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Les éperons d'argent

Dans la même collection: Dans une ville appelée San Juan, de René MARQUES (Porto-Rico). Traduit par Juan Marey.
Quand le sang brûle,

de Manuel COFINO (Cuba). Traduit par Juan Marey.

Voix Hispanophones

des Caraïbes et d'Amérique -

Collection dirigée par Olver Gilberto de LEON

« Voix Hispanophones

des Caraïbes

et d'Amérique»,

parce que maJgré Jes appartenances

linguistiques, très

exclusives il est vrai. existe un air de famille entre toutes ces cultures qui s'échelonnent des Bahamas au Brésil jusqu'à la Pointe de La Terre de Feu, en passant par le glacis caribéen délimité par J'arc de J'archipel et les rivages des Amériques. Roumain et Marquez, Césaire et Guillén, Schwarz-Bart et Cortazar, Glissant et Brice-Echenique puisent trop souvent aux mêmes sources historiques l'Afrique, la colonisation européenne, la plantation, le métissage -, courent trop souvent après les mêmes lunes en revêtant la puissance du rythme, la magie des mots, le châtoiement de l'image, pour qu'on ne les situe pas dans le même océan culturel: les littératures baroques du Nouveau Monde. Grâce à ces grands écrivains, et par-delà eux, ce sont de nouvelles générations d'auteurs des Caraïbes et des Amériques que la collection: « Voix Hispanophones des Caraïbes et d'Amérique» fera découvrir.

-

Collection U.N.E.S.C.O. d'œuvres représentatives
Série lbéro-américaine

Manuel MEJIA VALLEJO

Les éperons d'argent
(Roman) Traduit de l'espagnol par Rauda Jamis

"ç- ditipns L'-aribeennes

/ UNE

seo

@ El dia senalado. Ediciones DESTINO, 1964. @ Editions CARIBEENNES, 1986, pour la traduction Tous droits d'adaptation réservés
ISBN

française

et de reproduction pour tous pays.
2-903033-87-0

en français

PREMIERE

PARTIE

PROLOGUE

Les bras de la 'Croix signalent cette inscription: JOSE MIGUEL PEREZ. Décembre 1936-Janvier 1960. Entre les deux dates, il y eut une vie sans importance. Il était né parce qu'un homme avait dit un jour à une femme qui lavait du linge à la rivière: - Tu me suivrais n'importe où? La femme avait baissé les yeux en jouant, nerveuse, avec ses doigts. Sa résistance avait été presque une invite: ose et je suis à toi. Pour José Miguel Pérez, les jours s'étaient révélés aussi étroits que le chemin conduisant du ventre à la lumière. A toute heure, il avait dû naître et mourir un peu, sans s'en rendre compte. Enfant, il avait prononcé les mots que prononcent les enfants; adulte, il avait agi comme agissent les adultes quand ils n'ont pas d'autre solution. L'homme venu d'aiHeurs qui l'avait invitée quelques années auparavant n'était pas réapparu et, chaque matin, sa mère lui répétait: ça car je n'ai plus de culotte à te mettre. - J'aime bien dévaler et me rouler dans le sable. Elle lavait pour les gens ,du village, il l'aidait à étendre le linge sur les pierres. Et il avait appris à lire et à hisser en plein ciel des cerfs-volants découpés dans du papier journal. Lorsque les gitans étaient arrivés et l'avaient laissé monter sur un cheval, il avait aimé le bruit des sabots de l'alezan sur les pavés et la rumeur du vent dans la crinière. - Il faut être quelque chose dans la vie, lui disait sa 7

-

Tu vas apprendre

à lire. Cesse de dévaler

comme

mère en le voyant élever des coqs de combat. Il ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire dans sa tête. «Quelque chose », c'était celui qui traversait la rivière,qui parcourait les rues du village, qui mourait sous un toit ou en plein air. Ce qu'il désirait, lui, c'était un cheval, et galoper dans les chemins. - Je ne veux pas faire les commissions de don Jacinto, le boutiquier. Il vous paie une misère et vous oblige à courir sans arrêt. Avec lui, jamais je ne pourrai acheter mon cheval. - Etre quelque chose est plus important qu'un cheval. - Non. Un alezan, c'est plus important. Ce fut là une de ses rares révoltes. Quand il en comprit le sens, il se mit à soupçonner ce que signifiait cette expression, «être qGelqu'un»: savoir répondre non à l'occasion et désirer quelque chose de toute son âme. J osé Miguel passait son temps à caresser les plumes des coqs, à observer les lézapds sous les pierres, à jeter des cailloux contre les arbres, à tremper ses pieds dans l'eau des ruisseaux, à pousser des cris chaque fois qu'il se trouvait ici ou là sur les hauteurs. Le service militaire le changea un peu. A la caserne, il se débrouilla pour être affecté à l'entretien des chevaux et sa réclusion, entre l'odeur des bêtes qu'on venait de laver et l'atmosphère des écuries, lui sembla de courte durée. Rentré au pays, il s'amusait, l'après-midi, à regarder onduler son ombre et, la nuit, à voir la lune rouler derrière les nuages. Un jour, aussi, il tomba amoureux. - Je vais aller travailler à la construction de la route, dit-il à la fille. A la fin de l'année, nous pourrons nous marier, et j'aurai plus d'argent qu'il n'en faut pour acheter un cheval. Un ami, compagnon de chantier, lui apprit à jouer de la guitare pour oublier, le soir, sa fatigue, et à boire de l'eaude-vie les jours de fête. - Et qu'est-ce que tu vas faire quand nous aurons fini la route? lui demanda l'ami. - Me marier, peut-être... Il cassa en deux une petite branche: - ... Marta est gentille et jolie. Il jeta la branche dans un ruisseau. Les eaux l'emportèrent. 8

- Et puis, j'aohèterai un cheval, un alezan. - Moi, j'irai sur une autre route, dit l'ami. Je dresserai des poulains ou je continuerai à marcher. (Son bras dessina un arc de cercle et désigna au loin la cordillère, toutes les co~dillères possibles). Et puis, j'aurai un ,poulain pommelé. José Miguel sentit s'éveiller l'envie de le suivre. Pourtant, il resta seul, regardant la poussière soulevée par les pas du vagabond qui s'éloignait. L'ami lui laissa sa guitare, avec laquelle il revint au village. Le linge continuait de sécher sur les pierres de la rivière. - Les gitans sont là, dit-il à sa mère. Je vais voir s'ils ont un bon alezan. Elle ne bougea pas et le regarda, les yeux toujours plus

las. Elle ne fit aucune allusion au fait

{(

d'être quelque

chose», ni à son mariage. - J'ai acheté la selle et l'équipement, ajouta-t-il. Si je ne trouve pas le cheval, je me marierai avec Marta. Elle se remit à battre son linge contre les pierres, jusqu'au retour de José Miguel. - Ces gitans sont des voleurs: ils maquillent les vieux chevaux, ils leur liment les dents et leur donnent de l'allure pour quelques heures. Mais je ne me suis pas laissé avoir. J'irai chercher le mien dans les élevages de la montagne. - Méfie-toi, avertit la mère. On ne circule pas là-haut sans danger, il y a des guérilleros dans ces déserts. Il pensa aux chemins et aux chansons de son ami qui travaillait avec lui à la route. Quand il aurait un cheval... Il hésita encore entre se marier et acheter un alezan. - C'est un bon oheval, dit-il à Marta. - Si tu veux l'acheter... - Nous nous marierons à la fin de l'année. Il a une étoile au £,ront. - Tu vas pouvoir galoper et parcourir bien du pays. - Ma mère dit que tu... Ah! et puis devant, il a une patte toute blanche. Marta prit dans un cageot une poignée de mangues. Deux d'entre elles roulèrent sur le sol. Son regaro s'arrêta sur les fruits tombés. Et José Miguel acheta le cheval, un alezan à longue 9

crinière et dont les fers sonnaient joliment sur le gravier. Le village et les campagnes environnantes en furent témoins. Le regard résigné de la jeune fille et le linge étendu sur les pierres de la rivière en furent témoins. Sous les sabots de l'animal s'écoulèrent les jours et les nuits, et dans ses longs crins couleur de fumée bourdonna le vent des montagnes. Il se moquait bien de n'être pas

ce

«

quelque chose» dont parlait sa mère. Il était lui-

même, bien dans sa peau, et cela lui suffisait. Ajoutons que le soir le vent semblait murmurer dans les cordes de sa guitare. Jusqu'au jour où quelques soldats en sueur se présentèrent au village, avec l'intention de reprendre les opérations an ti-guérilla. José Miguel se caoha, car ils recrutaient des réservistes et il savait qu'on ne doit pas tuer. Tout en essorant ses chiffons, sa mère répondit aux soldats: Mon £ils ? Il est parti travailler à une autre route. Loin d'ici. Ils se regaroèrent, puis regardèrent l'alezan qui broutait les feuilles des aJ.1bresen bordure de la haie. - C'est son cheval? demandèrent-ils. Nous manquons de chevaux et nous avons des kilomètres et des kilomètres à faire à la poursuite des guérilleros. - C'est tout ce qu'il possède. - Il n'en a pas besoin, puisqu'il travaille à la route, loin d'ici. Le soir même, sans attendre que sa mère eût fini de lui raconter comment ils avaient emmené son cheval, José Miguel s'arma d'une machette et suivit les traces des soldats qui grimpaient sur la montagne. Quelqu'un le renseigna: - Ils ont pris par les ravins. Alors, gare! Ils vont tuer des gens. José Miguel n'aimait pas tuer. Il n'aurait pas aimé non plus qu'on le tuât. Mais il n'avait pas aimé qu'on lui volât son cheval.

-

«

Je vais le récupérer

», pensa-t-il.

Quelques coups de feu au loin jalonnaient l'écoulement des heures. Au petit jour, il retrouva leur piste, il traîna jusqu'au soir sa faHgue qui se réveilla à l'aube nouvelle et se maintint jusqu'à la nuit tombante. Dans un renfoncement, il découvrit un cheval mort. Et, près de l'animal, 10

un guérillero mutilé. La barbe assombrissait un peu plus son visage quand il réussit à voir le campement. Il pourrait reconnaître dans l'obscurité l'endroit exact où son cheval était parqué, l'odeur de la sueur sur ses flancs, la rumeur du vent dans ses crins. Deux. Cinq. Neuf coups de feu dénombrèrent les minutes de l'attente. Quand le bivouac éteignit ses feux, il se remit à marcher entre les branches, en direction des hennissements. L'odeur de la poudre et du sang fit naître en lui de la tristesse pour les soldats morts, les guérilleros mutilés. Rien ne paie jamais la mort violente d'un homme. Alors qu'il est si agréable de vivre, de travailler, de monter un cheval, d'aimer une fille, de gratter de vieilles chansons sur une guitare..... Il était maintenant près des chevaux. Il reconnut le sien au moment où il fit glisser le nœud de la corde, au milieu des cris lointains de la soldatesque. Il sortait de

l'enclos quand on lui cria:

«

Halte!

»

Il réussit à sauter

en croupe et à prendre le galop, qui fut brusquement interrompu par un crépitement de fusil. Il ne lâcha pas son lasso en tombant, du côté de la mort. Dès lors, le linge étendu tar-da à sécher sur les pierres, où il prit des allures de linceul. L'essorage devint plus brutal, et plus secrète l'eau des lavoirs. Deux yeux humides croyaient voir des taches de sang sur ces nippes étalées. Et trois mangues vertes roulèrent à terre, tombées de mains adolescentes. Les rumeurs se propagèrent dans le village, des murmures de contrebande passèrent d'une oreille à l'autre tandis que le retour de l'expédition rendait les rues silencieuses. - Ils ont ramené José Miguel avec quatre autres corps. - Ils ont désarticulé les cadavres. - Ils sont tombés sur les pierres de la mairie. - Ils vont les enterrer dans la décharge municipale. - Ils sont en train de creuser les trous. Sa mère se rendit avec d'autres femmes chez Monsieur le curé et chez Monsieur le maire. Ce dernier portait un costume d'un blanc impeccable et parlait avec condescendance, en faisant rouler son cigare sur ses lèvres; ses gestes étaient ceux d'une dignité fatiguée. Le prêtre affichait l'air ennuyé de quelqu'un qui ne mérite pas 11

qu'on lui fasse partager les fautes d'autrui. Il souffrait aussi de leurs affirmations, perdues dans les plis d'un grand mouchoir d'été. - Il était allé chercher son cheval et rien d'autre. - C'était un dangereux révolutionnaire. - Il était avec les guérilleros. - Il était contre Dieu. - Mais ce n'était pas pour mal faire. - Il se battait contre le gouvernement. - Il était contre la loi. - Il était avec les rebelles. - C'était un bon petit gars... La mère s'en retourna ,1'feC les autres vieilles. Dans son angoisse, elle pensait confusément que son fils, maintenant qu'il était mort, « était quelqu'un », même s'il n'était pas assez important pour faire trembler le gouvernemen t, pour inquiéter Dieu. - Rien à faire, Maria, dit un manchot qui portait une :pioche sur l'épaule. Rien à faire, tant qu'on ne verra pas arriver Antonio Roble! Et il signala au loin, du menton, la montagne désertique. Quelques hommes du village se réunirent à l'abri pour évoquer le souvenir de José Miguel, du José Miguel des cerfs-volants et des gitans, de celui qui montait un alezan et chantait des chansons en grattant une guitare. Quand ils eurent bien bu, ils se rendirent en cachette jusqu'à la déchaI1ge municipale, déterrèrent le cadavre et le transportèrent au cimetière. Après quoi, ils plantèrent une croix sur les bras de laquelle ils écrivirent: JOSE MIGUEL PEREZ. Décembre 1936-Janvier 1960. Aux hautes heures de la nuit, un cheval sans cavalier traînait sa corde à travers les rues du village. Et deux mains fatiguées continuèrent à hattre du linge contre les pieI1res de la rivière.

I Le fossoyeur entendit un bruit de sabots sur les filons de lave. Puis il aperçut une mule et sur la mule un homme. L'homme était un prêtre. Le visage du nouveau curé de Tambo le laissa indifférent, excepté son regard fixe sur la charpente de l'église. Elle seule semblait occuper ses pensées l'aprèsmidi de son arrivée. - y a-t-il eu un mort? demanda le prêtre en arrêtant la mule. - Personne ne vit ici, dit le fossoyeur, lui laissant voir le moignon d'un bras. - Alors, pourquoi cette pioche sur ton épaule? - Par habitude, je suppose. Sur une arête de lave, un iguane somnolait, l'été avait mué sa couleur verte en un gris macadam. Sous le coup d'une caillasse du fossoyeur, l'iguane s'enfuit par les sablières. - Les seules mains calleuses de Tambo sont celles du fossoyeur, dit-il en exhibant ses bras. Ils croient m'avoir tué celle-ci, mais je sens en elle encore assez de vie pour tous les en terrer, Il cracha et la salive devint une boulette de poussière. - Vous n'avez pas croisé de soldats? Tous les jours, ils coltinent deux ou trois cadavres de guérilleros. Il écrasa la salive sur le sol comme il l'eût fait d'un insecte vénimeux. - Mais ni le sergent Mataya ni Chutez le boiteux ne veulent moudr. Pourtant, ma pioche les attend. Du village, parvenait un chant étrange. « Il doit être chanté par un pécheur qui ne veut pas se repentir », 13

pensa le cuvé. « Le ciel semble sortir de ce cratère. Une éruption un jour, un jour quelconque... »
Mourir n'est pas agréable, dit-il. - Est-il agréable de vivre? Le fossoyeur ~aissa échapper un autre crachat et secoua la tête. Le curé scruta le cimetière et ses pupilles s'attardèrent sur les mains d'un enfant agrippées aux grilles. - C'est irrémédiable. Il fut effrayé par le regard de vieillard dans les yeux de l'enfant, celui de quelqu'un qui sait ou attend le pire des êtres humains. - C'est mon fils Daniel, dit le fossoyeur. Lui, ils ne l'ont pas tué. Et, s'essuyant le front avec le moignon: - On ne vous a pas donné la meilleure paroisse. Le prêtre ferma ses paupières au soleil. S'acclimater, tel était son destin. - Je n'ai jamais demandé à avoir le meilleur endroit. Il repassa en vue les croix tordues, les inscriptions grossières. - Les voies du Seigneur ne sont pas des voies terrestres. Le fossoyeur contempla un lézard qui disparaissait dans la rainure d'une pierre tombale, et de nouveau hocha la tête. Il planta un des fers de la pioche. Le choc chassa une mouche bleue. - La chaleur est mauvaise, dans ce village, reprit-il. (Il regarda le soleil jusqu'aux larmes. Lorsqu'il ferma les yeux, dans cette obscurité superficielle un autre soleil noir resta cloué dans sa rétine.) Tout est mauvais: la terre, les gens... Vous verrez. Vous connaîtrez Chutez le boiteux. Vous connaîtrez le sergent Mataya. Sur une banche couverte de tuiles, le prêtre vit une rangée d'urubus, dont certains déployaient leurs ailes. Ses yeux fatigués s'attardèrent sur une tombe récente, avec des fleurs fraîches posées dessus et une inscription différente. - C'est celle de José Miguel Pérez, dit le fossoyeur. José Miguel jouait de la guitare. - Les gens peuvent se radoucir. - Père, vous ne savez pas où vous êtes venu vous fourrer. Le curé scruta les collines près des nuages. Il devait 14

-

y faire plus frais, une fraîcheur apaisante. « Comme une conscience tranquille. »
Le fossoyeur restait là à regarder le front étroit, le teint indien, l'inclinaison de la tête vers l'avant, comme si elle lui pesait trop. De loin, ses paupières tombantes ressemblaient à des lunettes, leur cerclage se refermait avec les rides :profondes sous les yeux. Il reflétait l'expression d'un homme qui vivrait tourné vers le passé ou supporterait les événements. Lorsque ses lourdes mains touchaient s'On visage, il paraissait avoir deux têtes. - C'est là",bas que se trouvent les guérilleros? demanda-t-il en portant un mouchair à son front. Et, se tournant vers l'homme, il dit, d'un air las: - Il ne devrait pas y avoir d'ampoules dans les mains d'un fossoyeur. De nouveau, quatre fers résonnèrent. Les ombres de la mule et de son cavalier montaient, haletantes. La stridulation -aiguë des cigales produisait le même son que la chaleur pénétrant dans les oreilles. Contre deux blocs informes, quelqu'un battait des peaux de bête qui brû-

laient comme des suppliciés.

«

Les battements doivent
l'aube, cria

accompagner la chanson du pécheur.» - Le père Azuaje vous attend depuis l'homme à la piache.
«

Azuaje... », pensa le curé, sans malveillance, mais

sans sympathie particulière. Sans doute avait-il son âge, était-il fort et mandarinal comme devait l'être tout majordome de Dieu. Celui-ci était à ses yeux une sorte de gros propriétaire matamore qui exigeait parfois bâton et fouet pour le dressage. Mais il Le vénérait à sa façon, et suivait et appliquait Ses lois, de même. Cette passion sauvage pour Dieu avait peut-être épuisé l'énergie pour tout autre affection: il lui restait peu d'amour à donner à son prochain. Il porta le mouchoir à san front pour effacer l'image du prêtre et éponger la sueur. Peu à peu, le chemin de lave devenait chaussée, et la rue était pleine de soleil et de morts invisibles. - C'est aujour.d'hui qu'arrive le nouveau curé.

Le fossoyeur jeta la pioche sur son épaule et marcha sur les empreintes de la mule. A sa traîne, l'ambre que 15

-

-

Si au moins il pauvait tomber un filet d'eau!

Du feu du volcan, plutôt.

le soleil tirait du vieux. Celle de ,la pioche ressemblait à une faux. Les premières bicoques, à demi en ruine, ouvraient une haie au prêtre et à la mule. Deux poules farfouillaient dans les fissures du pavement, un chien squelettique grognait douloureusement en cherchant ses puces, un enfant assis sur une pierre, un cri derrière un mur sans toiture. La sensation d'étouffement venait moins du soleil que de l'absence d'arbres.

« La Maison des lampions. » Il lut sans prononcer les lettres. « Aussi essentielles dans ces villages misérables que l'est la maison du Seigneur. » Alors qu'il arrivait à sa

hauteur, il y eut des ohuchotements mêlés aux bruits d'un juke-box, deux volets s'ouvrirent puis restèrent

entrebâillés, des pieds nus coururent à l'intérieur.

«

Le

nouveau petit curé! », dit une voix rauque à ses oreilles. Le prêtre se sentit épié par mille yeux invisibles.
« Le Coq rouge », lut-il encore. «C'est la taverne des galleros *.}) A l'intérieur, deux hommes, l'air agressif,

jouaient aux dés avec de petits gobelets de cuir, et, pour mieux planter le décor, il y avait des verres d'alcool et des mégots de cigarettes au coin des :lèvres et au bord des tables. L'un d'eux, à la moustache poivrée, ,coudoya les autres, tout en battant un jeu de cartes sans se lever. Mais ils levèrent la tête avant de poursuivre leur partie. En face, un autre, debout, gros, portant un habit blanc, releva du revers de la main son chapeau sur le passage du curé. L'ombre de la pioche s'inscrivit sur le sol de l'entrée. - Une lime, mais grande, don Jacinto, demanda le fossoyeur. Deux mulâtres s'avancèrent de quelques pas. - Pourquoi la veux-tu grande? interrogea le commerçant. - Pour aiguiser ma pioche... Il effleura la lame de son moignon, et tendit l'oreille au bruit de marche d'un peloton de soldats. - ... De bons morts viennent d'arriver. - Des morts? - Aucune importance s'ils vivotent encore un peu. * N.D.T. : Amateurs coqs de combat. 16 de combats de coqs, éleveurs de

Si c'est pour ça que vous la voulez, je vous l'offre, dit un des mulâtres en sortant un billet, avant de quitter le magasin. Sur un signe de l'homme à la moustache poivrée, quelqu'un suivit furtivement les mulâtres. Dehors, on entendit le bruit des talons des soldats marchant au pas, puis un halte-là! ». Celui qui avait donné l'ordre entra. - Pour vous servir, sergent Mataya. Le sergent regarda fr01dement. Jusqu'à quand porterait-il ce signe distinctif? Plusieurs années durant, il avait arboré les insignes de sergent. Puis on l'avait honoré de ceux de lieutenant dans la police. Le mot à ses oreilles sonnait décoratif, or il était un homme de campagne. n avait préféré retourner à l'armée et qu'on continuât à l'appeler « sergent» ; mais il n'était plus tout jeune. S'il retournait dans la police, si on le faisait monter en grade, la lutte se ferait entre un capitaine et un autre capitaine. « Le capitaine Mataya contre le capitaine Canales.» La
{(

-

sonorité lui importerait plus que le grade. - Un paquet de cigarettes, dit-il. Et, en lui-même: « Que diable peuvent-ils bien penser, à la brigade?» Le
timbre de sa voix était beaucoup plus a1gu que celui qui aurait dû convenir à sa stature, forte comme un chêne. Ceux qui se trouvaient à la table de jeux saluèrent. n leur jeta un regard glacial car, dans l'extermination qu'ils menaient, ils étaient désorganisés et agissaient sans appui martial. Ce qui dérangeait le sergent dans ia menace et la mort que ceux-là représentaient, c'était l'absence de valeurs et d'apparats, de discipline et de rapports scellés concernant les ordres accomplis. Le fossoyeur effleura presque les soldats de sa pioche. n renversa la tête, fit cliqueter la lime sur le métal et reprit son chemin avec un rire étouffé. Le sergent maugréa: - S'il recommence, je le tue. - C'est un pauvre diable, essaya d'apaiser le commerçant. - Il y a de la haine jusque dans sa démarche, dit le sergent en prenant ses cigarettes. On dirait que le nouveau curé est arrivé, ajouta-t-il, en apercevant les flancs de la mule. Ce maudit village! A l'aube, le jour durant, en pleine nuit. Chaleur à toute heure. 17

Il plissa ses yeux délavés. Lorsque la voix se tut, ils recouvrèrent leur jaune verdâtre, mais les ridules du plissement restèrent, car c'étaient les traces des ordres donnés la face au soleil, et des heures passées à inspecter les troupes à la recherche du moindre détail de négligence: elles participaient de la terreur que ses ordres inspiraient. De nouveau, on entendit le pas du peloton. Puis, le bruit des bottes s'éloignant à un carrefour fut remplacé par celui des sabots ferrés de la mule. Les poules se secouèrent, le ohien boita nonchalemment, l'enfant sur la pierre leva deux yeux sans vie dans un visage couvert de poussière. - Veux-tu une médaille? demanda le prêtre, arrêtant la mule. L'enfant recula avec lenteur et effroi. Il entra dans une porcherie et en ferma la porte qui grinça sous

l'effort. « D'où peut donc venir toute cette fumée? Comme ils crient, ces grillons, l'été! »
La rue devant le prêtre sembla s'élargir. Au fond, l'église; au-dessus, deux croix faîLguées d'avoir les bras ouverts. On lui avait dit que Tambo était un village oublié de Dieu. Ceux qui s'y trouvaient encore étaient des malheureux vivant dans la haine et la terreur, qui n'avaient ni l'envie de vivre ni celle de mourir. Son devoir était de leur montrer le chemin du ciel, les chemins praticables de la terre. C'est pour cela qu'il était venu.
«

Tout comme si la hiérarchie nous avait punis.

»

lui

avait dit, la veille, le curé qui venait le remplacer à son ancienne paroisse. Accusations de politiciens, de militaires, de dames... Le promontoire de l'église le découragea; son toit reflétait strictement la piété intéressée de quelques paroissiens. Cela lui fit mal, comme si quelque chose en lui venait définitivement de se briser. Pas un semblant de parc ni même une fontaine. Un seul arbre sur la place. Sur le parvis, deux mendiants se chamaillaient: l'un cachait un paquet, l'autre le menaçait avec sa béquille. Celui qui avait le paquet avait un visage d'hépatique, la tête de l'autre semblait anormalement grosse, à cause d'une touffe de cheveux lui tombant sur les yeux; à le voir de loin, on eût cru qu'il portait une casquette de paille noire. 18

Le fossoyeur apparut lorsque les sabots résonnèrent près du presbytère. Et, tout en s'épongeant la saignée du bras, il vit le père BaI'rios mettre pied à terre, cependant que l'ancien curé, déjà recouvert d'une peau de mouton, tirait sa bête de somme par le licou et saluait sèchement. De la place où il se trouvait, il ne pouvait guère entendre, mais il se crut capable de deviner le dialogue, ne serait-ce que par la connaissance qu'il avait du curé sortant, qui devait dire: - J'ai guetté votre arrivée du balcon, père Barrios. personne n'a jamais mis autant de temps pour parcourir cent mètres. - Si l'empressement est ce qui détermine les choses, père Azuaje, aurait pu répondre le père Barrios, pour tout vous dire, c'est cette masse qui a retenu mon attention. - Vous voulez parler de l'église? Il n'y a pas eu moyen de la terminer. A Tambo, ce sont de mauvais chrétiens. - De mauvais paroissiens ont dû vous être destinés, père Azuaje, aurait répondu l'autre. Excité par ce dialogue imaginaire, le fossoyeur poursuivit son ohemin. - Salut, manchot, lui lancèrent trois hommes, assis paresseusement sur des tabourets. Quand t'enterres-tu? Sans daigner s'arrêter, il leur jeta un regard torve et les menaça de son moignon. Comme il approchait, parmi des rires au coin d'une rue, l'un des prêtres descendant de sa mule, l'autre montant sur son cheval, leur échange lui parvint plus distinctement. - Pourvu que vous puissiez y mettre une tour, père Barrios. - Une construction prétentieuse 'a-t-elle quelque valeur aux yeux du Dieu des humbles? - Notre mission, qui est celle de l'âme... Le regard du père Barrios devint moqueur lorsqu'il évalua la quantité d'âme disponible dans les chairs généreuses du père Azuaje. Grand, fort, des gestes ordinaires mais avec un port seigneurial, restes de vieilles ambitions dont les villages n'avaient fait qu'une bouchée. Sa mâchoire ressortait, tel un haut-parleur qui aurait 19

voulu diffuser d'impressionnants n'était parvenu à prononcer. Oui, l'âme... Mais tandis que ne se nourrit-elle pas de son Il jeta un œil sur les volets rés, le toit de la gallera *. La

sermons que jamais il l'homme est en vie, l'âme corps mortel? décrépis, les murs fissugallera et l'église étaient
«

les seules constructions importantes de Tambo. d'habitation étaient le presbytère, la prison,
«

Reli-

gion et vice... Celui qui péche et prie fait match nul », pensa, honteux, le père Barrios. Et les meilleurs lieux

La Maison

des lampions », produits de la crainte du ciel et de l'amour de la chair. - La noblesse du culte..., commença l'autre. Les sourcils du père Barrios frémirent d'entendre ces grandes paroles qui, certes, avaient eu un sens avant que ne les ternisse la routine de mille sermons récités sans avoir pénétré le sang des prophètes. Remarquant son embarras, le père Azuaje se limita à informer: Il y a là.bas les choses que j'ai trouvées à mon arrivée. La gouvernante se chargera de vous en expliquer le fonctionnement. Et, voyant le nouveau venu observer la solitude, il précisa : - Peu de gens, il est vrai. Ils vivent dans la gallera, dans les cafés, ou s'enferment, de peur. Le père Barrios acquiesça en silence: partout le même phénomène. Au début, il existe une peur objective des voyous, des bandes, de la milice, des guérilleros. Mais, lorsque ces choses cessent d'être elles-mêmes parce qu'elles se sont ramifiées, la peur devient angoisse: la crainte face aux choses dont on méconnaît la cause et contre lesquelles on n'a pas trouvé de remède. Au début, cette peur éveille une vitalité désespérée qui se manifeste dans la lutte; puis le sentiment de déroute transforme la terreur en indifférence jusqu'à toucher au cynisme. Et la violence qui en découle n'est rien d'autre que la manifestation extrême de la peur, de part et d'autre. - ... La morale a éclaté.

-

* N.D.T. : Enceinte, arène où se déroulent de coqs. 20

les combats

La voix commençait à fondre. Le son sortait comme la sueur. - Bon, père Barrios, je dois y aller. Sans quoi je risque de rater le train de quatre heures à Balandu. Il leva la tête pour se faire une idée de l'heure, et du menton indiqua le désert. - Ces guérilleros, ils sont possédés du démon, ils ont essayé d'enlever le curé de Balandu. Il fit ses adieux à la gouvernante - une femme au visage d'oiseau, débraillée, qui faisait de son mieux pour verser deux larmes -, leva le bras droit à l'adresse de cinq dames attroupées sur le parvis, secoua les brides et partit, avec l'expression de quelqu'un se déchargeant d'un poids. Le père Barrios resta un moment à le regaJ:1der... Au fur et à mesure que le bruit des sabots s'éloignait, sans un souffle de vent, lui parvenaient des bouffées d'un long été, une odeur de matériaux en décomposition, de marécages qui sèchent, d'animaux morts, de cannes fermentées, de poissons dans quelque lit de rivière sans eau. Et les voix des mendiants qui, sur le parvis, continuaient de se disputer l'objet caché. Il prit la mule par le licou et disparut par la fausse porte du presbytère, comme quelqu'un qui commence à mourir. Le fossoyeur leva le moignon dans la direction du petit groupe de femmes et, le brandissant toujours, disparut lui aussi sous le porche. Les gonds grincèrent sur la déchéance des choses.

II

-

A Tambo, les meilleurs galleros se rencontreront.

Par moments, j'essayais d'oublier que j'étais à la recherche d'un homme pour le tuer. Je continuais toutefois d'aller de village en village, d'hacienda en hacienda, avec une haine qui commençait à fatiguer mes yeux. - Pour chercher une personne avec un tel acharnement, il faut l'aimer, remarqua quelqu'un. - Ou la haïr beaucoup, douta quelqu'un d'autre. A ma question, ils répondaient: Un gallero de quarante-cinq ans ? Il y a tellement de galleros de quarante-cinq ans. Ils toisaient ma haute stature, se regardaient. - Vous le trouverez bien à un croisement. - La vie a plus de tournants qu'une corne. - A l'un d'eux... La vie et ses tournants! C'est pour cela que j'allais par les chemins de village en village, de ferme en ferme, recueillant des sensations qui faisaient de moi davantage un homme. Ou le contraire, selon le point de vue. Certaines s'ancraient à l'intérieur sans me malmener, d'autres me dérangeaient, devenaient des corps étrangers mais n'appartenant qu'à moi, comme des remords. - Les meilleurs galleros iront à la feria de Tambo, dit quelqu'un. Lorsque j'acquis la certitude que je trouverais là celui à qui j'allais donner la mort, un long moment durant j'essayai la pointe de mon couteau contre le bout d'un pouce. « Les meilleurs galleros. »

- A Tambo vous le trouverez.

-

22

Le chant des coqs me réveillait depuis mon enfance. J'avais grandi parmi eux; peu à peu ils me montrèrent le chemin de l'homme. Ma. mère leur jetait le maïs comme si elle nourrissait des souvenirs. Des jours. Des mois. Des années. - Tu devrais les vendre, lui avais-je lancé pour dire quelque chose. Obstinément fidèle à sa pauvre histoire, elle avait répondu: Il reviendra un jour pour ses coqs. Aguilan continue à ohanter. Lorqu'elle regaI'dait par la fenêtre, elle semblait s'en aller tout entière.

«

Je reviendrai demain. Il n'yen a pas de pareil », lui

avait dit l'inconnu des années plus tôt. Je parlais parfois seul pour essayer de retrouver cette voix, je fermais fort mes yeux pour essayer d'entendre les pas du retour. Mais jamais il ne revint pour son coq. Jamais non plus pour elle. Le temps s'allongea, Aguilan cessa d'attaquer son ombre, ses e:f<gots s'ébréchèrent, il ;peroit les plumes noires de sa queue rouge et, un matin, nous le retrouvâmes le bec planté dans la poussière. Ma mère pleura, coupa les ergots et les cloua au mur, au côté des éperons de l'inconnu. Mais d'autres coqs, fils d'1\guilan, chantèrent dans la basse<our et ma mère, têtue, les éleva: - Un de ces jours, il viendra les chercher. - Il ne viendra pas. - Crois-tu qu'il puisse oublier sa meilleure bête de combat? - Mère, il est mort. Aguilan est mort. - Comment savoir... Cet homme avait brisé son destin, avait brisé le mien. Depuis la première fois où j'avais entendu le chant des coqs, depuis qu'une voix à l'intérieur de moi avait commencé à répondre comme si ce chant m'appartenait. Des après-midi entières dans les enclos avec cette voix effrayante, mais le chemin était déjà tout tracé: moi aussi je serai gallero. Dès lors, la vie ne fut plus qu'ergots, crêtes, becs, plumes. Plumes rouge brûlé. Plumes jaspées. Plumes mouchetées. Plumes de coq de combat. Et je sélection23

nais ceux qui détruisaient à coups de bec leur image dans les flaques, ceux qui attaquaient leur ombre et arrondissaient quatre plumes noires dans leur queue rouge. Me voyant les dresser, ma mère s'exclamait, secouant la tête: «Tout comme l'autre! » Je ne sus jamais si elle parlait de moi ou du coq dont c'était le tour. Instinctivement, je savais les rendre plus combatifs. Lorsqu'elle apprenait que je sortais vainqueur dans le pays, elle prononçait des mots qui faisaient partie de son silence même.
«

Cela devait être.

»

Parce que j'étais marqué. A l'image des coqs qui naissent pour tuer ou mourir au combat. Et je ne me révoltais pas. Je savais que quelqu'un avait dévié notre chemin, que nous dévierions celui de quelqu'un d'autre à notre tour, coupables ou non. Bien que la vie fût bonne lorsque la corde rattrapait le bétail en fuite, lorsqu'on entendait le vent dans la crinière des chevaux, lorsqu'on sentait l'odeur du bois, je ne cessais de transférer ma haine. C'est pourquoi lorsqu'il m'arrivait de combattre des taureaux et de jeunes mulets, je redoUlblais de force à l'idée de dominer l'inconnu. Même les coups de bec de mes coqs me vengeaient. C'était lui qui les recevait.
«

Le jour dit, nous nous retrouverons face à face et il

mourra », m'étais-je juré encore enfant. J'aiguisais lentement ergots et couteau, le regavd fixe sur un point quelconque. Des jours. Des mois. Des années... Je crois encore me souvenir du son cliquetant des éperons de mon père sans visage, de ceux des vaohers, des ergots croohus d'Aguilan. Lorsque je m'allongeais sur l'herbe, la nuit venue, je fixais les yeux sur deux étoiles jusqu'à y voir des anneaux métalliques. Alors, vengeur, je striais l'herbe de mes talons. D'autres fois, en revanche, je luttais pour me résigner à entendre ma mère parlant

de l'étranger lui rendant le coq et disant: meilleure souche, je reviendrai... »

«

Il est de la

Mais, derrière mon ombre, je me disais: «Il faut le retrouver.» Parce que m'étant construit sur la haine j'avais dû accepter l'engrenage et vivre en moi comme dans une maison étrangère. J'avais au moins compris cela: je devais parcourir mon cauchemar, m'enfoncer en 24

chaque heure comme dans la boue, remplir cet espace fai t pour le cri. Et je l'avais rempli de haine depuis que j'avais entendu les coqs chanter, depuis que j'avais vu ma mère leur jeter le maïs comme si elle-même s'égrenait, depuis que j'étais devenu vacher. C'est pOUI'quoi lorsqu'il fut dit: «Les grands parieurs iront à la feria de Tambo », je pris le chemin avec une joie lasse, le coq sous mon poncho d'été et le couteau entre ma peau et la ceinture, pour celui qui un jour avait promis dans le mensonge:
«

Je laisse Cuatroplumas comme gage de mon retour.

»

Parce que, depuis cette promesse, la vie de ma mère ne tourna qu'autour de celle d'Aguilan. Des mois, des années d'un dialogue sans objet: Tu n'entends ,pas le feu siffler? - Oui, mère, les bûches cI1épitent dans le fourneau. - Ne te l'avais-je pas dit? C'est le signe qu'il va venir. Et elle décroohait les éperons du mur. La voyant si ingénue, je haussais la voix: - Personne n'arrivera, mère. Nous sommes seuls. Seuls! Personne ne viendrait. Nous mangions du pain dur, nous mangions des silences avec la soupe, sur une nappe à carreaux rouges et jaunes cent fois reprisée près de la fenêtre. Jamais l'aibsence de cet homme ne laissa de remplir le ranch, jamais une joie sans tache n'arriva sur notre table grise. Et lorsque les alentours du village me Iparurent trop petits, je partis loin gagner de l'argent pour parier sur mon coq. J'apprivoisais des poulains et des mulets, harnachais le bétail, oIiganisais des tournois de cartes et de dés. Je ne ratais ni carnavals ni ferias afin de pouvoir dire lorsqu'enfin je rencontrerais l'inconnu:

-

«

Je parie tout sur mon coq.

»

A travers Aguilan j'aurais qu'était ma vie.

à Jouer cette chose amère

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