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LES ETATS-UNIS ET L'ARGENTINE DE PERON

De
344 pages
Les années 20 et 30 avaient vus les Etats-Unis devenir un élément fondamental de la vie économique et politique de l'Argentine. Mais l'Argentine des années 1940 et 1950 constitua un casse tête pour les responsables de la politique extérieure nord-américaine.La neutralité argentine jusqu'en 1944 durant la guerre, 1' affermissement du péronisme au pouvoir et le durcissement de la guerre froide entraînèrent une redéfinition de la politique américaine. Le fil conducteur de ce livre est constitué par l'étude des négociations politiques et économiques engagées par les Etats-Unis avec le gouvernement péroniste.
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LES ÉTATS-UNIS ET L'ARGENTINE DE PÉRON
La politique nord-américaine en Argentine: 1949 - 1955

Collection Recherches et Documents -Amériques Latines dirigée. par Jo.ëlle Chassin, Pierre Ragon

et Denis Rolland

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@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6341-X

Mario RAPOPORT Claudio SPIGUEL

LES ÉTATS-UNIS ET L'ARGENTINE DE PÉRON
La politique nord-américaine en Argentine: 1949 - 1955

Traduit par Christian BOUCHET

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

$:

Ouvrage publié en Argentine sous le titre "Estados Unidos y el peronismo.La politica norteamericanaen la Argentina: 1949-1955".

INTRODUCTION

Objet d'intenses polémiques académiques, les relations entre l'Argentine et les États-Unis durant les deux premiers mandats péronistes ont commencé à être examinées de façon plus rigoureuse ces dernières années, sur la base d'archives gouvernementales et privées - nord-américaines,britanniqueset argentines -, surtout pour la période de la Seconde Guerre Mondiale et de l'immédiat après-guerre. Dans ces études et dans toute l'historiographie antérieure, on trouve des analyses contradictoires qui mettent en relief la complexité de ce sujet et son actualité récurrente dans la politique argentine. Pour comprendre les relations bilatérales durant cette période, il est nécessaire de se poser un certain nombre de questions préalables. Est-il possible de distinguer, comme le font la plupart des travaux sur ce thème, deux phases parfaitement distinctes: une phase de "nationalisme autarcique" et "d'étatisme" en matière de politique économique, s'appuyant sur le principe de la Troisième Position 1 en politique extérieure, et une phase de retour à "l'orthodoxie économique" avec l'abandon de la Troisième Position? Il Y aurait, selon cette version, un Per6n nettement anti-nord-américain, nationaliste pour certains et appuyé en sous-main par les Britanniques pour d'autres, entre 1945 et 1949, suivi par un Per6n plus "réaliste" recherchant, non sans heurts et contradictions, l'ouverture économique du pays et

1 Pour l'explication de ce qu'est la Troisième Position, se reporter au chapitre II.

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une association plus étroite avec les États-Unis. Si tel est le cas, il faut déterminer les causes et les résultats de ce virage, et préciser les conditions et les circonstances dans lesquelles il a eu lieu: estce en 1949, avec la chute de Miranda et les changements opérés dans l'équipe économique, en 1950 avec les missions Miller et Cereijo et le crédit de l'Exim Bank, ou en 1953 avec les débuts de l'administration Eisenhower et la loi sur les investissements étrangers? Parallèlement, on trouve aussi une caractérisation prédominante de la politique nord-américaine à l'égard de l'Argentine à cette époque: opposition ouverte et boycott de la part de l'administration Truman jusqu'en 1949, ou au moins 1947, faisant place à une ébauche de rapprochement sur la base d'une politique "d'amitié correcte" et de non ingérence dans les affaires intérieures; plus grande collaboration dans le cadre d'un resserrement des liens stratégiques et économiques avec le gouvernement Eisenhower. Comme nous le montrerons tout au long de ces pages, cette vision des changements économiques et politiques dans l'Argentine du premier péronisme, ainsi que de révolution des relations entre l'Argentine et les États-Unis à cette période. Cette vision, qui sous-tend encore une bonne partie de la littérature sur ce sujet, est trop schématique et trop unilatérale. La multiplicité

des intérêts internes et externes, gouvernementaux privés, et et
.

leur incidence sur le processus de prise de décision dans les deux pays n'ont généralement pas été pris en compte dans toute leur ampleur. Et l'on perd souvent de vue les lignes de continuité ou de rupture dans les différentes politiques. Ces lacunes sont d'autant plus importantes que les relations argentino-nord-américaines n'ont pas uniquement été décisives pour révolution de la politique économique et extérieure du péronisme; elles ont également joué un rôle déterminant dans les conflits politiques internes: en 1945, l'hostilité des États-Unis à l'égard de Per6n provoqua un ralliement des forces politiques traditionnelles contre ce dernier et constitua un facteur-clef de 6

son triomphe électoral; en 1955, le rétablissement des relations avec le pays du Nord fut l'un des catalyseurs de la coalition d'opposition et contribua à son renversement. Le fil conducteur de ce travail est constitué par l'étude des négociations politiques et économiques engagées par les ÉtatsUnis avec le gouvernement péroniste. Il se fonde en particulier sur l'examen de documents officiels nord-américains (émanant de la Présidence, du Département d'État, du Congrès et d'autres organismes publics), inédits pour la plupart, qui constituent un matériau essentiel pour comprendre la logique de la politique nord-américaine à l'égard de l'Argentine 1. Ces documents font apparaître un ensemble de perceptions et de jugements qui permettent de mesurer la place de l'Argentine dans l'agenda économique, politique et stratégique de Washington, de Truman à Eisenhower, et de comprendre comment les objectifs diplomatiques des États-Unis à l'égard de Buenos Aires s'articulent avec les tendances à long terme de leur politique dans la région. L'Argentine tenait-elle une place de second ordre dans la stratégie globale des États-Unis, ce qui expliquerait les variations de leur politique extérieure dues à des rivalités bureaucratiques ou à des divergences idéologiques entre les dirigeants du pays du Nord, ou bien est-ce au contraire l'importance toute particulière de l'Argentine d'alors pour les États-Unis, sur les plans tant économique que politico-stratégique, qui a entraîné les changements de tactique du Département d'État? Nous nous efforcerons également d'identifier les tendances économiques, les groupes d'intérêts et les courants politiques locaux sur lesquels s'appuyait la stratégie nord-américaine, ainsi
1 Ces documents sont complétés, du côté argentin, par un matériau inédit du ministère des Mfaires étrangères et du Culte (les archives de cette institution sont incomplètes et les documents ne sont pas classés, ce qui rend difficile la recherche d'informations), par des documents provenant d'autres pays (Foreign Office britannique) et par des entretiens avec des personnalités de l'époque, ainsi que par la bibliographie.

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que le pouvoir qu'avaient atteint, au sein du pays, tant les partisans d'un alignement plus systématique sur Washington, que ceux qui prônaient le refroidissement, voire l'affrontement. Nous tenterons aussi de déterminer l'incidence des relations que l'Argentine entretenait avec l'Europe occidentale, l'Amérique latine ou les pays de l'Est sur l'évolution de la politique extérieure de Washington envers Buenos Aires. Enfin, nous examinerons les diverses réactions et attitudes face au processus de déstabilisation et de renversement du gouvernement de Per6n en 1955, ainsi que l'influence des relations bilatérales sur ce processus. Les Nord-Américains ontils cherché, comme l'affirmait une partie de l'opposition - aussi bien en Argentine qu'aux États-Unis -, à "soutenir le gouvernement" à un moment où les négociations entre les deux pays semblaient avoir le vent en poupe? Ont-ils été des observateurs impartiaux ou ont-ils misé sur la fin du péronisme pour atteindre leurs objectifs dans un nouveau contexte politique? Pour tenter de répondre à ces questions, l'information diplomatique doit être confrontée à des sources provenant d'autres origines, et évaluée par rapport à l'évolution des faits historiques. On saisira mieux ainsi la complexité du processus de prise de décision dans la politique extérieure nord-américaine, la façon dont il était lié à l'action d'autres organes gouvernementaux et son articulation, pas toujours harmonieuse à court terme, avec divers niveaux et facteurs jouant sur les relations bilatérales: flux économiques réciproques, accords militaires, situation intérieure des deux pays, conditions imposées à Washington par ses priorités stratégiques globales et par l'instabilité du cadre politique international et latino-américain. Pour lui permettre de mieux saisir ce dernier point, le lecteur trouvera d'abord un rappel des grands axes de la politique nord-américaine dans le monde et en Amérique latine dans la première moitié des années 1950. Mais les sujets abordés ici n'ont pas seulement une portée
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historique. Certains d'entre eux ont récemment fait l'objet de débats dans l'opinion publique, en raison essentiellement de - l'intérêt suscité par la relation présumée entre la nature de la politique extérieure péroniste à cette époque et les dilemmes actuels autour ~del'intégration de l'Argentine dans le monde. Par exemple, pour expliquer le changement, apparemment radical par rapport à la tradition péroniste, faisant de l'établissement de relations privilégiées avec les États-Unis un axe essentiel de la politique internationale argentine, on a cité comme précédent historique les orientations ébauchées durant la seconde présidence de Peron. Mais une perspective différente, fondée sur la nécessité, dans une dynamique d'ouverture, d'une "diversification" des liens économiques et diplomatiques avec l'ensemble du monde, peut aussi invoquer les politiques mises en place à cette époque par Per6n (qui, parallèlement au rapprochement avec les États-Unis, a cherché à intensifier les relations avec les pays de l'Est et de l'Europe occidentale, et à renforcer les liens avec les autres nations latino-américaines). En réalité, depuis le début des années 1980, avec le développement dans les milieux intellectuels d'une violente polémique sur le passé et le présent de l'insertion internationale de l'Argentine, se sont exprimés des points de vue, qualifiés de "révisionnistes", selon lesquels le maintien du caractère périphérique de l'Argentine par rapport aux grandes puissances est une "condition naturelle" imposée par la réalité internationale. Dans cette optique, la stagnation et la crise argentines des dernières années sont attribuées, historiquement, aux "coûts" d'un défi nationaliste dont le point culminant serait constitué par les deux premiers mandats de Per6n. Ce défi, dû à des facteurs culturels et idéologiques, aurait provoqué des conduites jugées "irrationnelles" en tennes d'adéquation de la politique à la réalité internationale 1.
1 Cf. Paradiso, José, Debates y trayectorias de la polftica exterior argentina, Buenos Aires, 1993, qui a qualifié ces interprétations de "révisionnistes". De

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Toutefois, cette interprétation n'est pas aussi nouvelle qu'elle ne parait. Elle reprend une vision, déjà traditionnelle dans l'historiographie, des principaux facteurs qui ont détenniné la politique extérieure péroniste et ses virages dans le temps 1. Un spécialiste de l'histoire du péronisme, Peter Waldmann, exprime très clairement ce point de vue: "Le péronisme donne l'impression de constituer un bref intennède. Il est parvenu à retarder le processus de subordination à la puissance économique nord-américaine mais n'a pas su l'éviter. Si l'Argentine avait accepté à temps cette domination économique, elle aurait peut-être pu s'épargner le coût de sa politique de prestige national et échapper ainsi à la stagnation" 2. La politique dite de "prestige national", qui visait fondamentalement à affermir le régime sur le plan interne, a été considérée par certains historiens comme la variable permettant d'expliquer le nationalisme péroniste. Quant aux changements d'orientation du gouvernement d~s les années 50, ils seraient
telles conceptions sont à la base de l'ouvrage de Escudé, Carlos, Gran Bretana, Estados Unidos y las clases dirigentes argentinas, 1940-1945, Buenos Aires, 1981. Ces deux auteurs se fondent sur les documents originaux du Foreign Office et du Département d'État et développent une polémique dans la revue Desarrollo Economico dans laquelle sont posés, dans l'analyse historique, les termes du débat: Rapoport, Mario, "El factor politico en las relaciones internacionales. l,PoHtica internacional vs teorfà de la dependencia?: un comentario"; Escudé, C., "Réplica al comentario sobre La Declinacion argentina", Desarrollo EconOmico, n° 92, Enero-marzo 1984. Le débat le plus récent est exposé, de façon polémique, in Escudé, C., "La poHtica exterior de Menem y su sustento te6rico impHcito"; Russell, Roberto, "El 'neoidealismo periférico': un esquema para orientar la polltica exterior de los pafses del Co no Sur en la posguerra ma"; Bor6n, A., "Las desventuras deI 'realismo periférico"', articles publiés in América Latina Internacional, Flacso, vol. 8, nnO27 et 29, Buenos Aires, 1991. 1 Les premiers à avoir proposé une interprétation de ce type furent Conil Paz, A. et Ferrari, F. dans leur ouvrage Pol{tica exterior argentina, 1930-1960, . Buenos Aires, 1964.. 2 Waldmann, Peter, "La Argentina en la Segunda Guerra Mundial y el surgimiento del peronismo", in Waldmann, P. y Garz6n Valdés, E. (ed.), El Poder militar en la Argentina (1976-1981), Frankfurt, 1982, pp. 57-58.

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dus à une reconnaissance "réaliste" de la situation intérieure et internationale qui rendait inefficace et indésirable la politique précédente.-Mais Ie'slimites de cette nouvelle orientation auraient été imposées au régime par le discours anti-impérialiste sur lequel il fondait ses principes politiques. Réalisme ou pragmatisme d'un cÔté et rhétorique vide de contenu de l'autre auraient affaibli la puissance politique du gouvernement malgré son succès face à la crise économique des années 1951-1952 1. En conséquence, la nature, les objectifs et les ambiguïtés du premier péronisme sont analysés fondamentalement, dans cette optique, sur le plan du discours, en tennes de cohérence ou d'incohérence. Le gouvernement péroniste est généralement présenté comme un acteur isolé, parfois tout-puissant, parfois totalement impuissant dans son action face à l'économie et à la société. Dans ces pages, en revanche, nous partons du principe qu'il existe une relation étroite entre les styles politiques, les intérêts socio-économiques et les rapports de force qui s'établissent autour des mécanismes du pouvoir. Médiatisées par leur origine historique particulière, par les influences idéologiques et les caractéristiques de leurs principaux dirigeants, ce sont en définitive, selon David Rock, les "forces du marché" (dans une acception non seulement économique mais aussi sociale) qui ont modelé la politique péroniste 2. Cet ouvrage, centré sur la reconstitution et l'analyse des relations entre l'Argentine et les États-Unis pendant la dernière période du péronisme, s'inscrit dans le prolongement d'autres travaux sur ce thème. Il a l'ambition d'enrichir le débat actuel sur l'intégration du pays dans le monde, en mettant en évidence les racines historiques et les réalisations d'une étape de la vie argentine qui n'a pas encore été suffisamment comprise.

1 Cf. Luna, Félix, Peron y su tiempo, T. TI, Buenos Aires, 1985, pp. 92-94. 2 Rock, David, Argentina, 1516-1987, Madrid, 1988, pp. 395-396.

Il

Chapitre I LA POLITIQUE NORD-AMÉRICAINE DANS LE MONDE: 1949-1955

Les terrains de la guerre froide. Dans les premiers mois de 1950, le Conseil National de Sécurité des États-Unis élaborait un document qui fixait les objectifs et les programmes de la stratégie nord-américaine pour les années'à venir; ce document, référencé NSC 68, marquait l'apogée d'un processus qui avait débuté avec la proclamation de la stratégie de lutte contre le communisme centrée sur la reconstruction de l'Europe occidentale 1. La récession économique qui avait commencé à frapper le pays à partir de la fin de 1948, le triomphe de la révolution chinoise l'année suivante et la fabrication de la bombe atomique soviétique poussèrent l'administration démocrate à redéfinir les objectifs de cette politique anticommuniste et à lui fixer des objectifs plus globaux. Sur le plan économique, à la fin des années 40, la situation mondiale était très éloignée de ce qu'avaient prévu les planificateurs de Brenton Woods. Dès la fin de la guerre, Washington avait tenté de favoriser l'avènement d'un monde unique sous sa direction. L'atteinte et le maintien de la paix universelle étaient subordonnés à l'expansion d'un commerce international sans restriction, permettant de renverser les barrières nationales et de mettre un terme aux échanges bilatéraux en

vigueur avant la guerre. Ces objectifs orientaient la politique économique extérieure des États-Unis depuis la grande dépression. Ils s'accordaient avec l'impérieuse nécessité pour ce pays, exportateur de produits industriels de masse et dont la suprématie était désonnais incontestée, d'accéder sans restriction aux marchés étrangers afin d'éloigner le spectre de la récession que l'après-guerre laissait planer. La transition rapide vers des échanges multilatéraux, la libre convertibilité et l'équilibre extérieur était envisagée à travers des politiques de réajustement interne entre pays créanciers et débiteurs, politiques régulées et facilitées par des institutions supranationales et un centre financier rattaché au Trésor des États-Unis: ainsi se présentait la pax americana 1. Mais ces espoirs furent rapidement déçus. Tout d'abord, l'avancée du communisme sous la direction de l'Union Soviétique mit en place un champ économique en contradiction avec ces objectifs; le "marché universel" se réduisait en fait aux pays capitalistes. Par ailleurs, l'équilibre économique requis pour que puisse se mettre en place la politique prévue se faisait attendre. Dans les premières années de l'après-guerre, alors que l'excédent commercial nord-américain ne cessait de croître, l'Europe occidentale souffrait d'un déficit qu'elle ne parvenait pas à résorber et qui était dû aussi bien aux séquelles du conflit qu'à la perte des excédents de sa balance des invisibles (dette extérieure croissante, perte de l'activité maritime, poids des dépenses militaires et politiques et liquidation des investissements à l'étranger, exportations nord-américaines dans d'autres parties du monde). A cette époque, l'Europe importait sept fois la valeur de ses exportations aux États-Unis. Cette situation entraînait la croissante instabilité politique des pays européens, pris dans le feu croisé des mouvements
1 Cf. Gardner, Richard N., La Diplomacia dei d6lar y la esterlina, Buenos Aires, 1966.

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ouvriers en pleine expansion qui renforçaient l'influence soviétique, et des conditions imposées par leur allié américain qui visaient à limiter, dans les zones d'équilibre externe, l'autonomie en matière de politiques économiques nationales que les Européens souhaitaient établir et préserver. Des menaces de guerres civiles et de révolutions assombrissaient I'horizon. En conséquence, le "consensus keynésien" était considéré comme fondamental pour l'ordre social: en tentant de maintenir sous le contrôle de l'État les principaux leviers économiques et en préconisant une croissance des dépenses publiques pour parvenir au plein emploi, les pays du Vieux Continent se réfugièrent dans des politiques d'accords bilatéraux et appliquèrent l'inconvertibilité. À ce panorama venait s'ajouter la précarité de la collaboration anglo-américaine due à une balance des paiements britannique désastreuse et à la défense du système de la "préférence impériale". Ainsi, en 1947, le système de Brenton Woods se trouva en crise: les États-Unis durent accepter le décret d'inconvertibilité de la livre sterling pour éviter l'effondrement de leur principal allié. L'équilibre et la libre convertibilité prévus cédaient en fait la place au symptôme généralisé de la "pénurie de dollars". Dans le même temps, force était de constater que le retour à un système d'échanges multilatéraux ne pourrait pas être obtenu avec quelques mesures transitoires. fi fallut donc se résoudre à recourir à la doctrine Truman de "contention du communisme" et au Plan Marshall pour parvenir à une certaine stabilité européenne et garantir l'hégémonie nord-américaine. Dans les faits, avec la mise en place du programme de reconstruction européenne, le Fonds Monétaire International dut interrompre ses activités de change et la Banque Internationale ses activités de reconstruction. L'Organisation Internationale du Commerce (I.T.O.), quant à elle, sombra dans les eaux des désaccords anglo-américains. Les États-Unis eux-mêmes avaient cessé de s'intéresser à un programme de libéralisation de ce type et établissaient des quotas d'importation pour les produits

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agricoles. Tout en continuant à appliquer ses recettes dans certains pays comme l' Argentine, Washington passa de la mise en place stricte des conceptions de Brenton Woods à un objectif plus restreint visant au redressement et à "l'intégration" de l'Europe. A long tenne, les États-Unis allaient être obligés de concevoir la libéralisation "au sein de blocs détenninés" 1. À la fin de 1948, l'économie nord-américaine montrait des signes de saturation; le rythme de l'activité industrielle se réduisait. La récession ne pourrait pas être sunnontée par des facteurs endogènes et le redémarrage était envisagé à travers la reconstruction de l'Europe occidentale et la mise en place d'un nouveau conflit s'inscrivant dans le cadre d'une guerre froide de plus en plus aiguë 2. Tel était le contexte national et mondial dans lequel Washington devait fixer, au début des années 1950, ses objectifs globaux. La nouvelle stratégie passait par un accroissement des forces armées conventionnelles, un développement du programme atomique, centré sur la bombe à hydrogène, pour maintenir l'avance américaine sur l'arsenal atomique soviétique, une augmentation des impÔts pour financer ce programme de dépenses militaires, une mobilisation de la société américaine face à l'agressivité supposée de la politique soviétique, écartant dans une large mesure les possibilités de négociation, et le renforcement du système d'alliances dirigé par les États-Unis. Un certain nombre d'événements vont mettre en évidence cette redéfinition de la politique nord-américaine, dont le point culminant sera l'entrée en guerre des États-Unis contre la Corée, en juin 1950. Le premier épisode significatif de ces changements est l'annonce, à la mi-mai, de la nécessité de parvenir rapidement

1 Van der Wee, Herman, Prosperidad y crisis. Reconstrucci6n, cambio, 1945-1980, Barcelona, 1986, p. 421. 2 Ibid, p. 68.

crecimiento y

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à un traité de paix avec le Japon. Après le début de la guerre de Corée - que les Américainsentreprennentsous le pavillon des Nations Unies et avec l'aval politique de leurs alliés européens -,

se produit égalementun changementde politiqueà l'égard de la .
Chine, caractérisé par le renforcement des relations avec le régime de Tchang Kaï-chek à Taiwan et l'installation de la Septième Hotte entre cette île et le continent chinois. D'autre part, Truman envoie une première mission militaire au Vietnam pour soutenir les troupes françaises dans la guerre d'Indochine, tandis qu'en Europe, il mène une politique encourageant le réarmement de l'Allemagne à l'intérieur de la structure de l'OTAN, organisme qui s'élargit avec l'envoi de nouvelles divisions américaines et la création d'une force placée sous le commandement suprême du général Dwight Eisenhower. Sur le plan intérieur, le Congrès des États-Unis approuve un nouveau programme de dépenses militaires, qui reflète l'influence de plus en plus grande des républicains au Parlement et l'évolution de nombreux démocrates qui se font l'écho des critiques des conseIVateursà propos de la politique de contention du communisme jugée trop défensive, en particulier en Asie, où la Chine avait été "perdue" pour passer aux mains des communistes. L'ascension fulgurante du sénateur Mc Carthy et le succès initial de sa campagne fondée sur l'anticommunisme et la critique du gouvernement en place constituent un excellent témoignage de la tonalité politico-idéologique dominante dans la société américaine de l'époque. L'évolution de la guerre de Corée, et en particulier la décision de franchir le 38e parallèle et d'envahir la Corée du Nord, avec pour conséquence l'intervention des troupes chinoises dans le conflit, plaça le monde au bord d'une troisième guerre mondiale et fit naître une situation de crise pour la politique nord-américaine. La guerre généra un très important coût social - dû aux perte humaines - et financier, qui ne cessa de s'accroître à mesure que le conflit s'embourbait: entre décembre 1950 et janvier 1951, le budget de la défense des États-Unis s'éleva à 50 000 millions de dollars, contre 13 500 millions six mois plus tôt. Pourtant, ce coût ne parvint pas à
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provoquer de victoire décisive, et c'était là une situation nouvelle pour les troupes américaines: pour la première fois, elles ne sortaient pas triomphantes d'une situation de guerre dans laquelle elles étaient engagées. Cela entraîna à la fois un mécontentement croissant de l'opinion publique qui allait avoir des répercussions sur la campagne électorale de 1952, et un durcissement des contradictions politiques internes et externes dues à la nouvelle attitude internationale des États-Unis. D'une part, les puissances européennes, en particulier la Grande-Bretagne et la France, ne souhaitaient pas l'élargissement du conflit à la Chine Populaire car elles y voyaient une menace de conflagration généralisée et un risque d'affaiblissement de la priorité stratégique de l'alliance américano-européenne. D'autre part, les secteurs les plus intéressés par le renforcement de la présence nord-américaine en Asie trouvèrent leur bouc-émissaire en la personne du général Mc Arthur, partisan de l'intervention en Chine, et destitué - à la suite d'une série d'épisodes qui tinrent la classe politique américaine en haleine - par le Président Truman qui déclara que "l'extension de la guerre détruirait l'unité des nations libres". Ainsi était réaffirmée la position démocrate selon laquelle la Corée devait être conçue comme faisant partie d'un système de sécurité collective, et que la prévention du communisme devait avoir pour centre l'Europe occidentale. Toutefois, le début des années 1950 fut marqué par d'importantes modifications dans la stratégie nord-américaine, qui se répercutèrent à leur tour sur les débats de la campagne électorale en 1951-52. La raison essentielle en était qu'après la alliances militaires sur ce continent, les nouveaux foyers de tensions politiques se trouvaient désormais dans les pays périphériques. En premier lieu, du point de vue des intérêts et de l'analyse nord-américaine, le triomphe de la révolution chinoise marquait le début d'une époque au cours de laquelle les processus de

stabilisation de la situation en Europe et le déploiement des -

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décolonisation risquaient de déboucher sur l'implantation de régimes socialistes et le renforcement du bloc.dirigé par l'URSS. Ainsi, Troman étant encore Président, la sphère d'application de la "stratégie de contention" s'élargit à l'hémisphère sud, particulièrement à l'Asie et au Moyen Orient. En témoignent le programme d'assistance militaire et la promotion de pactes bilatéraux sous les auspices du Mutual Security Act, approuvé par le Congrès américain et qui allait servir de base au système d'alliances militaires sur l'ensemble du globe. En second lieu, la stabilisation économique et politique des puissances d'Europe occidentale ouvrit la voie, y compris dans le cadre de l'Alliance atlantique, à l'expression de divergences et d'une volonté d'autonomie à l'égard des États-Unis. La France, en particulier, était hostile au réannement allemand (elle avait déjà mal accepté la création d'un État d'Allemagne occidentale quelques années plus tÔt) et à la soumission complète à des stratégies militaires communes. Londres et Paris manifestèrent également leur dissidence par rapport à certaines questions comme la guerre de Corée et, surtout, eurent des points de vue et des attitudes différents de ceux des États-Unis à propos de l'Union Soviétique. Dans ce sens, l'ambassadeur d'Argentine à Washington, Hip61ito J. Paz, souligna l'émoi provoqué dans le pays du Nord par la publication, dans la revue Bolschevik de Moscou, des thèses développées par Staline au XIXe Congrès du PCUS : il y affinnait l'existence de tendances à l'autonomie et le renouveau d'une rivalité entre l'Europe occidentale et les ÉtatsUnis, ce qui ne faisait que renforcer les critiques républicaines contre la politique de Truman, accusée d'être trop dépendante des alliés outre-Atlantique 1. La mort de Staline accentua, entre Américains et Européens, les diversités de perceptions et

1 Rapport de Hip6lito J. Paz, Washington, 10/10/1952, Embajada en Washington, Informes Politicos, 1951-1955, Archivo del Ministerio de Relaciones Exteriores y Culto de la Republica Argentina (AMREC).
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d'attitudes envers le rival de l'Est 1. Enfin, l'expansion nord-américaine 'commençait à se tourner vers les pays périphériques, devenus à la fois un important terrain d'investissement, une source primordiale d'approvisionnement en matières premières et un marché de premier ordre' pour la vente d'annes et de matériel de guerre (marché favorisé par toute une série d'accords d'assistance militaire). Nelson Rockfeller signalait au Congrès, en défense du Mutual Security Act, qu'il existait "un fossé entre notre production de produits manufacturés et de matières premières" et le fait que "73 % de nos matériels critiques et stratégiques proviennent des régions sous-développées"2. En particulier, l'industrie pétrolière implantée dans ces pays, pour laquelle les investissements avaient quadruplé avec la guerre et l'immédiat après-guerre, représentait une part importante des bénéfices en provenance de l'étranger. De ce fait, les États-Unis durent s'opposer aux diverses manifestations de nationalisme dans les régions pétrolières, et commencèrent à occuper certains espaces jusqu'alors soumis à l'influence coloniale européenne. Ces deux circonstances poussèrent les Américains à déplacer leur axe stratégique et, à partir du milieu des années 1950, à s'implanter de plus en plus au Moyen Orient et en Asie du Sud-est. Ces nouvelles orientations provoquèrent une modification des rapports de force entre les divers groupes de pouvoir qui fonnaient l'establishment américain. La stratégie mise en place par l'administration Truman conféra logiquement un rÔle économique de pr~mier plan à des intérêts financiers et industriels traditionnellement liés à l'Europe et à des secteurs
1 Cf. Paradiso, José, La Era de las superpotencias,Buenos Aires, 1983; Girault, René et Frank, Robert, La Puissance française en question! 1945-1949, Paris, 1986. 2 Collier, Peter & Horowitz, David, The Rockfellers, an american dinasty, New York, 1977, p. 267.

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politiques et militaires "atlantistes".Pourtant, dès la fin des années 40, des groupes économiques et politiques influents au sein du Parti républicain commencèrent à peser sur les gouvernements démocrates, dans le cadre d'une politique extérieure bipartite. Le sénateur Vanderberg, Nelson Rockfeller et J.F. Dulles sont quelques-unes des personnalités républicaines de premier plan qui exercèrent une influence ou occupèrent des postes importants au cours de ces. années. Ils favorisèrent certains changements dans la stratégie des États-Unis qui, sans nier l'importance de l'Europe, s'intéressèrent à d'autres parties du monde, reflétant ainsi un nouveau faisceau d'intérêts 1. La campagne électorale américaine de 1952 mit en lumière ces rivalités. Sur fond de mécontentement provoqué par la guerre de Corée et dans le contexte de la campagne maccartyste, les républicains accusèrent la politique démocrate d'être trop rigide, trop défensive face au communisme, fortement dépendante des alliés européens, responsable de la "perte de la Chine" et très onéreuse pour le budget de l'État. Au début de la campagne apparut même une ligne isolationniste, surtout à l'égard de l'Europe, qui s'associait à l'extrême-droite pour condamner la politique asiatique et soutenir la candidature du sénateur Taft, issu du Middle West. La candidature d'Eisenhower fut un coup de maître des secteurs politiques de l'est, représentés par les Rockfeller et qui, alliés au californien Nixon (candidat à la vice-présidence soutenu par des groupes en plein essor de la cÔteouest) coupèrent ainsi la voie à Taft pour gagner ensuite les élections. Comme l'indique l'ambassadeur d'Argentine Hip6lito Paz, la première étape de la présidence d'Eisenhower resta fondamentalement fidèle aux grandes lignes de l'administration précédente en ce qui concerne l'internationalisme et le rÔle que

1 Cf. Perlo, Victor, El Imperio de las altas finanzas, Buenos Aires, 1962; Rabe, Stephen, Eisenhower and Latin America, the foreign policy of anticommunism, Chapell Hill, 1988.

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les États-Unis, après la guerre, avaient commencé à jouer dans le monde et qu'ils n'étaient pas prêts à abandonner. "Quel que soit le vainqueur, et une fois tenninée la bataille verbale pour la conquête momentanée de l'électeur, la politique en matière internationale ne sera pas fondamentalement modifiée (...) ce que l'on observe, c'est (...) une divergence non sur le fond mais sur les tactiques employées" 1. Néanmoins, Eisenhower partageait l'opinion de Taft sur la maîtrise des dépenses publiques et se différenciait de Truman en prônant une stratégie plus offensive contre le communisme (tout en souhaitant mettre fin au conflit coréen, très impopulaire dans de nombreux secteurs de la population américaine du fait des pertes en vies humaines qu'il provoquait) et en proposant une autre vision de la scène internationale. La théorie des "représailles massives" du nouveau secrétaire d'État, Foster Dulles, mettait l'accent sur la course à la suprématie atomique avec l'Union Soviétique et sur le rôle de l'aviation au détriment du déploiement des forces terrestres conventionnelles. Cette politique, qualifiée de new look, ne parvint à freiner ni les dépenses militaires, ni l'établissement de nouvelles alliances militaires et de pactes bilatéraux, même si les États-Unis furent contraints d'accepter un annistice en Corée. À l'encontre de la conception "globalisante" du gouvernement antérieur, l'administration Eisenhower mit en place une politique plus régionaliste et tenta de différencier les rapports de force dans les diverses parties du monde, tout en conservant comme axe primordial la lutte contre le communisme. Cette attitude devait donner lieu à une nouvelle orientation stratégique, les "guerres localisées". En Europe, Foster Dulles accorda une attention spéciale à l'Allemagne occidentale et eut plusieurs accrochages avec la France et l'Angleterre, comme dans le cas de la crise de Suez.
1 Lettre de Paz à Remorino, Washington, 15/2/1952, Washington, Informes PoHticos 1951-1955, AMREC.

Embajada

en

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Dans le tiers-monde en devenir, il chercha à mettre en place une nouvelle vague d'expansion économique: elle devait être fondée essentiellement sur l'investissement privé, en limitant dans la mesure du possible l'assistance directe du gouvernement américain, comme l'avait été le Plan Marshall. Toutefois, l'assistance militaire qui continua à se développer dans les zones considérées comme stratégiques 1. Pour y parvenir, il dut affronter les nationalismes émergents avec une politique offrant plus d'initiative et de flexibilité, et combattre les foyers révolutionnaires, en amoindrissant de ce fait l'ancienne influence européenne. Le même processus de changement dans la politique des États-Unis se retrouve dans les relations de ce pays avec ses voisins plus proches d'Amérique latine.

Les États-Unis et l'Amérique latine: Eisenhower.

de Truman à

Fruit de la politique de "bon voisinage" de Roosevelt et de l'activité des États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale, l'influence nord-américaine en Amérique latine s'accrut fortement dans l'immédiat après-guerre. Pendant le conflit, les échanges et les accords commerciaux avec Washington s'étaient multipliés; sur le plan militaire, seize des dix-neuf nations mirent à la disposition des États-Unis des bases navales et aériennes, tandis que le Brésil et le Mexique participaient directement aux opérations par l'envoi d'effectifs militaires. Toutefois, la participation latino-américaine fut essentiellement économique,
1 Après la fin de la guerre de Corée et la réduction des dépenses réalisée par le gouvernement républicain, la récession de 1953-54 fut surmontée, essentiellement, par l'accroissement des investissements à l'extérieur pour faire sortir les capitaux nord-américains. Cf. Van der Wee, Prosperidad y crisis..., op. cil, p. 68.

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et consista en un apport de matières premières: béryl, cuivre, manganèse, étain, pétrole, etc. Le Venezuela, par exemple, fournit 80 % du pétrole consommé par la Grande-Bretagne, et la viande argentine contribua dans une large mesure à l'effort de guerre anglais. Au fil des succès alliés et de l'effondrement du fascisme, Washington stimula le processus de démocratisation dans plusieurs pays en s'appuyant sur les secteurs libéraux et en s'opposant fermement aux tendances nationalistes en politique et en économie; ce fut notamment le cas pour l'Argentine, la Bolivie et même le Brésil où le varguisme, qui avait soutenu l'alliance militaire avec les États-Unis, tomba en disgrâce vers 1945 du fait de ses tendances populistes et nationalistes. Dans le même temps, à la fin de la guerre, Washington promettait aux groupes réformistes latino-américains une aide au développement économique et à la diversification de la structure productive. Ainsi s'annonçait une "nouvelle ère panaméricaine". Pourtant, la politique de la Maison Blanche après la guerre allait décevoir de nombreux Latino-Américains, surtout parmi les secteurs qui avaient le plus aspiré à des réformes économiques et politiques, souvent dans un sens démocratique, sur la base d'une alliance avec le pays du Nord. Le développement des relations avec les États- Unis conduisit avant tout à renforcer la prédominance des intérêts du grand pays au détriment de ceux de la Grande-Bretagne et des autres nations européennes, et à mettre en place un processus d'endettement des gouvernements de la région. Par ailleurs, l'attitude extérieure de Washington était perçue en Amérique latine comme une nouvelle version de la politique traditionnelle des sphères d'influence. Les États-Unis étaient devenus une superpuissance, avec des intérêts globaux dans le monde, et l'illusion latino-américaine de "l'aide économique" allait manifestement à l'encontre des priorités stratégiques que Washington, dans le cadre de sa politique de contention du communisme et avec le développement de la guerre froide, accordait à l'Europe et au Pacifique.

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La multiplication des crédits accordés dans le cadre du Plan Marshall répondait à ces priorités et visait en même temps à soutenir l'expansion de l'économie américaine en écoulant ses excédents agricoles et industriels et en investissant des capitaux à l'étranger. Au contraire, du point de vue de la politique de contention, l'Amérique latine n'était pas une région prioritaire. Le communisme n'y était considéré que comme un danger "potentiel" et l'activité diplomatique du pays du Nord consista avant tout à contrôler le système interaméricain ébauché lors de la conférence de Mexico et mis en place à travers le traité militaire de Rio de Janeiro en 1947 et la création de l'OEA en 1948. Ainsi se constitua un schéma multilatéral à travers lequel s'affinnait l'hégémonie politique nord-américaine. Parallèlement, et pour conjurer le danger "potentiel" du communisme, les États-Unis firent pression pour que les gouvernements de la région réduisent ou rompent totalement leurs relations diplomatiques avec l'URSS, et mettent en place des politiques internes visant à empêcher l'action politique des communistes ou, d'une façon plus générale, de la gauche à l'intérieur de chaque pays 1. En matière économique, loin d'être disposé à combler les attentes latino-américaines d'un Plan Marshall pour les pays de la région (qui reçurent, entre 1945 et 1952, moins d'assistance économique que la Belgique et le Luxembourg), l'État du Nord prônait pour ces pays l'auto-assistance, le libre-échange et les investissements privés de capitaux étrangers. Seuls quelques crédits de l'Exim Bank furent accordés pour compenser ou faciliter certains investissements. En même temps, les États-Unis s'opposaient fennement au nationalisme économique, comme en témoignent leur refus d'accorder le moindre crédit à des
1 Cf. Green, David, The Containment of Latin America, Chicago, 1971; Blasier, Cole, The Giant's rival, the USSR and Latin America, Pittsburgh, 1983.

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entreprises nationalisées telles que la Pemex ou Petrobras, ou leurs critiques à l'égard de la Constitution vénézuélienne de 1947, dont le texte fut jugé hostile aux intérêts pétroliers du pays du Nord et servit de prologue au coup d'État militaire contre le président démocrate R6mulo Gallegos. D'autre part, les pratiques commerciales de Washington eurent pour conséquence de réduire, ralentir ou interrompre l'achat de produits latino-américains en fonction de politiques plus globales. Malgré tout, les échanges avec l'Amérique latine n'étaient pas négligeables: ils représentaient 30 % du commerce extérieur des États-Unis tandis que pour ce qui est des capitaux américains investis à l'étranger, 40 % étaient placés dans cette région 1. Avec le développement de la guerre froide et le second mandat présidentiel de Truman, tout en maintenant les priorités stratégiques d'autres régions, le concept de sécurité nationale fut étendu à l'Amérique latine. Dans un premier temps, le soutien accordé aux dictatures issues de la vague de coups d'État sur le continent eut des conséquences sur la politique de reconnaissance des gouvernements de fait, dans la mesure où les objectifs démocratiques proclamés de l'étape précédente furent subordonnés au maintien de relations "normales". Cela entraîna un assouplissement de la position diplomatique des États-Unis à l'égard des dictatures militaires, en particulier en Amérique Centrale. Ces gouvernements devinrent à leur tour les alliés les plus fidèles de leur voisin du Nord au sein des institutions internationales. Dans un deuxième temps, ce critère diplomatique permit également au Département d'État de répondre aux critiques des secteurs libéraux de l'establishment à propos des négociations avec le gouvernement de Per6n (qu'ils qualifiaient de fasciste), négociations engagées dans le but de modérer son nationalisme et de le faire entrer dans la sphère d'influence de
1 Rabe, S., Eisenhower... op. cit, p. 18. Cf. également Halperin Donghi, Tulio, Historia contemporanea de América Latina, Madrid, 1975.

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Washington. Cette nouvelle phase connut son apogée avec la guerre de Corée, que les États-Unis mirent à profit pour renforcer l'alignement stratégique des pays latino-américains dans la guerre froide. La politique de Washington semblait connaître le succès: les activités communistes avaient été mises hors la loi et sévèrement réprimées en Amérique latine, et l'URSS ne maintenait ses liens diplomatiques qu'avec l'Argentine, le Mexique et l'Uruguay. Du point de vue stratégique, le Département d'État cherchait désormais à promouvoir une nouvelle interprétation de la doctrine Monroe. Ainsi, en 1950, le principe de nonintervention contenu dans la charte de l'OEA fut révisé et remplacé par un nouveau concept baptisé "alternative à l'intervention" qui impliquait la création de mécanismes multilatéraux d'intervention panaméricaine au cas où un État membre serait menacé par l'activité politique communiste, qualifiée d'agression extra-continentale. C'est ce que l'on a appelé la "doctrine Miller", du nom de son instigateur, le secrétaire aux Affaires interaméricaines du gouvernement Truman. Ces orientations diplomatiques s'accompagnèrent d'un réarmement accéléré de l'Amérique latine et aboutirent à la signature d'accords militaires bilatéraux dans le cadre desquels il était possible d'appliquer l'Acte de sécurité mutuelle promulgué dans le NSC 56/2 de 1951. La conférence des ministres des Affaires étrangères qui se tint à Washington en 1951, au moment le plus crucial de la guerre de Corée, avait pour objectif de parvenir à un accord régional multilatéral pour l'application de cette nouvelle stratégie d'intelVention. Pourtant, la réponse latino-américaine ne fut pas à la hauteur des attentes du Département d'État. Si ce dernier reçut un soutien de principe à l'engagement nord-américaine dans la guerre de Corée, il n'obtint pas d'aide en effectifs militaires, sauf de la part de la Colombie. Certes, cette contribution n'était pas
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cruciale pour le déroulement des hostilités mais'elle pennettait de vérifier l'engagement politique des pays latino-américains. En conséquence, Washington considéra l'attitude des pays du continent comme un soutien purement fonnel 1. Lors de son voyage en Amérique du Sud effectué en février 1951 pour préparer la conférence des ministres des Affaires étrangères, l'accueil réservé à Miller ne fut pas des plus chaleureux, que ce soit en Argentine ou dans des pays théoriquement plus proches des États-Unis comme le Brésil. Partout, il reçut sensiblement le même message: la condition d'un changement d'attitude était une aide économique plus importante, à travers une sorte de Plan Marshall pour la région. En même temps, les pays latino-américains s'opposaient aux demandes de leur voisin du Nord désireux d'obtenir du matériel stratégique à des prix plus bas du fait de l'urgence de la guerre. Finalement, les résolutions de la conférence de Washington, si elles permirent de mettre en place le cadre multilatéral souhaité par le Département d'État pour rendre effectifs par la suite les accords militaires bilatéraux (un plan de défense du continent, conçu par le Pentagone, fut en particulier adopté et son application confiée au Comité Interaméricain de Défense), ne donnèrent pas lieu à l'intervention collective que souhaitait Washington. Le Mexique, l'Argentine et le Guatemala contribuèrent, dans une large mesure, à l'amendement, voire à la suppression d'un certain nombre de clauses élaborées par la délégation nord-américaine dans ce sens; ils invoquèrent, à cette fin, les réserves constitutionnelles des différents pays relatives à l'envoi de troupes à l'extérieur, qui exigeaient une ratification parlementaire préalable et ne pouvait être soumis à un pouvoir supranational 2.
1 Cf. à ce sujet Child, John, Unequal alliance. The Interamerican Military System, 1938-1978, Boulder, 1980; Parkinson, Francis, Latin America. The Cold War and the world powers, 1945-1973, Beverly Hills, 1974. 2 Cf. Lanus, Juan Archibaldo, De Chapultepec al Beagle. Polltica exterior argentina (1945-1980), Buenos Aires, 1984; Child, J., Unequal... op. cit,.

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Les clauses concernant la vente de matériel stratégique furent elles-mêmes soumises à d'autres qui établissaient des conditions d'échange plus favorable~ aux pays latino-américains. La politique nord-américaine sur le continent, en cette période de guerre froide, n'atteignit donc que partiellement ses objectifs: pour Washington, comme en témoignent les documents diplomatiques, l'Amérique latine ne s'était pas alignée de façon satisfaisante sur les États-Unis devant l'urgence. Face à cette situation, et même si Miller parvint à obtenir pour le Brésil un prêt d'urgence de 300 millions de dollars signé à la fin de 1952, l'administration démocrate maintint une attitude assez dure et critique envers les gouvernements latino-américains. Déjà en 1950, Miller déclarait que "les pays du sud ignorent la guerre froide et que, sur la base de l'expérience préalable (la politique de bon voisinage), ils se donnent trop d'importance". Au Foreign Affairs, un porte-parole du secrétaire d'État adjoint exprimait l'impatience des fonctionnaires du Département d'État à l'égard de l'Amérique latine et discernait dans la conduite diplomatique des pays de la région des traits de comportement infantile et un "manque de maturité" caractéristiques de ce que le secrétaire d'État Dean Acheson allait qualifier de culture "hispano-indienne" 1. Ainsi, à la fin du mandat de Truman et en pleine campagne électorale aux ÉtatsUnis, les relations entre ceux-ci et l'Amérique latine présentaient des signes inquiétants de détérioration. Il n'est pas étonnant dans ces conditions que le candidat républicain, Dwight Eisenhower, ait stigmatisé l'absence de politique latino-américaine. Le futur président soulignait que Truman avait négligé une région qui, dans son ensemble, avait été l'alliée des Nord-Américains au cours de la Seconde Guerre mondiale. "Une terrible déception, déclarait Eisenhower, se répand dans toute l'Amérique latine". Les États-Unis avaient renié leurs promesses de coopération économique avec leurs voisins et le résultat était "la crise
1 Rabe, S, Eisenhower... op. cit, pp. 20 et 36.

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économique~ accompagnée d'un mécontentement populaire habilement exploité par les agents communistes". La "politique de bon voisinage" s'était transfonnée en une "pauvre politique de voisinage" 1. En réalité, l'action du gouvernement Truman sur le continent (reconnaissance des régimes de fait, attitude interventionniste, orientation avant tout militaire des relations) semblait se heurter, en 1952, à d'importante~"difficultés.La scène latino-américaine avait changé depuis 1950. Derrière l'unanimité diplomatique que ne troublait que très rarement un tiède propos dissident, commençaient à se profiler de nouvelles réalités sociopolitiques qui compliquaient la situation. Au Brésil, le retour au pouvoir de Vargas, sans remettre en question les relations privilégiées avec le pays du Nord, rendait les négociations plus serrées dans la mesure où le nouveau gouvernement exigeait de meilleures conditions de réciprocité sur le plan économique pour soutenir son programme d'industrialisation. Par ailleurs, Vargas cherchait à diversifier ses relations économiques internationales et encourageait pour ce faire le commerce avec l'Europe, afin de compenser l'influence nord-américaine 2. En Argentine, comme nous le verrons, Per6n, après son rapprochement fugace de 1950 avec les missions Miller et Cereijo, revint aux postulats de la Troisième Position et aux accents anti-nord-américains de l'après-guerre, sous la pression de la crise économique, de la recrudescence des activités de l'opposition et des difficultés existant dans son propre mouvement politique. Dans ce contexte, le gouvernement péroniste encouragea la fonnation d'un bloc de pays producteurs
1 Discours d'Eisenhower, 2619 au 13/10 1952, (3) Folder Box 2, Speech Series, Whitman Papers, Eisenhower Library. 2 Cf. Hilton, Stanley, "The United States, Brazil and the Cold War, 19451960 : End of the Special Relationship", in The Journal of American History, vol 68, n° 3, décembre 1981, pp. 609-616; Moniz Bandeira, L.A., 0 Eixo Argentina-Brasil, 0 processo de integraçao de America Latina, Brasilia, 1987, pp. 29~30.

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de matières premières afin de soutenir les prix de ces produits sur le marché international, ouvrit des négociations visant à mettre en place une union douanière avec ses voisins et développa dans toute l'Amérique latine, à travers le syndicalisme, une campagne de propagande très violemment critique à l'égard des États-Unis, qui virent là un témoignage de la tendance définitivement "neutraliste" de l'Argentine. Au Chili, le remplacement de Gonz41ez Videla par le général Ibaftez deI Campo annonçait également le retour à une politique plus nationaliste (par exemple, le Parti Communiste Chilien fut légalisé) et plus proche du péronisme. D'autre part, la crise économique déclenchée en Bolivie par la baisse du prix de l'étain, dont le principal acheteur était les États-Unis, provoqua une révolution populaire qui confirma au pouvoir Victor Paz Estenssoro, démocratiquement élu mais jusqu'alors empêché d'exercer ses fonctions par un coup d'État. Estenssoro ordonna la nationalisation des mines, la mise en place de la réfonne agraire et la dissolution de l'armée de métier, ce qui inquiéta sérieusement le voisin du Nord. En Équateur, le Président Galo Plaza, allié fidèle de Washington, subit une défaite électorale devant Velazco Ibarra, de tendance populiste; au Guatemala, le nouveau Président Jacobo Arbenz radicalisa l'action du gouvernement, notamment par une accélération de la réforme agraire engagée par son prédécesseur, Arévalo, et l'expropriation des terrains de la United Fruit Company. Tout cela créait une situation préoccupante pour Washington et plaçait l'Amérique latine dans le mouvement généralisé qui secouait l'ensemble du Tiers-monde et qui, à travers des révolutions populaires (dans certains cas sous direction communiste), des politiques nationalistes et, parfois, des accords ou des attitudes communes élaborées lors de forums internationaux (dont le plus important fut la conférence de Bandung en 1955), mettait en échec les puissances occidentales. Eisenhower avait donc d'excellentes raisons de promettre, comme il le fit au cours de sa campagne électorale, une politique

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plus active à l'égard des voisins du sud. Déjà en tant que membre du Comité des Commandants en chef du Pentagone, le candidat -républicain s'était déclaré partisan d'un renforcement de l'aide militaire à l'Amérique latine, en qui il voyait une base stratégique de premier ordre en cas de guerre éventuelle. En même temps, les défis de la nouvelle situation internationale, ainsi que les intérêts économiques et politiques intimement mêlés qui faisaient pression sur le Département d'État, poussaient dans le même sens. Cela explique l'apparition, dans le nouveau gouvernement d'Eisenhower, de personnalités économiquement impliquées en Amérique latine, comme le secrétaire d'État Foster Dulles, avocat auprès de compagnies ayant des intérêts dans la région, John Moors Cabot, secrétaire-adjoint aux Affaires interaméricaines et actionnaire de la United Fruit Company, Nelson Rockfeller et l'ex-ambassadeur à Cuba Guggenheim qui participèrent activement à diverses instances de l'administration républicaine et fournirent des fonds pour la campagne présidentielle. Le nouveau Président américain voyait dans le nationalisme émergent la force la plus dynamique dans l'évolution des affaires internationales de l'après-guerre et considérait que le statu quo de l'Occident ne pourrait être maintenu que si l'on intégrait ce nouveau facteur, analyse qui s'inscrivait dans le cadre de la politique anticommuniste de la guerre froide. En conséquence, l'objectif était de ranger l'Amérique latine dans le camp occidental, en prenant en compte les exigences des pays de cette région en matière de développement économique et de changement social. Selon les termes du secrétaire Foster Dulles, "à d'autres époques, nous étions capables de faire jouer à l'Amérique du Sud le rôle de presse-citron dans les moments difficiles et, quand les choses s'amélioraient, les choses reprenaient leur place mais le problème, c'est qu'aujourd'hui tout ce qui passe par le presse-citron devient rouge" 1. Les nouveaux fonctionnaires du Département d'État
1 Rabe, S, Eisenhower... op cit, pp. 29-30.

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trouvaient en Amérique latine des traits similaires à ceux du Moyen Orient: une tendance au nationalisme économique, au régionalisme et au neutralisme qui, s'ajoutant à l'influence communiste croissante, mettait en danger l'accès des Américains aux matériaux stratégiques essentiels et retardait la coopération militaire. Cette nouvelle situation exigeait donc un changement de cap par rapport aux paramètres fixés par l'administration Truman quelques années auparavant. Le communisme n'était plus une menace potentielle mais un danger bien réel en Amérique latine, ainsi que l'annonçait le secrétaire d'État Foster Dulles dans sa présentation initiale auprès du Comité des Affaires étrangères du Sénat. n s'agissait, selon lui, d'un appareil bien organisé dans la plupart des pays, qui rejoignait un "mouvement fasciste dans le CÔneSud" (il faisait là clairement allusion à l'Argentine) dans sa haine contre les "yankees" et constituait une menace pour le monde occidental!. Cette analyse servit de fondement à la formulation des objectifs de la politique des États-Unis dans la région, fixés le 18 Mars 1953 dans le NSC 144/1. Tout en mettant l'accent sur la recherche d'un développement politique et économique "ordonné" en fonction des priorités stratégiques nordaméricaines, avec des étapes plus pragmatiques et plus flexibles, ces objectifs reprenaient les grandes lignes de la démocratie démocrate: combattre le communisme et favoriser les investissements étrangers et le libre-échange. En fait, Washington voyait dans les conditions économiques et sociales du continent latino-américain une explication objective des actions réformistes engagées par plusieurs gouvernements de la région, mais considérait en même temps que ces politiques affaiblissaient la propriété privée et pouvaient ouvrir la voie au communisme. Il importait donc de stimuler l'évolution sociale afin d'échapper à ce dernier danger, en renforçant les intérêts globaux des ÉtatsUnis.
1 Ibid, p. 31.

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À moyen tenne, tout comme pour les démocrates, une condition censée assurer le succès de cette politique allait se révéler conflictuelle: la reconnaissance de cette nécessité de changement ne s'accompagnait d'aucune "aide" gouvernementale directe significative, contrairement à ce que réclamaient les nations de l'hémisphère sud. Par ailleurs, l'afflux d'investissements privés et le commerce accru avec la région ne provoquèrent pas de renforcement important des alliances avec Washington. Au contraire, la révolution cubaine et un certain nombre d'autres événements de la fin des années 1950 marquèrent l'échec des intentions initiales de l'administration Eisenhower. Le fossé entre les perceptions et les politiques des ÉtatsUnis envers le nationalisme latino-américain était analysé de façon assez dramatique par l'ambassadeur Paz, dans un rapport commentant les arguments d'un article du New York Times. Cet article définissait le nationalisme comme "un mal qui ronge toute l'Amérique latine", dont l'exemple le plus significatif était celui de Per6n, et établissait un parallèle avec la situation au Moyen Orient. Il ajoutait: "Il faut bien comprendre que le nationalisme existe en-dehors du communisme et constitue un mouvement complexe et puissant en lui-même". Ne pas avoir su prendre en compte ce phénomène avait conduit à ce qu'en 1952, "les ÉtatsUnis soient faibles, inquiets et émotionnellement épuisés". Dans son commentaire de cet éditorial, l'ambassadeur d'Argentine à Washington remarquait: "Toutefois, ceux qui écrivent d'une main qu'il est nécessaire de comprendre ce phénomène, effacent de l'autre cette déclaration dès qu'ils se retrouvent sur le terrain de l'application pratique de ce principe (la compréhension du nationalisme)" 1. Pourtant, les nouvelles orientations de la politique latino-

1 The New York Times, 27/8/1952, cité par l'ambassadeur Paz in Paz a Remorino, Washington, 29/8/1952, Informes PoHticos 1951-1955, Embajada en Washington, AMREC.

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