Les entrepreneurs du développement

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296265721
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LES ENTREPRENEURS DU DÉVELOPPEMENT

Collection "Logiques Sociales"
Dirigée par Dominique DESJEUX et Smafn UACHER

Dernières parutions :
Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en miettes. Systèmes de pensée et d'action à l'oeuvre dans la gestion des milieux naturels, 1989. Pierre Jean Benghozi, Le cinéma enrre l'art et l'argent, 1989. Daniel BizeuJ, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989. Centre Lyonnais d'Etudes Féministes, Chronique d'une passion. Le Mouvement de Libération des Femmes à Lyon, 1989. Alain Bihr, Enrre bourgeoisie et prolétariat. L'encadrement capitaliste, 1989. D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989. . Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, 1989. Louis Moreau de Bellaing, Sociologie de l'aulOrité, 1990. Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990. Didier Nordon, L'intellectuel et sa croyance, 1990. Françoise Crézé, Repartir travailler, 1990. Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mytholcgies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Parriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain, 1991. Didier Martin, Représentalions sociales et pratiques quotidiennes, 1991. Henri Boyer, Langues en conflit, 1991. Henri Boyer, Langage en speCtacle, 1991. Fîmçoise Belle. Etre femme et cadre, 1991. Denis Dudos, L 'homme face au risque technique, 1991. Michel Amiot, Les misères du patronat, 1991. Christian Lalive d'Epinay, Vieillir ou la vie à invelller. 1991.

@ L'HARMATTAN, 1992 ISBN; 2-7384-1285-8

PIERRE-NOËL DENIEUIL

LES ENTREPRENEURS DU DÉVELOPPEMENT
L'ethna-industrialisation en Tunisie: la dynamique de SFAX

Post-Face
Professeur à l'Université

de Madame fuADH ZGHAL
et de Gestion de SFAX

de Sciences Economiques

ÉDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Les travaux pionniers de Moncef Bouchrara et son invitation en Tunisie, ainsi que les réflexions stimulantes de Robert I aulin, ont orienté mes premières investigations. L'aide du Centre de Documentation Tunisie-Maghreb, services culturels de l'ambassade de France à Tunis, fut déterminante. A Sfax, cette recherche n'aurait pu aboutir sans le soutien et la complicité de Riadh Zghal. J'ai tenu à ce que figure sous forme de
«

Postface» à cet ouvrage son texte de synthèse

«

Sfax, mythe et

réalismes », écrit à ma demande et suite à mon rapport pour le CDTM sur le développement par l'ethna-industrialisation à Sfax. lalel Maalej, Lofti Bouattour et Abdelkader Ben Chehida m'ont aidé à découvrir des entrepreneurs. le n'oublie pas l'accueil de Messieurs Siala, Habid, Selam, Moalla, Ben Salem, Tumeo, Imes, Azabou, Ndjah, puis de Ali Zouari, conservateur du Musée des Arts et Traditions populaires de Sfax. Ma reconnaissance va de même à Renaud Sainsaulieu qui m'a conseillé et encouragé à pratiquer la sociologie des entrepreneurs. Puis à Pierre Bouvier qui a soutenu mes travaux. A Emma Goyon qui en a assuré la dactylographie, et à Christian Millet pour la mise en page. le tiens aussi à mentionner Martine Hovanessian, Gérard Barthélémy, puis Sylvie BaI'dèche pour ses talents de lectrice.

INTRODUCTION
L'ethno-industrialisation se définit comme le processus par lequel les pratiques sociales et culturelles d'une population orientent ses projets économiques, techniques et industriels. Le phénomène industriel est appréhendé dans cette perspective comme une construction historique et sociale, des moyens que se donne un groupe pour objectiver son existence à un moment précis de son histoire. Ses manifestations concrètes, usines, organisations, échanges économiques, prennent en effet constamment appui sur le sens que lui attribuent ses protagonistes, en fonction de leurs systèmes de valeurs et de régulations individuelles et collectives (1). De même que nous avions montré que l'usage technologique était un acte social (2), lieu de cristallisation des rapports sociaux, révélateur des relations de travail et des ressources organisationnelles qui les constituent, de même nous avons considéré dans cet ouvrage que la pratique industrielle, le comportement entrepreneurial, s' ana(1) Sur les rapports entre culture et organisation, cf. Riadh Zghal, Culture et comportement organisationnel. Schéma théorique et application au cas tunisien. Thèse de doctorat d'Etat, 1983, à paraître au CERP, Tunis 1992. De même sur les questions d'identités sociales et culturelles en milieu de travail, cf. Renaud Sainsaulieu. L'identité au travail, Paris, FNSP, 1977. Enfin, sur les relations entre tradition et organisation industrielle, cf. Philippe D'iribarne, La logique de l'honneur, Paris, Seuil, 1989. (2) Pierre-Noël Denieuil, «Cheminements ethno-technologiques ». Esprit n° 70, octObre 1982. La thématique de l'ethno-industrialisation doit beaucoup aux travaux que Robert Jaulin a menés depuis près de 20 ans sur la question, ainsi qu'aux échanges que notre longue amitié a favorisés durant ces années. Notre approche ethnographique de Sfax se situe en complémentarité avec la réflexion que Robert Jaulin poursuit actuellement sur les relations entre Islam et industrie, à paraître. 5

lysent en termes de ressources produites par une collectivité pour structurer et stratifier des compétences sociales, transmettre et préserver son ordre culturel. Cette problématique rencontre ici celle de Ahmed Heni, qui

décrit l'industrialisation moins comme une affaire

«

d'argent ou

d'ingénieurs» que comme une affaire de « compétition sociale» (3). On peut considérer à cet égard l'industrialisation européenne naissante au XVIIIesiècle, comme l'instrument que choisit la bourgeoisie pour s'ériger en classe dominante, comme un nouveau mode de combinaison des ressources humaines et matérielles contre le féodalisme. On comprendra ici que le projet entrepreneurial de toute communauté de développement local constitue un moyen pour elle de se légitimer dans un ordre économique régional et national. Tel est le cas des entrepreneurs de Sfax dont l'ethna-industrialisation concrétise à la fois l'alliance d'une région et de son industrie, puis la production de sa propre « place» au sein de l'économie tunisienne. 1. Le modèle entrepreneurial original et exemplaire de Sfax: un cas

Ville du centre de la Tunisie évaluée à près de 600 000 habitants, Sfax est historiquement célèbre par ses activités portuaires et la résistance à ses multiples envahisseurs. Si l'investissement national ne s'est pas encore porté sur cette zone aux conditions climatiques semi-arides, la région est actuellement présentée comme un pôle d'auto-développement homogène sur lequel l'économie nationale devra nécessairement s'appuyer, un réservoir de main d'oeuvre et de technologie, une
« pompe aspirante» par son savoir-faire et son offre, de la plupart des travaux industriels du pays (menuiserie navale, construction mécanique, petite métallurgie, confection et habillement, alimentation) (4). Les moyennes entreprises y côtoient les petites unités de production. Ces dernières constituent la plus grande partie de l'éco-

nomie sfaxienne dans un secteur dit

«

en cours de structuration ».

(3) Ahmed Heni, Le cheik et le patron. Publication de l'université d'Oran,

1988. « La production est une production de position sociale de l'homme par
lui-même ". 6

Celui-ci évolue dans une démultiplication croissante des entreprises (les anciens apprentis se mettent à leur compte et créent très vite leur propre entreprise), d'autant plus valorisée que le Sfaxien refuse volontiers le salariat ou le secteur public et lui préfère la mise à son compte dans une structure de travail essentiellement familiale. Il a été montré à cet égard (5), qu'au-delà de dix salariés, les perspectives de salaire et de marché baissaient considérablement pour l'ensemble de l'entreprise. Ceci signifierait dans le cas de Sfax qu'un tel système économique « diffus» ne créerait de l'emploi qu'en se démultipliant. La production de valeur se situerait alors bien dans un processus d'accumulation, mais d'accumulation
reproductrice, et non linéaire ou « verticale », dans une logique du dédoublement et de la démultiplication. Ce système sfaxien d'accumulation apparaît comme une originalité. L'artisanat et la petite entreprise n'y sont en ce sens pas uniquement des activités de survie. Ils ne sont pas enclavés selon l'opposition traditionnelle secteur informel/secteur structuré. Bien au contraire, le but économique de l'ensemble de ces petits entrepreneurs est d'« innover» pour réduire leur potentiel d'importation. De même les patrons de PME, qui sont souvent d'anciens microentrepreneurs ayant accédé à l'entreprise, conservent des attaches avec le secteur non-structuré. Beaucoup fabriquent encore leur machine eux-mêmes à partir de copiage ou d'innovation selon les besoins; ils sous-traitent des pièces à des petits artisans en qui ils voient un réservoir de savoirfaire et le garant d'une autonomie face à la cherté des produits importés. Dans le domaine de la vente, la PME oriente ses stratégies
(4) Outre les très importants travaux historiques et géographiques que nous évoquerons longuement ici, de Ali Zouari et de Mohamed Fakhfakh, et qui nous ont permis de mieux comprendre le milieu sfaxien au même titre que les sources obtenues par le travail de « terrain », on se reportera sur l'entrepreneuriat aux textes de: Moncef Bouchrara, Industrialisation rampante et innovation clandestine en Tunisie, Economie et Humanisme, n° 289, 1985. L'industrialisation rampante, ampleur, mécanismes et portée. Exemples tunisiens Economie et Humanisme, n° 296, 1987. Riadh Zghal. La dynamique entrepreneuriale dans la région de Sfax, 8 p., dactyl. communication au symposium de Tunis, décembre 1987. (5) Symposium de Tunis. L'industrialisation rampante, Nouveaux regards sur l'industrialisation, décembre 1987, à l'initiative de Moncef Bouchrara. 7

par référence au secteur non-structuré qui s'avère plus compétitif qu'elle: les prix y sont moins élevés car les machines sont fabriquées sur place, les matières premières parfois récupérées (de nombreux entrepreneurs de PME qui sont passés par le secteur
« informel », conservent encore une mentalité d'artisan:

auto-

technologie, récupération, etc.). Enfin la petite entreprise s'avère un enjeu économique de taille dans le développement par la concurrence: plusieurs entrepreneurs de PME déclarent constamment redéfinir leurs produits et varier leur gamme du fait de la concurrence pirate apportée par la petite entreprise. Nous sommes à Sfax dans une « culture» d'entrepreneurs qui s'appuie sur un milieu économique historiquement fidèle à ses traditions, marqué par un tissu socio-culture! homogène et une représentation de l'appartenance très forte (6). Ce pôle de dévelop-

pement représente une alternative spécifique, une action « innovatrice» en quête de nouvelles activités et d'une diversification du tissu industriel local, une relation complexe à analyser entre les institutions régionales et le pouvoir central. Notons à cet égard que les recherches sur le développement local portent le plus souvent sur des situations de crise (réinsertion, résistances au dépeuplement ou au déclin économique, restructuration industrielle etc.). Le pôle sfaxien incite au contraire, sans toutefois nier les situations de crise et le dynamisme des réponses qui leur sont apportées, à décrire des états de prospérité: par exemple comment tel pôle régional s'inscrit-il comme un centre de développement, un réservoir de main d'oeuvre, de savoir-faire et d'entrepreneuriat ? La force économique de Sfax repose, nous le verrons, sur une importante revendication d'appartenance: être Sfaxien, lorsque l'on entreprend ou innove, constitue généralement un gage de réussite. Sfax est constamment représentée par les petits entrepreneurs comme un univers strictement voué au travail, une villeentreprise survalorisant l'activité laborieuse au détriment parfois du loisir ou de la vie culturelle.
(6) Sur la question de l'appartenance et de ses combinaisons stratégiques avec la citoyenneté puis la vie de travail, cf. Martine Hovanessian, Le lien communautaire. Trois générations d'arméniens en région parisienne, Paris, Armand Colin, 1992. 8

Ces ressources de l'appartenance contribuent à tracer le creuset d'un type de développement que l'on qualifiera d'« autonome» de préférence à « endogène ». L'introduction du concept d'autonomîe nous permet de caractériser un développement tout à la fois endogène et exogène,

où la relation à soi (la transmission technologique du « faire par
soi-même », la tradition artisanale et ses modèles entrepreneuriaux du stockage, de l'épargne et de la prévision, l'urbanisation endogène sur un territoire social régional circonscrit et clos...), n'existe que dans une relation à l'autre contrôlée et maîtrisée (la longue tradition commerçante et voyageuse, la curiorisité et l'esprit de connaissance technologique, l'intégration régionale des populations, la relation aux envahisseurs successifs et à la colonisation). Un tel jeu de l'endogène et de l'exogène, de l'ouverture et de la fermeture, du « soi» et de 1'« autre », conduit à un développement centré où les conséquences de la «fermeture» (la rareté économique, le rejet du pouvoir central) induisent une population à innover et à entreprendre. Cette « fermeture» est en effet spécifiquement représentée à Sfax en tant que stÎlnulant à l'innovation, et non comme un frein au développement. Car le « progrès» à Sfax, tout comme l'habitat, se mesure moins de façon verticale que sur le mode horizontal. Nous avons montré en ce sens que de cette relation réflexive à soi-même (explicitée par le concept d'autonomie), et qui se traduit par exemple dans certains cas limites par la peur chronique du Sfaxien vis-à-vis du copiage et de l'imitation de son voisin, naît un modèle d'entrepreneuriat et d'innovation qui est simultanément un modèle de gestion des ressources collectives que nous avons nommé accumulation reproductrîce ou accumulatîon par démultîplîcatîon.

2. Le capital-ressources de la tradition

de l'entreprise:

modernité

L'ethno-industrialisation n'est pas le privilège de la « micro » entreprise. Nous soutenons dans cet ouvrage la thèse qu'il n'existe pas entre la petite et la moyenne entreprise de dichotomie au terme de laquelle l'une apparaîtrait plus « traditionnelle» que l'autre - et la permanence des valeurs socio-politiques de l'Islam dans la modernité industrielle le montre fort bien. Une telle rupture relève 9

certainement d'un clivage économique que reproduit parfois le sociologue: la tradition représenterait un système de nonaccumulation d'argent et donc d'investissement minimum et de
« débrouille », alors que la modernité référerait à l'accumulation,

la rentabilisation, la prolifération des profits. Quelle que soit la taille de l'entreprise
«

ou son projet de

fonctionnement », les conduites entrepreneuriales sont toujours

construites culturellement et puisent de ce fait aux racines de la tradition, qui constitue l'une des ressources majeures du développement. Cet héritage de la tradition (passé socio-économique, valeurs et éthique religieuse, réseaux familiaux et d'appartenances locales), n'est pas l'apanage d'une catégorie d'entreprise (la petite entreprise, l'artisanat), ni d'une classe sociale ou d'un groupe culturel. Il ne se constitue pas en ghetto marginal et, bien que sous des formes appropriées et différenciées, il est partagé par toute la population. Nous verrons par exemple qu'aucun des entrepreneurs interrogés ne déclare se situer en rupture avec la tradition. Même les plus engagés dans le « progrès », ceux qui exportent, se représentent dans une continuité économique et sociale, s'estimant les héritiers d'une tradition, les détenteurs d'un capital qu'ils sont chargés de faire fructifier. Le capital du groupe d'appartenance Partant de l'idée de Marx que« le capital n'est pas un objet mais un rapport social de production déterminé» (7), il convient d'aborder l'analyse de l'entrepreneuriat sfaxien en termes d'échanges sociaux et d'accumulation d'un capital « relationnel ». On évoquera sur ce point la notion de capital social définie par Pierre Bourdieu comme « l'ensemble des ressources actuelles et potentielles qui sont liées à la possession d'un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d'inter-connaissances et d'inter-reconnaissances» (8).

(7) Citation rapportée par Philippe Roqueplo, dans « La technique opérateur
social », Entreprise n° 19. mars 1979. (8) Pierre Bourdieu, «Le capital social. Notes provisoires », Actes de la recherche en Sciences Sociales, n° 31. Paris, janvier 1980. 10

Le capital constant de l'entreprise dans les pays en développement n'est pas seulement lié à la valeur d'échange produite par celle-ci mais à une valeur sociale, à la variété des relations, connaissances, soutiens que peut avoir un entrepreneur (9). Son enrichissement ou sa réussite naissent de son capital de relations et de sa capacité à se mouvoir au sein d'un réseau (de clientèle, de fournisseurs, de cautions administratives etc.). Il s'agit donc d'un capital stratégique d'autant plus difficilement mesurable pour le regard extérieur qu'il peut se transformer, fructifier ou se dilapider. Il sera toutefois évaluable si l'on prend en compte la dimension du groupe d'appartenance. L'acquisition de ce capital est en effet le résultat d'un échange au sein de réseaux. Mauss a bien montré que la circulation des dons marque des échanges de reconnaissances mutuelles d'identité, et signe en fin de compte l'appartenance à un milieu, à un groupe de référence. L'analyse parallèle du milieu sfaxien, de ses stratifications et de leurs interdépendances, nous permettra de retrouver la généalogie d'un capital social entrepreneurial favorisant l'insertion ou la réussite de ceux qui le gèrent avec le plus d'aisance. L'appartenance à l'entreprise relève d'une appartenance à une communauté qui la subsume. Les relations de production sont en effet toujours définies« en même temps qu'un ensemble de relations de consommation, de partage de l'espace, ensemble tel que les phénomènes de production feraient alors partie d'un univers plus grand, expressif d'une communauté» (10). La socio-anthropologie devra alors aborder l'entreprise par référence constante à s'es frontières, à son « extérieur» (11). La création et le développement des PME sont bien en ce sens

une « affaire de réseaux» (12) et reposent sur de nombreux facteurs

(9) Amhed Heni. Le cheikh et, le patron. Modernité des sociétés sousdéveloppées, rapport dactyographié, 178 p., université d'Oran, 1988.

(10) Robert Jaulin,

«

Le mythe technologique », Entreprise, n° 19, mars

1979. (11) Pierre Bouvier, Le travail au quotidien. Une approche socioanthropologique, Paris, PUF, 1989. (12) Minguet, Arocena, Bernoux et alii. « La création d'entreprise, une affaire de réseaux ». LSCl, 1982 ; José Arocena, Le développement par l'initiative locale, Paris, L'Harmattan, 1987. 11

externes, par opposition aux facteurs internes recensés par l'analyse sociologique des organisations dans la grande entreprise (13). Des travaux récents ont à cet égard analysé comment les sociologues ont souvent délaissé, au profit des historiens ou des géographes, la petite et moyenne entreprise, montrant que les modèles d'approche sociologique de ces unités se sont de toute évidence inspirés de ceux établis dans la grande entreprise à partir de la différenciation des rôles, de l'émergence «d'une technostructure ou d'un gouvernement privé» indépendamment des apports de capitaux (14). Ces analyses plaident pour la constitution d'un paradigme indépendant pour les PME, privilégiant la structure externe, c'est-à-dire l'impact de l'environnement sur le comportement entrepreneurial, la sociabilité économique locale pensée en termes de tissu industriel. Ces travaux reposent donc sur la

conviction que la PME ne peut constituer un objet d'étude

«

en

soi », élucidable par sa structure interne. Elle apparait plutôt comme une réalité composite et brouillée par les liens qu'elle noue avec son environnement, et son approche nous conduira à cerner
«

l'espace social local en tant que système, entendu au sens

d'ensemble de relations» (15). Ainsi notre portrait des entreprises sfaxiennes s'éclairera par l'analyse du milieu sfaxien comme contexte capable de produire des mécanismes qui acculeront une région à se replier sur soi et à se développer économiquement. Si l'entrepreneur constitue bien un médiateur entre le milieu et l'entreprise, on ne peut toutefois s'en tenir à l'étude de sa personnalité de créateur, de son impact sur son environnement. Soulignons ici combien c'est toujours un milieu économique, social et culturel, qui est touché par une création, véritable structure support plus ou moins fertile capable d'enrichir ou d'étouffer la création» (16). Il s'avère ainsi impossible, dans le cas de Sfax, de
(13) Renaud Sainsaulieu. Sociologie de l'organisation et de l'entreprise, Paris, Presses de la Fondation Nationale des sciences politiques et Dalloz, 1987.

(14) Bernard Ganne,

«

Pour une sociologie des PME ou de l'entreprise
système de relations », in Cahiers du Lastrée, « Intervention débat à l'atelier entreprise et de Sociologie du Travail », in Cahiers du Lastrée, Bernoux, op. cit.

comme articulation d'un Université de Lille l, 1987. (15) Pierre Desmarez, environnement des journées Université de Lille, 1987. (16) Minguet, Anocena, 12

dissocier certaines entreprises de leur « milieu support» en les
déclarant moins enracinées dans leur environnement, perméables à l'emprise de la tradition. Tradition/modernité, informel/structuré, des oppositions non-pertinentes On ne peut à cet égard adhérer aux analyses qui verraient dans le changement de structure des entreprises une disparition progressive moins

du capital « tradition », relevant des relations humaines dites informelles car non institutionnelles,au profit d'un capital « modernité»
moins ouvert sur la subjectivité des relations inter-personnelles, plus codifié et formalisé dans le sens d'une internationalisation des rapports de production. Démarquons-nous par exemple de cette typologie des trois structures mises en évidence par les travaux de l'IAE (17). La

première structure serait un « secteur d'entreprise hérité du passé,
qui appartient à une autre forme de civilisation différente dans ses institutions, sa technique et sa culture, et donc une large survivance d'une économie antérieure à la colonisation ». La deuxième

catégorie caractériserait l'entreprise « au stade de l'adolescence à
gestion plus ou moins élaborée », où les hommes apprennent
« progressivement au fil des expériences à organiser, à administrer,

à décider ». La troisième catégorie « volontairement tournée vers l'avenir », ferait enfin preuve de dynamisme« en s'adressant à des marchés régionaux, nationaux et internationaux ». Elle serait la forme« achevée» de l'entreprise, pourrions-nous penser en suivant cette démonstration. S'oulignons qu'une telle catégorisation d'un secteur entrepreneurial en terme de« traditionnel» ou« d'informel », relève d'une volonté idéologique de justifier la dernière forme de l'entreprise, la grande industrie (18).

(17) Les entreprises dans les économies en développement, structures, comportements et performance, Nice, IAE, Institut d'Administration des Entreprises. (18) Une telle vision en terme de progrès linéaire alimente de même les représentations des politiques, décideurs ou industriels. Nous y verrons toutefois une connotation positive: situant ce secteur dans une évolution, ils en reconnais-

sent l'existence et admettent en ce sens sa nécessité interne comme point

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13

Selon les thèses de Amhed Heni (19), si l'on pose que toute pratique sociale inclut son propre mode de représentation de la réalité, les pratiques informelles apparaissent tout à la fois comme ce qui n'adhère pas à la norme institutionnelle de l'Etat et comme ce qui échappe à la représentation globale. L'informel n'existe donc que par référence à des pratiques et des représentations de ce qui est rationnel, dans le cadre d'une représentation d'ensemble du développement. Or pour définir «l'informel» dans les pays en développement, on utilise couramment la représentation normative des pays développés. Heni montre sur ce point que la rationalité de la dénomination du secteur informel proviendrait de l'inadéquation entre les stratégies centrales globales et les stratégies des acteurs sociaux « cherchant à maximiser à court terme leurs avantages par une circulation diffuse des marchandises et de la monnaie ». On peut dans cette mesure soutenir que l'appellation « informel» naîtrait de l'impossibilité du secteur dit structuré, de l'économie planifiée, des institutions, à maîtriser l'ensemble du marché dont les comportements obéissent parfois à des lois difficiles à sonder et à repérer. Cette stigmatisation de l'informel comme relevant de la tradition, c'est-à-dire ici de« l'occulte », renverrait à l'impuissance même de la rationalité du secteur dit « structuré» : «l'informel n'est que l'échec d'une raison ne pouvant pas catégoriser, c'est l'échec des sciences humaines à catégoriser, à mesurer, car on n'a pas les instruments de mesure assez forts, alors on appelle cela « informel », tout comme si on n'avait pas de microscope on dirait que les cellules ne sont pas vivantes» (20). Ce secteur, que nous préférerons nommer « non-structuré », n'a pas la marginalité qu'on lui assigne d'ordinaire. Il n'existe à cet égard à Sfax pas de point fixe institutionnel duquel se détacherait le
(suite de la noIe 18) de départ, voire milieu porteur et creuset d'initiatives. Le

secteur « informel » n'est ainsi plus rejeté hors du secteur industriel. Il est au contraire présenté comme sa voie d'accès privilégiée: « Les gens commencent
dans l'informel pour avoir une assise progressive ». Bien plus, des hommes

politiques déclarent (MinistreTunisien de l'Education, 1987) : « Nous entendons
continuer à le tolérer et à encourager son éclosion ». Mais soulignons que le passage au cadre légal reste toujours la finalité et que l'économie informelle n'est ici acceptée qu'en tant que voie d'accès et d'apprentissage à l'économie libérale et à la libre entreprise. (19) Ahmed Heni, op. cil. (20) Ahmed Heni, op. cil. 14

secteur non-structuré, mais plutôt des « dérives » et des régulations
constantes, produites dans les diverses structures d'entreprises, par un capital ressources qui puise sa rationalité dans l'appartenance au milieusfaxien, à ses traditions familiales et culturelles, à sa psychologie économique. Le projet social de l'entrepreneur Cet ouvrage est bâti sur le parti pris de décrire et de rendre compte d'une réalité -l'entrepreneuriat Sfaxien - telle qu'elle nous

est apparue sur le « terrain », lors de nos séjours à Sfax.
Nos notes de terrain et des souvenirs confus ne permettront certes pas de dire les égarements et les incertitudes, à la recherche des heures durant, d'une entreprise située au bout d'un jardin fruitier, aux hasards d'une allée de cactus et de figuiers de barbarie, au détour d'un chemin sablonneux de la proche banlieue. Nous n'aurons pas les mots non plus pour traduire cette impression de confusion et de malaise dans un habitat étendu, face à une citadinité que nous ressentions beaucoup plus tournée vers l'intérieur, dont les manifestations extérieures restaient sinon invisibles pour notre regard, tout au moins intraduisibles pour notre langage. Toutefois l'entretien, lorsqu'il devenait enfin possible, était toujours extrêmement cordial, voire chaleureux. Notre identité européenne, et française, nous a probablement - osons-nous penser naïvement - facilité la tâche: notre statut d'étranger, l'extériorité de notre position dans le milieu sfaxien et tunisien, ont peut-être décrispé la relation d'enquête, mis notre interlocuteur en confiance. La distance séparant nos intérêts de ceux de nos interlocuteurs paraissait si étendue qu'elle en favorisa paradoxalement la spontanéité de l'information et une transparence relative du discours. Notre enquêteur étudiant tunisien fut à cet égard beaucoup plus souvent mal reçu, et fréquemment avec méfiance. Reste bien sûr que notre hôte se devait de se comporter de manière conforme à l'image qu'il se faisait de nous. Nous n'éluciderons de ce fait pas les réticences, les exagérations, voire les mensonges que

nous prîmes généralement pour « paroles comptant ». Le tableau
que nous dressons de Sfax les intègre, et peu importe qu'ils viennent ici embellir ou noircir notre récit, le «Sfax» des «représen-

tations» n'est-il pas malgré tout celui d'une « réalité»

?

15

Nous reconnaîtrons ici tout à la fois la faiblesse mais aussi la justification empirique de ce travail: notre connaissance du milieu sfaxien s'est effectuée moins par de longues observations que dans la situation d'entretiens qualitatifs avec l'enquêté qui était généralement le patron de l'entreprise (21). Si nos questions ont bien cherché à cerner les motivations personnelles du créateur d'entreprise, son désir d'affirmer un projet, elles ont tenté d'en mettre à jour la dynamique sociale porteuse, l'inscription par exemple dans des réseaux relationnels et familiaux, la référence à une formation, un apprentissage. Notre questionnement visait ainsi à reconstituer les surdéterminations sociales du projet individuel. Nous voudrions évoquer à ce propos l'idée sartrienne d'objectivation sociale, c'est-à-dire la manière dont l'individu formule, rend visible, objective, un ensemble de déterminations collectives dont il est le porteur, dont il fait dans l'ici et le maintenant, l'expérience. Nous dirons sur ce point que l'acteur n'a pas toujours conscience de ces déterminations qui le constituent. C'est alors le rôle du chercheur que de pointer ces surdéterminations, en catégorisant par exemple ces « destins typiques» évoqués par Schutz, comme points de jonction entre le particulier et l'universel, outil du passage de la contingence individuelle à son exemplarité sociale.
(21) Les enquêtes ont été réparties sur plusieurs missions à Sfax de 1987 à 1990. Cinquante entreprises ont été visitées et les interviews de leurs patrons ou principaux responsables furent, dans de nombreux cas, réitérés lors d'un passage ultérieur. Ceci nous assura la possibilité d'un suivi de l'évolution des entreprises et de leur créateur. L'échantillonnage s'est constitué progressivement par prospection individuelle et le plus souvent selon la méthode réputationnelle : nous demandions à chaque interviewé de nous communiquer les coordonnées d'entrepreneurs de ses « réseaux », afin d'élargir peu à peu notre connaissance du « milieu ». Ajoutons à cela une quinzaine d'entretiens et visites d'entreprises effectuées par lalel Maalej, étudiant de Mme Zghal, dans le cadre du stage d'été pour son mémoire de science de la gestion à l'Université de Sfax. Les entreprises visitées se situent dans les secteurs de la mécanique-fonderie, de la construction (matériaux, électricité), du bois (menuiserie, construction navale), de l'habillement (textile, tricot, chaussures). Les entretiens non-directifs, soit en français soit avec traduction simultanée, portaient sur les thèmes suivants: apprentissage, formation, création d'entreprise, les employés et la gestion du personnel, l'approvisionnement, les matières premières, la relation avec les clients, l'entreprise familiale, la concurrence, la réussite, les activités et intérêts hors-travail, l'appartenance à Sfax. 16

Nous nous sommes attachés à pointer cette exemplarité lorsque certains témoignages obéissaient aux mêmes lois de répétition. Ces répétitions nous ont ainsi conduit à proposer des cas « typiques» d'entrepreneuriat, à rassembler certaines entreprises dans les similitudes offertes par les « trajectoires» de leurs patrons. Les « destins typiques» ici racontés renvoient moins à des formes d'entreprises qu'à des projets entrepreneuriaux individuels. Nous serons en ce sens parfois entraînés à ranger dans la même « catégorie» une petite entreprise et une moyenne industrie dans la mesure où leurs entrepreneurs respectifs auront la même manière de faire fructifier leur capital socio-économique et de gérer leurs ressources sociales et culturelles. Les projets entrepreneuriaux sfaxiens témoignent de dynamiques d'insertion au sein du tissu socio-industriel, et de manières d'« agir» le développement à la fois différentes et complémentaires. Il s'agira pour ceux que nous nommerons les «pères» de l'industrie, de s'adapter entre tradition et modernité et de réorganiser leur patrimoine de manière à le transmettre dans les meilleures conditions. Le «nouvel» industriel de son côté, patron autodidacte reconverti ou diplômé d'écoles étrangères, est le plus souvent bien implanté avec un quasi-monopole du marché (fabrique de paumelles, robinetteries, matériel électrique). Son souci est de préserver son indépendance et de s'autonomiser professionnellement tout en revendiquant son appartenance au tissu socio-industriel sfaxien. Les entrepreneurs «innovateurs» mettent, eux, l'accent sur l'innovation et déplorent toutefois leurs difficultés à passer le cap de la commercialisation par manque de fonds, incapacité à gérer ou à résister à la concurrence (l'inventeur de brouettes et de presses à emboutir, les fabricants de lampadaires, de pompes à essence, de cornières métalliques, d'objets domestiques en bois d'olivier). Certains de ces entrepreneurs, anciennement dans « l'informel », évoquent les entraves administratives et les liens qu'ils ont conservés avec des sous-traitants non-structurés (confection, mécanique, produits détergents). Viennent ensuite les artisans «entrepreneurs» souvent mal visibles, qui conçoivent eux-mêmes leurs machines et outils de production, et utilisent leurs propres réseaux de distribution (un concepteur de machines à plumer les poulets, à traiter le cuir, un fabricant de pièces de rechange pour voitures). Par delà le capital 17

technique et innovateur qu'ils possèdent, les artisans-entrepreneurs se heurtent à la difficulté de commercialiser et avouent ne pas pouvoir réaliser leur volonté d'entreprendre dans un contexte qui ne les porte pas et où l'absence de débouchés, stimulée par la concurrence, s'avère cruciale en les poussant progressivement vers la sous-traitance marginale. Notre évocation s'arrêtera enfin sur les «micro-artisans», commerçants du centre ville, chaudronniers ou confectionneurs de chaussures, insérés dans des entreprises-milieu parfois situées en Medina. Dans ce dernier lieu, la trajectoire du patron est le plus souvent modeste et l'accumulation limitée, souvent tributaire d'un circuit marchand extérieur. Son souci est moins d'innover ou d'entreprendre que de se maintenir et de subsister. Par delà cette typologie, nous avons voulu considérer dans les pages suivantes les lignes de force du capital entrepreneurial sfaxien, individualisé par sa dynamique ethno-technologique et sa psychologie économique et sociale, modélisé par une volonté « d'autonomie ». Pour rendre visible au lecteur un tel capital, nous évoquerons dans ces pages quelques uns des déterminants du développement par l'ethno-industrialisation. Viendront témoigner en ce sens, le rôle de la famille et des réseaux de connaissance dans l'environnement sfaxien, l'ingéniosité, le sens de l'innovation et la maîtrise technologique, la concurrence et la rivalité entre entrepreneurs comme ligne de démarcation entre la micro-entreprise et la PME, la valorisation et les représentations de l' entrepreneuriat et de la mise à son compte dans la société de référence, les articulations entre la ville et la campagne et le positionnement autonome de cette dernière dans le développement par un jeu de complémentarité entre tradition et modernité, les appartenances régionales et l'attachement à Sfax comme paramètre déterminant du développement socio-économique endogène.

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PREMIÈRE

PARTIE

LE TISSU
ENTREPRENEURIAL

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