LES ENJEUX DES MIGRATIONS SCIENTIFIQUES INTERNATIONALES

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Cet ouvrage fait le point sur la question de l'exode des cerveaux, à savoir la traduction géopolitique donnée à la mobilité des scientifiques et des ingénieurs quittant leur pays au profit d'autres qui, tels les États-Unis, seraient ainsi passés maîtres dans l'art de " piller " les cerveaux. Ce sont les nouveaux enjeux de ces migrations que les auteurs analysent à travers des études de cas et une réflexion théorique.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
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EAN13 : 9782296399181
Nombre de pages : 232
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LES ENJEUX DES MIGRATIONS
SCIENTIFIQUES
INTERNATIONALES
De la quête du savoir à la circulation
des compétences Collection Questions Contemporaines
dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller,
B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions
contemporaines » n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. le pari de la collection «Questions contemporaines» est
d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Déjà parus
Henri-Géry HERS, Science, non-science et fausse science, 1998.
Jean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998.
Jean-Paul GOUTEUX, La foi : une histoire culturelle du mal, 1998.
Jean TERRIER, La dispersion de l'information, 1998.
Charles DURIN, L'émergence de l'humanisme démocratique, 1998.
Lise DIDIER MOULONGUET, L'acte culturel, 1998.
Jean LECERF, Chômage, croissance : Comment gagner ? 1998.
Pierre FROIS, Développement durable dans l'Union Européenne,
1998.
Yann FORESTIER, La gauche a-t-elle gagné trop tôt ?, 1998.
Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israelo-arabe, 1998.
André TIANO, Les pratiques publiques d'exclusion depuis la
Révolution française, 1999.
Robert BESSON, Quelle spiritualité aujourd'hui ?, 1999.
Olivier DURAND, Le vote blanc, 1999.
Immigration et identité en France et en Patrick HUNOUT (éd),
Allemagne, 1999.
1999. André MONJARDET, Euthanasie et pouvoir médical,
Serge MAHÉ, Propriété et mondialisation, 1999.
1999. Georges KOUCK, L'entreprise à l'école du non-lucratif,
Bernard BARTHALAY, Nous, citoyens des États d'Europe, 1999.
L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-8434-4 Anne Marie GAILLARD et Jacques GAILLARD
LES ENJEUX DES MIGRATIONS
SCIENTIFIQUES
INTERNATIONALES
De la quête du savoir à la circulation
des compétences
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
Récents ouvrages publiés par les auteurs
ARVANITIS R. et J. GAILLARD J. (éds.). 1992. Les
indicateurs de science pour les pays en développement, Actes du
colloque sur les indicateurs de science pour les pays en
développement, Paris, Unesco, 15-17 octobre 1990, Éditions de
l'ORSTOM, Paris, 670 pages.
GAILLARD A.M. 1994. Migration Return. A Bibliographical
New York: Center for Migration Studies, 153 pages. Overview,
GAILLARD J.(éd.). 1996. Coopérations scientifiques
internationales, Paris: ORSTOM Éditions, Collection Sciences
Hors Occident au XXème siècle, 347 pages.
GAILLARD A.M. 1997. Exils et retours, itinéraires chiliens,.
Paris: L'Harmattan (Collection CIEMI), 314 pages.
GAILLARD J., V.V. KRISHNA et R. WAAST (éds.). 1997.
Scientific Communities in the Developing World, New Delhi:
SAGE Inde, 398 pages.
GAILLARD J. (éd.). 1997. "The International Mobility of
Brains in Science & Technology", numéro thématique de la
revue Science, Technology & Society, Vol. 2(2).
GAILLARD A.M. and J. GAILLARD. 1998. International
Migration of the Highly Qualified: a Bibliographic and
Conceptual Itinerary, New York : Center for Migration Studies,
142 pages.
GAILLARD J. 1999. Les coopérations scientifiques et
techniques avec les Pays du Sud. Peut-on partager la science?
Paris: Karthala, 289 pages. Sommaire
Permanence des mobilités et renouvellement du débat 9
Le Brain drain historique ou la science itinérante 21
Les enjeux des migrations internationales des élites 41
Les études à l'étranger 59
Le retour en Chine, une alternative probable 97
L'Inde, un drainage endémique des diplômés 119
L'exode des cerveaux russes, aller simple
ou migration pendulaire ? 139
Le retour des compétences 155
Les diasporas scientifiques et techniques 181
Conclusion 205
Références bibliographiques 213
PERMANENCE DES MOBILITÉS ET
RENOUVELLEMENT DU DÉBAT
Qui perd, qui gagne ?
Alors que depuis une, voire deux décennies on n'entendait
quasiment plus parler de fuite des cerveaux, voilà que ces
dernières années le sujet réapparaît avec une vigueur renouvelée.
Dans la plupart des pays occidentaux, nous avons ainsi été les
témoins d'une recrudescence d'articles de journaux, d'émissions
de radio ou de télévision évoquant, preuves à l'appui, une
hémorragie sans précédent de cerveaux. Cette fois encore, on
dénonce le pillage sciemment organisé par les Etats-Unis parmi
les chercheurs et ingénieurs étrangers pour satisfaire aux besoins
du marché américain et on s'inquiète de ce que cette opération
soit rendue possible par l'inadéquation des politiques nationales
des pays d'origine notamment dans le domaine de la création
d'entreprises innovantes.
Or il est intéressant de constater que le débat, malgré
l'évolution des migrations et des moyens de communication, est
posé dans les mêmes termes que dans les années soixante-dix
dans la plupart des pays occidentaux : en Grande Bretagne où
l'on s'inquiète des conséquences que pourrait avoir sur la com-
munauté scientifique nationale le départ pour les Etats-Unis des
cerveaux les plus brillants une fois leurs diplômes obtenus en
Suisse et en France où l'on regarde avec une sorte d'horreur
fascinée les ravages qu'opérerait la "Silicone Valley" dans les
9 rangs des diplômés des meilleures universités et des grandes
écoles ; en Suède où l'on constate avec dépit qu'un quart des
ingénieurs sortant des écoles polytechniques s'expatrie pour ne
probablement pas revenir. Quant au Canada, premier "drainé",
selon lui, le départ des diplômés vers les emplois américains
mieux rémunérés est carrément devenu un thème politique
fédérateur de l'opposition.
Accusés, depuis le milieu de la décennie soixante, en raison
de leur politique incitative et sélective d'immigration, les États-
Unis, aujourd'hui persistent et signent, affirmant sans fausse
pudeur «Nous prenons ce que le monde peut nous offrir de
meilleurl» et surtout augmentant les quotas d'introduction sur
leur territoire de personnel étranger hautement qualifié afin de
faire face à leurs besoins nouveaux, particulièrement dans les
domaines des technologies de l'information.
Tout se passe donc comme si, depuis bientôt trente ans, le
phénomène n'avait pas évolué et pouvait s'analyser de la même
façon qu'alors. Pourtant, force est de constater que les pays
"pillés" ne s'associent pas tous au concert des lamentations. On
trouve même, depuis quelques années, de plus en plus de pays
qui' ont tendance à percevoir le départ de leurs élites comme
porteur d'un gain potentiel sur le plan scientifique et technique.
Pionnier dans ce domaine, le Japon présente une longue
expérience dans l'art de mettre à profit les acquis scientifiques et
technologiques étrangers 2. L'expérience accumulée par le Japon
dans ce domaine, particulièrement depuis la deuxième guerre
mondiale, a amené ses dirigeants à analyser l'expatriation de ses
élites en terme de gains pour le pays et à percevoir a contrario
l'accueil des élites étrangère comme un risque . C'est pourquoi,
même si le pays est en train d'accroître le nombre des étudiants
étrangers qu'il reçoit (pour des raisons entre autres de
rentabilité), il limite l'accueil des scientifiques, chercheurs et
enseignants confirmés, alors que dans le même temps il continue
1 Relevé dans un éditorial du journal USA Today (1975).
2 Le premier embryon de structure de rapatriement de la science dans ce pays
remonte à la fin du 19ème siècle, à l'Ere Meiji appelée aussi Ere de la Politique
Éclairée, entre 1868 et 1912. A cette époque, les étudiants japonais expatriés
en Europe furent organisés afin de pouvoir retransmettre à leur pays les
connaissances scientifiques et techniques auxquelles ils avaient accès à
l'étranger.
10 d'envoyer ses propres professeurs et ingénieurs dans les
meilleures universités occidentales. Cette forme de protec-
tionnisme intellectuel qui est de plus en plus reprochée au
Japon', se base donc sur une perception du rôle des migrations
scientifiques qui se trouve être à l'opposé de celle qui prévaut
dans la plupart des pays occidentaux.
Curieusement, les pays en développement sont eux aussi
absents du débat alors qu'ils étaient au coeur même de celui-ci
dans les décennies soixante-dix et quatre-vingt, et cela, bien
qu'ils restent toujours autant touchés par la perte de leurs élites.
Les raisons de leur silence sont multiples. Il faut d'abord
préciser que si leurs voix furent entendues (et fortement enten-
dues), c'est parce qu'elles étaient relayées par les organisations
internationales qui se mobilisaient alors contre la fuite des
cerveaux. Or ces organisations se sont tues elles aussi, leurs
politiques ayant montré leur inefficacité. De façon concomitante
les pays du Sud se sont lassés, ayant, pour beaucoup d'entre eux,
considéré les flux de départ comme un mal nécessaire mais
provisoire appelé à s'éteindre de lui-même au fur et à mesure
que les systèmes endogènes d'éducation supérieure et de
recherche se développeraient.
Quand il apparut au milieu de la décennie 80 qu'on ne
pouvait financer l'éducation supérieure sans remettre dangereu-
sement en cause l'enseignement primaire et secondaire, on dut
revoir à la baisse tous les programmes d'institutionnalisation de
l'éducation supérieure, ce qui eut pour conséquence immédiate
l'accélération du rythme des départs, les candidats aux études
supérieures étant de plus en plus nombreux et les cursus locaux
toujours trop rares et souvent peu performants... Il apparut alors
qu'on ne pouvait pas lutter de façon efficace contre la fuite des
cerveaux et que seules des politiques nationales qui permet-
traient un développement durable pouvaient contribuer au rapa-
triement des élites.
Pourtant, au Sud non plus, les avis n'avaient pas toujours été
unanimes sur l'analyse qu'il convenait de faire des migrations
des élites. Si de nombreux pays s'inscrivirent dans la logique des
économistes qui tentèrent de mesurer cet exode afin de démon-
trer que les coûts étaient à imputer en totalité aux pays de départ
1 Hall, 1998.
11 et les gains aux pays d'accueil, d'autre pays eurent une approche
plus pragmatique de la question. Dans ces pays, on ne s'inquiéta
pas des départs puisqu'en tout état de cause si l'on était dans
l'incapacité de faire face à la demande d'éducation supérieure,
on ne pouvait pas non plus offrir les emplois auxquels ces
personnels qualifiés pouvaient prétendre.
Certains pays, comme l'Inde, trouvèrent même un intérêt à
cette émigration, d'abord en termes économiques, par les
transferts monétaires en devises fortes provenant des commu-
nautés expatriées, puis en termes politiques, par l'existence de
groupes de pression à l'étranger disposés à défendre les intérêts
de leur pays ou encore en terme de transfert potentiel de
technologie par la constitution d'une réserve de nationaux
hautement qualifiés, réserve où l'on pourrait puiser en cas de
besoin. C'est ce point de vue qui a été à l'origine des politiques
conduites par certains pays en faveur du retour de leurs
nationaux qualifiés et qui les a amenés à considérer ces derniers,
même lorsqu'ils sont installés à l'étranger, comme une extension
de la communauté scientifique nationale. Ce sont ces politiques
qui sont aujourd'hui considérées comme des modèles par
nombre de pays du Sud, et qui les incitent à relativiser la
déperdition causée par l'émigration des élites locales.
Cette tendance à privilégier les aspects positifs de ces
migrations semble même de plus en plus répandue, au point que
certains des grands pourfendeurs de la fuite des cerveaux se
prononcent aujourd'hui en faveur de "l'opportunité" que
représente, pour les pays d'origine, l'expatriation de leurs élites à
l'étranger. Ainsi, Bhagwati qui, dans les années 73-75 était un
spécialiste reconnu des études sur l'élaboration de systèmes de
taxation des pays d'immigration (pays d'accueil) afin de com-
penser les pertes subies par les pays d'émigration (pays de
départ), écrivait en 1994: "Ces pays (les pays en développement)
ont eux-mêmes changé d'avis ... De plus en plus ils voient dans
cette émigration de leurs ressortissants les plus doués une
occasion pour ces derniers de se distinguer et de contribuer à la
gloire de leur pays d'origine ... Ces pays espèrent utiliser à leur
avantage les talents de leurs ressortissants à l'étranger. Bref, le
schéma en cours aujourd'hui n'est plus celui de la fuite des
cerveaux, maïs plutôt celui de la diaspora"I.
1 Bhagwati J.N., Rao M., 1994.
12 Il est vrai que la réussite des politiques menées par quelques
pays d'Asie du Sud-Est pour le renforcement et le renou-
vellement de leur système scientifique grâce à leurs nationaux
expatriés semble porteuse d'espoir. Cependant il ne faut pas
perdre de vue que des pays comme la République de Corée ou
Taiwan, qui sont les exemples les plus probants de réussite de
ces politiques volontaristes ont d'abord pratiqué des politiques
en faveur du retour et ont bénéficié pendant plusieurs décennies
d'une croissance constante qui leur a permis d'atteindre un
niveau de développement économique, industriel et scientifique
autorisant un retour en masse de leurs scientifiques expatriés.
Les pays qui sont aujourd'hui en mesure de les imiter ne sont
pas légion.
Toutefois ces expériences contribuent à renouveler un débat
dont les termes se trouvent également modifiés par le dévelop-
pement extensif des réseaux de communication électronique,
lesquels sont largement mis à profit par les milieux scientifiques
et technologiques aux niveaux national et international. Par
ailleurs s'il est patent que, dorénavant, on puisse compter certains
pays d'origine parmi ceux qui bénéficient d'effets positifs des
migrations scientifiques internationales, il nous semble difficile
d'affirmer que la fuite des cerveaux n'est plus un handicap pour
les pays qui voient partir leurs élites. La mondialisation permet
certes et justifie désormais une circulation internationale des
idées, des projets et des personnes. Cependant n'est-il pas un peu
trop simpliste de penser que les migrations qu'elle occasionne
sont forcément temporaires, voire pendulaires ? Qu'elles relève-
raient davantage d'une mobilité qui serait devenue plus ou
moins normale au sein d'un même espace mondialisé, s'inscri-
vant dès lors dans une optique de gain plutôt que de perte pour
le pays d'origine ? Bien que l'on n'ait jamais résolu de façon
convaincante la question de savoir qui, des pays exportateurs de
talents ou des pays importateurs perdait à terme ou gagnait, la
donne migratoire et scientifique dans le monde globalisé d'au-
jourd'hui permet de tracer de nouvelles lignes de démarcation.
Les enjeux géopolitiques des mobilités
Si les avis sur les effets des migrations scientifiques inter-
nationales ont été et restent toujours aussi paradoxalement
opposés, c'est parce qu'il s'agit d'un phénomène polymorphe et
13 récurrent dont on a toujours cherché, sans jamais y parvenir, à
mesurer les coûts et les gains. Par ailleurs il faut signaler que
maintenant, comme par le passé, les analyses sont faussées car
tous les aspects du problème sont loin d'être pris en compte.
Prenons l'exemple de la France, exemple que l'on peut, au
demeurant, appliquer à un ensemble de pays d'origine qui sont,
parallèlement, pays d'accueil. Si en France on est amené à re-
gretter le départ vers l'étranger de jeunes scientifiques formés et
pleins d'avenir il faudrait, en contrepartie, d'abord savoir si leurs
talents se seraient exprimés de la même façon dans leur contexte
d'origine. Il faudrait ensuite pouvoir mesurer les bénéfices com-
plexes qui pourront être retirés de ces migrations sous forme de
contrats, d'échanges, de retours technologiques ou autres et
finalement avoir une connaissance des flux de retour. Malheu-
reusement, cela n'est souvent pas le case.
Par ailleurs, si l'on tient, en France, un discours où domine la
perception selon laquelle ceux qui partent sont perdus pour la
nation, la logique voudrait que l'on prenne en considération les
avantages que le pays retire de la présence sur son territoire des
nombreux étrangers qui, durant leurs études ou parce qu'ils
s'installent en France, contribuent à la production scientifique
nationale. Or ce pays, pourtant troisième sur le plan mondial
pour l'accueil des étudiants étrangers 2, a une position ambiguë
face à la présence sur son territoire national des élites étrangères
et, à l'inverse de ce qui se pratique couramment aux États-Unis
(où un débat cependant existe), se félicite rarement de leur
présence.
Les États-Unis, qui constituent le plus grand pôle d'attraction
des migrations scientifiques internationales ont été et continuent,
nous l'avons dit, d'être la cible notoire des nombreuses critiques.
Ces dernières s'élèvent surtout contre la politique pratiquée
depuis 1965 par ce pays, favorisant l'introduction sur le terri-
toire américain des professionnels hautement qualifiés du
monde entier. Cette réglementation qui, depuis son application
en 1968, n'a cessé de se renforcer, a entraîné l'explosion des
départs des étudiants du Sud et des professionnels du Nord en
1 Ces questionnements ne sont pas nouveaux puisqu'on les trouvait déjà dans
la remise en cause faite par les "internationalistes" des idées "nationalistes" au
début des années 60, mais ils n'ont rien perdu de leur actualité.
2 Après les États-Unis et le Royaume-Uni (Unesco, 1997).
14 quête du "rêve américain". Depuis lors les États-Unis se flattent
d'accueillir les élites mondiales.
Pourtant, il y aurait lieu de s'inquiéter d'une telle situation qui
confère au système scientifique américain une grande vulné-
rabilité. En effet, qui peut dire avec certitude que la population
qui constitue maintenant l'élite scientifique du pays restera aux
Etats-Unis ? Il ne faut pas oublier que 80% des chercheurs
travaillant aujourd'hui dans ce pays sont d'origine étrangère. Or
cette situation s'accompagne d'un intérêt décroissant des jeunes
Américains à embrasser des carrières scientifiques. Cela donne
au colosse que représente la science américaine, des "pieds
d'argile" qui le rendent très fragile. Cette inquiétude qui re-
émerge épisodiquement depuis une dizaine d'année dans le
pays' est maintenant renforcée par un réel mouvement de reflux
migratoire d'un certain nombre de jeunes diplômés et de scien-
tifiques confirmés originaires des pays émergeants du Sud-est
asiatique. Ce mouvement pourrait être encore amplifié si les
milliers de scientifiques chinois présents dans les laboratoires
américains décidaient de rentrer, ce qui n'est pas qu'une
hypothèse virtuelle.
Si le paradigme économique qui sous-tend la notion de brain
drain (et qui donne le pays d'origine perdant au bénéfice du
pays d'accueil) est en train de changer pour certains pays du
Sud, c'est bien parce que les flux de retour se sont réellement
amorcés. L'exemple de la migration des étudiants de Corée du
Sud est, dans ce contexte, riche d'enseignements. Voilà un pays
où, jusqu'au début des années 80, presque 70 % de ses
ressortissants partis se former aux Etats-Unis s'y installaient
après leurs études supérieures (seulement 10% rentraient dès
l'obtention de leur diplôme), or le courant s'est maintenant
inversé et ils sont presque 70 % à revenir au pays dans les trois
années qui suivent leur doctorat, et presque 40% le font dès
l'obtention de leur diplôme 2 .
Les raisons de ce renversement de situation sont davantage à
chercher dans l'expansion économique régulière dont a
bénéficié le pays durant les trois dernière décennies que dans
l'application d'un programme en faveur du retour pourtant très
1 voir Boon or Bane, par Elinor Barber et Robert Morgan.
2 Hahzong Song, 1997.
15 attractif. Le développement économique industriel et scienti-
fique du pays a, en effet, permis la réduction du décalage de
niveau de vie entre les pays développés et le pays d'origine,
autorisant les jeunes diplômés coréens à pouvoir trouver un
travail dans leur pays et dans leur spécialité, sans avoir à
redouter une baisse considérable de leur niveau de vie.
La Corée du Sud n'est pas le seul pays où cela se soit produit,
et on a pu constater un processus similaire à Taiwan où les
scientifiques expatriés n'hésitent plus à rentrer. Même la
République Populaire de Chine, pays dont les étudiants et les
scientifiques expatriés sont les plus réticents à revenir, présente
les prémices d'un mouvement de retour. En effet, l'amélioration
des conditions d'exercice des professions scientifiques, l'amélio-
ration de l'économie et conjointement, des conditions de vie,
amènent de nombreux scientifiques et ingénieurs chinois instal-
lés à l'étranger à reconsidérer leurs projets d'avenir. Si pour
l'instant, ils restent majoritairement aux Etats-Unis où ont émigré
des dizaines de milliers d'entre eux, observant l'évolution de la
politique chinoise sur le plan des droits de l'homme, beaucoup
envisagent à plus ou moins long terme un retour. Contrairement
à ce que l'on pourrait croire, ce n'est pas la fondation d'un
régime démocratique qui leur paraît le plus important pour la
mise en oeuvre d'un projet de retour, mais l'ouverture scien-
tifique du pays, sa croissance économique et la preuve de sa
stabilité politiques.
En outre, dans le contexte de mondialisation actuel qui
favorise considérablement la circulation des biens ainsi que la
mobilité des personnes et la fluidité des informations et des
idées, nombre de scientifiques qui redoutaient jadis, s'ils
retournaient dans leur pays d'origine, d'être isolés au sein d'une
communauté scientifique très réduite, voient maintenant la
possibilité de rester connectés avec l'ensemble de leurs pairs via
les réseaux de communication électronique, et cela, quel que soit
leur lieu de résidence. Les conséquences de ces nouveaux
modes de communication et de collaboration peuvent être
contrastées, cela peut tout autant favoriser le maintien dans le
pays d'accueil que le retour dans le pays d'origine puisque dans
tous les cas, les liens peuvent être maintenus.
1 Zweig & Chen, 1995.
16 Ces développements technologiques sont particulièrement
favorables aux pays qui cherchent à organiser leurs commu-
nautés scientifiques expatriées (ou diasporas scientifiques)
autour de l'intérêt national. Cela a commencé par l'idée du
"brain pool" (réserve de matière grise), dont l'Inde présente une
des plus vieilles institutions avec son "Scientists Pool", créé en
1958, dans l'objectif de constituer une réserve de cerveaux (pas
seulement expatriés d'ailleurs) dans laquelle le pays pourrait
puiser autant que de besoin. Puis l'idée a évolué et un nombre
croissant d'initiatives ont été prises par plusieurs pays au cours
des quinze dernières années pour répertorier, mobiliser, orga-
niser et reconnecter les scientifiques et les ingénieurs expatriés
avec la communauté scientifique et technique présente sur le
territoire national afin de valoriser et de réinjecter localement les
bénéfices découlant des travaux conduits à l'étranger par les
nationaux expatriés. Ces scientifiques deviennent alors les postes
avancés d'une science nationale, les moyens de son extension en
même temps que les acteurs de son enrichissement.
Si l'objectif principal affiché de ces diasporas scientifiques et
techniques n'est pas de favoriser le retour, elles en sont quand
même un outil privilégié. En reliant des individus isolés au
contexte national, elles leur donnent la possibilité d'accéder au
marché du travail local en leur offrant l'opportunité de connaître
la communauté scientifique comme d'en être connu et partant,
d'y trouver place. Toutefois pour que ces diasporas puissent
fonctionner et faciliter cette circulation, il faut que les commu-
nautés scientifiques nationales soient elles-mêmes suffisamment
développées et denses pour qu'un interface puisse avoir lieu. En
effet sans recoupement des intérêts scientifiques de la commu-
nauté interne et externe il ne peut malheureusement pas y avoir
d'échanges. C'est malheureusement encore le cas de nombreux
pays en développement dont les plus brillants scientifiques
expatriés sont engagés dans des recherches de pointe alors
même que la communauté scientifique locale est quasiment
inexistante. Pour ces pays qui sont aujourd'hui en dehors de la
carte scientifique mondiale, la mise au point de diasporas
scientifiques et techniques ne pourrait être propice ni aux
collaborations ni aux retours tant des hommes que des con-
naissances puisqu'ils sont, par ailleurs, encore loin de disposer
des conditions économiques et socio-professionnelles minimales
susceptibles d'amorcer les flux de retours. Ainsi, l'émigration des
étudiants et des scientifiques reste une source de déperdition qui
17 continue d'affecter de nombreux pays. Cela concerne un grand
nombre de pays africains où le phénomène n'a cessé de revêtir
des proportions importantes, parfois dramatiques, même si de
nouvelles politiques sont envisagées et expérimentées pour en
limiter les effetsl.
D'autres facteurs contribuent à donner à ces migrations un
fort caractère de déperdition. Le fait qu'un grand nombre de
pays présentent à la fois des surplus et des carences en personnel
qualifié sans que ceux-ci ne puissent compenser celles-là y
contribue largement. Un des exemples les plus notoires de ce
type de situation est l'Inde où le brain drain reste une réalité
patente depuis plus d'une trentaine d'années alors même que le
retour de scientifiques y a été à l'origine de l'institutionnalisation
de certains domaines de recherche de pointe 2. En dépit des
besoins, il existe dans ce pays un chômage endémique des
personnels très formés incitant au départ les scientifiques et les
ingénieurs (et non pas seulement des étudiants comme dans la
plupart des pays du Sud). Cette situation est particulièrement
illustrée par l'exemple des ingénieurs formés dans les fameux
IIT -Indian Institutes of Technology- dont 30% émigrent, une
fois leur formation terminée en Inde, et dont seulement 3%
reviennent. On peut donc affirmer, concernant ce pays, que les
gains globaux escomptés des retours des scientifiques sont
neutralisés par l'ampleur du phénomène de l'émigration des
chercheurs et ingénieurs et que, la déperdition étant toujours
patente, le pays est en état permanent de brain drain3 .
La permanence des mobilités
Quel que soit le renouvellement ou la constance des enjeux
géopolitiques de ces migrations scientifiques internationales, il
n'en reste pas moins que le phénomène lui-même recouvre une
permanence étonnante qui traverse les âges et les cultures. Les
1 Voir le numéro spécial d'Afrique Education, "Retour en Afrique des cadres et
diplômés africains", mars 1997, et le dossier spécial de Jeune Afrique
Economie, 1-14/12/1997, "La fuite des cerveaux, le retour des diplômés est-il
possible?", pp. 22-34.
2 Notamment dans le domaine de la biologie moléculaire, de la biotechnologie
et de l'informatique.
3 Khadria et Krishna, 1997.
18 raisons de ces déplacements ont été et sont encore à la croisée
entre d'une part, la volonté individuelle d'apprendre, la curiosité
scientifique et intellectuelle et la recherche des meilleurs condi-
tions de la pratique scientifique ou professionnelle, et d'autre
part, une multiplicité de raisons extérieures, créant un ensemble
"push" ce de conditions attractives ou répulsives (le "pull" et le
qui attire et ce qui repousse) qui orientent le sens de ces
mobilités.
Les causes (isolées ou conjuguées) de ces migrations se
ressemblent dans de nombreux pays, parmi celles-ci notons:
l'absence ou l'inadéquation des cursus de formation (prin-
cipalement dans les pays du Sud), le surplus de personnel haute-
ment qualifié au regard des besoins du marché de l'emploi, la
rigidité bureaucratique dans les institutions universitaires et
scientifiques à laquelle répond la rigidité scientifique due à la
hiérarchisation des relations, l'absence de relais entre l'université
et l'industrie, et l'absence ou l'insuffisance des soutiens bancaires
(capital-risque) pour encourager l'innovations. A toutes ces
dans les pays d'origine, corres-raisons qui constituent le "push"
dans les pays d'accueil, notons: un pondent les raisons du "pull"
dynamisme scientifique, une flexibilité organisationnelle, une
acceptation de la prise de risques (sur les plans scientifique et
financier), un esprit de compétition et de concurrence, et une
stimulation intellectuelle.
C'est par une approche thématique associée à des études de
cas que nous approfondissons, dans les chapitres qui suivent, les
différents points abordés ici. De par le choix des mobilités exa-
minées et des pays observés nous abordons en premier lieu la
question des migrations entre pays en développement et pays in-
dustrialisés, nous plaçant ainsi dans une problématique de déve-
loppement. Toutefois l'approche thématique que nous avons
choisie pour plus de la moitié des chapitres de cet ouvrage,
qu'elle soit historique, théorique ou plus particulièrement des-
tinée à examiner certains types de migrations comme celle des
étudiants ou encore qu'elle explore les politiques de récupé-
ration mises en oeuvre par les pays d'origine comme les incita-
tions au retour ou la mise en place des réseaux scientifiques
1 Des pays comme la Corée du Sud qui ont mis en place des programmes
extensifs en faveur du retour des scientifiques ont apporté des réponses point
par point à ces problèmes.
19 nationaux, permet l'élargissement du sujet traité à l'ensemble de
la question de la mobilité qui se trouve être, aujourd'hui, au
coeur du processus de globalisation des échanges scientifiques.
20 LE BRAIN DRAIN HISTORIQUE OU
LA SCIENCE ITINÉRANTE
En 1968, au plus fort de la polémique qui opposait dans
leurs analyses respectives du phénomène moderne de la fuite
des cerveaux les défenseurs des modèles "nationaliste" et "inter-
nationaliste" 1 , Stevan Dedijer tentait de dépassionner le débat en
donnant une perspective historique à la migration des élites 2 .
Examinant de nombreux travaux d'histoire des sciences et
retraçant les mouvements et pérégrinations des savants à travers
les âges, regardant l'histoire des universités en cherchant à
comprendre à quels besoins ou à quelles stimulations ces
1 Nous abordons largement ce débat ultérieurement, mais pour la compréhen-
sion de cette partie historique nous résumons brièvement ici les carac-
téristiques de ces deux modèles : le premier s'inscrivait dans l'analyse néo-
marxiste et voyait la migration des intellectuels du Sud vers le Nord comme
étant la continuation du pillage du Sud par le Nord, pillage intellectuel
délibérément mis en oeuvre par le moyen de politiques migratoires sélectives
au Nord. Les "internationalistes" analysaient quant à eux le phénomène dans
une optique de marché libéral où le talent se déplace vers le lieu où il est le plus
productif et le mieux rémunéré, partant, on ne peut que prendre acte de ces
mouvements migratoires qui ne sont que la manifestation de la liberté
humaine.
2 "Early" Migration, in Adams 1968. C'est en partie sur ce travail, lequel a
d'ailleurs été très souvent utilisé sans être aussi largement cité, que s'appuie ce
chapitre historique.
21 migrations obéissaient, il concluait :
"l'hypothèse selon laquelle la migration des scientifiques est
aussi vieille que la science est confirmée.
"... se trouve également confirmée l'hypothèse selon laquelle
les hommes qui étaient au pouvoir ont agi de façon à
stimuler ou à prévenir ces migrations et nombreux furent
ceux qui élaborèrent des politiques spécifiques concernant la
migration des scientifiques.
"... ces politiques furent principalement l'oeuvre de ceux qui,
détenteurs du pouvoir, eurent une vision aiguë de la valeur
sociale de la science de leur temps" 1
Il plaçait, de fait, cette circulation des savants dans un
contexte politique, qu'il situait à l'origine du sens de ces
migrations. On pouvait en effet être attiré (ou gardé de force)
par des mécènes, bien souvent despotes, comme on pouvait être
repoussé ou rejeté par des tyrans. Toutefois ce travail historique
mettait aussi en lumière le caractère individuel et spontané des
pérégrinations des uns et des autres, savants ou étudiants, situant
celles-ci à la croisée d'une quête du savoir, d'un besoin de
reconnaissance et d'une recherche des meilleures conditions
d'exécution de l'art pratiqué. Ainsi, si le sens des migrations est
le résultat de politiques, le caractère individuel du besoin de
partir (de quitter son chez-soi) à la recherche du "mieux" scien-
tifique est largement affirmé par ce travail et confère à la
migration des élites la valeur d'un phénomène socio-
anthropologique dont la permanence à travers les âges fait bien
ressortir la nature universelle.
Où allaient-ils ?
Bien que la circulation de la science ait pendant longtemps
été dépendante de la circulation des hommes 2, nous ne parle-
1 "Dedijer, 1968:28.
2 C'est ainsi que la science a traversé, (bien que parfois avec d'importants
délais) les différentes sphères culturelles du monde indo-européen, se
nourrissant se transformant et se renforçant à chaque passage. Schémati-
quement, on peut dire que, issue de la culture hellénique et gréco-latine, la
science pénètre la culture syriaque et perse où elle se frotte à la culture (et à la
science) indienne(s), puis traverse la culture arabe et nourrit enfin la culture
médiévale (Benoit et Micheau, 1989).
22 rons ici que des mouvements humains. Toutefois ces derniers
auraient été tout à fait limités quantitativement et géographi-
quement, en l'absence d'une hégémonie linguistique. Ainsi, la
circulation des hommes et des idées a-t-elle été tributaire de
dominations linguistiques (elles-mêmes dépen-dantes de
dominations politico-culturelles). C'est une remarque qui est
généralisable à toutes les grandes sphères où ont émergé
d'importants pôles culturels et scientifiques ayant attiré les
savants et les artistes d'autres pays. Ainsi la domination du
sanskrit et du pali permit-elle le rayonnement d'universités
comme celles de Taxila et de Nalanda fondées en Inde six
siècles av. J.-C. 1 . Le grec et la culture hellénique furent au
centre de la suprématie d'Athènes puis d'Alexandrie. La langue
arabe, devenue langue officielle à partir du huitième siècle dans
les pays du Moyen-Orient, permit la renommée de Bagdad qui
devint le plus important pôle scientifique de l'empire abbasside
avec sa "Maison de la sagesse", vaste bibliothèque créée au VIIe
siècle où travaillaient, financés et encouragés par le souverain,
toutes sortes de savants 2. Ce fut également l'arabe qui permit,
par la suite, à de grandes universités comme celle d'Al Azar au
Caire d'acquérir un renom dans toute l'aire d'influence
islamique. Quant au latin, dominant une Europe médiévale sous
l'emprise de l'Église, il permit la compréhension mutuelle des
hommes de lettre et de science à partir du llème siècle.
Toutefois, dans tous ces lieux et à toutes ces époques le
rayonnement des villes et des institutions n'aurait pu se faire sans
les déplacements des hommes, savants et étudiants. Or, si l'uti-
lisation d'une langue commune fut la condition sine qua non
permettant l'internationalisation de l'éducation dans ces époques
reculées, cela n'explique pas pour autant les raisons profondes
de ces déplacements hors des frontières du pays natal, surtout
quand on connaît les risques auxquels s'exposaient ceux qui
quittaient les limites territoriales où ils jouissaient d'une protec-
tion liée à la citoyenneté ou à la souveraineté d'un prince.
De tous temps les savants ont voyagé. Il suffit de regarder la
Grèce antique pour constater que parmi les 60 savants les plus
célèbres 45 ont quitté leur terre natale en quête d'étude, d'ensei-
1 Nurullah, Naik, 1956.
2 Benoit et Micheau, 1989.
23 gnement ou de rechercher. Nous ne citerons ici comme illus-
trations que Thalès (septième siècle av. J.-C.) et Pythagore (57
av. J.-C.). Le premier s'embarqua dès sa jeunesse pour une
longue série de voyages dans le bassin méditerranéen, qui
l'emmenèrent de l'Egypte au Moyen-Orient où les prêtres
égyptiens et chaldéens lui enseignèrent l'ensemble des connais-
sances d'alors en matière de mathématiques, d'astronomie et de
sciences de la navigation. Quant à Pythagore, il partit pour
apprendre les mathématiques chez les prêtres égyptiens. Ces
derniers, bien que les plus illustres de leur époque, furent
impressionnés par son savoir et ne voulurent contribuer en rien
à sa connaissance. Ils l'envoyèrent à Memphis où l'enseignement
lui fut aussi refusé. Il se dirigea alors vers Thèbes où, après avoir
été soumis à des épreuves d'une exceptionnelle difficulté, il fut
finalement jugé digne de partager la connaissance. Il voyagea
ensuite à travers le monde. On l'a signalé élève des Chaldéens
pour l'astronomie, des Phéniciens pour la logistique et la
géométrie, en Asie Mineure pour l'apprentissage de rites
mystiques. Après avoir été précepteur du fils du tyran Polycrate,
il partit finalement en Italie où il s'installa et fonda une école 2 .
La mobilité semble en effet avoir été une des données du
monde scientifique quelle que soit la culture et l'époque
observée. Lorsque le premier roi Ptolémée construisit la grande
bibliothèque et le muséum d'Alexandrie (au troisième siècle av.
J.-C.), il n'existait pas, en Égypte, de communauté scientifique
susceptible de faire fonctionner le complexe nouvellement créé.
Le roi résolut simplement ce problème en important des savants.
Il est vrai qu'étant lui-même Macédonien et ne recherchant que
la suprématie de sa nouvelle capitale sur le monde hellénique,
l'idée d'attirer le "gratin" scientifique hellénique ressortait du
plus élémentaire des pillages : il fallait appauvrir ses concurrents
afin de s'enrichir. De ce fait, philosophes, mathématiciens, physi-
ciens, botanistes, zoologistes, astrologues, philologues, géogra-
phes, artistes, poètes etc. en provenance de tout le monde
méditerranéen, se retrouvèrent à Alexandrie. Les historiens
estiment que le nombre de ces savants atteignait une centaine
(certains parlent de plusieurs centaines) de personnes travaillant
de façon permanente, sans compter les visiteurs toujours
nombreux au muséum ou à la bibliothèque. De fait, Alexandrie
1 Granberg, 1969.
2 L. de Crescenzo, 1985.
24 fut le centre culturel le plus prestigieux du monde méditer-
ranéen pendant huit siècle, grâce à ses équipements et à son
activité intellectuelle. La plupart des travaux scientifiques et
philosophiques produits entre le troisième siècle av. J.-C. et le
cinquième siècles de notre ère, dont nous avons connaissance,
ont été produits à Alexandrie'.
S'il apparaît logique que, dans le contexte de concurrence
avec Athènes, la direction du muséum et de la bibliothèque ait
été donnée à un grec 2 , cela n'explique pas pourquoi ce
phénomène a perduré alors qu'une élite avait été formée sur
place, au sein de laquelle il était possible de choisir les
successeurs. Or, les huit directeurs connus du muséum et de la
3 . Le même bibliothèque d'Alexandrie venaient d'un autre pays
phénomène s'observe à Athènes où tous les directeurs du
Lyceum dont le nom est connu entre le quatrième siècle avant
J.-C. et le début du troisième siècle de notre ère étaient des
étrangers à la cité 4. Cela démontre, s'il en était encore besoin,
deux aspects de cette mobilité, d'une part la facilité avec laquelle
on se déplaçait d'un établissement selon l'attraction opérée par
les grands pôles scientifiques et culturels de l'époque et d'autre
part, l'existence de flux migratoires permanents dans ces lieux,
permettant un renouvellement continu d'une population cosmo-
polite de savants.
Du huitième au dixième siècles, à l'apogée du califat
abbasside, Bagdad devient la nouvelle capitale du monde arabe.
Le calife al-Mansur (premier calife de la dynastie) y attire des
savants pour à la fois s'assurer de leurs services et asseoir son
prestige. Ce calife donne l'impulsion qui permettra à ses succes-
seurs la fondation de la "maison de la sagesse", grande
bibliothèque ou travaillaient des savants de toutes les disciplines
scientifiques connues venant de tout le monde méditerranéen.
Au dixième siècle, Bagdad perd son monopole de première ville
intellectuelle et culturelle. La science se déplace à l'ouest vers le
Caire et Cordoue et à l'est vers les métropoles régionales de
1 Parson, 1952.
2 Demetrios de Phaleron, homme politique et disciple d'Aristote qui semble
avoir joué le rôle de conseiller pour la politique scientifique du gouvernement
de Ptolémée ler.
3 Parson, 1952.
4 Granberg, 1969.
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