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Les écoles populaires Kanak

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304 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 62
EAN13 : 9782296319530
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LES ECOLES POPULAIRES KANAK
une révolution pédagogique?

@L'Hannatlan, 1996 ISBN: 2-7384-4284-6-2

Jacques GAUTHIER

LES ECOLES POPULAIRES KANAK
une révolution pédagogique?

Préfaces de l'EPK de Gossanah-Téouta et de Bernard Charlot

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal~Québec H2Y 1K9

aux enfants, parents et animateurs aux vivants et aux morts sans lesquels ce livre n'aurait vu le jour

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Préface kana/!

Bilan historique de la colonisation

et de l'éducation

coloniale

- Les réalités sociales, culturelles, économiques,éducatives ne
sont pas considérées comme éléments de base de la société kanak. - L'enseignement colonial renforce la politique du gouvernement français et fait disparaître l'intelligence de l'enfant kanak. - Depuis 1853, l'Ecole coloniale instaure et impose ses méthodes, ses techniques, ses idées, sa psychologie occidentales qui ne sont pas adaptées à l'enfant kanak en particulier. Exemple: sélection d'une élite bourgeoise en faveur du système capitaliste. - L'école coloniale forme des classes bourgeoises dans la société kanak (des classes bourgeoises et une classe prolétarienne), dans le système capitaliste. Depuis plus de 140 ans de colonisation en Kanaky, la France de par sa politique propre n'a cessé de canaliser le peuple kanak vers sa propre place de colonisé dans cette société coloniale. Dans cet univers importé, le Kanak juge immense l'effort fourni pour atteindre un certain niveau social qui lui paraît satisfaisant et normal, sans pour autant être conscient de cette logique coloniale qui, dans l'intérêt de la continuation coloniale, perpétue en fait le rapport de force traditionnel entre dominant et dominé.
lPremière approd:J.e de la différence cuhurelle en fiançais. : l'auteur colledifpwse en langue iaai et s'exprime

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Les écoles populaires kanak

Outre l'extermination pure et simple et Wle politique délibérée d'immigration, le gouvernement colonial français s'est doté d'Wle arme tout aussi efficace et subtile en vue de l'annihilation de toute remise en cause de l'ordre établi de la part du peuple kanak : le système d'éducation. Bien ouvert aux Kanak depuis Wle quarantaine d'années, ce système, à travers les écoles coloniales (E.C.), dans sa logique et ses objectifs fut efficient. L'Wl des devoirs de l'éducation coloniale (et de tout autre service gouvernemental) est d'occulter le peuple kanak de son statut de dominé dans cette société importée. Sa légitimité de premier occupant lui devient attaquable, entraînant en conséquence Wl questionnement de son droit exclusif à l'auto-détermination en tant que peuple colonisé dans ce pays. Pourtant, depuis le début de mille neuf cent quatre vingt cinq, Wle alternative à cette fatalité coloniale s'est mise en place sous le nom de l'Ecole Populaire Kanak (EPK), dans le but de réhabiliter tous les devis coloniaux quant au peuple kanak et sa société traditionnelle. La conquête de l'indépendance éducative, culturelle, politique et économique de l'enfant kanak La conquête de l'indépendance éducative culturelle, spirituelle, l'indépendance économique, les besoins du pays kanak en matière de développement culturel, économique et spirituel amènent les responsables coutumiers, politiques, religieux, ceux de l'enseignement, les hommes et les femmes de la tribu ou de la ville à réfléchir ensemble sur le rôle et les caractéristiques d'Wl système éducatif et d'Wle école pour aujourd'hui et pour demain dans Wle Kanaky plus libre et indépendante. Si les premières expériences des écoles populaires kanak font tâche d'huile, dérangent le système capitaliste et colonial, c'est parce qu'Wle bonne partie de la masse kanak ne croit pas au prestige de l'école coloniale et la rend responsable de la crise des valeurs traditionnelles et du déséquilibre social. Pourquoi, disent les parents des EPK, envoyer les enfants à l'école coloniale: c'est plus tard pour

Préface kanak

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retourner avec les diplômes aux champs. Aussi, plus les enfants passent leur temps à l'école coloniale, plus ils ont de difficultés à se réinsérer dans le milieu tribal; de difficultés à communiquer avec d'autres enfants et parents dans leur langue maternelle, vu qu'à l'école coloniale il faut parler la langue du colonisateur. Ces raisons suffisent à faire comprendre la légitimité de la revendication de cette école populaire kanak, laquelle revendication s'inscrit logiquement dans la lutte du peuple kanak pour son émancipation: «l'Indépendance» . L'EPK refuse de subir une pratique d'acculturation trop longtemps entretenue par la société occidentale qui impose ses pouvoirs, ses valeurs, ses modes de penser, ses techniques prétendues universelles et qui ne donnent aucune possibilité, pour nous, de nous échapper. L'EPK refuse la promotion intellectuelle d'une minorité promotion contraire à l'éducation existant dans. la société traditionnelle où chacun avait une place précise et participait activement à la vie de la communauté. Elle refuse la sélection farouche qui permet à une élite d'avoir accès au savoir, à la culture et à la promotion sociale. L'EPK c'est surtout la réhabilitation des valeurs culturelles, morales, ou religieuses de notre peuple. Nos langues vernaculaires par exemple ne doivent pas être. seulement considérées comme des objets d'études isolés mais comme le support matériel de notre culture, l'outil avec lequel la parole peut circuler. L'EPK c'est enfin le choix concret pour une évolution de notre pays en fonction de la société kanak qui existait et que nous voudrions construire, et non en fonction de modèles imposés de l'extérieur. Nous connaissons des expériences d'autres pays qui ont lutté pour leur liberté, et en les analysant objectivement nous devons éviter de tomber dans les mêmes erreurs. Pour cela, la mise en place de cette Ecole Populaire Kanak a pour but de sensibiliser le peuple kanak à prendre en considération son existence culturelle et spirituelle qui, depuis 140 années de colonisation du système éducatif, ne formait que des Kanak

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Les écoles populaires kanak

assistés, ce qui est contraire à des droits fondamentaux, aux libertés collectives et commtU1autairesde l'hwnanité. L'EPK nous pousse aussi à continuer des réflexions sur la forme des structures collectives de travail, les contenus d'enseignement, l'encadrement hwnain sur le fond de la philosophie, la sociologie de l'éducation politique et culturelle de l'école. L'EPK respecte, honore et consolide les connaissances de chaque enfant dans la société collective pour tU1esociété socio-culturelle. L'EPK est tU1eécole des réalités sacrées, légitimes où les parents, les enfants se sacrifient et s'immolent pour tU1ejuste cause (Droit à l'autodétermination). L'EPK est tU1estructure unitaire du peuple et pour le peuple sans classe et non assisté (ex: l'école est dirigée par les parents, les animateurs et les élèves au niveau de la Grande Chefferie coutumière). L'EPK nous a permis d'identifier nationalement, régionalement et internationalement nos valeurs culturelles avec d'aUtres peuples. TIne faut pas, comme certains s'en contentent, dire qu'on veut tU1eécole raciste en faveur des gens de ce pays: on veut tU1eécole populaire du peuple où des réalités hwnaines fondamentales de l'enfant seront considérées, comme celles des autres enfants du monde libéral.

- TI s'agit de donner plus librement les moyens collectifs, communautaires, de réfléchir et d'agir en conséquence sur le terrain. Les expériences, les méthodes déjà utilisées permettront ,de nous fournir d'autres éléments de réflexion pour élaborer tU1projet éducatif dans notre société culturelle, spirituelle en Kanaky. - L'éducation sera héritière du passé, liée à la philosophie de 1'homme, à la psychologie de l'enfant, aux valeurs traditionnelles de ce pays. - Elle sera soucieuse des savoir-faire et des savoir-être, dynamique et ouverte pour tU1eécole évolutive insérée dans la vie active d'tU1efuture société.
- L'EPK restera le support actif de la production légitime des valeurs culturelles, spirituelles, religieuses, économiquesde l'enfant

Préface kanak

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sur la philosophie, la psychologie de I'homme libre et ouvert sur des concepts communautaires et collectifs. - L'Ecole Populaire Kanak, c'est d'abord le refus de l'école coloniale; elle est née de la lutte particulière contre les institutions coloniales et leurs bilans désastreux (un juge et un docteur kanak) ; elle est née de la prise de conscience du rôle véritable de l'école coloniale: * reproduction et légitimation des inégalités sociales et de rapports de domination; * renforcement au sein du peuple kanak d'une classe bourgeoise kanak relais pour le néo-colonialisme. L'importance de l'EPK va au-delà de l'EPK : elle est la seu1e structure organisée concrètement sur le terrain, de la base au sommet et sans classe (école du peuple et pour le peuple). Elle est le fruit de longues années de lutte et de mobilisation où le peuple est implanté et sera enraciné, organisé dans les analyses sociocu1turelles, à travers les débats dan~ la société kanak. Elle est aussi une tradition de contestation qui s'est forgée à travers des actions contre les méthodes, les contenus, la pédagogie et le fonctionnement de l'école coloniale (actions contre la politique de recrutement, la formation et la création de classes dans la société kanak communautaire).
L'EPK de Gossanah-Téouta

Préface européenne

TIya quelque paradoxe à écrire la préface d'un livre quand on travaille la question du rapport au savoir. Qu'est-ce en effet qu'une préface? Le tampon qu'une autorité, ici le "directeur de thèse", appose sur un livre, certifiant qu'il est scientifique et légitime? Mais un livre doit se suffire, sinon par lui-même du moins par son dialogue virtuel avec le lecteur. L'indication de "ce qu'il faut penser" de ce qu'on va lire, le préfacier reformulant en quelques lignes ce qui a été développé en plusieurs dizaines de pages? Prétention arrogante et dérisoire qui, de surcroît, dénie à l'auteur et au lecteur le sérieux et le plaisir de l'exploration aventureuse des idées et des mots. Une préface est-elle donc une entrée dans le livre, un accueil du lecteur? Cette réponse est certes plus conviviale mais l'entrée du livre ne fait-elle pas partie du livre lui-même? La seule légitimité d'une préface - pour autant qu'elle en ait une... - est sans doute de dire une rencontre, celle de deux pensées, de deux pratiques, de deux rapports à la vie. Elle participe ainsi de ce "jeu de paroles croisées" qui tisse l'ouvrage de Jacques Gauthier, de cette "m~thode dialoguale" qui est frottement l'une à l'autre de deux pensées hétérogènes et parfois enflammement de l'une par l'autre. Cette mise en dialogue de la parole kanak avec quelques théoriciens importants (Marx, Bakhtine, Thom et quelques autres) est au cœur du livre de Jacques Gauthier. Souvent passionnante est la façon dont une question, une idée, une théorie, une expérience historique, est réimplantée dans un champ qui n'est pas le sien à l'origine et produit dans son champ d'accueil des effets analyseurs.

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Les écoles populaires kanak

Cette "polyphonie logique" contribue fortement à déconstruire les pensées encarapaçonnées, à dé-farniliariser et à décloisonner, et elle engendre d'intéressants effets de sens. Elle produit également des effets poétiques qui participent à la construction du sens: la méthodologie de recherche propose des concepts d'un style inattendu (mais peut-être kanak?) dans ce type d'exercice, "terres, puits, ponts, jlux, failles et sommets". Mais que l'on ne s'y trompe pas: cet "espace de dialogue et de rêverie" qu'est le livre de Jacques Gauthier est aussi un espace de rigueur, déployé par "une machine analytique" construite en référence à la théorie des catastrophes du mathématicien René Thom.
TI y a là une méthode, au sens fort du terme, une démarche toujours maîtrisée - une démarche qui va jusqu'au bord du gouffre, suffisamment au bord pour goûter le plaisir d'apercevoir ce qu'il y a au fond... Mais il y a là aussi une façon d'habiter le monde théorique, politique et pratique qui renvoie, je crois, à quelques problèmes clefs que les sciences de l'éducation, et plus largement les sciences humaines et sociales, doivent aujourd'hui affronter.

Le livre de Jacques Gauthier tente de penser un passage (un pont? un souterrain?) entre le collectif, dans sa dimension la plus large de mondialisation, et le singulier, dans ce qu'il comporte apparemment de plus intime. L'auteur analyse "une culture de luttes", un système de contradictions entre colon et colonisé, capitaliste et paysan ou ouvrier, homme et femme, adulte et enfant ou adolescent. Mais il montre aussi une conscience aiguë de la singularité, et, en résonance profonde avec la culture kanak, ancre celle-ci dans la terre et le corps. Cela nous vaut quelques superbes formules: "l'enfant, un pont jeté dans l'espace pour reprendre le dialogue avec la terre" ,. "on doit toujours commencer par circuler dans le corps de ses grandsparents si l'on veut naître à soi spirituellement". Cela nous vaut aussi un intense effort théorique pour penser le social non pas comme englobant, non pas même comme "intériorisé" (dans ce qui reste un rapport entre un contenant et un contenu), mais comme flux, dans la référence kanak, ou praxis, dans la référence marxiste.

Préface européenne

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Le livre de Jacques Gauthier entreprend également de penser et dire l'inattendu, le désordre, le baroque, l'écart à la fois irréductible et conceptualisable dans le logos de notre occident. "Le désordre est dans la vie, il y est principe de vie - cela dût-il nous angoisser". Pour celui qui, comme moi, est confronté à l'entreprise d'homogénéisation qui marque si fort le discours sur les banlieues, il y a là un point essentiel. La question de l'hétérogénéité, du métissage,
de l'instable

- et la nécessité

de "s'essayer

à des concepts métis"

- est

aujourd'hui au cœur d'un débat scientifique et idéologique majeur, que ce soit dans la banlieue parisienne, en Kanaky, ou au Brésil où travaille en ce moment Jacques Gauthier et où ce livre a été écrit. Jacques Gauthier et moi-même nous rencontrons (''paroles croisées")
dans ce refus de réduire l'Autre au Même

- et

le Même à Moi et à

mon Monde posés comme universels. Nous résistons, intellectuellement et idéologiquement, à cette prétention à 1'homogène qui, tout à la fois, engendre bien des ségrégations en "isme" (racisme, sexisme...), et produit des concepts mous par bonne volonté sirupeuse (la "communication", le "partenariat"...), par déploration suspecte (le "handicap") ou par dichotomisation puis assemblage de deux sousmondes dont chacun serait homogène (le fameux "bi-culturel"). Pour autant, nous ne renonçons ni l'un ni l'autre à l'ambition d'universel. "L'expérience des Ecoles Populaires Kanak est universelle", écrit Jacques Gauthier. Mais l'universel n'est plus construit par cette réduction de l'Autre au Même qui aboutit, comme on le voit dans les divers génocides en cours, à poser que si l'Autre n'est pas le même que Moi il n'est qu'un objet que je peux anéantir. TI n'est pas confondu non plus avec cette mondialisation économique par les "lois du marché" qui, au nom de la "modernisation", réduit les formes de singularité sociétales et individuelles. L'universel est plutôt posé ici comme conscience profonde, inquiète, toujours en mouvement et en éveil, de l'altérité à la fois radicale et impossible à accepter des formes de cultures, de sociétés et de singularités. L'aspiration à l'universel est exigence d'un dialogue qui paraît impossible, et

pourtant doit s'ouvrir - et s'ouvre quand est posée la question du sens et celle, corrélative, de l'historicité des hommes, de leurs sociétés et de

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Les écoles populaires kanak

leur culture. Celle des flux qui me lient, celle de la praxis qui construit I'homme en des formes différentes. Ces questions traversent aujourd'hui le champ des sciences humaines. Mais elles interrogent particulièrement deux champs de savoir: l'anthropologie et les sciences de l'éducation. L'enfant et le colonisé, en effet, apparaissent comme les deux impensables auxquelles se heurte toute tentative pour dire I'homme sans assumer la tension entre l'universel et l'historicité qui le fonde. Ce n'est sans doute pas par hasard que l'on a beaucoup débattu, au cours de l'histoire de l'occident, de l'appartenance de l'un et de l'autre à l'espèce humaine. L'un des mérites de la recherche de Jacques Gauthier est de montrer qu'être l'un ne préserve pas de la négation de l'autre: l'une des difficultés fondamentales du mouvement militant kanak, et des écoles kanak elles-mêmes, est de prendre en compte l'existence de l'enfant. Le défi reste posé d' "entendre les questions
que les enfants et les adolescents des EPK, nous posent soit le lieu où, sur cette terre, nous demeurons".

- quel

que

Bernard CHARLOT

Introduction

Que ce soit dans les pays du Premier-Monde, du Second-Monde, du Tiers-Monde ou du Quart-Monde, l'humanité commence à peine à tenter de résoudre de façon équitable un problème aussi vieux que sa propre existence: celui de sa reproduction sociale en tant qu'espèce. Certains adultes maîtrisent les forces productives, les savoirs indispensables au fonctionnement de la société: ils ont donc le pouvoir de couler les enfants et adolescents dans. le moule qu'ils choisissent... ou que les rapports de forces existants imposent. Cette formation des nouvelles générations peut se faire de façon plus ou moins violente (<<obéis!»),ou plus ou moins paternaliste (<<c'estpour ton bien!»). L'enfant apparaît alors, pour reprendre l'expression de Gérard Mendel, comme «colonisé». En revanche, on parlera d'équité quand l'éducation aura non seulement pour fin explicite la possibilité pour l'enfant (puis l'adolescent), de choisirl les rapports qu'il préfère au monde des adultes, de choisir autant que faire se peut son propre mode d'existence sociale, mais aussi quand elle prendra comme moyen, dans la vie quotidienne, le dialogue dans le resp~ct des différences, entre les différentes générations. Certains lecteurs effarés vont-ils s'exclamer: <<Mais,alors, vous reconnaissez le droit à la drogue, à la violence, à la délinquance»? Qu'ils observent que ces prétendus droits ne sont qu'une invasion, des plus mortifères, du monde des enfants par les rapports d'oppression que vivent les parents. Le colonialisme est l'un de ces rapports d'oppression.
lChoisir : cela n'est possible que lorsqu'œ a été éduqué à IDle multiplicité de possibilités, dœt bien souvent œ n'avait même pas idée, et I\vant tout lorsque l'envirœnement est <<SUffisamment bOll))pour qu'œ y agisse et parle, enfant, avecjoie.

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Les écoles populaires kanak

Et les enfants n'ont pas choisi l'univers où il leur est imposé de Vlvre. Quelques expériences ont lieu, çà et là, qui tendent à donner aux enfants et adolescents non seulement des droits, mais aussi le statut digne, responsable, d'une classe d'âge ayant autant de droits et de devoirs que celle des adultes. Ces expériences tendent à fonder le rapport pédagogique sur la communication, parfois conflictuelle, des façons de vivre (y compris dans la connaissance), et non sur l'imposition d'une classe d'âge sur l'autre. Les adultes ayant une maîtrise que les enfants n'ont pas des savoirs, des techniques, des règles sociales habituelles..., ils ont des responsabilités majeures dans la recherche de l'équité. L'enfant est très influençable, comme le remarque à juste titre Simon Naaoutchoué, ancien ministre de l'Education et de la Jeunesse du Gouvernement Provisoire de Kanaky, et c'est à nous, adultes, d'apprendre à renoncer à nos p01Noirs sur les jeunes générations. Apprendre à leur laisser des espaces très vastes de pouvoir et de décisions, dans l'institution éducative, dans les apprentissages, dans la vie quotidienne. Pour cela, il faut créer des dispositifs. Des dispositifs qui soient des analyseurs actifs des rapports de domination qui se tissent au jour le jour... souvent sans qu'on en ait conscience, tant ils sont habituelsl TI est extrêmement intéressant de constater que les Ecoles Populaires Kanak, pourtant créées en référence à une tradition culturelle qui postule l'existence de droits et devoirs inégalitaires entre les différentes classes d'âges, aient pu mettre en place des dispositifs où les enfants et les adolescents, prenant en ce sens le contre-pied de de parole comme jamais il n'yen eut dans toute I'histoire éducative en Nouvelle-Calédonie. Si les enfants apprennent des adultes, les adultes ont également «appris à apprendre» des enfants. Comment cela a-t-il été possible?

la coutumel, acquièrent des pouvoirs, des libertés de choix, des droits

[Mais s'appuyant

aussi SUr1.U1edes racines de la coutume, le respect.

Introduction

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C'est que l'histoire des enfants, l'histoire des adolescents prend source dans la lutte d'lm peuple pour sa terre, pour son indépendance. Une culture de luttes est née, où tous les rapports de domination naturalisés ont été mis en crise: le rapport de domination entre classes d'âges, évidemment, mais aussi le rapport de domination colonial, le rapport de domination capitaliste, le rapport de domination entre les sexes et, de façon très prégnante, le rapport de domination entre dirigeants et dirigés, au sein même du mouvement de libération. En ce sens, l'expérience des EPK est universelle. Et c'est en comprenant les nuances, les particularités complexes liées à la «différence culturelle» des peuples du Pacifique, c'est en étudiant les contradictions induites par la situation historique originale de naissance du néo-colonialisme à l'intérieur même du rapport global de domination colonial, qu'on se donnera les moyens d'entendre les questions que les enfants et adolescents des EPK nous posent - quel que soit le lieu où, sur cette terre, nous demeurons.

I
Révolution et spiritualité dans les Ecoles Populaires Kanak un jeu de paroles croisées

arrive toujours, des silhouettes d'enfants, de partout, des files, des grappes, des paquets, ça se forme sous le mât, ça devient boule, ça grimpe sur la case ça grimpe à l'araucaria ça tourne dans la mer, ça chante-serpent ça siffle-roussette ça parle-tortue ça bourdonne et roule à terre et ça monte et ça fait bruit-masse ça s'agite et ondule, ça devient disque et devient tore, ça se déroule et s'élargit ça se brise et ça beugle çafait clochette et ça rit. C'est l'enfant.

n en

- d'après Maurice Leenhardt-

Dans le silence vieilles et vieux pensent et attendent pour nous le guide qu'est la parole. Dans le silence, ils gardent le secret de notre peuple, qu'aucun chercheur ne pourrait découvrir. DjubeIly Wéa

1 Les rapports d'autorité entre adultes et enfants
Leurs transformations dans les EPK Leurs origines dans la tradition Leurs devenirs multiples La première tâche qui s'offre à nous est donc de saisir et évaluer les tranformations induites par l'existence des EPK dans le rapport entre enfants et adultes. Je propose ici quelques extraits de mon journal de bord, écrit lors du voyage que je fis, en août 1989 à Yaté, Pouébo-Balade, Ponérihouen, Gossanah-Téouta...

Autour de l'EPK de Yaté - tribu d'Unia1
Les enfants ont des porcs, un champ de riz (environ 0,5 ha) «suivi» par un ingénieur de l']RAT (Institut de Recherches en Agronomie Tropicale). On essaie de nouveaux types d'ignames (une trentaine de variétés existaient autrefois, dont beaucoup se sont perdues), le riz complet... de nouvelles productions agricoles.
ITribu de 800 habitants, la plus grande de Nouvelle-Calédonie. 5 perscones ent le niveau du baccalauréat, It 30 celui du BEPC (dllffres de 1989). C'est dire aussi le niveau de ce qu'en appelle l'échec scolaire. On lira au cl:1apitre 2 du secœd livre quelques autocritiques de l'EPK de Yaté, faites m 1994.

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Les écoles populaires kanak

Les parents peuvent faire le bilan des résultats auxquels sont parvenus les enfants: ils peuvent voir les nouvelles techniques utilisées (amendements, fumures, rotations, etc.), et choisir de se les appropner ou non. Ce sont les enfants qui éduquent leurs parents! Pourquoi? Laissons parler les vieux de la tribu: <<L'EPKest à contre-courant de l'école coloniale, qui forme des gosses ne sachant rien faire.» <<La valeur du travail agricole, de la pêche, des activités traditionnelles, avait disparu à cause des valeurs apportées par l'école française, et aussi à cause des routines de I'habitude de la dépendance. TIfaudra une génération pour casser ces routines.» Paulette Mapou, animatrice à l'EPK, ajoute:
«Cette perte de confiance dans le milieu tribal est due aussi à la domination du point de vue des hommes pour qui, bien souvent, seul ce qui rapporte de l'argent est sérieux: ils étaient partis gagner l'argent indispensable au paiement de l'impôt de capitation dans les stations d'élevage, dans les mines, puis à la construction du barrage de Yaté ; les femmes, quant à elles, restèrent à la tribu, assurèrent la survie et l'amélioration de la vie au quotidien. Ainsi, ce n'est pas un hasard si l'EPK est l'affaire des mamans: il s'agit à la fois d'enraciner les enfants (de leur donner les racines qu'elles-mêmes avaient tenues dans leur cœur) et de casser les routines (ces mêmes routines qui, dialectiquement, font que certaines jeunes filles veulent aujourd'hui quitter le monde tribal, s'arracher à une certaine forme de domination masculine).»

Mais laissons parler les enfants, précisément L., fillttte de sept ans :
Qu'est-ce que tu préfères à l'EPK? Ce que j'aime le mieux, c'est danser. Et écrire en langue, en fiançais et en anglais. J'aime bien aller aux champs, aussi. Tu préfères l'école ou les vacances? Je préfère aller à l'école, plutôt que les vacances. C'est que tu t'ennuies pendant les vacances? Oui. Je travaille ici, mais c'est toujours la même chose. Tu veux faire quoi plus tard? Je veux faire comme maman, la marmite, quandje serai grande. Et qu'est-ce qu'on fait à l'EPK? C'est quoi l 'EPK pour toi? C'est mon école. Tatie est ma maîtresse.

Les rapports d'autorité entre adultes et enfants

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Ce dialogue peut paraître W1peu banal; il pennet néanmoins au lecteur de constater que les activités culturelles (ici, la danse) sont prises en compte sans pour autant, bien au contraire, que ce soit au détriment des activités habituelles d'W1e fonnation scolaire. Et l'enfant garde, à l'école, ses référents familiaux et claniques, sécurisants ; on évite toutefois, pour des raisons pédagogiques évidentes, que les enfants aient leurs propres parents comme animateurs. A Yaté, il y a cinq animatrices, cinq cuisinières et W1animateur (en général, dans les EPK, il Y a W1eanimatrice ou W1animateur pour cinq à six enfants). Les EPK étant nées de la lutte indépendantiste, elles ne sont pas reconnues par l'Etat français et, en dehors de celle de Kanala, ne cherchent pas à l'être. Elles ne peuvent donc avoir de subventions que des collectivités locales ou de la tribu, ou encore de quelques associations amies. men de suffisanl pour assurer une rémunération, même faible, des animateurs. Rares parmi ces derniers sont ceux qui ont des diplômes post-bac comme Paulette, ou sont des instituteurs ayant renoncé à gagner leur vie dans l'école française. La plupart sont des jeunes gens qui étaient sur les barrages insurrectionnels en 19841985 (date de la fondation des EPK) et qui, ayant W1niveau scolaire de fin de collège, se fonnent avec l'aide des vieux de la tribu, des professionnels, des enfants... et de leur propre enthousiasme. Ecoutons à ce sujet Kolatine Boiguivie, de l'EPK de PouéboBalade - certes W1peu plus âgée que ces jeW1es-Ià:
«Pour moi, c'est vraiment formidable: je fais ce qu'à l'école coloniale je n'ai jamais pu faire, je me forme, j'apprends, je découvre. C'est vraiment formidable d'être animatrice! (...). Dans le travail par ateliers on part de ce que le gosse sait, et l'animateur vient l'aider en cas de besoin, s'il rencontre un problème. Les gosses sont "responsables" : c'est le mot important. TIsse prennent en charge eux-mêmes».

I

Sauf à Kanala.

30

Les écoles populaires kanak

Quefait-on à l'EPK?
TIest diffieile de répondre à cette question, car il y eut à peu près autant de modes d'organisation différents que d'EPK. Malgré tout, \IDecertaine unification des références pédagogiques eut lieu, autour de la notion de <<plande travail» géré par l'enfant; et, sauf à Kanala qui choisit la <<pédagogiepar alternance» (alternance entre le milieu dans sa diversité, et l'école), l'unification eut lieu autour de la notion
de <<pédagogie du thème».

Ecoutons l'explication
de Kanala,

donnée par Marie-Adèle Jorédié, de l'EPK
:

sur le <<plan de travail»

«C'est avec le principe d'alternance, Wl moyen que nous mettons à la disposition des enfants pour construire eux-mêmes leur propre savoir: on leur donne des méthodes de travail, et ils font leur plan de travail; on négocie des contrats avec eux. Parents, enfants, animateurs, tous ensemble on définit le savoir que l'enfant doit atteindre. Ne l'oublions pas, dans le cadre d'Wl peuple qui revendique Wle indépendance, et qui doit construire cette indépendance. Les enfants s'auto-évaluent par rapport à ce savoir minimal et à leurs capacités de faire mieux».

Un film fut réalisé par l'EPK de Yaté sur la pédagogie du thème1 dont je résume l'argument: pour former des cadres responsables pour l'indépendance, l'animateur ne doit être qu'\ID guide, et non \IDmaître. Les enfants choisissent le thème. lei, l'igname, la rete des ignames. Un questionnaire permet aux enfants d'enquêter auprès des vieux sur leurs savoirs (savoirs culturels: tabous, mythes... ; savoirs techniques, etc.). On visite ensuite un champ, et un questionnaire de l'animateur permet de guider l'observation des enfants; en se demandant ce qui se passe dans la terre, on introduit des notions de chimie... Les enfants vont réaliser un panneau. TIsera interprété selon la dialectique de la croissance de l'igname, c'est-à-dire ses contradictions internes et externes. De là suivront des éléments de logique et de botanique, puis les vieux expliqueront le rapport entre les hommes (les clans) et la nature: la plantation comme procréation, les prémices comme mariage, et la récolte finale comme naissances.
ICe fùm ID' est traduit par la filldte que j'ai interviewée.