Les indicateurs socio-politiques d'aujourd'hui

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296342460
Nombre de pages : 368
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Les indicateurs socio-politiques aujourd'hui

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5513-1

Elisabeth

Sous la direction de Dupoirier - Jean-Luc Parodi

Les indicateurs socio-politiques aujourd'hui
Actes du colloque de l'Association Française de Science Politique et de l'Observatoire Interrégional du Politique Janvier 1996

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller Dernières parutions: URFALINO Philippe, VILKAS Catherine, Lesfonds régionaux d'artcnntemporain. La délégation du jugement esthétique. 1995 SMITH Andy, L'Europe politique au mirair du local. 1995 Stephano ZAN, Massimo FERRANTE, Le Phénomène organisationnel. 1996 CHAUSSIERJean-Daniel, Quel territoire pour le Pays Basque? Les cartes de l'identité, 1996. THOMAS H, Vieillesse dépendante et dés insertion politique. 1996. GAUDIN JP,Négocierd'abord .. la contractualisationdes politiques publiques. 1996. MARCOU G., THIEBAUL T J.C., La décision gouvernementale en Europe. 1996. Textes sous la direction de: L. DEBLOCK, C. EMERY, J. C. GAUTRON, A. MACLEOD, Du libre échange à l'union politique, 1996. JOSSELIN Daphné, Les réseaux en action, 1996 MASSARDIER Gilles, L'Etat savant, Expertise et aménagement du territoire. 1996. BOURGEOIS Catherine,L'attributiondes logements sociaux. Politique publique et jeux des acteurs locaux, 1996. LABBÉ D., Syndicats et syndiqués en France depuis 1945, 1996. LACASSE F., THOENIG J.-C., L'action publique. 1996. CHA TY Lionel, L'administration face au management. 1997. DELOYE Yves, HAROCHE Claudine, IHL Olivier, Le pro(()cole ou la mise enforme de l'ordre politique, 1997. PAOLETTI Marion, La démocratie locale et le r~férendum. 1997. SAEZ G., LERESCHE J.-Ph., BASSAND M.,(dir.) Gouvernance métropolitaine et transfrantalière. Action publique territoriale, 1997. PÉROUSE DE MONT CLOS M.A., Violence et sécurité urbaines en Afrique du Sud et au Nigéria, 1997. MAYER N. (Sous la direction de), Les modèles explicatifs du l'ote. 1997. PASCO X., La politique spatiale desÉtats-Unis. Technologie. intérêts et déhat public, 1997. BRISSET -SILLION C., Universités publiques aux Etats-Unis. 1997. FREEDMAN J., Femmes politiques: mythes et symholes. 1997. GENIEYS W., Les élites espagnoles face à l'État. 1997. MOREL L., La transition italienne. recul des partis et activation de lafonctirJ/1 présidentielle, 1997. SUREL Y., L'État et le livre, 1997.

En hommage à Annick Percheron

Liste des intervenants au colloque
Claire BERNARD-STEINDECKER,chargée d'études à l'Observatoire interrégional du politique (OIP) Daniel BOy, directeur de recherche (Fondation nationale des sciences politiques) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF) Bruno CAUTRÈS, chargé de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre d'infonnatisation des données socio-politiques de Grenoble (CIDSP) Roland CAYROL, directeur de recherche (Fondation nationale des sciences politiques) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF), directeur de l'institut CSA Jean CHICHE, ingénieur de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF) Claude DARGENT, agrégé de sciences sociales, docteur en science politique, maître de conférence à l'Institut d'études politiques de Paris Alain DESROSIÈRES,administrateur de l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), membre du département de la recherche Vincent DROUIN, docteur en science politique, journaliste à l'Agence France Presse (AFP) Elisabeth DUPOIRIER, directeur de recherche (Fondation nationale des sciences politiques) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF) et directeur de l'Observatoire interrégional du politique (OIP) Gérard GRUNBERG, directeur de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française
,

(CEVIPOF)

François HÉRAN, directeur de recherche à l'Institut national des études démographiques (lNED), chef de la division des enquêtes d'études démographiques à l'Institut national de la statistique et des études économique (INSEE) Jérôme JAFFRÉ, vice-président de la SOFRES Jean LAPONCE, professeur de science politique aux universités de Colombie britannique, Ottawa et Aichi Shukutoku Annie LAURENT,chargée de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre de recherches administratives, politiques et sociales de Lille (CRAPS)

Patrick LEHINGUE, assistant à l'université de Picardie-jules-Vernes, chercheur au Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie (CURAPP) Yannick LEMEL, inspecteur général à l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), directeur du Centre de recherche en économie et statistique - Laboratoire de sciologiequantitative (CREST-LSQ) Nonna MAYER, directrice de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF) Philippe MÉCHET, directeur général adjoint et directeur des études politiques de la SOFRES Guy MICHELAT, directeur de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF) Jean-Louis MISSIKA,directeur général de BVA Janine Mossuz-LAVAU, directrice de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF) Anne MUXEL, chargée de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF) Laurence PARlSOT,Président directeur général de l'IFOP Jean-Luc PARODI, directeur de recherche (Fondation nationale des sciences politiques) au Centre d'étude de la vie politique ftançaise (CEVIPOF), secrétaire général de l'Association française de science politique (AFSP) Béatrice Roy, directeur des études à l'Observatoire interrégional du politique (OIP) Sylvie STRUDEL,maître de conférence des universités à l'Institut d'études politiques de Lille Etienne SCHWEISGUTH,directeur de recherche (Centre national de la recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF)

Sommaire

Avant-propos: "Indicateurs, indications, indices" Elisabeth Dupoirier, Jean-Luc Parodi..
ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE

Il

Refléter ou instituer: l'invention des indicateurs statistiques Alain Desrosières Le profil de l'électeur: trop de gauche? trop de haut? trop de face? Comparaison de questionnaires américain, canadien et français Jean Laponce

15

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STATUT

SOCIAL

La catégorie socio-professionnelle : réflexions sur le codage et l'interprétation François Héran Le repérage des positions sociales dans les travaux comparatifs internationaux Yannick Lemel. Profession, statut et vote Nonna Mayer Origine sociale, milieu social et comportement politique Daniel Boy, Bruno Cautrès

49

... 69 97 I13

SEXE, ÂGE, DIPLÔME L'indicateur sexe en France: histoire et actualité Janine Mossuz-Lavau Âge et génération: l'analyse par cohortes Vincent Drouin Les indicateurs de capital culturel Daniel Boy

135 151 l67

RELIGIONS

Les indicateurs du niveau d'intégration religieuse Guy Michelat ..185 Regards sur une minorité: judaicité et judéités Sylvie Strudel ... ... ......20 1 L'appartenance et la pratique religieuses comme indicateurs socio-politiques : J'exempJedes protestants français Claude Dargent 215

INDICATEURS

POLITIQUES,

CONJONCTURES

POLITIQUES

Échelle gauche-droite et choix politiques Jean Chiche, Elisabeth Dupoirier L'autopositionnement des jeunes sur l'échelle gauche-droite à J'épreuve des mots Anne Muxel.. ... L'indicateur d'humeur des Français Jérôme Jaffré ... ...

233

...

249 265

NOUVELLES QUESTIONS, NOUVEAUX INDICATEURS

Les indicateurs de vaJeurs et le vote présidentiel Gérard Grunberg, Etienne Schweisguth Les indicateurs du racisme et de Ja xénophobie Roland Cayrol Les indicateurs subjectifs d'intégration sociaJe Béatrice Roy, Claire Bemard-Steindecker Vote et ancienneté des attaches résidentielles Annie Laurent. Économie domestique et changement politique: contribution à la recherche de nouveaux indicateurs Philippe Méchet

285 303 319 335 351

La coordination scientifique de cet ouvrage a été assurée par Martine Jouneau, et le travail d'édition par Sylvie Villemin, assistée de Lucie Limier.

A vaut-propos

"INDICATEURS,

INDICATIONS, INDICES"
Elisabeth Dupoirier Jean.Luc Parodi

La tentation de réflexion sur les indicateurs socio-politiques dans la France d'aujourd'hui est née de la rencontre d'un constat sociologique et d'une interrogation méthodologique. Constat d'une société politique française en plein et profond changement, avec bien sûr tous les risques de reconstruction simplifiée des périodes antérieures: quand la société n'est-elle pas en changement? Interrogation sur la nature, l'origine et les performances des instruments destinés à l'analyser et à la mesurer. Cette réflexion collective a donné lieu à un colloque organisé par l'Association Française de Science Politique et l'Observatoire Interrégional du Politique, réunissant des producteurs et des utilisateurs de données statistiques. Les pages qui suivent en constituent les actes I. S'interroger sur la relation entre une société en mutation et des indicateurs qui ne changent pas entraîne une triple, et parfois contradictoire, nécessité. Nécessité tout d'abord de garder des indicateurs stables pour mesurer une société qui change et évaluer l'ampleur et la diversité de ces changements: comment sans repères fixes estimer la marche du glacier? Mais nécessité également en sens inverse d'adapter les indicateurs aux changements de la société, aux nouveaux clivages, à toutes ces nouvelles géographies élémentaires qui permettent de penser la société et de s'y penser soi-même: l'adaptation implique l'innovation. Nécessité enfm de réinterroger constamment la stabilité même des indicateurs inchangés pour en détecter les éventuels changements de
La contribution de Patrick Lehingue a été publiée à la demande de l'auteur dans "Faux concept et vrais problèmes: la volatilité électorale", Cahiers de sociologie politique de Nanterre, n02, 1997. 11

signification. Et comment mettre à jour ces permanences parfois illusoires sans le recours à des tests identiques, dont l'identité même pourrait à son tour être mise en doute? Questions sans fm qui exigent cependant des réponses provisoires. D'où en préalable une triple interrogation. De quels indicateurs parlons-nous? Qu'est-ce qu'un bon indicateur? Qu'est-ce qu'un bon indicateur face à une société qui change? On n'a retenu ici que les indicateurs d'enquête, qu'il s'agisse d'indicateurs de pratiques, de comportements, d'opinions, donc dans tous les cas des indicateurs par auto-estimation. Ni simple variable, ni pure ventilation, l'indicateur est à la fois un détecteur et un dénombreur d'indices, de ces indices que Littré défmissait admirablement comme "un signe apparent qui indique avec probabilité" . Pour ce faire, le bon indicateur se devra d'abord d'être stable, même si cette stabilité peut faire l'objet d'améliorations internes. Il devra ensuite être discriminant et naturellement explicatif, mais aussi répartiteur, en évitant de constituer de grandes masses indifférenciées. Il devra enfm être économique, c'est-à-dire à la fois simple à mettre en oeuvre et synthétique. A cette triple condition, les indicateurs quantitatifs permettent bien de prendre la mesure des changements socio-politiques. Encore faudrait-il les réinterroger constamment de façon qualitative pour en saisir les significations internes. Encore faut-il garder en mémoire les questions étonnamment prémonitoires que posait en 1990 en introduction à L'électeur français en questions" Annick Percheron, à qui est dédié cet ouvrage dont elle avait conçu le projet: « La dimension gauche-droite? Son pouvoir maintenu de structuration profonde des attitudes rend plus béante la crise de la représentation, plus inquiétantes ses conséquences éventuelles. A quoi "servent", à quoi peuvent "servir" des auto-classements qui ne produisent plus de votes, qui ne se traduisent plus en choix partisans stables, qui ne parviennent plus à se projeter et à se reconnaître dans les débats et les programmes politiques? La persistance d'identifications, mais d'identifications affranchies, ne crée-t-elle pas les conditions de mobilisations dispersées, non encadrées que l'on peut réduire de guerre lasse sans vraiment les apaiser faute de pouvoir, de savoir négocier avec elles. »

CEVIPOF, L'électeur français en questions, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1990. 12

ARCHÉOLOGIE,

PERSPECTIVE

ARCHÉOLOGIE,

PERSPECTIVE

REFLÉTER OU INSTITUER: L'INVENTION DES INDICATEURS STATISTIQUES

Alain Desrosières

L'histoire, longue de plus de deux siècles, des usages sociaux des indicateurs statistiques du monde social, peut être lue comme celle des hypothèses implicites sur le statut de réalité des objets ainsi "indiqués", c'est-à-dire résumés par des nombres. Aux XVIIIe et XIXe siècles, des conditions et des outillages sont peu à peu formulés: loi des grands nombres, urne probabiliste, théorie des moyennes, distribution normale, qui limitent ces usages, mais aussi les confortent, en construisant un nouveau "langage du réel", promu par Quetelet, Galton, Durkheim et beaucoup d'autres, tant dans les sciences sociales que dans l'action et le débat politiquel. Ces conditions et ces outils n'ont pas été donnés d'emblée. Tout au long du XIXe siècle, ils ont été discutés, et parfois refusés, car ils élaguaient, ordonnaient et aseptisaient une production et une circulation souvent exubérantes de nombres, insérés dans des rhétoriques aujourd'hui inimaginables. Les séries ou les tableaux statistiques ne "reflètent" ou ne "signifient" quelque chose que si des règles strictes président à leur exhibition. Or ces règles portent précisément sur des hypothèses de réalité des objets décrits. Par exemple, l'interprétation des moyennes et des régularités, en termes d'objets macrosociaux intrinsèquement distincts des individus, ou celle des corrélations en termes de causalité, sont enserrées par des
Ce texte résume diverses questions soulevées par l'histoire des indicateurs statistiques dans quelques pays. Celle-ci a été décrite par exemple pour la France (INSEE, 1987 ; DESROSIÈRES, 1993; ARMATTE, 1995), la Grande-Bretagne (DAVIDSON, 1985 ; SZRETER 1991), les Etats-Unis (DUNCAN et SHELTON, 1978 ; ANDERSON, 1988), l'Allemagne (SAENGER, 1935), l'URSS (BLUM, 1994), ou la Suisse (JOST, 1995). 15

LES INDICATEURS

sOC/a-POLITIQUES

AUJOURD'HUI

hypothèses de normalité ou de linéarité sans lesquelles les indicateurs ne reflètent et ne signifient plus rien. Ces règles de méthode et cette discipline ont contribué à façonner l'image d'un savant austère et incontournable, pur produit de la science positive du XIXe siècle: le statisticien. Mais, par une ruse classique de la raison socio-scientifique, l'enseignement et la diffusion de ces règles au XIXe siècle, ont contribué à créer ou renforcer, en un mot à instituer, une nouvelle réalité du monde social. En configurant celui-ci, en offrant un langage pour le représenter et intervenir sur lui (HACKING, 1983), les indicateurs font tenir à la fois des objets et des machines, et des hommes liés par ceux-ci. Ils fournissent aux acteurs des signes de ralliement ou de dispute, des points d'appui et des outils pour exprimer et coordonner leurs entreprises communes. Tableaux de bord, taux de chômage, indice de popularité, critères de convergence, nombre de manifestants: notre monde social et politique est, à proprement parler, non seulement reflété, mais aussi institué, par ces indicateurs statistiques. C'est ce double mouvement, de visée de réalité et d'institution de celle-ci par des indicateurs statistiques, que l'on suggéra ici à travers quelques exemples. 1. Quand une moyenne institue du réel. Le rapprochement entre ces deux dimensions des indicateurs, métro logique, au sens des sciences de la nature, et constituante, à celui des sciences politiques, n'est pas un artifice rhétorique. Il est inscrit au coeur de la démarche de l'astronome et statisticien belge Quetelet (1796-1874), organisateur de la statistique administrative et père de la théorie des moyennes. Au XVIIIe siècle, des moyennes étaient calculées et utilisées dans deux cas bien distincts, et sous des noms différents (J.C. PERROT, 1992). La "moyenne proportionnelle" était calculée quand plusieurs mesures différentes et imprécises étaient faites d'un même objet, par exemple astronomique. En revanche, les mesures d'objets différents (rendements agricoles de terres distinctes, tailles des hommes d'un régiment) pouvaient être résumées en une "valeur commune" justifiée par un principe de compensation. Celui-ci était exprimé de façon imagée par des formules comme "bon an, mal an", "l'un dans l'autre", "le fort portant le faible" (utilisée par Vauban dans ses estimations des rendements escomptés de sa "dîme royale"). Ces deux calculs, de "moyenne" et de "valeur commune", bien que 16

ARCHÉOLOGIE,

PERSPECTIVE

formellement identiques, correspondaient à deux "réalités" complètement distinctes, dont Quetelet va subtilement modifier la définition et le sens. Ce faisant, il créait une nouvelle "réalité", l' homme moyen, et par là l'objet macrosocial, repris ensuite par Durkheim et par les "indicateurs" du XXe siècle, constitutifs aussi bien de l'analyse et de la controverse scientifique, que de l'action et du débat politique. En s'appuyant sur la ressemblance des distributions statistiques (d'apparence gaussienne) entre, d'une part, les diverses mesures d'un même objet physique ou astronomique, et, d'autre part, celles d'objets différents, comme les tailles des conscrits d'un régiment, Quetelet réunit ces deux cas sous une même bannière, grâce à l'idée de "cause constante", dans un cas la "vraie" mesure de l'objet, et, dans l'autre, l'existence d'un "homme moyen", idéal dont les hommes concrets ne sont que des copies imparfaites. Par ce biais, il sélectionne une partie des calculs de "valeurs communes" du XVIIIe siècle (ceux qui correspondant à une distribution d'allure gaussienne) et rejette les autres dans les ténèbres du calcul trompeur et sans justification aucune. Ainsi, les hauteurs des immeubles parisiens comme les durées de vie des êtres humains ne doivent en aucun cas être résumées par des moyennes, puisque leur distribution ne sont en rien d'allure gaussienne. Ce point de vue radical, lui-même complété par des observations sur la régularité statistique d'objets macrosociaux (nombres de crimes ou de suicides), fonde l'existence et la réalité de l'homme moyen, doté d'attributs stables et consistants (taille, propension au crime ou au suicide), opposés à la variabilité et à la volatilité de ces mêmes attributs pour les individus. Dans ce cas, la capacité d'un calcul statistique à instituer une réalité de type nouveau est particulièrement spectaculaire. Elle est à l'origine de nos modernes indicateurs, même si, depuis, les exigences sur les calculs de moyenne ont été nettement assouplies, ou du moins enserrées dans des formalismes plus sophistiqués. Faire de l'un à partir du multiple: tout cela n'est pas nouveau, comme le montrent les débats médiévaux entre "réalistes" et "nominalistes". Pour les uns, l'ordre des franciscains existe en tant qu'entité sui generis. Pour les autres (Guillaume D'Occam), il n'y a que des individus franciscains. Au XXe siècle, s'opposent en sociologie, des points de vue holistiques et individualistes. Mais Quetelet introduit un nouvel outillage cognitif pour traiter cette question. L'idée de "cause constante" s'appuie sur celle d'une d'ume 17

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probabiliste de composition constante. Les éléments ou les individus correspondent à des tirages dans une ume unique et de composition fixe. Ce langage se substitue ou s'ajoute à d'autres, théologiques, philosophiques, juridiques, biologiques, raciaux, pour penser la diversité et la taxinomie, système de classes d'équivalence. Dès lors, il devient possible de fonder la réalité d'objets sociaux sur des nombres, des moyennes, des séries, et de les combiner dans des tableaux, des graphiques, des corrélations, des régressions économétriques, des analyses factorielles. Les axes d'une analyse de correspondance peuvent avoir un statut rhétorique comparable à celui des moyennes de Quetelet, fondant ainsi de nouvelles réalités macrosociales. La statistique offre un nouveau langage pour faire tenir les choses, les faire circuler, les assembler dans des constructions plus vastes, soit purement statistiques, soit combinées à d'autres ressources argumentatives. Mais cette alchimie peut toujours être récusée, et la réalité défaite. Ainsi, au XIXe siècle, Alexandre Moreau de Jonnès, créateur en 1833 du Bureau de la Statistique générale de la France (SGF, ancêtre de l'INSEE), critique âprement cet usage des moyennes. Il défend une statistique faite de tabulations descriptives et exhaustives, proche d'une perspective de comptable méticuleux s'interdisant de résumer des variétés dans des êtres fictifs, ou dans des hommes moyens. Les moyennes, utilisées par ses adversaires, des médecins et hygiénistes (Villermé), comme indicateurs locaux ou temporels de la virulence des épidémies, servent à ces réformateurs sociaux pour promouvoir des règlements d'hygiène publique: la mesure statistique justifie la mesure administrative ou politique. Mais cette cohérence entre l'indicateur et la forme de l'action ou de l'argumentation peut être défaite au nom d'autres cohérences. Moreau de Jonnès préconise des quarantaines ou des fermetures de frontières, pour stopper complètement l'épidémie, et non pour la freiner "en moyenne". Le médecin vitaliste traditionnel récuse les moyennes au nom de la particularité unique de son malade, identifiée à travers un colloque "singulier", et non réductible à un cas général commun. Claude Bernard lui-même rejette la statistique et ses indicateurs, au nom d'une recherche de microcausalités élémentaires, et non de moyennes dissimulant ces dernières. Dans tous les cas l'indicateur associe des formes de description, d'interprétation, de diagnostic et d'action, cohérentes entre elles. L'indicateur reflète une réalité qui est elle-

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ARCHÉOLOGIE,

PERSPECTIVE

même une pièce d'un ensemble plus vaste, dont la réalité est, à son tour, instituée notamment par l'argument statistique.

2. L'indicateur: mesure et signifiant.
Mais les rhétoriques susceptibles de rendre compte de ce jeu subtil et réciproque entre "indicateur" et "réalité" sont fort variées. Elles couvrent tout un spectre allant du réalisme le plus radical, jusqu'à des formes prudentes de nominalisme. Au premier pôle, Quetelet exhibe son "homme moyen", produit du dessein divin, puis repris sous une forme laïcisée par Durkheim: la société a alors remplacé Dieu, les faits sociaux sont des choses. Dans cette perspective "holiste", le tout est intrinsèquement différent des individus. La loi des grands nombres et la distribution gaussienne résultant de l'action d'une cause constante rendent compte des manifestations de ce "tout", d'origine divine ou sociale2. Le second pôle, en revanche, est antiréaliste. Il est bien représenté par Karl Pearson (1857-1936), père de la statistique mathématique, dont la Grammaire de la science (ouvrage de philosophie des sciences, ne contenant qu'un chapitre sur la statistique) est traduite en français en 1912 par Lucien March, alors directeur de la sap. Pearson défend une conception phénoménaliste de la science, qui ne peut prétendre atteindre "la réalité", mais peut, tout au plus, exhiber des "corrélations", sans pouvoir jamais atteindre les "causes ultimes", qui relèvent de la métaphysique. Entre ces deux pôles extrêmes, les notions d'indice (index-number) et d'indicateur, développées par les sciences sociales empiriques (économie, sociologie, histoire, science politique) reflètent une prudente position moyenne. La "réalité" n'est pas rejetée comme métaphysique, comme elle l'est par Pearson, mais elle n'est pas plus
2 A partir du "Suicide" (1897), Durkheim cesse d'utiliser ainsi le raisonnement de Quetelet. A ce moment, il rabat la moyenne statistique dans un univers cognitif proche de l'individualisme méthodologique. Le bon et moral "type collectif' n'est plus assimilé au vulgaire "type moyen". La rhétorique de Quetelet ne produit plus qu'un holisme de pacotille: l'homme moyen statistique est souvent bien peu moral; il ne veut pas payer ses impôts, ni aller à la guerre (DESROSIÈRES, 1993, pp. 124127). Cette évolution, au sein même de l'oeuvre de Durkheim, entre deux façons de construire la totalité, avec la statistique, puis sans elle sinon contre elle, traverse l'ensemble des sciences sociales et de leurs usages sociaux. La sociologie, l'histoire et la science politique ne cessent d'osciller entre ces deux pôles. 19

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assimilée à un "réel" directement mesurable comme l'est le réel des sciences de la nature. Les "indices" ou "indicateurs" sont des expressions indirectes et imparfaites d'une "réalité" trop complexe ou trop multiforme pour être complètement résumée par un seul ou même par quelques "indicateurs". Une position holiste pure, type Durkheim, apparaît aujourd'hui métaphysique3. En revanche, le dédoublement entre la "réalité", existant vraiment mais hors d'atteinte directe, et son "indicateur", permet de conserver un langage réaliste. En effet, le problème posé par le phénoménalisme de Pearson est moins sa vérité philosophique, sujette à d'inépuisable débats, que l'extrême difficulté à le mettre en oeuvre dans la pratique quotidienne des sciences sociales empiriques et dans leurs énoncés. On peut faire l'hypothèse que le choix entre des énoncés réalistes (ou, avec des nuances de sens et de contexte, holistes), et des énoncés nominalistes (ou, avec des nuances analogues, individualistes, phénoménalistes, constructivistes) relève moins de choix théoriques que de contraintes de situations d'énonciation. Ces contraintes résultent de la place des énoncés dans un réseau plus vaste de mises en forme pour la description et pour l'action, et de mesures, au double sens évoqué ci-dessus. Par exemple, bien que Pearson ait, à la suite du physicien Mach, récusé radicalement la notion "métaphysique" de causalité, au profit de celle de corrélation, ce langage de la causalité, lié aux nécessités de la justification de l'action, est réapparu, avec un habillage bien sûr très modifié, dans les interprétations des régressions statistiques, puis en économétrie, à partir des années 1930. Cette mise en évidence des contraintes spécifiques à l'expression linguistique des énoncés des sciences sociales empiriques déplace la question du statut des indicateurs statistiques. Elle ne relève plus seulement d'une épistémologie de la mesure, inspirée des sciences de la nature, mais, au moins autant, de celle de la signification, et de la relation entre signifiant et signifié, issue de la linguistique. La notion "d'indicateur" apparaît ainsi comme une sorte de composite hybride,
3 De plus, dans les sciences sociales récentes, elle est remise en cause par des courants bien différents de celui de l'individualisme méthodologique classique. Ces courants insistent sur les conditions sociales et historiques transitoires d'émergence et de déclin de formes, provisoirement durcies, de totalités sociales, efficaces dans un espace et une période donnés (HÉRAN, 1984; THÉVENOT, 1986). Qualifiée en économie de "conventionaliste", cette approche permet notamment de dépasser largement l'opposition rituelle entre holisme et individualisme. 20

ARCHÉOLOGIE,

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réunissant la mesure au sens des sciences de la nature, et le signifiant, au sens de la linguistique. L'efficacité de cet hybride résulte de sa souplesse et de sa malléabilité. Tantôt il est utilisé d'une façon réaliste, inspirée des sciences de la nature (le "chômage" et son "indicateur" se confondent), tantôt une distance est établie, quand il importe de rappeler la multiplicité des façons de définir et de mesurer le chômage (MALINV ADD, 1985). Dans ce cas, on parle des indicateurs du chômage: "population disponible à la recherche d'un emploi" (au sens du recensement ou à celui de l'enquête sur l'emploi, "demandes d'emploi en fm de mois", recensées par l'ANPE, etc... D'autres exemples du même type pourraient être fournis par les indicateurs de la pauvreté, ou de l'exclusion. 3. Les conditions historiques de J'invention des indicateurs. L'indicateur statistique apparaît ainsi comme une combinaison entre un énoncé verbal portant sur la société, et une mesure résultant d'une série de mises en forme et d'emegistrements effectués dans celle-ci. Cette démarche suppose un relatif dédoublement entre l'Etat (acteur de la statistique, comme son nom l'indique) et la Société, perçue comme une totalité distincte de celui-ci, et donc susceptible d'être pensée en tant que telle. Cette distinction et cette réflexion sur une Société civile différente de l'Etat apparaissent en Angleterre et en France au XVIIIe siècle, notamment à travers l'idée d'opinion publique, qui est celle des gens éclairés et des salons, distincts de la Cour du roi (HEILBRON, 1995). A la même époque, se développent les techniques de "l'arithmétique politique", visant à dénombrer les populations à partir des registres de l'état-civil. L'idée que la société peut être caractérisée par des nombres (les "feux" avant les individus, puis les baptêmes, les décès...) est alors nouvelle. Elle suppose à la fois un Etat, et une Société distincte et regardée par lui4. Avant d'être une nombre, l'indicateur est un énoncé sur la société. C'est bien pour cela que des nombres en apparence comparables, mais produits à des époques ou pour des pays différents, peuvent n'avoir que peu en commun, même pour un indicateur aussi apparemment
4

Le cas allemand est intéressant. Bien que le mot "statistik" naisse en Allemagne au XVIIIe siècle, il y désigne une description de l'Etat plus que des nombres décrivant la société. Or précisément, l'autonomisation de celle-ci y est plus tardive, au XIXe siècle, de même que la restriction du mot statistique à des nombres (LAZARSFELD, 1970). 21

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"évident" que celui de la population (BRIAN, 1994), sans parler des classes sociales, du taux d'activité ou de la criminalité. La question de la genèse des indicateurs est donc celle de la genèse sociale d'objets jugés sociaux, c'est-à-dire susceptibles d'être pensés, et donc mesurés, en tant que tels. De nos jours, l'illettrisme, la toxicomanie ou la maltraitance des enfants sont de tels objets, alors que l'amour de la campagne ou la générosité n'en sont pas. Une histoire des indicateurs statistiques devrait donc être une histoire de l'émergence de tels objets: au début du XIXe siècle, le chômage ou la population active n'en faisaient pas partie, alors que, de nos jours, ils sont parmi les plus importants. La question des indicateurs est liée à celle de l'action coordonnée et rationnelle d'institutions (l'Etat, puis, plus tard, des associations, des entreprises). L'indicateur est une phrase contenant des nombres, justifiant et mettant en forme une action, ou un débat public à propos de celle-ci. C'est parce qu'il y a une action, sur et dans la société, à mener, à coordonner ou à combattre, que des indicateurs sont produits et exhibés. Dans cette perspective, les deux siècles d'histoire de la statistique peuvent être analysés selon les grandes familles de problèmes sociaux et politiques pour lesquels de telles actions ont été envisagées, promues de façon militante, puis installées dans des circuits administratifs routinisés, avant éventuellement d'entrer à nouveau en crise, comme le sont de nos jours les circuits de l'Etat-providence. A chaque époque, la "réalité" est constituée par un ensemble historique que les indicateurs statistiques contribuent à constituer et à durcir, et non simplement à refléter. Sont co-construits, dans un processus sans début ni fin logiques, une question jugée socialement pertinente, un langage pour l'exprimer, la nécessité d'une action, et une mise en forme statistique. Ainsi par exemple, entre les années 1830 et 1880, en Angleterre et en France, sont formulées simultanément les questions des épidémies et de la pauvreté urbaine résultant de l'industrialisation, l'action réformiste dite "hygiéniste" (FARR, VILLERMÉ), la statistique dite "morale" (QUETELET), une "démographie" influencée par Malthus et centrée sur la mortalité, la santé et la morbidité, la criminalité, le suicide5. Puis en France, après 1870, la
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L'ouvrage phare de Durkheim sur ce sujet, publié en 1897, apparaît aujourd'hui comme l'acte fondateur de la sociologie quantitative du XXe siècle. Il est en fait l'aboutissement d'un long et intense travail sur les statistiques du suicide, mené depuis les années 1830 (HACKING, 1990). 22

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démographie est prise dans d'autres politiques et d'autres énoncés, populationnistes plutôt que malthusiens (CHARBIT, 1981). Les indicateurs de natalité vont, dès lors, occuper une place centrale dans la démographie française, ce qui la distingue en partie, encore aujourd'hui, de ses homologues d'autres pays. Le langage et les outils de mise en forme accompagnant les indicateurs de cette époque sont ceux de la moyenne, de la "cause constante", de la régularité, plus que ceux de la dispersion et des variations. L'idée dominante en est que l'agrégation statistique permet de faire apparaître des ordres et des permanences d'ordinaire cachés sous le foisonnement des événements singuliers. La société dans son ensemble a des propriétés intrinsèques, radicalement distinctes de celles des individus. Cette formulation holiste des sciences sociales, finalement théorisée par Durkheim, est en germe dans la statistique morale du milieu du XIXe siècle. Le principe de compensation probabiliste par la loi des grands nombres était exprimé de façon imagée, au XVIIIe siècle, par la formule "le fort portant le faible". Celle-ci, tout à la fois arithmétique et politique, anticipait les mécanismes solidaristes et assurantiels qui, à la fin du XIXe siècle, structureront les diverses formes de l'Etat-providence: indemnisation des accidents du travail, retraites ouvrières, assurance chômage, et enfin assurances sociales (EWALD, 1986). Ce passage essentiel, d'un Etat libéral, hygiéniste et charitable, garant des droits politiques, à un Etat à visée solidariste, garant de droits sociaux, et notamment du droit, alors tout nouveau, du travail salarié, induit un renouvellement complet des circuits de production et d'usage des indicateurs statistiques. En quelques années, entre 1880 et 1900, tous les grands pays industrialisés mettent en place des "offices du travail", chargés de préparer de nouvelles législations, de bâtir des systèmes de protection et de décrire la population salariée. L'économie, la production, auparavant ignorées par les indicateurs statistiques, apparaissent par le biais indirect du travail salarié. Là est le domaine où une implication de l'Etat comme garant de l'ordre social apparaît nécessaire, alors que le marché des biens et services autres que celui de la force de travail lui est encore complètement étranger. Ces deux décennies de l'antépénultième grande crise économique inventent les indicateurs statistiques des salaires, des prix, de l'emploi, du chômage, des grèves (M. PERROT, 1974), alors que la suivante, celle des années 1930, sera à l'origine de la macroéconomie

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keynésienne, de la comptabilité nationale et de l'évaluation, auparavant peu concevable, d'un "taux de croissance". 4. La "nationalisation" des indicateurs. Vers la fin du XIXe siècle, le travail salarié est peu à peu intégré dans un nouveau cadre juridique, législatif et réglementaire. Les syndicats sont autorisés et pèsent d'un poids croissant, notamment en

Angleterre, . en Allemagne, puis en France. Mais les indicateurs
statistiques qui se multiplient dans ce contexte sont rarement attachés à la "nation" en tant que telle (à l'exception notable de la démographie), dans la mesure où les politiques actives sont encore rares dans ce cadré. Ils sont régionaux ou locaux, sectoriels, partiels, ou, si ils couvrent la nation entière, cet aspect n'est pas essentiel. Cette caractéristique des indicateurs est encore plus nette dans des pays fédéraux comme l'Allemagne ou la Suisse, où les statistiques municipales ou régionales sont plus abondantes et détaillées que les statistiques nationales ou fédérales, ce qui n'est pas le cas pour la France, où ces indicateurs locaux sont rares. Une première ébauche de "nationalisation" de la statistique (au sens suggéré d'indicateur associé à une politique active et coordonnée nationale) apparaît pendant la guerre de 1914-1918. Autour du ministre de l'armement Albert Thomas, une équipe de statisticiens, d'économistes et de sociologues organise l'effort de guerre de manière planifiée. Dès 1919, cette équipe se disperse, mais ont été alors esquissées des formes d'organisation, administratives et scientifiques, qui seront largement institutionnalisées à partir des années 1940 (KUISEL, 1984). C'est dans les Etats-Unis des années 1930 que cette "nationalisation" (ou plutôt, dans ce cas, "fédéralisation") du système des indicateurs statistiques est le plus spectaculaire. En quelques mois, entre 1930 et 1932, le "taux de chômage" de l'ensemble des EtatsUnis, rarement évoqué auparavant, devient une enjeu de débat, dans la presse et au Congrès. Alors que, jusqu'aux années 1920, les questions du chômage étaient pensées et traitées localement, comme le préconisait le Président républicain Hoover, elles le sont, à partir de
6 On peut comparer cette situation à celle de l'Europe d'aujourd'hui: si les statistiques européennes sont, sous l'impulsion d'Eurostat à Luxembourg, de mieux en mieux coordonnées, elles sont rarement présentées sous la forme d'une totalisation européenne gommant les états membres. 24

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1933, dans le cadre de la politique fédérale du New-Deal du démocrate Roosevelt. L'interdépendance entre façon de penser, de gérer et de décrire statistiquement est ici bien visible, puisqu'elle se modifie de façon rapide. L'idée keynésienne d'un pilotage central de l'équilibre global de l'offre et de la demande de biens et services accompagne la mise en place des premiers systèmes de "comptabilité nationale", aux Etats-Unis dans les années 1930 (KUZNETS), en Grande-Bretagne dans les années 1940 (STONE), en France dans les années 1950 (GRUSON). La conception et le développement des comptabilités nationales, dans tous les pays à partir des années 1950, sont significatifs de ce que chercheront à être, plus tard, les "indicateurs", même si, à ce moment, ce mot est peu employé. Non seulement elles sont nationales, mais elles empruntent aussi à une tradition différente de celle de la statistique, celle de la comptabilité d'entreprise, qui définit a priori un cadre conceptuel cohérent, exhaustif et théoriquement équilibré (FOURQUET, 1980). Cette démarche est très différente de celle de la statistique d'inspiration métrologique issue des sciences de la nature, du XIXe siècle. Le cadre de la comptabilité nationale est "constituant", englobant. Il défmit des principes généraux auxquels les statistiques particulières doivent se raccorder, de même que les lois votées par le Parlement sont dominées par une solennelle Constitution. Cette relation de dépendance entre comptabilité nationale et statistique est nette dans les années 1960 et 1970. Depuis les années 1980, elle est moins marquée. Mais le cadre de pensée qui l'anime est resté important, notamment pour comprendre les tentatives, partiellement infructueuses en France, pour mettre en place un système cohérent d'indicateurs sociaux. Ceux-ci sont, pour leurs promoteurs, moins des mesures de grandeurs clairement identifiées comme en physique ou en astronomie, qu'un ensemble articulé et diversifié de descripteurs quantifiés du monde social, définis et construits en fonction des politiques sociales d'un pays et d'une époque donnés. L'indicateur social est pensé par ses théoriciens (par exemple Jacques Delors dans les années 1970) comme un outil "pour l'action" plus que comme un outil "scientifique", au sens académique. Mais, au moins en France, cette thématique des "indicateurs sociaux", en partie inspirée par le succès des indicateurs économiques issus de la comptabilité nationale, n'a pas eu, jusqu'à maintenant, un grand écho, en tout cas avec cette appellation. L'appareil statistique a 25

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diffusé, par exemple daiis la publication triennale "Données sociales", créée en 1973, un grand nombre de séries de statistiques sociales, sans que le mot "indicateur" soit systématiquement utilisé, peut être parce que, au cours de cette période, le lien de cette statistique sociale avec l'action et la décision semblait moins évident qu'il ne l'était pour la statistique économique. En revanche, cette expression était plus fréquente dans les pays anglo-saxons et nordiques, et dans les institutions internationales (ONU, OCDE, Communauté européenne). Celles-ci ont cherché, notamment dans les années 1980, à promouvoir des systèmes d'indicateurs sociaux et de "comptes sociodémographiques", sur un modèle manifestement inspiré par celui de la comptabilité nationale. Il est cependant possible qu'en France ce vocabulaire connaisse un renouvellement résultant de politiques et d'initiatives sociales spécifiques émanant, d'une part, de l'Union européenne et, d'autre part, des collectivités régionales et locales. La construction européenne a induit une forte demande pour une "harmonisation statistique" , à laquelle les instituts nationaux de statistique et l'Office européen de Luxembourg (Eurostat) ont consacré, surtout depuis 1985, de gros efforts. Mais ces travaux ont surtout porté sur la statistique économique: comptabilité nationale (depuis les années 1960), nomenclatures d'activités économiques et de produits, statistiques du commerce extérieur, bien sûr en vue de la construction d'un grand marché des biens et services. L'ordre de priorité entre statistiques économiques et sociales a ainsi été inversé, par rapport à ce qu'il avait été à la suite de la grande crise de 1875 à 1895. Pourtant, dans les années 1990, la question de l'harmonisation des statistiques sociales et de la production "d'indicateurs sociaux", permettant de comparer les nations et les régions européennes entre elles, a été soulevée, notamment pour la mise en oeuvre d'une active politique de rééquilibrage des régions, impulsée par la Commission de Bruxelles, par des systèmes de subventions et de redistributions entre régions riches et régions pauvres. A cette occasion, les statisticiens européens se sont posés une question théorique et pratique intéressante: faut-il harmoniser "en amont" ou "en aval" ? (VAN TUINEN, 1995). Autrement dit: faut-il unifier les procédures de collecte, d'emegistrement et de codage élémentaire des données, ou doit on se contenter de définir de façon théorique des variables, en laissant à chaque pays la liberté et la maîtrise de son système de collecte spécifique? La première solution impliquerait une harmonisation institutionnelle de très grande 26

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ampleur, puisque toutes les statistiques d'origine administrative, et même celles qui résultent de recensements et d'enquêtes ad hoc, impliquent la mise en oeuvre d'innombrables traits institutionnels spécifiquement nationaux diplômes, conventions collectives, protection sociale, systèmes fiscaux, politiques salariales, etc... Elle est donc inconcevable, compte tenu du principe de "subsidiarité" retenu pour la construction européenne. La deuxième solution, celle de l'harmonisation "en aval", est proche de celle qui est utilisée depuis plusieurs décennies pour harmoniser les comptabilités nationales: les grandeurs à mesurer sont définies "en théorie", et chaque pays les évalue à sa manière et comme il l'entend, sous réserve que la défmition générale soit respectée 7. Ce détour en apparence technique éclaire d'un jour concret la question posée au début de ce texte, sur le "réalisme" de l'indicateur, et sur son statut, lié au réseau plus vaste d'énonciation et d'action dans lequel il est inséré. Il importe moins de savoir que le "taux de chômage" ou le "taux de pauvreté" désignent bien "la même chose" en Sicile ou au Danemark, que de clore une boîte noire permettant d'argumenter et d'étayer des politiques de redistribution. Bien sûr, ces boîtes peuvent toujours être réouvertes, et le débat relancé, de même que les constitutions ou les traités de paix peuvent être contestés et rediscutés. Leur fonction est de stabiliser un compromis permettant à la vie sociale de suivre son cours. Les. indicateurs statistiques, avec leurs opacités et leurs ambiguïtés jouent un rôle analogue. C'est même dans la mesure où cette opacité est tacitement admise et non indéfiniment remise en cause qu'ils peuvent jouer leur rôle, de même que le langage courant ne peut être utilisé que si les locuteurs ne passent pas leur temps à exiger que le sens des mots soit précisé
7 La définition du chômage retenue par le BIT correspond à ce cas: un "chômeur" doit, en principe, être "sans travail", "immédiatement disponible", et "faire des démarches" pour trouver un emploi. Or l'application concrète de chacune de ces trois règles en apparence simples soulève de nombreuses difficultés. Elles peuvent donc difficilement être appliquées de la même façon dans chaque pays même si elles sont complétées par des précisions supplémentaires (BESSON et COMTE, 1992). Pourtant les "taux de chômage" sont fréquemment comparés à l'aide d'indicateurs nationaux. Sont ils pour autant sans valeur? Ceci dépend de leur réseau d'usage. Si la procédure du BIT est supposée "constituante", son degré de validité est comparable à celui d'une constitution ou d'une loi qui fixent des principes dont l'application concrète peut toujours être problématique. 27

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complètement. Une dose de malentendu est indispensable à la poursuite de la communication. Il en va ainsi pour les indicateurs et, plus généralement, pour les défmitions des variables et des nomenclatures statistiques8. 5. Multiplication et diversification des indicateurs. A la suite de la crise des années 1930 avait pu être observée une "nationalisation" des indicateurs statistiques, plus unifiés et coordonnés dans des systèmes cohérents, dont la comptabilité nationale était l'exemple type. Depuis les années 1970, une tendance inverse se développe, en France et dans le monde, de diversification, de relocalisation, et surtout de multiplication entre un grand nombre d'acteurs très peu coordonnés entre eux. On peut en proposer au moins trois explications. La décentralisation administrative et politique a engendré des procédures nouvelles de négociation et de contractualisation des décisions. Des générations nouvelles de responsables et de spécialistes ont été formés à ces outils. Enfm la micro-informatique a multiplié les possibilités de créer et de gérer des sources statistiques sans passer par une organisation centralisée. Si la première explication est plutôt spécifique à la France, les deux autres sont valables partout. A partir des années 1950, un gros travail de légitimation et d'enseignement du langage statistique et économique avait été fourni, notamment autour de l'INSEE et de son école, l'ENSAE, et aussi à l'ENA, à Science-Po et dans l'enseignement universitaire, puis secondaire. Cette culture s'ajoutait et, dans une certaine mesure, se substituait à la culture juridique et légiste auparavant dominante chez les responsables administratifs et même économiques. Mais, dans un premier temps, entre les années 1950 et 1970, ses promoteurs et utilisateurs sont surtout implantés à Paris et dans les administrations nationales. Par exemple, les élus locaux et municipaux en sont longtemps fort éloignés. Des "lieux neutres" se développent à Paris, où cette langue est parlée par des fonctionnaires, des syndicalistes, des chefs d'entreprises, certains élus: le Plan, le Club Jean Moulin,
8 Cette idée semble bien sûr choquante à un statisticien que toute sa culture pousse normalement à éradiquer de telles ambiguités. Elle a été suggérée et développée, à propos des usages statistiques et administratifs de la Classification internationale des maladies (CIM), par G. Bowker et S.L. Star (I994). 28

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certaines commissions du CNPF et de la CFTC, devenue CFDT en 1964. A ce moment, les indicateurs nationaux sont disponibles et parfaitement adaptés à cette situation. En 1973, est créé un "Conseil national de la statistique", devenu depuis le CNIS, lieu de consultation et de discussion des programmes statistiques de l'administration par les partenaires sociaux. Mais, si cette acculturation se produit plutôt à Paris dès les années 1950 et 1960, elle est souvent décalée d'au moins une vingtaine d'années dans les autres régions. La loi de décentralisation de 1982, qui suit elle-même des tentatives d'organisation économique régionale remontant aux années 1960 et à la création de la DATAR en 1964, crée alors des règles du jeu nouvelles. Les "contrats de plan" Etatrégions, négociés entre partenaires supposés autonomes, substitue le "partenariat" et les co-décisions contractuelles à la gestion jacobine descendante. Du coup, une demande d'expertise nouvelle apparaît chez des acteurs locaux qui, lors de ces négociations avec l'Etat, ont en face d'eux l'expertise statistique et économique nationale accumulée depuis plus de vingt ans. Ainsi fleurissent, de façon peu coordonnée, des "observatoires" de ceci ou de cela. Alors que des "observatoires économiques régionaux" avaient été créés par la DATAR et l'INSEE dès les années 1960, puis gérés par les Directions régionales de l'INSEE depuis cette date, cette expression "d'observatoire" est reprise, dans les années 1990, par des municipalités et des collectivités locales, pour constituer des expertises sectorielles, sur la santé, l'environnement, l'emploi, ou d'autres domaines. La liaison entre indicateurs statistiques, débat social, argumentation et justification de la décision est ainsi démultipliée en un grand nombre de canaux et de réseaux, locaux, sectoriels et institutionnels. Cette transformation des modes de négociation et de gestion des décisions locales, issues désormais de "tours de table", de "partenariats" entre divers niveaux d'une pyramide de plus en plus complexe de collectivités, offre aussi des débouchés à une nouvelle génération d'experts plus férus de sciences sociales et de statistique que la précédente. Enfm, la diffusion rapide, à partir de 1985, des micro-ordinateurs et des logiciels statistiques de tabulation et de traitement des données accentue la tendance à l'autonomisation et à la multiplication d'indicateurs statistiques ad hoc, liés à des besoins précis et particuliers, et non rattachés à une cathédrale statistique nationale. Ce relatif dédoublement du paysage statistique français 29

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entre, d'une part, des administrations statistiques nationales -qui gèrent des sources couvrant de façon homogène tout le territoire et, d'autre part, une multitude d'initiatives locales non coordonnées, conduit à renouveler la réflexion sur l'usage des indicateurs statistiques selon qu'ils sont utilisés de façon "territoriale" ou "locale" (DESROSIÈRES, 1994). Dans le premier cas, le territoire national, conventionnellement homogène, est découpé en zones, régions, départements, communes, pour lesquels sont disponibles des indicateurs statistiques issus de fichiers nationaux: recensements, URSSAF, fichier des établissements industriels et commerciaux. Le point de vue est celui du responsable national d'une dimension bien identifiée de la vie sociale, spécifiée ensuite territorialement, par des cartographies aux découpages standardisés. Dans le second cas, en revanche, le point de vue "local" est celui du responsable d'une localité qui cherche à rassembler et combiner des indicateurs variés, issus de sources très différentes, statistiques ou non, pour caractériser et comprendre, de façon holiste, c'est-à-dire synthétique, sa cité, un peu comme on se fait une intuition globale d'une personne par une multitude de perceptions. On retrouve alors la logique de la "monographie", une ancienne tradition sociologique, souvent anti-étatique, illustrée par Le Play et ses successeurs. Ce point de vue n'exclut pas l'indicateur statistique, mais l'insère dans des énoncés tout différents de ceux de la statistique territoriale et cartographique. La statistique dite ici "territoriale", découpant le territoire national selon une unité administrative, par exemple le département, a été très pratiquée, au XIXe siècle par la SGF, avant que n'apparaissent les sondages. La "statistique générale" était souvent une vaste cartographie. Puis à partir des années 1940, la méthode des sondages, qui permit de multiplier à moindre coût les variables étudiées, a eu bien sûr pour contrepartie de limiter drastiquement les découpages territoriaux, ce qui contribua encore à "nationaliser" la statistique, au sens indiqué ci-dessus: entre les années 1950 et 1990, les publications nationales de l'INSEE comportent assez peu d'analyses régionales. Les sciences politiques ont connu une évolution analogue. Les statistiques électorales ont été longtemps et sont encore présentées selon les découpages territoriaux. Ceux-ci continuent à fournir une source inépuisable d'interprétations, dans la mesure où, par des corrélations territoriales habiles, ils sont disponibles pour engendrer 30

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une gamme infinie de grilles de lecture, comme les cartes des manifestations de décembre 1995 en ont fourni récemment des exemples. Mais, par ailleurs, à partir de 1938 et du sondage sur les accords de Munich effectué par l'IFOP, une opinion nationale déterritoria1isée voit le jour, la France étant assimilée à une seule grande ume probabiliste. Eloignant en partie l'attention du critère géographique vers des critères "nationalisés" comme le sexe, l'âge, la catégorie socioprofessionnelle, le diplôme ou la pratique religieuse, la méthode des sondages oriente et "institue" la science politique, en direction de la sociologie plutôt que d'une géographie dont le "Tableau politique de la France de l'Ouest" de Siegfried reste le prototype9. 6. Indicateurs et démocratie.

On a essayé de suggérer ici que la production et la circulation des indicateurs statistiques du monde social faisaient partie des signes conventionnels par lesquels une société se représente et agit sur ellemême. Mais ils sont souvent encore présentés, au moins dans les réseaux d'énonciation les plus externes, ceux des médias ou des débats télévisés, selon un modèle métro logique réaliste issu des sciences de la nature du XIXe siècle. Or, même dans ces sciences, ce modèle est discuté, ou plutôt inséré dans des contextes de controverses et de négociations, comme le montre la sociologie moderne des sciences et des techniques. Il serait paradoxal que, dans les sciences sociales, se creuse un fossé entre un secteur réflexif, pour qui les modes de construction et de négociation des savoirs socialement acceptés font partie de l'objet même de la science, et un autre secteur qui perpétuerait le modèle scientifique ancien, d'une réalité antérieure à son indicateur, et de sa mesure la plus "fiable". Et la science et la démocratie auraient à gagner à une remise à jour des conditions sociales d'énonciation des indicateurs, dans la recherche et dans l'espace public.

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On pourrait imaginer une étape suivante d'une science politique éclatée et locale, utilisée par les candidats et les élus de terrain, selon des modalités disparates et ad hoc, comparable à ce qui est observé dans d'autres domaines. 31

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AUJOURD'HUI

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LE PROFIL DE L'ÉLECTEUR : TROP DE GAUCHE? TROP DE HAUT? TROP DE FACE ? Comparaison de questionnaire~ américain, canadien et français

Jean Laponce

L'histoire de la science politique, c'est l'histoire d'une évolution qui mène du légal au "post behavioral", du philosophique au statistique, du macro au micro, des institutions aux institutions, avec de soudains retours à l'ancien qui donnent à la discipline une allure titubante dans sa démarche incertaine entre les modèles de la psychologie et ceux de l'économie (FAVRE, 1985, LAPONCE, 1988). Dans cette histoire aux fréquents retours sur soi, il y a au moins un événement clef, un événement de type "crémaillère" interdisant le retour en arrière, dans un domaine du moins, celui de la science des élections. Imaginons que nous soyions à la fin du XIXe siècle et que nous désirions organiser un congrès de science politique. Nous inviterions Adolf von Stein, Ferdinand Tonnies, Max Weber, Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto, James Bryce, Sir Frederick Pollock, Frank Johnson Goodnow, John William Burgess, Francis Graham Wilson, Westel Willoughby, Adolfo Posada, Gustave Le Bon, Jacques Novicow, Alfred Fouillé, André Boutemy, Emile Durkheim, Anatole Leroy-Beaulieu, Robert Michels, peut-être même le très jeune André Siegfried. Le droit, les institutions de gouvernement, la grande théorie explicative et normative, les relations internationales seraient représentés, et cela de façon impressionnante. Mais, d'un siècle à l'autre, à cent ans d'intervalle, il y aurait cependant une césure, pour ne pas dire un gouffre, que même un congrès organisé avant la
Une version augmentée de cette communication doit paraître dans la revue québecoise Politique et sociétés. 35

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SOCIO-POLITIQUES

AUJOURD'HUI

seconde guerre mondiale n'aurait su combler, et cela en raison de l'invention du sondage d'opinion dans les années 1930-1940. L'application de la loi des grands nombres à l'étude des sociétés de masse, c'est la grande découverte de la politologie du XXe siècle. Après l'apparition de l'échantillon aléatoire, les sciences sociales ne pouvaient plus être les mêmes. Il fallait quantifier de nombreuses observations. Il fallait donc, très souvent, opérer à l'aide d'indicateurs très réductionnistes. Si, en dehors des universités, la science politique est perçue comme étant réellement une science, c'est très largement, souvent même exclusivement, grâce aux sondages électoraux. Car lors même que ces derniers se trompent, les praticiens peuvent donner de leurs erreurs des explications scientifiquement crédibles. Dans son demi siècle d'utilisation, le sondage a bénéficié d'instruments de plus en plus perfectionnés. La technique de l'interview échelonnée, sous forme de barrage roulant, permet d'obtenir une vue cinématographique des changements d'attitude et d'opinion qui se produisent lors d'une campagne électorale, donc de saisir l'impact d'événements imprévus. L'alternance dans la formulation des questions soumises au répondant permet de contrôler l'effet des mots utilisés. La technique de l'opinion contrariée (contrariée par l'interviewer) permet de mesurer combien le répondant est attaché à sa réponse initiale. Le choix croisé, qui consiste à attribuer, par exemple, les programmes d'un parti à un autre, crée des situations de type expérimental. Et, au niveau de la mesure, on est vite passé du simple tableau croisé à l'analyse multivariée. Ce long préambule à la gloire du sondage d'opinion a pour but de mettre en contexte les quelques critiques qui feront l'essentiel de cette communication, critiques portant sur l'utilisation d'indicateurs borgnes. Pour guider notre lecture des questionnaires que j'ai retenus pour cette critique, formulons les hypothèses suivantes: Hypothèse 1. Les questionnaires marquent la dominance du cerveau gauche sur le cerveau droit. Hypothèse 2. Les questionnaires sont construits du point de vue du groupe dominant. Ils voient les choses de haut. Hypothèse 3. Les questionnaires reflètent les valeurs de la démocratie individualiste. Ils privilégient l'individu par rapport au groupe. Hypothèse 4. Les questionnaires présument, à tort, que le face nous dit le pile. Notre corpus de questionnaires se limite à trois cas: un questionnaire américain, un questionnaire canadien et un 36

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