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LES INTEGRISTES CONTRE L'ALGERIE

De
176 pages
Fier de sa double culture, française et arabe, qu'il considère comme une chance qu'il faut entretenir, I'auteur raconte son enfance rurale, les deux écoles- I'école coranique et celle de la puissance coloniale- les relations complexes entre les etverses communautés, la guerre et l'enthousiasme de l'Indépendance. Fils de berger, issu d'une famille illettrée, il ne décrit pas une Algérie idyllique qui aurait été gangrenée par des intégristes se parant des vertus de l'Islam pour imposer leur conception archaïque du pouvoir. Il s'insurge aussi contre la désespérance de certains égorgeurs, qu'il interpelle tout au long de ces pages.
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ANATOLE DJAZAÏR

@ L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-6177-8

ANATOLE DJAZAÏR

LES INTÉGRISTES CONTRE L'ALGÉRIE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Avant-propos

La société algérienne se déchire: Je vis ce drame dans ma chair, et je me suis heurté à une barbarie que j'imaginais à jamais révolue. Je n'ai trouvé refùge que dans l'exil, le déracinement. Nulle part je ne suis chez moi et, pendant mon sommeil, des cauchemars me ramènent en plein cœur d'Alger. Certains passages de ce livre ne sont peut-être que des tentatives de les décrire afin de m'en libérer. Malgré la rage de vouloir comprendre, il m'a fallu des mois pour prendre du recul. l'écriture m'a beaucoup aidé. Comment de jeunes victimes du fanatisme sont-elles devenues des assassins? Quelle éducation ont-elles reçue pour commettre de tels meurtres? Afin de tenter de répondre à ces questions, j'ai dû puiser dans mes souvenirs d'enfance et de jeunesse. Le regard de l'enfant est souvent livré dans ces pages, que le lecteur n'en soit pas surpris. Le va-et-vient entre des faits rapportés ou vécus et des aspects culturels et religieux actuels me permet de cerner l'apparition aberrante de l'intégrisme en Algérie. Au fil des pages, une relecture de l'histoire et du patrimoine algérien s'est imposée. Certains éléments archaïques mis en avant en cette fin de vingtième siècle correspondent ainsi à des croyances qui remontent à la société tribale ou, plus récemment, à la guerre dlndépendance et à la période qui l'a suivie.

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Les intégristes

contre l'Algérie

Je .nai pas choisi de revenir une nouvelle fois sur les atrocités indiscutables de la colonisation et de la guerre de libération, mais plutôt de rechercher dans cette période les racines du mal actuel. Au-delà des images connues de la répression coloniale, il faut approfondir lanalyse, aborder cette période de l'Histoire sans complexe ni idée préconçue et dégager les prémices de cette lutte sans merci entre archaïsme et modernité. Ce combat entre deux forces antagonistes qui met aujourd'hui en pièces la société algérienne, je le retrouve en moi. Le récit de ma vie révèle cet affrontement et affirme, par le discours personnel d'un individu, l'émergence du citoyen. Dans cette crise complexe, il est possible en effet de distinguer une volonté d'émancipation individuelle. Le citoyen algérien, homme ou femme, libre et responsable, veut agir politiquement. Deux obstacles se dressent devant lui: - le fanatisme dit islamiste qui veut s'imposer comme un système autoritaire, réduire la liberté à néant, renier l'individu et qui n'envisage l'islamisme que dogmatique et fermé au monde, aux autres mondes... Il puise sa pseudo-Iégitimité dans une lecture partielle et partiale de l'islam et du patrimoine algérien. - le pouvoir actueL essentiellement militaire, qui revendique une légitimité issue de la guerre de libération. La prédominance en son sein du courant républicain constitue un solide rempart contre l'intégrisme, même s'illimite grandement les aspirations démocratiques des citoyens. Dans sa lutte contre l'intégrisme, il a élargi sa base et jouit d'un soutien non négligeable de la population. Seule une lutte pacifique de plus en plus large peut renforcer le courant républicain démocratique, au sein comme en dehors du pouvoir, et sauver l'Algérie de l'intégrisme.

A vous!

Assassinés, meurtris, violées, égorgés sauvagement devant vos enfants et vos proches. Vous n'aviez qu'une seule ambition, une seule volonté, un seul désir, une ardeur sans borne à vouloir sortir l'Algérie, votre patrie, de son sous-développement. Vous apportiez chaque jour un peu de réconfort et de soins aux malades, un peu de savoir aux enfants, de science et d'art aux plus grands, un peu d'information et de formation à tous, du progrès aux institutions étatiques, de la culture aux esprits et au désert. Vos ennemis étaient la maladie, l'ignorance, la désinformation, l'intolérance, la misère, le chômage et le gourbi. Beaucoup d'entre vous étiez mes amis, mes connaissances, mes collègues ou, tout simplement, des textes, des idées, des œuvres et des sites que j'appréciais totalement ou partiellement, temporairement ou définitivement, ou bien encore que je rejetais ou ignorais tout à fait. Vous faites tous partie de moi. C'est à vous que j'ai pensé à chaque phrase de ce livre. A vous! Français, Occidentaux, étrangers assassinés sans avoir compris pourquoi. Vous nous apportiez beaucoup par votre simple présence. Que vos mémoires ne soient jamais oubliées en Algérie. Vous aussi faites partie de mon univers, votre souvenir alimente mes interrogations.

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Les intégristes

contre l'Algérie

A vous! Femmes et hommes animés par votre foi religieuse, vous avez fait de l'Algérie votre pays et des Algériens l'objet d'une attention sans limite; vous n'aviez que votre sagesse à opposer au couteau des égorgeurs. Vous êtes vivants à jamais en Algérie. A vous! Citoyennes et citoyens de tous âges, vous vouliez vivre, simplement. Morts anonymes, assassinés pour faire pression sur le pouvoir, vous êtes présents dans mon esprit, avec cette tragique question: pourquoi? A vous! Exilés, fugitifs, clandestins engagés dans l'ombre ou ouvertement dans la résistance quotidienne, pleins d'espoir ou désespérés, abandonnant tout au point de vous retrouver abandonnés. Allant jusqu'à perdre l'envie de vivre. Je voudrais que ces lignes témoignent de mes pensés pour vous, pour nous. Avec ce livre, j'ai cherché la force pour essuyer mes larmes, ressaisir mon cœur, reprendre mes réflexions et mes travaux, en un mot vivre la tête haute. J'ai puisé le courage de dire, de me dire, que tous ces malheurs ne sont que les signes douloureux d'une mutation profonde de la société algérienne à son entrée dans le siècle de la mondialisation. Me dire: reprenons courage, retroussons nos manches pour faire la guerre à la misère et à l'ignorance, sources de toutes les intolérances et de tous les extrémismes. A vous, amis de longue date ou proches depuis peu, ou encore simples connaissances sensibles à un mieux-être de l'humanité, qui m'avez aidé à terminer ce livre, je tiens à exprimer mon amitié la plus profonde. Anatole Djazaïr (1996).

La question

Mais que se passe-t-il en Algérie? On ne cesse de me poser cette question qui m'obsède en permanence. Voilà plus de trois décennies que l'Algérie est indépendante, après une naissance dans la guerre, les massàcres et la torture. Estelle déjà en train de se détruire? Pourtant, ils étaient nombreux à lui prédire un déveloypement économique rapide et un progrès social enviable. Etait-elle minée par le jeu anarchique de ses contradictions internes? Des contradictions déjà en puissance dans le patrimoine culturel, historique, religieux méditerranéen? Ou alors les germes explosifs, les bombes à retardement auraient été générés par le seul chemin étatico-clientéliste suivi depuis 1962 ? D'autres diront que c'est là le résultat du choc avec la modernité et la globalisation de l'économie. Cette modernité venue de l'extérieur, souvent brutalement imposée depuis l'occupation coloniale, en 1830, modernité présente en permanence dans les échanges à travers la mer Méditerranée, grâce entre autres à ces antennes paraboliques « diaboliques» tant décriées par les « intégristes ». Ou peut-être s'agit-il essentiellement d'une évolution dramatique du problème de la religion et de sa place dans la société actuelle? D'autres pays ont mis parfois des décennies,

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Les intégristes contre l'Algérie

ou plus, à trouver une solution adéquate, en harmonie avec les différents éléments socio-économiques et culturels de la société. Question embarrassante rouchant à une situation complexe: mes repères et ma logique s'évanouissent. Mon approche, qui se veut cartésienne, ne trouve plus le chemin simple qui permet la compréhension, même incomplète ou insatisfaisante. Car le sort a voulu que je cherche à expliquer, ou du moins à m'expliquer le pourquoi des choses. J'ai étudié, j'ai fait des sciences et de la connaissance un des buts principaux de ma vie, comme le recommandent nos traditions. Si, au contraire, j'avais eu la chance (!) de ne pas aller à l'école, de ne pas étudier, de rester ignorant, analphabète, berger, je ne serais pas inquiété. Je ne me sentirais pas en danger, chez moi, dans le pays où j'ai ouvert les yeux et grandi, le pays de mes ancêtres et de mes enfants, de mes racines. A cette constatation amère et illogique, mes repères disparaissent, tout s'écroule. C'est absurde! Mais où se trouve la faille? N'acceptant pas l'implication de cette « nouvelle logique », je cherche désespérément à la comprendre, en plongeant encore plus profondément dans ma culture - mes cultures -, dans ce que j'ai appris de ma société, dans ce que l'on m'a transmis et que j'ai accepté, dans ce que j'ai moi-même contribué à véhiculer, dans ce que mon entourage m'a apporté et que j'ai rejeté ou oublié.

Alors que faire? Se taire, faire le dos rond,

«

faire

attention» comme on dit à Alger? Redevenir ignorant, anal-

phabète ? Se contenter de dire: manaraf « je ne sais pas, je
n'ai pas d'opinion », par crainte de montrer son opposition aux égorgeurs? En supposant que cela suffise à préserver la sécurité d'un être normal et naturel, c'est-à-dire pensant. Je ne peux plus. C'est trop tard, j'ai trop appris et il m'est matériellement impossible de recommencer mon histoire. Je n'ai plus le choix! C'est ma destinée, el mektoub... Je ne 12

La question

peux que réfléchir, écrire et lire, parler et écouter, m'exprimer, aimer, échanger mon point de vue avec d'autres. Le débat qui s'est instauré sur ces questions brûlantes fait partie de ma vie, même si l'instinct de conservation me pousse à m'en éloigner. Je prendrai donc des précautions: j'adopterai un pseudonyme, comme c'est devenu l'usage dans un pays marqué par la répression et la vie clandestine depuis des décennies. Je prendrai comme surnom Jacques, Victor ou tout autre prénom français... Cela me rappelle les propos d'un collègue algérien, en

1994 : « Depuis que les Français sont assassinésen raison de
leur nationalité, je voyage sur Air France plUtôt que sur Air

Algérie.

»

C'était sa manière à lui d'exprimer sa solidarité

avec les Français encore présents sur le sol algérien à cette période-là. Esskara fi esshab bou lahya ! avait-il ajouté, ce que je traduirais librement par: « Et merde pour les barbus! » Adopter un nom français m'aurait auparavant choqué, plus à présent! Je prendrai comme pseudonyme Anatole Djazaïr en souvenir des émeUtes d'octobre 1988 à Alger, où

le nom d'une rue Anatole France était encore visible, avec le mot « France» barré et remplacé par « Algérie », Djazaïr en
arabe, pour exprimer mon attachement à ces deux cultures et à cette date historique. Toutes ces raisons me poussent, en toute humilité, à écrire une partie de mon existence, de mon expérience, à dire comment j'ai été obligé de m'exiler, de me déraciner pour sauver ma tête. C'était la seule issue qui s'offrait à moi devant la faillite des institutions étatiques. Ce livre n'est pas un travail fouillé et construit d'historien ni une enquête de journaliste, mais le récit de ce qui m'a conduit à l'exil. Mon histoire personnelle donne une image de la société et des conditions de vie qui ont permis le développement monstrueux de l'intégrisme et de la barbarie en Algérie. La politesse veut que l'on se présente à son interlocuteur avant toute discussion. Que les Lecteurs m'excusent donc de
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Les intégristes

contre l'Algérie

ne pouvoir le faire ici. Mon instinct, primitif peut-être, de survie m'en empêche. Je suis issu, moi aussi, de cet homme primitif, et je n'ai sans doute pas ce courage que d'autres ont. Respectez-moi! Et ne cherchez pas à savoir qui je suis. Je suis Anatole Djazaïr.

L'éducation

Est-ce parce que je ne suis pas tout à fait ignorant que des forces occultes et archaïques, les forces de l'intégrisme islamiste, veulent m'égorger comme le moUton de l'Aïd? Connaissez-vous au moins, vous les égorgeurs, le prix qui a été payé par ma famille, mes proches et par moi-même, pour que je devienne un technicien, un ingénieur, un scientifique, un intellectuel? Le prix de cette tête que vous voulez couper? Non, je ne crois pas que vous le connaissiez! A la rigueur, il vous semble que, pour acquérir des richesses, il suffit de vendre. Pour les uns, c'est le marché noir, trabendo ; pour d'autres, la drogue et pour d'autres encore, le pétrole. Prendre ce qui existe, ce qui a été réalisé par d'autres ou bâti pierre après pierre, jour après jour. Vous n'avez aucune idée de ce prix qui a été payé! Car, comme beaucoup d'enfants de ma génération, je n'étais pas destiné à aller à l'école. Rien dans notre famille ni dans notre entourage ne nous y préparait. Au contraire, toUt nous poussait dès l'enfance à devenir berger, à demeurer ignorants, analphabètes. Le père d'un ami assassiné disait à propos de son fils :« C'était la seule bougie de toute ma famille », signifiant ainsi que lui seul était scolarisé parmi ses frères et sœurs. A la vue de la dachra (village) où il était né,

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contre l'Algérie

et finalement enterré, j'imagine sans risque de me tromper qu'il devait même être le seul de son village natal. La facture qui me vient à l'esprit en premier est celle que mon père a payée, lui qui n'aura pas eu la possibilité d'en apprécier le résultat puisqu'il est mort en 1961, avant mon entrée au lycée. Si mon père avait tenu à tout prix à ce que ses enfants aillent à l'école, c'est parce qu'il s'était retrouvé sous les drapeaux, vers la fin de la guerre 1914-1918. Il n'avait pas choisi de venir dans cette Europe qui s'embrasait, l'État colonial l'y avait obligé. Comme beaucoup d'autres paysans, on l'avait affublé d'un uniforme et armé d'un fusil. Il s'était retrouvé sur cette terre qu'il ne savait même pas
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situer sur une carte. Il avait vécu la frustration de l'analphabète plongé dans un monde où il fallait envoyer et recevoir des lettres, lire des panneaux pour savoir dans quelle gare on se trouvait. « Ils nous parquaient dans les trains comme du

bétail, nous ne savions même pas où il fallait descendre! »
disait-il lorsqu'il lui arrivait de nous raconter son périple, en un monde où savoir lire et écrire était aussi vital que se nourrir. Dans mes lointains souvenirs d'enfant, je revois encore dans ses yeux cette frustration et cette humiliation: être sans cesse obligé de demander à un autre de lui lire une lettre ou, tout simplement, le nom de la ville que le train traversait. La rencontre brutale avec un monde moderne en guerre lui avait fait prendre conscience de son analphabétisme, et il s'était juré que ses enfants sauraient lire et écrire. Il a tenu sa promesse, alors qu'il n'était que simple ouvrier agricole puis commis dans une ferme de colon où nous habitions avec d'autres familles d' ouvriers. ~es revenus insignifiants et la pression de toute sa famille le poussaient à nous envoyer travailler, par exemple garder les moutons et les vaches. Justement, les deux pièces qui nous servaient de logement dans la ferme du colon étaient attenantes d'un côté à l'écurie, de l'autre à l'étable. Tout petit, j'aimais aller avec le gar16

L'éducation
dien de l'écurie près des chevaux. Comme je me souviens de ce lait tout chaud offert par ma mère quand elle trayait les vaches! S'instruire. Mon père était intraitable sur cette question et il nous fallait à tout prix, chaque matin, prendre le chemin de l'école. Comment a-t-il fait pour nous inscrire dans un établissement où nous n'étions que quelques Algériens au milieu des Français? Il a sûrement dû, malgré sa fierté de paysan, supplier monsieur Paul ou monsieur Pierre (et peutêtre même les deux!). Quel chemin boueux pour atteindre l'école des Français, des roumis, des ensaras, des kofars, où nous nous sentions de trop, avec notre humble cartable en tissu cousu par notre mère. Notre quotidien était fait de mille et une frustrations et humiliations. Un enfer de boue, ce chemin obligé! Plusieurs kilomètres à pied qui me semblaient interminables, chaque matin à l'aller et chaque soir au retour, sous la pluie et dans le froid. Se résoudre à partir, se planter dans la boue avec des espadrilles en toile de bâche à la semelle découpée dans des pneus qui, dès les premiers mètres, restaient obstinément collées dans la glaise et que je n'arrivais à détacher qu'avec l'aide de mon frère aîné. Je terminais souvent pieds nus. J'avais les pieds gelés, et je devais encore les laver dans l'eau glacée d'un petit cours d'eau afin d'entrer décemment et dignement à l'école. Il fallait malgré tout être propre, même avec des espadrilles mouillées et froides... Ma mère reprochait à mon père de se comporter comme le plus têtu des paysans en nous envoyant à l'école dans le froid, au détriment de notre santé. Elle s'affolait lorsqu'elle m'entendait tousser. Le petit etberquel (il a attrapé la tuberculose) par ta faute! « Il va attraper la crève », disait-elle en accompagnant ses paroles de ce geste de détresse qui consistait à se lisser les joues avec les deux mains, de haut en bas, avant de se frapper les cuisses, les mains grandes ouvertes. Ce geste a toujours exprimé chez elle la gravité extrême d'un 17