LES ITALIENS AUX ETATS-UNIS 1918-1929

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Le présent ouvrage tente de cerner le problème de l'acculturation et de l'assimilation des immigrants italiens dans la société américaine xénophobe des années 20 et de montrer que ces deux processus, complémentaires et interactifs, ont évolué en même temps et à divers niveaux.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296369160
Nombre de pages : 336
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LES ITALIENS AUX ÉTATS-UNIS

MARIE-CHRISTINE

MICHAUD

LES ITALIENS AUX ÉTATS-UNIS
Progrès et limites d'une assimilation
1918-1929

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

LE MONDE NORD-AMÉRICAIN Histoire-Culture-Société Collection dirigée par Pierre Lagayette
Cette collection rassemble des ouvrages destinés à enrichir notre connaissance de l'Amérique du nord. Le domaine géographique couvert inclut bien sûr les Etats-Unis et le Canada mais aussi le Mexique qui par sa situation géopolitique et les relations qu'il a nouées avec ses grands voisins, appartient au même ensemble. Le
but de cette collecton est de concevoir et de décrire l'Amérique du nord sous l'angle d'une triple identité historique, sociale et culturelle. Y trouvent donc naturellement leur place les études qui portent sur la formation et l'évolution historique du monde nordaméricain, celles qui mettent l'accent sur les particularismes culturels (arts, littératures, modes de vie, coutumes, etc.) des pays concernés, ou celles qui envisagent les structures sociales, les mécanismes institutionnels et les rapports de force ou de solidarité qui caractérisent la "société" en Amérique du nord. A travers ces ouvrages, par conséquent, c'est bien la spécificité de l'aire nord-américaine qui doit se trouver mise en évidence.

Ouvrage pam : Catherine Pomeyrols, les intellectuels québécois: et engagement, 1919-1939.

formation

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6904-3

INTRODUCTION

La période qui s'étend de la fin de la Première Guerre mondiale (1918) à la crise économique de 1929 marque un tournant dans la politique d'immigration des États-Unis. En effet, elle redéfinit l'essence de l'Amérique en tant que terre promise et donne une nouvelle direction à l'évolution des phénomènes d'américanisation, d'assimilation et d'acculturation, ce qui va bouleverser de façon radicale le destin des étrangers et des Italiens en particulier. Ce groupe représente la plus importante minorité aux États-Unis pendant les années 20 et sa nature spécifique apporte des éléments uniques dans l'étude des processus d'intégration. Et la concentration des changements et des évolutions pendant ces quelques années montre que la question de l'intégration des individus prend alors un tournant décisif, aussi bien dans l'ensemble de la communauté, c'est-à-dire dans la dimension collective des processus d'assimilation que dans ses conséquences familiales, individuelles et culturelles. De nombreuses recherches, comme celles de Leonard Dinnerstein, écrites en collaboration avec Frederic Jaher (The Aliens: A History of Ethnic Minorities in America), avec Roger Reimers. (Ethnie Americans) ou encore avec ce dernier et David Nichols (Natives and Strangers), celles de Nathan Glazer et de Daniel Moynihan (Beyond the Melting Pot, Ethnicity-Theory and Experience), ou de John Higham (Send These To Me), comme les analyses de Lydio Tomasi (The Italian in America, The Italian-American Family, Italian Americans), ou de son frère Silvano Tomasi (Piety and Power, The Italian Experience in the United States), de Rudolph Vecoli (Italian Immigrants in the U.S. Labor 7

Movement From 1880 to 1929), de John Briggs (An Italian Passage) ou encore de Humbert Nelli (The Italians in Chicago, From Immigrants ta Ethnies) ont été menées sur les problèmes d'ethnicité aux États-Unis, sur l'expérience des populations immigrées, et des Italiens en particulier, mais peu se concentrent sur la période 1918-1929 pendant laquelle les mouvements migratoires ont ralenti. Cependant, les années 20 représentent une étape charnière dans l'expérience des immigrants et dans l'évolution des concepts d'intégration. Au demeurant, le point de vue de Milton Gordon (Assimilation in American Life) sur les différents phénomènes d'assimilation aux États-Unis devient encore plus pertinent lorsqu'il s'applique au cas particulier des communautés italiennes pendant les années 20. En effet Milton Gordon remet en question les théories antérieures concernant les phénomènes d'intégration et d'ethnicité, à savoir le melting pot ou le pluralisme culturel, et présente de nouvelles perspectives sociologiques en insistant sur les divers aspects culturels mais aussi "structuraux" des relations entre les groupes ethniques aux États-Unis. Ainsi deux types essentiels d'assimilation, différents mais indissociables, doivent être distingués. Le fait de remarquer que des changements se sont opérés simultanément à divers niveaux, communautaire et individuel, social et culturel, tend à prouver que l'identité ethnique tout entière des immigrants italiens s'altère à cause du mouvement migratoire et du processus d'américanisation qui en découle. Pourtant, l'immigrant reste en marge de sa société d'accueil à cause des effets limités des processus en cours. Bien qu'ils aient perdu certains traits spécifiques de leur italianité, les immigrants italiens ne sont pas encore tout à fait américanisés. Ils dépassent seulement le statut d'étrangers pour devenir des membres d'une minorité ethnique américaine, en anglais ethnies. Les processus 8

d'assimilation et d'acculturation qui nécessitent donc un phénomène parallèle de déculturation sont complémentaires. Pendant les années 20 qui sont représentatives de l'interaction de ces phénomènes, les Italiens sont amenés à accepter un compromis, c'est-à-dire que pour éviter des sentiments d'aliénation trop intenses dus à leur nouvel environnement, ils conviennent d'échanger progressivement une partie de leur héritage socioculturel par des valeurs du système américain, ce qui a pour conséquence d'engendrer une nouvelle identité ethnique. Toutefois, ce phénomène de gain/perte d'identité, cette conversion de l'italianité à l'américanisme paraît n'être
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encore qu'à un degré transitoire, voire initial.
I - SPÉCIFICITÉ DES ANNÉES 20 DANS L'HISTOIRE DES ÉTATS-UNIS A la fin de la guerre, les États-Unis s'affirment comme la premièr~ puissance économique mondiale et représentent le premier pays d'immigration. Au facteur pull traditionnel qui entraîne des mouvements migratoires réguliers s'ajoute une conjoncture européenne désastreuse qui relance les déplacements de population vers les États-Unis. De plus, pendant le conflit les immigrants installés en Amérique ont envoyé de l'argent dans leur pays natal pour aider aux efforts de guerre; après les hostilités ils continuent non seulement à le faire mais ils recommencent également à faire venir outreAtlantique leur famille, ce qui perpétue l'idée d'une Amérique bienveillante, prospère et riche. Par ailleurs, les immigrants qui retournent chez eux temporairement ou définitivement, transmettent une image élaborée, souvent idéalisée même, de leur expérience aux États-Unis. Comme le soulignent M. Beynet (1989) et F. Cerase (1974), ils tendent à minimiser les difficultés qu'ils 9

ont pu rencontrer en Amérique afin de bénéficier d'un statut enviable face à leurs compatriotes restés en Europe. En effet, les États-Unis apparaissent comme un pays plein de promesses et de richesses, "une combinaison à laquelle il est difficile de résister" comme le précise E. Phelps (1924, pAl). Pour montrer comment la prospérité américaine séduit les Européens et stimule l'immigration, l'exemple de l'industrie automobile alors en pleine expansion est des plus révélateurs. Cette industrie est monopolisée par deux grandes firmes: la General Motors Corporation produit des voitures de luxe: Chevrolet, Pontiac, Buick, qui font rêver les classes ouvrières et immigrantes, alors que Henry Ford profite des nouvelles méthodes de production, la standardisation des produits et la taylorisation, c'est-à-dire l'organisation moderne du travail, pour commercialiser une automobile à bon marché dont même les classes ouvrières et les populations immigrées pourront faire l'achat. Ainsi, le nombre de personnes possédant des véhicules augmente sans cesse alors qu'en Europe leur acquisition reste inhabituelle même pour les classes moyennes. En 1929, on compte une automobile pour cinq habitants aux États-Unis contre une pour 43 en Grande Bretagne, une pour 325 en Italie ou encore une pour 7 000 en Russie. Henry Ford, dont les usines sont implantées à Détroit, grand centre urbain qui accueille une population étrangère croissante alors familiarisée avec les automobiles, commercialise des automobiles (le modèle "T" puis le modèle "A" à la fin des années 20) pour une consommation de masse. Dès le début des années 20 grâce à la diminution du temps et du coût de production, le prix de ces voitures baisse, passant en dix ans de 960 dollars à 290 dollars. L'automobile perd alors toute connotation de richesse pour devenir le symbole de la prospérité et de l'amélioration du niveau de vie dans la société américaine. Les immigrants, en faisant l'achat de ces 10

véhicules embrassent le mode de vie américain: ils acceptent les nouveaux loisirs en vogue en participant à la prospérité d'après-guerre. Le cinéma donne également une image attrayante de la société de l'époque; il joue un rôle décisif dans l'épanouissement d'une mythologie américaine en dressant un portrait stimulant de l'Amérique qui apparaît comme le pays des pionniers, de ceux qui sont prêts à repousser les limites physiques et géographiques des hommes et des frontières. Cette image apparaît comme un facteur important de l'immigration après 1918. Des films tels que celui de J. Ford Le cheval de fer (1924) semblent souligner les possibilités qu'offre l'Amérique, contrée à conquérir et qui appartient à ceux qui "vont de l'avant". Par ailleurs, le développement du culte des stars confirme qu'en Amérique les valeurs individuelles sont valorisées... C'est en ce sens que Rudolph Valentino devient un exemple pour les Italiens. Il incarne l'assurance que les étrangers peuvent profiter des opportunités américaines, être acceptés et même appréciés, conviction qui encourage l'immigration. Arrivé aux États-Unis avant la guerre, R. Valentino, né dans le sud de l'Italie, trouve plusieurs petits emplois pour finalement devenir la nouvelle idole du début des années 20, grâce aux films Les quatre cavaliers de l'apocalypse (1921), Le cheikh (1921) et Arènes sanglantes (1922). Non seulement il acquiert une fortune colossale mais en plus il impose un nouveau type d'homme à l'Amérique: le séducteur au caractère latin et exotique. Ce phénomène incite les Italiens à concevoir l'immigration de façon positive et concrète; si Rudolph Valentino, un des leurs, a réussi en Amérique, pourquoi pas eux! C'est en comparant cette image de la société américaine avec leur situation en Europe que les individus 11

considèrent l'émigration vers le Nouveau Monde comme une solution à leurs difficultés. Trois points essentiels dans la conjoncture européenne stimulent les mouvements migratoires et ceux des Italiens en particulier l'appauvrissement de l'Europe, le remaniement des frontières et la déstabilisation des populations. Le bilan de la guerre est lourd et les espérances anéanties. Les pays les plus touchés par le conflit sont ceux d'Europe centrale. De nombreux habitants se retrouvent sans foyer, sans famille ou sans emploi. La misère et la détresse s'installent; le chômage et l'inflation sévissent. Le potentiel agricole de l'Europe a été réduit de 30%, celui de l'industrie de 40%. Les nations ne semblent plus offrir les possibilités de vivre décemment et ces frustrations sont à l'origine d'une reprise des déplacements de populations. Les Européens quittent leurs villages, leurs pays dévastés pour commencer une nouvelle existence, trouver une nouvelle patrie dans un environnement plus prometteur, et si ce n'est pour eux au moins pour leurs enfants. Au tournant du siècle, malgré les problèmes économiques et sociaux que doivent affronter les États européens, les opportunités dues aux révolutions industrielles permettaient aux populations d'espérer une amélioration de leurs conditions de vie. Après la guerre, le désordre financier et économique est immense, les pays belligérants sont épuisés et ruinés. L'Europe est à reconstruire et les dettes contractées pendant les hostilités empêchent les gouvernements de relancer l'économie. De plus, en 1920-1921 la situation empire quand une dépression violente, bien que brève, s'abat sur l'Europe. En Italie, le bilan est particulièrement alarmant. L'industrie du pays, encore relativement précaire et principalement située dans le Nord, dans la plaine du Pô, à 12

Milan, Turin ou Gènes, se trouve désorganisée par la guerre. Tout comme son système financier, elle repose sur des capitaux étrangers qui parviennent difficilement à la rétablir, notamment après la dépression de 1921 qui lui est fatale. Les efforts de guerre n'ont pu être financés que par l'inflation et des emprunts extérieurs, d'où des dettes énormes qui provoquent la hausse des prix et une baisse du niveau de vie. Cette dépression engendre la paupérisation des classes moyennes et la misère des classes populaires, urbaines co~me rurales. Les industries florissantes pendant la guerre, comme Fiat qui produisait avions, navires et munitions, ne peuvent se reconvertir par manque d'investissements; les faillites se multiplient, le chômage sévit. Dans le Sud, le Mezzogiorno, le problème est encore plus critique. Cette région rurale est délaissée par les hommes d'affaires. Les terres appartiennent à de grands propriétaires qui exploitent insuffisamment leurs domaines, les latifundia, et refusent de les industrialiser et de les développer. Ce système semble mener l'Italie à sa perte car les conditions de travail et de vie sont difficiles, éprouvantes, et les ouvriers agricoles parviennent à peine à nourrir leur famille. Ils travaillent durement pour de maigres salaires pendant trois mois tandis qu'ils sont voués au chômage pendant le reste de l'année. L'émigration semble alors une solution aux difficultés économiques, comme s'en préoccupe le New York Times du "l'immigration actuelle est 1er Août 1920 qui titre: entièrement motivée par des facteurs économiques et familiaux".
Outre les problèmes économiques, l'Europe subit une crise d'identité due aux traités de paix et au remaniement des frontières. L'ordre européen est remis en cause par la redistribution de territoires: près d'un Européen sur sept change de nationalité. Certains pays se disputent des terres 13

limitrophes. Le principe des nationalités se heurte à l'enchevêtrement des langues et des ethnies. L'Italie et la Yougoslavie, par exemple, se querellent à propos de l'Istrie et la Dalmatie, ce qui crée compétitions entre nations et tensions entre individus. Les populations qui attendent des traités de paix l'assurance d'une vie plus stable et sereine sont déconcertées. Même si, en théorie, les droits des minorités sont reconnus, il n'y a pas corrélation systématique entre le découpage des territoires et l'identité des populations qui y demeurent. D'importantes minorités ethniques se trouvent englobées dans de nouveaux pays et doivent cohabiter, ce qui provoque des traumatismes nationaux, ethniques et psychologiques. Sur le territoire yougoslave se trouvent réunis Croates, Serbes, Slovènes, Bosniaques, Italiens et Albanais. Des peuples différents de par leur religion ou leur langue doivent cohabiter malgré leurs sentiments ethnocentriques. Chacun voudrait faire reconnaître ses droits et affirmer son identité ethnique, volonté qui se perpétuera en Amérique parmi les communautés d'immigrants. Les individus se sentent lésés par des traités de paix inadéquats. Et l'exemple le plus probant de l'instabilité et de l'insatisfaction des populations réside dans l'émergence d'une vague révolutionnaire en Europe qui stimule l'émigration de ses opposants. La guerre marque la fin des grandes monarchies européennes (comme celle des Habsbourg) mais aussi le début d'une période de bouleversements pendant lesquels les espoirs apportés par la Première Guerre mondiale se transforment en peur, en insurrections et en déceptions. La révolution russe de 1917 a mis fin au régime tsariste et est rapidement devenue synonyme de guerre civile, de répression contre les communautés qui refusent de se soumettre au pouvoir des révolutionnaires. La propagation des doctrines communistes et bolcheviques en Allemagne, où les Spartakistes s'agitent dès 1918, en Hongrie où la 14

"commune" éclate en 1919, tend à montrer que les peuples cherchent à trouver dans de nouvelles idéologies les espoirs que les gouvernements en place ne leur offrent pas. L'Italie devient elle aussi le berceau d'un autre mouvement extrémiste, le fascisme, qui amène les Italiens les plus radicaux à fuir et à s'exiler. L'Europe révolutionnaire ne peut plus retenir sa population. Au demeurant, l'Amérique des années 20 n'est plus la même. L'émergence d'une vague xénophobe rompt en effet avec le concept traditionnel américain de terre promise. A l'issue de la Première Guerre mondiale un besoin d'isolationnisme apparaît aux États-Unis, né d'une prise de conscience de la présence et de l'éventuelle influence des populations immigrées. L'opinion publique adopte une attitude nationaliste et intolérante, influencée par les théories eugéniques qui établissent une hiérarchie parmi les hommes. M. Grant, L. Stoddard, H.P. Fairchild ou encore C.B. Davenport, meneurs du mouvement, classent les individus en trois catégories: ceux d'origine nordique, comme les Scandinaves, les Britanniques ou les Américains; ceux d'origine alpine, tels les Slaves ou les juifs; ceux d'origine méditerranéenne comme les Grecs ou les Italiens du Mezzogiorno. Or, la majorité des immigrants qui arrive depuis le début du siècle appartient aux deux derniers groupes qui sont considérés comme inassimilables à cause de leur nature inférieure et de leurs moeurs perverties, pernicieuses pour la "race" et pour le système américains qui provoqueraient l'abâtardissement de la race américaine selon M. Grant (1916, p.80). Ces théories s'épanouissent après la guerre lorsque les Américains se mettent de plus en plus à craindre l'échec de l'assimilation naturelle et spontanée des immigrants en constatant le développement des ghettos ethniques et le maintien des divers patrimoines socioculturels.
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Les associations ou groupes tels que le Ku Klux Klan, l'American Protective Association ou l'American Legion, qui défendent l'anglo-conformisme et l'américanisme à 100%, tout comme les fondamentalistes qui voient dans la présence des nouveaux immigrants qui ne respectent pas les Écritures saintes ou les interprètent différemment, un danger pour l'identité WASP (White Anglo-Saxon Protestant) américaine, popularisent ces théories racistes et forment des groupes de pression auprès du gouvernement fédéral afin de contrôler cette nouvelle immigration. En 1911 déjà le rapport en quarante-deux volumes de la commission Dillingham s'était appliqué à démontrer officiellement les difficultés d'adaptation des nouveaux immigrants ainsi que les effets néfastes de leur présence sur l'environnement américain. Le rapport exposait leurs problèmes d'intégration et de sociabilisation dus à leur nature inférieure, et insistait sur leur manque d'aptitude à s'assimiler, d'où la nécessité de stopper ou de réduire l'immigration. En 1917, le Literacy Test est donc adopté comme une application des conclusions du rapport. Désormais tout individu de plus de seize ans doit savoir lire et écrire pour être admis aux
États-Unis; les membres de la famille proche

- enfants

ou

conjoints d'immigrants admissibles peuvent les accompagner- sans pour autant remplir les conditions requises par le Literacy Test. Comme le taux d'analphabétisme est plus élevé en Europe du Sud et en Europe de l'Est qu'en Europe du Nord ou de l'Ouest, cette mesure devrait repousser les immigrants indésirables. Toutefois entre 1918 et 1921, le bureau américain du recensement ne compte que 6 142 personnes refoulées. Ce test n'est donc pas assez efficace pour sauver l'Amérique et l'américanisme. Ce n'est finalement qu'après la guerre que l'Amérique ferme véritablement--ses portes. En mai 1921, la première loi 16

sur les quotas apparaît: The Emergency Quota Act est adopté puisque, comme le déclare le président Harding en la ratifiant, "l'Amérique doit restée américaine". Cette loi tend à réduire la nouvelle immigration sans pour autant gêner l'ancienne qui ne menace pas le maintien de l'identité et des valeurs WASPs. C'est le début d'une politique de sélection des immigrants aux États-Unis. Le nombre d'étrangers de chaque nationalité admis aux États-Unis par année fiscale ne doit pas excéder 3% du nombre de personnes de ces nationalités résidant en Amérique d'après le recensement de 1910. Elle réduit l'immigration à 357 830 arrivants par an et renverse les proportions de la composition de l'immigration en favorisant l'arrivée des Européens du Nord et de l'Ouest en leur allouant 55% des quotas, alors que depuis la fin du XIxème siècle ce sont les immigrants d'Europe centrale, de l'Est et du Sud qui sont majoritaires. Pourtant, cette mesure qui accorde "encore" 45% des quotas aux nouveaux immigrants ne satisfait pas les américanistes, c'est-à-dire les partisans de l'américanisme à 100%, du nationalisme et du nativisme. La seconde loi sur les quotas, The Johnson-Reed Act, encore plus draconienne et ciblée, est adoptée en 1924. Le nombre d'individus pour chaque nationalité autorisé à immigrer par an est désormais fixé à 2% du nombre de représentants de ce groupe selon le recensement de 1890. Le choix d'un recensement antérieur (1890 au lieu de 1910) vient du fait qu'en 1890 la nouvelle immigration ne faisait que commencer. Ainsi, les immigrants d'Europe centrale, de l'Est et du Sud ne représentent qu'une faible proportion de la population, tandis que les anciens immigrants se sont déjà largement implantés en Amérique, ce qui leur alloue des quotas supérieurs. Le quota alloué à l'Italie en 1921 (42 057) est réduit à 3 845 en 1921 ; celui alloué à la Russie en 1921 (24 405) n'atteint plus que 2 248 en 1924 ; celui des Polonais 17

passe de 39177 en 1921 à 5982 en 1924... Les pays d'Europe centrale, de l'Est et du Sud voient leurs quotas diminuer de 155585 personnes en 1921 à 20423 en 1924, tandis que ceux de l'Europe du Nord et de l'Ouest augmentent avec le changement de date de recensement. En 1921 leurs quotas sont de 97 630 et ils passent à 140 999 en 1924. Une telle limitation et sélection des arrivants met en application les principes eugéniques et les revendications des nativistes. Elles réduisent le flux migratoire comme l'explique The Nation le 7 février 1924, "l'objectif principal de cette restriction de l'immigration est de promouvoir le processus d'assimilation" en isolant les populations immigrées de leur pays natal, en arrêtant l'immigration en chaîne, c'est-à-dire l'apport régulier et constant de nouveaux arrivants qui se regroupent auprès des générations antérieures de compatriotes, ce qui contribue à perpétuer l'héritage culturel et l'identité ethnique des individus. Les immigrants devraient alors fusionner plus rapidement avec la population nationale et cesser de mettre en danger le système socioculturel américain. Ces lois marquent un tournant dans l'histoire de l'immigration aux États-Unis et symbolisent la fin de l'immigration libre. Elles sont l'expression du désir de la population autochtone d'américai1Îser les étrangers et d'un certain point de vue, la fin du rêve américain. Elles remettent en cause le destin des immigrants et placent le problème de leur assimilation au centre du contexte socio-politique des années 20 en montrant les limites du pouvoir de fusion du melting pot: le mouvement d'américanisation est renforcé et des préoccupations nouvelles surgissent au sein des communautés d'immigrants face à leur adaptation et leur identité ethnique.

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L'immigration et l'intégration des étrangers deviennent un problème essentiel dont dépend la sécurité du pays. C'est en tous les cas ce que soutient la propagande de The National Security League en 1920 qui considère que "la sécurité nationale est le devoir de tout bon Américain". Des moyens multiples sont mis en oeuvre afin de sauver l'américanisme. Certains ont explicitement pour objectif de développer l'ang1o-conformisme au sein des populations immigrées (comme l'Americanization Bill de 1920 ou la propagande contre la double nationalité: hyphenatism) ; d'autres, telles la loi Volstead de 1918 ou la croisade anticommuniste ("la Peur des Rouges" - The Red Scare) menée par le ministre de la Justice M. Palmer en 1919, usent de prétextes pour imposer les principes américains aux populations étrangères. La Peur des Rouges dévoile une volonté de soumettre les individus aux normes WASPs. Il faut éliminer toutes les notions qui se distingueraient de l'américanisme à 100%, en particulier celles qui ne s'inscrivent pas dans le système politique américain traditionnel et qui menacent l'ordre établi, dont l'adoption de l'Espionage Act en 1917 et du Sedition Act en 1918 n'étaient que des mesures préparatoires. M. Palmer lance donc une série de raids dans les milieux communistes et bolcheviques afin de préserver l'Amérique d'une invasion révolutionnaire. Or, comme l'Europe est déstabilisée par des mouvements subversifs, ceux qui la quittent sont considérés comme des agents de ces révolutions et sont suspectés de venir aux États-Unis pour propager leurs idées bolcheviques; ils deviennent donc des cibles pour Palmer. Le 2 janvier 1920, 5 000 étrangers sont arrêtés dans 33 villes différentes; et quelque 3 000 sont expulsés. L'année 1920 marque sans aucun doute le paroxysme de cette hystérie et le spectre de l'affaire Sacco et Vanzetti est là pour le rappeler. Arrêtés sans preuves pour vol 19

à main armée en 1920, les deux anarchistes italiens Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti symbolisent la résistance des immigrants à une soumission politique. R. Creagh (1984) fait d'ailleurs remarquer que ce sont les syndicalistes, les anarchistes et les communistes des communautés italiennes qui se mobilisent les premiers pour la défense des deux accusés et qui organisent des manifestations. Cette mobilisation est un signe de solidarité entre Italiens et témoigne de leur prise de conscience des préjugés qui se développent à leur égard. En fait, la condamnation de Sacco et Vanzetti doit servir d'exemple. Les étrangers aux idées prétendues subversives ou tout simplement indociles et imparfaitement assimilés sont indésirables aux États-Unis. Ils doivent se plier aux exigences sociales et politiques de leur société d'accueil, américaniser leurs idéaux, ce qui corrobore l'hypothèse que l'Amérique n'est plus la terre promise des libertés. L'attitude de l'opinion publique qui soutient cette croisade pourtant rapidement dénoncée comme inique et même illégale par les juristes et les professeurs de la faculté de droit de Harvard, révèle la vague d'intolérance et de xénophobie qui s'élève après la guerre et à laquelle les communautés ethniques doivent faire face. Les États-Unis expérimentent une période charnière de leur histoire. D'un côté ils continuent d'attirer les populations des pays déstabilisés et ruinés par la guerre; de l'autre, ils souhaitent mettre fin à leur tradition de terre d'asile. Immigrer aux ÉtatsUnis devient un privilège; y être accepté, une preuve de sa bonne volonté à s'assimiler. L'immigration s'inscrit généralement dans une perspective de changement; elle est motivée par un désir de transformation des conditions de vie. Même s'ils prévoient de retrouver des amis ou des parents déjà installés en Amériqtte 20

comme le phénomène d'immigration en chaîne le définit, les immigrants semblent accepter au préalable certaines modifications sociales, économiques ou politiques qu'engendre une installation dans leur nouvelle société d'adoption. Mais les buts et les attentes que ces immigrants s'étaient fixés en théorie, provoquent des problèmes d'identification et des désillusions. C'est là l'un des paradoxes de l'immigration. Les individus émigrent dans l'espoir de changements, mais dès leur arrivée, en se regroupant par exemple, ils luttent contre les effets qu'implique leur immigration au sein d'un autre environnement. Ce désir de changement transparaît dans leur décision d'émigrer dans le Nouveau Monde plutôt que de rester en Europe. Les Italiens en particulier laissent derrière eux leur vie passée car s'ils partent vers l'Amérique c'est généralement sans l'idée d'un retour imminent, contrairement aux vagues antérieures. La comparaison des mouvements migratoires des Italiens vers les États-Unis avec ceux vers la France, autre pays de prédilection de l'immigration italienne, en témoigne. Depuis le milieu du XIxème siècle et jusqu'à la consolidation de la dictature fasciste qui stoppe l'émigration, les deux pays attirent massivement les Italiens dans des proportions pratiquement équivalentes: en 1921, les Italiens représentent 29,40% de la population étrangère installée en France et 20% de celle installée aux États-Unis. Mais après la guerre les Italiens commencent à opter plus nombreux pour une migration outre-Atlantique, d'où une nette progression du nombre de départs vers les États-Unis en 1919, 1920 et 1921. Ce phénomène montre une attirance certaine des Italiens pour le Nouveau Monde... Le début d'une immigration de masse semble se profiler avec en 1921, 222 260 Italiens qui partent pour l'Amérique. Cependant ce mouvement est brusquement stoppé à cause de l'adoption d'une nouvelle législation 21

concernant l'immigration aux États-Unis. L'émigration vers la France redevient alors importante dès 1922.

Émigration italienne vers la France et les États-Unis dates nombres de départs pour la France 16 948 98 281 157025 44 782 99 464 167 982 201 715 145 529 111 252 2784 49351 51 001 167209 nombres de départs pour les États-Unis 5250 1 884 95 145 222 260 40 319 46 674 56 246 6203 8253 17 297 17 728 18 008 22 327

1918 1919 1920 1921 1922 1923 1924 1925 1926 1927 1928 1929 1930

Source: Ministère italien des Affaires étrangères: L'émigration italienne de 1876 à 1956 et Department of Commerce - Bureau of the Census

Suite aux années de guerre, les Italiens dont le système économique est ruiné n'ont pas assez d'argent pour payer leur traversée de l'Atlantique, d'où la supériorité du nombre de départs vers la France en 1918, 1919 et 1920. Ils attendent d'économiser les fonds nécessaires ou optent pour une émigration moins onéreuse dans un pays limitrophe. La France, ébranlée par le conflit, paraît moins attrayante et prometteuse comparée à l'Amérique en pleine prospérité. Les 22

régions industrielles du Nord et de l'Est, dévastées par les batailles, offrent peu d'opportunités aux immigrants qui n'y contractent que des emplois temporaires et intermittents, même si leur situation est toujours plus favorable que celle de l'Italie et du Mezzogiorno en particulier. Les États-Unis restent donc une destination privilégiée, d'où en 1921 la forte supériorité du nombre des départs vers l'Amérique sur celui des départs vers la France -(222 260 contre 44 782). Cependant, l'adoption des lois sur les quotas aux États-Unis en 1921 et 1924 a pour effet de freiner l'immigration italienne qui s'oriente alors à nouveau vers la France: le nombre de départs pour la France redevient supérieur à celui des départs pour l'Amérique. G. Krichefski (1945) constate néanmoins que les Italiens remplissent les quotas qui leur sont alloués, ce qui révèle leur empressement à partir vers le Nouveau Monde. En outre, les Italiens des régions du Nord, moins défavorisés par la récession économique de l'après-guerre que leurs compatriotes du Sud du pays, se satisfont d'une immigration en France qui leur permet des va-et-vient fréquents. En 1924, 36 468 Piémontais vont en France alors que 999 émigrent outre-Atlantique. Par contre les Italiens du Sud, moins confiants dans l'avenir des pays européens et peu disposés à suivre leurs compatriotes des régions du Nord avec lesquels ils entretiennent des rapports de force, stimulés par l'immigration en chaîne et les témoignages de leurs amis ou parents émigrés, cherchent encore à s'installer en Amérique, en dépit des mesures anti-immigrantes : 2 803 Siciliens émigrent en France alors que 9 362 vont en Amérique; 1 438 Calabrais partent pour la France tandis que 3 610 préfèrent aller aux États-Unis. Une telle démarche montre que les Italiens se forgent une vision exotique et sublime du Nouveau Monde en même temps qu'elle révèle une plus grande détermination de 23

s'éloigner de leur pays. A partir de la France les va-et-vient
avec l'Italie sont plus faciles, et y partir requiert des sacrifices

économiques et psychologiques moins importants. En cas d'échec, le retour paraît moins amer. Les partisans de l'immigration aux États-Unis doivent être prêts à entretenir des contacts moins fréquents avec leur famille, accepter de se retrouver dans un environnement géographique inconnu et socioculturel différent. La situation économique de leur pays, ses contradictions et ses difficultés profondes, tant sur le plan moral que politique, conduisent les individus à partir plus loin, en Amérique plutôt qu'en France, et surtout à émigrer en famille, ce qui révèle un changement de mentalité et va entraîner des phénomènes uniques dans l'évolution des processus d'assimilation des individus. Les immigrants s'attendent à ce que les conjonctures socio-économiques et politiques de leur société d'adoption ici la démocratie américaine, victorieuse et prospère - aient des répercussions sur leurs conditions de vie, comme tout mouvement migratoire tend à le présupposer. Mais l'atmosphère particulière qui règne entre 1918 et 1929 aux États-Unis est-elle en accord avec leurs espérances? A cause du contexte sociologique, y a t-il continuité avec les vagues migratoires précédentes ou avec les notions traditionnelles d'assimilation des immigrants? Le nouvel arrivant est-il disposé à subir les bouleversements nombreux et fondamentaux que requiert ce processus? L'assimilation est un processus d'intégration grâce auquel des individus d'origines différentes parviennent à partager une conscience nationale. Elle implique l'interaction des systèmes socioculturels des groupes mis en contact, ainsi que la disparition subséquente des spécificités qui donnent à chacun de ces groupes son entité ethnique. R. Park et E. Burgess (1969, p.736) la définissent comme "un processus 24

d'interpénétration, de fusion au cours duquel les individus ou les groupes acquièrent les souvenirs, les sentiments et les attitudes des autres individus ou groupes, et en partageant leurs expériences et leurs histoires, ils sont incorporés dans une vie communautaire culturelle commune" . M. Gordon distingue plusieurs types d'assimilation: l'assimilation dite structurelle qui concerne le groupe et ses institutions, sa structure sociale; l'assimilation culturelle, ou acculturation qui se réfère à l'évolution des comportements et systèmes culturels du groupe; l'assimilation maritale, ou amalgame, qui entraîne la fusion biologique des divers groupes mis en contact; l'assimilation civique semble quant à elle conduire à l'acquisition d'une nouvelle nationalité... Les théories de R. Park et de E. Burgess tendent à présenter une approche démocratique du processus d'assimilation, puisque celui-ci suppose la fusion, l'interpénétration des divers systèmes. Cette perspective devrait donc conduire à la réalisation du creuset ethnique américain, du melting pot. Celui-ci, encore en cours de formation, serait l'expression du perfectionnement d'une identité et d'un système socioculturel américains meilleurs et nouveaux. Déjà annoncée au XVIIlèmesiècle par J. H. 5t John de Crèvecœur dans Letters from an American Farmer (1782) pour définir un phénomène de métamorphose dû à un pouvoir de transplantation de la pluralité en une unité harmonieuse, cette théorie devrait être la finalité vers laquelle le processus d'assimilation s'oriente en répondant aux problèmes d'identité des Américains, à leurs frustrations dues à un manque de passé, de repères historiques et "ethniques". Cependant, l'assimilation n'a pas pour objectif le melting pot mais l'anglo-conformisme des immigrants, ce qui 25

apparaît clairement pendant les années 20 alors que les américanistes considèrent que la "race américaine" a atteint un tel stade d'accomplissement qu'ils repoussent toute fusion, ou influence même, des systèmes socioculturels et groupes ethniques qui s'installent aux États-Unis. L'assimilation a donc pour but de rallier les étrangers à l'américanisme. Elle devient un procédé de transformation et de normalisation des spécificités des minorités en un ensemble homogène conforme au groupe dominant, à ses valeurs et principes. Ainsi, pendant cette période, l'assimilation des étrangers coïncide avec leur américanisation, cas particulier d'assimilation. Les américanistes, poussés par un nouvel élan nativiste et puritain, s'attendent à ce que la société américaine serve de modèle et de moule aux Européens qui arrivent, d'où la nécessité de ce que H.P. Fairchild (1947, p.114) appelle "un transfert d'identité", et par conséquent de nationalité, de leur part. Le melting pot n'est donc ni souhaitable ni réalisable, et l'arrivée d'immigrants considérés comme inassimilables doit être stoppée. L'assimilation et l'américanisation des étrangers prennent des allures de croisade populaire, de mission providentielle. Elles entraînent des bouleversements spirituels, émotionnels, sociaux, culturels et politiques au sein des groupes ethniques qui se doivent d'accepter l'américanisme. Le concept du melting pot est donc remis en question puisque l'assimilation des immigrants aux États-Unis après la Première Guerre mondiale conduit à leur anglo-conformité. Selon les définitions des dictionnaires français courants, l'acculturation est le processus par lequel les individus changent et échangent leurs systèmes socioculturels. Pour M. Gordon, elle est la première variante du processus d'assimilation et peut se réaliser sans que les autres types d'assimilation se produisent, sans que l'identité 26

ethnique de l'individu en soit irréversiblement altérée, ce qu'il définit comme le phénomène "d'acculturation simple" (1964, p. 77-81). Par ailleurs, une fois que l'assimilation structurelle s'est produite, simultanément ou subséquemment au processus d'acculturation, les autres types d'assimilation se réaliseront. Ces deux processus sont liés mais leur dépendance n'est pas bilatérale; l'assimilation nécessite l'acculturation mais la réciproque n'est pas obligatoirement vraie! Pourtant l'exemple des colonies italiennes aux EtatsUnis pendant les années 20 révèle que tous les changements qui s'opèrent au sein des communautés sont interdépendants. Par conséquent l'acculturation et l'assimilation sont des processus indissociables. Tout changement d'ordre structurel comme culturel ne peut se produire sans que le patrimoine de l'individu tout entier s'en trouve transformé, ce qui est particulièrement vrai au sein des communautés d'Italiens dont l'italianité et la conscience nationale sont fragilisées par l'hétérogénéité qui les caractérise. Comme l'assimilation a pour but l'américanisation des individus et présuppose la supériorité du système américain sur ceux des immigrants, l'acculturation s'avère être une combinaison d'assimilation culturelle et de déculturation. Elle acquiert une dimension relativement négative en devenant synonyme de "démolition culturelle" selon la terminologie de T.C. Wheeler (1971, p.ll), d'une transmutation plus que d'un échange culturel. Elle engendre une aliénation psychologique, une crise d'identité, en provoquant des bouleversements définitifs au sein des patrimoines culturels des individus. A chaque nouvelle acquisition de valeurs étrangères coïncide une perte simultanée des valeurs correspondantes dans son propre système.

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Si les immigrants italiens acceptent un certain stade d'assimilation, d'acculturation et par conséquent de déculturation indispensable à leur adaptation et à leur existence dans la société américaine d'après-guerre, ils essaient pourtant de faire face aux effets aliénants et impérieux de ces processus trop subits et coercitifs. Mais, paradoxalement, plus ils luttent contre ces forces extérieures, plus ils s'américanisent. II - SPÉCIFICITÉ L'IMMIGRATION

ET HÉTÉROGÉNÉITÉ DE ITALIENNE AUX ÉTATS-UNIS

De par son originalité, l'immigration italienne aux États-Unis pendant les années 20 tend à altérer les caractéristiques de la communauté déjà installée en Amérique et à apporter de nouveaux éléments dans l'implication du processus d'assimilation. En effet, malgré une apparence de continuité dans l'histoire de son immigration aux États-Unis, la communauté italienne acquiert un caractère original. D'après le bureau du recensement, entre 1918 et 1929, environ 2 650 630 Européens arrivent aux États-Unis. Comme avant la guerre, cette vague migratoire est essentiellement composée de personnes originaires des pays d'Europe centrale, de l'Est et du Sud; ces derniers ayant été fortement touchés par les ravages du conflit, les conditions de vie y sont des plus précaires. Par contre les pays d'Europe du Nord et de l'Ouest parviennent mieux à garder leurs populations car ils sont moins déstabilisés et plus industrialisés. Depuis le début du xxème siècle, même en temps de guerre et ce jusque vers le milieu des années 20, lorsque les effets des lois sur les quotas se font sentir, la

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nouvelle immigration l'ancienne.

est largement plus importante que

Immiwation aux États-Unis (en milliers)
1200

II) ~ QI 'M ::1 'M 800

fi!

~

600

~ o
Q

QI ~

400

200

o 1910

1915

1920

1925

1930

années

~

-.-

immigration totale
"nouvelle" immigration

"ancienne" immigration

Source: d'après D.Taft : International Migrations p.37

La nouvelle immigration représente 78,2% de la vague migratoire européenne en Amérique en 1910, et encore 64,7% en 1920. La guerre n'a donc pas eu de conséquences directes sur les origines des populations qui arrivent aux États-Unis entre 1918et 1929. D'ailleurs depuis la fin du XIxème siècle, ce sont les Italiens qui émigrent le plus massivement ils représentent la plus importante 29

communauté ethnique installée en Amérique.

Immigration aux États-Unis par pays d'origine
Pays d'origine
Allemagne Autriche Danemark Royaume-Uni 18911900 505 152 234 081 50 231 271 538 15 979 181 288 388416 651 893 95015 19011910 341 498 668 209 65 285 525 950 167 519 808 511 339 065 190 505 19111920 193 945 896 342 41 983 341 408 184201 453 649 146 181 66 395 4813 13 311 921 201 95 074 19211930 412 202 63 548 32 430 339 570 51 084 32 868 211 234 455315 68 531 227 734 67 646 61 742 97 249

Grèce
Hongrie Irlande Italie Norvège Pologne Roumanie Russie Suède

2 045 877 1109524

96 no
12 750 505 290 226 266

--53 008 1 597 306 249 534

Source: Department of Commerce

En 1929, environ 3 894 000 individus d'origine italienne ont émigré aux États-Unis et cette contribution à la population du territoire américain est la plus importante. Les Italiens n'ont cessé de considérer l'Amérique comme une terre promIse.

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Nombre d'immi~ants italiens aux États-Unis par année 1900 1901 1902 1903 1904 1905 1906 1907 1908 1909 1910 1911 1912 1913 1914 1915 1916 1917 100 135 135 996 178375 230 622 193296 221 479 273 120 285 731 128 503 183218 215537 182 882 157 134 265 542 283 738 49 688 33 665 34 596 1918 1919 1920 1921 1922 1923 1924 1925 1926 1927 1928 1929 1930 1931 1932 1933 1934 1935 5250 1 884 95 145 222 260 40 319 46 674 56 246 6203 8253 17 297 17 178 18 008 22 327 13 399 6662 3477 4374 6566

Source: Department of Commerce

Malgré une baisse du nombre d'immigrants italiens après la Première Guerre mondiale, baisse due aux difficultés économiques que ceux-ci rencontrent pour amasser l'argent nécessaire à leur émigration, au passage des lois sur les quotas, à la politique qu'adopte le gouvernement fasciste qui veut réduire l'émigration, et finalement à la crise économique de 1929 qui réduit les mouvements migratoires, les Italiens continuent d'émigrer en grand nombre VE:rsles États-Unis. Pourtant, malgré cette apparence de continuité et de fluidité

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dans la constitution des mouvements migratoires aux ÉtatsUnis, il est possible de constater une certaine rupture dès 1918. Au début du siècle, les hommes, "oiseaux de passage", constituent l'essentiel de la population étrangère qui immigre aux États-Unis puisqu'ils viennent dans le Nouveau Monde afin d'y trouver des emplois, temporaires ou saisonniers souvent, pour ensuite rentrer chez eux plus riches. Après la guerre, les Italiens, tout comme les autres groupes d'Européens, conçoivent leur émigration différemment. Ils émigrent alors en famille avec la perspective de s'installer en Amérique, d'où un rééquilibrage des sexes et des âges dans les communautés ethniques. Alors qu'en 1910 les immigrants de sexe masculin représentent 70,7% de la population totale immigrante, en 1920, leur proportion est de 57,6% pour ne plus atteindre que 48,4% en 1930. Le bureau du recensement constate que, avant la guerre (1900/1915), la proportion des hommes se situe entre 60 et 73% du nombre d'immigrants; après la guerre (1918/1929), les immigrants de sexe masculin ne représentent plus que 48 à 60% de la population qui arrive aux États-Unis. En fait, toutes origines confondues, l'écart entre la population étrangère masculine et féminine tend à s'amoindrir. Les femmes suivent leurs époux, leurs pères ou leurs frères... Même si le nombre d'hommes par rapport au nombre de femmes garde sensiblement les mêmes proportions entre 1920 et 1930 en ce qui concerne les anciens immigrants, car ils ont immigré en famille, sont installés depuis plus longtemps et sont parvenus à former des communautés stables, parmi les nouveaux immigrants, la proportion d'hommes baisse considérablement, phénomène qui prouve que l'immigration d'après guerre devient une immigration
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familiale. Il y a donc discontinuité dans la distribution des sexes avec les générations d'immigrants d'avant-guerre malgré une origine semblable.

Pourcentage des immigrants masculins pour 100 femmes dans la population étrangère aux États-Unis. 1920/1930 Pays d'origine Irlande Royaume-Uni Allemagne Tchécoslovaquie Hongrie Suède Russie Roumanie Pologne Italie Yougoslavie Grèce 1920 78,3 103,6 112,1 118,1 120,3 122,6 123,6 130,1 131,0 147,0 204,8 443,6 1930 77,3 103,9 110,1 108,2 103,9 127,5 113,4 116,2 116,1 139,4 - 164,1 284,2

Source: E.P. Hutchinson: The Changing Composition of the ForeignBorn Population of the u.s. p.19

En ce sens, l'immigration italienne suit la même tendance que l'immigration européenne dans son ensemble: les Italiennes tendent à être de plus en plus nombreuses à émigrer; et la proportion entre hommes et femmes s'équilibre progressivement. Entre 1920 et 1930, le pourcentage des Italiens par rapport au nombre d'Italiennes baisse d'environ 10%. En 1910, les hommes constituent 78% de l'immigration italienne en Amérique; en 1920, leur proportion dépasse celle 33

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