Les grandes mutations de l'Apartheid

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L'Afrique du Sud, tous le reconnaissent, de Nelson Mandela au président de Klerk, est en crise. L'apartheid, ce système de racisme institutionnalisé mis en place depuis 1948, ne réussit plus à assurer la reproduction économique et sociale. En apparence prospère et riche, l'Afrique du sud est confrontée aux mêmes problèmes économiques que la plupart des pays africains. L'oppression raciale érigée en système pourrait être éliminée, mais il sera beaucoup plus difficile de redresser la situation de la majorité noire du point de vue économique. Pour l'ANC, pour le mouvement syndical et populaire, la libération politique doit s'accompagner d'une libération économique. A travers une analyse économique approfondie, cet ouvrage permet de comprendre quels sont les enjeux des bouleversements politiques en cours et ce qui pourra être une Afrique du Sud après l'apartheid.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296234017
Nombre de pages : 208
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LES GRANDES MUTATIONS DE L'APARTHEID

Pierre BEAUDET

LES GRANDES MUTATIONS DE L'APARTHEID

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1991 ISBN 2-7384-0958-X

INTRODUCTION

LA CRISE SUD-AFRICAINE

Métamorphoses
Le 2 février 1990, le nouveau président F.W. de Klerk prononce devant le parlement sud-africain un discours historique. «Nous devons mettre fin une fois pour toutes, déclare-t-il, à la domination et au racisme» 1. Il annonce d'importantes mesures telle la libération de Nelson Mandela, ainsi que la légalisation de l'ANC et d'autres formations politiques. Une « nouvelle ère» est inaugurée dans l'histoire de l'Afrique du Sud. Cette «nouvelle situation », explique-t-il, « requiert plus que des changements politiques et constitutionnels. Elle ne peut se poursuivre positivement en faisant abstraction des problèmes des autres sphères vitales qui exigent des solutions pratiques: la pauvreté, le chômage, le manque de logements, l'insuffisance de l'éducation et de la qualification, l'analphabétisme et les besoins de santé» 2.

Quelques jours plus tard lors d'une de ses premières entrevues avec la presse, Nelson Mandela, le leader historique de l'ANC, déclare pour sa part qu'il n'écarte pas la possibilité de constituer un gouvernement de coalition avec le Parti National au pouvoir actuellement 3. Devant
1. Address by State President at the Opening of the Second Session of the Ninth Parliament of the Republic of South Africa, 2.2.90. 2. Idem. 3. Weekly Mail, 15.2.90.

5

150000 partisans réunis à Soweto, il affirme que la crise de l'apartheid est à la veille d'être dénouée:
« L'apartheid a entravé la croissance, créé le chômage massif et l'inflation galopante qui a miné les standards de vie de la majorité de notre peuple, les Noirs aussi bien que les Blancs. Seule une démocratie participative, impliquant notre peuple dans les structures de décision à tous les niveaux de la société, pourra corriger cette situation 4. »

La résolution de la crise sud-africaine semble en ce début de décennie connaître un début de déblocage. Par contre, tous sont d'accord pour affirmer que le processus sera long et douloureux. Structuré comme système politique mais aussi comme mode de régulation sociale et économique, l'apartheid n'a pas été un régime dictatorial comme « les autres ». Pendant plus de trente ans bien installé au pouvoir, ce système a dû sa force au fait qu'il a constitué un mode spécifique de développement capitaliste structurant simultanément rapports de classes et rapports entre Noirs et Blancs. L'histoire de l'apartheid, de ses « hauts» (l'économie sud-africaine était parmi les plus performantes du point de vue des taux de profit durant les années 60) et de ses « bas» (ce qui concerne principalement les crises que traverse le pays surtout à partir de 1976) est l'histoire de ce processus complexe de luttes sociales. Au cours des années 70 et surtout à partir des années 80, ce mouvement s'intensifie. La crise apparaît dans toute son ampleur. Reconstituons brièvement la trajectoire de son éclatement. 1986 : l'effondrement imminent

Au début de 1986, tout semble basculer en Afrique du Sud. Deux millions d'étudiants sont en grève. Plus de 54

« townships»

sont en révolte ouverte.

Le 1er mai,

2,5 millions de travailleurs font grève. L'État semble temporairement désemparé devant cette vague insurrectionnelle. Des divisions apparaissent entre
4. The New Nation, 16.2.90. 6

« réformistes» et « faucons ». Les premiers, qui promeuvent des formes de négociation avec certains secteurs de l'opposition, sont inquiets devant ce qu'ils perçoivent comme une radicalisation croissante. Les seconds accusent les premiers de laisser la situation dériver et proposent de rétablir par tous les moyens la loi et l'ordre. En mai 1986, les pays du Commonwealth tentent une médiation, en déléguant à une commission de « personnalités éminentes» la tâche d'amorcer des pourparlers entre l'État et l'ANC. Au premier, ils demandent de libérer les prisonniers politiques, à commencer par le leader historique de l'ANC, Nelson Mandela. Du second, ils exigent la cessation des activités militaires et l'acceptation du principe d'une négociation d'une nouvelle constitution selon le modèle de la transition effectuée au Zimbabwe en 1980. Le grand capital suit cette évolution avec inquiétude. Une délégation composée des représentants des plus grandes firmes sud-africaines (dont le plus puissant conglomérat, Anglo-American), rencontre la direction de l'ANC en exil à Lusaka. Le PDG de l'Anglo, M. Gavin Relly, en compagnie du chef de l'ANC, M. Oliver Tambo, déclare que la rencontre « a permis d'identifier plusieurs points de convergence ». En juillet 85, la Chase Manhattan Bank, suivie de près par plusieurs grandes banques prêteuses, annonce le nonrenouvellement des prêts à l'Afrique du Sud. La dette extérieure ($24 milliards) pèse lourd sur l'économie. En quelques jours, le rand perd 50 070de sa valeur et le gouvernement doit décréter la fermeture de la Bourse. Au fil des mois qui suivent, plus d'une centaine de compagnies étrangères décident de liquider leurs investissements en Afrique du Sud. En 1987, le niveau des investissements est de 70 070inférieur à celui de 1981. Parallèlement, le taux d'inflation ainsi que le déficit fiscal de l'État ne cessent d'augmenter. Crise « organique» Depuis le milieu des années 70, une série de secousses politiques et économiques traverse la société et l'économie. Le taux de croissance de l'économie, (5 070entre 1946 et 1974), chute dramatiquement durant les années 80 (0,7 0J0 7

en 1986). Dès 1974, des convulsions traversent les cercles dirigeants et des soubresauts inquiétants commencent à se manifester au sein de la majorité noire. En 1975, l'accession à l'indépendence des ex-colonies portugaises de l'Angola et du Mozambique accélère le processus. Le «grandiose» plan d'hégémonie régionale de l'Afrique du Sud est remis en question. L'armée sudafricaine connaît ses premiers revers sérieux face aux Cubains et aux Angolais. En Afrique du Sud même, le message est bien compris par les jeunes qui déclenchent la révolte spontanée de Soweto (1976). La répression, qui fait plus de 1 000 morts, au lieu d'étouffer la rébellion, aggrave les tensions entre l'État et la population, de même qu'entre l'Afrique du Sud et ses partenaires commerciaux. Entre temps, un nouveau mouvement syndical noir prend racine et le nombre de grèves sauvages augmente sans cesse. Enfin, en 1980, un autre allié s'effondre lorsque le Zimbabwe accède à l'indépendance. Sur le plan économique, les symptômes du déclin apparaissent sur toute la période 1974-1986. L'économie sudafricaine se retrouve défavorisée quant à sa localisation au sein de l'économie internationale. Cette tendance se révèle par une analyse de l'évolution négative de la balance des paiements. La crise de la dette, déclenchée en 1985, toute influencée soit-elle par les circonstances, reflète aussi une lecture négative de l'économie sud-africaine de la part du capital international. L'exode des capitaux, qui s'accélère sous la pression des campagnes antiapartheid dans le monde, aggrave un mouvement amorcé dans les années 70. La rentabilité des firmes étrangères implantées en Afrique du Sud se détériore tout au long de la période. La « locomotive» de l'économie sud-africaine, le secteur minier (70 % des exportations) stagne. Quant au secteur industriel, le plus vaste de l'Afrique, son déclin est encore plus prononcé. L'Afrique du Sud quitte le groupe sélect de ce qui devient dans le jargon de la Banque Mondiale le groupe des pays « nouvellement industrialisés».

8

L'impossible

réforme

Sur le plan politique, les projets mis en place par l'État pour dénouer la crise ont des effets contradictoires. Ainsi en est-il de la réforme constitutionnelle de 1983 qui consiste à accorder des droits politiques restreints à certaines catégories de la majorité noire et qui précipite la vague d'opposition de 1984-1986. Parallèlement, la réforme du système de relations industrielles, loin de désamorcer la progression des, syndicats militants, favorise leur expansion et la croissance de leur militantisme. Enfin, la mise en place de nouvelles structures administratives dans les townships (<<Black Local Authorities »), dont le but est de confier aux municipalités noires la gestion des services et des infrastructures, devient la cible de la révolte noire qui voit dans ces structures de nouveaux mécanismes d'oppression. Dans ce contexte, l'initiative semble glisser vers les classes populaires. En 1986, plusieurs townships entrent en fait dans une situation de pouvoir parallèle. Des comités de « rues» et de « zones », des « tribunaux populaires» se structurent à l'appel de l'ANC, dans le but de mettre en place « les embryons de zones libérées ». L'organisation nationaliste exhorte la population à construire des « unités de combat de masse» dans les townships, en vue de l'insurrection finale. Mais d'une façon qui semble soudaine, le terrain change à nouveau. Réforme et répression En juin 1986, l'État sud-africain proclame l'état d'urgence à l'échelle nationale. Le déploiement massif de l'armée dans les townships met fin aux formes insurrectionnelles de « pouvoir populaire». La mise en détention de près de 30 000 personnes décapite une bonne partie de l'opposition. Les secteurs du capital et de l'opposition libérale se rangent très majoritairement du côté de l'État. Les partenaires internationaux de l'Afrique du Sud constatent cette évolution avec inquiétude, mais à quelques exceptions près, aucun d'eux n'impose des sanctions économiques réellement sévères. Pendant ce temps, après avoir 9

décrété un moratoire sur la dette. . l'Afriaue du Sud réus. sit à renégocier un rééchelonnement de celle-ci grâce à l'appui de banquiers européens. La valeur du rand se restabilise, le taux d'inflation diminue de 18 070à moins de 15 %. Bref, l'État semble reprendre les choses en main. D'autant plus qu'une minireprise économique resurgit en 1987 grâce à une nouvelle flambée du prix de l'or. Conjoncturelle, la reprise permet néanmoins à l'Afrique du Sud de souffler un peu. Au sein de l'État, l'initiative passe aux mains des « Sécurocrates » : ce sont les secteurs « durs» de l'État qui exercent leur pouvoir à travers les appareils répressifs et qui s'inspirent de la doctrine de la sécurité nationale. Ils imposent l'arrêt du processus de démocratisation amorcé au début des années 80 et adoptent ce que les analystes appellent le « modèle brésilien », en référence au Brésil des années 60. Les militaires y avaient entrepris un processus de refonte de la société civile, ré articulant la place et le rôle des divers groupes sociaux et ainsi créant une « masse» critique suffisante pour une réforme conservatrice. En Afrique du Sud, les « sécurocrates » ont pour objectif d'intégrer socialement et économiquement une partie de la population noire, la petite bourgeoisie commerciale, professionnelle et technicienne qui croît avec la transformation et la modernisation de l'économie, ainsi qu'une fraction de la classe ouvrière. Cette intégration doit se faire sans remettre en question le contrôle ultime du pouvoir politique par la minorité blanche et sans non plus que les intérêts économiques de cette minorité soient sérieusement menacés. Cette stratégie implique le maintien du système capitaliste et d'un État fortement hiérarchisé. Bien qu'elle semble faire le consensus au sein de l'État elle arrive cependant, à la fin de 1988, dans une impasse. En dépit de la mise en illégalité de plusieurs mouvements populaires, la résistance se maintient, quoique d'une façon largement passive. Si les groupes populaires et les groupes de jeunes sont plus faciles à contrôler, il en va tout autrement du mouvement syndical. Un équilibre très précaire s'installe. L'opposition par contre fait face elle aussi à des problèmes. Ses actions ne réussissent pas à déstabiliser de façon suffisamment profonde l'État, et particulièrement le 10

formidable appareil de sécurité. D'autre part, des clivages de toutes sortes s'accentuent au sein de l'opposition. La stagnation de l'économie, la croissance spectaculaire du chômage exercent des pressions sur le mouvement syndical et sur l'opposition en général; le processus de différenciation sociale qui s'accélère au sein de la majorité noire affaiblit sa cohésion. 1988-1989 : l'impasse La résistance n'a pas pu tenir le coup devant l'intensification de la répression. Au début de 1988, l'ANC admet se retrouver dans une situation de faiblesse. Mais en dépit des revers enregistrés, le processus politique se poursuit. D'autant plus que la minireprise de 1987 arrive rapidement à son terme pour laisser à nouveau la crise économique continuer ses ravages. Les statistiques concernant 1988-89 révèlent les mêmes tendances qui caractérisent l'économie sud-africaine depuis maintenant plus de 15 années: déficit persistant du budget de l'État, sortie nette de capitaux, chute de la valeur du Rand, taux de croissance du PIB inférieur à celui de la population, déclin de la production d'or, stagnation de l'industrie manufacturière, etc. 5. Dans ce contexte, une réflexion stratégique amène l'ANC à tenter un élargissement de ses alliances. Pour ce faire, le mouvement nationaliste entreprend de diluer son programme historique, un programme qui propose une transformation assez radicale de la société, et qui est formulé dans le cadre de ce qui est la Charte de la Liberté (document-programme adopté par l'ANC en 1955). L'évolution de l'ANC va dans le sens d'offrir de nouvelles garanties aux Blancs pour les rassurer sur le maintien de leurs intérêts économiques, et de présenter une image plus rassurante face aux puissances occidentales. Les secteurs libéraux exigent que l'ANC mette de côté ses hypothèses de nationalisation de l'économie et de « contrôle populaire ». Ils préconisent plutôt un processus de changements graduels, élargissant peu à peu le « Welfare State» à des secteurs de la majorité noire. Cette inflexion
5. Financial Mail, 16.3.90.

Il

vers la droite de la part de l'ANC ne va pas sans difficultés. Des organisations populaires, en particulier les syndicats, veulent au contraire que l'ANC soit plus explicite sur son programme de transformation. Le mouvement syndical par exemple, exige des précisions sur les aspects économiques d'un éventuel programme de transition, de façon, estiment-ils, à éviter la perpétuation du capitalisme sous un « visage noir ». Au printemps 1989, ces remous aboutissent à la formulation d'un projet constitutionnel par l'ANC. L'inflexion est à « droite », dans le sens d'une reconnaissance explicite des thèmes de la démocratie représentative et de la reconnaissance des droits individuels. Par contre, sur la question économique, le projet est délibérément vague. On y parle d'économie « mixte» sans que l'idée ne soit vraiment développée. Sur le plan tactique, l'opposition noire tente de tirer bénéfice de cette ouverture politique. Une insistance évidente est placée sur le thème de la négociation. L'objectif traditionnel de la « prise du pouvoir» et du « démantèlement total» de l'apartheid est mis de côté. Considérant le rapport de forces actuel, une option « modérée» se dégage peu à peu sous l'influence entre autres de Nelson Mandela. Des pourparlers s'amorcent entre celui-ci et les dirigeants de l'État sud-africain. Mandela écrit alors un messa$e privé d'une importance capitale adressé au chef de l'Etat sud-africain (il s'agit à l'époque du président Botha) :
« La clé pour solutionner la situation est une entente négociée. Des rencontres entre l'ANC et le gouvernement doivent être le premier pas vers l'établissement d'une paix durable dans notre pays. Deux questions centrales doivent être abordées: d'abord, la revendication d'un État unitaire basé sur le principe du pouvoir de la majorité; ensuite, les craintes de l'Afrique du Sud blanche ainsi que son insistance à obtenir des garanties structurelles en sorte que le pouvoir de la majorité n'implique pas la domination de la minorité blanche par la majorité noire. La tâche la plus difficile dans ce contexte pour le gouvernement et pour l'ANC est de réconcilier ces deux positions» 6.
6. Cité par le Manchester Guardian Weekly, 4.2.90. Le document aurait été écrit par Mandela en été de 1989. 12

Vers l'Afrique

du Sud postapartheid

?

C'est sur ce contexte que surviennent les développements de 1990. Tant du côté de l'État que de celui des organisations de la résistance, le sentiment général est qu'il faut dénouer l'impasse. La résistance réalise que l'hégémonie de l'État, s'appuyant sur une incontestable suprématie militaire, n'est pas vraiment menacée à court terme. L'économie peut décliner, la lutte de masse peut s'intensifier, l'Afrique du Sud peut être davantage isolée internationalement. Par contre, certaines des conditions essentielles permettant la prise du pouvoir par la résistance font défaut (entre autres, l'impossibilité de compter sur une division au sein de l'armée). De l'autre côté, l'option prédominante au sein des cercles dirigeants est de chercher à élaborer un compromis. La lutte interminable contre la majorité noire sape les fondements du mode de régulation érigé par l'apartheid. A l'extérieur, l'évolution des rapports de forces régionaux et internationaux enlève à l'Afrique du Sud les raisons d'être le « gendarme régional» qu'elle avait été pendant presque un quart de siècle. La détente est-ouest d'un côté, la résistance plus vive des pays africains de l'autre (résistance manifestée par la victoire tactique importante des forces cubano-angolaises sur l'armée sud-africaine en février 1988 à Cuito Canavale dans le sud de l'Angola) sont des facteurs qui déstabilisent la faction la plus militariste de l'establishment sud-africain. Jusqu'à présent toutefois, le compromis tel que conçu par l'État va à l'encontre d'une démocratisation totale de l'espace politique. Les diverses solutions entrevues par l'État dans le sens d'une « décentralisation des pouvoirs» visent à préserver un droit de veto ultime pour les Blancs; par ailleurs, tant l'État que le grand capital affirment refuser à l'avance toute modification radicale de la structure économique. C'est dans ce contexte que s'articule une course de vitesse entre l'État et la résistance antiapartheid. D'une part, l'État doit mettre en place un plan à long terme. Les changements politiques graduels doivent permettre une refonte de la société civile et reconstituer un nouveau bloc dominant stable, lequel intégrerait une partie de la majo13

rité noire. D'autre part, la résistance doit démontrer rapidement sa capacité de se réorganiser, de proposer un projet hégémonique alternatif, et d'entreprendre la réalisation d'une stratégie politique capable de renverser le rapport de forces actuel. Les protagonistes sociaux sont engagés dans ce que Antonio Gramsci qualifie de « guerre de positions », une lutte complexe et épuisante, où chacun tente de gagner des « positions» hégémoniques sur l'adversaire, envahissant peu à peu l'ensemble de la société civile, minant les tentatives d'élargissement des alliances de l'ennemi et se gagnant peu à peu l'appui de la majorité. La crise de la société sud-africaine est un terrain sur lequel s'expriment de nouveaux projets sociaux, les uns « par en haut », à la mesure des possibilités et des contradictions de l'État et de la classe dominante; les autres « par en bas », à travers la recomposition d'un front de résistance populaire. Quelles que soient les options qui l'emporteront, il faudra qu'elles tiennent compte du fait de la nature structurelle, profonde, de la crise politique, sociale et économique que traverse le pays depuis les années 70. Celle-ci se réfère à des processus sociaux et économiques complexes, dont l'importance est généralement sous-estimée par les acteurs politiques. On sait que, généralement, ces questions demeurent dans l'ombre des grands bouleversements politiques immédiats. C'est de cette crise-là dont nous voulons parler puisque ce sera son dénouement, en dernière analyse, qui permettra à l'Afrique du Sud de sortir de l'impasse actuelle.

14

CHAPITRE LA CRISE:

1

DISCOURS ET RÉALITÉ

Le discours de la crise est devenu hégémonique en Afrique du Sud. Le fait de la crise fonde la plupart des analyses politiques, à gauche aussi bien qu'à droite. Il est, bien sûr, depuis le début des années 80, le point de départ du discours de la résistance, dans toutes ses variantes. En 1988, au moment où le régime et la résistance semblent s'affronter dans une lutte « au finish », l'ANC estime « que les éléments principaux qui constituent une situation révolutionnaire sont présentement réunis: l'incapacité de la classe dirigeante de gouverner comme avant, le fait que les masses opprimées n'acceptent plus de vivre comme avant, la lutte de masse qui s'intensifie partout et la crise qui s'accroît dans le pays» 1. Fait à noter cependant, la crise est maintenant reconnue par la classe dominante. Les problèmes de l'économie,selon l'aveu du gouverneur de la Banque Centrale de Réserve, sont « structurels» et ne peuvent être simplement résolus par les mouvements cycliques de reprise qui caractérisent le marché capitaliste2. Reprenant cette thématique au début de 1990, le nouveau président de Klerk, pour justifier l'amorce d'un processus de négociation avec l'ANC et la libération de ses
1. R. KASRILS. The Revolutionary Army, Sechaba, septembre 1988. L'auteur est membre du Comité exécutif de l'ANC et l'un des responsables de sa branche armée, Umkhonto we Sizwe. 2. Address to the 78th General Meeting of the South African Reserve Bank, 24.8.88. 15

principaux leaders trace un portrait tion économique:

très sévère de la situa-

« La crise du pétrole de 1973 a forcé les pays occidentaux à des réajustements structurels drastiques, surtout à partir de 1979. Pendant ce temps par contre, l'Afrique du Sud était temporairement protégée par l'augmentation des prix de l'or et ne s'est pas engagée dans un tel processus de réajustement. La reprise de l'économie mondiale et le déclin du prix de l'or ainsi que de celui d'autres matières premières nous ont conduits à une situation difficile. Celleci se caractérise par un taux d'inflation élevé, une décroissance sérieuse du taux de productivité du capital et la stagnation de l'économie quant à sa capacité à générer des revenus et des emplois(...) A moins qu'un consensus ne soit rétabli sur la question du développement économique, les pays d'Afrique australe feront rapidement face à un déclin aggravé et à la ruine 3. » Les germes de la crise avaient cependant été notés depuis longtemps par les observateurs les plus clairvoyants. Parmi ceux-ci, Harry Openheimer, PDG de Anglo-American et doyen des capitalistes sud-africains, avait bien compris dès 1971 que les « succès» de l'apartheid portaient en eux l'embryon de sa « défaite» : « Nos problèmes économiques sont loin d'être superficiels. Si des changements structurels ne sont pas effectués bientôt, nous devrons nous contenter d'un taux de croissance beaucoup plus modeste. Notre industrie n'a pas su utiliser à bon escient le vaste réservoir de main-d'œuvre à sa disposition. Aussi longtemps qu'une vaste majorité de la population se verra refuser l'accès à l'éducation formelle et à la formation technique ou qu'elle sera empêchée par diverses interdictions de jouer son plein rôle dans l'économie, les perspectives de la croissance économique demeureront inhibées 4. »

Depuis les années 70, il appert que ce sont les fondements mêmes de l'économie sud-africaine qui sont déséquilibrés. Cela est indiqué par le fait que les reprises partielles ne parviennent pas à rétablir les niveaux d'accumulation que l'économie avait connus auparavant, particu3. Address by State President F.W. de Klerk at the Opening of the Second Session of the Ninth Parliament of the Republic of South Africa, 2.2.90. 4. Times, 9.6.71.

16

lièrement entre 1948 et 1974. Ce qui est donc spécifique dans cette crise post-1974 est le fait que les cycles « habituels » du marché capitaliste, les flux et les reflux constants, sont insuffisants pour relancer l'économie. Symptômes Un certain nombre de facteurs apparaissent « évidents» dans la crise actuelle en Afrique du Sud. Le déclin du taux de croissance, par exemple, ou encore l'évolution négative des termes des échanges. D'autres facteurs ont un effet immédiat et à court terme sur l'économie: par exemple, le déclin des exportations, la hausse du chômage. Enfin, il existe d'autres indicateurs plus discrets, mais qui expliquent comment le processus d'accumulation est confronté à des obstacles structurels: c'est le cas, notamment, des indices révélant le déclin de la productivité du capital et du travail. Présentons d'abord ces mouvements. Déclin du produit intérieur brut

Parmi les indices partiels, en fait symptômatiques de la crise, il faut noter l'évolution du taux de croissance.
TAUX DE CROISSANCE DU PRODUIT INTÉRIEUR BRUT 1960-67 1968-71 1972-76 1977-81 1982-87
Source: Finance Week, 14.4.88.

5,9 5,3 3,3 3,3 1,0

% % % % %

L'Afrique du Sud se compare mal à d'autres pays nouvellement industrialisés dont les taux de croissance sont largement supérieurs, tels le Brésil, le Mexique, la Corée du Sud, etc. 5. La Banque Mondiale calcule que le taux de croissance a dépassé 2,2 070dans les « pays en voie de déve5. Financial Mait 17.6.88.

17

loppement à revenu moyen» (c'est la catégorie dans laquelle se trouve l'Afrique du Sud) durant la période 1981-86 (5,7 070durant 1973-80)6. Parallèlement, la population sud-africaine augmente de 2,4 070par année (2,8 % pour les Noirs). 350000 nouveaux venus arrivent sur le marché du travail chaque année 7. Conséquence de la différence entre le taux de croissance et celui de l'augmentation démographique, le revenu per capita a décliné en moyenne de 2,1 070par année depuis 1985. Résultat, l'Afrique du Sud s'appauvrit. Déclin des investissements Le taux réel brut (en tenant compte du taux d'inflation) d'investissement domestique fixe décline en Afrique du Sud depuis 1981. En 1987, il était de 31 070inférieur à celui de 19818.
TAUX DE CROISSANCE DU PRODUIT INTÉRIEUR BRUT ET DE l'INVESTISSEMENT INTÉRIEUR FIXE BRUT 1981-1987
PIB 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 4,8 - 0,8 - 1,8 5,1 - 1,2 1,0 2,6 Investissement 8,4 3,0 4,7 1,9 6,4 17,4 1,4

-

-

Source: South Mrican Reserve Bank, Quarterly Bulletin, 1.10.87.

juin 1988 et Finance Week,

Selon les statistiques plus récentes (1987), les investissements constituent 19,5 070seulement du PIB, soit un taux plus bas que durant toute la période 1960-1980 (en 1980, ce taux représentait 26,4 070) . 9
6. 7. 8. 9. 18 Banque Mondiale, Rapport annuel 1987. Star 5.11. 87. Finance Week, 5.5.88. C.S. HARDY, Southern Africa Trade Study, ClDA, 15.5.87.

En examinant le taux d'investissement net, c'est-à-dire les investissements consacrés à de nouvelles capacités productives, et non pas ceux destinés à remplacer les capacités actuelles, on constate que l'investissement net en 1987 est de 70 % inférieur à celui de 1981.
INVESTISSEMENT NET 1981-1987 (en millions de R en prix courants)
1981

1983 89 875 24 509 14 453 10056 27,3 11,2

1985 120 141 28 619 19 722 8897 23,8 7,4

1987 164 455 32 068 27 851 4217 19,5 2,6

PIB (a) Investissement intérieur fixe brut (b) Dépréciation (c) Invest. net (a- b) (a) en % du PIB (c) en % du PIB

71 083 20 132 9860 10 272 28,3 14,4

Source: Finance Week, 5.5.88.

Une sorte de « grève des capitaux» sévit dans toute l'économie. Nous verrons pourquoi plus tard. Dépenses et épargne Au niveau des investissements, ce sont les secteurs public et para public qui jouent le rôle principal. Les capitaux privés demeurent très réservés. A partir de 1980, les dépenses d'investissement de l'État augmentent en moyenne de 3,5 0,10 année alors que celles du secteur privé tompar
bent
10. à 1,7 0,10

L'« indice de confiance» du milieu des affaires demeure à un bas niveau, révélant le scepticisme du capital face à la situation économique et sociale. Du fait que l'État doit se substituer au capital privé dans l'économie, les pressions s'accentuent sur le plan financier, d'où la croissance du déficit budgétaire de l'Etat. De moins en moins, l'État sud-africain n'est en mesure de faire face à ses obligations financières.
10. Nedbank, novembre 1987. 19

% DE CROISSANCE DES qÉPENSES PUBLIQUES ET PRIVEES (en prix constants de 1985)
1985 Consommation Consommation privée publique - 4,2 0,9 1986 0,1 1,7 1987 3,7 5,7 1988

(1er trim.)
4,0 18,4

Source: South African Reserve Bank, Quarterly Bulletin, juin 1988.

DÉFICIT DU BUDGET DE L'ÉTAT EN % DU PRODUIT INTÉRIEUR BRUT
1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987

2,6 3,0 4,5 4,1 3,3 4,6 5,8

% % % % % % %

Source: Standard Bank Economic Review, avril 1988.

Ce pourcentage demeure largement supérieur à ce qui est considéré comme « performant» dans le contexte de l'économie des pays capitalistes. Le Fonds Monétaire International estime qu'au delà de 3 0,10 PIB, le déficit buddu gétaire de l'État menace la santé économique et en particulier la solvabilité à long terme de cet Etat. Si l'État s'est substitué au secteur privé en tant qu'investisseur et consommateur, c'est que le taux d'épargne personnelle et celui du revenu personnel disponible sont en chute. Les particuliers ont moins de revenus disponibles, ils épargnent moins: le ratio de l'épargne personnelle (relation entre l'épargne et le revenu disponible) est à moins de 2,8 0,10 198711. en

Il. Commonwealth Working Group, with the International Financial System, mental Group, août 1988. 20

South Africa's Relationship report to the Inter Govern-

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