme de la performance de l'économie tunisienne, au cours des trente dernières années, une évaluation de ses problèmes et de ses chances de les résoudre. Si la critique paraît sévère, l'intention est objective et constructive. Depuis le 7 novembre 1987 des mesures ont été prises telles que la restructuration de l'Office des Terres Domaniales et l'abandon des projets de montage de voitures automobiles, mesures qui vont dans le sens de notre analyse. Une approche nouvelle des problèmes a été adoptée dont il faut noter surtout le souci de l'action efficace. C'est par amour et fidélité à ce pays que ce livre a été écrit. Nous espérons qu'il sera utile surtout à la jeunesse et à tous ceux qui, dans le Tiers Monde et les pays avancés, accordent au développement l'intérêt qu'il mérite. Dr. Moncef Ouen

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Préface

Quand M. Moncef Guen m'a demandé d'écrire une préface pour son livre, j'ai très vite accepté en raison des liens anciens qui me lient à la Tunisie. J'y avais servi, étant jeune Inspecteur des Finances, à un moment privilégié mais aussi très difficile. C'était le lendemain de l'Indépendance et tout était à construire pour doter le pays d'un budget, d'institutions monétaires, d'une politique de développement et j'eus la chance d'être détaché par le Gouvernement français comme conseiller technique du ministre des Finances, M. Hedi Nouira. Mais ce fut aussi très vite une période de tension avec la France en raison de la guerre d'Algérie, entraînant la suspension de l'aide française. La préservation de l'indépendance toute fraîche passait par une réduction drastique des dépenses publiques et le budget primitif de 1957 fut publié sans « titre II »... Le budget d'équipement dut attendre des jours meilleurs. Ma carrière me conduisit ensuite, par une pente naturelle, à continuer à m'intéresser à l'Outre-Mer, l'Algérie d'abord puis toute l'Afrique, en tant que Directeur Général de la Caisse Centrale de Coopération Economique. Renouer avec les souvenirs de mes premières expériences africaines et constater les progrès accomplis, voilà l'opportunité que j'ai tout de suite apetçue dans la rédaction de cette préface. Il faut être reconnaissant à M. Moncef Guen d'avoir retracé dans son

ouvrage sur « L'Economie Tunisienne» non seulement l'évolution des
trente dernières années depuis l'indépendance du pays mais aussi esquissé les voies de l'avenir, en cette fin du xxe siècle. Les performances de la Tunisie ne tiennent pas principalement à la production et à l'exportation du pétrole, même si cette ressource - au demeurant modeste en volume - a pu au cours des années 1970 prendre une place majeure dans les exportations et dans les recettes budgétaires. Il me semble que c'est dans le choix déterminé, après les tentatives malheureuses de construction d'une économie socialiste conduisant le pays à une impasse dès 1969, de privilégier un développement libéral, fondé sur une ouverture sur l'extérieur et sur la confiance dans l'initiative privée, que réside le facteur majeur des succès obtenus. Il a conduit aux résultats remarquables de la décennie 1970 et a hissé la Tunisie au rang des Etats à 11

croissance rapide, avec sans doute les résultats les plus favorables obtenus dans toute l'Afrique. Que de progrès depuis l'Indépendance! D'un pays sans industrie, sans tourisme, dépendant totalement de la France pour les débouchés de sa production agricole d'exportation -l'huile d'olive, les agrumes, le vin-, la Tunisie est devenue un pays aux partenaires diversifiés dont l'économie s'est largement orientée vers l'Europe au sens large, où le tourisme est devenu une activité essentielle, créatrice de nombreux emplois et source importante de devises, où l'industrie d'exportation, favorisée par une législation intelligente et les facilités d'accès au grand marché de la Communauté Economique Européenne a commencé à profiter des

tendances à la « délocalisation » des industries européennes.
Mais cette ouverture sur l'extérieur n'aurait été ni possible ni profitable sans la confiance revenue du secteur privé et sans les initiatives prises par un nombre croissant de petites et moyennes entreprises, fournissant un débouché aux Tunisiens capables de saisir les opportunités offertes par la nouvelle politique économique. Certes, la bureaucratie n'a pas disparu et M. Moncef Guen en a dénoncé, à plusieurs reprises, les excès. Certes, les résultats des entreprises publiques créées à grands frais dans la période de la toute puissance d'Ahmed Ben Salah ont été en général catastrophiques, mais ce poids du passé s'est allégé; il devra l'être encore à l'heure où le retournement de la conjoncture internationale a remis en cause la croissance de l'économie tunisienne, l'obligeant à son tour à entrer dans le dur mais indispensable processus d'ajustement structurel, auquel aucun pays africain n'a pu se soustraire impunément. Dans cette perspective, la Tunisie dispose de nombreux atouts. Alors que pour beaucoup de pays les plans de stabilisation se succèdent sans que l'on aperçoive la lumière au bout du tunnel, la sortie de crise dans le cas de la Tunisie se présente sous de bien meilleurs auspices. L'endettement n'y a pas atteint les excès connus dans les pays d'Afrique au Sud du Sahara, même si le service de la dette obère fortement aujourd'hui la balance des paiements. Surtout, la Tunisie a réagi à temps devant la montée des périls et a su utiliser les outils d'ajustement appropriés, à commencer par la modification du taux de change. M. Moncef Guen a raison de refuser de se laisser enfermer dans l'afro-pessimisme qui est à la mode dans certains milieux et de ne pas accepter de bâtir ses vues d'avenir sur la prolongation « mécanique» des tendances actuelles marquées par la crise internationale. En s'efforçant d'ouvrir les perspectives sur un grand Maghreb, le monde arabe et l'Europe, il dessine les traits d'une Tunisie sans rivages, ou plutôt sans frontières, conforme au génie et à la tradition d'une nation commerçante, largement intégrée au négoce international. C'est sans doute cette partie du livre qui appellerait le plus d'interrogations, car elle est évidemment la plus marquée d'incertitudes et l'économiste y cède quelque peu la place au

poète. « Faisons un rêve» disait Sacha Guitry dans une pièce de théâtre à
succès. Mais c'est un rêve qu'on aimerait voir devenir réalité. La Tunisie d'aujourd'hui, et plus encore celle de demain, devra relever l'énorme défi que lui pose une population croissante qui double tous les vingt-cinq ans. Une intégration poussée à l'économie mondiale, le développement de productions nouvelles pour les marchés d'exportations, un accroissement 12

de la productivité des agriculteurs confrontés à la nécessité de nourrir une population urbaine qui éclate littéralement dans son expansion, un effort accrû pour la formation technique et professionnelle de jeunes aptes à servir les besoins de l'économie, voilà quelques-uns des axes majeurs du succès. Il n'est pas utopique de penser que ce pari sera gagné.
Yves ROLAND-BILLECARD

13

Introduction

Située sur la partie nord orientale du Maghreb

1,

la Tunisie possède la

superficie la moins grande des cinq pays maghrébins indépendants (Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie, Tunisie), une population intermédiaire (la troisième avant la Libve et la Mauritanie), un revenu par tête inférieur à celui de la Libye et de l'Aigérie mais nettement supérieur à celui du Maroc et de la Mauritanie et un taux de croissance de ce revenu par tête le plus élevé dans la période 1973-19832. Dotée de ressources naturelles modestes, particulièrement en hydrocarbures et, comme nous aurons l'occasion de le montrer, partant d'une condition économique presqu'anémique à l'indépendance, la Tunisie enregistre ce fort taux de croissance du revenu par tête qui peut étonner. Bien plus, cette croissance s'accompagne d'un endettement extérieur qui, malgré les excès des années 1981-1986, reste relativement maîtrisable, se situant en 1986 à 58 % du Produit National Brut avec un coefficient du service de la dette de 28 % des recettes courantes. En outre, malgré le ralentissement de la croissance de la population, l'explosion démographique continue à être forte et à freiner la progression du revenu par tête. C'est là l'un des résultats, au plan macro-économique, les plus probants d'une performance remarquable. Il témoigne de l'élan du peuple tunisien vers la modernité et le mieux-être, des efforts qu'il déploie dans tous les secteurs, à travers une planification économique continue, pour une exploitation rationnelle des ressources disponibles, d'un réalisme politique et d'une approche des étapes qui ont si bien réussi dans la conquête de la souveraineté nationale. Cependant, il est évident que la performance d'une économie ne saurait être mesurée par un seul agrégat, même s'il est significatif que des distorsions conjoncturelles et des déséquilibres profonds continuent à caractériser l'économie tunisienne, que des erreurs d'option, cumulées avec les perspectives de l'après-pétrole, exigent une vigilance plus
1. De l'arabe «Djazirat Al Maghrib» ou littéralement, l'île de l'Occident. Les historiens et géographes arabes ont été fascinés par cet espace compris entre la Méditerranée, l'Atlantique et cette mer intérieure qu'est le Sahara. 2. Cf. The World Bank Atlas, Banque Mondiale, Washington DC, 1986. 15

soutenue et des réformes fondamentales pour que le pays avance sur le chemin du progrès économique. Depuis que la Tunisie est devenue indépendante en 1956, elle a eu à faire face à des défis économiques importants dont la création d'emplois en nombre et qualité suffisants pour réduire le chômage permanent et absorber dans le circuit économique des demandes additionnelles qu'une forte démographie ajoute tous les ans sur le marché, le réajustement du déséquilibre de plus en plus profond qui sépare les régions côtières de l'hinterland du Nord au Sud, les équilibres financiers globaux intérieurs et extérieurs qui sont autant de contraintes à son développement harmonieux. A ces problèmes permanents s'ajoutent d'autres qui, pour être conjoncturels, n'en sont pas moins virulents et qui concernent la rationalisation de l'investissement et la productivité, le contrôle de la consommation, notamment la consommation énergétique, l'évolution des termes de l'échange, et la capacité de s'adapter à la conjoncture économique internationale. Après avoir passé en revue les défis économiques à l'indépendance et le processus de décolonisation, la performance de l'économie tunisienne durant les trois décennies 1960, 1970 et 1980 sera étudiée. L'analyse de la problématique économique de la Tunisie dégagera les défis aggravés parce qu'anciens et nouveaux auxquels ce pays est confronté. Un essai de prospective nous permettra d'esquisser les prospectives de développement économique de la Tunisie jusqu'à l'an 2001. Tout au long de cette étude, l'accent sera mis sur la spécificité de l'expérience tunisienne, mais des comparaisons avec d'autres pays en voie de développement nous permettront de placer cette expérience dans un contexte international, de retrouver les dilemmes fondamentaux du développement et de tirer, dans la mesure du possible, les enseignements des erreurs et des réussites enregistrées. Sur l'économie et sa progression, l'environnement endogène et externe exerce des pressions constantes auxquelles l'économie réagit et montre une résilience plus ou moins forte qui caractérise sa performance. Les pressions externes sur l'économie tunisienne seront étudiées d'une manière approfondie plus loin. C'est à l'environnement interne que les développements suivants seront consacrés.

16

Première partie

L'ENVIRONNEMENT

Nous définirons l'environnement comme l'ensemble des structures apparemment exogènes qui exercent en réalité une certaine pression sur le déroulement de l'activité économique et ainsi l'influencent à des degrés divers. Cet ensemble « spécifie» dans un pays donné, non seulement la conjoncture et son évolution, mais aussi la politique économique, son élaboration comme ses perspectives. 1 Nous prendrons la notion de structure dans son acception dynamique, c'est-à-dire comme « les éléments d'un ensemble économique qui, au cours d'une période dét~rminée, apparaissent comme relativement stables» 2. Cette définition nous permettra d'appréhender les changements structurels il terw1US. Ces changements sont, soit lents et progressifs, soit brusques et a caractère discontinu. C'est pourquoi nous ne partageons pas le point de vue de Jean Lhomme -' pour qui méritent d'être retenues « les seules variations qui présentent le caractère de mutations, parce qu'elles seront à la fois discontinues et irréversibles ». La lente accumulation de changements mineurs dans un sens déterminé, peut en effet, entraîner ce que Jan Tinbergen appelle les « interruptions structurelles ». Il est ~vident, cependant, que des structures sont plus« plastiques» que d'autres. Clemens 4 donne des structures, selon leur degrè de« plasticité », la classification suivante: les activités de production, d'échange, de consommation et d'épargne, dont l'étude structurelle est « en bordure (déjà) de la science économique », la structure technique, la structure politico-juridique, la structure psychologique et sociologique, la structure démographique et la structure physique. Nous ne passerons pas en revue toutes ces stratifications structurelles.
1. C.F. W.1.g::mann, La stratégie économique, Paris, 1938. 2. André Marchai, Systèmes et structures économiques, Cours 1955-56, Paris. 3. J. Lhomme, Matériaux pour une théorie de la structure économique et sociale, Revue Économique, novembre 1954. 4. R. Clément, Rapport au Congrès des économistes de langue française, Paris, 1952.

19

Nous retiendrons surtout celles dont l'influence paraît la plus décisive sur le déroulement des phénomènes économiques, c'est-à-dire, par ordre d'importance, les structures institutionnelles, les structures démographiques et les structures sociales et mentales. Étudions donc les structures institutionnelles en essayant de montrer que dans le cas de la Tunisie, les institutions politiques, administratives et économiques ont eu et ont encore une influence particulière, quoiqu'indirecte, sur l'orientation et le fonctionnement de l'économie. Nous sommes donc de ceux qui pensent que le développement économique dans le temps et dans l'espace dépend dans une grande mesure du type d'organisation choisi ou imposé par les circonstances.

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Chapitre I

De Carthage à Carthage

La Tunisie, et d'une manière générale le Maghreb, est une terre de vieille civilisation dont les premiers balbutiements remontent, d'après les historiens, au xue siècle avant J.e. 1. Comptoir phénicien au départ, comme tous ceux qui ont jalonné la côte de la Méditerranée occidentale, de Leptis Magna jusqu'à Tanger, Carthage s'est transformée par son génie propre en une grande métropole et ensuite en une puissance commerciale, maritime et militaire de la plus haute importance. Déjà au ve siècleav. J.e. les Carthaginois, en grands navigateurs, ont contourné les côtes de l'Afrique de l'Ouest jusqu'au golfe de Guinée et les côtes européennes jusqu'aux lIes Britanniques. Sa prospérité commerciale, ses grandes réalisations agricoles et techniques, ses exploits militaires en firent la plus grande rivale de Rome tout au long des guerres puniques à partir de 264 avo J.C. Quelle eût été l'histoire de l'humanité si Hannibal, ce «colosse de l'Antiquité» comme l'a appelé Montesquieu, après ses victoires décisives, notamment à Cannes, n'avait pas trop hésité sur les plaines d'Italie et avait attaqué Rome de front? Quel eût-été le cours de l'histoire, si Massinissa, le roi des Numides, s'était fait l'allié de Carthage plutôt que celui de Rome?

Ou si Jugurtha avait réussi sa résistance à la « Pax Romana» ? Peut-être
qu'une des contributions de la Méditerranée à la civilisation humaine aurait été faite sur les plans des lois, de l'organisation politique et de la gestion de la Res Publica, mais plus au sud avec un rayonnement plus profond sur le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Amérique du sud. Toujours est-il que Carthage naquit de ses cendres avec le même génie et la même ténacité mais sous d'autres formes. Même à l'époque romaine et

byzantine, elle est demeurée un centre culturel
de grande importance.

2,

commercial et politique

1. Charles-André Julien, Histoire de l'Afrique du Nord. Payot, Paris, 1986. 2. Cf. l'apport de Saint-Augustin à la pensée chrétienne.

21

Avec la fondation de Kairouan au VI~ siècle par Okba Ibn Nafaa, la Tunisie a connu un nouvel apogée civilisationnel dont témoigne encore la majestueuse mosquée de cette ville, la première de son genre construite en Afrique. C'est de Kairouan que sont parties les armées qui, au-delà du Maghreb, ont ouvert à l'Islam l'Afrique subsaharienne, la Sicile, Malte et le sud de l'Italie et avec Tarek Ibn Ziad, un chef du Jérid, région du sud

tunisien, l'Andalousie. Gibraltar

3

porte encore son nom.

C'est à partir de l'an 800 avec le khalife abbasside Haroun Al-Rachid que le fondateur de la dynastie des Aghlabides, Ibrahim Ibn El Aghleb, a créé un État solide, le premier après la défaite d'Hannibal. A cette époque, Kairouan- est devenue un centre culturel, scientifique et littéraire de premier plan dans le monde. Mais Kairouan est passée au second rang, avec le mouvement fatimide 5 dont le chef, Ubeidallah Al-Mahdi, a fondé Mahdia, ville côtière tunisienne, pour une reconquête du Moyen-Orient. De Mahdia est partie une armée conduite par Jawohar As-Siquili (le Sicilien) en direction de l'Égypte qu'elle a soumise en 969 et y a fondé la célèbre mosquée d'AI Azhar et le Caire où s'est installée la dynastie fatimide. Au XIesiècle, afin de punir une rébellion sunnite à Kairouan, les Fatimides ont lancé les tribus anarchisantes des Béni-Hellal et Béni Suleim qui se sont abattues sur la Tunisie comme des «sauterelles », ravageant tout sur leur passage et acculant le pays à un déclin irréversible. Avec l'éveil de l'instrinct tribal, l'effritement de la notion d'État et l'invasion des régions côtières par les Normands, la Tunisie, encore une fois, est entrée dans le creux de la vague. C'est avec les Almohades qui, à partir du Maroc ont unifié le Maghreb pour la première fois, que les Normands ont été chassés au XIIesiècle; les Almohades ont installé la

4

dynastie Hafside 6. Il est intéressant de noter que, pendant cette période de troubles et avec
le début de l'effondrement de l'Andalousie musulmane, la Tunisie a donné naissance à l'un des plus grands esprits de l'histoire scientifique, de la sociologie et de la science politique: Ibn Khaldoun. A juste titre, cet homme, qui a connu une vie turbulente, peut être considéré comme précurseur de l'analyse sociologique, de l'étude du pouvoir et de l'État, de la lutte des classes, des oppositions entre citadins et ruraux, du déterminisme historique et des cycles de civilisation. À partir du XVIesiècle, la Tunisie a été englobée dans l'empire ottoman, après la chute de la dynastie Hafside, à l'époque où l'Europe des grandes découvertes commencait à connaître un gr<J.ndessor. Sous cet empire, la Tunisie n'a pas cessé de tenter d'établir un Etat autonome qu'elle réalisera avec l'avènement de la dynastie Husseinite 7 qui a su, notamment sous le
3. Djebel ou Montagne de Tarek, lieu où il a débarqué en Espagne et où il a brûlé ses propres bateaux et a dit à ses troupes: « L'ennemi est devant vous et la mer est derrière vous, il n'y a d'issue que la victoire. » 4. Le Khalife entretenait d'excellentes relations avec Charlemagne. 5. De Fatima, la fille du prophète Mohamed, épouse d'Ali, mouvement chiite regroupé au Maghreb, pourtant à très forte majorité sunnite et qui cherchait à reprendre le pouvoir au Moyen-Orient, après sa défaite aux mains des Omeyades, au VIlesiècle. 6. Abdelwaheb Ibn Abihafs, gouverneur des Almohades et fondateur de cette dynastie au XIII' siècle. 7. Du nom de Hussein Ben Ali, de père turc et de mère tunisienne. 22

règne de Hamouda Pacha (1782-1814) donner au pays sa configuration géographique actuelle et briser les tentatives sécessionnistes des tribus. Mais, après la conquête d'Alger par la France en 1830, les réactions européennes contre la course en Méditerranée, les prévarications du

régime beylical, notamment sous le vizir corrompu Mustapha Khaznadar 8 et avec le fossé de plus en plus grand séparant le peuple de ses gouvernants,
la Tunisie devenait une proie de plus en plus facile des convoitises extérieures. Comme la plupart des pays asiatiques et africains, la Tunisie n'a pas échappé, au cours du XIX. siècle, à la domination politique et économique de l'Europe. Avant même l'institution du Protectorat, elle faisait déjà l'objet de multiples convoitises. La Tunisie a perdu effectivement sa souveraineté depuis que les dépenses somptuaires des beys et les agissements de leur entourage avaient mené l'État tunisien à contracter de lourds emprunts auprès des banques françaises, britanniques et italiennes, emprunts qu'il ne pouvait plus rembourser, frappé comme il l'était de corruption et d'incompétence. En 1869, en effet, une Commission Financière Internationale fut constituée pour apurer la situation et prendre en charge, notamment, le recouvrement de certains impôts. La Convention de la Marsa, signée le 8 juin 1883, évaluait la dette consolidée de la Tunisie à 120 millions de francs, et la dette flottante à 17 550 000 francs. Cette Commission Financière Internationale cessa d'exister le 2 octobre 1884, puisque depuis l'établissement du Protectorat, le 12 mai 1881, elle n'avait plus de raison d'être, l'un des trois pays qui la composaient ayant non seulement occupé le pays mais aussi garanti le remboursement de la dette et entamé la gestion directe des affaires du pays (Convention de la Marsa). Comment se faisait cette gestion directe? Le Traité du Bardo supprimait tout d'abord la souveraineté externe de la Tunisie. Deux ans plus tard, le pays perdait aussi sa souveraineté interne, puisque l'article pr de la Convention du 8 juin 1883 stipulait qu'« afin de faciliter au gouvernement français l'accomplissement de son Protectorat, S. A. le Bey de Tunis s'engage à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utiles ». Un décret du 10 novembre 1884 déléguait le Résident Général de France en Tunisie « à l'effet d'approuver, au nom du gouvernement français, la promulgation et la mise à exécution dans la Régence de Tunis de tous les décrets rendus par S. A. le bey». Le Résident Général ayant sous ses ordres les commandants de terre et de mer et « tous les services admînistratits concernant les Européens et les Indigènes» (décret du président de la République française du 23 juin 1885) avait tellement de pouvoirs que, selon l'expression de Paul Cambon, il « gouvernait au nom du Bey la Tunisie de haut en bas ». Le Bey régnait donc mais ne gouvernait pas. La vieille administration tunisienne subsistait, mais coiffée de nombreux rouages de contrôle à l'échelon régional. Une nouvelle administration moderne, mais française, s'était créée et embrassait dans son rayon les secteurs-clés: Finances, Travaux Publics, Instruction Publique, PIT, Secrétariat Général du gouvernement tunisien.
8. Cf. Jean Caniage, Les origines du Protectorat français en Tunisie, Presses Universitaires de France, Paris, 1959. 23

Parallèlement, un Grand Conseil, composé depuis 1907 de deux sections, l'une française, l'autre tunisienne, fut chargé d'émettre des avis purement consultatifs sur les projets de budgets préparés en conseil des ministres. En cas de désaccord entre les deux sections, seul l'avis le plus proche du projet gouvernemental était adopté. De plus, le Grand Conseil pouvait formuler de simples vœux d'ordre économique ou financier mais non d'ordre politique.

Sur le plan régional, les caïds qui étaient, suivant le mot de Paul Sebag 9, des « administrateurs-juges-percepteurs », étaient omnipotents mais pla-

cés, comme le nom l'indique, sous le contrôle étroit de «contrôleurs civils» français. Des conseils de caïdat, composés de notables, se réunissaient deux fois par an pour discuter des besoins économiques de la région et entériner les décisions des autorités centrales. Enfin, il y avait des organisations professionnelles françaises, tunisiennes ou mixtes qui assuraient la défense des intérêts de leurs adhérents, mais auxquelles on interdisait toute immixtion dans les affaires politiques. Ainsi, le pouvoir était fortement centralisé. Il reposait, au premier chef, sur le Résident Général de France en Tunisie. Celui-ci relevait directement du Quai d'Orsay et du gouvernement français qui procédait à sa désignation. Les destinées politiques et économiques du pays entier étaient entre les mains de la puissance tutélaire. Il n'est donc pas étonnant, dans ces conditions, de voir l'économie tunisienne, non seulement enrôlée dans des relations étroites avec l'économie française, mais investie par des éléments de choc, venus de France pour s'y implanter. La Tunisie appartenait ainsi, à plus d'un titre, à l'espace économique intégré "français; le Protectorat, pendant des dizaines d'années, a permis et entretenu cet état des choses. La contrainte légitimée et organisée JO, malgré les apparences, servait une politique systématique d'absorption de la nation dominée. Son arbitrage était vicié à la base, puisqu'il était, dès le départ, orienté. Il est par ailleurs utile de ne pas oublier que si le pays légal possédait une telle structure, le pays réel, à partir de la Seconde Guerre mondiale, n'a pas tardé à adopter également une structure fortement centralisée. Un parti politique bien charpenté, le Néo-Destour 11,était au centre d'un système comprenant différentes organisations encadrant les Tunisiens, quelle que soit leur activité professionnelle: ouvriers, artisans, commerçants, industriels, agriculteurs. Du divorce entre le pays légal et le pays réel est née l'indépendance tunisienne. Le transfert de souveraineté rendait possible le choix d'un nouveau type d'organisation et l'existence d'une politique économique autonome répondant à des impératifs nationaux. La forte structuration du pays réel, l'existence de cadres pour la plupart valables, leur expérience des responsabilités permirent heureusement la reprise de l'administration du pays dans des conditions assez bonnes. Avec l'indépendance en 1956, acquise au prix d'une lutte implacable menée par le peuple tunisien, mobilisé par le Néo-Destour, un nouvel État est né et s'est consolidé, adoptant à partir de 1957, la forme républicaine et
9. P. Sebag, La Tunisie: essai de monographie, Éditions Sociales, Paris, 1951. 10. F. Perroux: Les macro-décisions, in Economie Appliquée; tome II, 1949, avril-juin, n° 2. 11. Parti de masses, fondé en 1934. 24

le régime présidentiel. C'est de Carthage, siège de la présidence de la République, que les décisions les plus importantes sont prises. Ainsi, vingt-huit siècles après sa fondation, Carthage renoue, à la suite de longs détours, avec son passé et se trouve à nouveau investie de la mission de diriger le nouvel État tunisien.

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